CHAPITRE V.[388]

_Des Troubadours provençaux, et de leur influence sur la renaissance des

lettres en Italie_.

[388] Ce chapitre a été considérablement augmenté; il est ici double

de ce qu'il était quand je le lus à l'Athénée de Paris, et j'ai dû

le partager en deux sections. L'obligation où j'ai été, pour un

autre travail, de recourir aux sources et aux manuscrits provençaux,

m'a engagé à lui donner cette étendue, et m'en a fourni les moyens.

SECTION Ire.

_Historiens des Troubadours; origine et révolutions de leur poésie;

naissance de la rime; Troubadours de tous les rangs; leurs aventures;

leur célébrité; décadence et courte durée de la poésie des Troubadours_.

La plus ancienne histoire des Troubadours qui ait été écrite en

français, est celle de Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, procureur au

parlement de Provence, frère du célèbre médecin et astrologue Michel

Nostradamus, et oncle de César Nostradamus, auteur d'une histoire de

Provence, où il a fondu tout ce que cet oncle avait inséré dans ses

Vies des Poëtes provençaux[389]. Jean Nostradamus les publia la seconde

année du règne de Henri III[390]; c'est plutôt un roman qu'une histoire.

L'auteur y a rassemblé sans discernement, et sans le plus léger esprit

de critique, les récits les plus fabuleux et souvent les plus

contradictoires, sans égard pour la chronologie, et sans respect pour la

vraisemblance. Il invoque cependant un garant de ce qu'il raconte: c'est

l'ouvrage d'un bon religieux connu dans la littérature provençale, sous

le nom de Monge, ou moine des Isles-d'Or. Ce moine, qui florissait vers

la fin du quatorzième siècle, était de l'ancienne et noble famille

génoise des Cibo. L'amour de l'étude l'engagea, dès sa jeunesse, à

entrer dans le monastère de Saint-Honorat, sur les côtes de Provence,

dans l'une des deux îles de Lerins[391]. Son savoir et ses talents le

firent mettre à la tête de la bibliothèque du couvent, autrefois remplie

des livres les plus précieux et les plus rares, mais qui avait été

bouleversée et dilapidée pendant les guerres de Provence. Il parvint en

peu de temps à y remettre l'ordre, et même à y rétablir les manuscrits

qui en avaient été distraits.

[389] Cette Histoire fut imprimée en 1614, en un gros vol.

in-fol.

[390] Lyon, 1575, petit in-8°.

[391] L'autre est l'île de Sainte-Marguerite.

L'un des plus curieux qu'il y trouva était un recueil qu'Alphonse II,

roi d'Aragon et comte de Provence[392], avait autrefois fait rédiger par

un autre moine de ce couvent nommé Hermentère. L'orgueil avait présidé à

la première partie de ce recueil: elle contenait les titres, les

alliances et les armoiries de toutes les nobles et illustres familles de

Provence, d'Aragon, d'Italie et de France; les goûts poétiques de ce roi

troubadour avaient fait réunir dans la seconde les oeuvres des meilleurs

poëtes provençaux, avec un abrégé de leurs vies. Le moine des Isles-d'Or

possédait entre autres talents celui d'écrire, dessiner, et enluminer

avec une grande perfection. Son ordre avait, aux îles d'Hières, un

hermitage et une petite église qu'on lui donna à desservir. Il s'y

retirait pendant quelques jours, au printemps et à l'automne, avec un

autre religieux qui avait les mêmes goûts que lui, «pour ouïr, dit

l'auteur de sa vie, le doux et plaisant murmure des petits ruisseaux et

fontaines, le chant des oiseaux; contemplant la diversité de leurs

plumages, et les petits animaux tous différents de ceux de la mer, les

contrefaisant au naturel».

[392] Mort en 1196.

Il peignit ainsi un recueil considérable d'oiseaux, d'animaux, de

paysages, et de vues des côtes délicieuses de ces îles, que l'on trouva

parmi ses livres après sa mort[393]; mais il prit un soin particulier

de copier et d'embellir, de tous les ornements de son art, les poésies

et les vies des poëtes provençaux qu'il avait trouvées dans le recueil

d'Hermentère. Il en épura le texte qui était fort corrompu. Les vies

étaient écrites en rouge, et les poésies en noir, sur parchemin, le tout

orné de figures enluminées en or, rouge et azur, selon le luxe de ce

temps-là. Il envoya une de ces copies à Louis II, père du fameux René,

roi de Naples, de Sicile, et comte de Provence. La cour provençale fut

enchantée de cet ouvrage, et plusieurs gentilshommes, qui conservaient

du goût pour leur ancienne poésie, obtinrent la permission de le faire

copier dans la même forme et avec les mêmes ornements.

[393] Il mourut en 1408.

Il est vraisemblable que ce sont ces élégantes copies, faites d'après

celle du moine des Isles-d'Or, qui se répandirent ensuite à Naples et en

Sicile, et dans le reste de l'Italie. Crescimbeni croit[394] que c'est

l'original même, écrit de la main du moine des Isles-d'Or, qui se

trouvait dans la bibliothèque Vaticane sous le N°. 3204. Mais ce

manuscrit avait appartenu à Pétrarque, ensuite au cardinal Bembo, et est

enrichi de quelques notes de ces deux hommes célèbres. Or, on sait que

Pétrarque mourut en 1374, et le moine des Isles-d'Or ne fleurit, selon

Crescimbeni lui-même[395], que plusieurs années après. Quoi qu'il en

soit, ce manuscrit était, dans la bibliothèque du Vatican, le monument

le plus curieux de l'ancienne poésie provençale[396]. On en était si

jaloux à Rome, que les pères Mabillon et Montfaucon n'avaient pu en

obtenir la communication, et qu'il fallut un bref spécial du pape pour

l'accorder à M. de Sainte-Palaye. Il est maintenant déposé à notre

Bibliothèque impériale[397], et ce n'est pas un des fruits les moins

précieux que nous ait procurés la victoire.

[394] T. II, p. 162, note 2.

[395] _Ibid._, note 1.

[396] Les Vies des Troubadours et les titres y sont de même

écrits en rouge, les poésies en noir; les lettres initiales

des pièces et de chaque couplet historiées et enluminées, et

le portrait en pied de chaque Troubadour peint sur un fond

d'or en couleurs vives et bien conservées.

[397] Sous le même numéro que dans la Vaticane.

Depuis le seizième siècle, on avait cessé en France de s'occuper des

Troubadours. Un savant qu'on pourrait dire tout Français, ce même

Sainte-Palaye que je viens de nommer, en fit dans le dernier siècle

l'objet constant de ses recherches, de ses voyages, de ses travaux. Tout

ce qui restait d'eux, disséminé dans les bibliothèques de France et

d'Italie, fut rassemblé dans ses immenses recueils, expliqué par des

notes, par des dissertations sur leur langage, par des glossaires, des

tables raisonnées, et des vies de tous les poëtes provençaux. Mais tout

restait enseveli dans vingt-cinq volumes in-folio de manuscrits[398] qui

n'avaient pu voir le jour. L'abbé Millot rendit aux lettres le service

d'en publier un extrait. Son Histoire littéraire des Troubadours[399],

quoique très-imparfaite, peut donner cependant une idée générale de

cette littérature singulière.

[398] Les pièces provençales seules, avec leurs variantes,

remplissent quinze volumes; huit autres sont remplis

d'extraits, de traductions, etc.

[399] Trois vol. in-12, Paris, 1774.

Avant eux, et presque au commencement du dix-huitième siècle,

Crescimbeni avait donné en italien, dans le second volume de son

Histoire de la Poésie vulgaire, une traduction de l'ouvrage de

Nostradamus, avec des notes et des additions considérables tirées de

divers manuscrits[400]. Ces secours seraient insuffisants pour qui

voudrait donner une histoire complète des Troubadours: il lui faudrait

s'enfoncer de nouveau dans les manuscrits originaux et dans la

volumineuse collection de Sainte-Palaye. Mais pour le but que je me

propose, c'est-à-dire, pour faire connaître le génie de la poésie

provençale, ses différentes formes, et surtout son influence sur les

premiers essais de la poésie italienne, c'est assez d'avoir sous les

yeux les Vies de Nostradamus; quoiqu'il faille y avoir peu de foi, la

traduction, ou plutôt les notes et les additions de Crescimbeni,

l'Histoire de l'abbé Millot, et seulement quelques uns des meilleurs

manuscrits.

[400] Ce second volume de l'_Istoria della volgar poesia_ de

_Giovan Mario Crescimbeni_, parut en 1710; le premier avait

paru dès 1698. On avait déjà une traduction italienne des

_Vies de Nostradamus_, par Giovan. Giudice, imprimée à Lyon

la même année que l'ouvrage original, 1575, mais si mal

écrite et si remplie de fautes, ajoutées à celles de l'auteur

français, qu'elle ne pouvait être d'aucun usage. _Voyez_ la

préface de Crescimbeni.

Il est inutile de répéter tout ce qu'ont écrit nos antiquaires sur

l'origine de la langue romance ou romane[401]. Formée des combinaisons

de la langue latique avec divers dialectes du celtique, elle était

devenue celle de toute la Gaule. On fait remonter jusqu'à Hugues Capet

sa séparation en plusieurs espèces de langage _roman_. Les seigneurs,

les hauts barons qui l'avaient aidé à monter sur le trône, étaient

presque aussi puissants que lui. Chacun d'eux resta dans sa seigneurie,

ou si l'on veut dans ses états, les uns au nord de la France, où se

forma le _roman_ wallon; les autres au midi, où naquit le _roman_

provençal; tandis qu'au centre, où Hugues Capet avait un petit royaume,

que sa politique et celle de ses descendants trouvèrent bientôt le moyen

d'agrandir, le _roman_, proprement dit, par des combinaisons nouvelles,

devenait peu à peu le français[402]. Le roman provençal, qui se parlait

dans tout le midi de la France, déjà enrichi d'un grand nombre de mots

grecs, anciennement apportés par les Phocéens, ne tarda pas à s'enrichir

encore par le commerce de ces provinces avec l'Orient, avec l'Italie,

surtout avec l'Espagne, où l'on commençait aussi à cultiver une langue

nationale, et avec les Arabes ou Sarrazins qui y faisaient fleurir les

arts du luxe, les sciences et les lettres.

[401] Nous devons à M. Roquefort, jeune homme très-instruit

dans nos antiquités littéraires, un bon Glossaire de la

Langue romane (Paris, 1808, deux forts volumes in-8°.)

ouvrage qu'il se propose encore d'améliorer.

[402] Fauchet, _de l'Origine de la Langue et Poésie

françaises_, liv. I, ch. 4.

Lorsqu'au onzième siècle[403], plusieurs seigneurs français, appelés par

le roi de Castille, Alphonse VI, qui avait épousé une Française[404],

l'eurent aidé à faire la guerre aux Maures et à leur reprendre

Tolède[405], un grand nombre de Français, Gascons, Languedociens,

Provençaux, s'établirent en Espagne. Alphonse y appela des moines

français, qui fondèrent un monastère auprès de Tolède. Bernard,

archevêque de cette métropole, fut nommé primat d'Espagne et de cette

partie des Gaules. Il tint en cette qualité à Toulouse un concile

d'évêques français; enfin il s'établit entre l'Espagne et la France

méridionale des communications de toute espèce. Or, les Arabes vaincus

dans Tolède n'en étaient point sortis; ils y étaient restés soumis à la

domination espagnole. Les écoles célèbres qu'ils y avaient fondées

continuaient de fleurir; leurs coutumes, leurs moeurs nationales s'y

conservaient; la poésie, le chant, était de l'essence de ces moeurs; et

les Espagnols et les Français provençaux qui s'y établirent, purent

également profiter, sous ce rapport, de leur commerce avec eux. En

effet, c'est à cette époque que remontent peut-être les premiers essais

poétiques de l'Espagne, et que remontent sûrement les premiers chants de

nos Troubadours. Mais la destinée de ces deux poésies nées de la même

source, fut très-différente. Ces antiques productions des muses

castillanes, si elles furent différentes de celles mêmes des

Troubadours[406], restèrent tout-à-fait inconnues; tandis que la poésie

provençale remplissait de ses productions ou de sa renommée toute

l'Europe, et prenait chez les autres nations un tel empire, qu'un savant

espagnol n'hésite pas à la regarder comme la mère de la poésie, et même

de toute la littérature moderne[407]. Il est vrai qu'il ajoute que cette

langue et cette poésie provençales, mères et maîtresses des langues et

de la poésie modernes, sont originairement espagnoles; et il serait

aussi injuste de lui faire un crime de ce mouvement d'orgueil national,

que difficile de lui contester les faits dont il s'appuie. Mais pour

être tout-à-fait juste, il faut remonter un degré plus haut, et

reconnaître dans la poésie arabe la mère et la maîtresse commune de

l'espagnole et de la provençale.

[403] Andrès, _Orig. Progr. e St. at. d'ogni Lett._, t. I, c.

II.

[404] Constance, fille de Robert Ier, duc de Bourgogne.

[405] Le 25 mai 1085. Ce n'est donc pas au milieu du onzième

siècle, comme le dit Andrès, mais vers la fin.

[406] «Les Espagnols, dit l'estimable auteur de l'_Essai sur

la Littérature Espagnole_ (Paris, 1810, in-8°.), se

glorifient d'avoir eu parmi eux des Troubadours, dès les

douzième et treizième siècles. Raymon Vidal et Guillaume de

Berguedan, tous les deux Catalans, étaient des Troubadours,

ainsi que Nun (c'est-à-dire Hugues) de Mataplana». Mais ces

trois poëtes, dont nous avons les chansons, écrivirent en

langue provençale; et il paraît prouvé par le recueil même

intitulé _Poësias antiguas_, imprimé à Madrid, 4 vol. in-8°.,

que les poésies espagnoles les plus anciennes sont du

quatorzième siècle.

[407] Andrès, _ub. supr._

On aperçoit dans la poésie des Troubadours les traces de cette

filiation, et l'on n'y voit aucuns vestiges de la poésie grecque ou

latine. La rime, l'un des caractères qui distinguent le plus la poésie

moderne de l'ancienne, paraît nous être venue des Arabes par les

Provençaux. Deux savants Français, Huet et Massieu[408], le Quadrio

chez les Italiens[409], et une foule d'autres auteurs l'ont reconnu. Ce

n'est pas que cette opinion n'ait eu des contradicteurs, parmi lesquels

Lévêque de la Ravaillière, la Borde, et l'abbé le Boeuf, peuvent faire

autorité. Les uns attribuent l'invention de la rime aux Goths; d'autres

aux Scandinaves; quelques uns veulent qu'elle soit venue des vers latins

rimés, et de ceux qu'on appelle léonins. Il sera toujours difficile de

juger définitivement la question. Voici, en attendant, à ce qu'il me

semble, les faits essentiels qui peuvent l'éclairer.

[408] L'un dans sa lettre à Segrais, _sur l'origine des

Romans_; l'autre dans son _Histoire de la Poésie française_,

ouvrage agréable, mais de peu de fonds, et dont j'avoue qu'on

ne peut s'appuyer que faiblement.

[409] _Stor. e rag. d'ogni Poes._, t. VI, lib. II, p. 299.

L'on ne remarque rien dans l'ancienne poésie des Grecs, qui indique en

eux du goût pour la consonnance de plusieurs mots dans le même vers, ou

de plusieurs vers entre eux; si ce n'est peut-être dans quelques pièces

de l'anthologie où cela peut avoir été un pur effet du hasard. Il n'en

est pas ainsi des Latins. Les fragments de leurs plus anciens poëtes ont

de ces consonnances si marquées, qu'elles auraient été des défauts

insupportables si elles n'eussent pas été regardées comme des beautés.

Cicéron, dans sa première Tusculane, cite deux passages du vieil Ennius,

chacun de trois vers: les vers du premier finissent par trois verbes

terminés en _escere_[410]; ceux du second, par trois verbes terminés en

_ari_[411]. Ce ne peut avoir été une distraction du poëte; et s'il y mit

de l'intention, il regardait donc cette consonnance comme un moyen de

plaire ou de produire un effet quelconque. Dans les poëtes du meilleur

temps, on trouve des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin,

ou deux vers de suite dont les derniers mots ont le même son. La

consonnance entre le milieu et la fin est surtout très-fréquente dans le

petit vers élégiaque. Il suffit, pour en trouver, d'ouvrir presque au

hasard Tibulle, Properce ou Ovide. Il est impossible que des poëtes si

soignés aient eu cette négligence ou cette affectation, si ce n'était

pas une beauté.

À mesure qu'on s'éloigna des bons siècles, la cadence des vers latins

devint moins régulière, les règles de la quantité furent moins

observées, et dans le moyen âge les vers rhythmiques, où l'on n'avait

égard qu'au nombre des syllabes et non point à leur durée, prirent

presque entièrement la place des vers métriques. Les consonnances y

devinrent alors plus fréquentes, comme si leur effet, facile à saisir,

eût tenu lieu, pour des oreilles moins délicates, des combinaisons

harmonieuses et souvent imitatives du mètre. On écrivit des poëmes

entiers en vers qu'on appelle _léonins_, dont le milieu était toujours

en consonnance avec la fin. On a prétendu que ce nom de léonins leur

vint d'un certain Léon, Parisien, moine de St.-Victor, qui les inventa

et en fit un grand usage au douzième siècle; mais les exemples de ces

sortes de compositions rimées datent de beaucoup plus haut, et Léon ne

peut avoir eu tout au plus que la gloire de perfectionner cette

invention.

[410]

_Coelum nitescere, arbores frondescere,

Vites loetificoe pampinis pubescere,

Rami baccarum ubertate incurvescere_, etc.

[411]

_Hoec omnia vidi inflammari,

Priamo vi vitam evitari,

Jovis aram sanguine turpari_.

Fauchet fait remonter l'usage de la rime jusqu'à la langue thioise ou

théotisque, qui est la source de la nôtre. Il rapporte[412] un long

passage d'Ottfrid, moine de Wissembourg, écrivain du neuvième siècle,

qui avait traduit en vers thiois les évangiles. Cet Ottfrid dit, dans le

prologue latin de sa traduction, que la langue thioise affecte

continuellement la figure _omoioteleuton_, c'est-à-dire, finissant de

même; et que dans ces sortes de compositions les mots cherchent toujours

une consonnance agréable. Plus loin, le même Fauchet dit[413] que la

rime est peut-être une invention des peuples septentrionaux; que c'est

depuis leur descente en Italie, pour détruire l'empire romain, que la

rime a eu cours et a été reçue tant dans les hymnes de l'église, que

dans les chansons et autres compositions amoureuses; et il attribue

cette invention à ce que la quantité des syllabes étant alors ignorée,

et la langue corrompue par la mauvaise prononciation de tant de

barbares, _la consonnance leur toucha plus les oreilles_. Les Germains

et les Francs écrivaient leurs guerres et leurs victoires en rhytmes ou

rimes: Charlemagne ordonna d'en faire un recueil: Eginhart nous apprend

qu'il se plaisait singulièrement à les entendre, et ce n'étaient pour la

plupart que des vers thiois ou théotisques rimés. Enfin, quatre vers que

Fauchet cite de la préface de cette traduction d'Ottfrid dont il a

parlé, sont en langue thioise et rimés deux à deux[414].

[412] _De la Langue et Poésie françaises_, liv. I, c. 3.

[413] _Ibid._, c. 7.

[414] _De la Langue et Poésie françaises_. Cette traduction

se trouve dans _Thesaurus antiquitatum Teutonicarum_, avec

beaucoup d'autres poésies latines du neuvième siècle, toutes

rimées. Voici les quatre vers cités par Fauchet:

Nu vuill ih scriban unser heil

Evangeliono deil,

So vuir nu hiar Bigunnun

In frankisga zungun;

c'est-à-dire, selon Fauchet:

Je veux maintenant écrire notre salut,

Qui consiste dans l'évangile;

Ce que nous avons commencé

En langage français.

Pasquier[415] cite cette même préface de la traduction thioise des

évangiles, dans un passage de _Beatus Rhenanus_, savant du seizième

siècle[416]. Ce passage en contient même un plus grand nombre de vers,

tous rimés de deux en deux[417]. Pasquier en conclut aussi que la rime

était dès lors connue en Germanie, d'où elle passa en France.

[415] _Recherches de la France_, liv. VII, c. 3.

[416] C'est un passage de son histoire de Germanie, _Res.

Germanicoe_, imprimée en 1693.

[417] Pasquier les traduit tous mot à mot; selon lui, les

quatre premiers sont littéralement ainsi:

Ores veux-je écrire notre salut.

De l'évangile partie,

Que nous ici commençons

En françoise langue.

Muratori[418] cite un rhythme de S. Colomban, qui date du sixième

siècle, et qui procède par distiques rimés; un autre de S. Boniface, en

petits vers, aussi rimés de deux en deux; plusieurs autres, tirés d'un

vieil antiphonaire du septième ou huitième siècle; et enfin un grand

nombre d'exemples tirés d'anciennes inscriptions, épitaphes et autres

monuments du moyen âge, tous antérieurs de plusieurs siècles à celui de

Léon. Ces exemples deviennent plus fréquents à mesure qu'on approche du

douzième siècle. C'est alors que l'usage de ces rimes, tant du milieu du

vers avec la fin que des deux vers entre eux, devient presque général.

On ne voit presque plus d'épitaphes, d'inscriptions, d'hymnes, ni de

poëmes dont la rime ne fasse le principal ornement. C'est dans ce

temps-là même que naquit la poésie provençale et, peu après, la poésie

italienne. Il serait possible que ces vers latins rimés, qu'on entendait

dans les hymnes de l'église, eussent donné l'idée de rimer aussi les

vers provençaux et les vers italiens. Mais la communication entre les

Arabes et les Provençaux est évidente et immédiate: les premiers

offraient aux seconds des objets d'imitation plus attrayants: ce fut

certainement des Arabes que les Provençaux prirent leur goût pour la

poésie, accompagnée de chant et d'instruments; et il est probable que,

frappés surtout de la rime, dont ils n'avaient jusque-là connu l'emploi

que dans les chants sévères de l'église, ils l'admirent aussi dans leurs

vers.

[418] _Antich. ital. Dissertaz._ 40, t. II, p. 437.

Ce n'est pas là, d'ailleurs, à beaucoup près, le seul rapport qu'on

trouve entre les deux poésies.

Le goût des récits fabuleux d'aventures chevaleresques ou galantes, et

celui des narrations d'où l'on fait ressortir quelque vérité morale,

dominaient de tous temps dans la littérature arabe; et ce qui nous reste

de poésies provençales offre beaucoup de ces récits romanesques et de

ces moralités. C'était un usage presque général chez les poëtes arabes

de finir leurs pièces galantes par une apostrophe, qu'ils s'adressaient

le plus souvent à eux-mêmes; la plupart des chansons provençales

finissent par un envoi: le Troubadour y adresse aussi la parole, ou à sa

chanson elle-même, ou au jongleur qui doit la chanter, ou à la dame pour

qui il l'a faite, ou au messager qui la lui porte. Rien ne devait être

plus piquant dans la poésie provençale, que ces espèces de luttes entre

deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient, l'un soutenant une

opinion, l'autre l'opinion contraire: ces combats poétiques étaient

tellement en vogue chez les Arabes, qu'il n'y a presque aucun de leurs

poëtes dont on ne raconte quelque particularité remarquable, et quelque

trait piquant dans des circonstances de cette espèce[419].

[419] Voyez Andres, _ub. supr._ t. I, c. II.

On peut ajouter aux ressemblances entre les formes poétiques, celles qui

existaient entre les moeurs et la vie des poëtes. Chez les Arabes,

plusieurs princes cultivèrent la poésie; il en fut de même chez les

Provençaux, surtout parmi ceux qui firent la guerre en Espagne, et qui

avaient eu des objets vivants d'émulation sous les yeux. Chez les

Provençaux comme chez les Arabes, le talent de la poésie était pour les

personnes pauvres et de basse condition un moyen sûr d'avoir accès

auprès des grands, et d'en obtenir des honneurs et des récompenses.

Quelques princes arabes avaient pour usage de donner aux poëtes qui

leur récitaient des vers, leurs propres habits pour récompense; les

troubadours en recevaient souvent de pareilles des seigneurs dont ils

visitaient les cours, et dont ils savaient flatter l'amour propre et

amuser les loisirs[420]. Enfin chez les deux nations, ainsi que chez les

Espagnols, il n'y eut pas seulement des Troubadours, trouvères ou

poëtes, mais des jongleurs, jugleors ou chanteurs, qui exécutaient les

chants des poëtes, en s'accompagnant de la viole ou de quelques autres

instruments.

[420] «Nos Trouvères, dit le président Fauchet, allaient par

les cours resjouir les princes; meslans quelquefois des

fabliaux qui étoient contes faits à plaisir, ainsi que des

nouvelles, des servantois aussi, esquels ils reprenaient les

vices, ainsi qu'en des satyres, des chansons, lais, virelais,

sonnets, ballades, traitans volontiers d'amours, et par fois

à l'honneur de Dieu; remportant de grandes récompenses des

seigneurs, qui bien souvent leur donnaient jusques aux robes

qu'ils avaient vestues; lesquelles ces jugliors ne failloient

de porter aux autres cours, afin d'inviter les seigneurs à

pareille libéralité». _De la Langue et Poésie françaises_, l.

I, c. 8.

Des traits si multipliés de ressemblance peuvent-ils laisser le moindre

doute, et ne reste-t-il pas prouvé que la poésie des Troubadours

provençaux dut sa naissance et quelques uns de ses caractères au

voisinage de l'Espagne et à l'exemple des Arabes; que leur langue se

sentit aussi de ce commerce; qu'elle n'en profita peut-être guère moins

que de ses anciens rapports avec le grec de Marseille, et que ces causes

réunies lui donnèrent cette supériorité qu'aucune langue moderne ne

pouvait lui disputer alors, mais qu'elle ne devait pas garder

long-temps.

Si l'on veut avoir une idée juste de cette poésie, dont la destinée fut

si brillante et si fugitive, il ne faut pas se figurer les Troubadours

comme ayant toujours eu pendant ce peu de durée le même genre de talent,

la même existence dans le monde et le même succès. L'art de faire des

vers et celui de les chanter n'étaient point d'abord séparés. Les poëtes

étaient Troubadours et jongleurs à-la-fois. Ce dernier titre fut même le

seul qu'ils portèrent dans les premiers temps; et le mot _jonglerie_,

qui fut pris ensuite dans un sens si défavorable, désignait alors le

plus noble des talents et le premier des arts. C'est ce que nous voyons

très-positivement dans un morceau précieux d'un Troubadour du treizième

siècle[421], qui déplore la dépravation et l'avilissement de la

jonglerie. Il demande s'il convient de nommer jongleurs des gens dont

l'unique métier est de faire des tours, de faire jouer des singes et

autres bêtes. «La jonglerie, dit-il, a été instituée par des hommes

d'esprit et de savoir, pour mettre les bons dans le chemin de la joie et

de l'honneur, moyennant le plaisir que fait un instrument touché par des

mains habiles. Ensuite vinrent les Troubadours pour chanter les

histoires des temps passés, et pour exciter le courage des braves en

célébrant la bravoure des anciens. Mais depuis long-temps tout est

changé. Il s'est élevé une race de gens qui, sans talents et sans

esprit, prennent l'état de chanteur, de joueur d'instruments et de

Troubadour, afin de dérober le salaire aux gens de mérite qu'ils

s'efforcent de décrier. C'est une infamie que de pareilles espèces

l'emportent sur les bons jongleurs; et la jonglerie tombe ainsi dans

l'avilissement».

[421] Giraut Riquier. Il était de Narbonne, et fut très-favorisé du roi

de Castille Alphonse X; c'est à peu près tout ce qu'on sait de lui. Le

passage cité est tiré d'une pièce très-curieuse adressée à ce roi, sous

le titre de _Supplication au roi de Castille, au nom des jongleurs_.

Voyez Millot, t. III, P. 356.

On s'était si fort habitué à voir les jongleurs faire des tours

d'adresse ou de passe-passe, qu'un autre Troubadour du même siècle[422]

donnant dans une de ses pièces des conseils à un jongleur, lui

recommande de joindre ce talent à tous les autres. «Sache, lui dit-il,

bien trouver, bien rimer, bien proposer un jeu parti. Sache jouer du

tambour et des cimbales, et faire retentir la symphonie. Sache jeter et

retenir de petites pommes avec des couteaux; imiter le chant des

oiseaux; faire des tours avec des corbeilles; faire attaquer des

châteaux, faire sauter[423] au travers de quatre cerceaux, jouer de la

citole[424] et de la mandore, manier la manicarde[425] et la guitare,

garnir la roue avec dix-sept cordes[426], jouer de la harpe, et bien

accorder la gigue[427] pour égayer l'air du psaltérion. Jongleur, tu

feras préparer neuf instruments de dix cordes. Si tu apprends à en bien

jouer, ils fourniront à tous tes besoins. Fais aussi retentir les lyres

et résonner les grelots[428]».

[422] Girant de Calanson; il était de Gascogne, et n'est

connu lui-même que sous le titre de jongleur. Voy. Millot, t.

II, p. 28.

[423] Sans doute des singes.

[424] Et non pas _citales_, comme on le lit dans Millot

(_Voyez_ le _Glossaire de la Langue Romane_, de M. Roquefort,

au mot _citole_.)

[425] Lisez le _manicorde_ ou _manichordion_: c'était une

sorte d'épinette. (Voyez La Borde, _Essai sur la Musique_, t.

I, p. 301.)

[426] Millot pense que c'était une espèce de vielle. Ce

serait une horrible cacophonie, que dix-sept cordes de tons

différents, touchées à la fois par des roues de vielles. L'un

des dessins de la _Danse aux aveugles_, manuscrit du

quinzième siècle, qui est à la bibliothèque impériale,

représente une femme tournant de la main gauche une roue

attachée par son centre à une colonne, et dont deux jantes

paraissent porter des cordes tendues dans leur longueur; elle

tient de la main droite une longue baguette appuyée sur son

épaule, mais dont on peut croire qu'elle frappe de temps en

temps les cordes tendues sur les deux jantes de la roue. La

Borde, qui a fait graver très-imparfaitement ce dessin dans

son _Essai sur la Musique_, t. I., p. 275, ne dit rien de

cette roue, sinon que c'est un _instrument circulaire qui lui

est inconnu_. Ce serait peut-être la roue à dix-sept cordes

dont il est ici question. Si, ce qui est plus vraisemblable,

la Roue, ou Rote, était en effet une vielle, il y a ici

erreur de nombre. Le texte copié par Millot portait peut-être

_avec ses sept cordes_, au lieu de _avec dix-sept cordes_; et

l'on conviendra que ce serait encore beaucoup.

[427] Espèce de musette, selon quelques-uns, ou plutôt

instrument à cordes qui s'accordait fort bien avec la harpe,

comme on le voit par ces vers du Dante, cités par La Crusca,

dans son Vocabulaire, au mot _Giga_:

_E come giga ed arpa, in tempra tesa

Di molte corde, fan dolce tintinno

A tal da cui la nota non è intesa_.

PARAD., c. 14.

[428] Millot, loc. cit.

Pierre Vidal, au contraire[429], dans la plus longue et la meilleure

pièce qui nous reste de lui, donnant aussi des conseils à un jongleur,

voudrait ramener l'art à sa dignité, et ne voit que la jonglerie qui

puisse corriger les vices et la corruption du siècle. Il le dit

très-positivement. Ces vices ont passé des rois et des comtes à leurs

vassaux. «Le sens et le savoir ont disparu chez les uns comme chez les

autres; et les chevaliers, autrefois loyaux et vaillants, sont devenus

perfides et trompeurs. Je ne vois qu'un remède au désordre: _c'est la

jonglerie_; cet état demande de la gaîté, de la franchise, de la douceur

et la de prudence..... N'imitez point ces insipides jongleurs qui

affadissent tout le monde par leurs chants amoureux et plaintifs.

[429] Voyez sa Vie dans Nostradamus et dans Crescimbeni, Vie

26; Millot, t. II, p. 266.

Il faut varier ses chansons..., se proportionner à la tristesse et à la

gaîté des auditeurs éviter seulement de se rendre méprisable par des

récits bas et ignobles[430]».

[430] Millot, _ub. supr._, p. 290.

Mais il ne reste point de monuments de ces temps primitifs de la poésie

provençale, où le titre de jongleur annonçait ce qu'on entendit ensuite

par celui de Troubadour. Ce n'est qu'à cette seconde époque de l'art que

l'on en peut commencer l'histoire; et ce sont des têtes couronnées que

l'on trouve, pour ainsi dire, à l'ouverture de cette ère poétique.

On met peut-être un peu gratuitement au nombre des Troubadours cet

empereur Frédéric Barberousse qui, après avoir si mal employé pendant un

long règne ses grands talents militaires et son courage, se croisa dans

sa vieillesse, passa en Asie, à la tête de quatre-vingt-dix mille

hommes, et mourut de saisissement pour s'être baigné dans un petit

fleuve de Silicie, dont les eaux étaient trop froides, comme autrefois

Alexandre dans le Cydnus[431]. Frédéric passait pour aimer la poésie et

les poëtes. Lorsqu'après avoir ravagé la Lombardie, et rasé pour la

seconde fois Milan, il fut reçu à Turin par Raymond Bérenger le jeune,

comte de Provence, Raymond l'alla visiter, suivi d'une troupe nombreuse

de gentilshommes, d'orateurs et de poëtes provençaux, et fit chanter

devant lui par ses poëtes plusieurs chansons provençales. «L'empereur,

dit dans son vieux langage l'historien des Troubadours, estant esbay de

leurs belles et plaisantes inventions et façon de rhythmer, leur feist

des beaux présens, et feist un épigramme en langue provensale à la

louange de toutes les nations qu'il avait suivies en ses victoires».

[431] Le désir de comparer deux grands hommes a fait, dit

Gibbon, que plusieurs historiens ont noyé Frédéric dans le

Cydnus, où Alexandre s'était imprudemment baigné. Mais la

marche de cet empereur fait plutôt juger que le Saleph, dans

lequel il se jeta, est le Calycadnus, ruisseau dont la

renommée est moins grande, mais le cours plus long. _Decline

and fall_, etc., chap. 59, note 26. Ferrari, dans son

Dictionnaire géographique, au mot _Calycadnus_, n'appelle

point ce fleuve Saleph, mais Saleseus ou Salès, fleuve de

Cilicie, qui traversait la ville de Séleucie, et se jetait

dans la mer entre les promontoires Sarpédon et Zéphyrium.

Cette épigramme, ou plutôt ce couplet, est de dix vers sur deux seules

rimes. Le galant empereur ne fait qu'exprimer dans chaque vers ce qui

lui plaît le plus dans chaque nation.

Plas my cavalier françès

E la donna Catalana,

E l'onrar[432] del Ginoès,

E la court de Castellana.

Lou cantar Provensalès

E la dansa trivisana

E lou corps Aragonnès

E la perla Julliana[433]

La mans e kara[434] d'Anglès,

E lou donzel de Thuscana.

[432] C'est-à-dire, l'accueil honorable, le salut, la manière

de témoigner le respect et les égards. Quelques-uns lisent

l'_ourar_, comme Voltaire dans le chapitre 82 de son _Essai

sur les Moeurs_, etc., où il donne, par erreur, Frédéric II

pour auteur de ce couplet, au lieu de Frédéric I: cela

signifierait alors l'industrie, la manière d'ouvrer du

Génois; mais l'autre leçon est préférable; il n'est ici

question que des avantages extérieurs et des manières.

[433] On ne sait ce que signifie cette perle julienne.

[434] La main et la figure, _la ciera_.

Cela prouve bien que Frédéric savait conserver, au milieu des ravages et

des désastres de la guerre, beaucoup de politesse et de liberté

d'esprit; mais nous n'avons de lui que cet impromptu, et ce n'est pas

assez pour le mettre au rang des poëtes.

Le plus ancien Troubadour, dont il nous soit resté des ouvrages, est un

prince; c'est Guillaume IX, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, mort en

1127. On compte parmi eux un roi d'Angleterre, Richard Ier; deux rois

d'Aragon, Alphonse II et Pierre III; un roi de Sicile, Frédéric III; un

dauphin d'Auvergne, un comte de Foix[435], un prince d'Orange[436], etc.

Ces poëtes couronnés qui figurèrent dans les événements publics de leur

siècle, offrent quelquefois dans leurs poésies des circonstances qui ont

échappé à l'histoire. Le premier de tous, cependant, Guillaume IX, ne

paraît guère dans les siennes que comme un franc Troubadour, et s'y

montre tel qu'il fut dans sa vie licencieuse et déréglée. Ce qui ne

l'empêcha point de partir pour la Terre-Sainte, où l'on dit que, malgré

les fatigues et les dangers d'une croisade malheureuse, son humeur gaie

et même un peu bouffonne ne l'abandonna pas[437].

[435] Roger Bernard III. Voyez Millot, t. II, p. 470.

[436] Guillaume de Baux. Voyez _idem_, t. III, p. 52.

[437] Voyez Crescimbeni, _Giunta alle vite de' poeti

provenzali_, où il le nomme Guillaume VIII; et Millot, t. I,

p. I.

On sait assez quels malheurs éprouvèrent le courage bouillant de cet

autre croisé célèbre, Richard, surnommé Coeur-de-Lion[438]. Dans la

prison où il fut jeté à son retour, il se consola par un sirvente (sorte

de poésie satirique), où il n'épargne pas les amis froids qui le

laissaient languir dans cette dure captivité[439]. Dans une autre pièce

du même genre, composée plusieurs années après qu'il eut recouvré sa

liberté, il reproche au dauphin d'Auvergne et au comte Gui, son cousin,

de ne se pas déclarer pour lui contre le roi Philippe Auguste, comme ils

l'avaient fait une autre fois[440]. Mais en attaquant le dauphin

d'Auvergne, il provoquait un de ses rivaux en poésie, plus exercé que

lui à ce genre de combats. Le dauphin ne manqua pas de répondre. Son

sirvente est assaisonné de plaisanteries assez fines, et qui ne durent

pas être sans amertume pour le poëte roi. Tout cela était de bonne

guerre, et fournit sur les moeurs de ce siècle, sur le ton de franchise

et de liberté qu'un simple seigneur pouvait se permettre avec un roi,

quand il ne voyait pas en lui son suzerain, des traits qui ne sont pas

indifférents pour l'histoire[441].

[438] Voyez Crescimbeni, Vie XLI; Millot, t. I, p. 54.

[439] Le premier vers de ce sirvente est:

_Ja nus hom pris non dira sa raison_.

Le roi dit dans une autre couplet:

Or sachan ben mos homs e mos barons

Anglez, Normans, Peytavins e Gascons

Qu'yeu non ay ia si povre compagnon

Que per aver lou laissesse' en prison.

Ce langage est plus français que provençal; et l'on voit que

Richard était plutôt un Trouvère qu'un Troubadour.

[440] Ils n'y avaient gagné que le ravage de leurs terres,

Richard les ayant abandonnés, et eux n'étant pas assez forts

pour résister seuls au roi de France.

[441] Voyez, sur le dauphin d'Auvergne, Crescimbeni, _Giunta

alle Vite_, etc.; Millot, t. I, p. 303.

Les deux rois d'Arragon, Alphonse II et Pierre III, n'ont de rang parmi

les Troubadours, l'un que pour une chanson d'amour, l'autre que pour une

espèce de sirvente relatif à des circonstances politiques et militaires;

mais tous deux furent grands protecteurs des Troubadours, qui les en ont

payés par d'excessives louanges. La mémoire de ces deux rois serait

peut-être aussi honorée que celle d'Auguste, si les poètes qu'ils

protégèrent avaient été des Virgiles; mais on ne lit plus ces poètes, et

le souvenir des actes de mauvaise foi et des vices d'Alphonse II vit

encore; et toutes les rimes provençales ne peuvent faire oublier,

surtout à des Français, que Pierre III fut l'auteur des vêpres

siciliennes[442].

[442] Voyez, sur Alphonse II, considéré comme Troubadour,

Crescimbeni, _Giunta alle Vite_, etc., p. 167 (il l'y nomme

Alphonse I), et Millot, t. I, p. 131; sur Pierre III,

Crescimbeni, vers la fin de l'article ci-dessus, p. 169;

Millot, t. III, p. 150. Pierre composa le sirvente qui nous

est resté, dans le temps ou Philippe le Hardi, roi de France,

marchait contre lui, en vertu de l'excommunication lancée par

le pape Martin IV. Pierre III y paraît peu effrayé de cette

guerre, qui en effet ne fut pas heureuse pour Philippe; ce

roi mourut en revenant, Pierre III la même année, 1285, et le

pape Martin aussi.

Le troisième possesseur d'un trône acquis par ce grand crime politique,

Frédéric III, se voyait attaqué en Sicile par le parti de la France et

du pape, et par son propre frère Jacques II, roi d'Arragon, qui feignit

d'entrer dans cette ligue par crainte du terrible pontife Boniface VIII.

Son courage ne l'abandonna point, et le tour d'esprit poétique,

héréditaire dans sa famille, lui dicta un sirvente où il parle en homme

de coeur et en roi. «Je ne dois pas, dit-il, me mettre en peine de la

guerre, et j'aurais tort de me plaindre de mes amis. Je vois une foule

de guerriers venir à mon secours, etc.». Ce style ferme, sans parure et

qui va droit au fait, dans la bouche d'un roi et dans des circonstances

périlleuses, donne à cette pièce un intérêt indépendant de son mérite

poétique[443].

[443] Voyez, sur Frédéric III, Crescimbeni, _Giunta alle

Vite_, etc., p. 185, et Millot, t. III, p. 23.

C'est une circonstance bien remarquable de cette époque de la

littérature provençale, et sur laquelle on n'a peut-être pas assez

réfléchi, que, dans un siècle de barbarie et d'ignorance, dans un pays

où l'on peut dire qu'à proprement parler il n'y avait point de

littérature, il se fût tout à coup déclaré une espèce d'épidémie

poétique si générale, qu'elle atteignait jusqu'aux plus grands seigneurs

et jusqu'aux rois. Non seulement dans leurs amours, mais dans leurs

affaires politiques et dans leurs guerres, ils s'exprimaient en vers:

ils s'attaquaient, se répondaient; et si, comme dans les temps

homériques, ils s'adressaient des ironies piquantes et des injures, ce

n'est plus un poëte inventeur et suspect qui nous l'apprend, et qui les

leur prête sans doute, c'est eux-mêmes que nous entendons, et dont nous

pouvons juger le degré de politesse aussi bien que le courage et le

talent.

Les dames elles-mêmes, à qui les fruits de cette épidémie procuraient du

plaisir et de la gloire, n'en furent pas exemptes; et l'un des plus

grands poëtes de nos jours[444], qui refusait aux femmes l'exercice de

l'art des vers, aurait eu, cinq ou six siècles plutôt, la même querelle

à leur faire. On trouve parmi les Troubadours une comtesse de Die[445],

éprise et aimée de Rambaud, prince d'Orange, célèbre Troubadour

lui-même, et brave chevalier, mais inconstant, libertin, et qui la

réduisit souvent à se plaindre dans ses vers des infidélités de son

amant; une Azalaïs de Porcairagues, qui, tout en aimant un autre

chevalier dont le nom n'est pas heureux pour la poésie[446], se plaint

aussi d'une infidélité de ce même prince d'Orange, une comtesse de

Provence[447]; une dame Clara d'Anduse[448]; une dona Castelloza, bien

tendrement éprise d'un ingrat[449] à qui elle déclare que, s'il la

laisse mourir, il fera un grand péché _devant Dieu et devant les

hommes_; une certaine dame Tiberge, les Italiens _dona Tiburtia_, les

Provençaux, par corruption, _Natibors_[450], qui a laissé peu de vers,

mais qui fit beaucoup de bruit dans le monde par ses galanteries,

l'amour qu'eurent pour elle un grand nombre d'hommes, la haine d'un

grand nombre de femmes, et la réputation de sa beauté et de son esprit.

[444] Le Brun.

[445] Millot, t. I, p. 170.

[446] Il se nommait Gui-Guérujat ou Guerjat, et était de la

maison de Montpellier, _ibid._, p. 110.

[447] _Ibid._, t. II, p. 223.

[448] _Ibid._, p. 477.

[449] Armand de Bréon, _ibid._, p. 404.

[450] Tom. III, p. 321.

Beaucoup de chevaliers riches, seigneurs de terres et de châteaux,

suivirent l'exemple que leur donnaient des princes et des rois

Troubadours, tandis qu'une foule presque innombrable de poëtes, nés dans

une condition commune, trouvait, dans les habitudes et les usages du

régime féodal, des moyens de subsister, par ses talents, avec aisance et

avec honneur. Tous trouvèrent dans les moeurs de leur siècle une ample

matière à leurs poésies galantes et licencieuses, et dans les événement

publics une source inépuisable de sujets pour leurs pièces historiques

et leurs satires.

Autant de hautes seigneuries, baronies ou comtés, autant de châteaux et

presque de gentilhommières, autant il y avait de grandes et petites

cours, où chacun s'efforçait d'étaler, selon ses moyens, le luxe que ce

temps permettait, et d'attirer les seigneurs voisins et les chevaliers

voyageurs par des divertissements et par des fêtes. Les Troubadours

parcouraient avec leurs jongleurs ces séjours de guerre et de plaisirs.

Les châtelains les plus riches s'efforçaient de les y fixer. Leurs

femmes ou leurs filles, lorsqu'elles étaient jolies, n'y contribuaient

pas moins que leurs richesses. Ils s'en inquiétaient peu, pourvu qu'à

leurs tables, et dans les longues soirées d'hiver, ils fussent défrayés

de chants guerriers, de récits romanesques, de jolies chansons et de

contes merveilleux ou gaillards.

Souvent, après avoir ainsi fait admirer et payer leurs chants dans tout

le midi de la France, nos Troubadours visitaient l'Italie et l'Espagne.

Leur réputation les précédait et s'y accroissait encore. En Italie

surtout, les petites cours qui s'y élevèrent bientôt sur les débris des

républiques, leur offraient les mêmes amusements et les mêmes avantages

que celles de France. Pour mieux goûter leurs chants, on apprenait leur

langue; et les noms et les vers de plusieurs poëtes nés italiens et

espagnols, sont placés honorablement parmi les noms et les vers des

Troubadours[451].

[451] Tels sont le fameux Sordel de Mantoue, Barthélemi

Giorgi de Venise, Boniface Calvo de Gênes, etc. Voyez leurs

articles dans Crescimbeni et dans Millot.

Souvent aussi l'esprit religieux et aventurier qui dominait leur siècle

se saisissait d'eux, les entraînait dans des pélerinages lointains, et,

le bourdon sur l'épaule, la croix sur la poitrine et le bâton à la main,

ils allaient chercher dans la Palestine et la Syrie des indulgences

pour leurs aventures passées et de nouvelles aventures. C'est ainsi que

Geoffroy Rudel, épris d'amour pour une belle princesse de Tripoli, en

fait le sujet de ses chansons, quitte une cour où il jouissait du sort

le plus heureux[452], prend la croix, s'embarque avec un autre poëte

provençal son ami[453], tombe malade dans la traversée, arrive mourant à

Tripoli de Syrie, fait annoncer à la princesse son arrivée et son

malheur. Touché de tant d'amour et d'infortune, elle va le voir sur son

vaisseau, et il meurt du saisissement que lui cause cette visite

inespérée[454].

[452] La cour de Geoffroy, comte de Bretagne, fils de Henri

II, roi d'Angleterre.

[453] Bertrand d'Alamanon.

[454] Voyez Nostradamus et Crescembeni, Vie I; Millot, t. I,

pag. 85.

Pierre Vidal, maître fou s'il en fut jamais, malheureux dans ses amours,

exilé par une grande dame qu'il avait aimée plus et autrement qu'elle ne

voulait l'être, va se distraire à la croisade où périt Frédéric Ier;

mais il y perd le peu qu'il avait de raison; sa tête se remplit de

fantômes chevaleresques; il se croit un héros, ne fait plus que des

chansons guerrières, où il paraîtrait avoir donné le premier modèle des

matamores de comédie et des capitaines Tempête[455]. On se moque de lui;

on lui joue un des ces tours que l'on a, de nos jours, appelés

_mystifications_. On lui fait épouser une Grecque, nièce prétendue de

l'empereur d'Orient, et qui doit, dit-on, lui transmettre des droits à

l'Empire. On le voit alors prendre le titre d'empereur, donner celui

d'impératrice à sa femme, se revêtir des marques de cette dignité, faire

porter un trône devant lui[456], épargner ce qu'il peut pour la conquête

de son Empire, et fait cent autres folies, aussi peu dignes du caractère

d'un soldat chrétien que des talents d'un Troubadour.

[455] Voyez Millot, t. II, p. 271 et 272.

[456] Cette folie n'était que ridicule. Après son retour en

Europe, il en eut une plus dangereuse pour lui: amoureux

d'une dame de Carcassonne, nommée _Louve_ de Penautier, il se

faisait appeler _Loup_ en son honneur. Pour l'honorer

davantage, il s'habilla d'une peau de loup; des bergers, avec

des lévriers et des mâtins, le chassèrent dans les montagnes,

le poursuivirent, le traitèrent si mal, qu'on le porta pour

mort chez sa maîtresse. _Idem. ibid._ p. 278.

Plusieurs autres de ces poëtes, sans se donner ainsi en spectacle, et

sans porter dans ces pieuses expéditions des têtes aussi malades, y

partagèrent du moins la folie commune. Les uns célébraient les exploits

dont ils étaient témoins, les autres reprenaient dans leurs sirventes

les vices et les fautes des croisés, d'autres chantaient en même temps

les triomphes de la croix et les plaisirs ou les peines de leurs amours.

C'était une singularité de plus dans le tableau déjà si singulier de ces

saintes armées; il est à regretter que le Tasse, ce peintre si fidèle

des moeurs de la chevalerie chrétienne, n'ait pas ajouté à ses peintures

ce trait piquant de ressemblance, et n'ait pas, à l'exemple d'Homère et

de Virgile, placé parmi les guerriers de Godefroy quelque Phémius ou

quelque Iopas provençal, dont son génie élevé aurait bien su ennoblir et

les pensées et le langage.

Mais sans même s'expatrier, la plupart des Troubadours trouvaient en

Provence et dans les régions circonvoisines assez d'emploi pour leur

humeur chevaleresque, et de sujets pour leurs romans.

Bernard de Ventadour, né dans le rang le plus bas, s'élève par son

talent jusqu'à la faveur de la petite cour où son père avait été

domestique. Bien vu du seigneur, il l'est encore mieux de la dame. Une

légère indiscrétion trahit le secret de leurs amours. Le Troubadour est

banni du château; la châtelaine y est renfermée et gardée étroitement.

Bernard se désole d'abord, puis va se consoler auprès d'une plus grande

dame, la fameuse Eléonore de Guienne, duchesse de Normandie depuis son

divorce avec Louis-le-Jeune, et dont le second époux Henri fut bientôt

après roi d'Angleterre. Bernard osa l'aimer; Eléonore ne passa point

pour avoir été cruelle; et quand elle fut partie pour aller régner en

Angleterre, il la regretta dans ses chansons comme on ne regrette que

l'objet d'un amour heureux. Tel était donc alors l'empire du talent que

le fils d'un simple domestique obtint, par cette seule puissance, les

bontés d'une princesse deux fois reine.

Telle était aussi la facilité des moeurs dans ces bons siècles de nos

pères, que les belles dames aimées par les Troubadours, qui joignaient

au talent de Bernard l'avantage de la naissance qu'il n'avait pas, leur

jouaient des tours qu'oseraient à peine se permettre les femmes de la

meilleure compagnie, dans les siècles les plus corrompus. Je ne parle

point d'espiègleries telles que celle de la dame de Benanguès, qui

retint en secret pour son chevalier chacun des trois rivaux dont elle

était priée d'amour; placée entre eux, et pressée par tous trois à la

fois, elle regarda si tendrement l'un, pressa si doucement la main à

l'autre, marcha si expressivement sur le pied du troisième que tous se

retirèrent satisfaits. Il n'y a là, quand ils se sont fait leur

confidence, que de quoi donner sujet à une tenson, où chacun des trois

soutient la prééminence que doit avoir en amour la faveur qu'il a

reçue[457]: mais voici quelque chose de plus fort.

[457] Voyez Millot, t. II, article de Savary de Mauléon, p.

106.

Guillaume de Saint-Didier, bon chevalier, châtelain riche, et ingénieux

troubadour, aime la marquise de Polignac, très-belle et très-noble

dame. D'abord elle trouve plaisant de ne lui vouloir accorder ce qu'il

demande que lorsqu'elle en sera sollicitée par son mari. Ce Polignac

était si bon homme, il aimait tant les vers et la musique qu'il citait

et chantait volontiers les chansons de Saint-Didier. Celui-ci en compose

une où il introduit un mari faisant à sa femme la prière que la marquise

exigeait du sien, et il confie au bon seigneur son ami, en ne lui

cachant que les noms, le cas où il est, la ruse qu'il est obligé

d'employer et le succès qu'il en espère. Polignac trouve le tour

plaisant, la chanson très-jolie, l'apprend par coeur comme les autres, va

la chanter à sa femme, rit avec elle du stratagème, et lui soutient que

la beauté pour qui la chanson est faite ne peut, après l'avoir entendue,

rien refuser au Troubadour. Aussi lui accorde-t-elle tout en sûreté de

conscience. Mais ce n'est encore là que le premier acte de la comédie.

Pour mieux couvrir sa véritable intrigue, le troubadour feignit d'en

avoir d'autres; mais il le feignit si bien que la marquise en fut

jalouse et résolut de s'en venger. C'est cette vengeance surtout qui

peut nous faire juger des moeurs de ce bon temps. Sa liaison avec

Saint-Didier avait eu besoin d'un confident. Il était aimable; elle le

fait venir, lui déclare qu'elle veut le faire passer de la seconde place

à la première: ils iront à un certain pélerinage; car les pélerinages,

les tours joués, aux maris et aux amants, tout cela s'arrangeait à

merveille; ils passeront en chemin par le château de Saint-Didier, qui

n'y était pas, et c'est dans ce château, dans son lit même qu'elle

couronnera son successeur. Les ordres sont donnés pour le voyage. Grand

cortége de dames, de demoiselles et de chevaliers, à la tête desquels

marche le nouvel amant. Dans l'absence du châtelain tous les honneurs

sont rendus à sa dame, à son ami et à leur suite. Une table splendide

est servie; tout est en joie et en fête. Les appartements sont préparés;

on se retire, et la dame de Polignac passe la nuit comme elle se l'était

promis. Tout le pays fut instruit de l'aventure. Saint-Didier en fut

d'abord au désespoir; il se consola ensuite en galant homme,

c'est-à-dire, en faisant à son tour un autre choix.

Des aventures tragiques se mêlent à ces joyeuses anecdotes. Tous les

maris n'étaient pas d'aussi bonne humeur. Raimond de Castel Roussillon

avait placé l'aimable Cabestaing auprès de sa femme, en qualité

d'écuyer. S'étant aperçu qu'il y remplissait secrètement d'autres

fonctions, il l'attire hors de son château sous un faux prétexte, le

poignarde, lui arrache le coeur, fait servir sur sa table ce mets déguisé

par l'assaisonnement, en fait manger à sa malheureuse femme, et

découvrant alors à ses yeux la tête de son amant, lui apprend avec un

joie féroce quel horrible repas elle a fait; trait affreux de jalousie

et de vengeance, dont le barbare Fayel offrit vers le même temps un

second exemple, si l'on n'aime mieux croire, pour l'honneur de

l'humanité, que le dernier trait est emprunté du premier, au moins dans

sa plus horrible circonstance[458].

[458] L'abbé Millot pense en effet qu'il est possible que le

sire de Coucy, blessé à mort au siège d'Acre, ait réellement

donné à son écuyer la commission de porter son coeur à la dame

de Fayel; qu'elle soit morte de douleur en recevant ce triste

gage, et qu'un romancier ait orné ce simple fait de

circonstances empruntées de l'aventure de Cabestaing; t. I,

p. 151. On fait aussi remonter à la même époque le _Loi

d'Ignaurès_, ancien fabliau français, où l'on trouve répétée,

et en quelque sorte multipliée la même aventure. Douze femmes

rendent heureux ce jeune et beau chevalier; les douze maris

s'accordent à en tirer la même vengeance, et font manger dans

un repas, à leurs douze femmes, le coeur du malheureux

Ignaurès. _Voyez_ Fabliaux ou Contes du douzième et du

treizième siècles (par le Grand d'Aussy), t. III, p. 265 et

suiv.

La renommée que les Troubadours acquéraient par leurs talents donnait de

la célébrité à des aventures singulières, à des traits de passion portée

jusqu'à une sorte d'extravagance, dont on les croyait plus susceptibles

que les autres hommes. L'un[459] perd en Lombardie une femme qu'il avait

enlevée à son mari; il reste pendant dix jours comme cloué sur sa tombe,

l'en retire tous les soirs, la regarde, l'interroge, l'embrasse, la

conjure de revenir à lui. Chassé de la ville de Côme, il va errant dans

les campagnes, consulte des devins pour savoir si sa maîtresse lui sera

rendue, subit pendant une année les plus dures épreuves dans l'espérance

de la ramener à la vie, et, trompé dans cette attente, meurt de

désespoir. L'autre[460], coupable d'une infidélité, n'en pouvant obtenir

le pardon, se retire dans un bois, s'y bâtit une chaumière, déclare

qu'il n'en sortira plus, à moins que sa dame ne le reçoive en grâce. Les

chevaliers du pays le regrettent; ils viennent au bout de deux ans le

prier de quitter sa retraite, et ils l'en conjurent vainement. Les

chevaliers et les dames s'adressent à la dame qu'il a offensée, et

sollicitent son pardon. Elle y met pour condition que cent dames et cent

chevaliers, s'aimant d'amour, viendront le demander à genoux, les mains

jointes, et lui criant merci. Aimer d'amour était alors chose si commune

que l'on parvient à compléter le nombre requis; on se rend ainsi par

couples au château de la dame, et c'est au milieu de cette solennité,

peut-être unique dans son espèce, qu'elle prononce la grâce du

Troubadour.

[459] Guillaume de La Tour. Voy. Millot, t. II, p. 148.

[460] Richard de Barbésieu, _Idem._, t. III, p. 86.

On conçoit que de pareilles scènes devaient produire une forte sensation

dans le pays qui en était le théâtre, et qu'en se répandant au dehors

elles contribuaient à fixer sur les Troubadours en général l'attention

publique. L'opinion que l'on avait d'eux ajoutait à l'effet de leurs

chants et à l'éclat de leurs succès; mais bientôt ces succès mêmes

amenèrent parmi eux un tel degré de corruption; les poëtes inventeurs ou

vrais Troubadours étant devenus plus rares, les jongleurs ou chanteurs

plus communs, ceux-ci se livrèrent à de tels désordres et tombèrent dans

un tel avilissement qu'ils furent presque partout chassés avec opprobre.

D'ailleurs la cour des comtes de Provence et les autres cours du Midi,

qui avaient eu pendant le douzième siècle une existence si brillante,

furent livrées dans le treizième à des guerres, des proscriptions et des

révolutions sanglantes. Tout ce beau pays fut couvert de massacres et de

ruines, lorsqu'un souverain pontife (Innocent III), non content

d'envoyer, comme ses prédécesseurs, des croisés européens exterminer au

nom de Dieu les Africains et les Asiatiques, arma des chrétiens du fer

et du feu contre de malheureux chrétiens qui différaient avec eux sur

quelques points de doctrine; lorsque l'Inquisition, créée à cette époque

et pour cette oeuvre, eut livré aux bûchers tous ceux de ces pauvres

Albigeois qui échappaient au glaive; qu'elle eut même ordonné au glaive

de frapper au besoin les orthodoxes comme les hérétiques, laissant à

Dieu le soin de reconnaître ceux qui étaient à lui[461]; lorsqu'enfin

des passions toutes profanes et des ambitions toutes politiques eurent

donné au monde cet effroyable spectacle et ces horribles exemples, qui

n'étaient pas les premiers, et qui ne furent que trop suivis, alors les

doux loisirs, la gaîté, les fêtes, les jeux de l'esprit furent exilés de

cette terre couverte de sang, et les Troubadours avec eux. Ayant perdu

leur centre commun, qui était cette galante cour de Provence, ils

restèrent épars, muets et découragés, ou s'ils se firent encore

entendre, ce fut, comme nous le verrons bientôt, avec des sons et dans

un style qui ne se ressentaient que trop de ces lugubres événements.

[461] L'histoire attribue ce mot affreux à Arnauld ou Arnold,

abbé de Citeaux, l'un des trois plus fougueux prédicateurs de

cette croisade. Ce fut au siége de Béziers, en 1209.

Une cause puissante contribua encore à leur ruine. Leur langue avait

long-temps régné seule. Les langues française, espagnole et italienne

s'élevèrent presque à la fois. Les Français, qui avaient leurs

trouvères, s'étaient, dès l'origine, peu occupés des Troubadours, et

s'en occupèrent encore moins: les Espagnols préférèrent chez eux leurs

poésies à celles de ces étrangers: les Italiens encore davantage, et à

plus juste titre; et la langue s'étant fixée dès le quatorzième siècle

en Italie, dès lors aussi disparut toute cette grande réputation des

Provençaux; leur langue cessa d'être entendue, et leurs poésies furent

reléguées dans les bibliothèques ou dans les portefeuilles des curieux.

Ce fut une source où le génie étranger put dès lors puiser d'autant plus

sûrement qu'elle était cachée.

Une académie ou société de Troubadours existait, il est vrai, toujours à

Toulouse. On y faisait toujours des chansons; les Jeux floraux

entretinrent quelque souvenir de la _Science gaie_, mais ce n'était plus

qu'une faible image de son ancienne gloire. Ce fut cependant alors qu'un

roi de Portugal, Jean Ier, s'avisa d'envoyer en France une embassade

solennelle[462] pour demander au roi des poëtes et des chansonniers

provençaux[463]. Si Charles VI n'avait point encore éprouvé l'étrange

accident qui le priva entièrement de sa raison[464], il put, malgré le

goût excessif des plaisirs qu'Isabeau de Bavière entretenait à sa cour,

trouver cette ambassade peu sage. La demande fut accordée. Les députés

se rendirent à Toulouse. La société, fière d'être sollicitée au nom d'un

roi, nomma deux de ses membres qui allèrent à Barcelonne fonder une

société pareille, et lui donner des règlements.

[462] Vers la fin du quatorzième siècle. Jean Ier mourut en

1395.

[453] _Abrégé chron. de l'Hist. d'Espagne_, Paris, 1777, t.

I, p. 561.

[464] On place en 1392, au mois d'août, la rencontre que fit

le roi, dans la forêt du Mans, de ce spectre vivant, qui se

jetta à la bride de son cheval, et dont l'apparition subite

décida tout-à-fait sa maladie; mais il en avait senti des

atteintes quelques mois auparavant.

Les Espagnols prirent l'habitude d'appeler _Gaya Sciencia_ la poésie, la

rhétorique et l'éloquence même. L'un des livres les plus estimés de leur

ancienne littérature, celui du marquis de Villena, nous l'atteste.

L'auteur y donne encore comme un modèle à suivre, au commencement du

quinzième siècle[465], les séances publiques des Troubadours, les formes

qu'il y observaient et toutes leurs cérémonies. Les anciens Troubadours

auraient vu en pitié tout cet appareil académique. On s'efforcait en

vain de conserver dans leur patrie et de transporter à l'étranger cette

science qu'ils avaient créée, et qu'ils exerçaient si librement. Le

génie, les moeurs, la langue même avaient changé.

[465] Le marquis de Villena mourut en 1434; il était du sang

royal d'Aragon, grand-maître de l'ordre de Calatrava, etc. Il

cultiva les lettres avec ardeur, traduisit le Dante, commenta

Virgile, et composa une espèce de poétique et de rhétorique

sous le titre de _Gaya sciencia_. Il fut accusé de magie;

sous ce prétexte, on brûla sa bibliothèque après sa mort.

L'évêque de Ségovie, confesseur du roi, fut chargé de

l'exécution; des gens, qui lui supposent plus d'esprit que de

conscience, l'ont soupçonné d'avoir détourné les meilleurs

livres à son profit. Voyez _Essai sur la Littérature

espagnole_, Paris, 1810, p. 22.

Chose bien remarquable que cette destinée si courte et si brillante de

la langue et de la poésie des Troubadours! deux siècles la virent

naître et mourir. Il lui manqua pour une plus longue durée, un grand

état, ou du moins un état indépendant, où cette langue

romance-provençale, qui n'est point le provençal d'aujourd'hui, restât

langue nationale, et peut-être plus encore des auteurs d'un vrai génie

capables de la fixer. Il faut bien que malgré leur succès cette dernière

condition leur ait manqué, puisque, chez la nation même qui pouvait

s'énorguellir de leur gloire, leurs productions sont tombées dans

l'oubli, et qu'il a fallu toute la patience, disons mieux, toute

l'obstination d'un érudit infatigable[466], pour les retirer du néant où

ils étaient comme ensevelis dans une langue que personne n'entendait

plus et ne se souciait plus d'entendre. Mais enfin l'admiration qu'ils

excitèrent pendant deux siècles ne peut pas avoir été toute entière

l'effet d'une illusion, et il faut nécessairement aussi qu'à travers

leurs défauts il y ait eu en eux un mérite réel et des qualités

brillantes.

[466] M. La Curne de Ste.-Palaye.

Histoire littéraire d'Italie (1/9) · 第 9 / 19 题