terre. Aucune exploitation n'est possible sans eux. Les uns servent
aux travaux des champs, aux charrois, aux labours; les autres donnent
les produits naturels, œufs, viande, lait. De tous vient l'engrais
nécessaire à la culture. Aussi comptait-on six chevaux à la ferme de
Kerwan, et à peine suffisaient-ils, quand, accouplés à deux ou à trois,
ils creusaient à la charrue ces terres rocailleuses. Bêtes courageuses
et patientes, comme leurs maîtres, et qui, pour ne pas être inscrites
dans le «stud-book», le livre d'or de la race chevaline, n'en rendaient
pas moins de réels services, se contentant de sèches bruyères, lorsque
le fourrage venait à manquer. Un âne leur tenait compagnie, et ce
n'est pas le chardon qui lui aurait fait défaut, car tous les arrêtés
d'échardonnage ne parviendraient point à détruire cet envahissant
parasite sur les terres irlandaises.
A mentionner parmi les bêtes d'étable, une demi-douzaine de vaches
laitières, assez belles sous leur robe roussâtre, et une centaine de
moutons à face noire, très blancs de laine, d'un entretien difficile
pendant ces longs mois d'hiver, où le sol est recouvert de plusieurs
pieds de neige. Il y avait moins à s'inquiéter des chèvres, dont Martin
Mac Carthy possédait une vingtaine, puisqu'on peut les laisser pourvoir
à leur nourriture. S'il n'y a plus d'herbes, elles trouvent toujours
des feuilles qui résistent aux plus âpres froidures de la période
glaciale.
[Illustration: Au centre, une mare miroite. (Page 101.)]
Quant aux cochons, il va sans dire qu'une douzaine de ces animaux
possédaient leur étable particulière sous les annexes de droite, et on
ne les engraissait que pour les besoins de l'alimentation ménagère.
En effet, il n'entrait pas dans les vues du fermier de se livrer
à l'élevage des porcs, bien qu'il existe à Limerick un important
commerce de jambons,--lesquels valent ceux d'York et se débitent
régulièrement sous cette marque.
[Illustration: Après avoir déposé le fermier et la fermière.
(Page 108.)]
Poules, oies, canards, sont en nombre suffisant pour fournir des
œufs au marché de Tralee. Mais de dindons et même de pigeons
domestiques, point. Ces volatiles ne se rencontrent que peu ou pas dans
la basse-cour des fermes de l'Irlande.
Il convient encore de citer un chien, un griffon d'Écosse, préposé
à la garde du troupeau de moutons. Pas de chien de chasse, bien que
le gibier soit assez abondant sur ces territoires, grouses, coqs de
bruyères, bécasses, bécassines, outardes, daims et chèvres sauvages.
A quoi bon? La chasse est un plaisir de landlords. Le coût du permis,
extrêmement élevé, profite au fisc britannique, et, d'ailleurs, pour
avoir le droit de posséder un chien de chasse, on doit justifier d'une
propriété foncière valant mille livres au moins.
Telle était la ferme de Kerwan, presque isolée au fond d'un coude que
fait la Cashen, à cinq milles de la paroisse de Silton. Certainement,
il existe des terres plus mauvaises dans le comté, de ces terres
légères et siliceuses qui ne gardent pas l'engrais, de ces terres dont
le loyer n'atteint pas même une couronne, c'est-à-dire environ six
francs l'acre. Mais, tout compte fait, la culture de Martin Mac Carthy
n'était que de qualité moyenne.
Au delà de la portion exploitée s'étendaient d'arides plaines
marécageuses, sillonnées de bouquets d'ajoncs, hérissées de touffes de
roseaux, recouvertes de l'inévitable et envahissante bruyère. Au-dessus
planaient d'immenses bandes de ces corbeaux avides du grain semé, et de
ces moineaux gros-becs qui dévorent le grain formé. Grand dommage pour
les fermes.
Puis, au loin, s'étageaient d'épaisses forêts de bouleaux et de
mélèzes, accrochées à ces escarènes, qui sont les rudes pentes des
montagnes. Et Dieu sait si ces arbres sont secoués pendant la mauvaise
saison par les rafales dont s'emplit l'étroite vallée de la Cashen!
En somme, un curieux pays, digne d'attirer les touristes, ce comté de
Kerry, avec ses magnifiques amphithéâtres de hauteurs boisées, ses
lointains superbes, adoucis par le flottement des brumes hyperboréennes.
Il est vrai, pays dur à ceux qui l'habitent, terre trop souvent marâtre
à ceux qui la cultivent.
Et le ciel veuille que la récolte de la pomme de terre, ce véritable
pain de l'île, ne vienne à manquer ni dans le Kerry, ni ailleurs.
Quand elle fait défaut sur le million d'acres consacrés à sa culture,
c'est la famine dans toute son horreur[3].
[3] Telle fut la famine de 1740-1741, qui causa la mort de 400 000
Irlandais; telle celle de 1847, qui en fit périr un demi-million, et
contraignit un nombre égal d'habitants à émigrer au Nouveau-Monde.
Aussi, après avoir chanté le _God save the Queen_, pieux Irlandais,
complétez votre prière en disant:
«_God save the potatoes!_»
IX
LA FERME DE KERWAN (_Suite_).
Le lendemain, 20 octobre, vers trois heures de l'après-midi, des cris
joyeux retentirent sur la route à l'entrée de la ferme de Kerwan,
«Voilà le père!
--Voilà la mère!
--Les voilà tous les deux!»
C'étaient Kitty et Sim, qui saluaient de loin Martin et Martine Mac
Carthy.
«Bonjour les enfants! dit Martin.
--Bonjour, mes fils!» dit Martine.
Et, dans sa bouche, ce «mes» possessif était empreint de fierté
maternelle.
Le fermier et sa femme avaient quitté Limerick ce matin-là de bonne
heure. Une trentaine de milles à faire, lorsque les brises de l'automne
sont déjà fraîches, il y a de quoi être transis surtout dans un
«jaunting-car».
Le car est appelé «car», parce que c'est un véhicule, et l'on y ajoute
le qualificatif «jaunting», parce que les voyageurs y sont placés dos à
dos sur deux banquettes disposées suivant l'axe des brancards. Imaginez
l'un de ces bancs doubles qui meublent les boulevards des villes,
ajustez-le au-dessus d'une paire de roues, complétez l'ensemble par une
planchette sur laquelle les pieds des voyageurs prendront leur point
d'appui, s'adossant aux bagages placés derrière eux, et vous aurez la
voiture ordinairement employée en Irlande. Si ce n'est la plus commode
puisqu'elle ne permet de voir qu'un seul côté du paysage, ni la plus
confortable puisqu'elle est découverte, c'est du moins la plus rapide,
et son conducteur déploie autant d'adresse que de célérité.
On ne s'étonnera donc pas que Martin et Martine Mac Carthy, partis vers
sept heures de Limerick, fussent arrivés à trois heures en vue de la
ferme. Ils n'étaient pas seuls, d'ailleurs, à occuper ce jaunting-car,
qui pouvait contenir jusqu'à dix voyageurs. Aussi, après avoir déposé
le fermier et la fermière, le rapide véhicule continua-t-il sa route
vers le chef-lieu du comté de Kerry.
Murdock sortit à l'instant même de son logement, situé dans l'angle
de la cour, à l'endroit où les annexes de droite se raccordent aux
bâtiments du fond.
«Vous avez fait un bon voyage, mon père? demanda la jeune femme que
Martine venait d'embrasser.
--Très bon, Kitty.
--Avez-vous trouvé des plants de choux au marché de Limerick? dit
Murdock.
--Oui, fils, et on nous les expédiera demain.
--Et de la graine de navets?...
--Oui... de la meilleure sorte.
--Bien, mon père.
--Et aussi une autre espèce de graine...
--Laquelle?...
--De la graine de bébé, Murdock, et qui me paraît être d'excellente
qualité.»
Et comme Murdock et son frère ouvraient de grands yeux en regardant
l'enfant que Martine tenait dans ses bras:
«Voilà un garçon, dit-elle, en attendant que Kitty nous donne le pareil.
--Mais il est glacé, ce petit! répondit la jeune femme.
--Je l'ai pourtant bien enveloppé de mon tartan pendant le voyage,
répliqua la fermière.
--Vite, vite, ajouta M. Martin, allons le réchauffer devant le bon feu
de l'âtre, et commençons par embrasser Grand'mère, qui doit en avoir
besoin.»
Kitty reçut P'tit-Bonhomme des mains de Martine, et toute la famille
fut bientôt réunie dans la salle, où l'aïeule occupait un vieux
fauteuil à coussins.
On lui présenta l'enfant. Elle le prit entre ses bras et l'assit sur
ses genoux.
Lui se laissait faire. Ses yeux allaient de l'un à l'autre. Il ne
comprenait rien à ce qui se passait. Il n'était pas habitué. Pour sûr,
aujourd'hui ne ressemblait pas à hier. Était-ce une sorte de rêve? Il
voyait de bonnes figures autour de lui, des vieilles et des jeunes.
Depuis son réveil, il n'avait entendu que d'affectueuses paroles.
Le voyage l'avait distrait dans cette voiture, qui allait grand
train à travers la campagne. Du bon air, avec l'émanation matinale
des arbustes et des fleurs, emplissait sa poitrine. Une soupe bien
chaude l'avait réconforté avant le départ, et, durant la route, tout
en grignotant quelques gâteaux que contenait le sac de Martine, il
avait raconté de son mieux ce qu'il savait de sa vie--son existence
dans la ragged-school incendiée, les bons soins de Grip, dont le nom
revint souvent dans son récit; puis madame Anna qui l'avait appelé son
fils et qui n'était pas sa maman; puis un monsieur en colère qu'on
appelait le duc... un duc dont il avait oublié le nom et qui voulait
l'entraîner; enfin son abandon, et comment il s'était trouvé tout seul
dans le cimetière de Limerick. Martin Mac Carthy et sa femme n'avaient
pas compris grand chose à son histoire, si ce n'est qu'il n'avait ni
parents ni famille, et que c'était un être abandonné dont la Providence
leur avait confié la charge.
Grand'mère, très émue, l'embrassa. Les autres, non moins attendris,
l'embrassèrent à leur tour.
«Et comment s'appelle-t-il? demanda Grand'mère.
--Il n'a pas pu nous donner d'autre nom que P'tit-Bonhomme, répondit
Martine.
--Il n'a pas besoin d'en avoir un autre, dit M. Martin, et nous
continuerons de l'appeler comme on l'a toujours appelé.
--Et quand il sera grand?... fit observer Sim.
--Ce sera P'tit-Bonhomme tout de même!...» répliqua la vieille femme,
qui baptisa l'enfant d'un bon baiser.
Voilà quel fut l'accueil que notre héros reçut à son arrivée à la
ferme. On lui enleva les haillons qu'il avait endossés pour son rôle
de Sib. Ils furent remplacés par les derniers vêtements que Sim avait
portés à son âge,--pas très neufs, mais propres et chauds. Mentionnons
qu'on lui conserva son tricot de laine, qui commençait à devenir
étroit, mais auquel il paraissait tenir.
Et alors il soupa avec la famille, à la table de ces braves gens,
assis sur une chaise haute, se demandant si tout cela n'allait pas
disparaître. Non! Elle ne disparut pas, la bonne soupe d'avoine dont il
eut une pleine assiettée. Il ne disparut pas, le morceau de lard aux
choux dont on lui donna sa suffisance. Il ne disparut pas, le gâteau
aux œufs et à la farine de gruau, qui fut distribué en parts égales
entre les convives, le tout arrosé d'un broc de cet excellent «potheen»
que le fermier tirait de l'orge récoltée sur les terres de Kerwan.
Quel repas, sans compter que le garçonnet ne voyait que des visages
souriants,--sauf peut-être celui du frère aîné, toujours sérieux et
même un peu triste. Et voici que ses yeux se mouillent, et que des
larmes glissent le long de ses joues.
«Qu'as-tu, P'tit-Bonhomme?... lui demanda Kitty.
--Il ne faut pas pleurer, ajouta Grand'mère. On t'aimera bien ici!
--Et je te ferai des joujoux, lui dit Sim.
--Je ne pleure pas... répondit-il. C'est pas des larmes, ça!»
Non! en vérité, et c'était plutôt son cœur qui débordait, à cette
pauvre créature.
«Allons... allons, dit M. Martin, d'un ton qui n'était point méchant,
c'est bon pour une fois, mon garçon, mais je te préviens qu'il est
défendu de pleurer ici!
--Je ne pleurerai plus, monsieur», répondit-il en se laissant aller
dans les bras que lui tendait Grand'mère.
Martin et Martine avaient besoin de repos. D'ailleurs, on se couchait
de bonne heure à la ferme, car l'habitude était de se lever de grand
matin.
«Où va-t-on le mettre, cet enfant? demanda le fermier.
--Dans ma chambre, répondit Sim, et je lui donnerai la moitié de mon
lit, comme à un petit frère!
--Non, mes enfants, répondit Grand'mère. Laissez-le coucher près de
moi, il ne me gênera pas, je le regarderai dormir et cela me fera
plaisir.»
Un désir de l'aïeule n'avait jamais rencontré l'ombre d'une résistance.
Il suit de là qu'un lit ayant été installé près du sien, ainsi qu'elle
l'avait demandé, P'tit-Bonhomme y fut immédiatement transporté.
Des draps blancs, une bonne couverture, il avait déjà connu cette
jouissance durant les quelques semaines passées à _Royal-George-Hôtel_
de Limerick, dans l'appartement de miss Anna Waston. Mais les caresses
de la comédienne ne pouvaient valoir celles de cette honnête famille!
Peut-être s'aperçut-il qu'il y avait une différence, surtout lorsque
Grand'mère, en le bordant, lui donna un gros baiser.
«Ah! merci... merci!...» murmura-t-il.
Ce fut toute sa prière, ce soir-là, et, sans doute, il n'en savait pas
d'autre.
On était au début de la saison froide. La moisson venait d'être
terminée. Rien à faire ou peu de chose, en dehors de la ferme. Sur
ces rudes territoires, les semailles de blé, d'orge, d'avoine, n'ont
pas lieu au commencement de l'hiver dont la longueur et la rigueur
pourraient les compromettre. C'est affaire d'expérience. Aussi Martin
Mac Carthy avait-il l'habitude d'attendre mars et même avril pour semer
ses céréales, en choisissant les espèces convenables. Il s'en était
bien trouvé jusqu'alors. Creuser le sillon à travers un sol qui gèle
à plusieurs pieds de profondeur, c'eût été un travail non moins dur
qu'inutile. Autant eût valu jeter sa semence au sable des grèves, aux
roches du littoral.
Il ne faudrait pas cependant croire que l'on fût inoccupé à la ferme.
D'abord il y avait à battre le stock d'orge et d'avoine. Et puis, au
cours de ces longs mois de la période hivernale, on ne manquait pas
d'ouvrage. P'tit-Bonhomme put le constater le lendemain, car, dès le
premier jour, il chercha à se rendre utile. Levé à l'aube, il se rendit
du côté des étables. Il avait comme un pressentiment qu'on pourrait
l'employer là. Que diable! il aurait six ans à la fin de l'année, et,
à six ans, on est capable de garder des oies, des vaches, même des
moutons, quand on est aidé d'un bon chien.
Donc, au déjeuner du matin, devant sa tasse de lait chaud, il en fit la
proposition.
«Bien, mon garçon, répondit M. Martin, tu veux travailler, et tu as
raison. Il faut savoir gagner sa vie...
--Et je la gagnerai, monsieur Martin, répondit-il.
--Il est si jeune! fit observer la vieille femme.
--Ça ne fait rien, madame...
--Appelle-moi Grand'mère...
--Eh bien... ça ne fait rien, Grand'mère! Je serais si content de
travailler...
--Et tu travailleras, dit Murdock, assez surpris de ce caractère ferme
et résolu chez un enfant qui n'avait connu jusqu'alors que les misères
de la vie.
--Merci, monsieur.
--Je t'apprendrai à soigner les chevaux, reprit Murdock, et à monter
dessus, si tu n'as pas peur...
[Illustration: P'tit-Bonhomme était en relation plus intime avec le
baudet. (Page 117.)]
--Je veux bien, répondit P'tit-Bonhomme.
--Et moi je t'habituerai à soigner les vaches, dit Martine, et à les
traire, si tu ne crains pas un coup de corne...
--Je veux bien, madame Martine.
--Et moi, s'écria Sim, je te montrerai comment on garde les moutons
dans les champs...
--Je veux bien.
--Sais-tu lire, petit?... demanda le fermier.
--Un peu, et écrire en grosses lettres...
--Et compter?...
--Oh! oui... jusqu'à cent, monsieur...
--Bon! dit Kitty en souriant, je t'apprendrai à compter jusqu'à mille,
et à écrire en petites lettres.
--Je veux bien, madame.»
Et réellement, il voulait bien tout ce qu'on lui proposait, cet
enfant. On voyait qu'il était décidé à reconnaître ce que ces braves
gens allaient faire pour lui. Être le petit domestique de la ferme,
c'est à cela que se bornait son ambition. Mais, ce qui était de nature
à témoigner du sérieux de son esprit, c'est sa réponse au fermier,
lorsque celui-ci lui eut dit en riant:
«Eh! P'tit-Bonhomme, tu vas devenir un garçon précieux chez nous...
Les chevaux, les vaches, les moutons... si tu t'occupes de tout, il ne
restera plus de besogne pour nous... Ah çà! combien me demanderas-tu de
gages?...
--Des gages?...
--Oui!... Tu ne songes pas à travailler pour rien, je suppose?...
--Oh! non, monsieur Martin!
--Comment, s'écria Martine, assez surprise, comment, en dehors de sa
nourriture, de son logement, de son habillement, il a la prétention
d'être payé...
--Oui, madame.»
On le regardait, cet enfant, et il semblait qu'il eût dit là une
énormité.
Murdock, qui l'observait, se contenta d'ajouter:
«Laissez-le donc s'expliquer!
--Oui, reprit Grand'mère, dis-nous ce que tu veux gagner... Est-ce de
l'argent?...»
P'tit-Bonhomme secoua la tête.
«Voyons... une couronne par jour?... dit Kitty.
--Oh! madame...
--Par mois?... dit la fermière.
--Madame Martine...
--Par an, peut-être? répliqua Sim en éclatant de rire. Une couronne par
an...
--Enfin que veux-tu, mon garçon? dit Murdock. Je comprends que tu aies
l'idée de gagner ta vie, comme nous l'avons tous... Si peu que ce
soit qu'on reçoive, cela vous apprend à compter... Que veux-tu?... Un
penny... un copper par jour?...
--Non, monsieur Murdock.
--Alors explique-toi donc!
--Eh bien... chaque soir, monsieur Martin, vous me donnerez un
caillou...
--Un caillou?... s'écria Sim. Est-ce avec des cailloux que tu amasseras
une fortune?...
--Non... mais ça me fera plaisir tout de même, et, plus tard, dans
quelques années, quand je serai grand, si vous avez toujours été
contents de moi...
--C'est entendu, P'tit-Bonhomme, répondit M. Martin, nous changerons
tes cailloux en pence ou en shillings!»
Ce fut à qui complimenterait P'tit-Bonhomme de son excellente idée, et,
dès le soir même, Martin Mac Carthy lui remit un caillou qui venait
du lit de la Cashen--il y en avait encore des millions de millions.
P'tit-Bonhomme le glissa soigneusement dans un vieux pot de grès que
Grand'mère lui donna et dont il fit sa tirelire.
«Singulier enfant!» dit Murdock à son père.
Oui, et sa bonne nature n'avait pu être altérée ni par les mauvais
traitements de Thornpipe ni par les mauvais conseils de la
ragged-school. La famille, en l'observant de près, à mesure que les
semaines s'écoulèrent, dut reconnaître ses qualités naturelles. Il
ne manquait même pas de cette gaîté qui est le fond du tempérament
national, et que l'on retrouve même chez les plus pauvres de la pauvre
Irlande. Et, pourtant, il n'était pas de ces gamins qui musent du matin
au soir, dont les regards vont de ci de là, distraits par une mouche
ou un papillon. On le voyait réfléchi à tout, attentif au pourquoi
des choses, interrogeant l'un ou l'autre, aimant à s'instruire. Ses
yeux étaient fureteurs. Il ne laissait pas traîner un objet, fût-il
de valeur infime. Il ramassait une épingle comme il eût ramassé un
shilling. Ses habits, il les soignait, tenant à être propre. Ses
ustensiles de toilette, il les rangeait avec soin. L'ordre était inné
en lui. Il répondait poliment quand on lui parlait, et n'hésitait pas à
insister sur les réponses qui lui étaient posées, quand il ne les avait
pas comprises. En même temps, on vit qu'il ferait de rapides progrès
en écriture. Le calcul surtout semblait lui être facile, non qu'il y
eût en lui l'étoffe de ces Mondeux et de ces Inaudi, qui, après avoir
été de petits prodiges, n'ont réussi à rien dans un âge plus avancé;
mais il combinait aisément quelques opérations de tête, là où d'autres
enfants auraient certainement dû prendre la plume. Ce que Murdock put
constater, non sans en éprouver une réelle surprise, c'est que c'était
le raisonnement qui semblait diriger toutes ses actions.
Il convient de noter aussi que, grâce aux leçons de Grand'mère, il
montra du zèle à se conformer aux commandements de Dieu, tels que les a
formulés la religion catholique, si profondément enracinée au cœur
de l'Irlande. Chaque jour, il faisait avec ferveur sa prière du matin
et du soir.
L'hiver s'écoulait--un hiver très froid, harcelé de grands vents, plein
d'impétueuses rafales déchaînées comme des trombes à travers la vallée
de la Cashen. Que de fois, on trembla à la ferme pour les toitures
qui risquaient d'être emportées, pour certaines portions de murs en
paillis, qui menaçaient ruine! Quant à demander des réparations au
middleman John Eldon, c'eût été inutile. Aussi Martin Mac Carthy et ses
enfants en étaient-ils réduits à s'en charger eux-mêmes. En dehors du
battage des grains, cela devenait la grosse occupation: ici un chaume à
reprendre, là une brèche à boucher, et, en maint endroit, les clôtures
à consolider.
Pendant ce temps, les femmes travaillaient diversement,--Grand'mère
filant au coin du foyer, Martine et Kitty veillant aux étables et à la
basse-cour. P'tit-Bonhomme, sans cesse avec elles, les aidait de son
mieux. Il tenait état de tout ce qui regardait le train de la maison.
Trop jeune pour soigner les chevaux, il était entré en relation plus
intime avec le baudet, une bonne bête, opiniâtre au travail, qu'il
avait prise en amitié et qui le lui rendait. Il voulait que son âne
fût aussi propre que lui-même, ce qui lui valait les compliments de
Martine. Pour les porcs, il est vrai, c'eût été peine perdue, et il dut
y renoncer. Quant aux moutons, après les avoir comptés et recomptés, il
avait inscrit leur nombre--cent trois--sur un vieux carnet, présent de
Kitty. Son goût pour cette comptabilité se développait graduellement,
et c'était à croire qu'il avait reçu les leçons de M. O'Bodkins à la
ragged-school.
D'ailleurs, cette vocation ne parut-elle pas nettement établie, le jour
où Martine alla chercher des œufs conservés pour la saison d'hiver?
La fermière venait d'en prendre une douzaine au hasard, lorsque
P'tit-Bonhomme s'écria:
«Pas ceux-là, madame Martine.
--Pas ceux-là?... Et pourquoi?...
--Parce que ce n'est pas dans l'ordre.
--Quel ordre?... Est-ce que ces œufs de poule ne sont pas tous
pareils?...
--Bien sûr non, madame Martine. Vous venez de prendre le
quarante-huitième, tandis que c'est par le trente-septième qu'il faut
commencer... Regardez bien!»
Et Martine regarda. Ne voilà-t-il pas que chaque œuf portait un
numéro sur sa coque, un numéro que P'tit-Bonhomme y avait inscrit
à l'encre? Puisque la fermière avait besoin de douze œufs, il
fallait qu'elle les prît suivant leur numérotage--de trente-sept à
quarante-huit, et non de quarante-huit à cinquante-neuf. C'est ce
qu'elle fit, après avoir adressé ses félicitations au garçonnet.
Lorsqu'elle raconta la chose au déjeuner, les compliments redoublèrent,
et Murdock se prît à dire:
«P'tit-Bonhomme, as-tu au moins compté les poules et les poussins du
poulailler?
--Certainement.»
Et tirant son carnet:
«Il y a quarante-trois poules et soixante-neuf poussins!»
Là-dessus, Sim d'ajouter:
«Tu devrais aussi compter les grains d'avoine que contient chaque sac...
--Ne le plaisantez pas, mes fils! répliqua Martin Mac Carthy. Cela
prouve qu'il a de l'ordre, et l'ordre dans les petites choses, c'est la
régularité dans les grandes et dans l'existence.
Puis, s'adressant à l'enfant:
«Et tes cailloux... lui demanda-t-il, les cailloux que je te remets
chaque soir...
--Ils sont serrés dans mon pot, monsieur Martin, répondit
P'tit-Bonhomme, et j'en ai déjà cinquante-sept.»
En effet, il y avait cinquante-sept jours qu'il était arrivé à la ferme
de Kerwan.
«Eh! fit Grand'mère, ça lui ferait déjà cinquante-sept pence à un penny
le caillou...
--Hein, P'tit-Bonhomme, reprit Sim, que de gâteaux tu pourrais acheter
avec cet argent-là!
--Des gâteaux?... Non, Sim... De beaux cahiers pour écrire, j'aimerais
mieux cela!»
La fin de l'année approchait. Aux bourrasques du mois de novembre
avaient succédé de grands froids. Une épaisse couche de neige durcie
recouvrait le sol. C'était un spectacle qui ravissait notre petit
garçon, de voir les arbres tout blancs de givre avec leurs pendeloques
de glace. Et sur les vitres des fenêtres, l'humidité condensée en
cristallisations capricieuses, qui formaient de si jolis dessins!... Et
la rivière prise d'un bord à l'autre, avec des glaçons qui s'amassaient
pour former une énorme embâcle!... Certes, ils n'étaient pas nouveaux
pour lui, ces phénomènes de l'hiver, et il les avait souvent observés,
quand il courait à travers les rues de Galway jusqu'au Claddagh. Mais,
à cette misérable époque de sa vie, il était à peine vêtu. Il allait
pieds nus dans la neige. La bise pénétrait à travers ses loques. Ses
yeux pleuraient, ses mains étaient crevassées d'engelures. Et, quand il
rentrait à la ragged-school, il n'y avait pas de place pour lui devant
le foyer...