CHAPITRE VI.

_État des Lettres en Italie au treizième siècle; commencement de la

Poésie italienne; Poëtes siciliens; L'empereur Frédéric II; Pierre des

Vignes; Nouveaux troubles en Italie après la mort de Frédéric; Écoles et

Universités; Grammairiens; Historiens; Poésie latine; Poëtes siciliens

depuis Frédéric; Poëtes italiens avant le Dante_.

Nous avons vu quel fut, chez les Arabes ou Sarrazins, le sort des

sciences et des lettres. Nous avons aperçu dans les communications

immédiates de ces conquérants de l'Espagne avec les provinces

méridionales de la France, la cause, sinon absolue, du moins

occasionnelle et puissamment déterminante de l'amour des Provençaux pour

la poésie, l'origine d'une partie de leurs fictions romanesques, de

leurs formes poétiques et des défauts brillants de leur style; nous

avons ensuite vu les Troubadours se répandre avec leur nouvel art dans

les petites cours féodales de la France, de l'Espagne et de l'Italie,

exciter l'admiration, chanter l'amour, inspirer la joie, devenir l'âme

des plaisirs et des fêtes, et recueillir pour récompense des honneurs,

des présents, la faveur des souverains, et, ce qui était souvent d'un

plus grand prix à leurs yeux, les faveurs des belles. Leur fréquentation

dans les cours de la Lombardie au douzième siècle est certaine; leurs

succès et l'estime que l'on y fit d'eux ne le sont pas moins; le soin

qu'on y prit d'apprendre le provençal pour les mieux entendre et

l'empressement qu'avaient un assez grand nombre d'Italiens qui se

sentaient le génie poétique, mais à qui il manquait une langue, de faire

des vers provençaux et de se mettre eux-mêmes au rang des Troubadours,

en sont des preuves incontestables. Sans cela, _Calvi_ de Gênes,

_Giorgi_ de Venise, Percival _Doria_, dont le nom dit assez la patrie,

le fameux _Sordel_ et plusieurs autres ne grossiraient pas leur liste.

Quand la langue italienne naquit et qu'elle put subir le joug de la

mesure et de la rime, il n'est pas douteux encore que l'exemple des

Troubadours ne servît de règle et d'objet d'émulation partout où l'on

avait pu entendre ou lire leurs productions. Les deux langues furent

quelque temps rivales, et parurent se disputer l'empire[537]; mais

l'italien resta bientôt maître du champ de bataille, et le provençal

disparut avec la gloire passagère des Troubadours.

[537] Tiraboschi, t. IV, liv. III, chap. 3.

Ce ne fut cependant pas en Lombardie que se firent entendre les

premiers essais de poésie en langue italienne; il est vrai du moins que

ce n'est pas de ceux qui purent y paraître que se sont conservés les

plus anciens fragments connus. C'est en Sicile qu'ils reçurent la

naissance; c'est dans ce pays, successivement occupé par les Grecs, par

les Sarrazins, par les Normands, visité par les Provençaux, et où

régnait alors l'empereur d'Allemagne Frédéric II, que la lyre italienne

bégaya ses premiers accords; et une circonstance qui ajoute à la gloire

poétique de cet empereur, c'est qu'il fut en quelque sorte le premier à

donner le tort et l'exemple. Les recueils d'anciennes poésies

contiennent bien quelques morceaux qui peuvent être antérieurs de peu de

temps à ce qui nous reste de Frédéric. On cite surtout une chanson d'un

certain _Ciullo d'Alcamo_, sicilien; mais on ne sait rien de ce

_Ciullo_, sinon qu'il vivait à la fin du douzième siècle, et sa chanson,

qui est en strophes de cinq vers d'une construction bizarre, écrite dans

un jargon plus sicilien qu'italien, mérite à peine d'être comptée[538].

L'honneur de la priorité reste donc à Frédéric II. On sentira mieux le

mérite qu'il eut à s'occuper des lettres, si l'on se rappelle les

principales circonstances de sa vie et l'agitation où furent pendant son

règne et l'Italie et ses autres états.

[538] Cette chanson, telle que la rapporte l'Allacci, _Poeti

Antichi_, p. 408 et suiv., est composée de trente-deux

strophes, qui paraissent en effet de cinq vers; mais alors il

faut que les trois premiers soient de quinze syllabes. On a

eu beau les comparer aux vers politiques des Grecs, ou à nos

vers alexandrins, ils ne ressemblent réellement ni aux uns ni

aux autres, ni à aucune espèce de vers connus. En voici la

première strophe:

_Rosa fresca aulentissima capari in ver l'estate

Le Donne te desiano pulcelle e maritate

Traheme deste focora se teste a bolontate

Per te non aio abento nocte e dia

Pensando pur di voi Madonna mia_.

Il est aisé de voir que chacun des trois premiers vers doit

se diviser en deux, dont le premier est un vers de huit

syllabes, de ceux qu'on appelle _sdruccioli_, et le second un

vers de sept syllabes. L'usage d'écrire de suite, non

seulement deux vers, mais tous les vers d'une strophe, est

commun dans les anciens manuscrits italiens et provençaux;

c'est donc ainsi que ces premiers vers doivent être écrits:

_Rosa fresca aulentissima

Capari in ver l'estate

Le donne te desiano

Pulcelle e maritate

Traheme deste focora

Se teste a bolontate

Per te non aio_, etc.

La strophe est ainsi de huit vers; la forme en est toute

provençale, entremêlée de vers de différentes mesures et de

vers rimés et non rimés. Cette chanson, écrite comme elle

doit l'être, est une preuve de plus de l'influence de la

poésie provençale sur les premiers essais de poésie

italienne. (Voy. Crescimbeni, _Ist. della volgar Poes._, t.

III, p. 7.)

Frédéric Barberousse avait laissé pour héritier son fils Henri VI, marié

avec l'héritière du royaume de Sicile, et qui devint, par l'extinction

des derniers restes de la race normande, le maître de ce royaume.

Lorsque Henri mourut, lorsque sa femme Constance le suivit un an après,

Frédéric leur fils était encore enfant. Une combinaison singulière de

circonstances avait engagé sa mère à lui donner en mourant pour tuteur

Innocent III, et fit croître à l'ombre du trône pontifical le futur

successeur de tant de souverains, ennemis en quelque sorte naturels des

papes, et destiné à l'être lui-même plus qu'aucun d'eux. Deux noms

rivaux étaient nés en Allemagne des divisions de l'Empire, et

contribuaient à perpétuer ces divisions[539]. Un fief ou château de

Conrad le Salique, appelé Gheibeling ou Waibling, et situé dans le

diocèse d'Augsbourg, avait transmis à la famille de cet empereur le nom

de Gheibelings ou Gibelins. L'ancienne famille des Guelfes ou Welf, qui

possédait alors la Bavière, ayant eu plusieurs démêlés avec les

empereurs descendants de Conrad, ce nom de Guelfe était devenu celui

d'un parti d'opposition dans l'Empire. Plusieurs empereurs de la maison

Gheibeling avaient fait la guerre aux chefs de l'église; les Guelfes

leurs antagonistes avaient pris la défense des papes, et dès-lors les

noms de Gibelins et de Guelfes s'étaient étendus dans l'Empire et dans

l'Italie, le premier aux ennemis du St.-Siège, et le second à ses

partisans.

[539] Muratori, _Antich. ital._, Dissert. 41.

Lorsqu'après un interrègne de dix ans, Othon, chef du parti Guelfe en

Allemagne, obtint l'Empire sans qu'il eût été même question de Frédéric,

nommé cependant roi des Romains du vivant de son père, Othon IV, devenu

Gibelin en devenant empereur, vit le pape lui opposer le jeune Frédéric,

dernier rejeton du sang des Gibelins, et Guelfe par sa position, en

attendant qu'il devînt Gibelin à son tour par son élévation à l'Empire.

Innocent traita Othon d'usurpateur, dès qu'Othon voulut s'opposer aux

usurpations du St.-Siège. Il prétexta contre lui les intérêts de son

pupille, à qui il donna pour appui les rois d'Arragon et de France, afin

de les donner à Othon pour ennemis. Mais il mourut avant d'avoir pu

abattre l'un par l'autre. Le règne de ce pontife ambitieux est marqué

par l'accroissement du pouvoir des papes, quoique ce pouvoir ne s'élevât

point encore jusqu'à la souveraineté de Rome; il l'est aussi par cette

fatale croisade qui ruina l'Empire grec et en prépara la destruction

totale, et par cette autre croisade non moins funeste et plus horrible

dont le midi de la France fut le théâtre, dont des milliers de chrétiens

furent les victimes pour quelques différences d'opinion[540], et dans

laquelle le fer et le feu des combats eurent pour auxiliaire le feu

nouvellement allumé des bûchers de l'inquisition.

[540] On accusait les malheureux Albigeois d'avoir adopté

l'hérésie des Pauliciens, qui tenait du manichéisme ou de la

doctrine des deux principes. Leurs partisans nient qu'ils

l'eussent adoptée; les partisans des Pauliciens nient même

qu'ils professassent cette doctrine; mais ce n'est pas là la

question. La question est de savoir si cette opinion des deux

principes, ou toute autre de même nature, peut légitimer les

exécrables barbaries qu'exercèrent sur les Albigeois des gens

qui prétendaient croire en Dieu, mais bien dignes de ne

croire qu'au diable.

Son successeur Honorius III ne voulut, même après la mort d'Othon,

couronner Frédéric empereur qu'après avoir exigé de lui le voeu d'aller à

la tête d'une nouvelle croisade reconquérir la Palestine; mais Frédéric,

alors âgé de vingt-six ans[541], et père d'un fils qui en avait

dix[542], voyant que l'Allemagne avait besoin de sa présence, et dans

quelle anarchie étaient ses états de Sicile et de Naples, se montra peu

empressé d'accomplir ce voeu. On lui attribue même des vues plus grandes

et plus solides. Il avait, dit-on, conçu le projet de réunir dans un

seul état l'Italie entière[543], projet qui occupa dans tous les temps

ceux qui s'intéressèrent véritablement à la prospérité de ce beau pays,

mais auquel l'intérêt particulier des papes s'opposa toujours. Sommé

plusieurs fois de tenir sa parole, et devenu même, par son second

mariage[544], héritier éventuel du royaume de Jérusalem, dont les

Sarrazins étaient les maîtres, il se dispose enfin à partir avec une

armée[545]; mais une épidémie se déclare parmi ses troupes; il en est

atteint lui-même; il remet son entreprise à l'année suivante. Grégoire

IX, plus impatient encore qu'Honorius de voir l'empereur quitter

l'Italie, l'excommunie pour ce délai. Frédéric part[546]: Grégoire

l'excommunie de nouveau, et qui pis est, fait prêcher contre lui, dans

ses états de Naples, une croisade. Frédéric réussit dans la sienne à

Jérusalem mieux qu'on ne le voulait à Rome. Il revient enfin, après des

difficultés, des désagréments sans nombre et des périls personnels où

son excommunication l'avait jeté[547]. Il en éprouve de nouveaux en

Italie, et se voit forcé de se battre avec ses croisés contre les

croisés du pape. Le pontife vaincu[548] a recours aux armes de sa

profession. Il l'accuse d'hérésie dans des lettres pastorales. Il fait

plus: il soulève contre lui une nouvelle ligue lombarde qu'il soutient

pendant près de dix ans par ses exhortations et par ses intrigues.

[541] C'était en 1228, deux ans après la mort d'Othon.

[542] Henri, qu'il fit couronner roi des Romains.

[543] Voltaire, _Essai sur les Moeurs_, etc. ch. 52; Gibbon,

_Decline and fall_, etc., c. 59.

[544] Après la mort de Constance d'Arragon, sa première

femme, il épousa la fille de Jean de Brienne, roi titulaire

de Jérusalem.

[545] 1227.

[546] Août 1228.

[547] La position où le mit l'obstination du pape à le

poursuivre comme excommunié jusque dans Jérusalem même, est

si singulière, que le bon Muratori, en rapportant dans ses

Annales ces faits étranges, ne peut s'empêcher de dire: _Non

potrà di meno di non istrignersi nelle spalle, chi legge si

futte vicende_. Ann. 1229.

[548] 1230.

Le pontife qui le remplace après la courte apparition de Célestin IV sur

le trône papal[549], Innocent IV va plus loin, et dépose formellement

Frédéric à Lyon en plein concile[550]. Il déclare l'Empire vacant, et

fait élire successivement à sa place deux prétendus empereurs. Frédéric

dans ses états d'Italie tient tête en homme de courage; mais sa vie est

troublée jusqu'à la fin, et si l'on en croit même quelques auteurs, elle

est abrégée par un parricide[551].

[549] Grégoire IX étant mort le 21 août 1241, Célestin IV qui

lui succéda, mourut dix-sept ou dix-huit jours après;

Innocent IV le remplaça, le 26 juin 1243, après un long

interrègne, causé par les dissensions qui agitaient alors le

sacré collège.

[550] Le 17 juillet 1245: ce fut après l'avoir fait accuser,

par un évêque italien, et par un archevêque espagnol, d'être

hérétique, épicurien et athée. (Voyez les Annales de

Muratori.)

[551] Ces auteurs accusent Mainfroy, fils naturel de

Frédéric, de l'avoir étouffé dans sa dernière maladie,

Voltaire (_Essai sur les Moeurs_, etc., chap. 51) croit que ce

fait est faux, et les historiens italiens les plus sensés

pensent de même.

Les historiens d'Italie[552], quoique prévenus contre lui à cause de ses

querelles avec Rome, conviennent de ses grandes qualités, de ses talents

et de l'étendue de ses connaissances. Il savait, outre la langue

italienne, telle qu'elle était alors, le latin, le français, l'allemand,

le grec et l'arabe. La philosophie, du moins celle de son temps, lui

était familière, et il en encouragea l'étude dans toute l'étendue de ses

états. Avant lui, la Sicile était privée de tout établissement

littéraire; il y fonda des écoles, et appela du continent des savants et

des gens de lettres; il créa l'université de Naples, qui devint presque

dès sa naissance la rivale de la célèbre université de Bologne. Il

redonna un nouvel éclat à l'école de Salerne, qui languissait, et

pourvut par des lois utiles aux abus qui s'étaient introduits dans la

médecine. Il fit traduire du grec et de l'arabe plusieurs livres

intéressants pour cette science, qui n'avaient point encore été

traduits: il en fit autant de quelques ouvrages d'Aristote, dont il

ordonna l'étude dans ses états de Naples, et même dans les universités

de Lombardie. Sa cour, dit un ancien auteur[553], était le rendez-vous

des poëtes, des joueurs d'instruments, des orateurs, des hommes

distingués dans tous les arts. Il établit à Palerme une académie

poétique, et se fit un honneur d'y être admis avec ses deux fils, Enzo

et Mainfroy, qui cultivaient aussi la poésie. Une des études favorites

de Frédéric était celle de l'histoire naturelle; on retrouve une partie

des connaissances qu'il y avait acquises dans un traité qu'il nous a

laissé de la chasse à l'oiseau[554]. Il n'y traite pas seulement des

oiseaux dressés à la chasse, mais de toutes les espèces en général; des

oiseaux d'eau, de ceux de terre, de ceux qu'il appelle moyens, et des

oiseaux de passage. Il parle de la nourriture de ces différentes

espèces, et de ce qu'elles font pour se la procurer. Il décrit les

parties de leurs corps, leur plumage, le mécanisme de leurs ailes, leurs

moyens de défense et d'attaque. Ce n'est que dans le second livre qu'il

en vient aux oiseaux de proie, et qu'il enseigne l'art de les choisir,

de les nourrir, de les former à tous les exercices qui en font des

oiseaux chasseurs, et qui font servir au plaisir de l'homme, plus vorace

qu'eux, l'instinct de voracité qu'ils ont reçu de la nature.

[552] Ricordano Malespini, _Stor. fior._ Giov. Villani,

_Stor._ Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. IV, liv.

III, etc.

[553] _Cento Novelle Antich. nov._ 20.

[554] _De Arte venandi cum avibus_. Ce traité, divisé en

deux livres, ne s'est point conservé en entier. Mainfroy,

fils de Frédéric, en avait suppléé plusieurs parties et des

chapitres entiers. C'est sur un manuscrit rempli de lacunes,

qui appartenait au savant Joachim Camérarius, qu'il fut

imprimé à Augsbourg (_Augustoe vendelicorum_) en 1569, in-8º.

Il n'est resté de poésies de Frédéric II, qu'une ode ou chanson galante,

dans le genre de celles des Provençaux, et que l'on croit un ouvrage de

sa jeunesse: on y voit la langue italienne à sa naissance, encore mêlée

d'idiotismes siciliens[555], et de mots fraîchement éclos du latin, qui

en gardaient encore la trace[556]. L'ode est composée de trois strophes,

chacune de quatorze vers, l'entralacement des rimes est bien entendu et

tel que les lyriques italiens le pratiquent souvent encore. Les pensées

en sont communes, et les sentiments délayés dans un style lâche et

verbeux, mais cela n'est pas mal pour le temps et pour un roi, qui avait

tant d'autres choses à faire que des vers[557]. Nous avons vu un autre

Frédéric en faire de meilleurs, mais plus de cinq cents ans après; et le

Frédéric de Sicile n'avait pas, comme celui de Prusse, un Voltaire pour

confident et pour maître.

[555] Tiraboschi, t. IV, liv. III, ch. 3; Crescimbeni, _Istoria della

volgar poesia_, t. III.

[556] Comme _eo_ venu d'_ego_, moi, qui était prêt à devenir _io_, et

_meo_, mien, qui est le mot latin même, et qui devint peu de temps après

_mio_.

[557] Voici la première strophe de sa _canzone_:

_Poiche ti piace, amore,

Ch'eo deggia trovare_

_Faron de mia possanza

Ch'eo vegna a compimento.

Dato haggio lo meo core

In voi, Madonna, amare;

E tutta mia speranza

In vostro piacimento.

E no mi partiraggio

Da voi, donna valente;

Ch'eo v'amo dolcemente:

E piace a voi ch'eo hoggia intendimento;

Valimento mi date, donna fina;

Che lo meo core adesso a voi s'inchina_.

La forme de cette strophe, l'entrelacement des vers et des

rimes, le mot _trovare_, trouver, employé au deuxième vers,

pour rimer, faire des vers, etc., tout annonce ici

l'imitation de la poésie des troubadours.

Il avait pourtant un secours à peu près de même espèce dans son célèbre

chancelier Pierre des Vignes, homme d'un grand savoir, d'une haute

capacité dans les affaires, et de plus philosophe, jurisconsulte,

orateur et poëte. Né à Capoue d'une extraction commune, il étudiait à

Bologne dans l'état de fortune le plus misérable. Le hasard le fit

connaître de Frédéric, qui l'apprécia, l'emmena à sa cour, et l'éleva

successivement aux emplois de la plus intime confiance et aux plus

hautes dignités. Pierre des Vignes partagea les vicissitudes et les

agitations de sa fortune. Les ambassades les plus importantes et les

commissions les plus délicates exercèrent ses talens et son zèle. Dans

une circonstance solennelle, devant le peuple de Padoue, et en présence

de l'empereur même, il combattit en sa faveur les effets de l'injuste

excommunication du pape, avec des vers d'Ovide, d'où il tira le texte de

son discours[558]. Cela prouve que les bons poëtes latins lui étaient

familiers, et l'on s'en apercoit au style d'une de ses _canzoni_ qui

nous a été conservée[559]. Elle est en cinq strophes de huit vers

en décasyllabes. On y voit plusieurs comparaisons qui relèvent un peu

l'uniformité des idées et des sentiments. Il se compare à un homme qui

est en mer, et qui a l'espérance de faire route quand il voit le beau

temps[560]. Il voudrait ensuite, ce qui n'est pas d'une poésie trop

noble, pouvoir se rendre auprès de sa maîtresse en cachette comme un

larron, et qu'il n'y parût pas[561]; s'il pouvait lui parler à loisir,

il lui dirait comment il l'aime depuis long-temps, plus tendrement que

Pirame n'aima Tisbé. On reconnaît ici son goût pour Ovide. Dans la

dernière strophe, il s'adresse à sa chanson même, comme les Troubadours

le faisaient quelquefois et comme les poëtes italiens l'ont presque

toujours fait depuis.

[558]

_Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est:

Quoe venit indignè poena, dolenda venit_.

(OVIDE.)

[559] Elle parut pour la première fois dans le Recueil des

_Rime Antiche_, donné par Corbinelli, à la suite de la _Bella

mano_ de Giuste de' Conti, Paris, 1595, in-8°. On la trouve

aussi dans Crescimbeni, _Istor. della volg. poes._, t. I, p.

130 et ailleurs.

[560]

_Come uom che è in mare ed ha speme di gire

Quando vede lo tempo, ed ello spanna_, etc.

[561]

_Or potess' io venire a voi, amorosa,

Come il ladron ascoso, e non paresse;

Ben lo mi terria in gioja avventurosa

Se l'amor tanto di ben mi facesse.

Si bel parlare, donna, con voi fora;

E direi come v'amai lungamente,

Più che Piramo Tisbe dolcemente

E v'ameraggio, in fin ch'io vivo, ancora_.

Il est resté de lui une autre _canzone_ en cinq strophes de neuf vers

d'inégales mesures et en rimes croisées[562]: mais elle ne vaut pas la

première, et il est inutile d'en rien dire de plus. Il ne l'est pas au

contraire de parler d'une troisième pièce, moins étendue, et dont le

mérite poétique est tout aussi médiocre, mais dont la forme exige qu'on

y fasse quelque attention. Quatorze vers y sont partagés en deux

quatrains suivis de deux tercets. Dans les deux quatrains,

La rime avec deux sons frappe huit fois l'oreille.

[562] On la trouve dans le Recueil des _Diversi poeti Antichi

Toscani_, donné par les Giunti, en 1527.

Deux nouvelles rimes servent pour les deux tercets; enfin c'est un

véritable sonnet, et, à très-peu de chose près, construit comme ceux de

Pétrarque. Nouvelle preuve que cette forme de poésie, ignorée des

Provençaux, quoiqu'ils en connussent le titre, est d'origine sicilienne,

et remonte jusqu'au treizième siècle[563].

[563] Voici cette pièce, qui, malgré la médiocrité des idées

et la grossièreté du style, forme un monument curieux; elle a

été publiée par l'Allacci, _Poeti Antichi_, etc.

_Peroch' amore no se po vedere

E no si trata corporalemente,

Quanti ne son de si fole sapere

Che credono ch'amor sia niente.

Ma poch' amore si faze sentere,

Dentro dal cor signorezar la zente,

Molto mazore presio de avere

Che sel vedesse vesibilemente.

Per la vertute de la calamita

Come lo ferro atra' non se vede

Ma si lo tira signorevolmente.

E questa cosa a credere me'noita

Ch'amore sia e dame grande fede,

Che tutt'or fia creduto fra la zente_.

La seule différence qu'il y ait, quant à la forme, entre ces

deux tercets et ceux des sonnets les plus réguliers, est que

l'une des deux rimes des quatrains, _ente_, y est conservée,

et que les tercets sont ainsi sur trois rimes, au lieu de

n'être que deux. Les mots _la zente_ y sont aussi répétés à

la fin de deux vers, ce qui pèche contre la règle qui défend

qu'_un mot déjà mis ose s'y remontrer_; règle qui est de

rigueur en Italie comme en France. On peut remarquer dans ce

sonnet le _z_ vénitien, employé plusieurs fois au lieu du

_ci_ et du _gi_, comme _faze_, _signorezar_, _la zente_; soit

que l'on prononçât alors ainsi en Sicile, soit que ces vers

nous aient d'abord été transmis par un copiste vénitien.

On a de Pierre des Vignes six livres de lettres écrites en latin, soit

en son nom, soit en plus grand nombre au nom de son empereur, et qui ont

été imprimées plusieurs fois[564]. Elles sont intéressantes pour

l'histoire: on y voit, comme dans un tableau vivant, et les obstacles

suscités sans cesse contre Frédéric par la cour de Rome, et son

infatigable activité à les vaincre. On y voit avec plus de plaisir

quelques traces de la protection accordée aux lettres par l'empereur et

par son chancelier. On a long-temps attribué, ou à l'un ou à l'autre,

car on se partageait entre eux, un ouvrage dont le titre seul a causé un

grand scandale; je dis le titre seul, puisqu'il paraît constant, non

seulement que le livre n'est ni de Frédéric, ni de Pierre, mais qu'il

n'exista jamais. C'est le fameux livre des _trois Imposteurs_. Entre les

calomnies que Grégoire IX répandit contre le roi de Sicile, il l'accusa

dans une circulaire à tous les princes et à tous les évêques, d'avoir

dit hautement que le monde avait été trompé par trois imposteurs, Moïse,

Jésus et Mahomet. Frédéric répondit à cette circulaire par une autre, où

il nia formellement qu'il eût tenu ce propos. L'accusation acquit par là

plus de publicité, et comme c'est toujours en croissant que la calomnie

se propage, d'un propos on fit bientôt un livre, dont on accusa

l'empereur, ou par accommodement son chancelier.

[564] La première édition fut faite à Bâle en 1566; la

seconde à Amberg, en 1609, etc.

Ce dernier eût été heureux s'il n'eût jamais été en butte à d'autres

calomnies, et il serait heureux pour la mémoire de Frédéric, que cet

empereur n'eût pas prêté l'oreille à celles qui s'élevèrent dans sa

cour. Elles se sont renouvelées depuis sous plusieurs formes, et ont

subsisté long-temps; on ne pouvait croire qu'une faveur si haute et si

bien méritée, pût être suivie d'une si épouvantable disgrâce et d'un

traitement si cruel. Il paraissait impossible qu'un prince tel que

Frédéric, eût fait crever les yeux à un ministre tel que Pierre des

Vignes, et l'eût fait jeter dans une prison fétide, où le malheureux

s'était tué de désespoir, s'il n'y avait été forcé par une trahison, ou

peut-être par de plus criminels attentats; mais c'était oublier les

retours de cette nature si fréquents dans la faveur des rois. Les

auteurs les plus estimés par leur saine critique et par leur

impartialité, en jugent mieux aujourd'hui; et le sage Tiraboschi, après

avoir attentivement examiné la question, ne balance pas à conclure que

Pierre des Vignes ne fut coupable d'aucun crime; que ce fut l'envie des

courtisans qui le perdit; que l'empereur, trompé par eux, le condamna à

perdre la vue et la liberté, et que Pierre au désespoir se donna la

mort.[565]

[565] _Stor. della Letter. ital._, t. IV, l. I, c. 2.

Frédéric mourut lui-même deux ans après[566], laissant, dit Voltaire, le

monde aussi troublé à sa mort qu'à sa naissance[567]. Pendant sa vie,

comme auparavant, la principale cause de ces troubles fut toujours la

lutte établie entre l'empereur et les papes. Les villes, et quelquefois

dans la même ville, les familles étaient partagées entre les deux

factions, et rangées sous les deux noms ennemis de Guelfes et de

Gibelins, comme sous deux bannières. Ces noms, comme nous l'avons vu,

existaient depuis long-temps; mais ce fut surtout alors qu'ils

s'étendirent en Italie et qu'ils y devinrent les enseignes de deux

factions implacables et acharnées. Presque toutes les villes de

Lombardie et de Toscane prirent l'un ou l'autre parti. Dans plusieurs,

comme à Florence, il y avait partage: des familles puissantes suivaient

une des enseignes, tandis que des familles non moins puissantes

suivaient l'autre; et souvent encore, dans les mêmes familles, le père

était Guelfe et ses fils Gibelins un frère servait Rome, et l'autre

l'Empire. On doit penser quelle exaspération donnèrent à leurs haines

les excès où la vengeance des papes se porta contre Frédéric II, le

bruit de leurs excommunications et la prédication de leurs croisades.

Jamais il n'y eut de guerre civile plus compliquée, s'il y en eut de

plus terrible.

[566] Le 13 décembre 1250.

[567] _Essai sur les Moeurs_, etc., c. 53.

La mort de Frédéric et le long interrègne qui la suivit, furent, pour la

plupart des villes qui lui avaient été attachées, le signal de

l'indépendance. Alors se formèrent beaucoup de petites principautés, qui

s'étendirent et s'affermirent dans la suite. Plusieurs des villes qui

avaient été du parti des papes, suivirent cet exemple. Mais les nouveaux

princes n'en furent que plus ardents à se faire la guerre quand ils la

firent pour leur propre compte. En Lombardie, et dans la marche

Trévisane, le pouvoir monstrueux d'Eccellino[568], cimenté par le sang

et par tous les excès de la tyrannie, ne s'écroula que sous les coups

d'une ligue, presque générale, et même d'une croisade[569] qui, cette

fois du moins, ne parut armée par la religion que pour venger

l'humanité. La puissance plus modérée des marquis d'Est s'étendait peu à

peu de Ferrare à Modène et à Reggio. À Milan, les querelles du peuple

avec les nobles mettaient le pouvoir aux mains des _de la Torre_, nobles

qui se disaient populaires, et qui préparaient, en s'y opposant

toujours, la domination des Visconti. Dans l'état de Naples et de

Sicile, Mainfroy, occupé de reconquérir ce royaume sur les papes, qui en

avaient envahi la suzeraineté, l'était aussi d'en usurper la couronne

sur le jeune Conradin, seul rejeton légitime du sang de Frédéric II.

Heureux dans son usurpation, il se trouva bientôt assez de forces pour

envoyer ses Allemands au secours de l'un des deux partis qui déchiraient

la république de Florence. Il y releva les Gibelins battus et bannis, et

abattit dans le parti des Guelfes[570] celui des papes, ses plus

dangereux ennemis. Mais les papes avaient juré la perte de la maison de

Souabe, indocile à recevoir leur joug. Urbain IV, à peine élevé sur le

siége pontifical[571], reprit tous les projets d'Innocent IV, les suivit

même avec plus de violence, et en transmit l'exécution à Martin IV, son

successeur. Ce second pape français[572], investit du royaume de Naples,

qui ne lui appartenait pas, le prince français Charles d'Anjou, qui n'y

avait aucun droit[573]. Mainfroy vaincu, périt les armes à la main. On

vit le frère d'un saint roi de France usurper cette couronne étrangère,

souiller ce trône par l'assassinat juridique de l'héritier légitime, du

jeune et infortuné Conradin[574]. Le crime plus grand des vêpres

siciliennes fit porter la peine de ce crime aux malheureux Français, et

fit passer, pour un temps, la Sicile au pouvoir des rois d'Arragon, sans

arracher Naples au roi Charles, qui, d'une main violente, mais ferme, y

établit et y maintint le règne de sa maison.

[568] De la maison de Romano.

[569] En 1259.

[570] À la bataille de Monte-Aperto, en 1260.

[571] Il y remplaça, en 1261, Alexandre IV qui, pendant un

règne de six ans, avait laissé respirer Mainfroy.

[572] Urbain était Champenois, et Martin Provençal.

[573] En 1265.

[574] L'auteur des Vies des rois de Naples ajoute un trait de

plus à cette scène horrible. Il dit que quand le bourreau eut

fait tomber la tête du jeune Conradin, un autre bourreau, qui

se tenait prêt tua le premier d'un coup de poignard, afin,

dit l'historien, qu'on ne laissât pas en vie un vil ministre

qui avait versé le sang d'un roi: _Acciò vivo non rimanesse

un vile ministro che aveva versato il sangue d'un rè_.

Biancardi, _le Vite de' rè di Napoli_, Venezia, 1737, in-4°.

_Vita di Carlo d'Angiò_, p. 134.

Pendant ce temps, vers le nord de l'Italie, deux puissantes républiques,

Gênes et Pise, se disputaient l'empire des mers, équipaient des flottes

formidables et se livraient des batailles sanglantes. Pise, écrasée par

ses pertes[575], et peu généreusement attaquée par les Florentins, parce

qu'elle était Gibeline, et que les Guelfes dominaient alors à Florence,

attaquée en même temps par les Lucquois, ne se laisse point abattre,

mais confie imprudemment sa défense au trop fameux comte Ugolin, dont

l'avide et astucieuse tyrannie fournit des pages sanglantes à

l'histoire, et dont la plus haute poésie a consacré l'horrible supplice.

Alors aussi Florence, Sienne, Arezzo, se firent des guerres acharnées.

Du milieu de ces convulsions, Florence fit éclore la constitution

républicaine[576] sous laquelle on vit les lettres et les arts renaître

spontanément dans son sein, mais qui n'y put ramener la paix intérieure,

radicalement troublée par la violence des haines et la fureur des

partis.

[575] Surtout à la bataille de la Meloria, le 6 août 1284.

[576] Les six prieurs des arts et de la liberté, le capitaine

du peuple et le gonfalonier de justice. V. Machiavel, _Istor.

fiorent_, liv. II, et tous les autres historiens.

Au pied des Alpes, le marquis de Montferrat[577] s'était fait un état

puissant, par la réunion de plusieurs petits états, ou, ce qui était

alors la même chose, de plusieurs villes importantes[578] qui l'avaient

nommé, l'un après l'autre, leur capitaine général. Mais ce pouvoir

devenu tyrannique, quoiqu'il le fût moins que celui d'Eccellino, fut

détruit avec moins de peine, et le fut plus cruellement. Enfermé dans

une cage de fer par les habitants d'Alexandrie, le gendre d'Alphonse,

roi de Castille, le beau-père de l'empereur grec Andronic Paléologue, y

mourut[579] après deux ans de la plus dure et de la plus humiliante

captivité. Après lui, toutes ces villes, tantôt divisées et tantôt

réunies entre elles, continuèrent de s'agiter comme les autres villes

lombardes, comme celles de l'Italie entière, les unes Gibelines,

c'est-à-dire impériales, lors même qu'il n'y a pas d'empereur; les

autres Guelfes, c'est-à-dire armées pour les papes contre les empereurs,

lorsque l'interrègne de l'empire se prolongeant, le pouvoir des papes,

si leur ambition eût eu des bornes, n'aurait plus eu de rival. Les

factions survivant aux intérêts qui les avaient fait naître, se

multiplièrent par ce qu'il y avait même de vague dans leur objet. Elles

s'envenimèrent de plus en plus, et l'Italie parut prête à retomber dans

l'anarchie et dans le chaos.

[577] Guillaume.

[578] Pavie, Novare, Asti, Turin, Albe, Ivrée, Alexandrie,

Tortone, Casal, et même pendant quelque temps Milan.

Tiraboschi, t. IV, liv. I, p. 9.

[579] En 1292.

Pendant tout le cours de ce siècle, les écoles et les universités qui

commençaient à fleurir, se ressentirent de ces agitations. Souvent elles

furent obligées de se déplacer, soit pour éviter les désastres de la

guerre, soit pour obéir à l'un ou à l'autre des partis, occupés à saisir

tous les moyens de se nuire. On les représente comme des voyageuses sans

demeure fixe, tantôt campant dans une ville, et y étalant les trésors de

l'instruction, tantôt décampant à l'improviste pour les transporter

ailleurs; les professeurs, forcés à faire serment de ne point quitter

leur poste, et pourtant errant çà et là, traînant avec eux la foule de

leurs disciples et de leurs admirateurs[580]. Celle de Bologne, qui

était la plus célèbre, souffrit plus que tout autre de ses vicissitudes;

Modène, Reggio, Vicence, Padoue en profitèrent; et les démembrements de

l'université Bolonaise y firent naître de nouvelles universités, ou

enrichirent à ses dépens celles qui existaient déjà. Frédéric II,

mécontent des Bolonais, et voulant aussi favoriser son université de

Naples, avait ordonné à celle de Bologne de cesser ses cours, et à tous

les écoliers de venir à Naples suivre leurs études; mais Bologne, liguée

contre lui avec d'autres villes de Lombardie, était en état de résister

à cet ordre, et Frédéric fut obligé de le révoquer deux ans après.

[580] Tiraboschi, t. IV, l. I, c. 3.

Les papes, de leur côté, enveloppaient les études dans leurs

proscriptions sacrées; et l'interdit qui frappait les villes, atteignait

aussi les universités. Mais tous ces mouvements, et toutes ces

révolutions scolaires, prouvent l'attention qu'on portait aux études,

l'affluence et le zèle de la jeunesse, la célébrité des professeurs,

l'importance qu'avaient les écoles pour les villes et pour les

gouvernements. Il y avait donc à la fois dans les esprits, comme il

arrive souvent, agitation et progrès. Mais s'il y avait du progrès dans

les esprits, y en avait-il un réel dans les études? C'est ce qu'il

s'agit d'examiner.

La théologie scolastique avait toujours les premiers honneurs. Toutes

les métropoles possédaient au moins une chaire de théologie; il en avait

une dans toutes les universités et dans tous les couvents de moines. Le

nombre de ces couvents s'accrut alors de deux ordres nouveaux, fondés

l'un par saint Dominique, qui donna au monde les Dominicains et

l'Inquisition; l'autre par saint François, qui ne laissa que les

Franciscains, mais que les Italiens mettent au nombre de leurs plus

anciens poëtes, et qui, le premier, en effet, composa de cantiques en

langue vulgaire. Celui qui s'est conservé ne manque ni de verve, ni de

chaleur; c'est une paraphrase du psaume qui invite tous les éléments, et

le soleil, et les cieux, et la terre, et tous les êtres créés à louer le

Créateur. Il est en vers irréguliers, et non rimés[581]. Il fut mis en

musique par un des premiers disciples du saint, qui fut, aussi lui,

saint et poëte, et qui de plus était un des meilleurs musiciens de son

temps. On le nommait frère Pacifique; il faisait chanter ce cantique aux

religieux ses nouveaux frères. Cela ne paraîtrait sans doute aujourd'hui

ni de belle poësie, ni de bonne musique; mais il y a pourtant quelque

chose dans cette particularité qui doit intéresser les musiciens et les

poëtes.

[581] Ce Cantique, que l'on intitule ordinairement _Cantico

del Sole_, est écrit en prose dans les chroniques de l'ordre

des Franciscains, tant manuscrites qu'imprimées; les lignes y

sont toutes égales et sans nulle distinction qui indique le

commencement ni la fin des vers. Crescimbeni le croit

cependant écrit en vers, presque tous de sept ou de onze

syllabes. En voici le commencement, réduit à la mesure des

vers et à l'orthographe moderne.

_Altissimo signore,

Vostre sono le lodi,

La gloria e gli onori;

Ed a voi solo s'anno a riferire

Tutte le grazie; e nessun vomo è

Degno di nominarvi.

Siate laudato, Dio, ed esaltato,

Signore mio, da tutte le creature,

Ed in particolar dal somma Sole

Vostra fattura, signore, il qual fa

Chiaro il giorno che c'illumina, etc._

Le cinquième et le dixième vers sont des endécasyllabes

_tronchi_, ou diminués de la syllabe féminine qui les termine

ordinairement: les autres sont en effet presque tous ou de

sept ou de onze, et il serait difficile que le hasard seul

eût produit dans de la prose cette régularité de rhythme. On

ajoute que puisque ce morceau était mis en chant, il devoit

nécessairement être en vers. Cependant on chante les Psaumes,

qui sont en prose, et le chant de frère Pacifique devait

beaucoup ressembler à celui-là. Voyez Crescimbeni, _Istor.

della volg. poes._, t. I, p. 122. Outre ce Cantique, on

trouve encore quelques autres poésies de saint François, dans

ses Opuscules, publiés à Naples en 1635. Le Quadrio, _Stor. e

rag. d'ogni poes._ t. II, p. 156.

La théologie eut alors une lumière plus brillante; un docteur fameux,

qui avait aussi de la poésie dans la tête, quoiqu'il n'ait écrit qu'en

prose ses gros et nombreux ouvrages, Fontenelle, qui exagérait peu, a

sans doute exagéré quand il a dit que saint Thomas, dans un autre siècle

et dans d'autres circonstances, était Descartes[582]; Les légèretés de

Voltaire, l'Ange de l'école[583], sont sans doute aussi des

exagérations. Pour faire un choix entre ces deux extrêmes, ou pour

prendre en connaissance de cause un juste milieu, il faudrait faire ce

que, selon toute apparence, ni Voltaire, ni Fontenelle n'ont fait; il

faudrait lire et la Somme théologique, et le commentaire sur les

sentences de Pierre Lombard, et les ouvrages contre les Gentils et

contre les Juifs, et des _in-folio_ intitulés _Opuscules_, ou, pour le

moins, les amples et subtils commentaires sur la philosophie d'Aristote;

bien des gens aimeront sans doute mieux croire ce qu'on voudra que de

faire un tel emploi de leur temps.

[582] _Eloges_, t. II, p. 483, première édit., citée par

Tiraboschi, d'après Crévier, _Hist. de l'Univ. de Paris_, t.

I., p. 457. Ce trait se trouve dans l'Eloge de Marsigli, t.

VI des _OEuvres de Fontenelle_, Paris, 1766, in-12, p. 415 et

416.

[583]

Thomas le jacobin, l'ange de notre école,

Qui de vingt arguments se tira toujours bien,

Et répondit à tout, sans se douter de rien, etc.

(VOLTAIRE, _Systèmes_.)

Quoi qu'il en soit, Thomas, fils de Landolphe, comte d'Aquin, né en

1226, dans un château[584] appartenant à cette noble famille, entré en

dépit d'elle à 17 ans chez les Dominicains, résista constamment aux

larmes de sa mère, aux violences de ses frères, officiers au service de

Frédéric II, qui enlevèrent le jeune novice l'enfermèrent dans un

château et l'y retinrent malgré le pape, aux caresses de leurs deux

jeunes soeurs, que Thomas aimait tendrement, et qui, au lieu de le rendre

au monde, y renoncèrent et se firent religieuses à son exemple; aux

caresses plus vives et plus dangereuses d'une autre femme qui n'était

point sa soeur, et qui ne retira d'autre fruit de ses avances trop

pressantes, que d'être chassée et poursuivie avec un tison enflammé:

vainqueur de tous ces obstacles, il rentra enfin dans l'ordre dont il

devint bientôt la gloire. C'est dans l'université de Paris qu'il prit

ses degrés en théologie, sous le fameux Albert, qu'on nommait alors le

Grand. Il voulut professer à son tour. Mais de bruyantes querelles

s'étaient élevées entre les ordres Mendiants et l'Université. Celle-ci

prétendait qu'il n'appartenait pas aux ordres Mendiants de professer

publiquement. Ces différents, qui occupent beaucoup de place dans

l'histoire des Dominicains, des Franciscains et de l'université de

Paris, doivent en remplir une très-petite dans l'histoire des progrès de

l'esprit humain.

[584] Le château de _Rocca-Secca_.

Lorsqu'ils furent apaisés, Thomas revint, comme en triomphe, recevoir le

doctorat et ouvrir une école de théologie et de philosophie scolastique,

dans cette même université, qui a tenu depuis à grand honneur de l'avoir

eu dans son sein. Son enseignement et ses ouvrages forment une époque

dans ces deux sciences, où il apporta de nouvelles méthodes, si ce ne

fut pas de nouvelles lumières. De Paris, il alla professer à Rome, en

1260, et huit ou neuf ans après à Naples, où il se fixa, à la prière du

roi Charles d'Anjou. Appelé, en 1274, au concile de Lyon, par le pape

Grégoire X, il tomba malade en route, et fut enlevé en peu de jours. Il

n'avait que 48 ou 49 ans, ce qui paraît vraiment merveilleux au seul

aspect de l'énorme collection de ses oeuvres.

On joint historiquement à saint Thomas, saint Bonaventure, son

contemporain, et né italien comme lui[585], mais enrôlé sous les

étendards de saint François. Envoyé, par ses supérieurs, à l'université

de Paris, qui était alors la plus célèbre de l'Europe, il y prit

rapidement ses degrés; mais il fut arrêté au dernier, comme saint

Thomas, par les misérables querelles qui s'élevèrent entre les ordres

Mendiants et les professeurs parisiens. Ce ne fut que cinq ans après,

que toutes les difficultés furent levées, et qu'il reçut, dans

l'université, les honneurs du doctorat. Enfin, nommé cardinal par

Grégoire X, qu'il avait fait nommer pape[586], il mourut en 1274, à ce

même concile de Lyon où saint Thomas n'avait pu arriver. Ses funérailles

y furent faites avec une pompe extraordinaire, et le pape, lui-même,

prononça son oraison funèbre. Ses écrits, tous théologiques, mais pour

la plupart d'une théologie mystique plutôt qu'argumentative[587],

passent pour moins obscurs que ceux du docteur Angélique. On le nomma,

lui, le docteur Séraphique. On s'est moqué du titre de quelques-uns de

ses ouvrages[588], tels que _le Miroir de l'Ame_, _le Rossignol de la

Passion_, _la Diète du Salut_, _le Bois de vie_, _l'Aiguillon de

l'Amour_, _les Flammes de l'Amour_, _l'Art d'aimer_, _les sept Chemins

de l'Éternité_, _les six Ailes des Chérubins_, _les six Ailes des

Séraphins_, etc.; mais ses biographes assurent que ce sont tous des

écrits supposés qui se sont glissés parmi ses oeuvres; il n'y a aucun

inconvénient à les en croire. La pureté de sa doctrine et ses autres

mérites l'ont fait mettre, trois siècles après, au rang des principaux

docteurs de l'Église, par Sixte V; et ce pape, qui n'aimait pas qu'on le

contredit de son vivant, n'a été contredit par personne, sur ce point,

après sa mort.

[585] En 1221, au château de _Bagnarca_, dans le territoire

d'Orviète; son père se nommait Giovanni Fidanza.

[586] Après la mort de Clément IV, les cardinaux restèrent

assemblés près de quatre ans en conclave: tous prétendant à

la thiare, les suffrages ne se réunissaient sur aucun. Les

exhortations de Bonaventure firent enfin cesser ce scandale;

il parvint à concilier toutes les voix en faveur de Tedaldo,

des Visconti de Plaisance, qui n'était ni cardinal, ni

évêque, mais simple archidiacre de Liége, et qui prit le nom

de Grégoire X.

[587] Voyez Condillac, _Cours d'Études_, t. XII, liv. XX, c.

5.

[588] Voltaire, _Systèmes_, note C.

La philosophie n'était autre dans ce siècle que ce qu'elle avait été

dans le précédent; la dialectique d'Aristote, embrouillée par les

scolastiques, et qui devenait plus obscure et plus minutieuse à mesure

qu'on la commentait davantage. S. Thomas n'avait pas contribué à

l'éclaircir. Après lui, s'éleva un Franciscain écossais, nommé Jean

Duns, et surnommé _Scotus_, à cause de sa patrie, qui écrivit sur les

mêmes sujets que lui, et prit toujours à tâche de soutenir l'opinion

contraire. Les Franciscains, fiers d'avoir pour général cet Écossais,

que nous nommons _Scot_, comme si c'était son nom et non celui de son

pays, formèrent, sous son enseigne, une espèce d'armée, tandis que les

Dominicains en formèrent une autre, à la tête de laquelle ils placèrent

saint Thomas. Ainsi, non seulement la théologie, mais la philosophie, se

divisa en Thomistes et en Scotistes, qui firent, dans les âges

suivants, retentir toutes les écoles de leurs discordantes

clameurs[589].

[589] Giamb. Corniani, _i Secoli della Letteratura italiana_,

etc. Brescia, 1804, t. I, p. 133.

Les mathématiques étaient cultivées; mais elles n'avaient point encore

pris l'essor. L'astronomie n'allait point sans les rêveries de

l'astrologie judiciaire. Frédéric II, lui-même, malgré la trempe assez

forte de son esprit, n'avait pu se soustraire à cette faiblesse de son

temps, et il ne formait presque jamais d'entreprise sans consulter ses

astrologues et ses livres. Les sciences naturelles étaient ignorées,

excepté ce qui en était indispensable pour la médecine et la chirurgie,

dont les imperfections et les erreurs venaient surtout de l'état

d'enfance ou plutôt de l'oubli où languissait la science de la nature.

La jurisprudence civile et canonique semblait tirer des troubles mêmes

de l'Italie de nouvelles forces, ou du moins un nouveau crédit. Le droit

civil enseigné dans presque toutes les universités, l'était surtout à

Bologne avec beaucoup d'ardeur et avec un éclat qui se répandait dans

toute l'Europe, et y attirait de toutes parts les étrangers. On y

comptait alors près de cent jurisconsultes plus ou moins célèbres. Le

droit romain était resté seul depuis l'abolition des lois lombardes et

saliques, lorsqu'après la paix de Constance, la division de la

Lombardie en autant de petits états que de villes ayant produit à peu

près autant de législations que d'états, il en résulta une confusion

difficile à dissiper. On attribue la gloire d'en être venu à bout à un

moine dominicain nommé frère Jean de Vicence, qui prêchait alors avec un

éclat extraordinaire, et qui faisait dans toutes les villes des

conversions et des miracles[590]. Celui d'avoir débrouillé ce chaos

n'est sans doute pas un des moindres. On peut se dispenser de nier les

autres comme d'y croire.

[590] Tiraboschi, t. IV, l. II, c. 4.

Pour ce miracle-ci ses moyens étaient humains et naturels.

L'enthousiasme qu'il excitait à Bologne engagea les citoyens et les

magistrats à lui soumettre leurs statuts pour les réformer. Il

s'adjoignit plusieurs jurisconsultes habiles, et parvint, de concert

avec eux, à la réforme désirée. Il en fit autant dans les autres villes,

à Padoue, à Trévise, à Feltre, à Bellune, à Mantoue, à Vicence, à

Vérone, à Brescia, qui suivirent l'exemple de Bologne. En parcourant

toutes ces villes, il fit un second miracle, plus utile encore que le

premier, s'il eût été durable; ce fut d'apaiser leurs haines et de

terminer leurs dissensions. Il conclut entre elles une paix solennelle

dans une assemblée publique auprès de Vérone[591], au milieu d'un

concours innombrable, et que quelques historiens font monter à plus de

quatre cent mille personnes[592], accourues de toutes les parties de la

Lombardie à la voix du pacificateur.

[591] Dans une plaine, sur les bords de l'Adige. Cette

assemblée se tint le 28 août 1233. Muratori a publié dans ses

_Antiquit. ital._, le traité ou acte authentique de cette

paix.

[592] Entr'autres Parisio da Cereta, auteur contemporain,

Muratori, _Script. rer. ital._, t. VIII; Tiraboschi, _loc.

cit._, regarde ce nombre comme fort exagéré; mais le

judicieux auteur de l'_Histoire des Républiques italiennes du

moyen âge_, M. Simonde Sismondi, ne voit pas de raison pour

le révoquer en doute, t. II, p. 483. Ce n'étaient pas

seulement les peuples de Vérone, Mantoue, Brescia, Vicence,

Padoue, Trévise, Feltre, Bellune, Bologne, Ferrare, Modène,

Reggio et Parme, qui se rendirent dans cette plaine immense,

chaque ville avec son _carroccio_, ou char de bataille où

flottait son étendard; mais tous les évêques de ces villes,

en habits pontificaux, et un grand nombre de seigneurs et de

chefs militaires, tant Guelfes que Gibelins, le patriarche

d'Aquilée, le marquis d'Est, Eccelino de Romano, déjà maître,

ou plutôt exécrable tyran de Padoue, Albéric, son frère, etc.

Tous étaient sans armes, dit Muratori, dans ses _Annales_ (an

1233), et le plus grand nombre pieds nus, en signe de

pénitence. Pour consolider cette paix, Jean de Vicence

proposa le mariage de Renaud, fils d'Azon VII, marquis d'Est,

chef des Guelfes, avec Adélaïde, fille d'Albéric de Romano,

dont le frère Eccellino était chef des Gibelins; ce qui fut

accepté et généralement approuvé. _Id. ibid._

Mais il voulut faire un troisième miracle, où il ne réussit pas si bien.

Soit qu'il eût eu dès le commencement cette vue profonde, soit qu'elle

lui fût venue chemin faisant, il lui prit envie de changer en puissance

politique son pouvoir jusque-là tout spirituel. Il se rendit à Vicence

sa patrie, déclara en plein conseil qu'il voulait être seigneur et comte

de la ville, et y tout régler à son plaisir: cela ne souffrit aucune

difficulté. Il rencontra plus d'obstacles à Vérone; mais il exigea des

otages: on lui en donna. Il accusa d'hérésie les opposants, et en sa

qualité de dominicain il les fit arrêter et brûler vifs, au nombre

d'environ soixante, hommes et femmes, des plus considérables de la

ville. On le laissa faire, et alors il fut le maître à Vérone comme à

Vicence.

Vicence fut jalouse de le voir prolonger son séjour à Vérone, et se

révolta contre lui. Frère Jean prit les armes, et marcha intrépidement

pour la soumettre; mais il fut vaincu et fait prisonnier. Grégoire IX

trouva fort mauvais qu'on traitât ainsi ce brave moine. Il lui adressa

un bref pour le consoler dans sa prison. Il écrivit en même temps à

l'évêque de Vicence, et lui ordonna de sévir contre les auteurs de cet

attentat. Soit crainte, soit tout autre motif, frère Jean fut mis en

liberté. De retour à Vérone il y tomba en discrédit, et se vit obligé de

rendre les otages qui lui avaient été remis. Son comté, sa seigneurie,

son existence politique, ses miracles s'évanouirent[593]; et après ce

songe bruyant et scandaleux, s'étant retiré à Bologne, il y mourut

obscurément.

[593] Muratori, _ub. supr._

La réforme qu'il avait faite dans les lois est le seul bien un peu

durable qu'il ait produit; car les villes réconciliées par lui ne se

haïrent et ne se battirent pas moins[594]. On sent combien, au milieu de

tout ce désordre, l'étude des lois avait de difficultés. Leurs

contradictions et leur obscurité engageaient les jurisconsultes les plus

forts à y faire des gloses, et toutes ces gloses contradictoires entre

elles augmentaient les ténèbres au lieu de les dissiper. On en comptait

déjà plus de trente. Il en fallait une qui les remplaçât toutes, et qui

devînt la règle générale. C'était un travail effrayant. Accurse[595] eut

le courage de l'entreprendre et la gloire de l'achever.

[594] _Mà quanto durò questa concordia? non più che cinque o

sei giorni.... così ripullulò la discordia come prima fra que

popoli: anzi parve che si scatenassero le furie per lacerar

da li innanzi tutta la Lombardia_. Muratori, _Annal. ub.

supr._

[595] En italien _Accorso_ ou _Accursio_, du nom latin

_Accursius_.

Né en 1182, de parents pauvres, dans les environs de Florence[596], il

avait étudié à Bologne, sous le célèbre jurisconsulte Azon, et y était

devenu professeur en droit après lui. Sa renommée effaça celle de son

maître, et le conduisit à la fortune. Il possédait à Bologne un palais

magnifique, et à la campagne une délicieuse _villa_, où il passa ses

dernières années dans un repos environné d'honneurs et de considération

publique. Il y mourut vers l'an 1260. Sa glose, généralement adoptée,

fut bientôt dans les écoles et dans les tribunaux la seule

interprétation reçue, et même au besoin le supplément des lois. Elle

jouit de cet honneur pendant trois siècles, c'est-à-dire, jusqu'au

moment où le travail d'Alciat la relégua parmi les monuments des temps

barbares.

[596] Sa famille était si obscure qu'on n'en sait pas même

le nom. Ce fut lui même qui se donna celui d'_Accursius_,

comme il le dit dans un endroit de sa glose, parce qu'il

était _accouru_ pour dissiper les ténèbres du droit civil.

Giamb. Corniani, _i secoli della Lett. ital._, t. I, p. 86.

Accurse, nommé par excellence _le Glossateur_, laissa trois fils[597],

qui marchèrent sur ses traces, et dont l'aîné surtout égala presque,

dans la science des lois, la réputation de son père; on dit aussi, mais

le fait est moins certain, qu'il eut une fille jurisconsulte, docteur et

professeur en droit comme son père et ses frères[598]. Un vieux

calendrier de l'université de Bologne accorde le même honneur à une

autre femme du même temps, nommée Betisie Gozzadini, et l'on sait que ce

phénomène a été moins rare en Italie que partout ailleurs; en France il

nous paraîtrait contre nature. Nous avons bien de la peine à permettre

aux femmes un habit de Muse; comment pourrions leur souffrir un bonnet

de docteur?

[597] _Francesco, Cervotto et Guglielmo_. Tirab. t. IV, lib.

II, p. 218.

[598] _Id. Ibid._, p. 225.

La ferveur n'était pas moins grande pour le droit canon que pour le

droit civil. Depuis le Décret de Gratien, cinq autres recueils de canon

et de décrétales avaient paru, faisaient loi, et recevaient, sans en

devenir plus clairs, des interprétations, des commentaires et des

gloses. Grégoire IX fit débrouiller ce chaos par le fameux Raimond de

Pennafort, né à Barcelone, mais élevé dans l'université de Bologne. Le

recueil en cinq livres, publié par ce pape, abolit et remplaça tous les

autres, excepté le Décret de Gratien; vers la fin de ce siècle, Boniface

VIII y ajouta un sixième livre: c'était-là le corps de doctrine,

fondement de l'autorité que le trône pontifical affectait sur tous les

trônes; et c'était là l'ample matière sur laquelle devaient s'exercer la

patience des canonistes et leur sagacité.

Cette étude ouvrait la route à tous les honneurs. Plusieurs Papes lui

durent même leur élévation. Innocent IV fut un des plus célèbres. On a

de lui, dit-on, de fort belles décrétales, et d'amples commentaires sur

celles de Grégoire IX. Tiraboschi dit de cet ouvrage, je ne sais si

c'est avec simplicité ou avec malice, que quelques uns y trouvent par

fois de l'obscurité et des contradictions; mais qu'il n'en a pas été

moins tenu en grande estime, et n'en a pas moins mérité à son auteur les

titres glorieux de monarque du droit, de lumière resplendissante des

canons, de père et d'organe de la vérité[599].

[599] _Opera laquale, benche alcuni vi ritrovin talvolta

oscurità è contraddizione, è stata non dimeno avuta sempre in

gran pregio, e che al suo autore ha meritato da molti

giureconsulti i gloriosi titoli di monarca del Diritto, di

lume risplendentissimo de' canoni, di padre ed organo della

verità_. Ibid. p. 246.

Au moment où nous arrivons à un siècle plus heureux pour les lettres, où

leurs productions et leur histoire, principal objet de nos recherches,

vont nous occuper trop pour que nous puissions donner à ce qui n'est pas

proprement littérature la même attention que nous y avons donné

jusqu'ici, retournons-nous vers le passé; jetons un coup-d'oeil rapide

sur ces trois sciences que nous voyons marcher depuis tant de siècles,

pour ainsi dire, de front, remplir, ou séparément ou ensemble, la vie

des hommes studieux, exciter presque seules l'émulation de la jeunesse,

absorber toutes ses facultés, et donner à l'esprit de l'homme ces

premières et profondes habitudes qui en constituent pour toujours le

goût dominant et la trempe.

Si c'est principalement comme bases de la morale que l'on doit

considérer les religions; si la religion la mieux adaptée à cette

destination respectable est celle dont le dogme est le plus simple et

qui s'occupe le plus de la morale; si enfin, comme on n'en doit pas

douter, le christianisme est cette religion, en était-il ainsi de cette

théologie scolastique, épineuse, énigmatique, hérissée d'argumentations

vaines, de sophismes et de distinctions inintelligibles, fertile en

hérésies et en schismes; source d'intolérance, de haines, de guerres

sanglantes et de proscriptions? Qu'est-ce que tout cet échafaudage avait

à faire avec la morale? Et s'il ne servait de rien à la morale, s'il ne

tendait pas à rendre les hommes meilleurs, plus sages, plus indulgents

les uns pour les autres, plus compatissants, plus attachés à leurs

devoirs, à leur patrie, et, par tous ces moyens-là, plus heureux, à quoi

donc servait-il? Convenons que tout fut perdu, non seulement pour la

morale, mais pour la religion même, dès qu'on eut fait de la religion

une science.

Les lois sont sans doute la plus belle des institutions humaines: les

anciens, dans leur style figuré, les appelaient Filles des Dieux, et

rien en effet ne devrait être plus sacré parmi les hommes. Mais pour

qu'elles soient toutes puissantes, pour qu'elles exercent ce despotisme

salutaire auquel les hommes libres sont ceux qui obéissent le mieux, il

faut aussi qu'elles soient simples, claires, appropriées à la

constitution politique, et le moins nombreuses que le permet l'état de

la civilisation chez le peuple qu'elles ont à gouverner. Mais si vous

soumettez une nation aux lois faites pour une autre; si ces lois

volumineuses se compliquent avec des volumes d'autres lois; si vous

ordonnez, si vous souffrez qu'on les étudie publiquement dans cet état

d'imperfection, de contradiction, d'incohérence; s'il est permis à ceux

qui les enseignent de les interpréter, de les commenter, même de les

étendre; si les arguties de l'école peuvent s'emparer d'elles, en

obscurcir de plus en plus le dédale, embarrasser et entremêler chaque

jour davantage les routes et les détours du labyrinthe, je vois bien là

un exercice difficile pour l'esprit, des triomphes pour l'amour-propre,

des chaires, des bancs, des thèses, des doctorats, une nomologie qui est

aux lois ce que la théologie est à la religion; je vois là, si l'on

veut, une science, mais je n'y vois plus de lois. Que dire, si l'on

entreprend de créer un état, non pas dans l'état, mais dans tous les

états; si les chefs spirituels d'une religion, devenus souverains

temporels dans un pays, aspirent à le devenir dans tous les autres;

s'ils y ont leurs lois, leurs arrêts, leur digeste, un droit à eux;

s'ils font aussi de tout cela une science qui ait ses professeurs, ses

exercices, ses dignités, ses solennités, et surtout ses récompenses? Par

quelle expression rendre ce qu'un pareil état de choses offre d'abusif

et d'absurde aux yeux de la saine raison?

Enfin, quoique cette raison soit l'attribut naturel de l'homme, rien de

moins conforme à sa nature que d'aller droit et loin, sans appui et sans

guide. C'est pour l'appuyer et la guider qu'on a créé l'art du

raisonnement ou la logique. Cet art s'était déjà bien écarté de son but

dans l'ingénieuse méthode du père de toutes les méthodes, d'Aristote:

mais quel abus n'en firent pas ses disciples? quelles suites

malheureuses n'eurent pas ces abus dans les pointilleries, les

subtilités, les disputes sophistiques des écoles philosophiques qui

s'élevèrent depuis dans la Grèce? Combien le mal ne s'accrut-il pas

lorsque l'esprit subtil des Arabes vint se compliquer avec celui

d'Aristote et des Aristotéliciens? Et quel surcroît de malheur,

d'égarement et de désordre quand la science composée de tous ses obscurs

éléments, se mêla et se croisa, pour ainsi dire, avec les éléments non

moins obscurs des deux autres sciences, quand le fatras théologique et

le fatras judiciaire s'accrurent du fatras des dialecticiens de l'école;

quand la scolastique, avec ses faux-fuyants, ses ruses et ses tours

d'escamotage, pénétra tout, s'introduisit partout devant l'interprète

des dogmes qu'il fallait croire et des lois qu'il fallait suivre, et

qu'enfin ces trois levains empoisonnés fermentèrent ensemble dans tous

les esprits, devinrent leur nourriture habituelle, et presque les seuls

éléments de leur substance?

Voilà pourtant quel fut au vrai l'état et l'objet des études pendant une

si longue suite de siècles; voilà quelle fut la matière de

l'enseignement depuis le moment où l'on en rouvrit les sources. Ne

serait-il pas à désirer que pendant cette pénible époque elles eussent

toujours été fermées? Quel est le degré d'ignorance qui aurait pu faire

aux hommes autant de mal que tout ce faux savoir?

Pour juger de l'étendue et de l'excès de ce mal, pour apprécier une fois

l'influence des superstitions et des fausses doctrines sur la morale

publique, il suffit de parcourir l'histoire de ces temps affreux,

l'histoire écrite, je ne dirai pas cette fois par des philosophes, mais

par les esprits les plus simples et les auteurs les plus ingénus. Voyez

que de crimes, d'empoisonnements, d'assassinats, de brigandages! Quelles

moeurs dans le peuple, dans ses chefs, dans les chefs de la religion,

dans les prêtres ses ministres, dans les moines, suppôts non de la

religion elle-même, mais des plus grossières et des plus dangereuses

superstitions! Ce n'est pas pour échapper à des traits dont rien ne peut

ni garantir un ami de la raison, ni lui faire redouter les atteintes,

c'est pour ne pas offrir aux âmes sensibles, c'est pour épargner à la

sienne un spectacle dégoûtant et hideux, qu'il prend soin d'adoucir et

de laisser à peine entrevoir ces tableaux affligeants de la dépravation

morale la plus scandaleuse, en même temps que de la superstition la

plus profonde et la plus universelle qui fut jamais.

Depuis environ un siècle, on joignait cependant aux autres études

quelques études littéraires; et c'est ici que devrait se faire sentir le

progrès; mais c'est ici que l'on voit combien il était faible encore.

L'université de Bologne est la première où l'on puisse l'apercevoir; on

y voit, vers la fin du douzième siècle, quelques professeurs de

grammaire. Dans le treizième siècle, un Florentin, nommé _Buoncompagno_

y eut des succès qui jusques-là n'avaient été accordés qu'à la

jurisprudence et à la théologie. Il en obtint même de plus grands: un de

ses ouvrages fut couronné de lauriers, après qu'il en eut fait lecture

dans une assemblée nombreuse de professeurs et de docteurs. Il est vrai

que cet ouvrage lauréat nous paraîtrait aujourd'hui détestable. Il est

intitulé: _Forme des lettres scolastiques_[600], et traite de la manière

dont on doit écrire aux papes, aux princes, aux prélats, aux nobles et

aux personnes de tout rang. Ces protocoles, exprimés en latin de ce

temps-là, c'est tout dire, au lieu d'exciter l'enthousiasme, ne nous

donneraient que du dégoût et de l'ennui; mais l'auteur avait mis sans

doute dans son style des recherches que ses contemporains ne

connaissaient pas avant lui: le sujet de son livre était alors nouveau,

et cela même était une nouveauté remarquable, que l'on rassemblât tous

ces docteurs pour leur lire autre chose que de la dialectique, de la

théologie ou du droit.

[600] _Forma litterarum scholasticarum_. Le P. Sarti avait

trouvé cet ouvrage, divisé en six livres, dans les archives

des chanoines de Saint-Pierre de Rome. Il en a donné des

extraits dans son savant ouvrage de _Professoribus

Bononiensibus_, t. I, part. II, p. 220. Tiraboschi, tom. IV,

liv. III, p. 362.

Dans la préface de ce même ouvrage, _Buoncompagno_ donne la notice de

onze autres livres ou traités de sa composition, sur divers sujets de

grammaire, de morale et de jurisprudence: plusieurs ont des titres et

des énoncés bizarres, selon la mode de ce temps: l'un est un Traité _des

Vertus_, mais c'est des vertus et des vices du langage qu'il traite;

l'autre est intitulé _l'Olivier_, et renferme complètement, dit

l'auteur, le dogme des priviléges et des confirmations; un autre, dont

le titre est _le Cèdre_, donne la connaissance des statuts généraux; _la

Myrrhe_ enseigne à faire les testaments[601]. Il y en a un sur

_l'Amitié_, dans lequel l'auteur annonce qu'il distinguera vingt-six

genres d'amis; et un autre plus singulier, pour un grammairien du

treizième siècle, intitulé _la Roue_, et qui traite des plaisirs de

Vénus, et des faits et gestes des amants[602]. Rien de tout cela

n'existe plus, et l'on peut se consoler de cette perte. Un seul écrit de

cet auteur pouvait être utile pour l'histoire, de quelque manière qu'il

soit écrit, c'est celui qu'il composa sur le siége soutenu, dans le

siècle précédent[603], par la ville d'Ancône, contre l'empereur Frédéric

Ier., Muratori nous l'a conservé, en l'insérant dans son grand

recueil[604].

[601] _Tractatus virtutum exponit virtutes et vicia

dictionum:....... in libro qui dicitur Oliva privilegiorum et

confirmationum dogma plenissimè continetur. Cedrus dat

notitiam generalium statutorum. Myrrha docet ficri

testamenta_, etc. Sarti et Tirab. _ubi supra_.

[602] _Rota Veneris lasciviam, et amantium gesta demonstrat_.

Ibid.

[603] En 1172.

[604] _Script. rer. ital_. v. VI.

Du reste ce _Buoncompagno_ était, à ce qu'il semble, à peu près ce que

son nom signifierait en français, un homme jovial et un peu malin. Il se

moqua des miracles de Jean de Vicence, et fit sur lui une chanson latine

en vers rimés. Il se moqua aussi des Bolonais, qui croyaient aux

miracles de Jean. Il annonça qu'à tel jour, lui _Buoncompagno_ prendrait

son vol du haut d'une montagne qui est près de Bologne, et s'élèverait

dans les airs. Toute la ville y courut; il parut sur la montagne avec

des ailes attachées à ses épaules, et après avoir fait attendre

long-temps ce qu'il allait faire, il éleva la voix et congédia

l'assemblée, en disant qu'elle devait être contente et qu'elle l'avait

assez vu. Il joua plusieurs tours de cette espèce qui lui firent

beaucoup d'ennemis. Il vécut et vieillit pauvre, et ayant fait à Rome un

voyage inutile pour sa fortune, il alla mourir de misère à Florence dans

un hôpital[605].

[605] Tiraboschi, t. IV, liv. III, c. 5.

Un autre professeur de grammaire et de belles-lettres dans la même

université, nommé _Galeotto_ ou _Guidotto_, fut le premier traducteur

d'un ouvrage de Cicéron en italien. Sa traduction a été imprimée dans le

quinzième siècle[606], et réimprimée ensuite avec quelques variations

dans le titre; ce n'est au fond qu'une version très-abregée du traité de

l'_Invention_; mais le temps où elle fut écrite en fait un monument

littéraire, et celui où elle fut imprimée, une curiosité typographique.

[606] Sous ce titre: _Rettorica nova di M. Tullio Cicerone

translata di latino in volgare per lo eximio maestro Galeotto

da Bologna_, 1478. (Tiraboschi, loc. cit.)

Presque toutes les universités avaient alors, comme celle de Bologne,

des professeurs de grammaire et de rhétorique. Florence eut un

grammairien dont la renommée effaça celle de tous les autres; c'est

_Brunetto Latini_. Il était d'une famille noble, et dans ce temps où la

ville était déchirée par deux factions rivales, il était du parti des

Guelfes. Ils eurent d'abord l'avantage, et chassèrent les Gibelins; mais

ceux-ci implorèrent Mainfroy, roi de Sicile[607], qui leur envoya du

secours. Les Guelfes voulurent lui opposer Alphonse, roi de Castille,

auprès duquel ils députèrent _Brunetto_. En revenant de son ambassade,

il apprit que les Gibelins, aidés par les soldats de Mainfroy, étaient

rentrés dans Florence, et en avaient à leur tour chassé les Guelfes. Il

se réfugia en France, y resta plusieurs années, revint ensuite dans sa

patrie, où il remplit avec honneur des emplois publics, et y mourut

environ dix ans après[608]. L'historien Jean Villani lui attribue la

gloire d'avoir dégrossi le premier les Florentins, de leur avoir appris

à bien parler et à conduire sagement les affaires publiques[609].

[607] Voyez ci-dessus, p. 355.

[608] En 1294.

[609] _Istor. fior._ c. 162.

L'ouvrage qui contribua le plus à sa célébrité est celui qu'il intitula

le _Trésor_; il l'écrivit en France, et de plus en français[610]. C'est

une espèce d'abrégé d'une partie de la Bible, de Pline le naturaliste,

de Solin et de quelques autres auteurs qui ont traité de diverses

sciences. Il est divisé en trois parties, et chaque partie en plusieurs

livres. Les cinq de la première partie contiennent l'histoire de

l'ancien et du nouveau Testament, la description des éléments et du

ciel, celle de la terre ou la géographie, enfin celle des poissons, des

serpents, des oiseaux et des quadrupèdes. La seconde partie n'a que deux

livres, qui renferment un abrégé de la morale d'Aristote, et un Traité

des vertus et des vices. La troisième, aussi divisée en deux livres,

traite premièrement de l'art de bien parler, et ensuite de la manière de

bien gouverner la république[611]. C'est, comme on voit, une espèce

d'encyclopédie, où l'auteur a voulu rassembler, comme dans un trésor,

toutes les connaissances que l'on possédait de son temps.

[610] _Brunetto_ donne ainsi lui-même le motif qui l'a engagé

à écrire en français: «Et se aucuns demandoit pourquoi chis

livre est ecris en roumans, selon la raison de France, pour

chou que nous sommes ytalien, je diroie que, ch'est pour chou

que nous sommes en France; l'autre pour chou que la parleure

en est plus délitable et plus commune à toutes gens». L'abbé

Mehus, dans sa vie d'Ambroise le Camaldule, parle d'un

manuscrit que l'on conserve à Florence, dans la

_Riccardiana_, et qui contient l'histoire de Venise, depuis

l'origine de cette ville jusqu'en 1275, écrite, ou plutôt

traduite d'anciennes chroniques latines en langue française,

par maître Martin de Canale, qui dit aussi dans son

introduction, qu'il a choisi cette langue, «parce que la

langue franceise corte, parmi le monde, et est la plus

délitable à lire et à oïr que nulle autre».

[611] On n'a imprimé en Italie que la traduction italienne

qui en fut faite vers le même temps, par _Buono Giamboni_;

Tiraboschi, t. IV, p. 381. Notre Bibliothèque impériale

possède jusqu'à douze copies de l'original français. Il s'en

trouvait une fort belle, couverte en velours cramoisi, dans

la Bibliothèque du Vatican, avec quelques notes de la main de

Pétrarque. Elle avait appartenu, dans le quinzième siècle, à

Bernardo Bembo, qui l'avait achetée en Gascogne, selon ce que

porte une note de sa main, écrite sur la première feuille.

Crescimbeni, qui nous apprend ces particularités dans

l'article de Pierre, ou Peyre de Corbiac, (Additions aux vies

des poëtes provençaux, _Stor. dell. volg. poes_. t. II, p.

205.), dit, dans ce même article, que le manuscrit 3206 de la

Vaticane, fol o 126 à 135, contient un poëme de ce

Troubadour, intitulé _le Trésor_ (_lo Tesor_), qui traite de

toutes les sciences et de tous les arts. «C'est de ce Trésor,

ajoute-t-il, que Brunetto Latini, Florentin, prit l'idée de

ceux qu'il composa, c'est-à-dire du _Tesoretto_, en vers

italiens, et du _Trésor_ en prose française». On va voir que

Crescimbeni se trompe ici sur le _Tesoretto_, comme plusieurs

autres auteurs italiens.

Le _Tesoretto_ ou le petit Trésor, que _Brunetto_ écrivit en italien

après son retour à Florence, n'est point comme on l'a cru, l'abrégé de

son grand Trésor, mais seulement un recueil de préceptes de morale en

vers de sept syllabes, rimés de deux en deux. C'est là du moins tout ce

qu'en dit Tiraboschi, et sans doute cet auteur si exact n'avait pas eu

sous les yeux l'édition assez rare qui en fut donnée au seizième siècle,

ni la réimpression faite dans le dix-septième. J'en dirai bientôt

davantage; j'entrerai sur le _Tesoretto_ dans des détails qui

n'existent chez aucun auteur italien, que je sache, et qui auront un

autre motif qu'une vaine curiosité.

On a aussi de _Brunetto_ une partie du traité de l'_Invention_ de

Cicéron, traduit en italien, avec des commentaires[612]; mais ce qui

fait le plus d'honneur à ce Grammairien philosophe, c'est qu'il fut le

maître du Dante. Ce ne fut pas sans doute en poésie, du moins pour le

style; il y en a peu dans ses vers du _Tesoretto_, et dans un chétif

sonnet qui s'est aussi conservé[613]. Quelques bibliothèques d'Italie

possèdent de lui en manuscrit un assez long morceau, dont le titre est

singulier et le style inintelligible. C'est un tissu de proverbes et de

jeux de mots florentins de ce temps-là, que personne n'entend plus, même

à Florence, et que l'auteur, on ne sait pourquoi, a intitulé _Pataffio_,

épitaphe. Le bon Tiraboschi se félicitait de ce qu'il n'avait jamais été

imprimé, ni, ce qui eût été bien pis, expliqué par des commentaires:

cela n'a pas empêché qu'il ne l'ait été depuis, à Naples, avec un

commentaire de Ridolfi[614].

[612] Il dit lui-même qu'il fit cette traduction à la prière

d'un de ses concitoyens, homme riche et considérable, qu'il

trouva en France, et dont il fut généreusement accueilli et

secouru dans son malheur. M.J.B. Corniani s'est trompé ici en

disant que cette traduction est celle d'une partie du premier

livre de l'_Orateur_ de Cicéron, où on commence à traiter de

l'invention. _Secoli della letteratura italiana_, etc., t. I,

p. 165. Dans le premier livre du traité _De Oratore_, Cicéron

ne traite point de l'invention. Le livre intitulé _Orator_

n'en traite point non plus. Giov. Villani, parlant de

Brunetto Latini, dit: _E fu quegli ch'espose la Rhetorica di

Tullio_, etc. C'est, selon Tiraboschi, _loc. cit._, une

traduction en langue italienne, d'une partie du premier livre

_De Inventione_, avec des commentaires. Cette traduction a

été imprimée plusieurs fois; et les Académiciens de la Crusca

la citent souvent.

[613] V. Crescimbeni, t. III, p. 65.

[614] Mazzuchelli, _Scritt, ital._, t. II, part. II, donne

les trois premiers vers de cette inconcevable production,

pour échantillon de tout le reste:

_Squasimo Deo introcque, e a fusone

Ne hai, ne hai pilorci con mattana,

Al can la tigna, egli è mazzamarrone_.

_Buon per noi_, dit Tiraboschi, _che a niuno è venuto in

pensiera di pubblicarlo, e, ciò che peggio sarebbe, di

darcelo illustrato con ampi commenti._, t. IV, p. 382.

L'édition donnée à Naples, 1788, in-12, est citée par Gamba,

_Serie de' testi di lingua_, Bassano, 1805, in-8°., p. 91.

L'histoire était encore alors écrite en latin barbare. L'histoire

ecclésiastique ne produisait que quelques chroniques de couvents,

quelques vies de papes et de saints; mais un plus grand travail, et qui

a fait plus de bruit dans le monde, est celui d'un certain Jacques,

qu'on appelle en latin _de Voragine_, parce qu'il était de _Voragio_ ou

_Varagio_, dans l'état de Gênes[615]. Il recueillit soigneusement toutes

les vies des pères du désert et des autres saints, composées jusqu'alors

par différents auteurs, et les réunit en corps d'ouvrage. Le succès

qu'obtint ce recueil lui fit donner le nom de _Legenda aurea_, que nous

traduisons en français par _Légende dorée_; mais nous en rabaissons le

prix par cette traduction infidèle: nous mettons la couleur au lieu de

la matière; il faudrait dire légende d'or.

[615] Tirab., t. IV, l. II, c. 1.

Histoire littéraire d'Italie (1/9) · 第 13 / 19 题