_Poétique des Troubadours; formes variées de leur poésie; ses
caractères; composition des strophes; retour et croisement des rimes;
titres et différentes espèces des poëmes provençaux_.
L'une des qualités qui brillent le plus dans la poésie des Troubadours,
et que l'on y peut le plus facilement apercevoir, est le sentiment
d'harmonie qui leur fit imaginer tant de différentes mesures de vers,
tant de manières de les combiner entre eux, et d'en entrelacer les rimes
pour en former des strophes arrondies et sonores, propres à recevoir des
chants variés presque à l'infini. J'ai eu la patience d'extraire de l'un
de ces manuscrits, contenant environ quatre cents morceaux de tout
genre, toutes celles de ces diverses formes lyriques qui ont entre elles
des différences sensibles, et j'en ai trouvé près de cent. À quelque
opinion que l'on s'arrête sur la source où ils prirent l'idée de la
rime, on conviendra du moins que rien ne leur put offrir le modèle d'une
si prodigieuse variété. Ce ne furent assurément pas les hymnes de
l'église, réduites à un petit nombre de chants uniformes, sans rhythme
et sans harmonie; ce ne fut pas non plus la poésie des Arabes, où ni la
rime ni la mesure ne varient dans les mêmes pièces[467]; ce fut donc à
leur propre génie, à leur organisation favorisée, à l'instinct poétique
le plus heureux, que les poëtes provençaux durent l'invention de ces
formes harmonieuses, et leur étonnante diversité.
[467] Les odes ou ghazèles des Arabes et des Persans, sont
divisées par distiques: les deux vers du premier distique
riment ensemble; le second vers de chacun des distiques
suivants rime avec ces deux là, tandis que le premier vers,
qui n'est en quelque sorte qu'un hémistiche, est sans rime.
Les éléments dont ils la formèrent sont la mesure des vers, leur nombre
dans la strophe, la combinaison des mesures et la disposition des rimes.
C'est avec ces moyens simples, mais féconds, qu'ils parvinrent, non à
lutter contre les lyriques anciens qu'ils ne connaissaient pas, mais à
créer presque tous les rhythmes de la poésie moderne que les langues les
plus poétiques de l'Europe reçurent d'eux, et qu'elles conservent
encore. Essayons, sans entrer dans trop de détails et sans les trop
étendre, de donner un aperçu de cette poétique des Troubadours, à
laquelle aucun des auteurs qui ont écrit sur eux jusqu'à présent ne
paraît avoir fait attention.
1°. Les vers provençaux sont composés de tous les nombres de syllabes,
depuis deux jusqu'à douze, et même depuis une, si l'on veut compter pour
des vers ces monosyllabes placés quelquefois en rime et comme en écho
après un plus grand vers. Il faut pourtant excepter des vers de neuf
syllabes, dont je n'ai point trouvé d'exemples, et observer que les vers
de onze syllabes et ceux de douze sont assez rares.
2°. Le nombre des vers dans chaque strophe s'étend depuis quatre jusqu'à
vingt-deux et même davantage: dans le manuscrit que j'ai le plus
examiné, il se trouve une pièce dont les strophes sont de vingt-huit
vers, et même une autre de vingt-neuf. Ce qui est peut-être encore plus
remarquable, c'est que dans un recueil de quatre cents chansons il n'y
en a que deux qui soient en quatrains.
3°. L'emploi et la combinaison des différentes mesures de vers dans les
strophes est la source la plus abondante de leur diversité. Les strophes
sont composées de vers égaux ou inégaux entre eux; égaux, depuis les
vers de douze et de dix syllabes, jusqu'à ceux de cinq (en exceptant
toujours les vers de neuf syllabes); inégaux de toute espèce de mesures.
On ne trouve point de strophes en vers égaux de onze, de quatre, de
trois ni de deux syllabes; ils ne sont employés que dans les strophes en
vers inégaux. Les strophes en vers égaux de douze, de dix et de huit
syllabes n'ont jamais plus de dix vers; celles qui en ont davantage sont
composées ou de petits vers égaux, ou plus souvent de vers inégaux de
toutes les mesures. Les vers sont masculins ou féminins, selon la
syllabe qui les termine, et dans les vers féminins la dernière syllabe
est muette et ne se compte point, comme dans nos vers féminins terminés
par un _e_ muet[468]. On voit combien de variétés peuvent fournir tant
de sortes de strophes multipliées par tant de mesures de vers.
[468] Ainsi, ce vers masculin,
_Amor, merce no mucira tan soven_,
est de dix syllabes, et ce vers féminin qui le suit,
_Que ia'm podetz vias de tot aucire_,
n'est non plus que dix. Il y en a matériellement onze, mais
la dernière est muette. La voyelle _a_ est aussi regardée
comme muette, quand elle forme une terminaison féminine,
comme dans ce vers:
_Trop mes m'amigua longhdana_.
Et dans celui-ci:
_La gensor e la pus gaya_,
qui ne sont que de sept syllabes. C'est ce que n'ont point
adopté les Italiens, qui font entrer dans le nombre des
syllabes constitutives de leurs vers, les voyelles tombantes
et à peu près muettes qui les terminent presque tous. Mais
dans les vers provençaux l'_a_ est quelquefois masculin à la
fin des mots, comme dans ce vers, qui est de huit syllabes
pleines:
_Ab cor lial fin e certa_.
4°. La disposition et l'entrelacement des rimes est un dernier moyen
dont les Provençaux tirèrent le plus grand parti. Ils rimèrent soit à
rimes plates ou deux par deux, soit à rimes croisées; ils croisèrent non
seulement les rimes masculines avec les féminines, mais les masculines
entre elles et les féminines aussi entre elles; ils firent correspondre
les rimes d'une de leurs strophes avec celles des autres strophes de la
même chanson, tantôt dans le même ordre (et c'est même pour eux une
règle générale qui ne souffre que peu d'exceptions), tantôt en ordre
rétrograde, ou avec d'autres entrelacements et d'autres retours; ils se
donnèrent enfin toutes les entraves qu'ils purent imaginer pour joindre
aux plaisirs de l'esprit la surprise et le plaisir de l'oreille, et
souvent aussi pour étonner plus que pour plaire.
Avec ces rimes et ces mesures de vers si péniblement entrelacées, avec
ces entraves qui devaient être si embarrassantes pour le génie, et si
peu favorables à l'expression du sentiment, l'amour et la galanterie
étaient cependant le sujet le plus ordinaire de leurs chants. Souvent,
il est vrai, dans leurs poésies galantes ils se perdaient en éloges et
en sentiments alambiqués; mais quelquefois aussi la finesse et la
concision, le naturel et la simplicité la plus aimable brillaient
ensemble dans leurs vers. On y trouve, par exemple, des traits tels que
celui-ci, tiré d'une chanson d'Arnaud de Marveil[469]; mais il faut
convenir qu'ils y sont rares:
[469] C'est lui que Pétrarque appelle _il men famoso
Arnaldo_, pour distinguer d'Arnaud Daniel, qui avait plus de
réputation que lui. Nostradamus et Crescimbeni, Vie V;
Millot, tom. I, pag. 69.
«Grâce aux exagérations des Troubadours je puis louer madame autant
qu'elle en est digne, je puis dire impunément qu'elle est la plus belle
dame de l'univers. S'ils n'avaient pas cent fois prodigué cet éloge à
qui ne le méritait point, je n'oserais le donner à celle que j'aime: ce
serait la nommer».
Quelquefois une tendresse naïve y est revêtue d'une expression piquante,
comme dans cette pièce intitulée demi-chanson: «On veut savoir pourquoi
je fais une demi-chanson, c'est que je n'ai qu'un demi sujet de chanter.
Il n'y a d'amour que de ma part; la dame que j'aime ne veut pas m'aimer;
mais au défaut des _oui_ qu'elle me refuse, je prendrai les _non_
qu'elle me prodigue. Espérer auprès d'elle vaut mieux que jouir avec
toute autre[470]».
[470] _Id. ibid._, p. 393. Cette pièce est de Bertrand
d'Allamanon. V. Nostradamus, Vie. LI; Crescembeni, _idem_.;
Millot, tom. I, p. 390. Quelques manuscrits l'attribuent à
Pierre Bermon Ricas Novas. Voici le premier couplet:
_Pus que tug volon saber
Per que fas mieia chanso,
Ieu lur en dirai lo uer
Quar l'ai de mieia razo,
Perque dey mon chan mieiadar
Quar tals am que no'm uol amar,
Et pus d'amor non ai mas la meytatz
Ben deu esser totz mos chans meitadatz_.
Sans connaître, selon toute apparence, les poëtes ni grecs ni latins, ni
par conséquent l'emploi qu'ils faisaient dans quelques genres de poésie
d'un vers intercallaire qui revenait en forme de refrain, quelques
Troubadours employèrent ce retour périodique d'un vers à la fin de
toutes les strophes d'une chanson; c'est ce qu'on appela ensuite
_ballade_, parce que les chansons qui accompagnaient la danse
s'emparèrent de cette forme; genre que les Italiens crurent avoir
inventé, mais qu'ils avaient emprunté des Provençaux. Telle est cette
agréable chanson de Sordel[471], dont les cinq couplets finissent par le
vers qui la commence.
[471] Ce poëte était italien et né à Mantoue; mais ce fut
principalement par ses poésies provençales, qu'il se rendit
célèbre, et il est compté parmi les principaux Troubadours.
Nostradamus, Vie XLVI; Crescimbeni, _idem_; Millot, t. II, P.
79.
«_Hélas à quoi me servent mes jeux_[472], s'ils ne voient pas celle que
je désire, maintenant que la saison se renouvelle et que la nature se
pare de fleurs? Mais puisque celle qui est la dame de mes plaisirs m'en
prie, et qu'il lui déplaît que je chante des airs plaintifs, je ne
chanterai plus que d'amour. Cependant je meurs, tant je l'aime de bonne
foi, et tant je vois peu celle que j'adore. _Hélas! à quoi me servent
mes yeux_? Ce même vers se répète à la fin des quatre autres couplets.
[472]
_Aylas e que'm fan miey huelh?
Quar no uezon so quieu auelh,
Er quan renouella e gensa
Estius ab fuelh et ab flor.
Pus mi fai precx n'il agensa
Qu'ieu chantan lais de dolor
Silh qu'es domna de plazenza,
Chanterai si tot d'amor:
Muer, quar l'am tant ses falhensa,
E pauc uey lieys qu'ieu azor,
Aylas e que'm fan miey huelh_?
Quelquefois ces poëtes, qui ne connaissaient ni Anacréon ni les autres
anciens, donnaient à leurs inventions galantes un tour digne des anciens
et d'Anacréon lui-même. C'est ainsi que Pierre d'Auvergne prend pour
interprète un rossignol qui se rend auprès de sa belle, lui parle en son
nom, et lui rapporte la réponse[473]; mais on pourrait reconnaître ici
le goût oriental et l'imitation des poëtes arabes, qui eurent tant
d'influence sur le génie des Provençaux.
On trouve aussi dans leurs poésies galantes des traits originaux qui
peignent les moeurs guerrières de leur temps, comme ce serment qui
termine les divers couplets de la chanson d'un chevalier[474].
[473] Millot, t. II, p. 16.
[474] Bertrand de Born, l'un des plus braves chevaliers et
des plus illustres Troubadours du douzième siècle, et dont
Nostradamus ne parle pas. Voyez Millot, t. I, p. 210.
_Al premier get perdieu mon esparvier
O'l m'aucion al poing falcon lainier,
E porton l'en qu'il lor veia plumar,
S'ieu non am mais de vos lo cossirier
Que de nuill outra aver mon desirier
Que'm don s'amor ni' m reteigna al colgar_.
..............................................
_Escut a col cavalch'ieu ab tempier
E port sailat capairon traversier
E renhas breus qu'on non posca alongar
Et estrepeus lonc cuval bas trotier
Et a l'ostal truep irat lo stalier
Si no' us menti qui us o anet comtar.
..............................................
E failla 'm vens quam serai sobre mar,
E'n cort de Rey mi batan li portier
Et encocha fassa 'l fugir primier,
Si na' us menti qui us o anet comtar_.
«Qu'au premier vol je perde mon épervier; que des faucons me l'enlèvent
sur le poing et le plument à mes yeux, si je n'aime mieux rêver à vous
que d'être aimé de toute autre et d'en obtenir les faveurs!... Que je
sois à cheval, le bouclier au cou, pendant l'orage; que l'eau traverse
mon casque et mon chaperon; que mes rênes trop courtes ne puissent
s'alonger; qu'a l'auberge je trouve l'hôte de mauvaise humeur, si celui
qui m'accuse auprès de vous n'en a pas menti!... Que le vent me manque
en mer; que je sois battu par les portiers quand j'irai à la cour du
roi; qu'au combat je sois le premier à fuir, si ce médisant n'est pas un
imposteur, etc.»!
Ces chants d'amour étaient de plusieurs espèces, la plupart d'invention
provençale, et qui, nés parmi les Troubadours, reçurent d'eux leurs noms
et leurs différents caractères. Ils donnèrent d'abord le simple titre de
_vers_ à presque toutes leurs pièces. On attribue à Giraut de Borneil,
qui florissait au commencement du treizième siècle, l'honneur d'y avoir
substitué le premier le titre de _chanson_, ou, en provençal, _canzo_ et
_canzos_, qui signifiait poésie chantée, comme l'_ode_ des Grecs. Les
formes de ces chansons étaient extrêmement variées. Les Italiens dans
leurs _canzoni_ imitèrent de préférence celles dont les strophes se
composaient d'un plus grand nombre de vers; ils les imitèrent d'abord et
les perfectionnèrent ensuite.
Les Provençaux appelèrent _sonnets_ des pièces dont le chant était
accompagné du son des instruments; ce mot n'indiquait aucune forme,
aucune combinaison particulière dans les strophes. Nous verrons dans la
suite que les _sonnets_ italiens n'y ressemblaient que par le titre;
qu'ils en différaient par le nombre fixe des vers, par leur
distribution, par l'entrelacement des rimes; qu'enfin le _sonnet_, tel
qu'il est dans Pétrarque et dans les autres lyriques, est, au titre
près, une invention toute italienne. Les Troubadours donnaient
quelquefois le titre de _coblas_ aux strophes de leurs chansons, sans
qu'il paraisse que ces strophes eussent pour cela rien de
particulier[475]. C'est de ce mot que les Italiens ont fait le mot
_cobola_ ou _cobbola_, ancienne forme de poésie aussi divisée par
strophes, et que nous avons fait le mot _couplets_.
[475] On trouve, par exemple, dans les manuscrits provençaux,
deux strophes ainsi intitulées, _So son II coblas que fas R.
Gaucelm de'l senhor Dusell_ (d'Usez) _que avia nom aissy com
elh R. Gaucel_. «Ici sont deux couplets (_coblas_), que fit
Raimond Gaucelm sur le seigneur d'Usez, qui se nommait
Raimond Gaucelm comme lui». Soit que les Provençaux eussent
donné ce mot aux Espagnols, soit qu'ils l'eussent emprunté
d'eux, on le trouve avec une légère altération dans la poésie
espagnole. On y appelle _copla_ toute espèce de combinaison
métrique; et l'on donne à ce mot, pour étymologie, le mot
latin _copulare_ ou _adcopulare rhythmos_. (_Essai sur la
poésie espagnole_, p. 41.)
Les _albas_ et les _serenas_ étaient des chansons dans lesquelles un
amant exprimait ou l'attente de l'aube du jour, ou l'effet que
produisait en lui le retour du soir. Il avait soin de ramener en refrain
à chaque couplet ou strophe, dans l'une le mot _alba_, aube, et dans
l'autre _el sers_, le soir[476]. La _retroencha_ consistait aussi dans
un refrain qui se répétait à la fin de chaque strophe[477]. La _redonda_
était une des formes de chanson la plus travaillée, une de celles où les
rimes se renversaient d'une strophe à l'autre dans l'ordre le plus
gênant et le plus singulier[478].
[476] Voici une _alba_ de Giraut Riquier;
_Al plazen
Pessamen_[A]
_Amoros
Ai cozen_[B]
_Mal talen
Cossiros
Tan qu'el ser non puese durmir
Ans torney e vuelf e vir_ (je me tourne et retourne)
_E dezir
Vezer l'alba_.
Toutes les strophes finissent par ce dernier vers.
_serena_ du même poëte, les quatre derniers vers de la
strophe qui servent de refrain, ont bien le caractère
mélancolique de ce genre de poésie:
_E dizia sospiran:
Iorns, ben creyssetz a mon dan,
E'l sers
Aussi me'ssos lonc espers_.
C'est-à-dire, ou à peu près:
Et je disais en soupirant:
O jour! tu crois pour mon tourment,
Et le soir
Je meurs d'un si long espoir.
On trouve dans cette _serena_ ces deux vers pleins de
sentiment et de naïveté:
_Nulhs hom non era de latz
A l'aman que sa dolor_.
Le pauvre amant n'a personne
Près de lui que sa douleur.
[A] Pensée, ou, comme on disait en vieux français,
_pensement_, en italien et en espagnol, _pensamento_ et
_pensamiento_.
[B] _Cocente_, cuisant.
[477] Telle est une _retroencha_ de Jean Estève, en six
couplets, d'un singulier entrelacement de mesures et de rimes
qu'il serait trop long d'expliquer, et finissant tous par ces
deux vers:
_Ben dey chantar gayamen
Pus ay tan gay iauzimen_.
[478] J'en trouve une de Giraut Riquier, dont les strophes
sont de douze vers, sur trois seules rimes féminines
entremêlées. Deux de ces rimes sont conservées dans la
seconde strophe; la troisième rime disparaît et fait place à
une nouvelle rime, aussi féminine: ainsi de suite dans toutes
les autres strophes. De plus, le premier vers de chaque
strophe prend la rime du dernier de la strophe précédente; le
second celle du pénultième, et la nouvelle rime est toujours
au troisième vers. Je n'ai trouvé qu'un exemple de cette
forme de chanson dans les manuscrits, non plus que du _Breu
double_ ou au bref double, dont je ne sache pas que personne
ait parlé. Celui-ci consiste en strophes de quatre vers
masculins de dix syllabes à rimes croisées, suivis d'un vers
féminin de six. Il n'a que trois strophes, toutes sur les
mêmes rimes; et c'est peut-être cette _brièveté_ et cette
répétition, ou ce _redoublement_ de rimes, qui l'avait fait
appeler _breu_ ou _bref_ double. Cette chanson est encore de
Giraut Riquier, l'un de nos Troubadours qui paraît avoir été
le plus fécond en petites recherches de ce genre.
Le _descort_ ou _descors_ a été mal défini par tous ceux qui ont écrit
sur la poésie provençale, Crescimbeni, dans ses _giunte_ ou additions
aux vies des poëtes provençeaux, avait d'abord cru que ce mot signifiait
brouillerie, querelle, _discordi_, _sdegni_ comme notre vieux mot
français _discord_. Il attribua ensuite ce titre à la musique, et
entendit par _descors_ une différence de sons[479] L'abbé Millot a
adopté cette explication. Voici, je crois, la véritable. On a vu que le
plus souvent tous les couplets d'une chanson provençale étaient sur les
mêmes rimes que le premier. Cette loi, empruntée de la poésie arabe,
était tellement générale qu'il fallut un titre particulier pour annoncer
au commencement d'une pièce que les différents couplets ou strophes
étaient sur des rimes différentes, que les vers de chaque strophe ne
s'accordaient point, qu'ils discordaient en quelque sorte avec les vers
correspondants des autres strophes, et c'est tout simplement ce que
signifie le mot _descors_. Quelquefois la discordance allait plus loin;
à chacune des strophes, la mesure des vers était différente, ainsi que
les rimes, et c'était seulement alors que la musique devait aussi
changer à chaque strophe[480].
[479] C'est en interprétant mal un article d'un Glossaire
manuscrit provençal-latin de la bibliothèque Laurentienne à
Florence, que Crescimbeni a fait cette seconde faute. Le
Glossaire dit: DESCORS, _discordes_, _discordia_; V.
_Cantilena habeus sonos diversos. Sonos_ signifie ici les
rimes, les sons qui terminaient les vers, et non pas les sons
ou la musique composée sur ces vers.
[480] Presque toutes les chansons qui sont intitulées
_Descors_ dans nos manuscrits, sont dans le premier de ces
deux cas. Je puis citer pour exemple du second ce _Descors_
d'Aymeric de Bellenvey.