En général, ces écoles ne ressemblent guère aux établissements

modernes d'éducation où le cube d'air est distribué mathématiquement.

Le contenant est approprié au contenu. De la paille pour literie, et

le lit est vite fait: on ne le retourne même pas. Des réfectoires? A

quoi bon, lorsqu'il s'agit de manger les quelques croûtes et pommes

de terre, dont il n'y a pas toujours suffisance. Quant à la matière

instructive, c'est M. O'Bodkins qui était chargé de la distribuer aux

déguenillés de Galway. Il devait apprendre à lire, à écrire, à compter,

mais il n'y obligeait personne, et, après deux ou trois ans passés sous

sa férule, on n'eût pas trouvé une dizaine de ces enfants qui fussent

en état de déchiffrer une affiche. P'tit-Bonhomme, quoiqu'il fût l'un

des plus jeunes, contrastait avec ses camarades, montrant un certain

goût à s'instruire,--ce qui lui valait mille sarcasmes. Quelle misère,

et aussi quelle responsabilité sociale, quand une intelligence, qui

ne demanderait qu'à être cultivée, reste sans culture! Sait-on ce que

l'avenir perd à la stérilisation d'un jeune cerveau, dans lequel la

nature a peut-être déposé de bons germes qui ne produiront pas?

Si le personnel de l'école travaillait à peine de la tête, ce n'est

pas parce qu'il travaillait honorablement de ses mains. Ramasser un

peu de combustible pour l'hiver, mendier des lambeaux de vêtements

chez les personnes charitables, recueillir le crottin des chevaux

et des bestiaux pour l'aller vendre dans les fermes au prix de

quelques coppers--recette à laquelle M. O'Bodkins ouvrait un compte

spécial--fouiller les tas d'ordures accumulées au coin des rues, autant

que possible avant les chiens et, s'il le fallait, après s'être battus

avec eux, telles étaient les occupations quotidiennes de ces enfants.

De jeux, de divertissements, aucuns,--à moins que ce ne soit un plaisir

de s'égratigner, de se pincer, de se mordre, de se frapper du pied et

du poing, sans parler des mauvais tours que l'on jouait à Grip. Il

est vrai, ce brave garçon prenait cela sans trop s'en inquiéter,--ce

qui poussait Carker et les autres à s'acharner sur lui avec autant de

lâcheté que de cruauté.

La seule chambre à peu près propre de la ragged-school était celle du

directeur. Il va de soi qu'il n'y laissait jamais entrer personne. Ses

livres eussent été vite mis en pièces, leurs feuilles dispersées à tous

les vents. Aussi ne lui déplaisait-il pas que ses «élèves» fussent

dehors, errant à l'aventure, vagabondant, polissonnant, et c'était

toujours trop tôt, à son gré, qu'il les voyait revenir, lorsque le

besoin de manger ou de dormir les ramenait à l'école.

Avec son esprit sérieux, ses bons instincts, P'tit-Bonhomme était le

plus ordinairement en butte, non seulement aux sottes plaisanteries de

Carker et de cinq ou six autres qui ne valaient pas mieux, mais aussi

à leurs brutalités. Il évitait de se plaindre. Ah! que n'avait-il la

force? Comme il se serait fait respecter, comme il aurait rendu coup

de poing pour coup de poing, coup de pied pour coup de pied, et quelle

colère s'amassait en son cœur de se sentir trop faible pour se

défendre!

Il était, d'ailleurs, celui qui sortait le moins de l'école, trop

heureux d'y goûter un peu de calme, lorsque ces garnements vaguaient

aux alentours. C'était sans doute au préjudice de son bien-être, car

il aurait pu trouver quelque morceau de rebut à ronger, un gâteau de

«vieux cuit» à acheter pour deux ou trois coppers dus à l'aumône.

Mais il répugnait à tendre la main, à courir derrière les cars, dans

l'espoir d'attraper une menue monnaie, et surtout à dérober quelque

babiole aux étalages, et Dieu sait si les autres s'en privaient! Non!

il préférait rester avec Grip.

«Tu n' sors pas? lui disait celui-ci.

--Non, Grip.

--Carker t' battra, si tu n'as rien rapporté c' soir!

--J'aime mieux être battu.»

Grip éprouvait pour P'tit-Bonhomme une affection qui était partagée.

Ne manquant pas d'intelligence, sachant lire et écrire, il essayait

d'apprendre à l'enfant un peu de ce qu'il avait appris. Aussi, depuis

qu'il se trouvait à Galway, P'tit-Bonhomme commençait-il à montrer

quelque progrès en lecture tout au moins, et promettait de faire

honneur à son maître.

Il convient d'ajouter que Grip connaissait un tas d'histoires

amusantes, et qu'il les racontait joyeusement.

Avec ses éclats de rire dans ce sombre milieu, il semblait à

P'tit-Bonhomme que ce brave garçon jetait un rayon de lumière au milieu

de la ténébreuse école.

Ce qui irritait particulièrement notre héros, c'était que les autres

s'en prissent à Grip et en fissent l'objet de leur malveillance.

Celui-ci, nous le répétons, supportait cela avec une très

philosophique résignation.

«Grip!... lui disait parfois P'tit-Bonhomme.

--Qu' veux-tu?

--Il est bien méchant, Carker!

--Certes... bien méchant.

--Pourquoi ne tapes-tu pas dessus?...

--Taper?...

--Et aussi sur les autres?»

Grip haussait les épaules.

«Est-ce que tu n'es pas fort, Grip?...

--J' sais pas.

--Tu as pourtant de grands bras, de grandes jambes...»

Oui, il était grand, Grip, et maigre comme une tige de paratonnerre.

«Eh bien, Grip, pourquoi que tu ne les calottes pas, ces mauvaises

bêtes?

--Bah! ça n' vaut pas la peine!

--Ah! si j'avais tes jambes et tes bras...

--Ce qui vaudrait mieux, p'tit, répondait Grip, ce s'rait de s'en

servir pour travailler.

--Tu crois?...

--Sûr.

--Eh bien!... nous travaillerons ensemble!... Dis?... nous

essaierons... veux-tu?...»

Grip voulait bien.

Quelquefois tous deux sortaient. Grip emmenait l'enfant, lorsqu'il

était envoyé en course. Il était misérablement vêtu, P'tit-Bonhomme,

des nippes à peine à sa taille, sa culotte trouée, sa veste effilochée,

sa casquette sans fond, aux pieds des brogues en cuir de vache, dont la

semelle ne tenait que par un bout de corde. Grip, habillé lui-même de

haillons, ne valait pas mieux. Les deux faisaient la paire. Cela allait

encore, par le beau temps; mais le beau temps, au milieu des comtés

du nord de l'Irlande, est aussi rare qu'un bon repas dans la cabane

de Paddy. Et alors, sous la pluie, sous la neige, demi-nus, la figure

bleuie par le froid, les yeux mordus par la bise, les pieds dévorés par

la neige, ces deux misérables faisaient pitié, le grand tenant le petit

par la main, et courant pour s'échauffer.

[Illustration: Telles étaient les occupations de ces enfants. (Page 29.)]

Ils erraient ainsi le long des rues de cette Galway, qui a l'aspect

d'une bourgade espagnole, seuls parmi une foule indifférente.

P'tit-Bonhomme aurait bien voulu savoir ce qu'il y avait à l'intérieur

des maisons. A travers leurs étroites fenêtres fermées de grillages,

leurs jalousies baissées, impossible de rien distinguer. C'était pour

lui des coffres-forts, qui devaient être remplis de sacs d'argent. Et

les hôtels où les voyageurs arrivaient en voiture, quel plaisir à en

visiter les belles chambres, celles du _Royal-Hôtel_ surtout! Mais les

domestiques les auraient chassés tous deux comme des chiens, ou, ce qui

est pire, comme des mendiants, car les chiens peuvent à la rigueur

recevoir quelque caresse...

[Illustration: Le grand tenant le petit par la main. (Page 32.)]

Et lorsqu'ils s'arrêtaient devant les magasins, si insuffisamment

approvisionnés pourtant, des bourgades de la haute Irlande, les

choses leur paraissaient un entassement de richesses incalculables.

Quel regard ils jetaient, ici, sur un étalage de vêtements, eux qui

n'étaient vêtus que de loques; là, sur une boutique de chaussures, eux

qui marchaient pieds nus! Et connaîtraient-ils jamais cette jouissance

d'avoir un habit neuf à leur taille, et une paire de bons souliers

dont on leur aurait pris mesure? Non, sans doute, pas plus que tant de

malheureux condamnés au rebut des autres, restes de défroque et restes

de cuisine!

Il y avait aussi des étals de bouchers, avec de grands quartiers

de bœuf pendus au croc, qui auraient suffi à nourrir pendant un

mois toute la ragged-school. Lorsque Grip et P'tit-Bonhomme les

contemplaient, ils ouvraient la bouche démesurément et sentaient leur

estomac se contracter de spasmes douloureux.

«Bah! disait Grip d'un ton jovial, fais aller tes mâchoires, p'tit!...

Ça s'ra comme si tu mangeais pour de bon!»

Et devant les gros pains dont la chaude odeur s'échappait du fournil,

devant les «cakes» et autres pâtisseries qui excitaient la convoitise

du passant, ils restaient là, les dents longues, la langue humide, les

lèvres convulsées, la figure famélique, et P'tit-Bonhomme murmurait:

«Que ça doit être bon!

--J' t'en réponds! répliquait Grip.

--En as-tu mangé?...

--Un' fois.

--Ah!» soupirait P'tit-Bonhomme.

Il n'en avait jamais mangé, lui, ni chez Thornpipe, ni depuis que la

ragged-school lui donnait asile.

Un jour, une dame, prenant pitié de sa mine pâle, lui demanda si un

gâteau lui ferait plaisir.

«J'aimerais mieux un pain, madame, répondit-il.

--Et pourquoi, mon enfant?...

--Parce que ce serait plus gros.»

Une fois, cependant, Grip, ayant gagné quelques pence pour prix

d'une commission, acheta un gâteau qui devait bien avoir huit jours

d'existence.

«Est-ce bon? demanda-t-il à P'tit-Bonhomme.

--Oh!... On dirait que c'est sucré!

--J' te crois qu' c'est sucré, répliqua Grip, et avec du vrai sucre,

encore!»

Quelquefois Grip et P'tit-Bonhomme allaient se promener jusqu'au

faubourg de Salthill. De là on peut embrasser l'ensemble de la baie,

l'une des plus pittoresques de l'Irlande, les trois îles d'Aran,

posées à l'entrée comme les trois cônes de la baie de Vigo,--autre

ressemblance avec l'Espagne,--et, en arrière, les sauvages montagnes du

Burren, de Clare et les abruptes falaises de Moher. Puis ils revenaient

vers le port, sur les quais, le long des docks commencés à l'époque

où l'on avait songé à faire de Galway le point de départ d'une ligne

de transatlantiques, qui eût été la plus courte entre l'Europe et les

États-Unis d'Amérique.

Lorsque tous deux apercevaient les quelques navires mouillés sur

la baie ou amarrés à l'entrée du port, ils se sentaient comme

irrésistiblement attirés, soupçonnant sans doute que la mer doit être

moins cruelle que la terre aux pauvres gens, qu'elle leur promet une

existence plus assurée, que la vie est meilleure au plein air vif des

océans, loin des bouges empestés des villes, que le métier de marin

est, par excellence, celui qui peut garantir la santé à l'enfant et le

gagne-pain à l'homme.

«Ça doit être bien beau, Grip, d'aller sur ces bateaux... avec leurs

grandes voiles! disait P'tit-Bonhomme.

--Si tu savais c' que ça m' tente! répondait Grip, en hochant la tête.

--Alors pourquoi que tu n'es pas marin sur la mer?...

--T'as raison... Pourquoi que je n' suis pas marin?...

--Tu irais loin... loin...

--Ça viendra p't'être!» répondit Grip.

Enfin, il ne l'était pas.

Le port de Galway est formé par l'embouchure d'une rivière qui sort du

Lough Corrib et se jette au fond de la baie. Sur l'autre rive, au delà

d'un pont, se développe le curieux village du Claddagh, avec ses quatre

mille habitants. Rien que des pêcheurs, qui ont longtemps joui de leur

autonomie communale, et dont le maire est qualifié de roi dans les

vieilles chartes. Grip et l'enfant venaient parfois jusqu'au Claddagh.

Que n'aurait-il donné, P'tit-Bonhomme, pour être un de ces garçons

robustes, pétulants, hâlés par les brises, pour être le fils d'une de

ces mères vigoureuses, au sang gallicien, un peu sauvages d'aspect

comme leur homme. Oui! il enviait cette marmaille bien portante, et

vraiment plus heureuse qu'en tant d'autres villes d'Irlande. Des

garçons, qui criaient, jouaient, barbotaient... Il aurait voulu être

des leurs... Il avait envie d'aller les prendre par la main... Il

n'osait, haillonné comme il l'était, et, à le voir s'approcher, ils

auraient pu croire qu'il venait leur demander l'aumône. Alors il se

tenait à l'écart, une grosse larme perlant à ses yeux, se contentant de

traîner ses brogues sur la place du marché, s'enhardissant à regarder

les maquereaux aux couleurs scintillantes, les harengs grisâtres,

les seuls poissons que recherchent les pêcheurs du Claddagh. Quant

aux homards, aux gros crabes, qui abondent aussi entre les roches de

la baie, il ne pouvait croire que ce fût bon à manger, bien que Grip

affirmât--d'après ce qu'il avait ouï dire,--que «c'était du gâteau à la

crème que ces bêtes-là avaient dans l' coque!» Peut-être ne serait-il

pas impossible qu'un jour ils s'en rendraient compte par eux-mêmes.

Leur promenade hors de la ville terminée, tous deux regagnaient par

les rues étroites et sordides le quartier de la ragged-school. Ils

passaient au milieu des ruines, qui font de Galway une bourgade qu'un

tremblement de terre aurait à moitié détruite. Et encore les ruines

ont-elles leur charme, lorsque c'est le temps qui les a faites. Ici, de

ces maisons inachevées faute d'argent, de ces édifices à peine ébauchés

dont les murs étaient lézardés, enfin de tout ce qui était l'œuvre

de l'abandon et non l'œuvre des siècles, il ne se dégageait qu'une

impression de morne tristesse.

Pourtant ce qu'il y avait de plus désolé que les quartiers pauvres de

Galway, de plus repoussant que les dernières masures de ses faubourgs,

c'était l'abominable et nauséabonde demeure, l'abri insuffisant et

répugnant, où la misère entassait les compagnons de P'tit-Bonhomme,

et ils ne se hâtaient guère, Grip et lui, lorsque l'heure arrivait de

rentrer à la ragged-school!

IV

L'ENTERREMENT D'UNE MOUETTE.

Au cours de cette pénible existence, dans ce milieu dégradant des

déguenillés, P'tit-Bonhomme ne faisait-il pas parfois un retour en

arrière? Qu'un enfant, heureux des soins qui l'entourent, des caresses

qu'on lui prodigue, se livre tout entier au bonheur de vivre, sans

le souci de ce qu'il a été ni de ce qu'il sera, qu'il s'abandonne à

l'épanouissement de son jeune âge, cela se conçoit, cela doit être.

Hélas! il n'en va pas ainsi lorsque le passé n'a été que souffrances.

L'avenir apparaît sous le plus sombre aspect. On regarde en avant,

après avoir regardé en arrière.

Et s'il remontait d'une année ou deux, que revoyait-il, P'tit-Bonhomme?

Ce Thornpipe, brute et brutal, ce gueux sans pitié, qu'il craignait

parfois de rencontrer au coin d'une rue, ou sur une grande route,

ouvrant ses larges mains pour le ressaisir. Puis un souvenir vague

et terrifiant lui revenait, celui de cette cruelle femme qui le

maltraitait, et aussi l'image consolante de cette fillette qui le

berçait sur ses genoux.

«Je crois bien me rappeler qu'elle se nommait Sissy[1], dit-il un jour

à son compagnon.

[1] Abréviation familière du nom de Cécily.

--Què joli nom!» répondit Grip.

Au vrai, Grip était persuadé que cette Sissy ne devait exister que

dans l'imagination de l'enfant, car on n'avait jamais pu avoir de

renseignements sur elle. Mais, quand il semblait douter de son

existence, P'tit-Bonhomme avait envie de se fâcher. Oui! il la

revoyait en pensée... Est-ce qu'il ne la retrouverait pas un jour?...

Qu'était-elle devenue?... Vivait-elle encore chez cette mégère...

loin de lui?... Des milles et des milles les séparaient-ils l'un de

l'autre?... Elle l'aimait bien et il l'aimait aussi... C'était la

première affection qu'il eût éprouvée avant d'avoir rencontré Grip,

et il parlait d'elle comme d'une grande fille... Elle était bonne et

douce, elle le caressait, elle essuyait ses larmes, elle lui donnait

des baisers, elle partageait ses pommes de terre avec lui...

«J'aurais bien voulu la défendre, lorsque la vilaine femme la battait!

disait P'tit-Bonhomme.

--Moi aussi, et j' crois qu' j'aurais cogné dur!» répondait Grip pour

faire plaisir à l'enfant.

D'ailleurs, si ce brave garçon ne se défendait guère, quand on

l'attaquait, il savait au besoin défendre les autres, et il l'avait

déjà prouvé, le cas se présentant de mettre à la raison cette mauvaise

engeance acharnée contre son protégé.

Une fois, pendant les premiers mois de son séjour à la ragged-school,

attiré par les cloches du dimanche, P'tit-Bonhomme était entré dans

la cathédrale de Galway. Nous avouerons que le hasard seul l'y avait

conduit, car les touristes eux-mêmes ont quelque peine à la découvrir,

perdue qu'elle est au milieu d'un labyrinthe de rues fangeuses et

étroites.

L'enfant était là, honteux et craintif. Certainement, si le redoutable

bedeau l'eût aperçu, presque nu sous ses haillons, il ne lui aurait pas

permis de rester dans l'église. Il fut très étonné et très charmé de ce

qu'il entendit, les chants de l'office, l'accompagnement de l'orgue, et

de ce qu'il vit, le prêtre à l'autel avec ses ornements d'or, et ces

longues chandelles qu'étaient pour lui les cierges allumés en plein

jour.

P'tit-Bonhomme n'avait pas oublié que le curé de Westport lui avait

quelquefois parlé de Dieu,--Dieu qui est le père à tous. Il se

rappelait même que, lorsque le montreur de marionnettes prononçait le

nom de Dieu, c'était pour le mêler à ses horribles jurons, et cela

troublait sa pensée au milieu des cérémonies religieuses. Et pourtant,

sous les voûtes de cette cathédrale, caché derrière un pilier, il

éprouvait une sorte de curiosité, regardant les prêtres comme il eût

regardé des soldats. Puis, tandis que toute l'assemblée se courbait

pendant l'élévation aux tintements de la sonnette, il s'en alla, avant

d'avoir été aperçu, glissant sur les dalles sans plus de bruit qu'une

souris qui regagne son trou.

Lorsque P'tit-Bonhomme revint de l'église, il n'en dit rien à

personne,--pas même à Grip, lequel d'ailleurs n'avait qu'une très vague

idée de ce que signifiaient ces pompes de la messe et des vêpres.

Toutefois, après une seconde visite, s'étant trouvé seul avec la Kriss,

il se hasarda à lui demander ce que c'était que Dieu.

«Dieu?... répondit la vieille femme en roulant des yeux terribles au

milieu des bouffées nauséabondes qui s'échappaient de sa pipe de terre

noire.

--Oui... Dieu?...

--Dieu, dit-elle, c'est le frère du diable, à qui il envoie ces gueux

d'enfants qui ne sont pas sages pour les brûler dans son feu d'enfer!»

A cette réponse, P'tit-Bonhomme devint pâle, et, bien qu'il eût grande

envie de savoir où était cet enfer rempli de flammes et d'enfants, il

n'osa pas interroger Kriss à ce sujet.

[Illustration: P'tit-Bonhomme s'étant trouvé seul avec Kriss. (Page 39.)]

Mais il ne cessa de songer à ce Dieu dont l'unique occupation semblait

être de punir des bébés, et de quelle horrible façon, s'il fallait s'en

rapporter au dire de Kriss.

Un jour, cependant, très anxieux, il voulut en causer avec son ami Grip.

«Grip, lui demanda-t-il, as-tu entendu quelquefois parler de l'enfer?

[Illustration: Après avoir fait un trou dans le sable. (Page 47.)]

--Quèqu'fois, p'tit!

--Où se trouve-t-il, l'enfer?

--J' sais pas.

--Dis donc... si on y brûle les enfants qui sont méchants, on y brûlera

Carker?...

--Oui... et à grand feu!

--Moi... Grip... je ne suis pas méchant, dis?

--Toi?... méchant?... Non... j' crois pas!

--Alors, je ne serai pas brûlé?...

--Pas même d'un ch'veu!

--Ni toi, Grip?...

--Ni moi... bien sûr!»

Et Grip crut bon d'ajouter qu'il n'en valait pas la peine, étant si

maigre qu'il n'eût fait qu'une flambée.

Voilà tout ce que P'tit-Bonhomme savait de Dieu, tout ce qu'il avait

appris du catéchisme. Et pourtant, dans la simplicité, dans la naïveté

de son âge, il sentait confusément ce qui était bien et ce qui était

mal. Mais, s'il ne devait pas être puni suivant les préceptes de la

vieille femme de la ragged-school, il risquait fort de l'être suivant

les préceptes de M. O'Bodkins.

En effet, M. O'Bodkins n'était guère content. P'tit-Bonhomme ne

figurait pas sur ses livres à la colonne des recettes tout en figurant

à la colonne des dépenses. Voilà un gamin qui coûtait... Oh! pas

grand'chose, M. O'Bodkins!--et qui ne produisait pas! Au moins les

autres, mendiant et rapinant, subvenaient-ils en partie aux frais de

logement et de nourriture, tandis que cet enfant ne rapportait rien.

Un jour, M. O'Bodkins lui en fit de très vifs reproches, en dardant sur

lui un regard sévère à travers ses lunettes.

P'tit-Bonhomme eut assez de force pour ne point pleurer, en recevant

cette admonestation que M. O'Bodkins lui adressait au double titre de

comptable et de directeur.

«Tu ne veux rien faire?... lui dit-il.

--Si, monsieur, répliqua l'enfant. Dites-moi... que voulez-vous que je

fasse?

--Quelque chose qui paye ce que tu coûtes!

--Je voudrais bien, mais je ne sais pas.

--On suit les gens dans la rue... on leur demande des commissions...

--Je suis trop petit, et on ne veut pas.

--Alors, on cherche dans les tas, au coin des bornes! Il y a toujours

quelque chose à trouver...

--Les chiens me mordent, et je ne suis pas assez fort... Je ne peux pas

les chasser!

--Vraiment!... As-tu des mains?...

--Oui.

--Et as-tu des jambes?

--Oui.

--Eh bien, cours sur les routes après les voitures, et attrape des

coppers, puisque tu ne peux pas faire autre chose!

--Demander des coppers!»

Et P'tit-Bonhomme eut un haut-le-cœur, tant cette proposition

révolta sa fierté naturelle. Sa fierté! oui! c'est le mot, et il

rougissait à la pensée de tendre la main.

«Je ne pourrais pas, monsieur O'Bodkins! dit-il.

--Ah! tu ne pourrais pas?...

--Non!

--Et pourras-tu vivre sans manger?... Non! n'est-ce pas!... Je te

préviens pourtant qu'un jour ou l'autre, je te mettrai à ce régime-là,

si tu n'imagines pas un moyen de gagner ta vie!... Et maintenant, file!»

Gagner sa vie... à quatre ans et quelques mois! Il est vrai qu'il la

gagnait déjà chez le montreur de marionnettes, et de quelle façon!

L'enfant «fila» très accablé. Et qui l'eût vu dans un coin, les bras

croisés, la tête basse, aurait été pris de pitié. Quel fardeau était la

vie pour ce pauvre petit être!

Ces petiots, quand ils ne sont pas abrutis par la misère dès le bas

âge, on ne saurait s'imaginer ce qu'ils souffrent, et on ne s'apitoiera

jamais assez sur leur sort!

Et puis, après les admonestations de M. O'Bodkins, venaient les

excitations des polissons de l'école.

Cela les enrageait de sentir ce garçon plus honnête qu'eux. Ils avaient

plaisir à le pousser au mal, et ne lui épargnaient ni les perfides

conseils ni les coups.

Carker, surtout, ne tarissait pas à cet égard, et il y mettait un

acharnement qui s'expliquait par sa perversité.

«Tu ne veux pas demander la charité? lui dit-il un jour.

--Non, répondit d'une voix ferme P'tit-Bonhomme.

--Eh bien, sotte bête, on ne demande pas... on prend!

--Prendre?...

--Oui!... Quand on voit un monsieur bien mis, avec un mouchoir qui sort

de sa poche, on s'approche, on tire adroitement le mouchoir, et il

vient tout seul.

--Laisse-moi, Carker!

--Et quelquefois, il y a un porte-monnaie qui arrive avec le mouchoir...

--C'est voler, cela!

--Et ce n'est pas des coppers qu'on trouve dans ces porte-monnaies de

riches, ce sont des shillings, des couronnes, et aussi des pièces d'or,

et on les rapporte, on les partage avec les camarades, mauvais propre à

rien!

--Oui, dit un autre, et on fait la nique aux policemen en s'ensauvant.

--Ensuite, ajouta Carker, quand on irait en prison, qu'est-ce que ça

fait? On y est aussi bien qu'ici--et même mieux. On vous y donne du

pain, de la soupe aux pommes de terre, et on mange tout son content.

--Je ne veux pas... je ne veux pas!» répétait l'enfant, en se débattant

au milieu de ces vauriens, qui se le renvoyaient de l'un à l'autre

comme une balle.

Grip, étant entré dans la salle, se hâta de l'arracher des mains de la

bande.

«Allez-vous m' laisser ce p'tit tranquille!» s'écria-t-il en serrant

les poings.

Cette fois, il était vraiment en colère, Grip.

«Tu sais, dit-il à Carker, j' tape pas souvent, n'est-ce pas, mais

quand je m' mets à taper...»

Après que ces garnements eurent laissé leur victime, quel regard ils

lui jetèrent, comme ils se promirent de recommencer, dès que Grip ne

serait plus là, et même, à la prochaine occasion, de «leur faire leur

affaire» à tous les deux!

«Bien sûr, Carker, tu seras brûlé! dit P'tit-Bonhomme, non sans une

certaine commisération.

--Brûlé?...

--Oui... en enfer... si tu continues à être méchant!»

Réponse qui excita les railleries de toute cette bande de mécréants.

Que voulez-vous? le rôtissement de Carker, c'était une idée fixe chez

P'tit-Bonhomme.

Toutefois, il était à craindre que l'intervention de Grip en sa faveur

ne produisît pas d'heureux résultats. Carker et les autres étaient

décidés à se venger du surveillant et de son protégé.

P'tit-bonhomme · 第 2 / 31 段