plusieurs années, fut provincial de son ordre, en Lombardie, et ensuite
archevêque de Gênes, où il mourut en 1298. Il laissa, outre sa
_Légende_, un grand nombre de Sermons, et un livre à la louange de la
Vierge Marie, intitulé _Mariale_, qui ont tous été imprimés. Il écrivit
encore une longue chronique de Gênes, depuis l'origine la plus reculée
jusqu'à l'an 1297; on peut penser de combien de fables elle était
remplie; Muratori a rendu à l'auteur et au public le service de n'en
insérer qu'un extrait dans sa grande collection historique[616].
[616] _Script. rer. ital._, vol. IX.
C'était ainsi généralement qu'on écrivait alors l'histoire. Aucun auteur
n'y employait un autre style, et n'y mettait plus de critique, ou plus
de fidélité. On ne peut donc s'arrêter ni aux deux grandes Chroniques
universelles, l'une de Godefroy de Viterbe, selon les uns, et de
Wittemberg, selon les autres, que l'auteur ou les copistes appelèrent
fastueusement le _Panthéon_, l'autre de Sicard, évêque de Crémone; ni à
une troisième Histoire universelle que Ricobald de Ferrare intitula
_Pomarium_, le Verger; ni à la prétendue Histoire du siége de Troie,
écrite par _Guido delle Colonne_, ou Gui des Colonnes, juge de Messine,
sa patrie[617]; ouvrage divisé en 35 livres, tiré des Histoires
supposées de Dictys de Crète et de Darès de Phrygie, auxquelles il
ajouta des faits puisés dans les poëtes[618]; ni à aucune des histoires
particulières qui furent alors écrites soit en Sicile ou à Naples, soit
dans les autres états italiens. Il faut toujours excepter une Histoire
de Gênes, bien différente de la Chronique de Jacques _de Voragine_,
celle que nous avons vue commencée par Caffaro, au douzième siècle, et
qui fut continuée après lui, par décret public, jusque vers la fin du
treizième siècle.
[617] Il y naquit en 1276. La charge qu'il occupa lui fit
donner quelquefois le titre de _Guido Guidice_.
[618] On a une traduction italienne de cette histoire, que
les Académiciens de la Crusca ont adoptée pour leur
vocabulaire, et que plusieurs auteurs attribuaient à Guido
lui-même; elle a été imprimée sous son nom, à Venise en 1481;
mais le savant Apostolo Zeno a démontré, dans ses notes sur
Fontanini, que c'était une erreur.
Deux autres histoires méritent aussi d'être remarquées, parce que ce
sont les premières que des Italiens aient écrites dans leur langue, et
qu'elles tiennent par-là plus intimement à la littérature italienne;
c'est l'Histoire de _Matteo Spinello_, né près de Bari, au royaume de
Naples, dans laquelle il décrit les événements de son temps; et celle de
_Ricordano Malespini_, Florentin, où il entreprend d'embrasser les temps
anciens et les temps modernes; il y traite de l'origine de Florence, et
conduit ses récits jusqu'à l'année même de sa mort[619]. La première
partie est un tissu de fables ridicules; la dernière mérite plus de foi,
et la naïveté du style la fait lire avec quelque plaisir.
[619] 1281. Son neveu, _Giachetto Malespini_, y ajouta une
suite de peu d'étendue, puisqu'elle ne va que jusqu'en 1286.
Le tout fut imprimé, pour la première fois, à Florence, par
les Giunti, en 1568, in-4°. Les éditeurs disent dans leur
avertissement, qu'ils donnent cet ouvrage au public parce que
l'auteur est peut-être le premier Florentin qui ait écrit, et
qu'il leur a paru raisonnable de lui rendre ce que Villani
(historien du siècle suivant) lui avait presque enlevé, en
s'attribuant à lui-même la gloire qui était due à Malespini.
Ils n'ont pas cru devoir être détournés de leur dessein par
les commencements fabuleux de cette histoire, ni parce que
Villani, qui avait jusqu'alors tenu le premier rang, avait
raconté en partie les mêmes choses, attendu que les vrais
connaisseurs aiment mieux voir les premières images des
objets, que les secondes, faites d'après les premières, etc.
Je tirerai encore de la foule, par un autre motif, une chronique latine
de la ville d'Asti, écrite par un auteur dont le nom n'excita peut-être
pendant long-temps que peu d'intérêt; mais ce nom est devenu, dans le
dernier siècle, cher aux amis des arts, des lettres, et surtout de l'art
dramatique: cet auteur se nommait Alfiéri; son nom et sa patrie, dont il
écrivit l'histoire, ne permettent pas de douter qu'il ne soit un des
ancêtres du grand poëte dont l'Italie pleure la perte récente, et dont
la France, qui eut le malheur d'éprouver sa vengeance poétique, et le
malheur plus grand de la mériter, ne doit perdre aucune occasion de
prononcer le nom avec regret et avec honneur[620].
[620] Depuis que ceci est écrit, les oeuvres posthumes
d'Alfiéri ont paru, et dans ces oeuvres, un volume de satires
violentes contre les rois, les grands, les petits, la classe
moyenne, enfin contre tout le monde, et surtout contre les
Français. Elles leur font moins de tort qu'à la gloire de
l'auteur, mais elle n'ont pu me rien faire changer à ce que
j'ai écrit et à ce que je pense de lui. C'est _Benedetto_
Alfiéri, oncle du poëte et célèbre architecte, qui a rendu ce
nom cher aux amis des arts.
Cette note fut écrite avant que les derniers volumes des _oeuvres
posthumes_ eussent paru. La Vie d'Alfiéri, écrite par lui-même, en
remplit les deux derniers volumes. Il y persiste dans cette haine
aveugle et violente contre les Français, et se rend coupable
particulièrement envers moi, d'un trait odieux de noirceur et
d'ingratitude, pour récompense d'un très-grand service que je lui avais
rendu. Je n'en laisserai pas moins subsister ici ce que j'écrivis et
prononçai publiquement en 1804. Chacun a sa manière de se venger: c'est
là la mienne.
Alfiéri nous ramène à la poésie par une transition naturelle. Dans les
siècles précédents, en Italie, comme dans le reste de l'Europe, on n'en
avait point cultivé d'autre que la poésie latine. Les poëtes latins
étaient nombreux, ou plutôt presque innombrables, sans qu'il y en eût un
seul qui fût véritablement poëte, ou qui écrivît réellement en latin.
Mais dès la fin du douzième siècle, et dans tout le cours du treizième,
la langue provençale d'abord, et ensuite la langue italienne qui venait
de naître, attirèrent à elles, tous ceux qui se sentaient ou croyaient
se sentir quelque talent poétique; et il n'y en eut plus que très-peu
qui s'obstinassent à faire des vers latins[621]. Henri de Septimello est
le plus ancien, et fut, dans son temps, le plus célèbre. Il fleurit dès
le commencement de ce siècle et même à la fin du précédent. Sa naissance
était obscure: il naquit de pauvres paysans à Settimello, village situé
à sept milles de Florence; il se sentit cependant, dès l'enfance, du
penchant pour la poésie et les lettres. Il fit d'excellentes études à
Bologne; ses succès lui procurèrent des amis puissants, et ayant reçu
les premiers ordres, il obtint un riche bénéfice. Ce fut la cause de sa
ruine. Ce bénéfice lui occasiona un procès avec l'évêque de Florence,
qui voulut le lui ôter, pour le donner à l'un de ses parents. La partie
n'était pas égale: le pauvre Henri, après avoir mangé en plaidoiries
tout son mince patrimoine, fut obligé de céder, resta plongé dans la
misère et réduit à la mendicité[622]. Ce fut son malheur même qu'il prit
pour sujet du poëme qui lui fit le plus de réputation. Il est en vers
élégiaques, divisé en quatre livres, et intitulé _De l'inconstance de la
fortune et des consolations de la philosophie_[623]. Le poëte, dans les
deux premiers, se plaint de ses infortunes; dans les deux autres, à
l'imitation de Boëce, il introduit la Philosophie, qui lui reproche sa
faiblesse et lui apporte des consolations. Ce poëme jouit d'une telle
estime, pendant la vie de l'auteur, qu'on le lisait publiquement dans
les écoles. «Quels étaient donc, s'écrie avec raison Tiraboschi[624],
quels étaient donc ces siècles, où tant d'honneurs étaient accordés à un
versificateur aussi barbare»? Mais on revint bientôt de cette
admiration: le poëme, la réputation du poëte, et même son nom, restèrent
ensevelis dans quelques bibliothèques. L'ouvrage ne parut au jour que
dans le dernier siècle, en 1721[625]. Il a été réimprimé depuis avec une
traduction italienne, très-estimée, que l'on ne croit postérieure que
d'un siècle au poëme latin[626]; mais auprès de cette traduction, le
texte original n'en paraît que plus inculte et moins digne de la
réputation dont il a joui.
[621] Tiraboschi, t. IV, l. III, c. 4.
[622] Voy. Philippe Villani, _Vite d'uomini illustri
fiorentini_, traduites du latin en italien, par Mazzuchelli,
p. 61; et Tirab. _ub. supr._
[623] _Elegia de diversitate fortunoe et philosophioe
consolatione_. Il est bon d'observer que dans tout ce poëme,
où l'auteur se plaint sans cesse, il ne dit rien de la cause
de ses malheurs; il le termine même en s'adressant à l'évêque
de Florence, à qui il fait des protestations d'un attachement
éternel. Tiraboschi en conclut que ses infortunes avaient une
tout autre cause que celle qui est rapportée par Villani,
quoiqu'il soit impossible de conjecturer ce que ce pouvait
être. Il est vrai que ces protestations d'attachement qui
remplissent les huit derniers vers, sont très-fortes, et ne
sont mêlées d'aucun reproche apparent; peut-être cependant
l'exagération même équivaut-elle ici à un reproche, car on ne
voit non plus ni dans cette pièce ni ailleurs, quelles si
grandes obligations le poëte pouvait avoir à l'évêque, pour
lui dire: Adieu, je suis à vous; après ma mort, croyez que
mon âme sera encore à vous: vivant ou mort, je vous aimerai
toujours; mais l'amour d'un vivant vaudrait mieux que celui
d'un mourant.
_Ergo vale, Proesul. Sum vester. Spiritus iste
Post mortem vester, credite, vester erit.
Vivus et extinctus te semper amabo; sed esset
Viventis melior quam morientis amor_.
N'y a-t-il pas même dans cette fin une espèce d'ironie amère
qui renferme un reproche? Quel sel, et même quel sens peuvent
avoir ces deux derniers vers, si elle n'y est pas?
[624] _Ubi supr._ p. 348.
[625] La première édition devait paraître en Allemagne, en
1684, in-4º., d'après un manuscrit de la Bibliothèque
Laurentienne de Florence, communiqué par le célèbre
Magliabecchi à Christian Daum; mais celui-ci mourut,
l'édition resta imparfaite, ou du moins n'a jamais paru.
Leiser fut donc le premier à publier ce poëme, dans son
_Historia poetarum medii ævi_, 1721, in-8º. Mazzuchelli nous
apprend, dans une note sur la vie de Henri de Settimello,
qu'il existe à Florence, un exemplaire de l'édition qui
devait paraître en 1684, avec des notes marginales de
Magliabecchi, dans la bibliothèque de ce savant, réunie à la
Laurentiennne. _Vite d'Uomini ill. Fior. Scritte da Filippo
Villani_, etc., pag. 63.
[626] Cette dernière édition fut donnée par Manni, à
Florence, en 1730, in-4º. La traduction italienne lui donne
du prix; elle est souvent citée dans le Vocabulaire de la
Crusca.
Les autres poésies latines du même siècle, ou poésies rhythmiques, comme
on les appelait alors, sont encore plus mauvaises; et comme elles n'ont
point usurpé la même renommée, nous pouvons nous dispenser d'en parler,
pour revenir à la poésie italienne. Nous l'avons vue naître en Sicile,
sous un poëte roi, et jeter, dès sa naissance, un grand éclat. Ce qui
peut en donner la plus haute idée, c'est que, dans le siècle suivant, un
auteur, dont le sentiment est d'un grand poids, Dante, disait que la
poésie et la littérature entière d'Italie s'appelait _Sicilienne_, parce
que tout ce qui s'écrivait de plus exquis venait de la cour de
Sicile[627].
[627] Dante Alighieri, _de Vulgari eloquentiâ_.
L'exemple que donnait cette cour, l'accueil et les distinctions qu'elle
accordait aux poëtes, les multiplièrent. On a conservé les noms et
quelques poésies de plusieurs d'entre eux. Celles du commencement du
siècle ont les mêmes formes et à peu près le même style que celles de
Frédéric II et de son chancelier, dont nous avons parlé dans ce
chapitre. La plupart de ces noms sont obscurs. On n'y distingue guère
que ceux d'un _Odo delle Colonne_, frère ou cousin de _Guido_,
l'historien du siège de Troie, lequel était aussi poëte; d'un _Arrigo
Testa da Lentino_, qui était notaire; d'un _Jacopo_, du même lieu et de
la même profession; d'un _Stefano_, protonotaire de Messine; d'un
_Mazzeo di Ricco_, et quelques autres. Le savant Léon Allacci a réuni
leurs poésies à la fin de son recueil d'anciens poëtes[628]. On y voit,
comme dans celles de _Ciullo d'Alcamo_, de Frédéric II, et de Pierre des
Vignes, la langue et l'art des vers à leur berceau. Les pensées en sont
communes, le style incorrect et grossier, mêlé de sicilien et de
provençal. Les chansons ont presque toutes la forme que leur avaient
donnée les Troubadours; mais le sonnet a constamment celle qu'il a
conservée depuis, ce qui confirme l'opinion de son origine sicilienne.
On ne peut donner qu'une idée très-légère de ces premiers bégaiements
poétiques. Il faut, en les lisant, lutter à la fois contre la barbarie
et l'obscurité du langage, et contre les fautes typographiques les plus
grossières, et le texte le plus corrompu[629]. Bornons-nous à quelques
traits moins communs et un peu plus ingénieux ou plus singuliers que le
reste.
[628] _Poeti antichi raccolti da codici manoscrit_, etc.
Napoli, 1661, in-8º. p° 8ª.
[629] Il est presque incroyable qu'un savant tel que
l'Allacci, ait fait paraître sous son nom une édition si
honteusement irrégulière. On sait que ses ouvrages
d'érudition, qui sont tous en latin, portent le nom de _Leo
Allatius_. Ce recueil de poésies, et sa _Dramaturgie_, sont
les seuls qui aient paru avec son nom italien. Ayant été
successivement bibliothécaire du cardinal Barberini, et du
Vatican, sous Urbain VIII, qui était de cette maison, il
trouva parmi les manuscrits de ces deux bibliothèques, des
poésies italiennes du premier âge. Il les publia, avec une
préface qui contient des détails curieux; mais les originaux
étaient pleins de lacunes, et sans doute de fautes: il dut
les faire copier; les erreurs s'y multiplièrent: il négligea
probablement de revoir ces copies, et de corriger
l'impression. Il est impossible d'expliquer autrement le
nombre et la grossièreté des fautes qu'on y trouve. Il eût
suffi, pour en éviter une partie, de faire attention à la
rime. Par exemple, dans une chanson de _Guido delle Colonne_,
dont les strophes sont de neuf vers, et dont les deux
derniers vers riment ensemble, on lit à la fin de la
quatrième strophe, p. 422:
_Che se Morgana fosse infru la gente
In vero madonna non paria natare_;
Ce qui est absolument dépourvu de sens; mais lisez au dernier
vers:
_In ver madonna non paria neinte_,
comme on disait alors au lieu de _niente_; vous entendrez
facilement ce que dit le poète, que si Morgane (la plus belle
des fées) était encore au monde, elle ne paraîtrait rien au
prix de sa Dame. Ce qui devait forcer, en quelque sorte,
l'éditeur de rétablir cette leçon, c'est que dans cette
chanson chaque strophe reprend pour son premier mot le
dernier mot de la strophe précédente, forme toute provençale,
et que la cinquième strophe, qui est la dernière a pour
premier vers:
_Neinte vole amor senza penare_.
On pouvait, au simple coup-d'oeil, et par la même méthode,
corriger une grande partie des fautes à peu près de même
espèce qui défigurent cette édition, devenue rare, et
toujours précieuse par un grand nombre d'anciennes pièces
qu'on ne trouve point ailleurs.
_Mazzeo di Ricco_ paraît être le plus ancien de ces poëtes, à en juger
du moins par son style qui est le plus grossier, le plus près de
l'origine de la langue, le moins italien de tous. De ses six chansons ou
_canzoni_ que l'Allacci nous a conservées, il n'y en a que deux qui
exigent quelque attention; encore n'est-ce pas par leur mérite, mais
parce que la forme provençale y est évidemment empreinte. L'une est un
dialogue entre une dame et son amant. La dame dit une strophe, l'amant
répond par une autre, comme dans les _pastourelles_ des Troubadours.
«Messire, dit la dame, mon coeur amoureux se plaint et fait pleurer mes
yeux; il se tient éloigné de moi, et il me tourmente en venant à vous
mille fois le jour, tant il vous désire. Il reste auprès de vous, et ne
revient plus à moi. Je vous le recommande: ne lui donnez ni jalousie ni
chagrin.--Madame, répond l'amant, si vous m'envoyez votre coeur amoureux,
sachez que je vous envoie aussi le mien. Je languis, je sens de vives
peines pour vous, rose vermeille; je n'ai plus d'existence que pour
désirer de me rendre auprès de vous». Dans les deux autres strophes, la
dame est enchantée de Messire: elle l'engage à venir; mais elle craint
qu'il ne change, qu'il ne la quitte pour une autre belle. Messire la
rassure. Un homme ne peut diriger ses yeux de manière à voir deux
personnes dans une seule figure. Rien ne pouvait engager son coeur à se
rendre ailleurs que chez elle; l'amour l'y attache si fortement, qu'il y
retournerait toujours. Tout cela est en même temps commun et recherché
quant aux pensées; et l'expression ne le relève pas[630].
[630]
_Lo core inamorato,
Messere, si lamenta
E fa pianger gli occhi di pietate,
Da me' esta lungiato_, etc.
_Donna, se mi mandate
Lo vostro dolze core
Inamorato si come lo meo,
Sacciate in veritate_, etc.
La seconde chanson qui a du rapport avec les chansons provençales, est
composée de quatre strophes, et les strophes de douze vers inégaux. Le
dernier mot de chaque strophe est repris dans le premier vers de la
strophe suivante, et l'on se rappelle que cette forme est entièrement
provençale. La seconde strophe contient une argumentation en forme.
L'auteur se plaint, dans la première, de n'être plus son maître, et dit,
en terminant, d'un ton sententieux, que celui-là possède un assez grand
empire[631], qui peut se maîtriser lui-même. «Puisque je ne puis plus me
maîtriser, reprend-il, c'est l'amour qui me maîtrise; l'amour est donc
certainement mon maître; mais je ne puis jamais considérer dans l'amour
qu'un vif désir, et si l'amour est un vif désir, au nom de Dieu,
considérez ici, madame, que l'amour ne me prend point d'une manière
visible, mais qu'il paraît naître naturellement; et puisque l'amour est
une chose naturelle, vous devez avoir pitié de mes maux». On ne sait pas
ce que la dame put penser de cette logique; mais on voit assez ce qu'il
faut penser de cette poésie, même dans une traduction, et on le sent
encore mieux en lisant le texte.
[631]
_C'assai gran regno regie, cio mi pare,
Chi se medesimo puo sengnoregiare.
Poiche non posso me sengnoregiare,
Amor mi sengnoria:
Dunque e amore sengnore ciertamente;
Ma non pono già mai considerare
Che l'amore altro sia.
Se non distretta volglia solamente;
E s'amore e distretta voluntate,
Per Deo, madonna, in ciò considerate,
C'amor no'm prende visibilemente,
Ma pare che nasca naturalemente,
E poi c'amore e cosa naturale
Merze dovete avere de lo meo male_.
La strophe suivante commence par ces derniers mots:
_De lo meo male ch'e tanto amoroso_, etc.
Elle finit par ce vers:
_Che di piccola gioia processione_;
Et le premier vers de la quatrième strophe est:
_D'alta processione e gioia plagiente_.
Cette façon de reprendre un mot est tout-à-fait provençale.
_Guido delle colonne_, qui ne passe que pour historien, a ici deux
chansons qu'on pourrait préférer aux deux que l'on y trouve d'_Odo_ son
cousin ou son frère[632]. On y voit du moins quelques pensées et des
bizarreries qui valent encore mieux qu'une entière nullité de sentiments
et d'idées. Dans l'une de ces chansons, il compare la belle Morgane à sa
dame, à qui cette fée, si elle était encore au monde, cèderait en
beauté[633]; dans l'autre, il emploie des comparaisons plus singulières:
«Votre teint frais, dit-il, surpasse les roses et les fleurs; il est
plus brillant qu'un autre, et votre bouche parfumée exhale une odeur
plus agréable que ne fait un animal qu'on nomme la panthère[634]». Il
n'est pas aisé de comprendre ce que c'est que l'agréable odeur que rend
une panthère, ni de saisir la justesse de cette comparaison. Celle qui
termine cette strophe est plus claire, mais n'est guère moins bizarre.
«Je suis votre esclave, dit le poëte, plus loyal et plus dévoué que
l'assassin n'est à son maître[635]».
[632] Ils nacquirent tous deux sous le règne de Frédéric II,
et fleurirent vers la fin de ce règne; c'est-à-dire, de 1240
à 1250. On aperçoit dans leur style et dans leur
versification quelque progrès.
[633] Voyez ci-dessus, p. 397, le texte et la correction de
ce passage.
[634]
_Ben passa rose e fiori
La vostra fresca cera,
Lucente più che spera:
E la bocca auhtusa
Più rende aulente audore
Che non fa una fera
C'ha nome la Pantera_.
[635]
_Perche son vostro più leale e fino
Che non è al suo signore l'assassino_.
Je ne crois pas qu'il soit ici question d'un assassin
vulgaire, salarié pour une vengeance privée, mais de ses
sujets fanatiques du Vieux de la Montagne, qui allaient
partout exécuter avec dévouement ses ordres sanguinaires. On
les nommait en Orient, _haschischin_, dont on a fait
_heissessini_, _assessini_, _assassini_, assassins, comme l'a
démontré M. Sylvestre de Sacy, dans un mémoire dont j'ai
donné l'extrait dans mon Rapport imprimé sur les travaux de
notre classe; juillet 1809. On parlait beaucoup alors, depuis
les croisades, de ses sectaires et de leur chef.
Le notaire _Jacopo_ ou _Giacomo da Lentino_ est le meilleur de ces
poëtes, et celui dont il s'est conservé le plus de vers: il n'écrivit
qu'au milieu du siècle, lorsque dans l'Italie entière on commençait à
cultiver la poésie, et que surtout _Guittone d'Arrezo_, comme nous le
verrons bientôt, polissait le langage et rendait les formes poétiques
plus régulières. _Jacopo da Lentino_ connut ces progrès, et y prit part;
on s'en apperçoit à son style, et surtout à la forme de ses sonnets. Ce
recueil en contient quinze, et quatorze de ses chansons. La plus
remarquable est celle où il se compare à un peintre qui a fait un
portrait, et qui le regarde en l'absence du modèle. En voici à peu près
le sens: «La merveilleuse puissance de l'amour m'enchaîne; et souvent, à
toute heure, comme un homme qui fixe sa pensée ailleurs que sur ce qui
l'environne, et qui peint un portrait ressemblant, je ne pense qu'à
vous, madame, et c'est dans mon coeur que je porte votre figure[636].....
Poussé par un vif désir, j'ai peint un objet qui vous ressemble; quand
je ne vous vois pas, je regarde ce portrait, etc.[637]». La dernière
strophe, adressée à la chanson même, est naïve, et se termine en quelque
sorte par la signature de l'auteur. «Ma jolie chanson, lui dit-il,
chante une chose nouvelle: va le matin trouver la plus belle fleur de
tout le jardin d'amour, et dis-lui: Vous qui êtes plus blonde que l'or
fin; votre amour, qui est d'un si haut prix, donnez-le au notaire natif
de Lentino[638]».
[636]
_Maravigliosamente
Un amor mi distringe_[C],
_E soven, ad ogn' hora
Com' omo che ten mente
In altra parte, e pigne
La simile pintura,
Cosi, bella, faccio eo;
Dentro a lo core meo
Porto la tua figura_.
[C] Il faudrait ici _distrigne_, à cause de la rime du
troisième vers suivant, ou bien à ce troisième vers, il
faudrait _pinge_, et non pas _pigne_.
[637]
_Havendo gran disio
Dipinsi una figura,
Bella, voi somigliante;
E quando voi non vio,
Guardo quella pintura_, etc.
[638]
_Mia canzonetta fina,
Tu canta nova cosa:
Muoviti la mattina
Davanti alla più fina
Fiore d'ogni amoranza.
Bionda più che auro fino,
Lo vostro amor da caro
Donate lo al notaro
Ch'è nato da Lentino_.
Les sonnets ont, comme je l'ai dit, la forme à peu près aussi régulière
que ce genre de poésie l'eut dans le siècle suivant. Seulement, entre
les imperfections du style, l'idée n'y est pas aussi bien conduite, et
les tercets tombent presque toujours languissamment et gauchement. Déjà
aussi, l'on y remarque une certaine recherche de pensées, un goût pour
des similitudes peu naturelles et pour des comparaisons tirées de loin,
qui naquit pour ainsi dire avec ce genre, d'où il se répandit dans tous
les autres. «Celui qui n'aurait jamais vu de feu, dit le notaire poëte
dans son premier sonnet, ne croirait pas qu'il pût brûler; son éclat,
lorsqu'il l'apercevrait, lui paraîtrait au contraire un objet
d'amusement et un jeu; mais, s'il le touche en quelque endroit, il verra
bien qu'il brûle cruellement. Le feu d'amour m'a un peu touché;
maintenant il me brûle, etc.[639]. En regardant, dit-il, dans le second,
le basilic venimeux qui fait périr l'homme par son regard, et l'aspic,
cet envieux serpent, qui, par ruse, donne la mort, et le dragon qui est
si rempli d'orgueil qu'il ne laisse jamais échapper ceux qu'il a pu
saisir, je leur compare l'amour, qui est une source de douleur, qui
tourmente et fait languir[640]». Dans le troisième, une dame et l'amour
passent, en courant, par ses yeux, et pénètrent dans son âme avec tant
de force que l'âme sent la dame aller se reposer dans son coeur; et cette
âme charge un soupir douloureux d'aller annoncer au dehors ce qu'elle a
souffert, lui qui en a été témoin[641]. Dans plusieurs autres sonnets,
il s'exprime d'une manière aussi métaphysiquement alambiquée que
quelques Troubadours, comme nous l'avons vu, l'avaient fait avant lui,
et que le firent malheureusement, depuis, les meilleurs lyriques
italiens, sans en excepter le plus grand de tous.
[639]
_Chi non havesse mai veduto foco
Non crederia che cocer potesse;
Anzi li sembreria solazzo e gioco
Lo suo splendor, quando lo vedesse:
Ma se lo toccasse in alcun loco
Ben gli sembreria che forte cocesse.
Quello d'amore m'a toccato un poco,
Molto mi coce_, etc.
[640]
_Guardando il basilisco velenoso
Col suo guardare face l'huom perire,
E l'aspide, serpente invidioso
Che per ingegno altrui mette a morire,
E lo dracone che è si orgoglioso,
Cui elli prende non lassa partire,
Alloro assembro l'amor che è doglioso
Che altrui tormentando fa languire_.
[641]
_Per gli occhi mei una donna ed amore
Passar correndo e giunser nella mente
Per si gran forza che l'anima sente_
_Andar la donna riposar nel core_.
_Pero si move a dir: sospir dolente
Vacci fuor tu ch'udisti quel dolore_, etc.
Nous avons vu aussi des Troubadours mêler le sacré avec le profane,
préférer la présence de leur dame aux joies du paradis, et renoncer à ce
lieu de délices, s'il faut qu'ils ne l'y voient pas. Un sonnet du même
poëte dit absolument la même chose: il y déclare que, sans sa dame, le
paradis ne lui ferait aucun plaisir. «J'ai résolu dans mon coeur, dit-il,
de servir Dieu, afin de pouvoir aller en paradis, dans ce saint lieu où
j'ai entendu dire qu'existent pour toujours le plaisir, les jeux et les
ris. Je n'y voudrais pourtant pas aller sans ma dame, sans celle qui a
la tête blonde et un si beau teint, car je ne pourrais jouir de rien si
j'étais séparé d'elle. Je ne dis pas que je voulusse y faire d'autre
péché que de voir son noble maintien, son beau visage et son tendre
regard; mais j'éprouverais un grand bonheur à la voir elle-même comblée
de joie[642].
[642] Je mettrai ici le sonnet entier, tant à cause de sa
singularité, que parce que, si le style en a vieilli, la
forme en est meilleure, et la conduite mieux soutenue que
celle des autres.
_Io m'agio posto in core a Dio servire
Com'io potesse gire in Paradiso,
Al santo loco c'agio audito dire
Ove si mantiene sollazzo, gioco e riso_.
_Senza la mia donna non vi vorria gire
Quella c'a la blonda testa el claro viso,
Che senza lei non porzeria gaudire
Estando da la mia donna diviso.
Ma non lo dico a tale intendimento
Perche peccato ci volesse fare
Se non vedere lo suo bello portamento.
E lo bello viso el morbido sguardare;
Che lo mi tiria in gran consolamento
Vegendo la mia donna in gioia stare_.
En voilà plus qu'il n'en fallait peut-être pour donner une idée de ces
anciens poëtes siciliens, que les Italiens reconnaissent pour les fils
aînés de la Muse italienne. Mais on doit ajouter à leurs noms peu
célèbres le nom plus doux et plus aimable d'une certaine Nina[643], que
son amour pour la poésie rendit amoureuse d'un poëte qu'elle n'avait
jamais vu. Il était de Majano en Toscane, et s'appelait _Dante_,
quoiqu'il n'eût rien de commun avec le grand poëte de ce nom. Ses
poésies avaient alors beaucoup de réputation: elles touchèrent le coeur
de Nina, qui composa pour lui des vers fort tendres, et qui était si
fière de son amant, qu'elle se faisait appeler _la Nina di Dante_[644].
[643] C'était, dit Crescimbeni, la plus belle personne de son
pays et de son temps. On la regarde comme la première femme
qui ait fait des vers italiens. _Stor. della volg. poesia_,
t. III, p. 84.
[644] Il s'est conservé fort peu de ses poésies. Crescimbeni,
_ubi suprà_, en cite un seul sonnet. C'est une réponse que
Nina fait au poëte qui lui avait adressé le premier, sans se
nommer, une déclaration d'amour en vers. On y voit en effet,
à travers les expressions surannées, beaucoup de douceur et
de tendresse.
_Qual sete voi, si cara proferenza
Che fate a me senza voi mostrare?
Molto m'agenzeria vostra parvenza
Perche meo cor podesse dichiarare_, etc.
Le signal donné par la Sicile avait été bientôt suivi sur le continent.
Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à Bologne, à Pérouse, à
Florence, à Padoue et dans plusieurs villes de Lombardie. Parmi les
poëtes de Bologne, on distingue surtout _Guido Guinizzelli_, qui, selon
la croyance commune, partage avec _Brunetto Latini_ l'honneur d'avoir
été le maître du véritable Dante. On ne sait rien de la vie de ce poëte,
qui florissait avant la moitié du treizième siècle, sinon qu'il était
homme de guerre et d'une famille noble de Bologne, qui en fut chassée
pour son attachement au parti de l'empereur[645]. Il fut le premier à
donner au style poétique plus de force et de noblesse. Quoiqu'il ne
traitât guère, selon le goût du temps, que des sujets d'amour, il
répandit dans ses poésies des sentiments élevés et des maximes de
philosophie platonique[646] adaptées à cette passion; c'est sans doute
ce qui lui fit donner le titre de très-grand (_Massimo_) par son
élève[647], qui devait bientôt mériter ce titre mieux que lui.
[645] _Benvenuto da Imola_, cité par Tirab., t. IV, l. III,
c. 3.
[646] Crescimbeni, t. I. _Comment._ l. I, c. 12.
[647] Dante, _de Vulg. Eloq._ En appelant ici le Dante élève
de Guido, je parle selon l'opinion commune; je dois dire
cependant que Crescimbeni, loin de l'adopter, prouve qu'elle
est fausse, par le passage même du Dante, dont on se sert
pour la soutenir. Le poëte trouve Guido dans le purgatoire,
cant. 26. Dès qu'il l'a entendu se nommer, il l'appelle son
père, et celui des autres poëtes qui ont composé des vers
d'amour pleins de douceur et de grâce:
_Quando i' udi nomar se stesso il padre
Mio e d'altri miei miglior, che mai
Rime d'amore usar dolci e leggiadre_.
Guido lui demande quelle est la cause qui le fait lui parler
et le regarder avec tant de tendresse: «Ce sont, lui répond
le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera d'aimer tant que
durera le style moderne:
_Dimmi che è cagion perchè dimostri
Nel dire e nel guardar d'avermi caro?
Ed io a lui: li dolci detti vostri,
Che quanto durerà l'uso moderno,
Faranno cari ancora i loro inchiostri_.
On s'est arrêté au premier de ces deux traits, et l'on n'a
pas vu que le dernier prouve évidemment que le Dante, non
seulement n'avait pas eu Guido pour maître, mais qu'il ne
l'avait jamais vu, et qu'il n'avait appris de lui à rimer,
qu'en lisant ses vers.
On nous a conservé de _Guido Guinizzelli_ quelques sonnets et quatre
_Canzoni_[648]. (Je demande la permission d'employer désormais ce mot,
que celui de Chanson, en français, ne rend pas). Dans presque tous ses
sonnets, l'idée principale est une comparaison; ce sont même souvent
plusieurs comparaisons de suite, dont on voit que l'une a fait naître
dans son esprit l'idée de l'autre, sans qu'il y ait pourtant de grands
rapports entre les deux. Dans l'un, c'est le trait de l'amour qui, pour
aller à son coeur, passe par ses yeux, comme le tonnerre qui entre par la
fenêtre d'une tour, et qui fend et met en pièces tout ce qu'il trouve au
dedans. «Je reste, dit le poëte, comme une statue de bronze où il n'y a
ni âme ni vie, si ce n'est qu'elle imite une figure d'homme[649]». Dans
l'autre, après avoir comparé sa maîtresse à l'astre de Diane, qui a pris
la forme d'une face humaine, l'éclat de son teint lui donne l'idée d'un
visage de neige coloré de grenade[650]. Dans un troisième, il est abattu
et renversé par la rencontre de l'amour, comme le tonnerre frappe un mur
(on voit que cette idée du tonnerre le poursuit), ou comme le vent abat
les arbres par ses coups redoublés. Le même quatrain, dont les deux
premiers vers contiennent ces deux comparaisons, offre dans les deux
derniers une querelle entre les yeux et le coeur. «Le coeur dit aux yeux:
C'est par vous que je meurs; les yeux disent au coeur: C'est toi qui nous
as perdus[651]». Assurément le défaut de cette poésie n'est ni le vide
ni la prolixité.
[648] Une _Canzone_ dans le Recueil de Giunti, l. IX; une
dans celui de l'Allacci, deux _canzoni_ et cinq sonnets à la
fin de la _Bella Mano_.
[649]
_Per gli occhi passa, come fa lo trono,
Che fer per la finestra della torre,
E ciò che dentro trova spezza e fende.
Rimango come statua d'ottono,
Ove vita nè spirto non ricorre,
Se non che la figura d'uomo rende_.
[650]
_Viso di neve colorato in grana_.
[651]
_Come lo trono che fere lo muro,
E il vento gli albor per li forti tratti:
Dice lo core agli occhi, per voi moro:
Gli occhi dicono al cor, tu n'hai disfatti_.
Ce poëte conserve dans ses _canzoni_ le même goût pour les comparaisons.
Il y en a une qui commence ainsi: «Dans ces régions placées sous
l'étoile du nord se trouvent les montagnes d'aimant qui donnent à l'air
la propriété d'attirer le fer; mais parce que cet aimant est éloigné, il
a besoin du secours d'une pierre de même nature pour le faire agir et
diriger l'aiguille vers l'étoile polaire. Vous, madame, vous possédez
les sources fécondes de toutes les qualités qui peuvent inspirer
l'amour, et l'éloignement n'en détruit pas la force; car elles agissent
de loin et sans secours[652]». Ce n'est là ni de la saine physique ni de
la poésie naturelle; mais cela ne laisse pas d'être ingénieux, et l'on
est surtout frappé, en lisant le texte italien, du progrès qu'avait déjà
fait cette langue, née depuis moins d'un siècle, et à qui il fallait
moins de temps encore pour se perfectionner et se fixer.
[652]
_In quelle parti sotto tramontana
Sono li monti della calamita_,
_Che dan virtute all' aere[D]
Di trarre il ferro; ma perchè lontana,
Vole di simil pietra aver aita,
A far la adoperare,
E dirizzar lo ago in ver la stella.
Ma voi pur sete quella
Che possedete i monti del valore[E]
Onde si spande amore:
E già per lontananza non è vano,
Che senza aita adopera lontano_.
[D] On prononçait _âre_.
[E] Mot à mot: _C'est vous qui possédez les montagnes du
mérite_. Cela serait ridicule en français; mais cela marque
mieux le rapport bizarre exprimé par cette comparaison.
Mais ce qui nous est resté de meilleur de Guinizelli est une autre de
ses _canzoni_, dont je ne puis me dispenser de citer les quatre
premières strophes[653]. «C'est toujours dans un noble coeur que se
réfugie l'amour, comme dans une forêt un oiseau, se réfugie sous la
verdure[654]. La nature ne créa point l'amour avant un coeur noble, ni de
coeur noble avant l'amour, c'est ainsi qu'aussitôt que le soleil exista,
aussitôt resplendit la lumière, et qu'elle ne fut point avant le soleil;
l'amour prend naissance dans la noblesse du coeur, précisément comme la
chaleur dans la clarté du feu.
[653] C'est celle qui se trouve dans le neuvième livre du
Recueil de Giunti.
[654]
_Al cor gentil ripara sempre amore
Si come augello in selva a la verdura:
Non fe amore anzi che gentil core
Ne gentil core anzi ch' amor, natura.
Ch' adesso com' fu'l sole
Si tosto lo splendore fue lucente;
Nè fue davanti al' sole:
E prende amore in gentillezza luoco,
Cosi propiamente
Com' il calore in clarità del foco.
Fuoco d'amore in gentil cor s'apprende
Come vertute in pietra preziosa;
Che da la stella valor non discende
Anzi che'l sol la faccia gentil cosa_, etc.
«Le feu d'amour naît dans un noble coeur, comme la vertu cachée dans une
pierre précieuse; cette vertu ne descend point des étoiles avant que le
soleil ait ennobli la pierre qui doit la recevoir. Après qu'il en a tiré
par la force de ses rayons ce qui était vil, les étoiles lui
communiquent leur vertu; ainsi quand la nature a rendu un coeur délicat,
noble et pur, la femme, comme une étoile, lui communique l'amour.
«L'amour est placé dans un coeur noble comme la flamme au sommet d'un
flambleau[655]; il brille pour ce qu'il aime d'un feu clair et délicat;
il ne pourrait se placer autrement, tant il a de fierté. Une nature
rebelle ne peut rien contre l'amour, pas plus que l'eau contre le feu,
que le froid rend plus ardent. L'amour fait son séjour dans un coeur
noble, parce que ce lieu est de même nature que lui, comme le diamant
dans une mine».
[655]
_Amor per tal ragion sta in cor gentile
Per qual lo fuoco in cima del doppiero:
Splende a lo suo diletto, clar, sottile,
Non li staria altra guisa, tanto è fiero_, etc.
Dans la quatrième strophe le poëte perd de vue l'amour, et s'élève par
d'autres comparaisons à des sujets moraux d'un autre ordre. «Le soleil
frappe la fange pendant tout le jour[656]; elle reste vile, et le soleil
ne perd rien de sa chaleur. L'homme plein d'orgueil dit: Je deviens
noble de race; il ressemble à la fange, et la noble valeur au soleil. On
ne doit pas croire qu'il y ait de la noblesse sans courage, même dans la
dignité d'un roi, si la vertu ne lui donne pas un noble coeur. Il
ressemble à l'eau qui réfléchit des rayons; mais le ciel retient ses
étoiles et sa splendeur».
[656]
_Fere lo sol lo fango tutto il giorno,
Vile riman; ne'l sol perde colore.
Dice huomo alter: nobil per schiatta torno;
Lui sembra'l fango, e'l sol gentil valore.
Che non dè dare huom fè
Che grandezza sia fuor di coraggio
In degnità di Rè,
Se da vertute non ha gentil core.
Com' aigua porta raggio,
E'l ciel ritien le stelle e lo splendore_.
Voilà sans doute un entassement de figures et de comparaisons fatigant
et de mauvais goût; mais voilà aussi des pensées nobles, des images
vives, une élévation et une force qui dans aucun siècle ne sont
communes, et qui, rendues comme elles le sont dans l'original, en
strophes de dix vers assez harmonieux et dans un style qui a déjà
beaucoup perdu de sa rudesse, doivent paraître fort surprenantes dans un
poëte du treizième siècle.
La première forme de ces odes ou _canzoni_ était comme on l'a vu,
empruntée des Provençaux; à leur exemple, les poëtes italiens avaient,
dès l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux de rimes
et de mesures de vers; elles étaient dès lors telles à peu près qu'elles
sont restées depuis. Il n'en était pas ainsi du sonnet, né sicilien, et
qui, au commencement de ce siècle, était encore dans une sorte
d'enfance. Les plus anciens poëtes siciliens et italiens avaient d'abord
donné ce titre à une espèce particulière de poésie qui varia selon leur
caprice. Les uns y employaient deux quatrains suivis de deux tercets;
les autres, sous le nom de sonnets doubles, _doppii_ ou _rinterzati_,
mettaient deux strophes de six vers, ou une seule de douze, et ensuite
deux autres de six, de cinq ou de quatre vers[657]. Il paraît constant
que ce fut _Guittone d'Arezzo_ qui leur donna des formes plus fixes, et
qui enchaîna par des lois plus sévères la liberté dont les poëtes
avaient joui jusqu'alors. C'est à lui et non pas aux _rimeurs français_,
qu'Apollon dicta ces _rigoureuses lois_, que Boileau, en se trompant sur
ce point de fait, a exprimées en si beaux vers[658].
[657] Voy. sur ces formes irrégulières du sonnet, à son
origine, Fr. Redi, _Annotazioni al Ditirambo_, édit. de
Florence, 1685, in-4. p. 99--109.
[658]
On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre (Apollon)
Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois,
Inventa du sonnet les rigoureuses lois;
Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille,
La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille,
Et qu'ensuite six vers, artistement rangés,
Fussent en deux tercets par le sens partagés.
Le Menzini, dans son _Art poétique_, postérieur de peu
d'années à celui de Boileau, a aussi attribué à Apollon
l'invention du sonnet, non pour _pousser à bout_, mais pour
soumettre à la plus forte épreuve les poëtes du plus grand
génie.
_Questo breve poema altrui propone_
_Apollo stesso, come lidia pietra
Da porre i grandi ingegni al paragone_, l. IV.
_Guittone d'Arezzo_, qui florissait dans le même temps que _Guido
Guinizzelli_, et peut-être même plutôt, est un des poëtes dont la
Toscane, s'honora le plus dans ce siècle. On l'appelle ordinairement
_Fra Guittone_, parce qu'il était d'un ordre religieux et militaire qui
s'est éteint[659]. Il nous reste de lui environ trente sonnets, où l'on
peut en effet remarquer plus de régularité dans la forme, et du progrès
dans le style. L'amour est, comme à l'ordinaire, le sujet de presque
tous; la dévotion, de quelques-uns, et, dans quelques uns aussi, la
dévotion et l'amour se trouvent ensemble; par exemple, s'il est arrivé à
l'auteur de nier son amour pour sa dame, il espère obtenir le pardon de
cette déloyauté, parce que saint Pierre avait renié Dieu tout puissant,
et que cependant il a obtenu le Paradis; parce que Paul devint un saint,
même après qu'il eut tué saint Etienne[660]. On reconnaît dans plusieurs
de ses sonnets un goût d'harmonie, une coupe de vers, et aussi un
certain tour sentimental qui n'étaient point connus avant lui, et qui
sembleraient avoir servi de modèle au style de Pétrarque. Ne dirait-on
pas que celui-ci serait un des sonnets de l'amant de Laure[661]?
[659] C'était l'ordre des _Cavalieri Gaudenti_. Son origine
est funeste. Il fut institué en Langudoc, en 1208, pendant la
croisade barbare contre les Albigeois. Mais quand Guitton y
fut admis, la croisade était finie, et l'hérésie éteinte,
c'est-à-dire, les hérétiques exterminés. L'ordre des
_Gaudenti_, des Jouissants, fut sans doute ainsi nommé, parce
qu'on y jouissait en effet de la vie, et qu'il n'imposait
aucune privation. Il n'avait de sévérité que pour les preuves
de noblesse. C'est le premier ordre où les dames furent
admises, sous les titres de _Militisse_ et de _Cavalleresse_.
Giamb. Corniani, _i Secoli della letter. ital._ etc. t. I, p.
154.
[660]
_Se di voi, donna, mi negai servente,
Pero'l mio cor da voi non fù diviso:
Che san Pietro nego'l padre potente,
E poi il fece haver del Paradiso;
E santo fece Paulo similmente
Da poi santo Stefano have' occiso_, etc.
_Racolta de' Giunti_, 1527. Tout le huitième livre de ce
Recueil est de _Fra Guittone d'Arezzo_.
[661]
_Già mille volte quando amor m'ha stretto,
Eo son corso per darmi ultima morte_, etc.
«Déjà mille fois pressé par l'amour, j'ai couru pour me donner la mort,
ne pouvant résister à la douleur âpre et cruelle que je sens dans mon
sein... Mais quand je suis prêt à m'en aller vers une autre vie, votre
immense bonté me retient et me dit: Ne presse pas ta fuite prématurée:
ta jeunesse et ta fidélité te le défendent; elle m'invite et me prie de
rester sur la terre. J'espère donc qu'avec le temps je pourrai goûter le
bonheur». En lisant surtout le texte des deux tercets, on est surpris de
leur ressemblance avec quelques vers de Pétrarque:
Ma quando io son per gire all' altra vita,
Vostra immensa pietà mi tiene, e dice:
Non affrettar l'immatura partita.
La verde età, tua fideltà il disdisce;
Ed a ristar di quà mi priega, e'noita;
Sicch'eo[662] spero col tempo esser felice.
Ces tercets d'un autre sonnet y ressemblent peut-être encore
davantage.[663]:
_Ben forse alcun verrà doppo qualch'anno
Il qual leggendo i miei sospiri in rima,
Si dolerà della mia dura sorte.
E chi sa sei colei ch'or non mi estima
Visto con il mio mal giunto il suo danno,
Non deggia lagrimar della mia morte_?
[662] _Eo_ pour _io_.
[663] En y joignant les deux quatrains qui les précèdent, on
a un sonnet tout-à-fait _petrarquesque_, du moins pour le
tour des pensées, si ce n'est pour le style.
_Quanto più mi destrugge il meo pensiero,
Chè la durezza altrui produsse al mondo,
Tanto ogahor, lasso, in lui più mi profondo,
E co'l fuggir de la speranza spero.
Eo parlo meco, e riconosco in vero
Chè mancherò sotto si grave pondo:
Ma'l meo fermo disio tant'è giocondo
Ch'eo bramo e seguo la cagion ch'eo pero.
Ben forse alcun_, etc.
Peut-être, après quelques années, viendra-t-il quelqu'un qui, lisant mes
soupirs retracés dans mes vers, plaindra la cruauté de mon sort. Et qui
sait si celle qui maintenant ne fait de moi aucune estime, voyant, avec
ce que j'aurai souffert, la perte qu'elle aura faite, ne donnera point
de larmes à ma mort»?
Trois grandes _canzoni_, sont jointes à ces sonnets. Le progrès de l'art
et celui de la langue y sont moins sensibles. Ce sont des strophes de
quatorze, seize et de dix-huit vers de différentes mesures, bien
combinés entre eux, et dont les rimes sont disposées assez
harmonieusement; mais pour ne dire, en cinq ou six de ces longues
strophes, que des choses assez communes, et pour les dire sans mouvement
et sans vivacité de style, sans idées piquantes et sans images
poétiques. Il est donc inutile d'en rien citer: il vaut mieux dire
quelque chose d'un ouvrage plus curieux, du même auteur. On a conservé
long-temps manuscrites, et enfin imprimé dans le dernier siècle, environ
quarante lettres de _Guittone d'Arezzo_, sur divers sujets de morale, et
quelquefois de simple amitié. C'est un des premiers, peut-être même le
premier monument de la prose italienne, et le recueil le plus ancien de
lettres que l'on ait rassemblé et publié en langue vulgaire. Elles sont
peu importantes pour le fond; mais elles servent à connaître plus
particulièrement ce qu'était la langue italienne dans ces premiers
temps. Le savant Bottari les a accompagnées de notes très-utiles pour
ce genre d'étude[664]. Parmi ces lettres, il s'en trouve quelques unes
en vers libres, ou rimés avec beaucoup de licence. C'est de la prose un
peu plus cadencée, ou de la poésie un peu plus que fugitive.
[664] _Lettere di fra Guittone d'Arezzo con note_. Roma,
1745, in-4°. Le volume est de 330 pages: les lettres n'en
occupent que 93: les notes philologiques et grammaticales
remplissent tout le reste.
Un poëte de ce temps, qui eut encore plus de renommée, ce fut _Guido
Cavalcanti_. Sa famille était une des plus illustres et des plus
puissantes de Florence. _Guido_ fut un ardent Gibelin, et devint plus
ardent encore en épousant la fille de _Farinata degli Uberti_, alors
chef de cette faction. _Corso Donati_, chef du parti des Guelfes, homme
alors fort en crédit en Florence, et personnellement ennemi de _Guido_,
voulut le faire assassiner. _Guido_ l'ayant su, l'attaqua à force
ouverte; mais il fut abandonné de ceux qui étaient avec lui; _Corso_,
mieux accompagné, le repoussa et le mit en fuite. La commune de
Florence, fatiguée de ces dissensions, exila les chefs des deux partis.
_Guido Cavalcanti_ fut relégué à Sarzane, où l'air était très-malsain.
Il y tomba malade, et, ayant obtenu son rappel, il mourut à
Florence[665] de la maladie qu'il avait gagnée dans son exil. Il était
né d'un père[666] qui passait pour philosophe épicurien, et pour athée.
Quant à lui, quoique philosophe aussi, un fait démontre que, malgré les
bruits publics, il n'était pas de la même secte que son père[667]; quand
son ennemi voulut le faire assassiner, il allait en pélerinage à
Saint-Jacques en Galice, où les Epicuriens ne vont guère. Au reste, tout
le fruit que l'on croit qu'il tira de ce pélerinage fut de devenir
éperduement amoureux, à Toulouse, d'une certaine _Mandetta_, dont il fit
la dame de ses pensées, et, sans la nommer, si ce n'est peut-être une
seule fois, l'objet de ses vers.
[665] En 1300.
[666] Il se nommait _Cavalcante de' Cavalcanti_.
[667] Boccace dit plaisamment de lui, qu'étant sans cesse
plongé dans des méditations philosophiques, et passant pour
épicurien, le peuple disait que ses méditations n'avaient
pour objet que de chercher si l'on pouvait trouver que Dieu
n'existait pas. _Si diceva fra la gente volgare, che queste
sue speculazioni eran solo in cercare se trovar si potesse
che Idio non fosse_. Decam. Giorn. VI, nov 9.
Ils ont, comme tous ceux de ce temps-là, pour unique sujet l'amour et la
galanterie; mais avec une teinte de mélancolie et quelquefois de
bizarrerie poétique qui leur donne un caractère particulier[668]. On
reconnaît l'une et l'autre à la manière dont est amenée l'idée de la
mort dans le sonnet suivant[669]: «Madame, avez-vous vu celui qui tenait
la main sur mon coeur, quand je vous répondais si faiblement et si bas,
par la crainte que j'avais de ses coups? C'était l'amour, qui, vous
ayant trouvée, s'arrêta près de moi. Il venait de loin, comme un léger
archer de Syrie, qui se prépare à tuer quelqu'un avec ses traits. Il
tira ensuite de mes yeux des soupirs, qui se jetèrent avec tant de force
hors de mon coeur, que je partis en fuyant et rempli d'effroi. Alors il
me sembla que je suivais la mort, accompagné de ces souffrances qui nous
consument en nous faisant verser des larmes».
[668] V. le Recueil, déjà cité, des _Giunti_. Les poésies de
_Guido Cavalcanti_ en remplissent le sixième livre.
[669]
_O donna mia, non vedestù colui
Che sù lo core mi tenea la mano_, etc.
La bizarrerie, il en faut convenir, va souvent jusqu'à l'extravagance;
par exemple, il dit, en finissant un sonnet, que son âme affligée et
pleine de crainte, pleure sur les soupirs qu'elle trouve dans son coeur;
qu'ils en sortent baignés de larmes, et il ajoute: Alors il me semble
que je sens tomber dans ma pensée une figure de femme pensive, qui vient
pour voir mourir mon coeur[670]».
[670]
_L'anima mia dolente e paurosa
Piange ne i sospiri che nel cor trova
Si che bagnati di pianto escon fora_.
_Allor mi par elle nella mente piova
Una figura di donna pensosa
Che vegna per veder morir lo core_.
L'auteur est plus naturel et plus simple dans ses Ballades, genre de
poésie qu'il semble avoir affectionnée, car on en trouve ici dix à
douze. C'est dans l'une de ces ballades qu'il nomme sa jolie
Toulousaine. Il était tout occupé de ses pensées d'amour quand il
rencontre deux bergerettes qui lui font quelques agaceries. Ne me
méprisez pas, leur dit-il, pour le coup que j'ai reçu; mon coeur est mort
au plaisir depuis mon voyage de Toulouse[671]. L'une des deux se moque
de lui, l'autre le plaint. Celle-ci lui demande s'il a conservé un
fidèle souvenir des yeux de sa belle: «Je me souviens, répond-il, qu'à
Toulouse, je vis paraître une dame élégamment parce, à qui l'Amour donne
le nom de _Mandetta_, etc.[672]». Mais il paraît que l'absence eut sur
lui son effet ordinaire, et que _Mandetta_ fit place à une autre, ou
plutôt à d'autres beautés. Une de ses ballades, qui ressemble
tout-à-fait aux pastourelles provençales, nous le représente rencontrant
dans un bosquet une bergère plus belle à ses yeux que l'étoile du matin:
ses cheveux étaient blonds et légèrement bouclés; son teint, de rose:
une houlette à la main, elle menait paître ses agneaux, sans chaussure,
et les pieds baignés de rosée, chantant d'une voix amoureuse, ornée
enfin de tout ce qui peut inviter au plaisir[673]: il l'aborde, il
l'interroge: elle répond et avoue que quand les oiseaux chantent, son
coeur désire un amant. Ils entrent sous le feuillage: les oiseaux se
mettent à chanter; tous deux entendent ce signal, et s'empressent d'y
obéir.
[671]
_Era in pensier d'amor: quand' io trovai
Due forosette nove:
L'una cantava: e' piove
Gioco d'amor in noi_: etc
........................................
_Deh! forosette, non mi haggiate a vile
Per lo colpo ch'io porto;
Questo cor mi fu morto
Poich e'n Tolosa fui_.
[672]
_Io dissi: e' mi ricorda, che'n Tolosa
Donna m'apparve accorelata e stretta,
Amore la qual chiama la Mandetta_.
[673]
_In un boschetto trovai pastorella
Più che la stella bella a'l mio parere;
Capegli havea biondetti e ricciutelli;
E gli occhi pien d'amor, cera rosata:
Con sua verghetta pastorava agnelli,
E scalza, e di rugiada era bagnata:
Cantava come fosse innamorata;
Era adornata di tutto piacere_, etc.
Celle de ses ballades où il y a le plus de naturel, et même de
sentiment, est celle qu'il paraît avoir faite à Sarzane pendant la
maladie qui le fit rappeler de son exil, circonstance que je ne crois
pas avoir encore été remarquée, et qui contribue à rendre cette petite
pièce intéressante. C'est à sa ballade même qu'il s'adresse: «Puisque je
n'espère plus, dit-il, retourner jamais en Toscane, va légèrement et
doucement trouver ma dame, qui te fera un bon accueil[674]; tu lui
rendras compte de mes soupirs, pleins de tristesse et de crainte; mais
garde-toi d'être vu de personne qui soit ennemi des nobles penchants de
la nature: elle en souffrirait elle-même; elle t'en voudrait, et ce
serait pour moi un sujet de peine qui me suivrait jusqu'après ma mort.
Tu vois que la mort me presse, que la vie m'abandonne, etc.». Il
recommande à sa ballade de conduire son âme auprès de sa maîtresse,
quand elle s'échappera de son coeur, de la lui présenter, de lui dire:
«Cette âme, votre esclave, vient se fixer auprès de vous, ayant quitté
celui qui fut esclave de l'amour». Cela est encore excessivement
recherché, mais conforme aux idées d'amour et au langage de ce temps.
[674]
_Perch'io nò spero di tornar già mai,
Ballatetta, in Toscana,
Và tù leggiera e piana,
Dritta à la donna mia,
Cher per sua cortesia
Ti farà molto honore.
Tu porterai novelle de' sospiri
Piene di doglia e di molta paura;
Ma guarda che persona non ti miri
Che sia nemica di gentil natura_.
.......................................
_Tu senti, Ballatetta, che la morte
Mi stringe sì, che vita m'abbandona_, etc.
La _canzone_ de _Guido Cavalcanti_, sur la nature de l'amour, où il
paraît avoir voulu rassembler et professer, pour ainsi dire, tout ce que
la doctrine de cette passion avait de plus abstrait[675], eut alors tant
de célébrité que plusieurs beaux esprits de son temps l'enrichirent de
commentaires. Elles en aurait un peu moins aujourd'hui. C'est une espèce
de traité métaphysique. L'auteur en propose le sujet dans une strophe,
et le développe méthodiquement dans les quatre autres. Ce sont des
définitions et des divisions subtiles, énoncées en termes qui sont
plutôt de la langue de l'école que de celle de l'amour[676]. C'est une
thèse, si l'on veut, et qui méritait, tout autant que bien d'autres, le
baccalaureat, ou même le doctorat; mais ce n'est ni du sentiment, ni de
la poésie: et comment se passer de l'un et de l'autre, quand on parle
d'amour en vers? Si j'en juge par deux des commentaires qui furent faits
sur cette pièce, l'un par le cardinal _Egidio Colonna_, qu'on appelait
de son temps le Prince des Théologiens[677]; l'autre par le chevalier
_Paolo del Rosso_; il s'en fallut beaucoup que la pièce en devînt plus
claire. Elle l'était si peu, qu'il resta indécis si l'auteur y traitait
de l'amour naturel ou de l'amour platonique. Philippe Villani, dans sa
Vie de _Guido_[678], est de la première opinion, tandis que Marsile
Ficin est de la seconde[679].
[675] Elle commence par ces vers:
_Donna mi priega; perch'io voglio dire
D'uno accidente che sovente è fero,
Ed è si altero ch' è chiamato amore_.
[676]
_Vien da veduta forma, che s'intende,
Che prende nel possibile intelletto,
Come in suggetto, luoco e dimoranza.
In quella parte mai non ha posanza
Perchè da qualitate non discende_, etc.
C'est sur ce ton que la pièce entière est écrite, et c'est
encore là un des endroits les moins obscurs.
[677] Mazzuchelli, _Vite d'uomini illustri fiorentini_, note
9, sur la vie de _Guido Cavalcanti_.
[678] C'est la vingt-neuvième et dernière de ses _Vite
d'uomini illustri fiorentini_, traduites et publiées par le
comte Mazzuchelli, et citées plusieurs fois dans ce chapitre.
[679] Dans son _Commentaire_ sur le _Convito_ du Dante.
La Toscane eut, dans ce même temps, plusieurs autres poëtes, tels que
les deux _Buonagiunta_, l'un séculier, l'autre moine[680]; _Guido
Orlandi_, _Chiaro Davanzati_, _Salvino Doni_, d'autres encore, parmi
lesquels il faut distinguer _Dante da Majano_, si cher à sa Nina
sicilienne. C'est le dernier sur lequel nous nous arrêterons. On nous a
conservé un livre entier de ses poésies[681]; quarante sonnets, cinq
ballades et trois grandes _canzoni_, ne permettent pas de ne faire que
le nommer; mais on serait embarrassé pour trouver dans tant de pièces de
quoi justifier la réputation que l'auteur paraît avoir eue pendant sa
vie, et le tendre enthousiasme de Nina.
[680] Le séculier était de Lucques, et son nom de famille
était _Urbicciani; Buonagiunta Urbicciani da Lucca_.
[681] Le septième du Recueil de 1527.
Dans ces poésies, toutes amoureuses, on sent toujours l'effort et le
travail, presque jamais le génie poétique ni l'amour. Son premier sonnet
annonce le projet de chanter pour prouver son savoir faire[682]; c'est
plutôt montrer, dès le début, qu'il en manquait absolument. La plupart
de ses sonnets ne contiennent que des éloges communs ou exagérés de sa
dame, des plaintes de ce qu'il souffre, des prières d'avoir pitié de ses
maux; des comparaisons qu'il fait d'elle avec les fleurs, les roses,
avec des peintures brillantes, et quelquefois aussi des comparaisons
historiques: il l'aime plus que Pâris n'aima Hélène[683]; ou bien elle
surpasse Iseult et Blanchefleur[684]. La fée Morgane était alors en si
grande réputation de beauté, comme nous l'avons déjà pu voir, que notre
auteur en fait un adjectif, et appelle _Gola morganata_ le cou de sa
maîtresse[685]. Nous avons aussi vu, sans pouvoir le comprendre, la
panthère figurer, pour la bonne odeur qu'elle exhale, dans des
comparaisons galantes; la voici employée dans un sonnet, pour la lumière
qu'elle répand: «Noble panthère, dit le poëte à celle qu'il aime, quand
je pense à votre lumière qui m'a élevé si haut que je suis véritablement
monté dans les airs, et que je porte la lumière du monde et l'astre du
jour[686]»! Exagérations hyperboliques avec lesquelles il est impossible
de voir le rapport que peut avoir une panthère. Quelquefois cependant il
y a de la délicatesse dans les sentiments et dans les expressions: «Je
ne vous demande pas autre chose, dit-il à la fin d'un sonnet, si non
qu'il ne vous soit pas désagréable que je vous aime et que je vous sois
fidèle: je craindrais d'en demander davantage; mais c'est faire un
double don à celui qui est dans le besoin que de lui donner sans qu'il
demande[687]».
[682]
_Convemmi dimostrar lo meo savere
E far parvenza s'io saccio cantare_.
[683]
Ond'eo di core più v'amo che Pare[F]
_Non fece Alena_[G] _co lo gran plagiere_[H].
[F] On a dit depuis _Paride_.
[G] Pour _Elena_.
[H] Dont on a fait ensuite _piacere_, plaisir.
[684]
_Nulla bellezza in voi è mancata,
Isotta ne passate e Blanzifiore_.
[685]
_Viso mirabile e Gola morganata_.
On sait que nos vieux romanciers appelaient cette fée
Mourgue, ou Morgain.
[686]
_Quando haggio a mente, nobile pantera,
Vostra lumera, che m'ha si innalzato
Che son montato in aria veramente
E de lo mondo porto luce e spera_.
[687]
_Onde humil priego voi, viso gioioso,
Che non vi grevi e non vi sià pesanza
S'eo son di voi fedele e amoroso:
Di più cherer son forte temeroso;
Ma doppio dono e' dona [I] per usanza,
Chi da senza cherere al bisognoso_.
[I] Pour _egli dona_. On lit dans le texte que je copie _è
donna_, ce qui n'a aucun sens. Ce recueil des Giunti est
presque aussi rempli de fautes que celui de l'Allacci.
Les ballades et les _canzoni_ du même poëte, n'ont rien de remarquable
que cette surabondance de vers et de rimes, vides d'idées, qui n'a été
que trop commune même dans de meilleurs temps, mais qui est plus
fatigante dans les poëtes de cette première époque, parce qu'ils ne
savaient point encore la déguiser par l'harmonie des vers et par les
grâces du langage.
En finissant cette revue des premiers essais de poésie italienne, on ne
peut se dispenser de faire une réflexion. C'était beaucoup sans doute
que d'avoir enfin consacré par la poésie cette langue vulgaire qui
jusque-là ne servait qu'à l'usage du peuple, d'avoir abandonné aux
écoles, aux tribunaux et aux chancelleries le latin dégénéré qui y était
encore admis, et d'avoir, dès le treizième siècle, plié l'idiome
naissant à ces formes gracieuses qui devaient nécessairement le
perfectionner et le polir; mais quel dommage que, dans ces essais, un
peuple si sensible, et en général si susceptible d'affections vives et
de passions fortes, environné d'une nature si riche et placé sous un
ciel si beau, n'ait pas songé a célébrer les objets réels, les
mouvements et les vicissitudes de ces affections et de ces passions; à
peindre ce beau ciel, cette riche nature; et, si ce n'est dans des
descriptions suivies, à s'en servir au moins dans des comparaisons et
dans les autres ornements du style poétique et figuré.
Les Arabes, malgré le désordre de leur imagination déréglée, au milieu
de leurs rêveries et de leurs contes extravagants, eurent de la passion
et de la vérité; ils peignirent admirablement les objets naturels, et
racontèrent de la manière la plus vraie et la plus animée, ou les
grandes actions ou les moindres faits. Les Provençaux eurent à peu près
les mêmes qualités, autant du moins que le leur permettaient des moeurs
moins simples et moins grandes à-la-fois, une langue moins riche et
encore inculte, une galanterie plus rafinée. Ils chantèrent les exploits
guerriers, les aventures d'amour, les plaisirs de la vie. Ils furent
louangeurs adroits, satiriques mordants, conteurs licencieux, mais
pleins de sel et de vérité. Les premiers poëtes siciliens et italiens ne
furent rien de tout cela. Un seul sujet les occupe, c'est l'amour, non
tel que l'inspire la nature, mais tel qu'il était devenu dans les
froides extâses des chevaliers, passionnés pour des beautés imaginaires,
et dans les galantes futilités des cours d'amour. Chanter est une tâche
qu'ils remplissent; toujours force leur est de chanter, c'est leur dame
qui l'exige, ou c'est l'amour qui l'ordonne, et ils doivent dire
prolixement et en _canzoni_ bien longues et bien traînantes, ou en
sonnets rafinés et souvent obscurs, les incomparables beautés de la dame
et leur intolérable martyre. De temps en temps, ils laissent échapper
quelques expressions naïves, qui portent avec elles un certain charme;
mais le plus souvent, ce sont des ravissements ou des plaintes à ne
point finir, et des recherches amoureuses et platoniques à dégoûter de
Platon et de l'amour. Ils ont sous les yeux les mers et les volcans, une
végétation abondante et variée, les majestueux et mélancoliques débris
de l'antiquité, l'éclat d'un jour brûlant, des nuits fraîches et
magnifiques: leur siècle est fécond en guerres, en révolutions, en faits
d'armes; les moeurs de leur temps provoquent les traits de la satire; et
ils chantent comme au milieu d'un désert, ne peignent rien de ce qui
les entoure, ne paraissent rien sentir ni rien voir.
De tous les sujets traités par les Arabes et par les Troubadours ils
n'en choisissent qu'un seul; et dans ce sujet qui appartient à tous les
temps et à tous les hommes, ils n'empruntent de leurs modèles que ces
pointilleries et ces subtilités vagues qu'il aurait fallu leur laisser,
même en imitant tout le reste; ils ne peignent rien de vrai, d'existant;
on ne voit point leur maîtresse, on ne la connaît point: c'est un être
de raison, une sylphide si l'on veut, jamais une femme. On n'entend
point les mots qu'ils se sont dits, les serments qu'ils se sont faits,
leurs querelles, leurs raccommodements, leurs ruptures. On ne les voit
ni attendre rien de réel, ni jouir, ni regretter; et ils trouvent le
moyen de parler sans cesse d'amour, sans les espérances que l'amour
donne, sans transports et sans souvenirs.
Ce fut là, pendant tout un siècle, la seule poésie connue en Italie; le
goût en étant devenu général, ce fut là aussi ce qui donna aux esprits
ce penchant pour l'exagéré, pour le vague et pour le faux, qui s'étendit
jusqu'aux opinions sur les choses et sur les faits, qui corrompit
l'histoire, écarta long-temps de l'étude de la nature, et ne s'attacha
qu'à des questions de mots, à des puérilités et à des riens sonores. À
mesure que la langue et le style se perfectionnaient, l'oreille apprit
à jouir seule, sans que l'esprit fût intéressé par des idées justes et
claires, ni l'âme par des sentiments vrais. Dans la suite, l'esprit et
l'âme eurent aussi leurs jouissances, mais peut-être toujours un peu
subordonnées à celles de l'oreille; et si, du moins en poésie, il y eut
trop souvent dans les plus beaux génies et dans les plus beaux siècles,
quelque chose dont un goût pur et sévère ne peut s'accommoder, quelque
chose d'étranger à ce beau simple et naturel que les anciens seuls ont
connu, et qu'ils nous apprennent à préférer à tout, il faut, pour en
trouver la cause, remonter jusqu'à ces premiers temps, et chercher dans
ces premiers hommes de la poésie italienne la tache originelle dont
leurs descendants ont eu tant de peine à se laver complètement.