les marches crépitaient sous la lèche des flammes, il se décida à jeter
par la fenêtre ses registres, ses cartons, ses ustensiles de bureau.
Aussitôt les garnements de se précipiter dessus, de les piétiner,
d'éparpiller les feuillets que le vent dispersait, tandis que M.
O'Bodkins se décidait enfin à se sauver par une échelle dressée contre
la muraille.
Mais ce que le directeur avait pu faire, Grip et l'enfant ne le
pouvaient pas. Le galetas ne prenait jour que par une étroite lucarne,
et l'escalier qui le desservait s'effondrait marche à marche au milieu
de la fournaise. La déflagration des murs de paillis commençait, et les
flammèches, retombant en pluie sur le toit de chaume, allaient bientôt
faire de la ragged-school un large brasier.
Les cris de Grip dominèrent alors le fracas de l'incendie.
«Il y a donc du monde dans ce grenier?» demanda quelqu'un qui venait
d'arriver sur le théâtre de la catastrophe.
C'était une dame en costume de voyage. Après avoir laissé sa voiture
au tournant de la rue, elle était accourue de ce côté avec sa femme de
chambre.
En réalité, le sinistre s'était propagé si rapidement qu'il n'existait
plus aucun moyen de s'en rendre maître. Aussi, depuis que le directeur
avait été sauvé, avait-on cessé de combattre le feu, croyant qu'il ne
se trouvait plus personne dans la maison.
«Du secours... du secours à ceux qui sont là!» s'écria de nouveau la
voyageuse, en faisant de grands gestes dramatiques. Des échelles, mes
amis, des échelles... et des sauveteurs!»
Mais comment appliquer des échelles contre ces murs qui menaçaient de
s'écrouler? Comment atteindre le galetas sur un toit enveloppé d'une
fumée épaisse, et dont le chaume pétillait comme une meule livrée aux
flammes?
«Qui donc est dans ce grenier?... demanda-t-on à M. O'Bodkins, occupé à
ramasser ses registres.
--Qui?... je ne sais...» répondit le directeur éperdu, n'ayant
conscience que de son propre désastre.
Puis, la mémoire lui revenant:
«Ah!... si... deux... Grip et P'tit-Bonhomme...
--Les malheureux! s'écria la dame. Mon or, mes bijoux, tout ce que je
possède, à qui les sauvera!»
Il était maintenant impossible de pénétrer à l'intérieur de l'école.
Une gerbe écarlate se projetait à travers les murs. Le dedans flambait,
crépitait, s'écroulait. Encore quelques instants, et sous le souffle de
la rafale, qui tordait les flammes comme l'étamine d'un pavillon, la
ragged-school ne serait plus qu'une caverne de feu, un tourbillon de
vapeurs incandescentes.
Soudain le toit de chaume creva à la hauteur de la lucarne. Grip
était parvenu à le déchirer, à briser les bardeaux, au moment où
l'incendie faisait craquer le plancher du galetas. Il se hissa alors
sur les traverses du faîtage, et il tira après lui le jeune garçon
à demi-suffoqué. Puis, ayant gagné la partie du mur qui formait
pignon à droite, il se laissa glisser sur l'arête, tenant toujours
P'tit-Bonhomme entre ses bras.
En ce moment, il se produisit une violente poussée de flammes
fuligineuses, éructées de la toiture, en faisant jaillir des milliers
d'étincelles.
«Sauvez-le... cria Grip, sauvez-le!»
Et il lança l'enfant du côté de la rue, où, par bonheur, un homme le
reçut dans ses bras, avant qu'il se fût brisé sur le sol.
Grip, se jetant à son tour, roula presque asphyxié au pied d'un pan de
muraille, qui s'abattit d'un bloc.
Alors la voyageuse s'avançant vers l'homme qui tenait P'tit-Bonhomme,
lui demanda d'une voix tremblante d'émotion:
«A qui est cette innocente créature?...
--A personne!... Ce n'est qu'un enfant trouvé... lui répondit cet homme.
--Eh bien... il est à moi... à moi!... s'écria-t-elle en le prenant, en
le serrant sur sa poitrine.
--Madame... fit observer la femme de chambre.
--Tais-toi... Élisa... tais-toi!... C'est un ange qui m'est tombé du
ciel!»
Comme l'ange n'avait ni parents ni famille, autant valait le laisser
aux mains de cette belle dame, douée d'un cœur si généreux, et
ce furent des hurrahs qui la saluèrent, au moment où s'écroulaient,
au milieu d'une gerbe de flammeroles, les derniers restes de la
ragged-school.
VI
LIMERICK.
Quelle était cette femme charitable, qui venait d'entrer en scène de
cette façon quelque peu mélodramatique? On l'aurait vue se précipitant
au milieu des flammes, sacrifiant sa vie pour arracher cette frêle
victime à la mort, que personne ne s'en fût étonné, tant elle y mettait
de conviction scénique. En vérité, il eût été sien, cet enfant, qu'elle
ne l'aurait pas entouré plus étroitement de ses bras, tandis qu'elle
l'emportait vers sa voiture. En vain sa femme de chambre avait-elle
voulu la décharger de ce précieux fardeau... Jamais... jamais!
«Non, Élisa, laisse-le! répétait-elle d'une voix vibrante. Il est à
moi... Le ciel m'a permis de le retirer des ruines de cette maison en
flammes... Merci, merci, mon Dieu!... Ah! le chéri!... le chéri!»
Le chéri était à demi suffoqué, la respiration incomplète, la bouche
haletante, les yeux fermés. Il lui aurait fallu de l'air, le grand air,
et, après avoir été presque étouffé par les fumées de l'incendie, il
risquait de l'être par les tourbillons de tendresse dont l'enveloppait
sa libératrice.
«A la gare, dit-elle au cocher, lorsqu'elle eut rejoint sa voiture,
à la gare!... Une guinée... si nous ne manquons pas le train de neuf
heures quarante-sept!»
Le cocher ne pouvait être insensible à cette promesse,--en Irlande,
le pourboire n'étant rien de moins qu'une institution sociale. Aussi
mit-il au trot le cheval de son «growler», appellation qui s'applique à
ces antiques et inconfortables véhicules.
Mais enfin quelle était cette providentielle voyageuse? Par une
extraordinaire bonne chance, P'tit-Bonhomme était-il tombé entre des
mains qui ne l'abandonneraient plus?
Miss Anna Waston, premier grand rôle de drame du théâtre de Drury-Lane,
une sorte de Sarah Bernhardt en tournée, qui donnait actuellement des
représentations au théâtre de Limerick, comté de Limerick, province de
Munster. Elle venait d'achever un voyage d'agrément de quelques jours à
travers le comté de Galway, accompagnée de sa femme de chambre,--autant
dire une amie aussi grognonne que dévouée, la sèche Élisa Corbett.
Excellente fille, cette comédienne, très goûtée du public des
mélodrames, toujours en scène même après le baisser du rideau,
toujours prête à s'emballer dans les questions de sentiment, ayant le
cœur sur la main, la main ouverte comme le cœur, néanmoins très
sérieuse en ce qui concernait son art, intraitable dans les cas où une
maladresse pouvait le compromettre, et à cheval sur les questions de
cachets et de vedette.
Miss Anna Waston, fort connue dans tous les comtés du Royaume-Uni,
n'attendait que l'occasion d'aller se faire applaudir en Amérique, aux
Indes, en Australie, c'est-à-dire partout où la langue anglaise est
parlée, car elle avait trop de fierté pour s'abaisser à n'être qu'une
poupée de pantomime sur des théâtres où elle n'aurait pu être comprise.
Depuis trois jours, désireuse de se remettre des incessantes fatigues
que lui imposait le drame moderne dans lequel elle ne cessait de mourir
au dernier acte, elle était venue respirer l'air pur et fortifiant de
la baie de Galway. Son voyage achevé, elle se dirigeait, ce soir-là,
vers la gare pour prendre le train de Limerick, où elle devait jouer
le lendemain, lorsque des cris de détresse, une intense réverbération
de flammes, avaient attiré son attention. C'était la ragged-school qui
brûlait.
Un incendie?... Comment résister au désir de voir un de ces incendies
«nature», qui ressemblent si peu à ces incendies de théâtre au
lycopode? Sur son ordre et malgré les observations d'Élisa, la voiture
s'était arrêtée à l'extrémité de la rue, et miss Anna Waston avait
assisté aux diverses péripéties de ce spectacle, bien supérieur à
ceux que les pompiers de service regardent d'un œil attentif et
souriant. Cette fois, les praticables s'effondraient en se tordant,
les dessous flambaient pour tout de bon. En outre, cela n'avait pas
manqué d'intérêt. La situation s'était corsée comme dans une pièce bien
conduite. Deux créatures humaines sont enfermées au fond d'un galetas,
dont l'escalier est dévoré par les flammes, et qui n'a plus d'issues...
Deux garçons, un grand et un petit... Peut-être une fillette eût-elle
mieux valu?... Et alors, les cris poussés par miss Anna Waston...
Elle se serait élancée à leur secours, n'eût été son cache-poussière
qui aurait pu donner un nouvel aliment à l'incendie... D'ailleurs, la
toiture vient de se crever autour de la lucarne... Les deux malheureux
ont apparu au milieu des vapeurs, le grand portant le petit... Ah! le
grand, quel héros, et comme il se pose en artiste!... Quelle science
du geste, quelle vérité d'expression!... Pauvre Grip! il ne se doute
guère qu'il a produit tant d'effet... Quant à l'autre, «le nice boy!...
le nice boy!» le gentil! répète miss Anna Waston, c'est un ange qui
traverse les flammes d'un enfer!... Vrai, P'tit-Bonhomme, c'est bien la
première fois que tu auras été comparé à un chérubin, ou à tout autre
échantillon de la bambinerie céleste!
[Illustration: Grip tenant toujours P'tit-Bonhomme. (Page 60.)]
Oui! cette mise en scène, miss Anna Waston en avait saisi les moindres
détails. Comme au théâtre, elle s'était écriée: «Mon or, mes bijoux,
et tout ce que je possède à qui les sauvera!» Mais personne n'avait pu
s'élancer le long des murs chancelants, sur la toiture croûlante...
Enfin le chérubin avait été recueilli entre des bras ouverts à point
pour le recevoir... puis, de ces bras, il avait passé dans ceux de miss
Anna Waston... Et, à présent, P'tit-Bonhomme possédait une mère, et
même la foule assurait que ce devait être une grande dame qui venait de
reconnaître son fils au milieu de l'incendie de la ragged-school.
[Illustration: Miss Waston s'aperçut que son protégé la regardait.
(Page 68.)]
Après avoir salué, en s'inclinant, le public qui l'applaudissait, miss
Anna Waston avait disparu, emportant son trésor, malgré tout ce que lui
disait sa femme de chambre. Que voulez-vous? Il ne faut pas demander
à une comédienne, âgée de vingt-neuf ans, à la chevelure ardente,
à la coloration chaude, aux regards dramatiques,--et tant soit peu
écervelée,--de maîtriser ses sentiments, de se maintenir en une juste
mesure, comme le faisait Élisa Corbett, à l'âge de trente-sept ans,
une blonde, froide et fade, depuis plusieurs années au service de sa
fantasque maîtresse. Il est vrai, la caractéristique de l'actrice était
de se croire toujours en représentation sur un théâtre, aux prises avec
les péripéties de son répertoire. Pour elle, les circonstances les plus
ordinaires de la vie étaient des «situations», et lorsque la situation
est là...
Il va sans dire que la voiture étant arrivée à temps à la gare, le
cocher reçut la guinée promise. Et maintenant, miss Anna Waston, seule
avec Élisa, au fond d'un compartiment de première classe, pouvait
s'abandonner à toutes ces effusions dont le cœur d'une véritable
mère eût été rempli.
«C'est mon enfant!... mon sang... ma vie! répétait-elle. On ne me
l'arrachera pas!»
Entre nous, qui eût pu songer à lui arracher ce petit abandonné, sans
famille?
Et Élisa de se dire:
«Nous verrons ce que cela durera!»
Le train roulait alors à petite vitesse vers Artheury-jonction, en
traversant le comté de Galway qu'il met en communication avec la
capitale de l'Irlande. Pendant cette première partie du trajet--une
douzaine de milles--P'tit-Bonhomme n'avait point repris connaissance,
malgré les soins assidus et les phrases traditionnelles de la
comédienne.
Miss Anna Waston s'était d'abord occupée de le déshabiller. L'ayant
débarrassé de ses loques souillées de fumée, à l'exception du tricot
de laine qui était en assez bon état, elle lui avait fait une chemise
d'une de ses camisoles tirée du sac de voyage, une veste d'un corsage
de drap, une couverture de son châle. Mais l'enfant ne semblait pas
s'apercevoir qu'il fût enveloppé de vêtements bien chauds, et pressé
sur un cœur encore plus chaud que n'étaient les vêtements.
Enfin, à la jonction, une partie du train fut détachée, et dirigée sur
Kilkree qui est à la limite du comté de Galway, où il y eut une halte
d'une demi-heure. Pendant ce temps-là P'tit-Bonhomme n'avait pas encore
repris ses sens.
«Élisa... Élisa... s'écria miss Anna Waston, il faut voir s'il n'y a
pas un médecin dans le train!»
Élisa s'informa, bien qu'elle assurât sa maîtresse que ça n'en valait
pas la peine.
Il n'y avait pas de médecin.
«Ah! ces monstres... répondit miss Anna Waston, ils ne sont jamais où
ils devraient être!
--Voyons, madame, il n'a rien, ce gamin!... Il finira par revenir à
lui, si vous ne l'étouffez pas...
--Tu crois, Élisa?... Le cher bébé!... Que veux-tu?.. Je ne sais pas,
moi!.. Je n'ai jamais eu d'enfant!... Ah! si j'avais pu le nourrir de
mon lait!»
Cela était impossible, et d'ailleurs, P'tit-Bonhomme était d'un âge où
l'on éprouve le besoin d'une alimentation plus substantielle. Miss Anna
Waston en fut donc pour ses regrets d'insuffisance maternelle.
Le train traversa le comté de Clare,--cette presqu'île jetée entre la
baie de Galway au nord et le long estuaire du Shannon au sud--un comté
dont on ferait une île en creusant un canal d'une trentaine de milles
à la base des monts Sliève-Sughty. La nuit était sombre, l'atmosphère
tumultueuse, balayée par les rafales de l'ouest. N'était-ce pas le ciel
de la situation?...
«Il ne revient pas à lui, cet ange? ne cessait de s'écrier miss Anna
Waston.
--Voulez-vous que je vous dise, madame?...
--Dis, Élisa, dis, de grâce!...
--Eh bien... je crois qu'il dort!»
Et c'était vrai.
On traversa Dromor, Ennis qui est la capitale du comté, où le train
arriva vers minuit, puis Clare, puis New-Market, puis Six-Miles, la
frontière enfin, et, à cinq heures du matin, le train entrait en gare
de Limerick.
Non seulement P'tit-Bonhomme avait dormi pendant tout le trajet, mais
miss Anna Waston avait fini par succomber au sommeil, et, lorsqu'elle
se réveilla, elle s'aperçut que son protégé la regardait en ouvrant de
grands yeux.
Et, alors, de l'embrasser en répétant:
«Il vit!... il vit!... Dieu, qui me l'a donné, n'aurait pas eu la
cruauté de me le reprendre!»
Élisa voulut bien convenir que Dieu n'aurait pu être cruel à ce point,
et voilà comment il advint que notre petit garçon passa presque sans
transition du galetas de la ragged-school au bel appartement que miss
Anna Waston, en représentation au théâtre de Limerick, occupait à
_Royal-George-Hôtel_.
Un comté qui a vaillamment marqué dans l'histoire de l'Irlande,
ce comté de Limerick où s'organisa la résistance des catholiques
contre l'Angleterre protestante. Sa capitale, fidèle à la dynastie
jacobite, tint tête au redoutable Cromwell, subit un siège mémorable,
puis, abattue par la famine et les maladies, noyée dans le sang des
exécutions, finit par succomber. Là fut signé le traité qui porte
son nom, lequel assurait aux catholiques irlandais l'égalité des
droits civils et le libre exercice de leur culte. Il est vrai, ces
dispositions furent outrageusement violées par Guillaume d'Orange. Il
fallut reprendre les armes, après de longues et cruelles exactions;
mais, malgré leur valeur, et bien que la Révolution française eût
envoyé Hoche à leur secours, les Irlandais, qui se battaient «la corde
au cou», comme ils disaient, furent vaincus à Ballinamach.
En 1829, les droits des catholiques se virent enfin reconnus, grâce
au grand O'Connell, qui prit en main le drapeau de l'indépendance et
obtint ou plutôt imposa le bill d'émancipation au gouvernement de la
Grande-Bretagne.
Et, puisque ce roman a choisi l'Irlande pour théâtre, qu'il nous soit
permis de rappeler ces quelques phrases inoubliables, jetées alors à la
face des hommes d'État de l'Angleterre. Que l'on veuille bien ne point
les considérer comme un hors-d'œuvre; elles sont gravées au cœur
des Irlandais, et on en sentira l'influence en quelques épisodes de
cette histoire.
«Jamais ministère ne fut plus indigne! s'est écrié un jour O'Connell.
Stanley est un whig renégat; sir James Graham, quelque chose de pire
encore; sir Robert Peel, un drapeau bariolé de cinq cents couleurs,
et pas bon teint, aujourd'hui orange, demain vert, le surlendemain
ni l'une ni l'autre de ces couleurs, mais il faut prendre garde que
ce drapeau soit jamais teint de sang!... Quant à ce pauvre diable de
Wellington, rien de plus absurde que d'avoir édifié cet homme-là en
Angleterre. L'historien Alison n'a-t-il pas démontré qu'il avait été
surpris à Waterloo? Heureusement pour lui, il avait alors des troupes
déterminées, il avait des soldats irlandais! Les Irlandais ont été
dévoués à la maison de Brunswick, lorsqu'elle était leur ennemie,
fidèles à Georges III qui les trahissait, fidèles à Georges IV qui
poussait des cris de rage en accordant l'émancipation, fidèles au
vieux Guillaume, à qui le ministère prêtait un discours intolérable
et sanguinaire contre l'Irlande, fidèles à la reine enfin! Aussi, aux
Anglais l'Angleterre, aux Écossais l'Écosse,--aux Irlandais l'Irlande!»
Nobles paroles!... On verra bientôt comment s'est réalisé le vœu
d'O'Connell, et si le sol de l'Irlande est aux Irlandais.
Limerick est encore l'une des principales cités de l'Ile-Émeraude,
bien qu'elle soit descendue du troisième au quatrième rang, depuis
que Tralee lui a pris une partie de son commerce. Elle possède une
population de trente mille habitants. Ses rues sont régulières, larges,
droites, tracées à l'américaine; ses boutiques, ses magasins, ses
hôtels, ses édifices publics, s'élèvent sur des places spacieuses. Mais
vient-on à franchir le pont de Thomond, quand on a salué la pierre sur
laquelle fut signé le traité d'émancipation, on trouve la partie de la
ville restée obstinément irlandaise, avec ses misères et les ruines du
siège, les remparts effondrés, l'emplacement de cette «batterie noire»
que les intrépides femmes, comme autant de Jeanne Hachette, défendirent
jusqu'à la mort contre les orangistes. Rien de plus attristant, de plus
lamentable que ce contraste!
Évidemment, Limerick est située de manière à devenir un important
centre industriel et commercial. Le Shannon, le «fleuve d'azur», lui
offre un de ces chemins qui marchent comme la Clyde, la Tamise ou
la Mersey. Par malheur, si Londres, Glasgow et Liverpool utilisent
leur fleuve, Limerick laisse le sien à peu près sans emploi. A peine
quelques barques animent-elles ces eaux paresseuses, qui se contentent
de baigner les beaux quartiers de la ville et d'arroser les gras
pâturages de leur vallée. Les émigrants irlandais devraient bien
emporter le Shannon en Amérique. Soyez sûr que les Américains sauraient
en faire bon usage.
Si toute l'industrie de Limerick se borne à fabriquer des jambons,
ce n'en est pas moins une agréable cité, où la partie féminine de
la population est remarquablement belle,--et il était facile de le
constater pendant les représentations de miss Anna Waston.
Avouons-le, ce ne sont pas ces comédiennes d'une personnalité si
bruyante qui réclament un mur pour la vie privée. Non! elles feront
plutôt monter le loyer des maisons de verre, le jour où les architectes
sauront en construire. Après tout, miss Anna Waston n'avait point
à cacher ce qui s'était passé à Galway. Dès le lendemain de son
arrivée, on ne cessait de parler, dans les salons de Limerick, de la
ragged-school. Le bruit courut que l'héroïne de tant de drames s'était
jetée au milieu des flammes pour sauver un petit être, et elle ne le
démentit pas trop. Peut-être le croyait-elle, comme ces hâbleurs qui
finissent par ajouter foi à leurs hâbleries. Ce qui était certain,
c'est qu'elle avait ramené un enfant à _Royal-George-Hôtel_, un enfant
qu'elle voulait adopter, un orphelin auquel elle donnerait son nom,
puisqu'il n'en avait pas,--non! pas même un nom de baptême.
«P'tit-Bonhomme!» avait-il répondu, lorsqu'elle lui avait demandé
comment il s'appelait.
Eh bien, P'tit-Bonhomme lui allait. Elle n'aurait pas mieux trouvé.
Cela valait bien Édouard, Arthur ou Mortimer. Et, d'ailleurs, elle
lui prodiguerait les «baby», les «bebery», les «babiskly», et autres
équivalents maternels usités en Angleterre.
Nous conviendrons que notre héros ne comprenait rien à tout cela.
Il se laissait faire, n'étant point habitué aux caresses, et on le
caressait, ni aux baisers, et on l'embrassait, ni aux beaux habits, et
il fut habillé à la mode, ni aux chaussures, et on lui mit des bottines
neuves, ni aux frisures, et ses cheveux furent disposés en boucles,
ni à la bonne nourriture, et on le nourrissait royalement, ni aux
friandises, et on l'en accablait.
Il va de soi que les amis et amies de la comédienne affluèrent à
l'appartement de _Royal-George-Hôtel_. Ce qu'elle reçut de compliments,
et avec quelle bonne grâce elle les acceptait! On reprenait l'histoire
de la ragged-school. Après vingt minutes de récit, il était rare
que le feu n'eût pas dévoré la ville de Galway tout entière. On ne
pouvait comparer à ce sinistre que le fameux incendie qui détruisit
une grande partie de la capitale du Royaume-Uni et dont témoigne le
«Fire-Monument» élevé à quelques pas de London-Bridge.
On l'imagine sans peine, l'enfant n'était pas oublié pendant ces
visites, et miss Anna Waston en jouait d'une façon supérieure.
Pourtant, il se souvenait, il se rappelait que, s'il n'avait jamais été
autant choyé, on l'avait aimé du moins. Aussi un jour demanda-t-il:
«Où donc est Grip?...
--Qu'est-ce que Grip, mon babish?» répondit miss Anna Waston.
[Illustration: Après vingt minutes de récit. (Page 71.)]
Elle sut alors ce qu'était Grip. Certainement, sans lui, P'tit-Bonhomme
eût péri dans les flammes... Si Grip ne se fût dévoué pour le sauver
au risque de sa propre vie, c'est un cadavre d'enfant qu'on eût
retrouvé sous les décombres de l'école. Cela était bien... très bien
de la part de Grip. Cependant, son héroïsme--on acceptait ce mot,--ne
pouvait diminuer en rien la part qui revenait à miss Anna Waston dans
le sauvetage... Admettez que cette admirable femme ne se fût pas
providentiellement trouvée sur le théâtre de l'incendie, où serait
aujourd'hui P'tit-Bonhomme?... Qui l'aurait recueilli?... En quel bouge
l'eût-on renfermé avec les autres déguenillés de la ragged-school?
[Illustration: Les magnifiques falaises, sur la côte de Clare.
(Page 74.)]
La vérité est que personne ne s'était informé de Grip. On ne savait
rien à son sujet, et on ne tenait guère à en savoir davantage;
P'tit-Bonhomme finirait par l'oublier, il n'en parlerait plus. On
se trompait, et l'image de celui qui l'avait nourri et protégé ne
s'effacerait jamais de son cœur.
Et pourtant, que de distractions l'enfant adoptif de la comédienne
rencontrait dans sa nouvelle existence! Il accompagnait miss Anna
Waston pendant ses promenades, assis près d'elle, sur le coussin de
sa voiture, au milieu des beaux quartiers de Limerick, à l'heure où
le monde élégant pouvait la voir passer. Jamais bébé n'avait été plus
attifé, plus enrubanné, plus décoratif, si l'on veut permettre cette
expression. Et que de costumes variés, qui lui eussent fait une riche
garde-robe d'acteur! Tantôt, c'était un Écossais, avec plaid, toque et
philabegg, tantôt un page avec maillot gris et justaucorps écarlate,
ou bien un mousse de fantaisie avec vareuse bouffante et béret rejeté
en arrière. Au vrai, il avait remplacé le carlin de sa maîtresse, une
bête hargneuse et mordante, et, s'il eût été plus petit, peut-être
l'aurait-elle fourré dans son manchon, en ne laissant passer que sa
tête toute frisottée. Et, en outre des promenades à travers la ville,
ces excursions jusqu'aux stations balnéaires des environs de Kilkree,
avec ses magnifiques falaises sur la côte de Clare, Miltow-Malbay,
citée pour ses redoutables roches qui déchiquetèrent jadis une partie
de l'invincible _Armada_!... Là, P'tit-Bonhomme était exhibé comme un
phénomène sous cette désignation: «l'ange sauvé des flammes!»