baby du grand monde, ganté de frais--des gants à ce garçonnet!--trônant
au premier rang d'une loge sous l'œil sévère d'Élisa, osant à
peine remuer, et luttant contre le sommeil jusqu'à la fin de la
représentation. S'il ne comprenait pas grand'chose aux pièces, il
croyait cependant que tout ce qu'il voyait était réel, non imaginaire.
Aussi, lorsque miss Anna Waston apparaissait en costume de reine, avec
diadème et manteau royal, puis en femme du peuple, portant cornette et
tablier, ou même en pauvresse, vêtue de haillons à volants et coiffée
du chapeau à fleurs des mendiantes anglaises, il ne pouvait croire que
ce fût elle qu'il retrouvait à _Royal-George-Hôtel_. De là, le profond
trouble de son imagination enfantine. Il ne savait plus que penser.
Il en rêvait la nuit, comme si le sombre drame eût continué, et alors
c'étaient des cauchemars effrayants, auxquels se mêlaient le montreur
de marionnettes, ce gueux de Carker, les autres mauvais garnements de
l'école! Il se réveillait, trempé de sueur, et n'osait appeler...
On sait combien les Irlandais sont passionnés pour les exercices de
sport, et en particulier pour les courses de chevaux. Ces jours-là, il
y a un envahissement de Limerick, de ses places, de ses rues, de ses
hôtels, par la «gentry» des environs, et les fermiers qui désertent
leurs fermes, et les misérables de toute espèce qui sont parvenus à
économiser un shilling ou un demi-shilling pour le mettre sur un cheval.
Or, quinze jours après son arrivée, P'tit-Bonhomme eut l'occasion
d'être exhibé au milieu d'un concours de ce genre. Quelle toilette il
portait! On eût juré un bouquet plutôt qu'un bébé, tant il était fleuri
de la tête aux pieds,--un bouquet que miss Anna Waston faisait admirer,
on pourrait même dire respirer à ses amis et connaissances!
Enfin, il faut bien prendre cette créature pour ce qu'elle est, un peu
extravagante, un peu détraquée, mais bonne et compatissante, quand elle
trouvait le moyen de l'être avec quelque apparat. Si les attentions
dont elle comblait l'enfant étaient visiblement théâtrales, si ses
baisers ressemblaient aux baisers conventionnels de la scène qui ne
viennent que des lèvres, ce n'était pas P'tit-Bonhomme qui eût été
capable d'en saisir la différence. Et pourtant, il ne se sentait pas
aimé comme il l'aurait voulu, et peut-être se disait-il, sans en avoir
conscience, ce que ne cessait de répéter Élisa:
«Nous verrons bien ce que cela durera... en admettant que cela dure!»
VII
SITUATION COMPROMISE.
Six semaines s'écoulèrent dans ces conditions, et on ne saurait être
étonné que P'tit-Bonhomme eût pris l'habitude de cette vie agréable.
Puisqu'on se plie à la misère, il ne doit pas être très difficile de
s'accoutumer à l'aisance. Miss Anna Waston, toute de premier élan,
ne se blaserait-elle pas bientôt par l'exagération et l'abus de ses
tendresses? Il en est des sentiments comme des corps: ils sont soumis
à la loi de l'inertie. Que l'on cesse d'entretenir la force acquise,
et le mouvement finit par s'arrêter. Or, si le cœur a un ressort,
miss Anna Waston n'oublierait-elle pas un jour de le remonter, elle qui
oubliait neuf fois sur dix de remonter sa montre? Pour employer une
locution de son monde, elle avait éprouvé «une toquade» des plus vives
à l'exemple de la plupart des toquées de théâtre. L'enfant n'avait-il
été pour elle qu'un passe-temps... un joujou... une réclame?... Non,
car elle était réellement bonne fille. Cependant, si ses soins ne
devaient pas manquer, ses caresses étaient déjà moins continues, ses
attentions moins fréquentes. D'ailleurs, une comédienne est tellement
occupée, absorbée par les choses de son art,--rôles à apprendre,
répétitions à suivre, représentations qui ne laissent pas une soirée
libre... Et les fatigues du métier?... Dans les premiers jours, on lui
apportait le chérubin sur son lit. Elle jouait avec lui, elle faisait
la «petite mère». Puis, cela interrompant son sommeil qu'elle avait
l'habitude de prolonger fort tard, elle ne le demandait plus qu'au
déjeuner. Ah! quelle joie de le voir assis sur une haute chaise qu'on
avait achetée exprès, et manger de si bel appétit.
«Hein!... c'est bon? disait-elle.
--Oh! oui, madame, répondit-il un jour, c'est bon comme ce qu'on mange
à l'hospice, quand on est malade.»
Une observation: bien que P'tit-Bonhomme n'eût jamais reçu ce qu'on
appelle des leçons de belles manières,--et ce n'étaient ni Thornpipe ni
même M. O'Bodkins qui auraient pu les lui enseigner,--il était d'une
nature réservée et discrète, d'un caractère doux et affectueux, qui
avaient toujours contrasté avec les turbulences et les polissonneries
des déguenillés de la ragged-school. Cet enfant se montrait supérieur à
sa condition, ainsi qu'il était supérieur à son âge, par les façons et
les sentiments. Si étourdie, si linotte qu'elle fût, miss Anna Waston
n'avait point été sans en faire la remarque. De son histoire, elle ne
connaissait que ce qu'il avait pu lui en raconter depuis l'époque où il
avait été recueilli par le montreur de marionnettes. C'était donc bien
et dûment un enfant trouvé. Pourtant, étant donné ce qu'elle appelait
sa «distinction naturelle», miss Anna Waston voulut voir en lui le fils
de quelque grande dame, d'après la poétique du drame courant, un fils
que, pour une raison inconnue, sa position sociale l'avait contrainte
d'abandonner. Et là-dessus, de s'emballer suivant son habitude, brodant
tout un roman qui ne brillait guère par la nouveauté. Elle imaginait
des situations que l'on pourrait adapter au théâtre... On en tirerait
une pièce à grands effets de larmes... Elle la jouerait, cette pièce...
Ce serait le plus magnifique succès de sa carrière dramatique... Elle
s'y montrerait renversante, et pourquoi pas sublime... etc., etc. Et,
lorsqu'elle était montée à ce diapason, elle saisissait son ange,
elle l'étreignait comme si elle eût été en scène, et il lui semblait
entendre les bravos de toute une salle...
Un jour, P'tit-Bonhomme, troublé par ces démonstrations, lui dit:
«Madame Anna?...
--Que veux-tu, chéri?
--Je voudrais vous demander quelque chose.
--Demande, mon cœur, demande.
--Vous ne me gronderez pas?...
--Te gronder!...
--Tout le monde a eu une maman, n'est-ce pas?...
--Oui, mon ange, tout le monde a eu une maman.
--Alors pourquoi que je ne connais pas la mienne?...
--Pourquoi?... Parce que... répondit miss Anna Waston, assez
embarrassée, parce que... il y a des raisons... Mais... un jour... tu
la verras... oui!... j'ai l'idée que tu la verras...
--Je vous ai entendu dire, pas vrai, que ce devait être une belle
dame?...
--Oui, certes!... une belle dame!
--Et pourquoi une belle dame?...
--Parce que... ton air... ta figure!... Est-il drôle, cet amour, avec
ses questions! Puis... la situation... la situation dans la pièce
exige que ce soit une belle dame... une grande dame... Tu ne peux pas
comprendre...
--Non... je ne comprends pas! répondit P'tit-Bonhomme d'un ton bien
triste. Il me vient quelquefois la pensée que ma maman est morte...
--Morte?... Oh non!... Ne pense pas à ces choses-là!... Si elle était
morte, il n'y aurait plus de pièce...
--Quelle pièce?...»
Miss Anna Waston l'embrassa, ce qui était encore la meilleure manière
de lui répondre.
«Mais si elle n'est pas morte, reprit P'tit-Bonhomme avec la logique
ténacité de son âge, si c'est une belle dame, pourquoi qu'elle m'a
abandonné?...
--Elle y aura été forcée, mon babery!... oh! bien malgré elle!...
D'ailleurs, au dénouement...
--Madame Anna?...
--Que veux-tu encore?...
--Ma maman?...
--Eh bien?...
--Ce n'est pas vous?...
--Qui... moi... ta maman?...
--Puisque vous m'appelez votre enfant!...
--Cela se dit, mon chérubin, cela se dit toujours aux bébés de ton
âge!... Pauvre petit, il a pu croire!... Non! je ne suis pas ta
maman!... Si tu avais été mon fils, ce n'est pas moi qui t'aurais
délaissé... qui t'aurais voué à la misère!... Oh non!»
Et miss Anna Waston, infiniment émue, termina la conversation en
embrassant de nouveau P'tit-Bonhomme, qui s'en alla tout chagrin.
Pauvre enfant! Qu'il appartienne à une famille riche ou à une famille
misérable, il est à craindre qu'il ne parvienne jamais à le savoir, pas
plus que tant d'autres, ramassés au coin des rues!
En le prenant avec elle, miss Anna Waston n'avait pas autrement
réfléchi à la charge que sa bonne action lui imposait dans l'avenir.
Elle n'avait guère songé que ce bébé grandirait, et qu'il y aurait lieu
de pourvoir à son instruction, à son éducation. C'est bien de combler
un petit être de caresses, c'est mieux de lui donner les enseignements
que son esprit réclame. Adopter un enfant crée le devoir d'en faire
un homme. La comédienne avait vaguement entrevu ce devoir. Il est
vrai, P'tit-Bonhomme avait à peine cinq ans et demi. Mais, à cet âge,
l'intelligence commence à se développer. Que deviendrait-il? Il ne
pourrait la suivre pendant ses tournées de ville en ville, de théâtre
en théâtre... surtout lorsqu'elle irait à l'étranger... Elle serait
forcée de le mettre en pension... oh! dans une bonne pension!... Ce qui
était certain, c'est qu'elle ne l'abandonnerait jamais.
Et un jour, elle dit à Élisa:
«Il se montre de plus en plus gentil, ne remarques-tu pas? Quelle
affectueuse nature! Ah! son amour me paiera de ce que j'aurais fait
pour lui!... Et puis... précoce... voulant savoir les choses... Je
trouve même qu'il est plus réfléchi qu'on ne doit l'être si jeune...
Et il a pu croire qu'il était mon fils!... Le pauvre petit!... Je ne
dois guère ressembler à la mère qu'il a eue, j'imagine?... Ce devait
être une femme sérieuse... grave... Dis donc, Élisa, il faudra bien y
penser, pourtant...
--A quoi, madame?
--A ce que nous en ferons.
--Ce que nous en ferons... maintenant?..
--Non, pas maintenant, ma fille... Maintenant, il n'y a qu'à le laisser
pousser comme un arbuste!... Non... plus tard... plus tard... quand il
aura sept ou huit ans... N'est-ce pas à cet âge-là que les enfants vont
en pension?...»
Élisa allait représenter que le gamin devait être déjà habitué
au régime des pensions, et l'on sait à quel régime il avait été
soumis--celui de la ragged-school. Suivant elle, le mieux serait de le
renvoyer dans un établissement--plus convenable, s'entend. Miss Anna
Waston ne lui donna pas le loisir de répondre.
«Dis-moi, Élisa?...
--Madame?
--Crois-tu que notre chérubin puisse avoir du goût pour le théâtre?...
--Lui?...
--Oui... Regarde-le bien!... il aura une belle figure... des yeux
magnifiques... une superbe prestance!... Cela se voit déjà, et je suis
certaine qu'il ferait un adorable jeune premier...
--Ta... ta... ta... madame! Vous voilà encore partie!...
--Hein!... je lui apprendrais à jouer la comédie... L'élève de miss
Anna Waston!... Vois-tu l'effet?...
--Dans quinze ans...
--Dans quinze ans, Élisa, soit! Mais, je te le répète, dans quinze ans,
ce sera le plus charmant cavalier que l'on puisse rêver!... Toutes les
femmes en seront...
--Jalouses! répliqua Élisa. Je connais ce refrain.--Tenez, madame,
voulez-vous que je vous dise ma pensée?...
[Illustration: Tandis que le régisseur lui tenait la main. (Page 88.)]
--Dis, ma fille.
--Eh bien... cet enfant... ne consentira jamais à devenir comédien...
--Et pourquoi?...
--Parce qu'il est trop sérieux.
--C'est peut-être vrai! répondit miss Anna Waston. Pourtant... nous
verrons...
--Et nous avons le temps, madame!»
Rien de plus juste, on avait le temps, et si P'tit-Bonhomme, quoi qu'en
eût dit Élisa, montrait des dispositions pour le théâtre, tout irait à
merveille.
En attendant, il vint à miss Waston une fameuse idée,--une de ces idées
wastoniennes dont elle semblait avoir le secret. C'était de faire
prochainement débuter l'enfant sur la scène de Limerick.
Le faire débuter?... s'écriera-t-on. Mais c'est plus qu'une écervelée,
cette étoile du drame moderne, c'est une folle à mettre à Bedlam!
Folle?... Non, pas au sens propre du mot. D'ailleurs, «et pour cette
fois seulement», comme disent les affiches, son idée n'était pas une
mauvaise idée.
Miss Anna Waston répétait alors une «machine» à gros effets, une de
ces pièces de résistance qui ne sont point rares dans le répertoire
anglais. Ce drame ou plutôt ce mélodrame, intitulé _Les Remords d'une
Mère_, avait déjà extrait des yeux de toute une génération assez de
larmes pour alimenter les fleuves du Royaume-Uni.
Or, dans cette œuvre du dramaturge Furpill, il y avait, c'était
de règle, un rôle d'enfant,--l'enfant que la mère ne pouvait garder,
qu'elle avait dû abandonner un an après sa naissance, qu'elle
retrouvait misérable, qu'on voulait lui ravir, etc.
Il va de soi que ce rôle était un rôle muet. Le petit figurant qui
le jouerait n'aurait qu'à se laisser faire, c'est-à-dire se laisser
embrasser, caresser, presser sur un sein maternel, tirer d'un côté,
tirer de l'autre, sans jamais prononcer une parole.
Est-ce que notre héros n'était pas tout indiqué pour remplir ce rôle?
Il avait l'âge, il avait la taille, il montrait une figure pâle encore
et des yeux qui avaient souvent pleuré. Quel effet, lorsqu'on le
verrait sur les planches et précisément auprès de sa mère adoptive!
Avec quel emportement, quel feu, celle-ci enlèverait la scène Ve
du troisième acte, la grande scène, lorsqu'elle défend son fils au
moment où l'on veut l'arracher de ses bras! Est-ce que la situation
imaginaire ne serait pas doublée d'une situation réelle? Est-ce que
ce ne seraient pas de véritables cris de mère qui s'échapperaient des
entrailles de l'artiste? Est-ce que ce ne seraient pas de vraies larmes
qui couleraient de ses yeux? Il y eut là un nouvel emballement de miss
Anna Waston, et même l'un des plus réussis de sa carrière dramatique.
On se mit à la besogne, et P'tit-Bonhomme fut conduit aux dernières
répétitions.
La première fois, il éprouva un extrême étonnement de tout ce qu'il
voyait, de tout ce qu'il entendait. Miss Anna Waston l'appelait bien:
«mon enfant» en récitant son rôle, mais il lui semblait qu'elle ne
le serrait pas éperdûment entre ses bras, qu'elle ne pleurait pas en
l'attirant sur son cœur. Et, en effet, de pleurer à des répétitions
c'eût été à tout le moins inutile. A quoi bon s'user les yeux? C'est
assez de verser des larmes en présence du public.
Notre petit garçon se sentait d'ailleurs très impressionné. Les châssis
de ces coulisses sombres, cet air mélangé d'un relent humide, cette
salle spacieuse et déserte, dont les lucarnes, au dernier amphithéâtre,
ne laissaient filtrer qu'un jour grisâtre, c'était d'un aspect lugubre,
comme une maison dans laquelle il y aurait eu un mort. Cependant,
Sib--il s'appelait Sib dans la pièce--fit ce qu'on lui demandait, et
miss Anna Waston n'hésita pas à prophétiser qu'il obtiendrait un grand
succès,--elle aussi.
Peut-être, il est vrai, cette confiance n'était-elle pas généralement
partagée? La comédienne ne manquait pas d'un certain nombre d'envieux,
surtout d'envieuses parmi ses bonnes camarades. Elle les avait souvent
blessées par sa personnalité encombrante, avec ses caprices d'artiste
en vedette, sans s'en apercevoir--comment s'en serait-elle aperçue?...
et sans le savoir--comment se fût-on hasardé à l'en avertir? Et
maintenant, grâce à l'exagération habituelle de son tempérament, voici
qu'elle répétait à qui voulait l'entendre que, sous sa direction,
ce petit, haut comme une botte, enfoncerait un jour les Kean, les
Macready, et n'importe quel autre premier grand rôle du théâtre
moderne!... En vérité, cela dépassait la mesure.
Enfin, le jour de la première représentation arriva.
C'était le 19 octobre, un jeudi. Il va de soi que miss Anna Waston
devait se trouver alors dans un état d'énervement très excusable.
Tantôt elle saisissait Sib, l'embrassait, le secouait avec une violence
nerveuse, tantôt sa présence l'agaçait, elle le renvoyait, et il n'y
comprenait rien.
On ne saurait s'étonner qu'il y eût ce soir-là grande affluence au
théâtre de Limerick, où le public s'était porté en foule. Et, du reste,
l'affiche avait produit un effet d'extrême attraction
_Pour les représentations
de_
Miss Anna Waston.
LES REMORDS D'UNE MÈRE
POIGNANT DRAME DU
CÉLÈBRE FURPILL,
ETC., ETC.
Miss Anna Waston remplira le rôle de la duchesse de Kendalle.
Le rôle de Sib sera tenu par P'tit-Bonhomme,
âgé de cinq ans et neuf mois... etc., etc.
Aurait-il été fier, notre garçonnet, s'il se fût arrêté devant cette
affiche. Il savait lire, et c'était sur fond blanc, s'il vous plaît,
que son nom ressortait en grosses lettres.
Par malheur, sa fierté eut bientôt à souffrir: un réel chagrin
l'attendait dans la loge de miss Anna Waston.
Jusqu'à ce soir-là, il n'avait point «répété en costume», comme on
dit, et vraiment cela n'en valait pas la peine. Il était donc venu au
théâtre avec ses beaux habits. Or, dans cette loge où se préparait
la riche toilette de la duchesse de Kendalle, voici qu'Élisa lui
apporte des haillons qu'elle se dispose à lui mettre. De sordides
loques, propres en dessous certainement, mais en dessus, sales,
rapiécées, déchirées. En effet, dans ce drame émouvant, Sib est un
enfant abandonné que sa mère retrouve avec son accoutrement de petit
pauvre,--sa mère, une duchesse, une belle dame toute en soie, en
dentelles et en velours!
Quand il vit ces guenilles, P'tit-Bonhomme eut d'abord l'idée qu'on
allait le renvoyer à la ragged-school.
«Madame Anna... madame Anna! s'écria-t-il.
--Eh qu'as-tu? répondit miss Waston.
--Ne me renvoyez pas!...
--Te renvoyer?... Et pourquoi?...
--Ces vilains habits...
--Quoi!... il s'imagine...
--Eh non, petit bêta!... Tiens-toi un peu! répliqua Élisa, en le
ballotant d'une main assez rude.
--Ah! l'amour de chérubin!» s'écria miss Anna Waston, qui se sentit
prise d'attendrissement.
Et elle se faisait de légers sourcils bien arqués avec l'extrémité d'un
pinceau.
«Le cher ange... si l'on savait cela dans la salle!»
Et elle se mettait du rouge sur les pommettes.
«Mais on le saura, Élisa... Ce sera demain dans les journaux... Il a pu
croire...»
Et elle passait la houppe blanche sur ses épaules de grand premier rôle.
«Mais non... mais non... invraisemblable babish!... Ces vilains habits,
c'est pour rire...
--Pour rire, madame Anna?...
--Oui, et il ne faut pas pleurer!»
Et volontiers elle aurait versé des larmes, si elle n'eût craint
d'endommager ses couleurs artificielles.
Aussi Élisa de lui répéter en secouant la tête:
«Vous voyez, madame, que nous ne pourrons jamais en faire un comédien!»
Cependant P'tit-Bonhomme, de plus en plus troublé, le cœur gros,
les yeux humides, pendant qu'on lui enlevait ses beaux habits, se
laissa mettre les haillons de Sib.
C'est alors que la pensée vint à miss Anna Waston de lui donner
une belle guinée toute neuve. Ce serait son cachet d'artiste en
représentation, «ses feux!» répéta-t-elle. Et, ma foi, l'enfant, vite
consolé, prit la pièce d'or avec une évidente satisfaction et la fourra
dans sa poche, après l'avoir bien regardée.
Cela fait, miss Anna Waston lui donna une dernière caresse, et
descendit sur la scène, en recommandant à Élisa de le garder dans la
loge, puisqu'il ne paraissait qu'au troisième acte.
Ce soir-là, le beau monde et le populaire remplissaient le théâtre
depuis les derniers rangs de l'orchestre jusqu'aux cintres, bien que
cette pièce n'eût plus l'attrait de la nouveauté. Elle avait déjà vu le
feu de la rampe pendant douze à treize cents représentations sur les
divers théâtres du Royaume-Uni,--ainsi que cela arrive souvent pour des
œuvres du cru, même quand elles sont médiocres.
Le premier acte marcha d'une façon convenable. Miss Anna Waston fut
chaleureusement applaudie, et elle le méritait par la passion de son
jeu, par l'éclat de son talent, dont les spectateurs subissaient la
très visible impression.
Après le premier acte, la duchesse de Kendalle remonta dans sa
loge, et, à la grande surprise de Sib, voici qu'elle enlève ses
ajustements de soie et de velours pour revêtir le costume de simple
servante,--changement nécessité par des combinaisons de dramaturge
aussi compliquées que peu nouvelles, et sur lesquelles il est inutile
d'insister.
P'tit-Bonhomme contemplait cette femme de velours qui devenait une
femme de bure, et il se sentait de plus en plus inquiet, abasourdi,
comme si quelque fée venait d'opérer devant lui cette fantastique
transformation.
Puis la voix de l'avertisseur parvint jusqu'à la loge,--une grosse voix
de stentor qui le fit tressaillir, et la «servante» lui fit un signe de
la main, en disant:
«Attends, bébé!... Ce sera bientôt ton tour.»
Et elle descendit sur la scène.
Deuxième acte: la servante y obtint un succès égal à celui que la
duchesse avait obtenu au premier, et le rideau dut être relevé au
milieu d'une triple salve d'applaudissements.
Décidément, l'occasion ne se présentait pas aux bonnes amies et à leurs
tenants d'être désagréables à miss Anna Waston.
Elle regagna sa loge et se laissa tomber sur un canapé, un peu
fatiguée, bien qu'elle eût réservé pour l'acte suivant son plus grand
effort dramatique.
Cette fois encore, nouveau changement de costume. Ce n'est plus une
servante, c'est une dame,--une dame en toilette de deuil, un peu moins
jeune, car cinq ans se sont passés entre le deuxième et le troisième
acte.
P'tit-Bonhomme ouvrait de grands yeux, immobile en son coin, n'osant
ni remuer ni parler. Miss Anna Waston, assez énervée, ne lui prêtait
aucune attention.
Cependant, dès qu'elle fut habillée:
«Petit, dit-elle, ça va être à toi.
--A moi, madame Anna?....
--Et rappelle-toi que tu te nommes Sib.
--Sib?... oui!
--Élisa, répète-lui bien qu'il se nomme Sib jusqu'au moment où tu
descendras avec lui sur la scène pour le conduire au régisseur près de
la porte.
--Oui, madame.
--Et, surtout, qu'il ne manque pas son entrée!»
Non! il ne la manquerait pas, dût-on l'y aider d'une bonne tape, le
petit Sib... Sib... Sib...
«Tu sais, d'ailleurs, ajouta miss Anna Waston en montrant le doigt à
l'enfant, on te reprendrait ta guinée... Ainsi, gare à l'amende...
--Et à la prison!» ajouta Élisa en faisant ces gros yeux qu'il
connaissait bien.
Ledit Sib s'assura que la guinée était toujours au fond de sa poche,
bien décidé à ne point se la laisser reprendre.
Le moment était venu. Élisa saisit Sib par la main, descendit sur la
scène.
Sib fut d'abord ébloui par les traînées d'en bas, les herses d'en haut,
les portants flamboyants de gaz. Il se sentait éperdu au milieu du
va-et-vient des figurants et des artistes, qui le regardaient en riant.
C'est qu'il était véritablement honteux avec ses vilains habits de
petit pauvre!
Enfin les trois coups retentirent.
Sib tressaillit comme s'il les eût reçus dans le dos.
Le rideau se leva.
La duchesse de Kendalle était seule en scène, monologuant au milieu
d'un décor de chaumière. Tout à l'heure, la porte du fond s'ouvrirait,
un enfant entrerait, s'avancerait vers elle en lui tendant la main, et
cet enfant serait le sien.
Il faut noter qu'aux répétitions, P'tit-Bonhomme avait été très
chagriné, lorsqu'il s'était vu réduit à l'obligation de demander
l'aumône. On se rappelle sa fierté native, sa répugnance quand on
voulait le contraindre à mendier au profit de la ragged-school. Miss
Anna Waston lui avait bien dit que ce n'était point «pour de bon».
N'importe, cela ne lui allait pas du tout... Dans sa naïveté, il
prenait les choses au sérieux et finissait pas croire qu'il était
véritablement l'infortuné petit Sib.
En attendant son entrée, et tandis que le régisseur lui tenait la
main, il regardait à travers l'entrebâillement de la porte. Avec quel
ébahissement ses yeux parcouraient cette vaste salle pleine de monde,
inondée de lumière, les girandoles des avant-scènes, l'énorme lustre,
comme un ballon de feu suspendu en l'air. C'était si différent de ce
qu'il avait vu, lorsqu'il assistait aux représentations sur le devant
d'une loge.
A ce moment le régisseur lui dit:
«Attention, Sib!
[Illustration: IRLANDE
_Dressé par E. Morieu._ _Paris, Lith. Lemercier et Cie._ ]
--Oui, monsieur.
--Tu sais... va droit devant toi jusqu'à ta maman, et prends garde de
tomber!
--Oui, monsieur.
--Et tends bien la main...
--Oui, monsieur... comme ça?»
Et c'était une main fermée qu'il montrait.
«Non, nigaud!... C'est un poing, cela!... Tends donc une main ouverte,
puisque tu demandes l'aumône.
--Oui, monsieur.
--Et surtout ne prononce pas un mot... pas un seul!
--Oui, monsieur.»
La porte de la chaumière s'ouvrit, et le régisseur le poussa juste à la
réplique.