_Malay
Que'm fay
Tan gran erguelh dire
De lay
On ay
Mon maior desire_, etc. etc.
Cette strophe est de dix-huit vers; les douze autres vers
sont mesurés et rimés de même.
La troisième strophe a un autre nombre de vers, d'autres
mesures et d'autres rimes; il y a six strophes, sans compter
l'envoi, dont chacune varie de même.
La _sixtine_ est, sans contredit, celle de ces formes provençales qui
était la plus recherchée et la plus difficile. Les strophes y sont
composées de six vers qui ne riment point entre eux, mais qui donnent
aux strophes suivantes des bouts-rimés plutôt que des rimes. Dans la
seconde strophe le mot final ou bout-rimé de chaque vers de la première
se renverse dans l'ordre le plus bizarre et le plus gênant[481]. La
troisième strophe en fait autant à l'égard de la seconde, la quatrième à
l'égard de la troisième, et ainsi jusqu'à la sixième, dans laquelle
toutes les combinaisons des six vers de la première se trouvent
épuisées. Les Italiens adoptèrent avec une sorte de passion cette espèce
de poésie contrainte. Pétrarque l'employa souvent, et l'on trouve dans
son _canzoniere_ plusieurs sixtines qui étonnent par la difficulté
vaincue, mais qui ajoutent peu au plaisir de ses lecteurs et à sa
gloire.
[481] Le mot final du sixième vers de la première strophe est
reporté au premier vers de la seconde; celui du premier vers
l'est au second; celui du cinquième au troisième; celui du
second au quatrième; celui du quatrième au cinquième, et
celui du troisième au sixième et dernier. On peut juger de la
contrainte et de la difficulté de ce singulier retour de
mots, surtout quand le poëte s'étudiait à mettre de la
singularité dans les mots mêmes, comme on le fait dans les
bouts-rimés les plus bizarres, et comme on le faisait assez
ordinairement Arnaud Daniel, qui passe pour l'inventeur de la
sixtine. Voici, pour exemple, la première strophe de l'une de
celle qu'on trouve dans son Recueil:
_Lo ferm voler q'el cor m'intra
Nom pot ges becx escoyssendre ni ongla,
De lausengiers si tot de mal dir s'arma,
Et pos nols aus batre ab ram ni ab verga
Si vals a frau lai on non avrai oncle
Jauzirai joi in verzer o dinz cambra_.
Dans la seconde strophe, les rimes, ou mots servant de
bouts-rimés, se rangent ainsi à la fin des vers;
_cambra
intra
oncle
ongla
verga
arma_.
Dans la troisième, leur renversement produit:
_arma
cambra
verga
intra
ongla
oncle_
Ainsi des autres. Le superfin de toute cette recherche était
que la dame, à qui s'adressait cette sixtine, s'appelait
madame d'Ongle.
On a vu plus haut ce que c'était à peu près que la _ballade_; il y faut
ajouter un entrelacement de rimes et de mesures de vers, qui ne pouvait
avoir d'autre mérite que la difficulté vaincue. Cette difficulté qui
avait piqué les Provençaux, ne rebuta point les Italiens, ni même les
Français, mais ce vers dédaigneux de Molière[482]:
La ballade à mon goût est une chose fade,
fut un arrêt qui la bannit de France, où elle n'a plus osé se remontrer
depuis.
[482] Dans les _Femmes Savantes_.
La _tenson_, espèce de lutte ou de combat poétique, était un dialogue
vif et serré entre deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient
par distiques ou par quatrains, sur des questions d'amour ou de
chevalerie[483]. C'est ce qu'on nommait autrement _jeu-parti_. Ces
combats d'esprit faisaient un des principaux amusements des princes et
des grands dans leurs fêtes et leurs cours plénières. Les poëtes qui
montraient le plus de talent, dont les vers étaient les meilleurs et les
réparties les plus vives, obtenaient des prix, et les recevaient de la
main des dames. Les questions souvent très-recherchées de la
métaphysique d'amour, ainsi traitées devant elles, et sur lesquelles le
prix même qu'elles décernaient était une sorte de jugement, donnèrent
par la suite naissance aux cours d'amour, qui, quoi que l'on en ait
dit[484], sont d'une institution postérieure, sinon à l'existence des
Troubadours, du moins à tout le premier siècle où ils fleurirent[485].
[483] C'est sans doute de ce mot _tenson_ que las Italiens
ont pris leur mot _tenzone_, lutte, dispute, querelle.
[484] Cazeneuve, _De l'Origine des Jeux Floraux_.
[485] C'est-à-dire, au douzième siècle. L'abbé Millot a eu
raison d'être d'un avis contraire à celui de Cazeneuve, sur
la haute antiquité des cours d'amour; mais il va trop loin
(t. I, p. 12), en disant qu'aucun Troubadour n'a parlé de ces
tribunaux de galanterie; d'où il paraît conclure que ces
cours n'existèrent qu'après l'extinction des Troubadours et
de la poésie provençale. Quelque défiance qui soit due aux
assertions de Nostradamus, on peut cependant le croire quand
il cite un livre qui existait de son temps, qu'il avait lu,
et dans lequel il a recueilli beaucoup de faits; c'est celui
du Monge ou Moine des Iles d'Or, écrit, comme on l'a vu plus
haut, dans le quatorzième siècle, et d'après un Recueil
rédigé, dès le douzième, par les ordres du roi d'Arragon et
comte de Provence, Alphonse II. Or, nous trouvons dans
Nostradamus (Vie de Geoffroy Rudel), que le Moine des Iles
d'Or, dans le Catalogue qu'il a fait des poëtes Provençaux,
parle d'un dialogue ou jeu-parti, entre Gérard et Peyronet,
au sujet d'une question d'amour; question qui parut si haute
et si difficile, qu'ils la renvoyèrent aux dames illustres
tenant cour d'amour à Pierre-Feu et à Signa. Il donne même la
liste des dames qui y présidaient, et qui sont toutes connues
pour avoir vécu dans le commencement du treizième siècle,
pendant que les Troubadours florissaient, et au temps même de
leur plus grand éclat. Nostradamus cite cette même cour
d'amour dans la Vie de Guillaume Adhémar et dans celle de
Raimon de Miraval. Dans la Vie de Perceval Doria, il parle
d'une autre cour d'amour, celle des dames de Romanin, qui
était contemporaine de la première. Voyez ces différentes
Vies dans le vieux historien des Troubadours.
C'est aux Arabes, comme nous l'avons dit, qu'ils empruntèrent les
tensons ou combats poétiques, espèces d'assaut d'esprit qui, chez ces
peuples ingénieux, roulaient pour la plupart sur des points délicats de
galanterie ou de philosophie traités avec toutes les recherches de l'art
et toutes les finesses du langage. Trop souvent les Troubadours
s'écartèrent de la route qui leur était tracée, et leurs tensons ne
furent que des luttes de grossièretés et d'injures; mais souvent aussi
ils imitaient la vivacité spirituelle et la délicatesse de leurs
modèles, ou ils les remplaçaient par un ton original de franchise et de
naïveté. Par exemple, Gaucelm propose cette question à un autre
Troubadour nommé Hugues[486]. «J'aime sincèrement une dame qui a un ami
qu'elle ne veut pas quitter. Elle refuse de m'aimer si je ne consens
qu'elle continue de lui donner publiquement des marques d'amour, tandis
que dans le particulier je ferai d'elle tout ce que je voudrai: telle
est la condition qu'elle m'impose». Hugues répond: «Prenez toujours ce
que la jolie dame vous offre, et plus encore quand elle voudra. Avec de
la patience on vient à bout de tout, et c'est ainsi que bien des pauvres
sont devenus riches». Gaucelm n'est pas de cet avis. «J'aime mieux cent
fois, dit-il, n'avoir aucun plaisir et rester sans amour que de donner à
ma Dame la permission extravagante d'avoir un autre amant qui la
possède. Je ne le trouve déjà pas trop bon de son mari; jugez si je le
souffrirais patiemment d'un autre. J'en mourrais de jalousie, et à mon
avis il n'est pas de plus cruel genre de mort.» Hugues insiste. «Celui
qui dispose en secret d'une jolie dame a bien envie de mourir, s'il en
meurt. J'aimerais mieux l'avoir à cette condition que de n'avoir rien du
tout». La dispute continue, et les deux Troubadours conviennent de s'en
rapporter à de belles dames, dont on ignore la décision.
[486] Gaucelm Faidit et Hugues Bacalaria. Voyez, sur le
premier, Millot, t. I, p. 354: il ne fait que nommer le
second en rapportant cette tenson, p. 374. Nostradamus nomme
Gaucelm _Anselme Faydit_, Vie XIV; il ne dit rien de Hugues.
Crescimbeni, son traducteur, appelle comme lui Gaucelm,
_Anselme Faidit_, aussi Vie XIV; il donne de plus une petite
notice sur Hugues, à la fin de sa _Giunta alle Vite de
Provenzali_, sur le mot _Ugo della Baccalaria_. Voyez cette
_Giunta_, p. 220. Je ne cite plus ici les textes provençaux,
parce qu'il ne s'agit plus des formes que ces citations
pouvaient seules faire connaître.
Ces galantes futilités seraient traitées maintenant avec plus de finesse
et de talent qu'elles ne le furent alors; mais les femmes les plus
décidées d'aujourd'hui ne feraient peut-être rien de plus fort ou du
moins de plus franc que la proposition de la dame, et l'on voit qu'au
fond, depuis six ou sept siècles, l'art des vers a fait chez nous
beaucoup plus de progrès que la corruption des moeurs.
Les contes ou _novelles_ ne sont pas en aussi grand nombre dans les
poésies des Troubadours que dans celles des Trouvères, ou anciens poëtes
français, dont on n'a guère publié jusqu'ici que les nombreux et
prolixes fabliaux. Dans les novelles provençales on reconnaît toujours
une imagination galante et poétique, et leurs inventions sont souvent un
mélange des fictions orientales avec les fables chevaleresques d'Europe
et la métaphysique d'amour. Tel est ce conte de Pierre Vidal[487], qui
marchait suivi de ses chevaliers et de leurs écuyers lorsqu'ils
rencontrent un chevalier, beau, grand, vigoureux, équippé et habillé de
la manière la plus brillante, conduisant une dame mille fois plus belle
encore, tous deux montés sur des palafrois richement enharnachés et de
couleurs si variées qu'il n'y avait pas deux de leurs membres ou des
parties de leurs corps qui fussent du même poil et de la même couleur.
Ils étaient suivis d'un écuyer et d'une demoiselle, remarquables par une
parure et une beauté particulières. Une conversation s'engage. Pierre
Vidal invite le beau chevalier et la belle dame à se reposer. La dame,
qui n'aime point les châteaux, préfère un lieu champêtre et agréable,
dans un verger délicieux, près d'une claire fontaine. Là, le chevalier
se fait connaître à lui, sa compagne et sa suite. La dame se nomme
Merci, la demoiselle Pudeur, l'écuyer Loyauté, et lui, qui est l'Amour,
emmène, de la cour du roi de Castille, Merci, Pudeur et Loyauté. Ce
compte n'est pas fini, et c'est dommage; le fragment est fort long,
plein de descriptions riches, d'entretiens et de solutions de questions
d'amour.
[487] Millot, t. II, p. 297.
En voici un[488] dont le commencement, presque anacréontique, n'annonce
guère la fin; cette fin n'est, à proprement parler, dans aucun genre, et
l'extravagance du dénoûment serait remarquée même dans les _Mille et une
Nuits_. Un perroquet arrive de loin pour saluer une dame de la part
d'Antiphanon, fils du roi, et la prier de soulager le mal dont elle le
fait languir. La dame aime trop son mari pour écouter un amant. Le
perroquet plaide la cause de son maître et celle de l'amour aux dépens
du mariage. Il commence à persuader. On lui donne, pour le chevalier qui
l'envoie, un anneau et un cordon tissu d'or, avec de tendres
compliments. Il va rendre compte de son message, encourage l'amant dans
ses espérances, et lui propose de l'introduire auprès de sa maîtresse;
on ne devinerait pas par quel moyen: en mettant le feu au toit du
château. Il retourne vers la dame et lui annonce Antiphanon. Mais
comment le faire entrer? le jardin toujours fermé, des gardes à toutes
les portes. Le perroquet lui fait part de son stratagème, et, ce qu'il y
a de merveilleux, elle consent à l'employer. Il revient à son maître qui
lui fait donner du feu grégeois dans un vase de fer. Le perroquet le
prend dans sa patte, vole à la tour, et y met le feu, près des archives,
en quatre endroits. On crie _au feu_; tout le monde est sur pied pour
l'éteindre. La dame profite de ce désordre pour descendre au jardin,
Antiphanon pour y entrer, et bientôt selon l'expression du poëte, ils
crurent être en paradis. Mais on éteint le feu _à force de vinaigre_. Le
perroquet, qui faisait sentinelle, avertit les deux amans; ils se
quittent, et ce n'est pas sans que la dame, mêlant de la morale à cette
étrange immoralité, ne recommande au chevalier en se jetant à son cou et
le baisant trois fois, de faire les plus belles actions pour l'amour
d'elle. Sans vouloir comparer sans cesse un siècle à l'autre, on
conviendra que dans celui-ci, du moins, les châteaux ne courent pas
autant de risques, et qu'il en coûte moins cher aux maris.
[488] Il est d'Arnauo de Carcassès, troubadour inconnu,
dont on n'a que un seul morceau. Voyez Millot, t. II, p. 390.
On trouve dans une autre novelle[489] l'original d'un conte plaisant de
Boccace, à moins que ce conte, n'ait comme tant d'autres, une origine
orientale, et que Boccace et le Troubadour n'aient puisé dans une source
commune. C'est celui auquel La Fontaine, en l'imitant, a donné pour
titre trois qualités, dont la première procure à un mari le désagrément
d'être _battu_, mais ne l'empêche pas d'être _content_. Il y a cette
différence que ce sont ici des chevaliers et une grande dame, et que
l'histoire est racontée par un jongleur au roi de Castille, Alphonse IX,
au milieu de sa cour. Boccace et La Fontaine ont mieux aimé prendre
leurs acteurs dans la condition commune, sans doute pour qu'on
n'imaginât pas que la chose ne pût arriver que dans une classe qui fait
exception.
[489] L'auteur est Raimond Vidal de Besaudun, que l'abbé
Millot, tom. III, pag. 277, soupçonne être fils de Pierre
Vidal.
Ces contes sont pour la plupart remplis de traits naïfs, agréables et
quelquefois piquants; mais la prolixité les tue; tout y annonce
l'enfance de l'art; tout y respire une licence qui ne blesse pas moins
le goût que la morale, et ce que les auteurs savent le moins, c'est se
borner et finir.
Il y a peut-être encore moins d'art dans leurs _pastourelles_. C'est
presque toujours le poëte qui raconte lui-même que, se promenant seul
dans une campagne fleurie, il a trouvé une jolie bergère qui gardait ses
moutons, ou qui cueillait des fleurs en suivant son troupeau. Ce qu'il
dit à la bergère et ce qu'elle lui répond est tout le sujet de la pièce.
Une simplicité quelquefois assez fine en fait le mérite. Le dialogue
procède de trois en trois vers, ou de deux en deux, ou vers par vers,
comme celui de quelques Eglogues de Théocrite et de Virgile. L'entretien
roule sur l'amour; quelquefois, le poëte se représente fort épris de la
bergère, prêt à céder à la tentation, puis s'arrêtant tout à coup au
souvenir de sa dame à qui il ne veut pas faire une infidélité[490];
quelquefois aussi il succombe, et la bergère ne résiste qu'autant qu'il
faut pour que la _pastourelle_ ait une étendue raisonnable[491]. Il faut
savoir quelque gré aux Troubadours d'avoir entrevu ce genre aimable,
sans connaître les modèles que l'antiquité nous a laissés, et de s'y
être borné à des scènes galantes et naïves. Ni leurs idées ni la langue
elle-même ne s'étendaient beaucoup plus loin.
[490] Pastourelle de Giraut Riquier; Millot, tom. III, p.
333. Il y en a, dans les manuscrits, quatre du même auteur.
[491] Voyez l'article de Jean Estève; Millot, tom. III, p.
379.
Le _sirvente_, _servantèse_ ou _servantois_ était presque le seul genre
qui roulât ordinairement sur d'autres sujets que la galanterie; il était
historique ou satirique. Le poëte y célébrait, ou ses propres exploits,
s'il était chevalier, ou les exploits des chevaliers qui l'admettaient à
leur table, ou les traits de bravoure, de générosité, de vertu qu'il
jugeait dignes de sa muse; ou bien il y reprenait, soit les vices en
général, soit en particulier ceux des ennemis, des rivaux et même des
grands dont il avait à se plaindre. Quelquefois, ce qui produisait des
oppositions et des contrastes, la galanterie se mêlait à la satire,
comme dans ce sirvente, dont chaque strophe commence par un trait
satirique contre Henri II, roi d'Angleterre, à qui Louis-le-Jeune avait
fait lever le siége de Toulouse, et finit par une apostrophe galante à
la maîtresse de l'auteur[492].
[492] Il se nommait Bernard Arnaud de Montcuc, Voyez Millot,
_ub. supr._, p. 97. Les autres auteurs qui ont écrit sur la
poésie provençale n'en parlent pas.
«Quand la nature renaît, et que les rosiers sont en fleur, les méchants
barons s'empressent d'aller à la chasse. Il me prend envie de faire
contre eux un sirvente et de censurer aigrement ces ennemis de toute
vertu et de tout honneur; mais amour répand la gaîté dans mon âme autant
que les beaux jours de mai. Je conserverai ma joie malgré tant de sujets
de tristesse». Il désigne ensuite le preux roi avec sa nombreuse
cavalerie, qui se vante de l'emporter en gloire et en mérite; mais,
dit-il, les Français n'en ont pas peur; et se tournant vers sa dame, il
l'assure qu'il la redoute davantage, et qu'il a une bien autre crainte
de ses rigueurs. «Je fais plus de cas, poursuit-il, d'un coursier sellé
et armé, d'un écu, d'une lance et d'une guerre prochaine, que des airs
hautains d'un prince qui consent à la paix en sacrifiant une partie de
ses droits et de ses terres. Pour vous, beauté que j'adore, vous que
j'aurai ou j'en mourrai, je m'estime plus heureux d'attaquer vos refus
que d'être accepté par une autre. J'aime les archers quand ils lancent
des pierres et renversent des murailles; j'aime l'armée qui s'assemble
et se forme dans la plaine; je voudrais que le roi d'Angleterre se plût
autant à combattre que je me plais, madame, à me retracer l'image de
votre beauté et de votre jeunesse, etc.». Cela est original, il en faut
convenir. Cela était inspiré par le moment, et n'avait de modèle ni
parmi les Arabes, ni parmi les Anciens, dont ce bon Troubadour et ses
confrères ne soupçonnaient pas même l'existence.
Une satire plus originale encore, ou, si l'on veut, plus bizarre, est
celle-ci. Blacas est mort; c'était un baron riche, généreux, brave, et
de plus très-bon Troubadour. Sordel[493], l'un des Italiens les plus
célèbres qui se soient adonnés à la poésie provençale, fait son éloge
funèbre; mais chaque trait de cet éloge est un trait de satire contre
quelque prince. «Ce malheur est si grand, dit-il, qu'il n'y a d'autre
ressource que de prendre le coeur de Blacas pour le donner à manger aux
barons qui en manquent; dès lors ils en auront assez. Que l'empereur de
Rome (Frédéric II) en mange le premier; il en a besoin s'il veut
recouvrer sur les Milanais les pays qu'ils lui ont enlevés en dépit de
ses Allemands.--Après lui en mangera le noble roi de France (Louis IX),
pour reprendre la Castille qu'il perd par sa sottise; mais si sa mère le
sait il n'en mangera point; car il craint en tout de lui déplaire.--Le
roi d'Angleterre (Henri III) en doit manger un bon morceau. Il a peu de
coeur; il en aura beaucoup alors, et reprendra les terres qu'il a
honteusement laissé usurper.--Il faut que le roi de Castille (Ferdinand
III) en mange pour deux; car il a deux royaumes, et n'est pas bon pour
en gouverner un seul; mais s'il en mange, qu'il se cache de sa mère;
elle lui donnerait des coups de bâton.--Je veux qu'après lui en mange le
roi de Navarre (Thibault, comte de Champagne), qui, selon ce que
j'entends dire, valait mieux comte que roi». Ainsi du reste.
[493] Voyez sa vie dans Millot, t. II, p. 79. Sa chanson sur
la mort de Blacas est dans la vie de ce dernier, tom. I, p.
452.
Les sirventes, où la satire ne s'exerçait que sur les moeurs, ont
l'avantage de nous apprendre des usages et des folies de ce temps qui se
rapprochent souvent de ce que l'on voit dans le nôtre. Le trait suivant,
par exemple, nous dit quelle espèce de fard les vieilles femmes
mettaient alors
Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
«Je ne peux souffrir le teint blanc et rouge que les vieilles se font
avec l'onguent d'un oeuf battu qu'elles s'appliquent sur le visage, et du
blanc par-dessus, ce qui les fait paraître éclatantes depuis le front
jusqu'au-dessous de l'aisselle[494]». Ces derniers mots prouvent aussi
que l'habillement des femmes n'était pas plus modeste alors
qu'aujourd'hui, même quand un autre intérêt que celui de la modestie
l'aurait exigé d'elles.
[494] Ce trait est tiré d'un sirvente d'Ogier ou Augier.
Millot, t. I, p. 340.
D'ailleurs on ne voit ici que du blanc, ce qui les aurait fait
ressembler à des spectres; mais elles mettaient aussi beaucoup de rouge,
comme une autre satire nous l'atteste. Elle est d'un certain moine de
Montaudon, poëte satirique par excellence, qui n'épargnait personne dans
ses sirventes, ni les femmes, ni les moines, ni même les
Troubadours[495]. Le tour qu'il prend est vif et ingénieux. Les dames et
les moines paraissent devant Dieu, se disputent entre eux et plaident en
forme. «Tout est perdu, disent les moines; mesdames, vous nous faites
grand tort en nous enlevant les peintures. C'est un péché de vous
peindre si fort et de vous déguiser de la sorte; car jamais l'usage de
la peinture ne fut inventé que pour nous, et vous vous rougissez
tellement que vous effacez les images qu'on suspend dans nos
chapelles.--Les dames répondent: La peinture nous a été donnée bien
avant qu'on inventât les _ex voto_ pour les moines grands et petits. Je
ne vous ôte rien, dit une dame, en peignant les rides qui sont
au-dessous de mes yeux, et en les effaçant de manière à pouvoir traiter
encore avec hauteur ceux qui s'affolent de moi.
[495] Nostradamus n'a point parlé de lui. Voyez Crescimbeni,
_Giunta alle Vite_, pag. 200, et Millot, tom. III, pag. 156.
Dieu dit aux moines: _Si vous le trouvez bon_, je donne vingt ans pour
se peindre aux femmes qui en ont plus de vingt-cinq; soyez plus généreux
que moi, donnez-leur en trente.--Nous n'en ferons rien, répondent les
moines, nous leur en donnerons dix _par complaisance pour vous_; mais
sachez qu'après ce temps nous voulons être sûrs qu'elles nous laisseront
en paix. Alors vinrent Saint-Pierre et Saint-Laurent, qui firent une
bonne et ferme paix entre les parties, l'un et l'autre ayant juré de la
maintenir. Ils retranchèrent cinq ans des vingt, et en ajoutèrent cinq
aux dix. Ainsi fut vidé le procès, et les parties demeurèrent d'accord.
Mais le poëte s'écrie que le serment est violé, que les femmes se
mettent tant de blanc et de vermillon sur le visage, que jamais on n'en
vit plus aux _ex voto_. Il nomme une quantité de drogues dont elles se
servent, la plupart inconnues aujourd'hui. «Elles mêlent, dit-il, avec
du vif-argent du cafera, du tifrigon, de l'angelot, du berruis, et s'en
peignent sans mesure. Elles mêlent avec du lait de jument, des fèves,
nourriture des anciens moines et la seule chose qu'ils demandent, par
droit ou par charité, de sorte qu'il ne leur en reste plus rien[496].
Elles ont encore fait pis que tout cela; elles ont amassé provision de
safran, et l'ont fait tellement enchérir qu'on s'en plaint outre-mer:
mieux vaudrait-il qu'on le mangeât en ragoûts et en sauces que de le
perdre ainsi. Il conviendrait du moins qu'elles prissent les étendards
et les armes des croisés pour aller chercher outre-mer le safran
qu'elles ont tant d'envie d'avoir». On voit par là que l'on tirait le
safran de l'Orient, qu'on s'en servait pour la cuisine, et, ce qu'il est
assez difficile de concevoir, qu'il entrait, même en très-grande
quantité, dans la toilette des dames, avec le blanc, le rouge et encore
d'autres couleurs[497].
[496] L'abbé Millot observe ici très-gravement qu'ils
demandaient alors autre chose que des fèves.
[497] Le moine de Montaudon en voulait au rouge des femmes.
J'ai trouvé un autre dialogue sur le même sujet, entre Dieu
et lui dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale, n°.
7226.
Le même poëte prend un tour à peu près semblable, et qui n'est pas moins
vif, pour se venger apparemment de mauvaises réceptions qui lui avaient
été faites dans quelques provinces, et montrer sa satisfaction du bon
accueil qu'il avait reçu dans d'autres. Il était monté au ciel pour
parler à Saint-Michel, qui l'avait mandé; il entendit Saint-Julien qui
se plaignait à Dieu d'avoir été dépouillé de son fief et de tous ses
droits. Autrefois quiconque voulait avoir bon gîte lui adressait le
matin sa prière; mais avec les méchants seigneurs qui vivent à présent
il ne reçoit plus de prière ni le matin ni le soir. Ils refusent
l'hospitalité à tout le monde, ou laissent partir à jeûn le matin ceux à
qui ils donnent à coucher; il est pourtant encore assez content des
Toulousains, des Carcassonnois, des Albigeois; il n'a ni à se plaindre
ni à se louer de quelques autres; enfin Saint-Julien, patron de
l'hospitalité, distribue la louange ou le blâme selon que le poëte a été
bien ou mal reçu.
Folquet de Lunel[498], poëte très-dévot, fait, _au nom du Père glorieux
qui forma l'homme à son image_, une satire générale des moeurs de tous
les états, depuis l'empereur jusqu'aux aubergistes de village.
«L'empereur, dit-il, exerce des injustices contre les rois, les rois
contre les comtes; les comtes dépouillent les barons, ceux-ci leurs
vassaux et leurs paysans. Les laboureurs, les bergers font à leur tour
d'autres injustices. Les gens de journée ne gagnent point l'argent
qu'ils exigent. Les médecins tuent au lieu de guérir, et ne s'en font
pas moins payer. Les marchands, les artisans sont menteurs et voleurs,
etc.».
[498] Crescimbeni ne parle pas de lui. Voyez Millot, t. II,
p. 138.
Dans une autre satire ou sirvente satirique, Marcabres[499] s'en prend
aux seigneurs, aux barons, à leurs femmes, aux Troubadours, à tout le
monde, à qui il reproche une horrible corruption de moeurs. On y trouve
cette image gigantesque, mais singulière. «Le monde est couvert d'un
gros arbre touffu qui s'est étendu si prodigieusement qu'il embrasse
tout l'Univers. Il a jeté de si profondes racines qu'il est impossible
de l'abattre. Cet arbre est la méchanceté. Pour peu qu'on y touche ceux
qui devraient protéger la vertu jettent les hauts cris. Comtes, rois,
amiraux, princes, sont pendus à cet arbre par le lien de l'avarice, si
fort qu'on ne saurait les détacher».
[499] Nostradamus n'a donné sur ce poète qu'un tissu
d'erreurs; Crescimbeni en corrige quelques-unes dans ses
notes, mais non pas toutes. Voyez Millot, _ub. supr._, p.
250.
Le clergé était alors dans toute sa puissance, et il en abusait. Les
Troubadours ne l'épargnaient pas; quelques uns même lui prodiguaient des
injures violentes et grossières. «Ah! faux clergé, lui dit Bertrand
Carbonel[500], traître, menteur, parjure, voleur, débauché, mécréant, tu
commets chaque jour tant de désordres publics que le monde est dans le
trouble et la confusion. Saint-Pierre n'eut jamais rentes, châteaux ni
domaines; jamais il ne prononça d'excommunications ou d'interdits. Vous
ne faites pas de même, vous qui pour l'or excommuniez sans raison, etc.
Que le Saint-Esprit qui prit chair humaine écoute mes voeux, dit
Guillaume Figuiera[501], et qu'il te brise le bec, Rome; je ne puis
comprendre combien tu es fourbe envers nous et envers les Grecs. Rome,
tu traînes avec toi les aveugles dans le précipice; tu franchis les
bornes que Dieu t'a données, car tu absous les péchés à prix d'argent,
et tu te charges d'un fardeau plus fort qu'il ne t'appartient.......
Dieu te confonde, Rome....! Rome de mauvaises moeurs et de mauvaise foi,
etc.».
[500] Voyez Nostradamus et Crescimbeni, corrigés par Millot, _ub.
supr._, p. 432.
[501] Millot, _ibid._, p. 448. Je rectifie sa traduction, qui n'est
nullement conforme au texte; il en a fallu faire autant de plusieurs
autres passages.
_Lo Sain Esperitz
Que receup cara humana
Entenda mos precs_
_E fraigna tos becs,
Roma; no'm entrecs
Com' es falsa e trafana
Vas nos e va'ls Grecs_.
Pierre Cardinal, l'un des censeurs les plus âpres de moeurs de son
siècle[502], n'a pas épargné les prêtres et les moines dans ses satires.
«Indulgences, pardons, Dieu et le diable, ils mettent, dit-il, tout en
usage. À ceux-là, ils accordent le paradis par leurs pardons; ils
envoyent ceux-ci en enfer par leurs excommunications; ils portent des
coups qu'on ne peut pas parer, et nul ne sait si bien forger des
tromperies qu'ils ne le trompent encore mieux». Et plus loin: «Il n'est
point de vautour qui évente de si loin une charogne que les gens
d'église et les prédicateurs sentent un homme riche. Aussitôt ils en
font leur ami; et quand il lui survient une maladie, ils lui font faire
une donation qui dépouille ses parents.... Vous les voyez sortir tête
levée des mauvais lieux pour aller à l'autel. Rois, empereurs, ducs,
comtes et chevaliers avaient coutume de gouverner les états; les clercs
ont usurpé sur eux cette autorité, soit à force ouverte, soit par leur
hypocrisie et leurs prédications, etc.».
[502] Millot, t. III, p. 236 et suiv.
Mais ce n'était pas seulement sur le clergé que la liberté des
Troubadours s'exerçait; elle n'épargnait pas les objets les plus sacrés;
et dans ce siècle où la religion avait tant d'empire sur les opinions et
si peu sur les moeurs, où elle armait les croyants contre les incrédules,
et même contre les croyants quand l'intérêt temporel de ses chefs le
voulait ainsi, elle n'était guère plus respectée des poëtes dans leurs
vers, que des moines dans leur conduite. C'était pour eux, même dans
leurs poésies amoureuses, un sujet de figures, d'apostrophes ou de
comparaisons comme les autres, et dont ils usaient tout aussi librement.
L'un compare un baiser de sa dame[503] aux plus douces joies du Paradis;
l'autre abandonnerait sans façon sa part de ce lieu de délices pour les
faveurs de la sienne; un troisième[504], si Dieu le laisse jouir de son
amour, croira que le Paradis est privé de liesse et de joie; un autre,
quand il est auprès de sa maîtresse, fait le signe de la croix, tant il
est émerveillé de la voir[505]; un autre encore assure que, s'il obtient
le bonheur qu'il désire, il éprouvera ce que dit la Bible, qu'en bonne
aventure un jour vaut bien cent, allusion très-profane à des paroles du
psalmiste[506]; un autre enfin se croit en amour l'égal des grands et
des rois: ces vaines distinctions de rang disparaissent, dit-il, devant
Dieu, qui ne juge que les coeurs; puis s'adressant à sa dame: «O parfaite
image de la Divinité, que n'imitez-vous votre modèle[507]»! Plusieurs,
lorsqu'ils sont guéris de leur passion pour une femme mariée, ne croient
pouvoir la quitter qu'en se faisant délier de leurs serments par un
prêtre, et le prêtre vient très-sérieusement les dispenser de
l'adultère[508]; d'autres, maltraités par leur dame, font dire des
messes, brûler des cierges et des lampes pour se la rendre
favorable[509].
[503]
_E mi baisa la boqu'els huels amdos
Don mi sembla lo ioy de Paradis_.
BENARD DE VENTADUR.
[504] Arnaud de Marveil:
_Que si m'lais Dieus s'amor iauzir,
Semblaria'm, tan la dezir,
Ab lyeis Paradisus desertz_.
[505] Arnaud Catalans.
[506]
_Dies una in atriis tuis super millia_.
L'auteur de ce trait est Bernard de Ventadour.
[507] Arnaud de Marveil.
[508] Entre autres, Pierre de Barjac. Millot, t. I, p. 122.
[509] Arnaud Daniel, dans Millot, t. II, p. 485. Dans
Nostradamus, cela est plus fort, il entend mille messes par
jour, priant Dieu de pouvoir acquérir la grâce de sa dame; p.
42. Dans le texte provençal, six messes selon quelques
manuscrits, et mille messes selon d'autres.
_Sis {
{messas naug en perferi
Mill {
En art lum de ser e d'oli
Che Dieus me don bon afert_.
Dans des sujets plus graves, l'un[510], regrettant un Troubadour[511]
que la mort vient d'enlever, dit que _Dieu l'a pris pour son usage_. Si
la Vierge aime les gens courtois, ajoute-t-il, qu'_elle prenne
celui-là_. L'autre[512], ayant perdu sa maîtresse, dit qu'il ne prie pas
Dieu de la recevoir dans son Paradis; sans elle, le Paradis lui
paraîtrait mal meublé de courtoisie. Raimond de Castelnau, dans une
satire dirigée principalement contre les moines, dit que «si Dieu sauve,
pour bien manger et avoir des femmes, les moines noirs, les moines
blancs, les templiers, les hospitaliers et les chanoines auront le
Paradis, et que S. Pierre et S. Paul sont bien dupes d'avoir tant
souffert de tourments pour un Paradis qui coûte si peu aux autres[513]».
Dans une pièce dévote consacrée à la Vierge, Peyre, ou Pierre de
Corbian, affirme que tous les chrétiens savent et croient ce que l'ange
lui dit _quand elle reçut par l'oreille Dieu qu'elle enfanta
vierge_[514]. Il compare la merveille de son enfantement à l'action du
soleil, dont la lumière traverse le verre sans le corrompre, comparaison
qui a été répétée par d'autres poëtes, et même, je crois, par des
docteurs. Peyre Cardinal tient un plaidoyer tout prêt pour le jour du
jugement, en cas que Dieu veuille le damner[515]. Il dira à Dieu que
_Dieu a grand tort_ de perdre ce qu'il peut gagner, et de ne pas remplir
son Paradis autant qu'il peut; à saint Pierre, qui en est le portier,
que la porte d'une cour doit être ouverte à tout le monde. Il prouvera
enfin à Dieu, par de bons arguments, qu'il ne doit pas le damner pour
des péchés qu'il n'eût pas commis s'il n'avait pas été au monde; mais il
prie la sainte Vierge d'obtenir qu'il ne soit pas obligé d'en venir là
avec son fils.
[510] Deudes de Prades.
[511] Hugues Brunet; Millot, t. I, p. 315.
[512] Boniface Calvo, _ibid._, t. II, p. 366.
[513] Boniface Calvo, p. 77. Le texte provençal dit;
_Si monge nier vol Dieu que si an sal
Per pro maniar ni per femnas tenir,
Ni monge blanc per boulas amentir,
Ni per erguelh temple ni l'ospital_,
_Ni canonge per prestar a renieu,
Ben tenc per folh sanh Peyre, sanh Andrieu
Que sofriro per Dieu aital turmen,
S'aiquest s'en uen aissi a salvamen_.
[514] Millot, t. III, p. 233.
[515] _ibid._, p. 268.
Un Troubadour qui servait dans une croisade[516], mécontent du tour que
les affaires y avaient pris, s'écrie: «Seigneur Dieu, si vous m'en
croyiez, vous prendriez bien garde à qui vous donneriez les empires, les
royaumes, les châteaux et les tours». Un autre[517], désespéré de la
mort du bon roi saint Louis, si ardent à servir Dieu, maudit les
croisades et le clergé, promoteur de la guerre sainte; il maudit Dieu
lui-même qui pouvait le rendre heureux; il voudrait que les chrétiens se
fissent mahométans, puisque Dieu est pour les infidèles. Dans une tenson
de Peguilain, il propose à Elias, son interlocuteur, cette question à
résoudre. Sa dame lui a permis de passer une nuit avec elle, mais sous
promesse de ne faire que ce qu'elle voudra; il se croit obligé d'être
fidèle à son serment. J'aimerais mieux le rompre, répond Elias; j'en
serais quitte pour aller chercher des pardons en Syrie[518]; trait de
lumière sur l'efficacité morale des pélerinages à la Terre-Sainte, des
indulgences, des pardons et de toutes les superstitions de cette espèce.
Dans une autre tenson entre Granet et Bertrand[519], deux Troubadours
peu célèbres, Granet exhorte Bertrand à renoncer à l'amour et à
travailler au salut de son âme en passant outre-mer, où l'antechrist est
sur le point de détruire ceux qui y sont allés pour convertir les
infidèles. Bertrand répond qu'il est fort aise du succès de
l'antechrist; qu'il est prêt à croire en lui, dans l'espérance qu'il
fléchira en sa faveur le coeur de sa maîtresse. Granet lui reproche
l'indigne voie par laquelle il veut parvenir à son but. Ce bien, lui
dit-il, serait payé trop cher par votre damnation. Tout est légitime
pour sauver ma vie, répond Bertrand; je meurs pour la plus aimable des
femmes, et ayant perdu l'esprit, si je pèche en me jetant dans les bras
de l'antechrist, Dieu doit me le pardonner[520]».
[516] Peyrols d'Auvergne; Millot, t. I, p. 322.
[517] Austan d'Orlach, qui n'est connu que par cette pièce;
Millot, t. II, p. 430.
[518] Millot, t. II, p. 240.
[519] _Ibid._, p. 133.
[520] Millot, t. II, p. 135.
Cette folie des croisades d'outre-mer fut souvent l'objet de leurs
chants, et la croisade barbare contre les malheureux Albigeois, dont ils
voyoient sous leurs yeux les horreurs, fut celui de leurs satires. Ils
ne ménagent ni les guerriers qui massacraient des populations entières
par ordre d'un pontife, ni les inquisiteurs qui livraient aux bûchers ce
que le fer avait épargné, ni les moines, ni le clergé leurs complices,
ni les papes moteurs intéressés et politiques de ce carnage religieux.
La liberté de leurs expressions passe tout ce qu'on s'est permis dans
des siècles à qui l'on fait un grand reproche de n'avoir pas respecté
des superstitions sanguinaires. Mais ces horreurs eurent aussi parmi
eux des apologistes. Il se trouva des Troubadours qui ne rougirent point
de les chanter. Folquet de Marseille fit plus[521], il ne chanta point
la croisade; il la suscita, la soutint, en attisa en quelque sorte les
bûchers et les fureurs. Folquet avait dans sa jeunesse aimé, rimé, mené
une vie errante et adonnée au plaisir, comme les Troubadours ses
confrères. Sa tête ardente avait passé subitement à d'autres extrémités.
Devenu moine de Citeaux, bientôt abbé, et peu de temps après évêque de
Toulouse dès qu'il vit la persécution et la proscription s'élever contre
les Albigeois et contre le comte de Toulouse, il se joignit aux
persécuteurs. Il servit de son influence, de ses conseils, de ses
prédications violentes les croisés et leur chef, le trop fameux comte de
Montfort. Après avoir vaincu par les armes du fanatisme le comte son
seigneur, dans Toulouse même, capitale de ses états, il alla présenter
au pape le fondateur des Dominicains et de l'Inquisition, qu'il établit
solidement dans son diocèse, et qui y a régné si long-temps. Perdigon,
simple Troubadour, élevé par son talent à la dignité de chevalier et à
la fortune[522], le déshonora par la part qu'il prit aux intrigues et
aux violences de Folquet. Il chanta même la défaite et la mort du roi
d'Arragon son bienfaiteur, défenseur du comte Raimond, à la bataille de
Muret[523]. Vers la fin du même siècle, lorsque les bûchers étaient
éteints, l'imagination d'un comte de Foix[524] les rallumait encore, et
en menaçait tous ceux qui se renommeraient de l'Arragon. «Leurs cendres,
disait-il, seront jetées au vent, leurs âmes envoyées en enfer».
[521] Millot, t. I, p. 179 et suiv.
[522] Millot, t. I, p. 428.
[523] En 1213.
[524] Roger Bernard III; Millot, t. II, p. 472.
Mais rien dans tout cela n'est aussi fort et ne peint aussi bien les
fureurs de l'inquisition que ce qu'un naïf inquisiteur fit lui-même, ne
croyant sans doute laisser qu'un monument des victoires de sa
dialectique et des triomphes de la foi. C'est un dominicain nommé
Izarn[525], l'un des suppôts les plus actifs de ce tribunal exécrable,
et chez qui l'on voit avec regret la lyre d'un Troubadour dans les mains
d'un brûleur d'hommes. La pièce qu'il nous a laissée est un monument
précieux[526]; c'est une controverse entre lui et un théologien
albigeois; elle n'a pas moins de huit cents vers alexandrins. Il lui
prouve d'abord très-sérieusement par des passages latins de la Bible que
ce n'est point le diable, mais Dieu qui a créé l'homme; ensuite il le
plaisante à sa manière sur les assemblées de ses prosélytes et sur la
façon dont ils se communiquaient le saint-esprit; puis il reprend ses
argumentations, et pour leur donner plus de force il ajoute en propres
mots: «Si tu refuses de me croire, _voilà le feu qui brûle tes
compagnons tout prêt à te consumer_[527]». Après de nouveaux efforts de
dialectique, il lui dit encore: «_Ou tu seras jeté dans le feu_, ou tu
te rangeras de notre côté, nous qui avons la foi pure avec ses sept
échelons appelés sacrements». De l'explication des dogmes il passe à la
défense du mariage, et supposant que son antagoniste n'est pas sur ce
point de l'avis de Dieu et de Saint-Paul: «On apprête le feu, dit-il, et
la poix et les tourments où tu dois passer[528]..... Avant que je te
donne ton congé, dit-il encore, et que je te laisse entrer dans le
feu[529], je veux disputer avec toi sur la résurrection au jugement
dernier. Tu n'y crois pas; cependant rien n'est plus certain». Et c'est
en effet avec le ton de la certitude qu'il lui donne pour preuve ce que
les incrédules présentent comme objection. «Si la tête d'un homme était
outre-mer, un de ses pieds à Alexandrie, l'autre au mont Calvaire, une
main en France et l'autre à Haut-Vilar[530], que le corps fût en
Espagne, où on l'eût fait porter, qu'il fût brûlé et mis en cendres, et
qu'on pût le jeter au vent, il faut qu'au jour du jugement tout se
rassemble et reprenne la forme qu'il avait au baptême; la preuve en est
dans le livre de Job, etc.». Il ne cesse de lui répéter le plus fort de
ses arguments, celui du feu. «Hérétique, lui dit-il, avant que le feu te
saisisse et que tu sentes la flamme, puisque notre croyance est
meilleure que la tienne, je voudrais bien que tu me dises pour quelle
raison tu nies notre baptême[531]....» Enfin, pour péroraison, avant que
le pauvre hérétique réponde, il lui montre le feu qui s'allume[532]
«Ecoute, ajoute-t-il le cor va déjà par la ville, le peuple s'assemble
pour voir la justice qui va se faire et comment tu vas être brûlé». Ce
ne sont plus ici des forfaits imputés à l'inquisition naissante que l'on
ose nier et dont on essaie de la défendre, c'est l'inquisition elle-même
qui nous apparaît en personne, qui proclame, en chantant, ses triomphes,
et qui prononce, avec le sourire du tigre, ses épouvantables arrêts.
[525] Ni Nostradamus, ni Crescimbeni n'ont parlé de cet
inquisiteur poëte. Voyez Millot, t. II, p. 42 et suiv.
[526] Ce poëme est à la Bibliothèque impériale, dans un
manuscrit provençal du fond de d'Urfé; il est intitulé: _Aiso
fon las novas del Heretic_. En voici les premiers vers:
_Diguas me tu heretic, parl'ap me un petit,
Que tu non parlaras gaire que iat sia grazit,
Si per forsa n'ot ve, segon c'avenz auzit.
Segon lo mieu veiaire ben as Dieu escarnit
Tan fe e ton baptisme renegat e guerpit_
_Car crezes que Diables t'a format e bastit
E tan mal a obrat e tan mal a ordit
Pot dar salvatios falsamen as mentit.
Veramen fetz Dieu home et el l'a establit
E'l formet de sas mas aisi com es escrit_:
Manus tuoe fecerunt me et plasmaverunt me.
[527]
_E s'aquest no vols creyre vec t'el foc arzirat
Que art tos companhos.........,
Si cauziras el foc o remanras ab nos
C'avem la fe novela ab los sept escalos
Que son ditz sacramens los cals mostra razos
Que devem creyre tug a salvamen de nos_.
[528]
_E tu malvat her'tic iest tant desconoissens
Que nulla re qui es mostr' per tant de bos guirens,
Con es de Dieu e san Paul non iest obédiens,
Nit' pot entrar en cor ni passar per las dens
Per qu'el foc s'aparelha e la peis el turmens
Per on deu espassar_..........
[529]
_Ans que ti don comiat nit' lais el foc intrar
De resurrectio vuelh ab tu disputar......
.........................................
Si la testa de l'hom era lai otramar.
L'us pos en Alissandria, l'autr'eg Monti-Calvar,
La una ma en Fransa, l'autra en Autvilar,
El cors fos en Espanha que si fos fag portar,
Que fos ars e fos cenres c'om to poques ventar
Lo dia del judizi coven apparelhar
En eissa quela forma que fon al bateiar.
En la sant escriptura o podes a trobar:
Job_, etc.
[530] Millot, qui ne fait ici, comme à son ordinaire, que
copier la traduction de Sainte-Palaye, traduction que l'on
est souvent obligé de rectifier quand on la rapproche du
texte, met après ce mot _Haut-Vilar_ (lieu inconnu); et en
effet il serait difficile de deviner ce que veut dire ce
_Aut-Vilar_, opposé à la France: mais on peut très-bien se
passer de le savoir.
[531]
_Heretic, be volria ans qu'el foc te prezes,
Ni sentisses la flamma, fin est mieg nostre cres,
Que diguas lo veiaire per cal razo descies
Lo nostre baptisti li que bos essanct es_.
[532]
_Si ara not confessas, lo foc es alucatz,
El corn va per la vil al pobl' es amassatz
Per vezer la justizia, c'adès seras crematz_.
À ne considérer les Troubadours que sous le point de vue littéraire, et
plus particulièrement sous celui qui nous a conduits à parler d'eux, on
voit dans leurs poésies des traces de l'imitation des poésies arabes et
le modèle des premières formes qu'eut en naissant la poésie moderne. Un
grand nombre de chansons et de sirventes commencent par des descriptions
du printemps ou des comparaisons tirées des fleurs, de la verdure, du
chant des oiseaux, du cours des ruisseaux, de la fraîcheur des
fontaines. Tout cela est oriental, ainsi que l'emploi assez fréquent du
rossignol dans des descriptions poétiques ou dans des messages d'amour.
C'est aussi dans leurs chansons que se trouvent pour la première fois
ces recherches de pensées et d'images galantes inconnues aux poëtes
anciens. C'est là qu'on entend un amant dire, en parlant des yeux de sa
dame: «Un doux regard qu'ils me lancèrent à la dérobée fraya le chemin à
l'amour pour passer à travers mes yeux au fond de mon coeur». C'est là
qu'un autre amant dit que ses yeux ont vaincu son coeur, et que son coeur
l'a vaincu lui-même[533]; que ses yeux en meurent, et que lui et son
coeur en meurent aussi; car ses yeux le font mourir de tristesse, d'envie
et de souffrance; ils meurent eux-mêmes de douleur et son coeur de
désir[534] qu'un autre enfin assure que la main de sa dame, qu'il vit
quand elle ôta son gant, lui enleva le coeur, et que ce gant a rompu la
serrure dont il avait fermé son coeur contre l'amour[535].
[533] Hugues de Saint-Cyr; Millot, t. II, p. 178.
[534] Millot s'en est tenu à la première phrase, et a
dissimulé le reste; le manuscrit provençal porte
littéralement:
_Gent an sauput mey huelh uenser mon cor
E'l cor a uensut me_.
..........................................
_Moron miey huelh, el ieu e'l cor en mor_.
..........................................
_Que'm fan mos huelhs qu'aissy'm uolon aucire
De pessamen, d'enuey e de cossir,
E'ls huelhs de dol e mon cor de dezir_.
[535] Aimery de Belenvei; Millot, t. II, p. 334.
Ailleurs, il s'élève une dispute entre le coeur d'un poëte et sa raison
au sujet des plaintes que font les amants contre les dames, et chacun
défend sa cause avec toutes les ressources de l'esprit. L'amour qui fait
veiller en dormant, qui peut brûler dans l'eau, noyer dans le feu, lier
sans chaîne, blesser sans faire de plaie; tout cela est littéralement
dans des chansons de Troubadours[536]. Quand nous retrouverons par la
suite ces sortes de subtilités dans les meilleurs poëtes italiens, nous
n'aurons donc pas de peine à en reconnaître la source. Elle découle
originairement de la poésie des Arabes, qui en est remplie. Les
Provençaux en les prenant pour modèles n'avaient ni le goût formé ni les
exemples d'un meilleur style qui auraient pu les en garantir, et quand
ils portèrent cette contagion en Italie, rien ne pouvait non plus y en
arrêter les progrès.
[536] Dans une pièce de Pierre Vidal.