conciliabules qui ne présageaient rien de bon. Aussi Grip ne cessait-il
de les surveiller, ne quittant notre garçonnet que le moins possible.
La nuit, il le faisait monter jusqu'au galetas qu'il occupait sous les
bardeaux de la toiture. Là, dans ce réduit bien froid, bien misérable,
P'tit-Bonhomme était du moins à l'abri des mauvais conseils et des
mauvais traitements.
Un jour, Grip et lui étaient allés se promener sur la grève de
Salthill, où ils prenaient quelquefois plaisir à se baigner. Grip, qui
savait nager, donnait des leçons à P'tit-Bonhomme. Ah! que celui-ci
était heureux de se plonger dans cette eau limpide sur laquelle
naviguaient de beaux navires, loin, bien loin, et dont il voyait les
voiles blanches s'effacer à l'horizon.
Tous deux s'ébattaient au milieu des longues lames qui grondaient sur
la grève. Grip, tenant l'enfant par les épaules, lui indiquait les
premiers mouvements.
Soudain, de véritables hurlements de chacals se firent entendre du côté
des rochers, et on vit apparaître les déguenillés de la ragged-school.
Ils étaient une douzaine, des plus vicieux, des plus féroces, Carker à
leur tête.
S'ils criaient, s'ils vociféraient de la sorte, c'est qu'ils venaient
d'apercevoir une mouette, blessée à l'aile, qui essayait de s'enfuir.
Et peut-être y fût-elle parvenue, si Carker ne lui eût lancé une pierre
dont il l'atteignit.
P'tit-Bonhomme poussa un cri à faire croire que c'était lui qui avait
reçu le coup.
«Pauvre mouette... pauvre mouette!» répétait-il.
Une grosse colère saisit Grip, et probablement allait-il infliger à
Carker une correction dont celui-ci se souviendrait, lorsqu'il vit
l'enfant s'élancer sur la grève, au milieu de la bande, en demandant
grâce pour l'oiseau.
«Carker... je t'en prie... répétait-il, bats-moi... bats-moi... mais
pas la mouette!... pas la mouette!»
Quelle bordée de sarcasmes l'accueillirent, lorsqu'on le vit se traîner
sur le sable, tout nu, ses membres si grêles, ses côtes qui faisaient
saillie sous la peau! Et toujours il criait:
«Grâce... Carker... grâce pour la mouette!»
Personne ne l'écoutait. On se riait de ses supplications. La bande
poursuivait l'oiseau, qui essayait en vain à s'élever de terre,
sautillant gauchement d'une patte sur l'autre, et tâchant de gagner un
abri entre les roches.
Efforts inutiles.
«Lâches... lâches!» criait P'tit-Bonhomme.
Carker avait saisi la mouette par une aile, et, la faisant tournoyer,
il la lança en l'air. Elle retomba sur le sable. Un autre la ramassa et
l'envoya sur les galets.
«Grip... Grip!... répétait P'tit-Bonhomme, défends-la... défends-la!...»
Grip se précipita sur ces gueux pour leur arracher l'oiseau... il
était trop tard. Carker venait d'écraser sous son talon la tête de la
mouette.
Et les rires de reprendre de plus belle au milieu d'un concert de
hurrahs frénétiques.
P'tit-Bonhomme était outré. La colère le prit alors,--une colère
aveuglante,--et n'y tenant plus, il ramassa un galet et le jeta de
toutes ses forces contre Carker, lequel le reçut en pleine poitrine.
«Ah! tu vas me l' payer!» s'écria Carker.
Et, avant que Grip eût pu l'en empêcher, il se précipita sur le jeune
garçon, il l'entraîna au bord de la grève, l'accablant de coups. Puis,
tandis que les autres retenaient Grip par les bras, par les jambes,
il enfonça la tête de P'tit-Bonhomme sous les lames au risque de
l'asphyxier.
Étant parvenu à se débarrasser à coup de taloches de ces garnements
dont la plupart roulèrent sur le sable en hurlant, Grip courut vers
Carker, qui s'enfuit avec toute la bande.
En se retirant, les lames auraient entraîné P'tit-Bonhomme, si Grip ne
l'eût saisi et ramené à demi évanoui.
Après l'avoir frotté vigoureusement, Grip ne tarda pas à le remettre
sur pied. L'ayant rhabillé de ses haillons, et le prenant par la main:
«Viens... viens!» lui dit-il.
P'tit-Bonhomme remonta du côté des roches. Là, apercevant l'oiseau
écrasé, il s'agenouilla, des larmes lui mouillèrent les yeux, et,
creusant un trou dans le sable, il l'y enterra.
Et, lui-même, qu'était-il, si ce n'est un oiseau abandonné... une
pauvre mouette humaine!
V
ENCORE LA RAGGED-SCHOOL.
En rentrant à l'école, Grip crut devoir attirer l'attention de M.
O'Bodkins sur la conduite de Carker et des autres. Ce ne fut point
pour parler des tours qu'on lui jouait et dont il ne s'apercevait
même pas la plupart du temps. Non! il s'agissait de P'tit-Bonhomme et
des mauvais traitements auxquels il était en butte. Cette fois, cela
avait été poussé si loin que, sans l'intervention de Grip, il y aurait
maintenant un cadavre d'enfant que les lames rouleraient sur la grève
de Salthill.
Pour toute réponse, Grip n'obtint qu'un hochement de tête de M.
O'Bodkins. Il aurait dû le comprendre, c'étaient de ces choses qui ne
regardent point la comptabilité. Que diable! le grand-livre ne peut
avoir une colonne pour les taloches et une autre pour les coups de
pied! Cela ne saurait pas plus s'additionner, en bonne arithmétique,
que trois cailloux et cinq chardonnerets. Sans doute M. O'Bodkins
avait comme directeur le devoir de s'inquiéter des agissements de ses
pensionnaires; mais, comme comptable, il se borna à envoyer promener le
surveillant de l'école.
A partir de ce jour, Grip résolut de ne plus perdre de vue son protégé,
de ne jamais le laisser seul dans la grande salle, et, quand il
sortait, il prenait soin de l'enfermer au fond de son galetas, où du
moins l'enfant se trouvait en sûreté.
Les derniers mois de l'été s'écoulèrent. Septembre arriva. C'est déjà
l'hiver pour les districts des comtés du nord, et l'hiver de la haute
Irlande est fait d'une succession ininterrompue de neiges, de bises,
de rafales, de brouillards, venus des plaines glacées de l'Amérique
septentrionale, et que les vents de l'Atlantique précipitent sur
l'Europe.
[Illustration: Toute l'école se pressait autour du foyer. (Page 50.)]
Un temps âpre et rude aux riverains de cette baie de Galway, enserrée
dans son écran de montagnes comme entre les parois d'une glacière. Des
jours bien courts et des nuits bien longues à passer pour ceux dont le
foyer n'a ni houille ni tourbe. Ne vous étonnez pas si la température
est basse alors à l'intérieur de la ragged-school, sauf peut-être
dans la chambre de M. O'Bodkins. Est-ce que si le directeur-comptable
n'était pas au chaud, son encre resterait liquide en son encrier?...
Est-ce que ses paraphes ne seraient pas gelés avant qu'il eût pu
achever leur fioriture?
C'était ou jamais le moment d'aller ramasser par les rues, sur les
routes, tout ce qui est susceptible de se combiner avec l'oxygène pour
produire de la chaleur. Médiocre ressource, il faut le reconnaître,
lorsqu'on en est réduit aux branches tombées des arbres, aux
escarbilles abandonnées à la porte des maisons, aux cassures de charbon
que les pauvres se disputent sur les quais de déchargement du port. Les
pensionnaires de l'école s'occupaient donc à cette récolte, et combien
les glaneurs étaient nombreux!
Notre petit garçon prenait sa part de ce pénible travail. Chaque jour,
il rapportait un peu de combustible. Ce n'était pas mendier, cela.
Aussi, tant bien que mal, l'âtre brillait-il de vilaines flammes
fumeuses dont il fallait se contenter. Toute l'école, gelée sous ses
haillons, se pressait autour du foyer,--les plus grands aux bonnes
places, cela va de soi, tandis que le souper essayait de cuire dans la
marmite. Et quel souper!... Des croûtes de pain, des pommes de terre
de rebut, quelques os auxquels adhéraient encore des bribes de chair,
une abominable soupe, où les taches de graisse remplaçaient les yeux du
bouillon gras.
Il va sans dire que, devant le feu, il n'y avait jamais une place pour
P'tit-Bonhomme, et rarement une écuelle de ce liquide que la vieille
réservait aux plus grands. Ceux-ci se jetaient dessus comme des chiens
affamés, et n'hésitaient pas à montrer les crocs pour défendre leur
maigre portion.
Heureusement, Grip s'empressait d'emmener l'enfant dans son trou, et
il lui donnait le meilleur de ce qui lui revenait pour sa part de la
réfection quotidienne. Sans doute, il n'y avait pas de feu là-haut.
Cependant, en se blottissant sous la paille, en se serrant l'un
contre l'autre, tous deux parvenaient à se garantir du froid, puis à
s'endormir, et le sommeil, peut-être cela réchauffe-t-il?... Il faut
l'espérer du moins.
Un jour, Grip eut un vrai coup de fortune. Il était en promenade et
filait le long de la principale rue de Galway, lorsqu'un voyageur
qui rentrait à _Royal-Hôtel_, le pria de lui porter une lettre au
Post-Office. Grip s'empressa de faire la commission et, pour sa peine,
il reçut un beau shilling tout neuf. Certes, ce n'était pas un gros
capital qui lui arrivait sous cette forme, et il n'aurait pas à se
creuser la tête pour décider s'il le placerait en rentes sur l'État ou
en valeurs industrielles. Non! le placement tout indiqué se ferait en
nature, beaucoup dans l'estomac de P'tit-Bonhomme, un peu dans le sien.
Il acheta donc une portion de charcuterie variée qui dura trois jours,
et dont on se régala en cachette de Carker et des autres. On le pense
bien, Grip entendait ne rien partager avec ceux qui ne partageaient
jamais avec lui.
En outre,--ce qui rendit particulièrement heureuse la rencontre de
Grip et du voyageur de _Royal-Hôtel_,--c'est que ce digne gentleman,
le voyant si mal vêtu, se défit en sa faveur d'un tricot de laine qui
était en bon état.
Ne croyez pas que Grip eût songé à le garder pour son usage personnel.
Non! il ne pensa qu'à P'tit-Bonhomme. Ce serait «fameux» d'avoir ce bon
tricot sous ses haillons.
«Il s'ra là-d'dans comme un mouton sous sa laine!» se dit le brave
cœur.
Mais le mouton ne voulut point que Grip se dépouillât de sa toison à
son profit. Il y eut discussion. Enfin les choses purent s'arranger à
la satisfaction commune.
En effet, le gentleman était gros, et son tricot eût fait deux fois
le tour du corps de Grip. Le gentleman était grand, et son tricot eût
enveloppé P'tit-Bonhomme de la tête aux pieds. Donc, en gagnant sur la
hauteur et la largeur, il ne serait pas impossible d'ajuster le tricot
à l'avantage des deux amis. Demander à cette vieille ivrognesse de
Kriss de découdre et de recoudre, autant lui demander de renoncer à sa
pipe. Aussi, s'enfermant dans le galetas, Grip se mit-il à l'œuvre
en y concentrant toute son intelligence. Après avoir pris mesure sur
l'enfant, il travailla si adroitement qu'il parvint à confectionner une
bonne veste de laine. Quant à lui, il se trouva pourvu d'un gilet--sans
manches, il est vrai--mais enfin un gilet, c'est déjà quelque chose.
Il va de soi que recommandation fut faite à P'tit-Bonhomme de cacher sa
veste sous ses loques, afin que les autres ne pussent la voir. Plutôt
que de la lui laisser, ils l'auraient mise en morceaux. C'est ce qu'il
fit, et s'il apprécia l'excellente chaleur de ce tricot pendant les
grands froids de l'hiver, nous le laissons à penser.
A la suite d'un mois d'octobre excessivement pluvieux, novembre
déchaîna sur le comté une bise glaciale qui condensa en neige toute
l'humidité de l'atmosphère. La couche blanche dépassa l'épaisseur de
deux pieds dans les rues de Galway. La récolte quotidienne de houille
et de tourbe s'en ressentit. On gelait rudement dans la ragged-school,
et si le foyer manquait de combustible, l'estomac, qui est un foyer, en
manquait également, car on n'y faisait pas de feu tous les jours.
Il fallait bien, néanmoins, au milieu de ces tempêtes de neige, à
travers les courants glacés, le long des rues, sur les routes, que les
déguenillés cherchassent à pourvoir aux besoins de l'école. Maintenant,
on ne trouvait plus rien à ramasser entre les pavés. L'unique
ressource, c'était d'aller de porte en porte. Certes, la paroisse
faisait ce qu'elle pouvait pour ses pauvres; mais, sans parler de la
ragged-school, nombre d'établissements de charité se réclamaient d'elle
en ce temps de misère.
Les enfants étaient dès lors réduits à quêter d'une maison à l'autre,
et quand toute pitié n'y était pas éteinte, on ne leur faisait pas
mauvais accueil. Le plus souvent, il est vrai, avec quelle brutalité
on les recevait, avec quelles menaces en cas qu'ils s'aviseraient de
revenir, et ils rentraient alors les mains vides...
P'tit-Bonhomme n'avait pu se refuser à suivre l'exemple de ses
compagnons. Et pourtant, lorsqu'il s'arrêtait devant une porte, après
en avoir soulevé le marteau, il lui semblait que ce marteau retombait
d'un grand coup sur sa poitrine. Alors, au lieu de tendre la main,
il demandait si l'on n'avait pas quelque commission à lui donner.
Il s'épargnait du moins la honte de mendier... Une commission à ce
gamin de cinq ans, on savait ce que cela voulait dire, et parfois,
on lui jetait un morceau de pain... qu'il prenait en pleurant. Que
voulez-vous?... la faim.
Avec décembre, le froid devint très rigoureux et très humide. La
neige ne cessait de tomber à gros flocons. C'est à peine si l'on
pouvait reconnaître son chemin à travers les rues. A trois heures de
l'après-midi, il fallait allumer le gaz, et la lumière jaunâtre des
becs ne parvenait point à percer l'amas des brumes, comme si elle eût
perdu tout pouvoir éclairant. Ni voitures ni charrettes en circulation.
De rares passants se hâtant vers leur logis. Et P'tit-Bonhomme, avec
les yeux brûlés par le froid, les mains et la figure bleuies sous les
morsures de la bise, courait en serrant étroitement ses loques blanches
de neige...
Enfin ce pénible hiver s'acheva. Les premiers mois de l'année 1877
furent moins durs. L'été fit une précoce apparition. Il y eut d'assez
fortes chaleurs dès le mois de juin.
Le 17 août, P'tit-Bonhomme--il avait alors cinq ans et demi--eut la
bonne chance d'une trouvaille, qui allait avoir des conséquences très
inattendues.
A sept heures du soir, il suivait une des ruelles aboutissant au pont
du Claddagh, et revenait à la ragged-school, certain d'y être fort mal
reçu, car sa tournée n'avait point été fructueuse. Si Grip n'avait
pas quelque vieille croûte en réserve, tous deux devraient se passer
de souper ce soir-là. Ce ne serait pas la première fois, d'ailleurs,
et de s'attendre à manger tous les jours, à heure fixe, c'eût été de
la présomption. Que les riches aient de ces habitudes, rien de mieux,
puisque c'est dans leurs moyens. Mais un pauvre diable, ça mange quand
ça peut, et «ça n' mang' pas, quand ça n' peut pas!» disait Grip, très
habitué à se nourrir de maximes philosophiques.
Or, voilà qu'à deux cents pas de l'école, P'tit-Bonhomme buta et
s'étendit de tout son long sur le pavé. Comme il n'était point tombé
de haut, il ne se fit aucun mal. Mais, au moment où il s'étalait, un
objet, heurté par son pied, avait roulé devant lui. C'était une grosse
bouteille de grès, qui ne s'était pas cassée,--par bonheur, car il
aurait pu être blessé grièvement.
Notre petit garçon se releva, et, en cherchant autour de lui, finit par
retrouver cette bouteille, dont la contenance pouvait être de deux à
trois gallons. Un bouchon de liège fermait son goulot, et il suffisait
de l'enlever avec la main pour savoir ce que contenait ladite bouteille.
P'tit-Bonhomme la déboucha donc, et il lui sembla qu'elle était pleine
de gin.
Ma foi, il y aurait là de quoi satisfaire tous les déguenillés, et, ce
jour-là, P'tit-Bonhomme put être assuré qu'on lui ferait un excellent
accueil.
Personne dans la ruelle, aucun passant ne l'avait vu, et deux cents pas
le séparaient de la ragged-school.
Mais alors des idées lui vinrent,--des idées qui ne seraient venues ni
à Carker ni aux autres. Elle ne lui appartenait pas, cette bouteille.
Ce n'était point un don de charité, ce n'était pas un débris jeté
aux ordures, c'était un objet perdu. Sans doute, de retrouver son
propriétaire, cela ne laisserait pas d'être assez difficile. N'importe,
sa conscience lui disait qu'il n'avait pas le droit de disposer de la
chose d'autrui. Il savait cela d'instinct, car Thornpipe pas plus que
M. O'Bodkins ne lui avaient jamais enseigné ce que c'est que d'être
honnête. Heureusement, il y a de ces cœurs d'enfant où c'est écrit
tout de même.
P'tit-Bonhomme, assez embarrassé de sa trouvaille, prit la résolution
de consulter Grip. Bien sûr, Grip parviendrait à opérer la restitution.
L'essentiel, c'était d'introduire la bouteille dans le galetas sans
être vu des vauriens, car ils ne s'inquiéteraient guère de la rendre
à qui elle appartenait. Deux ou trois gallons de gin!... Quelle
aubaine!... La nuit venue, il n'en resterait pas une goutte... Pour
ce qui concerne Grip, P'tit-Bonhomme en répondait comme de lui. Il ne
toucherait pas à la bouteille, il la cacherait sous la paille, et, le
lendemain, il prendrait des informations dans le quartier. S'il le
fallait, tous deux iraient de maison en maison, ils frapperaient aux
portes: ce ne serait pas pour mendier, cette fois.
P'tit-Bonhomme se dirigea alors vers l'école, en essayant, non sans
peine, de cacher la bouteille qui faisait une grosse bosse sous ses
haillons.
Par malechance, lorsqu'il fut arrivé devant la porte, voici que Carker
sortit brusquement, et il ne put éviter le choc. D'ailleurs, Carker
l'ayant reconnu et le voyant seul, trouva l'occasion bonne pour lui
payer l'arriéré qu'il lui devait depuis l'intervention de Grip sur la
grève de Salthill.
Il se jeta donc sur P'tit-Bonhomme, et, ayant senti la bouteille sous
ses loques, il la lui arracha.
«Eh! qu'est-ce que ça? s'écria-t-il.
--Ça!... ce n'est pas à toi!
--Alors... c'est à toi?
--Non... ce n'est pas à moi!»
Et P'tit-Bonhomme voulut repousser Carker, lequel, d'un coup de pied,
l'envoya rouler à trois pas.
S'emparer de la bouteille, puis rentrer dans la salle, c'est ce que
Carker eut fait en un instant, et P'tit-Bonhomme ne put que le suivre
en pleurant de rage.
Il essaya encore de protester; mais Grip n'étant pas là pour lui venir
en aide, ce qu'il reçut de taloches, de coups de pieds, de coups de
dents même!... Jusqu'à la vieille Kriss qui s'en mêla, dès qu'elle eut
aperçu la bouteille.
«Du gin, s'écria-t-elle, du bon gin, et il y en aura pour tout le
monde!»
Assurément P'tit-Bonhomme eût mieux fait de laisser cette bouteille
dans la rue, où son propriétaire la cherchait peut-être à cette heure,
car, enfin, deux ou trois gallons de gin, ça vaut des shillings et
même plus d'une demi-couronne. Il aurait dû se dire qu'il lui serait
impossible de remonter au galetas de Grip sans être vu. Maintenant, il
était trop tard.
Quant à s'adresser à M. O'Bodkins, à lui raconter ce qui venait de se
passer, il aurait été bien accueilli. Aller au cabinet du directeur,
entr'ouvrir sa porte si peu que ce fût, risquer de le déranger au plus
fort de ses calculs... Et puis, qu'en serait-il résulté? M. O'Bodkins
aurait fait apporter la bouteille, et ce qui entrait dans son bureau
n'en sortait guère.
P'tit-Bonhomme ne pouvait rien, et il se hâta de rejoindre Grip au
galetas, afin de tout lui dire.
«Grip, demanda-t-il, ce n'est pas à soi, n'est-ce pas, une bouteille
qu'on trouve?...
--Non... j' crois pas, répondit Grip. Est-ce que t'as trouvé une
bouteille?...
--Oui... j'avais l'intention de te la donner, et, demain, nous aurions
été savoir dans le quartier...
--A qui qu'elle appartient?... dit Grip.
--Oui, et peut-être en cherchant...
--Et ils te l'ont prise, c'te bouteille?...
--C'est Carker!... J'ai essayé de l'empêcher... et alors les autres...
Si tu descendais, Grip?...
--Je vais descendre, et nous verrons à qui qu'elle rest'ra, la
bouteille!...»
Mais lorsque Grip voulut sortir, il ne le put. La porte était fermée à
l'extérieur.
Cette porte, vigoureusement secouée, résista, à la grande joie de la
bande, qui criait d'en bas:
«Eh! Grip!...
--Eh! P'tit-Bonhomme!...
[Illustration: M. O'BODKINS PRENAIT ENFIN LE PARTI DE SE SAUVER.
(Page 59.)]
--A leur santé!»
Grip, ne pouvant enfoncer la porte, se résigna suivant son habitude,
s'efforçant de calmer son compagnon très en colère.
«Bon! dit-il, laissons-les, ces bêtes!
--Oh! n'être pas le plus fort!
--A quoi qu' ça servirait!... Tiens, p'tit, v'là des pommes de terre
que je t'ai gardées... Mange...
--Je n'ai pas faim, Grip!
--Mange tout d' même, et puis on s' fourr'ra sous la paille pour
dormir.»
C'était ce qu'il y aurait de mieux à faire, après un souper, hélas! si
maigre.
Si Carker avait fermé la porte du galetas, c'est qu'il ne tenait pas à
être dérangé ce soir-là. Grip sous les verrous, on serait à son aise
pour fêter la bouteille de gin, et Kriss ne s'y opposerait pas, pourvu
qu'on lui réservât sa part.
Et alors la liqueur circula dans les tasses. Quels cris, quels
hurlements! Il ne leur en fallait pas beaucoup, à ces vauriens, pour
les griser, sauf Carker peut-être, qui avait déjà l'habitude des
boissons alcooliques.
C'est ce qui ne tarda pas d'arriver. La bouteille n'était pas à demi
vide, quoique Kriss y eût puisé à même, que l'ignoble bande était
plongée dans l'ivresse. Et ce tumulte, ce vacarme, ne suffirent pas à
tirer M. O'Bodkins de son indifférence accoutumée. Que lui importait
ce qui se passait en bas, lorsqu'il était en haut devant ses cartons
et ses livres?... La trompette du jugement dernier n'aurait pu l'en
distraire.
Et pourtant, il allait bientôt être brusquement arraché de son
bureau,--non sans grand dommage pour sa chère comptabilité.
Après avoir absorbé un gallon et demi de gin, des trois que contenait
la bouteille, la plupart des garnements étaient tombés sur leur paille,
pour ne pas dire leur fumier. Et là, ils se fussent endormis, s'il ne
fût venu à Carker l'idée de faire un brûlot.
Un brûlot, c'est un punch. Au lieu de rhum, on met du gin dans une
casserole, on l'allume, il flambe, et on le boit tout brûlant.
C'est ce qu'imagina Carker, pour le plus vif plaisir de la vieille
Kriss et de deux ou trois autres qui résistaient encore. Certes, il
manquait certains ingrédients à ce brûlot, mais les pensionnaires de la
ragged-school n'étaient point exigeants.
Lorsque le gin eut été versé dans la marmite,--l'unique ustensile que
la vieille Kriss eût à sa disposition,--Carker prit une allumette, et
alluma le brûlot.
Dès que la flamme bleuâtre eut éclairé la salle, ceux de ces
déguenillés qui pouvaient se tenir sur leurs jambes, commencèrent une
ronde bruyante autour de la marmite. Qui eût passé en ce moment dans la
rue, aurait cru qu'une légion de diables avait envahi l'école. Il est
vrai, ce quartier est désert aux premières heures de la nuit.
Soudain une vaste lueur apparut à l'intérieur de la maison. Un faux pas
ayant renversé le récipient, d'où débordaient les vapeurs enflammées
du gin, le liquide se répandit sur la paille, en gagnant jusqu'aux
derniers recoins de la salle. En un instant, le feu fut partout,
comme s'il eût fusé d'un tas de pièces d'artifices. Ceux qui étaient
valides et ceux qui furent tirés de leur ivresse par les crépitements
de l'incendie n'eurent que le temps d'ouvrir la porte, d'entraîner la
vieille Kriss et de se jeter dans la rue.
En ce moment, Grip et P'tit-Bonhomme, qui venaient de s'éveiller,
cherchèrent vainement à s'enfuir hors du galetas, que remplissait une
fumée suffocante.
Déjà, d'ailleurs, le reflet des flammes avait été aperçu. Quelques
habitants, munis de seaux et d'échelles, accouraient. Très
heureusement, la ragged-school était isolée, et le vent, portant à
l'opposé, ne menaçait point les maisons d'en face.
Mais, s'il y avait peu d'espoir de sauver cette antique cassine, il
fallait songer à ceux qui s'y trouvaient, et auxquels la flamme fermait
toute issue.
Alors s'ouvrit une fenêtre de l'étage qui donnait sur la rue.
C'était la fenêtre du cabinet de M. O'Bodkins, que l'incendie allait
bientôt atteindre. Le directeur apparut tout effaré, s'arrachant les
cheveux.
Ne croyez pas qu'il s'inquiétait de savoir si ses pensionnaires
étaient en sûreté... il ne songeait même pas à lui, ni au danger qu'il
courait...
«Mes livres... mes livres!» criait-il en agitant désespérément les bras.