_De la Littérature des Arabes, et de son influence sur la renaissance
des Lettres en Europe_[315].
[315] Ce chapitre a été lu dans deux séances de la Classe
d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut. «Le but
de l'auteur (comme je l'ai dit, pag. 43 de mon Rapport, fait
en séance publique, le Ier. juillet 1808, sur les travaux de
cette Classe) était de solliciter les avis et les
instructions de ses savants confrères, et surtout des
célèbres orientalistes que la Classe renferme dans son sein,
et il avoue avec reconnaissance qu'il a eu le bonheur de les
obtenir.» En réimprimant ici ce passage, j'ai voulu donner en
même temps, et plus de publicité à ma gratitude, et plus
d'autorité à cette partie de mon travail.
Dans cette partie de l'immense presqu'île de l'Arabie, à qui l'on a
donné le nom d'heureuse, des peuplades d'hommes nomades, mais guerriers;
hospitaliers et généreux, quoique adonnés au brigandage; simples dans
leur religion comme dans leurs moeurs, livrés entre eux à des guerres
continuelles, à d'implacables vengeances, mais forts et réunis contre
tout ennemi commun; libres, et trop amis de l'indépendance pour être
possédés de l'esprit de conquête, vivaient depuis un nombre de siècles
que l'on n'a plus la présomption de compter, soumis aux mêmes usages qui
leur tenaient lieu de lois. Peu connus des nations voisines, ils les
connaissaient encore moins, et n'étaient pour elles d'aucun danger,
parce qu'ils ne leur portaient aucune envie. Tout-à-coup s'élève parmi
eux un de ces hommes que la nature semble produire quand elle est lasse
du repos. Il crée pour eux une religion exclusive et intolérante, et
leur inspire le double fanatisme de la superstition et de la guerre. Il
persuade à ses nouveaux sectateurs, nés dans le sein de l'idolâtrie,
qu'ils sont nés pour convertir ou pour exterminer tous les idolâtres. À
la tête d'un petit nombre de fanatiques, Mahomet conquit et convertit
d'abord son pays même; il y devint bientôt maître absolu, et quand il
fut à la tête de tribus nombreuses, quand il en eut fait des armées,
quand il leur eut fait croire que chaque soldat était un apôtre, et
qu'au défaut de la victoire la gloire des martyrs et d'éternelles
récompenses les attendaient, il n'y eut plus de repos ni de paix à
espérer, partout où ses armées pouvaient atteindre. Les califes ses
successeurs, pontifes et conquérants comme lui, ne laissèrent pas se
refroidir un instant le fanatisme militaire de leurs sujets; et un
siècle après la naissance de cette religion fatale; ils avaient soumis
par leurs lieutenants, depuis les frontières de l'Inde jusqu'à l'océan
Atlantique; la Perse, la Syrie, l'Égypte, l'Afrique occidentale et
l'Espagne[316].
[316] Gibbon, _Hist., of decline and fall_, etc., ch. 41.
Une autre cause que l'influence du génie de Mahomet et de sa religion,
se fait sentir dans la conquête de celles de ces contrées qui
obéissaient encore à l'empire d'Orient, c'est la faiblesse des
successeurs des Césars. Les timides irrésolutions d'Héraclius ne
contribuèrent pas moins à la ruine de la Syrie et de l'Égypte, que
l'active et féroce valeur de Caled et d'Amrou.
Le nom de ce dernier et celui du calife Omar, son maître, rappellent une
des pertes les plus célèbres et les plus douloureuses que les lettres
aient jamais faites, celle de la riche bibliothèque d'Alexandrie: mais
dans notre siècle, où l'on examine tout, où l'on ne croit plus ni le
bien, ni même le mal, sans preuves, on a révoqué en doute l'ordre
d'Omar, et la distribution des volumes grecs entre les 4,000 bains de la
ville, et le feu de ces bains entretenu pendant plus de six mois par
l'incendie de ces volumes. Il importe peu qu'Omar et son lieutenant
Amrou aient commis, il y a près de douze siècles, en Égypte, un acte de
barbarie de plus ou de moins; mais il importe beaucoup de fixer les
idées des amis des lettres sur une perte aussi cruelle, et de leur
faire au moins entrevoir quel est le fondement réel, et quelle doit être
l'étendue de leurs regrets.
D'abord il faut faire remonter beaucoup plus haut le dommage. César, qui
était un conquérant mais non pas un barbare, est le premier coupable; ce
fut lui qui, assiégé dans Alexandrie, brûla, sans le vouloir, en se
défendant, la grande bibliothèque de 700,000 volumes, fondée par les
Ptolémées[317]. Il en existait une seconde qui était comme un supplément
de la première, et placée dans le _Serapium_, ou Temple de Jupiter
Sérapis. On y réunit 200,000 volumes, qu'Antoine avait trouvés à
Pergame, dans la bibliothèque fondée par les Attales, et dont il fit
présent à Cléopâtre. Auguste en fonda une troisième, dont on vante la
richesse, l'emplacement et les magnifiques accessoires. Elle fut
détruite sous l'empereur Aurélien, dans les troubles civils
d'Alexandrie, au troisième siècle. Ce qu'on put sauver de livres, fut
joint à la bibliothèque du Sérapium. Environ un siècle après, vint
l'expédition fanatique du patriarche Théophile, dont j'ai parlé dans le
premier chapitre de cet ouvrage, et qui ne laissa plus aucune trace de
livres anciens dans Alexandrie.
[317] Placée dans la quartier qu'on appelait le _Bruchium_.
Tandis qu'un zèle aveugle exterminait ainsi les productions païennes, la
fureur des Ariens, secte violente et destructive, en faisait autant des
livres chrétiens. Les richesses littéraires de tout genre qui y avaient
été accumulées à différentes époques, en avaient donc entièrement
disparu, à la fin du quatrième siècle. Il est impossible, il est vrai,
que quelques livres n'aient pas échappé à ces ravages. Pendant les deux
siècles et demi qui suivirent, jusqu'à l'invasion des Arabes, on
s'occupa encore en Égypte de philosophie, de sciences, de littérature.
L'astronomie, la médecine, l'alchimie, la théologie, et surtout la
controverse y furent cultivées avec autant d'activité que jamais. Les
habitants d'Alexandrie continuèrent le commerce, très-lucratif pour eux,
de papier d'Égypte et de livres; tout n'était donc pas anéanti. De
nouveaux ouvrages sans doute augmentaient encore peu à peu ce nouveau
trésor, et sans être, par sa composition, aussi précieux que les
anciens, peut-être cependant, avait-il, au moins par sa masse, quelque
chose d'imposant, lors de la conquête d'Amrou.
J'ai pour garants d'une partie de ces faits les recherches de deux de
mes savants confrères, MM. de Sainte-Croix et Langlès[318]. L'historien
Gibbon, qui pense comme eux, ajoute que la métropole et la résidence des
patriarches avait peut-être en effet une bibliothèque, mais que si les
volumineux ouvrages des controversistes chauffèrent alors les bains
publics, ce sacrifice utile au genre humain, peut exciter le sourire du
philosophe[319]; mais il va plus loin, et révoque en doute le fait en
lui-même. Un des deux savants que j'ai cités[320] le rejette comme lui,
tandis que l'autre trouve dans sa vaste érudition orientale des motifs
pour l'admettre, en le réduisant à ces termes[321]. Mais il faut avouer
qu'ainsi réduit, il perd presque toute son importance, et qu'après les
autres désastres que nous avons vu les sciences éprouver dans ce même
lieu, si le philosophe ne va pas pour celui-ci jusqu'au sourire de
Gibbon, il peut du moins aller jusqu'à une sorte d'indifférence.
[318] M. de Ste.-Croix, Rem. sur les anciennes biblioth.
d'Alex., _Magaz. encyc._, Ve. année, t. IV, p. 433; M.
Langlès, Notes et Éclaircissem. sur le voyage de Norden,
_in_-4°, t. III, p. 169 et suiv.
[319] Ch. 51.
[320] M. de Ste.-Croix.
[321] M. Langlès, _ub. supr._
L'immense pouvoir des califes, et l'étendue démesurée de leur empire,
eurent leurs suites ordinaires, le luxe, les factions rivales, et les
démembrements. Le grand schisme qui divisa les Alides et les Ommiades,
ne fut pas l'unique source des guerres civiles. Les Abassides
renversèrent les Ommiades. Un Ommiade[322], échappé au massacre de sa
famille, enleva l'Espagne aux Abassides. Les Fatimites s'établirent plus
tard en Afrique, mais n'y régnèrent pas avec moins d'éclat. Les califes
de Bagdad; de Cordoue et de Cairoan s'excommuniaient mutuellement comme
vicaires du Prophète, comme chefs de la religion, et comme auraient pu
faire dans la nôtre, des papes et des anti-papes; mais ils rivalisèrent
aussi de pouvoir, de goût et de magnificence. Les Abassides furent les
premiers qui mirent au nombre de leurs jouissances les plaisirs de
l'esprit. Les savants se rappellent encore, et aucun siècle n'effacera
jamais les noms illustres d'Almansor, d'Haroun-al-Raschid et surtout de
son fils Almamon[323].
[322] Abderame.
[323] _Specimen poeseos persicoe_; Vindobonæ, 1771, _in
prooemio_, p. 13.
Dès l'antiquité la plus reculée, les Arabes eurent un goût particulier
pour la poésie, qui, chez presque tous les peuples, a ouvert la route
aux études les plus relevées et les plus abstraites. Leur langue riche,
souple et abondante, favorisait leur imagination féconde, leur esprit
vif et sententieux; leur éloquence naturelle et dépourvue d'art[324].
Ils déclamaient avec énergie les morceaux qu'ils avaient le plus
travaillés; ou plutôt ils les chantaient, accompagnés d'instruments, et
sur des airs très-expressifs[325]; car ils ne conçoivent point l'art des
vers, séparé de ce cortége lyrique, qu'ils regardent comme de son
essence. Ces poésies faisaient sur des auditeurs simples et sensibles,
un effet prodigieux. Un poète naissant recevait des éloges de sa tribu
et des tribus alliées, qui célébraient son génie et son mérite. On
préparait un festin solennel. Des femmes vêtues de leurs plus beaux
habits de fêtes, chantaient en choeur, devant leurs fils et leurs époux,
le bonheur de leur tribu.
[324] Gibbon, _Decline and fall_, etc., c. 50.
[325] Il existe une volumineuse collection de ces anciennes
chansons nationales des Arabes, intitulée _Aghâny_, et formée
par Aboul-Faradge Aly, fils d'Al-Hhoiéïn, natif d'Ispahan,
mort en 966 de l'ère vulgaire. Ce savant a ajouté, à la
plupart des chansons des commentaires qui contiennent les
renseignements les plus curieux et les plus exacts sur les
moeurs des anciens Arabes. M. Langlès a acquis, il y a peu
d'années, pour la Bibliothèque impériale, un exemplaire de ce
précieux recueil, en 4 gros vol. in-folio.
Pendant une foire annuelle, où se rendaient les tribus éloignées ou même
ennemies, on employait trente jours, non-seulement aux échanges du
commerce, mais à réciter des morceaux d'éloquence et de poésie. Les
poètes s'y disputaient le prix; et les ouvrages couronnés étaient
déposés dans les archives des princes et des émirs. Les meilleurs
étaient peints ou brodés en lettres d'or, sur des étoffes de soie, et
suspendus au temple de la Mecque. Sept de ces poëmes avaient obtenu cet
honneur au temps de Mahomet. Ils existent encore aujourd'hui[326] les
savants les regardent comme des chefs-d'oeuvre d'éloquence arabe; et l'on
sait que Mahomet lui-même fut flatté de voir un des chapitres du Koran
comparé à ces sept poëmes, et jugé digne d'être affiché avec eux.
[326] Il ont été traduits en anglais par le célèbre William
Jones.
Pendant les premiers siècles du mahométisme, les Musulmans, emportés,
comme il arrive d'ordinaire, par le zèle fanatique d'une religion
nouvelle, et par une férocité contractée dans le fracas des armes,
suivirent partout un système de destruction, et sévirent également
contre la religion des infidèles, et contre les productions de leur
esprit, qu'ils regardaient toutes comme infectées de leurs erreurs. Ce
fut lorsque les califes se furent affermis, lorsqu'ils jouirent, au
centre d'une immense domination, des douceurs de la paix, d'une opulence
et d'une autorité sans bornes, qu'ils purent cultiver les dispositions
naturelles de leurs peuples, avec tous les avantages que leur donnaient
leur position, leurs nouvelles moeurs et leur puissance.
Almansor[327], qui fut le second des Abassides, aimait la poésie et les
lettres, était très-savant dans les lois, cultivait la philosophie, et
particulièrement l'astronomie. On dit qu'en bâtissant sur les bords de
l'Euphrate la fameuse ville de Bagdad, il prit pour l'exposition des
principaux édifices, les conseils de ses astronomes. Abulfarage raconte
qu'un médecin chrétien, nommé Georges Bakhtishua, ayant guéri ce calife
des suites dangereuses d'une indigestion, reçut de lui les plus grandes
distinctions et les traitements les plus honorables: ce fut ce qui
introduisit parmi les Arabes l'étude de la médecine. Ce médecin était
très-versé dans les langues syriaque, grecque, et persanne. Almansor lui
ordonna de traduire plusieurs bons livres de médecine, écrits dans ces
trois langues; et il enrichit ses états de ces traductions. Jamais
indigestion d'un souverain n'eut une telle influence sur son empire.
[327] Voy. Andrès, _Orig. Progr._ etc., c. 8. Le véritable
nom de ce calife ou khalife est Abou Djafar Mansour; mais je
l'écris comme on est habitué à l'écrire et à le prononcer en
France.
Haroun-al-Raschid régna peu de temps après. Sa renommée a rempli le
monde. Son amour pour les lettres, et pour ceux qui les cultivent, était
si grand, que, selon le témoignage de l'historien Elmacin, il ne se
mettait jamais en voyage, sans emmener avec lui un grand nombre de
savants. Il appela auprès de lui tous ceux qu'il put découvrir, et les
combla de bienfaits. La poésie fit ses délices; on le vit plus d'une
fois verser des larmes d'attendrissement en lisant de beaux vers, et ce
qui fit faire à sa nation encore plus de progrès, c'est qu'en faisant
bâtir des mosquées, il joignit à chacune une école publique.
Mais le véritable protecteur, le père chéri des lettres, fut le fils et
le successeur d'Haroun, le fameux Almamon[328]. Poètes, philosophes,
médecins, mathématiciens trouvèrent en lui une protection égale. Il prit
un soin particulier du progrès de toutes les sciences, et ne négligea
aucun moyen de les encourager et de les répandre dans ses états.
[328] Abdallah-Mâmoun.
Le Koran était alors la principale lecture des Arabes[329]. Abou-Beker,
successeur immédiat du Prophète, en avait le premier rassemblé les
feuilles éparses; mais à mesure que les copies s'en multipliaient, elles
devenaient plus irrégulières. Les points, sans lesquels, dans la langue
arabe, il est souvent difficile de déterminer la prononciation des mots
et le sens des phrases, étaient dans la plus grande confusion. Les
grammairiens les plus habiles, et les plus célèbres imans, furent
employés à rétablir le texte dans sa première pureté. Ils durent le
faire avec beaucoup de scrupule; puisque Mahomet avait menacé les
grammairiens du feu éternel pour le déplacement d'une seule lettre. La
langue elle-même était corrompue par le mélange des dialectes; les
caractères en étaient presque dénaturés. Almamon fit épurer la langue et
réformer les caractères. Il anoblit l'étude de la grammaire par les
distinctions qu'il accorda aux grammairiens. Il les admettait à ses
entretiens familiers, se montrait passionné pour les beautés de la
langue arabe, et souffrait impatiemment qu'on l'altérât en sa présence.
Il ne damnait pas comme Mahomet, mais il aurait presque disgracié un
courtisan pour une faute de langue.
[329] Quelques-uns des détails suivants sont extraits d'un
mémoire manuscrit _sur l'État des Sciences et Arts chez les
Arabes_, etc., par M. Pigeon de Sante-Paterne, mémoire
couronné à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en
1781, et dont j'ai dû la communication à l'obligeance de mon
confrère, M. Dacier, alors secrétaire perpétuel de cette
compagnie, et maintenant de la classe d'Histoire et de
Littérature ancienne de l'Institut.
Il s'occupa avec moins de succès de la théologie. La _Sounna_, ou le
recueil des traditions de Mahomet, divisait alors les croyants. Chaque
iman prétendait à l'honneur de former une secte. Les plus savants
d'entre eux, et ceux qu'on crut les plus sages, furent chargés du soin
de ramener les incrédules. Abou-Abdallah publia, en dix gros volumes,
les traditions de Mahomet et des autres chefs de l'islamisme. Elles
étaient au nombre de 267,000. Cet ouvrage énorme ne fit qu'augmenter le
schisme. La théologie mystique s'éleva de toutes parts. Les traités
ascétiques se multiplièrent. Les derviches inventèrent des amulettes et
des prières mystérieuses, qu'ils attribuèrent à Mahomet, à sa femme
Cadige, à Ali. Ils attribuèrent même quelques-unes de ces formules à
David, à Salomon, et à Jésus-Christ. On entassa volumes sur volumes, et
la Bibliothèque des controversistes musulmans, ne le céda ni en nombre,
ni en obscurité, à la Bibliothèque des nôtres.
Almamon avait fait, dès sa jeunesse, une étude particulière du droit,
sous un jurisconsulte célèbre[330]; et l'on doit penser qu'il ne se
refroidit pas pour la science des lois, lorsqu'il fut devenu le
législateur d'un grand peuple. La médecine lui dut aussi un nouvel
éclat. Il acheva ce qu'avaient commencé Almansor et Haroun. Il enrichit
l'école de médecine de nouveaux dons et de nouveaux livres. Il pensionna
des médecins pour traduire les ouvrages qui n'étaient point encore
traduits, et pour en écrire d'originaux dans leur langue. Il en fit même
composer un sur l'utilité des animaux, où l'on vit, pour la première
fois, des figures dessinées de quadrupèdes, de volatiles et de poissons;
mais son étude de prédilection fut celle de l'astronomie. Il fit
traduire pour son usage, tous les ouvrages grecs qui traitaient de cette
science. Il combla les traducteurs de bienfaits particuliers; et
l'espoir des distinctions et des récompenses, fit éclore de tous côtés
des astronomes. Almamon fit construire, près de Bagdad, un magnifique
observatoire, et un autre dans le voisinage de Damas. Son exemple fut
suivi par sa fille, princesse aussi célèbre par son esprit et son savoir
que par sa beauté[331]. Elle fit bâtir une tour sur la rive orientale du
Tigre. Elle employa les plus habiles architectes à sa construction.
Plusieurs savants riches devinrent les émules du calife et de sa fille.
Ces édifices se multiplièrent à Bagdad et dans son territoire, et l'on y
vit s'élever un grand nombre d'observatoires qui portèrent les noms de
leurs savants fondateurs. L'observatoire du calife n'était jamais
vacant; il y passait souvent les nuits à observer. Il fit rédiger sous
ses yeux des tables astronomiques, les plus parfaites que l'on ait eues
jusqu'alors. On perfectionna, par ses ordres, le Quart-de-cercle et
l'Astrolabe. L'Almageste de Ptolomée fut traduit du grec en arabe, par
l'astronome Ben-Honaïn[332]. Les ouvrages élémentaires devinrent
meilleurs et plus nombreux; enfin Almamon dirigea et paya généreusement
la grande opération de la mesure d'un degré du méridien, pour déterminer
avec précision la grandeur de la terre; et Bailly, dans son Histoire de
l'astronomie, parle d'un sextant de métal, avec lequel fut observée
l'obliquité de l'écliptique, et qui avait quarante coudées de
rayon[333].
[330] Kossa.
[331] Le mémoire manuscrit, d'où ce fait est tiré, nomme
cette princesse _Isma_; mais les orientalistes assurent que
l'auteur s'est trompé, que ce n'est point là un nom arabe, et
que, si le fait est vrai, ce nom, du moins, ne l'est pas.
[332] Voltaire, _Essai sur les Moeurs_, etc., ch. 6.
[333] Bailly les évalue à 57 pieds 9 p.
Deux sciences qui tiennent à l'astronomie, eurent part aussi aux
générosités d'Almamon: la géographie, qui était encore très-imparfaite,
et malheureusement l'astrologie judiciaire, qui n'était déjà que trop en
crédit. On croit cependant qu'il n'encouragea point cette partie de la
prétendue science, qui se donne pour disposer de la destinée des hommes,
mais celle qui, d'après le lever et le coucher des astres, croit pouvoir
annoncer les températures et l'état du ciel. Il ne crut point aux
cabalistes, mais seulement aux faiseurs d'éphémérides[334], ce qui est
encore beaucoup trop.
[334] J'entends des Éphémérides astrologiques, dans
lesquelles on prétend annoncer d'avance les températures et
les phénomènes de chaque jour, telles que celles de notre
Antoine Mizauld, par exemple: _Ephemerides aëris perpetuoe,
seu popularis et rustica tempestatum astrologia_, etc. Ce
Mizauld était un médecin du seizième siècle, né à Montluçon,
dans le Bourbonnais. Il a laissé plusieurs autres ouvrages du
même genre que celui-ci.
Un grand nombre de savants chrétiens, chassés de Constantinople par les
querelles de religion et par les troubles de l'Empire, se réfugièrent
auprès des califes de Bagdad, emportant avec eux leurs manuscrits. La
plupart étaient Syriens d'origine. Haroun, et surtout Almamon, les
employèrent à traduire du grec en syriaque et en arabe, des livres de
science et de philosophie. Les oeuvres d'Aristote et des fragments
considérables de Platon se répandirent ainsi chez les Arabes. Ces
traductions, accompagnées de commentaires, furent bientôt entre les
mains de tous les hommes lettrés. Aristote et Platon partageaient avec
Socrate et Pythagore le surnom de Divin. Almamon était passionné pour
leur étude, et les savants à qui leur philosophie était familière, ou
qui en avaient fait le sujet de quelque ouvrage, étaient ceux dont il
préférait l'entretien, et qu'il paraissait distinguer le plus. Ces
distinctions furent si marquées, qu'elles excitèrent les plaintes des
zélés Musulmans[335]. À les entendre, ce genre d'étude pouvait refroidir
la pitié, peut-être même égarer la religion des fidèles. Il les laissa
se plaindre, et continua de cultiver et d'honorer la philosophie et les
philosophes.
[335] Andrès, _Orig. Progr._, etc., c. 8.
L'Inde avait concouru avec la Grèce à donner des leçons de sagesse aux
Arabes; ils possédaient dans leur langue, une traduction des fables
indiennes de Bidpaï, où la philosophie morale et politique était tracée
avec une simplicité noble et touchante, dans les dialogues entre
différents animaux. On connaissait aussi depuis long-temps à Bagdad des
fables de Lokman, que quelques auteurs ont cru le même qu'Esope[336]. On
savait que l'apologue était né dans l'Orient; mais, dit un savant
orientaliste[337], on ne croyait pas, comme nous l'avons imaginé, qu'il
dût sa naissance aux misères de l'esclavage. La servitude, ajoute-t-il,
flétrit en même temps le corps et l'âme, et il est plus naturel de
penser que le premier sage qui put persuader au peuple, qu'il
renouvelait le prodige de Salomon et d'Apollonius de Thyane, à qui les
anciens attribuaient le talent d'entendre le langage des animaux, se
servit de cette arme ingénieuse pour faire la guerre aux vices et aux
ridicules de son temps.
[336] M. Sylvestre de Sacy croit que les Fables connues sous
le nom de Lokman, transplantées de l'Inde ou de la Grèce sur
le sol de l'Arabie, long-temps après Mahomet, furent
attribuées à Lokman, à cause de sa réputation de sagesse, et
qui le fit surnommer le _Sage_. Il distingue, ainsi que les
Arabes eux-mêmes, ce Lokman de l'ancien Lokman, fils d'Ad,
dont la sagesse était célèbre dès le temps de Mahomet. M. de
Sacy donne aussi d'excellentes raisons pour ne pas admettre
l'opinion que ces Fables sont nées en Arabie. Voyez sa Notice
sur les Fables de Lokman, traduites par M. Marcel, dans le
_Magasin encyclopédique_, IXe. année, t. I, p. 382. Nous
reviendrons bientôt, avec plus de détail, sur les Fables de
Bidpaï.
[337] M. Pigeon de Sainte-Paterne, dans le Mémoire déjà cité.
Almamon se plaisait à ces récits. On composait, pour lui faire la cour,
des dialogues de même genre; tantôt entre le boeuf et le renard, tantôt
entre un chat et un singe, ou entre un perroquet et un moineau. Le génie
des Arabes porté à l'invention et au merveilleux, imagina de mettre en
narration les tableaux de la vie humaine, en y ajoutant des couleurs
empruntées de la fable; et c'est à l'histoire, ainsi altérée, que l'on
attribue la naissance du roman. Telles furent _les Aventures de la ville
d'Airain_, et celles du jeune esclave _Touvadoud_. La dévotion ajouta
ses visions aux fictions romanesques. On représenta un des compagnons de
Mahomet, transporté sur les cornes d'un taureau, dans une île
mystérieuse[338]. La fécondité du génie oriental se manifesta dans des
contes de génies et de fées, tels que les voyages imaginaires de
_Sin-bad_ et de _Hind-bad_, qu'on feignit avoir été, l'un un célèbre
navigateur, l'autre un porte-fardeaux, et qui représentaient
allégoriquement, dit-on, le premier, le vent du _Sind_ ou du Mackeran;
et le second, le vent de l'Inde. Il faut avouer qu'en lisant ce conte
dans la traduction du bonhomme Galland, on saisit difficilement
l'allégorie; mais cela n'ôte rien à l'agrément de la narration. C'est de
récits fabuleux de cette espèce, inventés par différents auteurs, qu'on
forma ensuite le recueil si connu sous le titre des _Mille et une
nuits_, recueil composé de trente-six parties dans l'original arabe, et
si volumineux, que les six tomes de la traduction française, donnée par
Galland, n'en contiennent que la première.
[338] Roman de Tamim-Addar.
J'ai parlé du goût passionné que les Arabes eurent de tous temps pour la
poésie. Les troubles et les guerres civiles l'avaient refroidi. Haroun
et son fils le ranimèrent. La cour d'Almamon retentissait chaque jour du
chant des poètes, et de leurs combats lyriques, dont il payait
libéralement le prix. Enfin il n'y eut aucune partie des sciences et de
la littérature, pour laquelle ce calife illustre ne montrât autant de
goût que s'il s'en était exclusivement occupé. Sous son règne, Bagdad
devint un vrai foyer de lumières. On ne s'y occupait que d'études, de
livres, de littérature. Les lettrés seuls pouvaient obtenir la faveur du
calife; tous les savants dont il avait connaissance, il les appelait à
sa cour, et les y comblait de récompenses, de distinctions et
d'honneurs. Le principal emploi de ses ministres était de protéger les
sciences. La Syrie, l'Arménie, l'Égypte, tous les pays qui possédaient
des livres de quelque importance, devenaient tributaires de son amour
pour les lettres; il y envoyait ses ministres pour y recueillir et en
rapporter à tout prix ces richesses littéraires. On voyait entrer à
Bagdad des chameaux, uniquement chargés de livres; et tous ceux de ces
livres étrangers, que les savants jugeaient dignes d'être mis à la portée
du peuple, il les faisait traduire en arabe, et répandre avec profusion.
Sa cour était composée de maîtres dans tous les arts, d'examinateurs, de
traducteurs, de collecteurs de livres; elle ressemblait plutôt à une
académie de sciences, qu'à la cour d'un monarque guerrier; et lorsqu'il
fit, en vainqueur, la paix avec l'empereur de Bysance, Michel III, il
exigea de lui, comme une des conditions du traité, des livres grecs de
toute espèce.
Bientôt la nation entière obéit à cette impulsion puissante. Des écoles,
des colléges, des sociétés savantes s'élevaient dans toutes les villes;
des hommes instruits semblaient germer de toutes parts. Il se forma des
académies célèbres, d'où sortaient chaque jour les compositions les plus
élégantes en prose et en vers, et qui eurent pour membres des hommes
illustres dans toutes les branches de la littérature et des sciences.
L'Afrique et l'Égypte suivirent cet exemple. Alexandrie fut vengée par
les Arabes, amis des lettres, des maux que lui avaient faits leurs
ancêtres encore barbares. Elle eut jusqu'à vingt écoles à-la-fois, où
accouraient de toutes les parties de l'Orient les amateurs de la
philosophie et des sciences. En un mot, elle vit presque renaître sous
les fatimites, les beaux jours des Ptolemées. Fez et Maroc, aujourd'hui
retombées dans un état presque sauvage, devinrent des villes toutes
lettrées. De superbes établissements, des édifices magnifiques y furent
élevés en faveur des sciences; et l'érudition européenne garde le
souvenir de leurs opulentes bibliothèques, qui ont enrichi les nôtres de
manuscrits si précieux, et nous ont fourni des connaissances si
curieuses et si utiles.
Mais c'est peut-être en Espagne que les sciences des Arabes eurent le
plus d'éclat; c'est là que se fixa, pour ainsi dire, le règne de leur
littérature et de leurs arts. Cordoue, Grenade, Valence, Séville se
distinguèrent à l'envi par des écoles, des colléges, des académies, et
par tous les genres d'établissements qui peuvent favoriser les progrès
des lettres. L'Espagne possédait soixante-dix bibliothèques ouvertes au
public, dans différentes villes, quand tout le reste de l'Europe, sans
livres, sans lettres, sans culture, était enseveli dans l'ignorance la
plus honteuse. Une foule d'écrivains célèbres enrichit dans tous les
genres la littérature arabico-espagnole; et l'ouvrage qui contient les
titres et les notices de leurs innombrables productions en médecine, en
philosophie, dans toutes les parties des mathématiques, en histoire, et
principalement en poésie, forme en Espagne une volumineuse Bibliothèque.
L'influence des Arabes sur les sciences et les lettres, se répandit
bientôt dans l'Europe entière. C'est à eux qu'elle doit aussi plusieurs
inventions utiles. L'abbé Andrès a prouvé très-longuement[339], mais à
ce qu'il me paraît avec autant d'évidence que d'étendue, qu'elle leur
doit le papier de coton et le papier de lin, qui remplacèrent si
heureusement le papyrus d'Égypte. Depuis notre savant Huet[340], dont
l'opinion n'a pas eu de sectateurs, personne ne leur conteste le don
qu'ils nous ont fait des chiffres, et de la manière de compter qu'ils
avaient, de leur propre aveu, appris des savants de l'Inde. Les
premiers, depuis les anciens, ils bâtirent des observatoires,
c'est-à-dire, des édifices élevés et construits exprès pour exécuter
avec exactitude et commodité les observations astronomiques. Outre ceux
qu'ils élevèrent en si grand nombre à Bagdad et à Damas, la fameuse tour
de Séville, qui résiste encore aux coups du temps, prouve qu'ils en
bâtirent aussi en Espagne. Ils eurent en architecture un style qui leur
appartient, et qui réunit la hardiesse et l'élégance à la plus étonnante
solidité. Partout où l'on a laissé le temps seul agir contre les
monuments d'architecture moresque, il n'a pu encore les détruire:
partout où l'on a voulu ajouter à ces monuments des constructions
modernes, quelques siècles ont suffi pour ruiner ces constructions, et
la partie moresque des édifices est encore debout.
[339] Dans son dixième chapitre; il y emploie 24 pages in-4°.
Je voudrais bien que quelqu'un essayât de faire lire en
France une dissertation de cette étendue, sur un objet
particulier, dans une Histoire générale.
[340] Dem. Evang. prop. IV.
La chimie leur dut non-seulement ses progrès, mais sa naissance,
puisqu'ils inventèrent l'alambic de distillation, qu'ils analysèrent les
premiers les substances des trois règnes, et qu'aussi les premiers, ils
observèrent les distinctions et les affinités des alcalis et des acides,
et apprirent à tirer de minéraux et d'autres substances, destructives de
la vie et de la santé, des remèdes pour sauver l'une et rétablir
l'autre. Quelque bien et quelque mal qu'on puisse dire de l'invention de
la poudre à feu, si l'on en recherche l'origine, on verra qu'elle est
assez communément donnée à un moine allemand, nommé Schwartz; les
Anglais la réclament pour leur Roger Bacon; d'autres l'attribuent aux
Indiens ou aux Chinois; mais l'abbé Andrès soutient qu'elle appartient
aux Arabes, ou du moins que c'est en combattant contre eux, en Égypte,
que les Européens en ont connu, pour la première fois, les effets[341].
Il ne balance point à leur faire honneur de l'invention de l'aiguille
aimantée et de la boussole, et non pas à Gioja d'Amalfi, ni à Paul de
Venise, ni à aucun autre Italien, encore moins à quelque Allemand,
Anglais ou Français que ce puisse être: et sur ce point il a pour
garant, outre toutes les autorités qu'il allègue, celle d'un auteur
italien, extrêmement jaloux de la gloire de son pays, et qui montre dans
tout son ouvrage, autant de jugement et d'impartialité que de savoir, je
veux dire le savant Tiraboschi[342]. Andrès ne s'arrête pas là, il
prétend que l'usage du pendule pour la mesure du temps, dont l'Italie et
la Hollande se disputent l'invention, était connu des Arabes avant
l'existence de Galilée et de Huighens, et il rapporte entre autres
preuves, un passage des _Transactions philosophiques_[343], qui
l'affirme positivement.
[341] Andrès, chap. 10. M. Langlès a démontré, dans une
_Notice sur l'origine de la Poudre à canon_, insérée dans le
_Magasin Encyclopédique_, 4e. année (1798), t. I., p. 333,
que les Maures d'Espagne connaissaient, dès le treizième
siècle, l'usage de la poudre pour lancer des pierres et des
boulets de fer, et qu'ils en faisaient usage dans leurs
guerres contre les Espagnols. M. Koch, dans son _Tableau des
Révolutions de l'Europe_, est de la même opinion, qu'il
appuie sur les mêmes faits, et pense que de l'Espagne cette
invention passa en France; t. II, p. 30 et 31. On sait que la
poudre ne fut connue en France qu'en 1338.
[342] Tom. IV, liv. II, c. II.
[343] Dans une lettre latine, écrite par le célèbre astronome
Édouard Bernard, en 1684. _Trans. phil._, n°. 158.
Mais l'Europe leur eut des obligations plus évidentes et plus faciles à
prouver. L'Italie et la France étaient alors égarées plutôt que
conduites par une dialectique barbare, dont il faut avouer que les
Arabes eux-mêmes augmentèrent les ténèbres par leurs obscurs
commentaires sur les obscurités d'Aristote; mais elles reçurent d'eux,
comme en dédommagement, Hippocrate, Dioscoride, Euclide, Ptolémée et
d'autres lumières des sciences; elles apprirent à se diriger dans les
observations astronomiques; à examiner et à décrire les productions de
la nature; à en tirer les éléments de la matière médicale, et rouvrirent
au charme des vers et des inventions poétiques, des oreilles endurcies
par les cris de l'école, et par le bruit des armes.
Il n'est pas inutile de remarquer que parmi tant de livres de sciences,
traduits du grec par les Arabes, et qu'ils firent les premiers connaître
aux peuples modernes, il ne s'en trouve, pour ainsi dire, aucun de
littérature. Homère, lui-même, qui cependant fut traduit en syriaque,
sous l'empire d'Haroun-al-Raschid, ne le fut, dit-on, jamais en arabe.
On n'y fit passer ni Sophocle, ni Euripide, ni Sapho, ni Anacréon,
malgré la passion des poëtes arabes pour les sujets d'amour; ni Hésiode,
ni Aratus, malgré leur penchant à traiter les sujets didactiques; ni
Isocrate, ni Démosthène; enfin aucun orateur, aucun historien, excepté
Plutarque; aucun poëte, aucun auteur purement littéraire[344]. Quelle
que soit la cause de cette singularité[345], le résultat fut que leur
littérature garda son caractère original, que ses beautés comme ses
défauts lui appartinrent, et qu'au lieu d'avoir une littérature grecque
en caractères arabes, comme on en avait eu une, ou à peu près en
caractères latins, l'on eut, et l'on a encore, une littérature
proprement et spécialement arabe.
[344] Andrès, _Orig. Progr._, etc. II.
[345] Selon une observation de mon savant confrère, M.
Sylvestre de Sacy, recueillie et citée par M. OElsner, dans
son Mémoire sur les effets de la religion de Mohammed,
couronné en 1809 à l'Institut, par la classe d'histoire et de
littérature ancienne, cette indifférence pour les poètes
grecs naissait, dans les Sarrazins, de l'horreur qu'ils
avaient pour l'idolâtrie; elle était telle, qu'ils n'osaient
pas même prononcer les noms des faux dieux. Voyez _Des Effets
de la Rel. de Moham._ Paris, 1810, p. 133. D'autres pensent,
et M. Langlès est notamment de cet avis, que l'horreur pour
l'idolâtrie n'ayant pas empêché les Musulmans de conserver
des documents sur la religion et les idoles des Arabes avant
Mahomet, ni d'étudier la religion des Hindous, leur ignorance
dans la mythologie grecque ne doit être attribuée qu'à
l'impossibilité où ils étaient de connaître les ouvrages
originaux. «Toutes les traductions arabes des ouvrages grecs
ont été faites sur de très-mauvaises versions syriaques. Les
textes ne sont pas moins défigurés que les noms propres. Il
n'existe peut-être pas un seul ouvrage traduit immédiatement
du grec en arabe. Toutes les traductions arabes que l'on
connaît semblent faites en dépit du sens commun, et ne
peuvent donner aucune idée des auteurs originaux». (_Note
manuscrite de M. Langlès_.)
Ils conservèrent aussi dans toute sa pureté le genre de leur musique,
art dans lequel on prétend qu'ils excellèrent, et dont la théorie était
chez eux fort compliquée, quoiqu'elle le fût moins que chez les Chinois.
Leurs ouvrages sont remplis d'éloges de la musique et de ses merveilleux
effets. Ils en attribuaient de très-puissants, non-seulement à la
musique chantée, mais aux sons de quelques instruments, à certaines
cordes instrumentales, comme à certaines inflexions de la voix. Ils
raffinèrent beaucoup sur la musique; mais quoiqu'on ait tâché de nous
faire connaître la manière dont ils la pratiquaient, c'est celui de
leurs arts que nous connaissons le moins[346].
[346] On trouve un très-long chapitre sur la Musique arabe,
dans l'_Essai_ de M. de La Borde, t. I., p. 175; il est de M.
Pigeon de Sainte-Paterne, alors interprète des langues
orientales, le même dont j'ai cité plus haut un Mémoire
manuscrit. Ce chapitre est peu utile pour ceux qui ne savent
pas l'arabe, et peu satisfaisant, dit-on, pour ceux qui le
savent. Casiri, t. I de sa Bibliothèque, donne les titres de
plusieurs ouvrages arabes sur la pratique et sur la théorie
de cet art.
C'est principalement par leurs fables ou romans, et par leur poésie,
qu'ils ont influé sur le goût de la littérature moderne, comme ils ont
influé par leurs traductions sur les sciences. Quelques discussions se
sont élevées au sujet des romans. Saumaise leur en attribue l'invention.
Huet la leur dispute, et veut qu'elle appartienne aux Anglais ou aux
Français; et des auteurs français plus récents, ont exclusivement
réclamé cet honneur pour la France. Quoiqu'il en soit de ce point de
critique, sur lequel nous aurons occasion de revenir, on ne saurait nier
que le goût des inventions fabuleuses ne fût très-ancien chez les
Arabes, ni que la plupart des auteurs de romans, de contes et de
nouvelles, ne leur aient emprunté un nombre infini de fictions et
d'aventures. Quant à leur poésie, sans nous étendre autant que
l'exigerait peut-être un sujet aussi riche, mais qui ne se présente à
nous que comme accessoire, essayons du moins d'en donner une idée, et
d'en tracer les principaux caractères.
Il y en a un général et commun à toute la poésie orientale; et ce
caractère, ou ce génie, est encore assez imparfaitement connu en Europe,
où l'on en a un tout contraire. Nous prenons soin d'adoucir, de mitiger
les expressions figurées; les Asiatiques s'étudient à leur donner plus
d'audace et plus de témérité: nous exigeons que les métaphores aient une
sorte de retenue, et qu'elles s'insinuent, pour ainsi dire, sans effort:
ils aiment qu'elles se précipitent avec violence. Nous voulons qu'elles
aient non seulement de l'éclat, mais de la facilité, de la grâce, et
qu'elles ne soient pas tirées de trop loin: ils négligent les objets,
les circonstances qui sont à la portée de tout le monde, et vont
quelquefois prendre très-loin des images qu'ils entassent jusqu'à la
satiété. Enfin les poètes européens recherchent surtout le naturel,
l'agrément, la clarté; les poètes asiatiques, la grandeur, le luxe,
l'exagération. Il s'ensuit que si l'on compare avec des poésies arabes
ou persannes, les poésies les plus sublimes de notre Europe, des yeux
européens voient les premières gonflées, gigantesques et presque folles,
tandis qu'à des yeux orientaux, les secondes semblent couler terre à
terre, timides et presque rampantes[347].
[347] Williams Jones, _Poëseos Asiaticoe Comment._, cap. I,
éd. de Leipsick, 1777, p. 2.
Le monument le plus ancien qui existe de la poésie des Indiens, qui sont
eux-mêmes les plus anciens peuples de l'Asie, est celui dont j'ai déjà
parlé, et qui est principalement connu en Europe sous le nom de Fables
de Bidpay. Il n'y a point d'ouvrage qui ait éprouvé plus de
vicissitudes. Je dois les rappeler ici, quoiqu'elles soient assez
connues. Bidpay était, dit-on, un brachmane, ami de Dabychelim, roi de
l'Inde, successeur de ce Porus, qui fut vaincu par Alexandre. Il composa
ce livre pour diriger le roi, son ami, dans le chemin de la sagesse. Le
livre resta caché dans la famille des descendants de ce roi, pendant
plusieurs générations; mais enfin la renommée s'en répandit dans tout
l'Orient. Le fameux roi de Perse Khosrou Nouchirwan, ou Cosroës, voulut
le connaître; il chargea son médecin Busurviah de faire un voyage dans
l'Inde, pour s'en procurer une copie à tout prix. Busurviah n'y réussit
qu'après plusieurs années de séjour. Il le traduisit aussitôt en pehlvy,
qui était l'ancienne langue persanne, et vint le présenter à Khosrou,
qui le combla de dignités et de récompenses. Après la mort de ce
monarque, l'ouvrage fut conservé d'abord dans sa famille, d'où il se
répandit ensuite dans la Perse, et de là chez les Arabes. Le second
calife Abasside, Aboujafar, le fit traduire du pehlvy, et sur cette
version arabe, il en fut fait une autre en persan moderne, puis une
seconde, et enfin une troisième. Il fut aussi traduit en langue turque,
et l'a été dans presque toutes les langues de l'Europe. C'est dans ces
traductions successives qu'il a pris la parure poétique et les ornements
merveilleux dont il est embelli. Dans la première version arabe, qui est
exacte et littérale, on dit qu'il manque absolument de couleur et de
poésie. Cela tient sans doute à son extrême antiquité; car l'on assure
qu'elle remonte beaucoup plus haut que Bidpay; que ce nom même est
supposé, et que tout le fond de l'ouvrage appartient à l'ancien
brachmane, _Vichmou-Sarma_, qui, dans son livre intitulé _Hitopadès_,
conçut le premier l'idée de faire donner aux hommes, par des bêtes, des
préceptes qu'ils n'auraient pas écoutés de la bouche de leurs
semblables[348]. Ce livre existe: il a été traduit en anglais; et une
partie l'a aussi été dans notre langue, par M. Langlès. On y reconnaît
le premier type des fables attribuées à Bidpay, à Lokman et à Esope.
C'est sans doute dans ces fictions antiques et ingénieuses, que nos
vieux auteurs du treizième siècle avaient pris le sujet de leur roman du
Renard,[349], roman mis en vers allemands par le célèbre Goëthe, traduit
depuis de l'allemand en français, et publié comme si l'original eût été
une production germanique; c'est là aussi sans doute que le célèbre
Casti avait puisé la première idée de son poëme ou de sa satyre
politique, intitulée: _Les animaux parlants_.
[348] M. Langlès, Fables et Contes Indiens, nouvellement
traduits, 1790; Disc. prél.
[349] Voyez _Fabliaux_ traduits par le grand Daussy, t. I,
éd. in-8°., p. 393.
Les Indiens Musulmans, ou modernes, qu'il faut bien distinguer des
Hindous, habitants autochtones de l'Inde, ont tout écrit en langue
persanne depuis la dynastie des Mogols, établie par les descendants de
Timour[350]; ainsi l'on ne doit point séparer leur poésie de la poésie
des Persans, celui peut-être de tous les peuples, à l'exception des
Arabes, qui a le plus cultivé cet art. Les Arabes et les Persans ont eu
un si grand nombre de poètes, que la vie d'un homme ne suffirait pas, à
ce qu'on assure, pour parcourir tous leurs ouvrages.
[350] William Jones, _ub. supr._, p. 8.
Le climat habité par ces deux peuples, paraît avoir eu la plus grande
influence sur le caractère de leur poésie. Il est impossible que les
images les plus agréables ne s'offrent pas abondamment à des poètes qui
passent leur vie dans des champs, des bois, des jardins délicieux, qui
se livrent tout entiers aux voluptés et à l'amour, qui habitent des
contrées où l'éclat et la sérénité du ciel sont rarement obscurcis par
des nuages, où la nature comblée, pour ainsi dire, d'une surabondance de
fleurs et de fruits, n'étale que luxe et jouissances; où enfin, comme le
dit un ancien poète latin, on voit de toutes parts les moissons offrir
leurs richesses, les arbres fleurir, les sources jaillir, les prés se
revêtir d'herbes et de fleurs[351]. La plupart des ornements de la
poésie se tirent des images prises dans les choses naturelles; or, la
plus grande partie de la Perse et toute cette Arabie qui reçut des
anciens le surnom d'Heureuse, sont les régions du monde les plus
fertiles, les plus riantes, les plus fécondes en toutes sortes de
délices. L'Arabie qu'on appelle Déserte est, au contraire, remplie
d'objets d'où l'on peut tirer les images de crainte et de terreur, et
qui n'en sont que plus propres à inspirer le sublime. Aussi voit-on
souvent dans les poëmes des anciens Arabes, des héros marchant à travers
des routes escarpées, des cavernes formées de rocs hérissés, suspendus,
énormes, et remplis de ténèbres épaisses qui ne se dissipent
jamais[352].
[351]
_Segetes largiri fruges, florere omnia,
Fontes scatere, herbis prata convestirier_;
passage d'Ennius cité par Cicéron, _Tuscul. Quoestion._, lib.
I. William Jones, _ub. supr._, p. 4.
[352]
_Viâ altâ atque arduâ
Per speluncas saxis structas, asperis, pendentibus,
Maximis, ubi rigida constat crassa Caligo_;
autre passage du même poète, cité _ibid._
C'est à ces propriétés de la nature qui les environne, et à leur manière
de vivre, que les Arabes et les Persans durent, selon le célèbre
orientaliste William Jones[353], cette profusion d'images et de figures,
dont ils sont si prodigues, et c'est pour les mêmes causes qu'ils
cultivèrent avec tant d'ardeur la poésie, qui se nourrit surtout de
figures et d'images.
[353] _Ub. supr._, p. 4 et 5.
Les Persans emploient, pour signifier l'art des vers, une expression
figurée très-belle dans leur langue, et qui veut dire _former un fil de
perles_. Leur goût pour cet art est très-ancien; mais ils n'en ont
conservé aucun monument antérieur au septième siècle. Quand ils furent
conquis par les Arabes, les moeurs, les usages, les lois, la religion,
tout fut modifié et réglé par les vainqueurs: quant aux sciences et aux
lettres, tout fut d'abord détruit, et ne put renaître que quand les
Arabes en donnèrent le signal dans tout leur vaste Empire. L'écriture
antique et indigène fut elle-même changée en caractères arabes, et
beaucoup de mots arabes furent introduits dans la langue. Aucun des
livres qui existent en langue persanne ne doit donc être rapporté à un
temps antérieur à cette époque, si l'on en excepte cependant un petit
nombre d'ouvrages, écrits dans l'ancienne langue appelée pehlvi, et
attribués aux anciens mages, tels que Zend-Avesta[354] et le _Sadder_,
qui contiennent les dogmes et les préceptes de l'antique religion des
Guèbres, et dont quelques-uns de nos savants ont, presque avec aussi peu
de succès que les savants du pays même, tâché d'éclaircir les épaisses
ténèbres. La poésie persanne, telle qu'elle existe, n'a donc d'autre
origine que la poésie arabe. Les principes de l'art métrique y sont les
mêmes, et il y a presque autant de ressemblances dans le génie des
poètes que dans les genres de poésie et dans la mesure des vers[355].
[354] Rezwiisky, _Specimen poës. persicoe_, révoque en doute
leur haute antiquité: _Paucis monumentis exceptis, iisque
dubiis, quoe in antiquo idiomate_ pehlvi _dicto scripta, et à
residuis adhuc ignicolis servata doctorum nonnulli è tenebris
in lucem vucare sunt conati_. In prooemio, p. II.
[355] Rezwiisky, _loc. cit._
Mais avec ces rapports communs, ils ont aussi des différences. Il en
existe surtout dans les deux langues. La langue arabe est expressive,
forte et sonore; la persanne, remplie de douceur et d'harmonie[356].
Joignant à sa propre richesse les mots qu'elle a reçus de la langue
arabe, elle a sur celle-ci l'avantage des mots composés, auxquels les
Arabes sont si contraires, qu'ils emploient pour les éviter de longues
circonlocutions. Les lois de la rime leur sont communes, mais dans les
deux langues, la quantité des rimes est si abondante, qu'elle gêne peu
le poète, et ne fait que donner un utile aiguillon à son génie. C'est
pour cela qu'ils excellent plus qu'aucune autre nation, et peut-être
être plus que les Italiens eux-mêmes, à faire des vers impromptus.
[356] William Jones, Traité _sur la poésie orientale_, à la
suite de son histoire de Nadir-Shah, écrite en français, et
publiée Londres en 1770, in-4°.
Mais voici une contradiction assez forte entre les Orientalistes. Les
uns vantent cette facilité des compositions poétiques et en citent des
exemples; les autres expliquent les règles de la poésie arabe de manière
à y faire voir les plus grandes difficultés[357]. On peut les accorder,
en disant que dans les poésies soutenues et faites à loisir, les poètes
suivent toutes ces règles; mais que dans les impromptus, à l'exception
de la rime, il s'en dispensent. En effet, le vers arabe est composé de
pieds d'une mesure et d'un nombre déterminés[358]. Il a cette
ressemblance avec l'ancienne poésie des Grecs et des Latins, et cette
supériorité sur la versification moderne, dont il ne se rapproche que
par la rime, ou plutôt qui l'a empruntée de lui. Elle a chez les Arabes
des difficultés particulières. On exige à la fin de leurs vers la
consonnance de plusieurs syllabes, et quelquefois même de cinq. De plus,
dans certains poëmes, composés d'un assez grand nombre de distiques, la
rime doit être constamment la même. Quant aux pieds et aux mesures, ils
admettent vingt-cinq combinaisons diverses de pieds, tant simples que
composés, dont ils forment jusqu'à seize différentes espèces de
vers[359]. Ce ne sont pas là des entraves dont on puisse se jouer dans
des poésies improvisées; mais si elles sont pénibles pour le poëte, il
faut avouer qu'elles doivent produire, pour des oreilles exercées à les
sentir, beaucoup d'harmonie et de variété.
[357] Rezwiisky, _Specim. poës. pers._, et William Jones
lui-même, _Poëseos Asiaticoe Comment._
[358] Rezwiisky, _ub supr._, p. 43.
[359] Will. Jones, _Poës. Asiat. Com._, c. 2.
De toutes ces sortes de vers, ils forment des poëmes de plusieurs
espèces. La _Casside_ est une des plus anciennes. C'est une espèce
d'idylle ou d'élégie; mais dans l'acception étendue que les anciens
donnaient à ces deux titres, et qui peut, en quelque façon, convenir à
toutes sortes de sujets. Les deux premiers vers riment ensemble, et
ensuite, dans tout le cours du poëme, la même rime revient à chaque
second vers. On n'a point d'égard au premier, qui n'est regardé que
comme un hémistiche. Le poëme ne doit pas avoir plus de cent distiques,
ni moins de vingt. L'amour en est le sujet le plus ordinaire. La vie
nomade et guerrière des Arabes, les obligeait à des déplacements
continuels: aussi, la plupart des cassides commencent par les regrets
d'un amant séparé de sa maîtresse. Ses amis essayent de le consoler,
mais il repousse leurs secours. Il décrit la beauté de celle qu'il aime.
Il ira la visiter dans la nouvelle demeure de sa tribu, dût-il en
trouver les passages défendus par des lions ou gardés par des guerriers
jaloux. Alors il amène ordinairement la description de son chameau ou de
son cheval; et ce n'est qu'après tout cet exorde qu'il en vient à son
principal objet. Les sept poëmes suspendus au temple de la Mecque sont
presque tous de ce genre. On vante surtout celui qui commence ainsi:
«Demeurons, donnons quelques larmes au souvenir du séjour de notre
bien-aimée dans les vallées sablonneuses qui sont entre Dahul et
Houmel». Le dessin en est absolument conforme à celui que je viens de
tracer. On y trouve cette jolie comparaison: «Quand ces deux jeunes
filles se levèrent, elles répandirent une agréable odeur, comme le
zéphir lorsqu'il apporte le parfum des fleurs de l'Inde[360]». Le poëte
trouve le moyen d'amener le récit d'une aventure galante de sa jeunesse,
qu'il décrit avec toute la vivacité et tous les ornements de la langue
arabe. Parmi les autres descriptions, celles de son passage à travers un
désert, de son cheval, de sa chasse, d'un orage, sont d'une beauté que
les Orientaux ne se lassent point d'admirer.
[360] Will. Jones, _ub. supr._, c. 3, p. 75.
La Ghazèle est une espèce d'ode amoureuse ou galante, semée d'images et
de pensées fleuries. Le sujet en est ordinairement enjoué. Il respire,
en quelque sorte, les parfums et le vin. Les maximes qu'on y professe
sont celles d'une volupté philosophique. Elle conclut de la brièveté de
la vie que nous ne devons en laisser échapper aucune fleur, sans la
connaître et sans en jouir[361]. C'est, comme on voit, précisément le
genre de l'ode anacréontique, et quoiqu'on assure qu'Anacréon n'a jamais
été traduit en arabe ni en persan, il est probable que les premiers
poëtes persans ou arabes qui donnèrent ce caractère à la ghazèle,
avaient eu quelque connaissance des poésies du vieillard de Théos.
[361] John Nott. select odes from the Persian poet Hafiz,
etc. London, 1787.
La mesure des vers et la disposition des rimes sont absolument les
mêmes[362] dans la ghazèle que dans la casside; mais la première ne doit
pas s'étendre au-delà de treize distiques. Le désordre est tellement de
sa nature, que chacun de ces distiques doit renfermer un sens entier, et
n'a presque jamais aucun rapport avec ceux qui précèdent et qui suivent.
Il est probable[363] que ce désordre est venu de ce que ce genre de
poésie étant ordinairement né parmi la joie et la bonne chère, le génie
du poëte, échauffé par le vin, saisissait tout à coup chaque image qui
s'offrait à lui, la quittait pour une autre, et celle-ci pour une autre
encore, sans garder aucun ordre entre elles. Il est encore du caractère
particulier de ce poëme qu'au dernier distique le poëte s'adresse la
parole à lui-même, en s'appelant par son nom. Il tâche de mettre dans
cette apostrophe une finesse et une élégance particulières. Ce peut
avoir été le premier modèle de l'envoi qui terminait toutes les chansons
provençales, et d'où les Italiens ont pris l'usage de terminer leurs
odes, ou _canzoni_, par une apostrophe adressée à l'ode elle-même, comme
ils le font presque toujours. Le sonnet est un autre emprunt que les
Provençaux, et ensuite les Italiens ont fait, dit-on, à ce genre de
poésie. Souvent la ghazèle, et même la casside, n'ont que quatorze vers,
et c'est là ce qui a pu donner l'idée du sonnet. Nous verrons plus
clairement ailleurs son origine: observons seulement ici que les
quatorze vers du sonnet sont partagés en deux quatrains et deux tercets,
tandis que ceux de l'ode arabe procèdent toujours par distiques; or,
c'est plutôt l'arrangement des vers qui caractérise un genre de poésie
que leur nombre.
[362] _Specimen poës. pers._, p. 45.
[363] _Ibid._, p. 46.
La ghazèle appartient plus aux Persans qu'aux Arabes; ils l'ont cultivée
avec une sorte de prédilection, tandis que les Arabes, plus graves et
plus portés à la mélancolie, lui ont préféré la casside. On appelle
_Divan_, une collection nombreuse de ghazèles, différentes par la
terminaison ou la rime. Le divan est parfait lorsque le poëte a
régulièrement suivi, dans les rimes de ses ghazèles, toutes les lettres
de l'alphabet. Le divan d'Hafiz, le plus célèbre des poëtes persans dans
ce genre, contient près de 600 ghazèles[364]. Les ghazèles de chacune
des divisions de ce divan ont tous leurs vers terminés par la même
lettre; et la série de toutes ces divisions forme l'alphabet entier.
Presque tous les poëtes italiens ont eu aussi l'ambition de former leur
divan, qu'ils nomment _canzonière_, mais ils se sont épargné la
contrainte et l'espèce de ridicule de cette tâche alphabétique.
[364] _Carmina Haphyzi in unum volumen seu Divanum Collecta
ghazelas 569 circiter comprehendunt variis temporibus
compositas_, etc. Rezwiisky, _de Dicano et Ghazelâ_, ub. sup.
p. 47.
Les poésies amoureuses des Arabes ont en général moins de mollesse, un
caractère moins efféminé que celles des Persans. Des images guerrières
s'y mêlent souvent aux sentiments d'amour et aux idées de galanterie, et
quelquefois avec plus de bizarrerie que de goût, comme dans ces
vers[365]: «Je me souvenais de toi, quand les lances ennemies et les
glaives de l'Inde buvaient mon sang; je souhaitais ardemment de baiser
les épées meurtrières, parce qu'elles brillaient, comme les dents
éclatent quand tu souris». Voici un morceau d'un meilleur goût, et qui
se rapproche davantage de la poésie d'Anacréon et d'Hafiz. C'est une de
ces pièces en quatorze vers, que l'on veut qui aient servi de premier
modèle au sonnet; et il y a peu de sonnets meilleurs.
[365] William Jones, _Poës. Asiat. Comment._, p. 295.
«Les banquets, l'ivresse, la marche ferme et légère d'un chameau
vigoureux, sur lequel s'appuie péniblement son maître blessé par l'Amour
en traversant une étroite vallée;
«De jeunes filles d'une blancheur éclatante, marchant avec délicatesse,
semblables à des statues d'ivoire, couvertes de voiles de soie brodés
d'or, et gardées soigneusement;
«L'abondance, la tranquille sécurité, et le son des lyres plaintives,
sont les vraies douceurs de la vie;
«Car l'homme est l'esclave de la fortune, et la fortune est changeante.
Les choses heureuses et contraires, la richesse et la pauvreté sont
égales, et tout homme vivant se doit à la mort»[366].
[366] William Jones, _ibid._, p. 304.
La comparaison de ces jeunes filles avec des statues d'ivoire est un
trait plein de délicatesse et de grâce. La comparaison ou similitude est
la figure favorite des Arabes; mais ils les tirent plus souvent des
objets de la Nature que de ceux de l'art. Leurs habitudes et leurs moeurs
expliquent cette préférence. En faisant le portrait de leurs belles, ils
comparent leurs boucles de cheveux à l'hyacinthe; leurs joues à la rose,
leurs yeux, ou pour la couleur, aux violettes, ou pour l'aimable
langueur, aux narcisses; leurs dents aux perles; leur sein aux pommes;
leurs baisers au miel et au vin; leurs lèvres aux rubis; leur taille au
cyprès; leur marche aux mouvements du cyprès agité par le vent; leur
visage au soleil; leurs cheveux noirs à la nuit; leur front à l'aurore;
elles-mêmes enfin aux chevreaux ou aux petits du chevreuil[367].
[367] _Id. ibid._, p. 148.
Les meilleurs poëtes arabes se plaisent à décrire les productions de la
nature, et surtout les fleurs et les fruits; et de même qu'ils les
emploient dans leurs comparaisons pour servir de parure à la beauté, de
même ils se servent de la beauté humaine pour embellir, par des
comparaisons, les fleurs ou les fruits qu'ils décrivent. «Ce fruit, dit
l'un d'eux, est d'un côté blanc comme le lys; de l'autre, aussi vermeil
que la pêche ou que l'anémone, comme si l'amour avait réuni la joue
d'une jeune fille à celle de son amant»[368]. Un autre compare la
narcisse qui vient d'éclore aux dents blanches d'une jeune fille qui
mord une pomme d'Arménie[369].
[368] William Jones, _ibid._ p. 156.
[369] _Id. ibid._, p. 161.
Dans le genre héroïque, leurs comparaisons ont quelquefois la force et
la grandeur de celles d'Homère. Ils disent d'une troupe de guerriers:
«Ils se précipitent comme un torrent rapide quand la nue ténébreuse, et
tombant avec violence, a gonflé ses eaux»[370]. Ils disent à un général
marchant à la tête de ses troupes: «Ton armée agitait autour de toi ses
deux ailes, comme un aigle noir qui prend son vol»[371]. Un guerrier
s'avance comme un éléphant farouche; il s'élance comme un lion au milieu
d'un troupeau. Enfin, dans ces moments terribles où Homère entasse
comparaisons sur comparaisons pour mieux exprimer l'ardeur et le
désordre des combats, il n'a rien de plus chaud ni de plus animé que ce
tableau de Ferdoussy représentant un héros dans la mêlée. «Tantôt il se
courbe sur son coursier; tantôt, s'élevant comme une montagne, il frappe
de sa lance ou de son épée dure comme le diamant; tantôt il s'avance
comme le nuage qui verse la pluie. Vous diriez: est-ce le ciel, ou le
jour, ou l'éclair, ou le torrent des eaux printannières? Vous diriez:
c'est un arbre chargé de fer; il agite ses deux bras comme les ruisseaux
du platane»[372].
[370] _Id. ibid._, p. 151.
[371] _Id. ibid._, p. 152.
[372] William Jones, _ibid._ p. 154.
Ils ne sont pas moins féconds en métaphores, ou plutôt ils parlent
presque toujours métaphoriquement: tout ce qui vient d'un objet est chez
eux son fils ou sa fille; tout ce qui produit une chose est son père ou
sa mère: les choses liées ou semblables entre elles sont frères ou
soeurs. Un poëte appelle le chant des colombes _le fils de la tristesse_;
les mots sont _les fils de la bouche_; les larmes, _les filles des
jeux_; l'eau est _la fille des nuages_; le vin, _le fils des grappes_;
et l'hymen du fils des grappes avec la fille des nuages n'est que du vin
trempé d'eau. Ils disent _l'odeur et le doux parfum_ de la victoire; ils
font un fréquent et singulier usage des verbes _verser_ et _puiser_; ils
osent dire: «L'échanson de la mort s'approcha d'eux avec la coupe du
trépas: il en arrosa le jardin de leur vie, et ils furent
anéantis»[373].
[373] William Jones, _ibid._, cap. 6, p. 138.
Presque toutes les autres figures de pensées et de mots sont connues des
Arabes. Leur langue se prête singulièrement à ces dernières. Celle qui
consiste à prendre le même mot dans deux acceptions différentes, ou à
faire jouer ensemble deux mots presque semblables, revient
très-fréquemment dans leurs vers; mais cette figure, ou plutôt ce jeu de
mots, disparaît dans les traductions. Parmi les figures de pensées, la
prosopopée est une de celles qu'ils emploient le plus heureusement et le
plus souvent. Ils lui donnent une vivacité merveilleuse, et une grâce
presque magique[374]. Chez eux, tout est vivant et animé. Les fleurs,
les oiseaux, les arbres parlent; les qualités abstraites, la beauté, la
justice, la gaîté, la tristesse, sont personnifiées; les prés rient; les
forêts chantent; le ciel se réjouit; la rose charge le zéphyr de
messages pour le rossignol; le rossignol décrit les beautés de la rose;
les amours de rose et du rossignol forment une mythologie charmante qui
revient à chaque instant dans leurs vers; la Nature entière est comme un
théâtre où il n'y a plus rien d'inanimé, de muet ni d'insensible.
[374] _Ibid._, cap. 8, p. 168.
On a vu, par quelques citations, qu'ils connaissent la poésie héroïque.
Il n'ont point cependant de véritables épopées. Leurs poëmes héroïques
ne sont que des histoires écrites en vers élégants, et ornées de toutes
les couleurs de la poésie: telle est surtout leur grande histoire, ou,
si l'on veut, leur poëme en prose dont Timour ou Tamerlan est le héros,
et dont on vante les riches images, les narrations, les descriptions,
les sentiments élevés, les figures hardies, les peintures de moeurs et
l'inépuisable variété[375].
[375] William Jones, _ibid._, donne l'analyse de ce poëme,
chap. 12, p. 238.
Les Persans et les Turcs ont un nombre infini de ces poëmes sur les
exploits et les aventures de leurs plus fameux guerriers; mais les
fables extravagantes dont ils sont remplis, les font plutôt considérer
comme des romans et des contes que comme des poëmes héroïques[376]. On
en excepte cependant les ouvrages du persan Ferdoussy, qui contiennent
l'histoire de Perse, dans une suite de très-beaux poëmes. William Jones,
sans vouloir le comparer à Homère, avec lequel nous venons de voir,
cependant, qu'il a des traits de ressemblance, trouve de commun entre
eux et le génie créateur et l'originalité. Ils puisèrent tous deux,
dit-il, leurs images dans la nature elle-même; ils ne les ont pas
saisies par imitation, par reflet; ils n'ont pas peint, comme les poëtes
modernes, la ressemblance de la ressemblance. Au reste, les fées, les
génies, les griffons-fées forment le merveilleux de ces poëmes, d'où il
est évident qu'ils ont passé dans les nôtres.
[376] Le même, dans son Traité _de la Poésie orientale_, à la
suite de l'histoire de Nadir-Shah.
Les Arabes ont un genre ou la teinte habituelle de leur imagination les
rend très-propres à réussir; c'est la poésie funèbre. Ils y célèbrent
par des distiques ou d'autres petits poëmes, les personnes qui leur
étaient chères, ou les personnages célèbres. D'Herbelot rapporte
celui-ci[377]: «Mes amis me disaient: Si tu allais, pour te soulager,
visiter le tombeau de ton ami. Je répondis: A-t-elle donc un autre
tombeau que mon coeur»?
[377] Bibl. orient., citée par William Jones, _Poës. Asiat.
Comment._, ch. 13, p. 258.
J'en ajouterai un autre d'un genre tout différent, et tout-à-fait
extraordinaire, c'est l'épitaphe du libéral et vaillant Maâni[378].
[378] William Jones, _ibid._, p. 261.
«Approchez, mes amis, approchez de Maâni, et dites à son tombeau: Que
les nuages du matin t'arrosent de pluies continuelles!
«O tombeau de Maâni! toi qui n'étais qu'une fosse creusée dans la terre,
tu es maintenant le lit de la bienfaisance. O tombeau de Maâni! comment
as-tu pu contenir la libéralité qui remplissait la terre et les mers?
Que dis-je, tu as reçu la libéralité, mais morte: si elle eût été
vivante, tu aurais été si étroit que tu te serais brisé.
«Il existait un jeune homme, que sa générosité fait vivre encore après
sa mort, comme la prairie, quand un ruisseau l'a parcourue, reverdit
avec plus d'éclat.
«Mais à la mort de Maâni, la libéralité est morte, et le faîte de la
noblesse d'âme est abattu».
Je cite de pareilles singularités, non certes comme des objets
d'imitation, mais pour que nous sachions dans la suite à qui attribuer
ce faux goût, si contraire à la nature, que les anciens ne connurent
jamais, et qui a si long-temps infecté le style moderne.
La poésie morale des Arabes est célèbre, ainsi que leur esprit
naturellement sentencieux. Ils ont un grand nombre de vers qui
renferment des pensées qu'ils aiment à citer à tout propos; et ils ne
s'y livrent pas moins que dans les autres genres aux écarts de
l'imagination et aux bizarreries du style. «Le cours de cette vie, dit
un poëte, ressemble à une mer profonde, remplie de crocodiles; qu'ils
sont tranquilles, les hommes assez sages pour demeurer sur le bord[379]!
La vie humaine, dit un autre, n'est qu'une ivresse; ce qu'elle a
d'agréable s'évapore promptement, et la crapule reste»[380]. Quelquefois
ce ne sont que des espèces de proverbes, quelquefois ils ont plus
d'étendue, et ce sont de petits poëmes remplis d'esprit, d'images,
d'oppositions inattendues. Le génie des Persans diffère encore ici de
celui des Arabes. On connaît assez les belles fables de Sadi, et son
_Gulistan_ ou Jardin des roses, où il les a en effet semées comme des
fleurs. Il est le premier des poëtes dans ce genre, mais il n'est pas le
seul, et les muses persannes ne sont pas moins fertiles en leçons de
sagesse que de plaisir.
[379] William Jones, _ibid._, cap. 15, p. 276.
[380] William Jones, _ibid._, cap. 15, p. 276.
Les deux peuples excèlent également dans un autre genre, qui est le
panégyrique ou l'éloge. Leur usage est de commencer leurs grands poëmes
par louer Dieu, sa bonté, sa miséricorde, sa puissance; ensuite le
prophète et sa famille; enfin ils élèvent aux nues les vertus de leur
roi et des grands de sa cour: vertueux ou non, c'est une étiquette
poétique qu'ils ne manquent point de suivre[383]. Mais ils ont aussi des
morceaux qui ont d'autre objet que la louange, et ce sont ceux où ils
entassent avec le plus de profusion les idées gigantesques, les
exagérations, nous dirions presque, nous autres occidentaux, les folies.
Quel autre nom donner, par exemple, à ce trait d'un poëte, non pas
Arabe, ni Persan, mais Indien, soit que les Indiens aient pris ce goût
des Persans, ou que les Persans l'aient pris chez eux, et l'aient
reporté chez les Arabes, ou plutôt qu'il soit commun à tous les peuples
de l'Orient. Ce poëte, pour louer un prince distingué par son savoir
autant que par sa dignité, lui dit en vers boursoufflés: «Dès que tu
presses les flancs de ton coursier rapide, la terre s'agite et tremble;
et les huit éléphants, ces vastes soutiens du monde, se courbent sous un
si noble poids». Notre médecin voyageur Bernier, homme aussi enjoué que
savant, se trouvait à cette audience, et conservant son caractère
français, il dit à l'oreille du prince: «Gardez-vous bien, seigneur, de
monter trop souvent à cheval: vos pauvres peuples souffriraient trop de
si fréquents tremblements de terre». Le prince entendit la plaisanterie,
et y répondit comme aurait fait un Français même: C'est pour cela,
dit-il à Bernier, que je vais presque toujours en palanquin[384].
[383] _Ac deinceps regis atque optimatum virtutes, seu veras,
sive adulationis causâ fictas, immortalitati commendant_. Id.
ib. cap. 16, p. 306.
[384] Bernier rapporte lui-même ce trait dans sa _Description
des états du Grand-Mogol_.
Les Arabes et les Persans se dédommagent en quelque sorte de leurs
adulations poétiques par des satyres violentes; on pourrait plutôt les
nommer des invectives que des satyres. C'est un guerrier que le poëte
accuse d'être lâche; c'est un homme puissant à qui il reproche d'être
injuste, ou même un roi qu'il taxe de vices honteux. Dans le poëme arabe
des _Amours d'Antara et d'Abla_[385], on trouve, dès le commencement,
une satyre mordante que les orientalistes admirent[386]. Les esclaves
d'Abla l'adressent, en chantant, à Almarah, qui aime aussi leur
maîtresse, et veut supplanter Antara. «Almarah! renonce à l'amour des
jeunes vierges; cesse de te présenter aux yeux de la beauté. Tu ne sais
pas repousser l'ennemi; tu n'es pas un brave cavalier au jour du combat.
Ne désire pas de voir _Abla_: tu verras plutôt le lion de la vallée qui
répand la terreur. Ni les brillantes épées, ni les noires lances
poussées avec force ne peuvent approcher d'elle. Abla est une jeune
chevrette qui prend le lion à la chasse avec ses yeux languissants. Mais
toi, tu ne t'occupes que de ton amour pour elle, et tu remplis tous ces
lieux de tes plaintes. Cesse de la poursuivre avec importunité, ou
_Antara_ versera sur toi la coupe de la mort. Tu ne te lasses point de
la chercher: tu te présentes couvert d'armes par-dessus tes riches
habits. Les jeunes filles rient de toi, comme à l'envi; l'écho des
collines et des vallées leur répond: tu es devenu la fable de tous ceux
qui les écoutent, et leur jouet soir et matin. Tu reviens à nous avec
des habits plus magnifiques; elles redoublent leurs ris et leurs
plaisanteries. Si tu t'approches encore, il viendra le lion que
craignent les lions de la vallée: il ne te laissera pour ton partage que
la haine, et tu retourneras couvert de mépris, etc.».
[385] Antara était guerrier et poëte; c'est de lui qu'était
la cinquième des sept idylles affichées au temple de la
Mecque. Abla était la fille d'un roi, la plus belle qu'on eût
jamais vue, qu'il aimait éperdument.
[386] William Jones, ch. 17, p. 325 et 326.
Le même Ferdoussy, célèbre par son grand poëme historique, s'est aussi
distingué parmi les satyriques persans. C'est par ordre de son roi
Mahmoud, qu'il avait composé ce poëme; il y employa trente années, et il
en attendait de grandes récompenses. Mais ce Mahmoud, surnommé le
Gaznevide, grand roi, grand homme de guerre, le premier pour qui fut
inventé le titre de sultan, était un homme sans goût et excessivement
avare. Fils d'un esclave, il conservait des inclinations moins conformes
à son rang qu'à sa naissance; il écouta des ennemis du poëte. Bref, il
ne lui donna rien, ou si peu de chose, que c'était plutôt une marque de
mépris que de munificence. Le poëte irrité ne put contenir sa colère;
elle lui dicta, contre le sultan, une virulente satyre qu'il lui fit
remettre cachetée, mais après avoir pris la précaution de se sauver à
Bagdad. «La chose la plus vile, dit-il, est meilleure qu'un pareil roi
qui n'a ni piété, ni religion, ni moeurs. Mahmoud n'a point
d'intelligence, puisque son âme est ennemie de la libéralité. Le fils
d'un esclave a beau être père de plusieurs princes, il ne peut agir
comme un homme libre. Vouloir agrandir, par des éloges, la tête étroite
des méchants, c'est jeter de la poudre dans ses yeux, ou réchauffer dans
son sein un serpent. «Ici il entasse les figures pour dire qu'un arbre,
dont les fruits sont d'une espèce amère, quand même il serait
transplanté dans le jardin du Paradis pour y recevoir une culture
miraculeuse et toute céleste, ne donnerait pourtant à la fin que des
fruits amers; qu'un oeuf de corneille, quand il serait placé sous le paon
du jardin des cieux, ne produirait jamais qu'une corneille; que la
vipère qu'on a trouvée dans un chemin, on a beau la nourrir de fleurs et
lui donner tout ce qu'il lui plaît, elle n'en vaudra pas mieux, et n'en
finira pas moins par piquer et empoisonner son bienfaiteur; que si un
jardinier prend le petit d'un hibou, et le couche pendant la nuit sur un
lit de roses et d'hyacinthes, l'oiseau, dès le point du jour, ne
s'enfuira pas moins dans un trou»[387]. Il faut convenir que ce n'est
pas là tout-à-fait la satyre d'Horace ni celle de Boileau.
[387] William Jones, _ibid._, p. 332.
Je pourrais ainsi parcourir tous les différents genres que ces peuples
ont traités, et montrer, par des citations choisies, quel caractère le
génie oriental leur a donné; mais ce serait me jeter dans trop de
longueurs, et trop m'écarter du but que je me suis proposé. Cette
littérature est un champ immense que je n'ai pas eu la présomption de
parcourir. J'ai voulu seulement donner un léger aperçu de son histoire,
des richesses qu'elle renferme, du goût particulier qui y règne, et de
l'influence qu'elle a exercée sur la littérature moderne, à laquelle il
est temps de revenir.