_Situation politique et littéraire de l'Italie, au douzième siècle;
Universités; Études scolastiques; Langue Grecque; Histoire; Naissance
des Langues modernes, et en particulier de la Langue Italienne;
Troubadours Provençaux; Sarrazins d'Espagne_.
L'esprit de liberté qui s'était annoncé en Italie dès le onzième siècle,
y fit dans le deuxième de nouveaux progrès. Les villes de la Lombardie,
profitant des orages du règne de l'empereur Henri IV, s'étaient presque
toutes déclarées indépendantes. Les guerres acharnées qu'elles se firent
entre elles pendant celui de Henri V, exercèrent le courage de cette
multitude de républiques, et ne furent d'aucun danger pour leur liberté.
Cet état subsista sous Lothaire II, dernier empereur de la maison de
Franconie, et de Conrad III, en qui commença celle de Souabe,
c'est-à-dire, jusqu'au milieu de ce siècle. Il n'en fut pas ainsi, quand
un empereur jeune, ambitieux et guerrier, quand Frédéric Barberousse
eut succédé à Conrad[240]. Instruites alors par de premiers revers, par
les barbaries qu'exerçait contre elles un vainqueur irrité qui les
traitait en rebelles[241], et surtout par la ruine déplorable de la plus
florissante de ces villes, de Milan, deux fois prise, rasée et détruite
de fond en comble par Frédéric, elles renoncèrent à leurs inimitiés, et
formèrent entre elles cette célèbre ligue lombarde, contre laquelle se
brisèrent toutes les forces de l'Empire, et tout le courage de
l'Empereur. Dans le cours de vingt-deux ans, il conduisit en Italie sept
formidables armées de ses Allemands: elles y périrent toutes, soit par
les maladies, soit par le fer, après des effusions incalculables de ce
généreux sang italien. Frédéric, vaincu en bataille rangée[242], mis en
pleine déroute, et ne devant la vie qu'au bruit qui se répandit de sa
mort, se vit réduit à négocier avec les républiques victorieuses. Après
une trêve de six ans, qu'il employa en vain à vouloir reprendre par la
ruse les avantages qu'il avait perdus, il reconnut enfin, par un traité
célèbre[243], et par un rescrit impérial, leur indépendance, que lui et
ses prédécesseurs avaient taxée jusqu'alors de révolte et de
perfidie[244].
[240] En 1152. Frédéric était né en 1121.
[241] Comme au siége de Crême; pendant lequel l'Empereur,
après avoir fait pendre des prisonniers et des otages, fit
attacher des enfants, qui étaient au nombre de ces derniers,
en dehors d'une tour qu'il faisait avancer contre la ville,
pour empêcher les parents de ces malheureuses victimes de
faire jouer les machines destinées à repousser cette tour;
mais les Crémasques aimèrent mieux écraser leurs propres
enfants, que de se rendre. On ne peut pas reprocher à
l'historien Radevic de raconter froidement ces horreurs: «_O
facinus_, dit-il, _videres illuc liberos machinis annexos,
parentes implorare, crudelitatem et immanitatem aut verbis,
aut nutibus objectare, è contra infelices patres pro infaustâ
prole lamentari, sese miserrimos clamare, nec tamen ab
impulsionibus cessare_, etc.». Radevicus Frising., l. II, c.
47 Au siége de Milan, Frédéric faisait couper les mains aux
prisonniers, ou les faisait pendre, etc.
[242] À Lignano dans le Milanais, an 1176.
[243] À la paix de Constance, en 1183. Bettinelli, _Risorgim.
d'Ital._ se trompe en plaçant ce traité en 1185.
[244] Tirab., _St. della Lett., ital._, tom. III, liv. IV, c.
I.
Dans cette longue et violente fermentation de liberté, il était
impossible que les esprits n'acquissent pas plus d'activité, de
curiosité, d'élévation et de force. Alors, dit un auteur italien[245],
la servitude des particuliers fut abolie, tous furent reconnus citoyens,
c'est-à-dire, membres de la patrie, tous participèrent à la législation
et au bien public... Avec l'idée de république et de liberté, chaque
Italien pensa être devenu Romain, et l'on vit dans l'ordre de
l'administration et dans les fonctions des magistrats, une image de
l'ancienne République romaine...... De tout cela, conclut le même
auteur, il résulta un grand bien pour les études: non seulement on se
livra de plus de plus à celle des lois, nécessaire pour établir,
consolider, et faire prospérer les nouveaux gouvernements; mais des
écoles de toute espèce s'élevèrent, et furent honorées: il y eut entre
ces cités rivales une émulation de gloire et d'avantages de toute
espèce; et bientôt plusieurs d'entre elles fondèrent des établissements
d'instruction publique et des universités[246]».
[245] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 3.
[246] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 3.
Une passion très-différente de celle de l'étude agitait alors l'Italie
et l'Europe entière; c'était la passion des croisades. À la fin du
dernier siècle, la voix d'un pauvre Ermite fanatique[247], et celle d'un
Pape ambitieux[248] en avaient donné le signal[249]. Ce signal
continuait de retentir, répété par d'autres pontifes, et par la voix
plus éloquente et non moins fanatique de Saint-Bernard. Il n'était que
trop entendu. L'Europe se dépeuplait pour aller dévaster l'Asie.
L'histoire de ces croisades existe: leur tableau sanglant n'a pas besoin
de nouvelles couleurs. Toutes les questions que présente cette frénésie
pieuse et meurtrière ont été examinées, et décidées au tribunal de la
raison et de l'humanité[250]. La politique et l'autorité de quelques
gouvernements, et surtout l'ambition des Papes qui les avaient suscités,
en profitèrent. Les peuples, ou du moins les classes industrieuses des
peuples y gagnèrent aussi sans doute: elles y gagnèrent de recevoir un
nouveau ferment d'activité, et d'étendre un peu la sphère alors si
étroite, de leurs idées, de leurs arts et de leurs jouissances, par le
mouvement, les voyages et les communications étrangères. Mais si l'on
était tenté de mettre en compensation avec l'effusion du sang de
plusieurs millions d'hommes, ces avantages qui eussent pu être produits
par des moyens plus lents, mais moins désastreux pour l'humanité, et si,
pour nous renfermer dans le sujet particulier qui nous occupe, l'intérêt
assez douteux des lumières l'emportait ici sur un intérêt plus évident
et encore plus sacré, on serait arrêté dans ce calcul même, en pensant
au résultat de la quatrième de ces expéditions lointaines.
[247] Pierre l'Ermite, ainsi nommé, soit à cause de son état, soit
de son nom de famille, comme Tristan l'Ermite ou l'Hermite. Il
était Picard, et avait été soldat, marié et prêtre; au reste,
dit-on, bon gentilhomme.
[248] Urbain II.
[249] En 1095, au concile de Clermont.
[250] Elles étaient bien loin de l'être, lorsque j'écrivais
ceci, aussi complètement qu'elles l'ont été depuis, dans les
deux Mémoires de M. le professeur Heeren, et de M. de
Choiseuil-Daillecourt, qui ont partagé le prix à l'institut,
sur la question de _l'influence des Croisades_, et auxquels
il faudra renvoyer désormais pour tous les résultats de cette
grande époque de l'histoire.
L'Empire grec était le dernier asyle des lettres: c'était là qu'en
existaient encore les monuments; c'est là qu'elles pouvaient renaître de
leurs cendres, et sortir de leur silence par l'organe d'une langue
toujours restée la même, et toujours la plus belles des langues. Des
chrétiens croisés contre les mahométans abattirent cet empire chrétien,
qui les appelait à son secours, brûlèrent à trois reprises consécutives,
pillèrent et dévastèrent pendant huit jours entiers la ville de
Constantin[251], brisèrent les statues, restes vénérables de l'art
antique, renversèrent les édifices, incendièrent les bibliothèques,
précieux dépôts où périrent peut-être des exemplaires uniques d'ouvrages
anciens qui n'ont plus reparu depuis, furent enfin dans l'Orient, au
commencement du treizième siècle[252], plus barbares que les Goths, ou
plutôt que les Lombards ne l'avaient été en Occident au sixième. Mais
ils firent un mal plus grand encore que ces dévastations. La dynastie
des empereurs latins, fondée par eux, fut éphémère; le coup qu'ils
avaient porté à l'empire grec ne le fut pas. Il ne s'en releva jamais;
et quand plus de deux siècles après, Constantinople tomba sous le fer
des musulmans, elle ne fit que terminer la longue et pénible agonie où
elle se débattait depuis la blessure qu'elle avait reçue de Baudouin et
de ses croisés.
[251] Voyez le grec Nicetas et notre vieux Villehardouin;
voy. aussi Gibbon, _Decline and fall of Roman Emp._, c. 60.
[252] En 1204.
L'accroissement du pouvoir extérieur des papes à cette époque, et
l'usage qu'ils en firent souvent ne furent que trop funestes à l'Europe;
en Italie, à Rome même, ce pouvoir leur était souvent disputé. Plus
d'une fois, dans ce siècle, des mouvements populaires ébranlèrent leur
trône, et attaquèrent leur personne. Les schismes multipliés et
l'intervention du glaive dans les décisions sur la légitimité des papes,
avaient porté dans l'esprit du peuple de Rome, à l'autorité pontificale,
un coup dont elle ne pouvait revenir. Ce peuple, que Grégoire VII et
quelques-uns de ses successeurs avaient dépouillé de ses prérogatives,
saisit l'occasion de les reprendre. Un tribun en habit de moine,
l'éloquent et impétueux Arnaud de Brescia, rétablit à Rome un fantôme de
république, qui ne se dissipa qu'au bout de dix années, à la lueur des
flammes de son bûcher. Le pape Adrien IV s'aida pour cette exécution des
armes de Frédéric Barberousse, qui se prévalut de ce service pour
obtenir de lui la couronne impériale. Arnaud fut brûlé vif, non comme
séditieux, mais comme hérétique[253]; et Adrien, en rétablissant son
autorité, n'eut l'air que de venger l'orthodoxie.
[253] En 1155.
Après sa mort, les schismes recommencèrent. Alexandre III, son
successeur, fugitif, quoique légitime, vit quatre anti-papes soutenus
par Frédéric, lui disputer successivement la thiare. Après six ans
d'exil, il fut rappelé de France à Rome par le parti même de la liberté:
il devint en quelque sorte le chef des républiques italiennes; et
lorsque la ligue lombarde fonda une ville nouvelle, pour opposer un
rempart de plus aux prétentions de Frédéric, elle signala son dévouement
aux intérêts du pape, en nommant cette ville Alexandrie.
Au milieu de ces agitations, il était difficile que les souverains
pontifes s'occupassent de l'encouragement des lettres. Les écoles
languissaient; il ne s'en formait point de nouvelles, et celles mêmes
qui se seraient ouvertes auraient peu avancé les lumières. Le réveil des
sciences commençait, mais les lettres sommeillaient encore. À Rome,
comme dans les autres états d'Italie, comme dans le reste de l'Europe,
le _Trivium_ et le _Quadrivium_, ou les sept arts classés sous ces
dénominations barbares, formaient le cercle entier des connaissances
humaines. Le _Trivium_ comprenait la grammaire, la rhétorique et la
dialectique; mais que pouvaient être la grammaire et la rhétorique sans
modèles d'un style pur et sans exemples d'éloquence? et qu'était alors
la dialectique, sinon une méthode pour embrouiller et pour obscurcir la
raison? Quant au _Quadrivium_, composé de l'arithmétique, de la
géométrie, de la musique et de l'astronomie, on n'ignore pas que les
deux premières se bornaient à de faibles éléments, que la troisième
n'allait pas plus loin que la lecture des chants d'église, que
l'astronomie ne s'arrêtait pas toujours aux bornes qu'avait alors la
science, et qu'elle ouvrait souvent la porte à une superstition de plus.
Parmi ces sciences, la dialectique était celle qui dominait sur toutes
les autres, et qui obtenait cet empire par celui qu'elle exerçait sur
tous les esprits. Lorsqu'Aristote imagina ses classifications
ingénieuses, les divisions et subdivisions des opérations de
l'entendement, les règles subtiles de l'art de raisonner juste, et les
moyens non moins subtils de reconnaître et de combattre les
raisonnements faux, il ne s'attendait pas sans doute à l'abus qu'en
firent les péripatéticiens, ses disciples, et les stoïciens; mais il
s'attendait encore moins à voir cette méthode, qu'il avait imaginée pour
rectifier et pour guider l'esprit, devenir la base et le premier type
des méthodes les plus propres à le fausser et à l'égarer. Ce qui était
obscur en soi engendra d'impénétrables ténèbres, quand il eut fermenté
dans les têtes avec le fanatisme religieux; et les questions de
l'hypostase et de la nature, de la matière et de la forme, appliquées
aux mystères du christianisme, devinrent une source fertile de sophismes
infinis en même temps que d'hérésies nombreuses.
Les orthodoxes crurent avoir besoin, pour se défendre, des mêmes armes
avec lesquelles on les attaquait; et ce fut alors dans tous les partis
un cahos de subtilités sophistiques, où l'on perdit de vue les choses
pour ne plus songer qu'aux mots. Les mots se rangeaient, pour ainsi
dire, en bataille les uns contre les autres, sans que l'on fit aucune
attention aux choses; et les rangs de mots vainqueurs n'étaient ni plus
raisonnables, ni plus intelligibles que les vaincus. Les _universaux_ de
Porphyre engendrèrent les _nominaux_, ennemis des _réaux_, et tous
ensemble ennemis irréconciliables du bon sens et de la raison. Quand on
vous dit que tel ou tel savant du sixième, du septième, et des quatre ou
cinq siècles suivants, était un profond dialecticien, c'est dans toutes
ces belles choses que vous devez entendre qu'il était profondément
habile. On les désigne tous dans l'histoire de la philosophie, par le
nom de _scolastiques_; et il est aisé de voir à quel rang ils y doivent
être placés.
Ces vains combats de l'esprit étaient presque le seul usage qu'il fit
alors de ses forces. Ils passaient des bancs de l'école dans le monde,
et même dans les cours; et les princes qui eurent alors la réputation
d'aimer la philosophie et les lettres, n'aimèrent au fond guère autre
chose que l'application ou l'emploi de ces obscurs raffinements. Voici
un exemple de ce qui faisait leur admiration, leurs délices,
l'occupation et le triomphe des prétendus lettrés qu'ils admettaient
auprès d'eux. L'empereur Conrad III en avait plusieurs à sa table; il
était émerveillé des attaques qu'ils se livraient, et des choses
absurdes qu'ils parvenaient pourtant à prouver, telles que celles-ci: ce
que vous n'avez pas perdu, vous l'avez; vous n'avez pas perdu des
cornes, donc, vous avez des cornes; et beaucoup d'autres de ce genre.
Enfin, dit l'Empereur, on ne me prouvera pas qu'un âne est un homme. Un
des docteurs lui fit entendre qu'il ne faudrait pas l'en défier.
«Avez-vous un oeil? lui demanda-t-il.--Oui certainement, répondit
l'Empereur.--Avez-vous deux yeux?--Oui sans doute.--Un et deux font
trois; vous avez donc trois yeux». Conrad, pris comme dans un piége,
soutint toujours qu'il n'en avait que deux; mais lorsqu'on lui eut
expliqué l'artifice de cette logique, il convint que les gens de lettres
menaient une vie bien agréable[254].
[254] _Jucundam vitam dicebat habere Litteratos_. Voy. le
second tome du Recueil des PP. Martène et Durand, intitulé
_Collectio veter. scriptor._ Andrès, _Origen. e Progr._, etc.
II.
Il faut ajouter au _trivium_ et au _quadrivium_, ou aux sept arts, une
science qui prenait alors de grands et rapides accroissements, et qui,
fondée sur des réalités, donnait du moins à l'esprit une nourriture
plus substantielle et plus saine, quoique les arguties de la scolastique
s'y mêlassent encore.
Dès le onzième siècle, la nécessité, dont on a vu qu'était devenue
l'étude des lois à ce grand nombre de petites républiques nouvellement
formées, pour débattre leurs intérêts communs, et plus souvent encore
leurs intérêts opposés, avait tourné de ce côté l'attention, parce
qu'elle y attachait l'espoir des distinctions et des récompenses.
L'ardeur pour ce genre d'étude augmenta encore dans le douzième
siècle[255]. Comme il y avait eu en Italie une multitude de nations
diverses, il y avait aussi une grande multiplicité de lois. Les rois
Lombards, et même ensuite les empereurs, avaient permis à chacun de
suivre celle qu'il lui plairait. Dans tous les actes, on déclarait de
quelle nation l'on était, et quelle loi on voulait suivre. Il eût été
difficile qu'un seul homme pût connaître tant de lois différentes les
unes des autres, et souvent contradictoires, et il était rare d'en
trouver des copies complètes, principalement des lois romaines: on avait
donc formé de certains abrégés, où l'on avait réuni les plus importantes
et les plus utiles, pour servir de règle aux jugements. Il fallait qu'un
jurisconsulte fût instruit de cette législation si variée, et qu'il le
fût surtout des lois romaines et les lois lombardes, qui étaient les
plus généralement suivies.
[255] Tirab., t. III, p. 317 et suiv.
Les choses restèrent en cet état jusque vers l'an 1135, mais alors,
selon un grand nombre d'auteurs, la jurisprudence éprouva une révolution
en Italie. Les Pisans, disent-ils[256], ayant, cette année-là, pris et
saccagé Amalfi, trouvèrent dans cette ville un ancien manuscrit des
_Pandectes_ de Justinien, qu'ils emportèrent en triomphe à Pise, où il
resta jusqu'au commencement du quinzième siècle, époque à laquelle les
Florentins s'en emparèrent à leur tour. C'était le premier exemplaire
des Pandectes que l'on eût vu depuis long-temps en Italie, et la mémoire
y en était presque effacée. L'empereur Lothaire II, qui régnait alors,
abolit toutes les autres lois, et ordonna par un édit qu'à l'avenir on
n'obéît plus qu'aux lois romaines. Il ne peut y avoir de doute sur
l'existence très-ancienne des Pandectes à Pise, ni sur leur translation
à Florence au quinzième siècle; il n'y en a que sur la première conquête
qu'en firent les Pisans dans la ville d'Amalfi, au douzième, et sur le
décret ou l'édit de Lothaire II.
[256] Sigonius l'a dit le premier (_de regno Italioe_, liv.
XI, ad ann. 1137); d'autres l'ont redit ensuite sans examen.
Tiraboschi doute de l'une et nie l'autre. Il discute cette question avec
beaucoup de justesse et d'impartialité[257]. Le manuscrit d'Almalfi,
dit-il, ne pouvait être unique, ni par conséquent être assez précieux
pour que les Pisans triomphassent ainsi de sa conquête. En France, où
les livres étaient alors moins communs, il y avait certainement une
autre copie des Pandectes. Ives de Chartres, qui florissait au
commencement du douzième siècle, en fait mention dans deux de ses
lettres[258]. Muratori prouve par deux titres, l'un de 752, l'autre de
767, qu'il y en avait en Italie dès le huitième siècle, et les plus
grands ravages que ce pays eût éprouvés étaient antérieurs à cette
époque. Enfin il y eut, comme nous le verrons bientôt, une glose sur les
Pandectes, écrite avant 1135. Si les Pisans trouvèrent dans Amalfi, et
emportèrent avec eux un vieux manuscrit de ces lois, il purent donc bien
se vanter d'avoir un exemplaire précieux par son antiquité, mais non pas
tel qu'il n'en existât alors aucun autre: mais on peut douter même de
cette conquête du manuscrit, faite par les Pisans, à la prise d'Amalfi.
[257] _Ubi supr._
[258] La 45e et la 49e.
Le premier qui ait énoncé ce doute est un Italien[259], qui publia à
Naples, en 1722, un savant traité, sur l'usage et l'autorité du droit
civil dans les provinces de l'empire d'Occident. Quelques années après,
un Pisan même[260], et depuis, plusieurs autres Italiens ont écrit dans
le même sens. Enfin la chose, de certaine qu'elle paraissait, est
devenue si problématique que le savant Muratori n'a point voulu décider
la question[261]. Le plus ancien témoignage que l'on allègue est dans un
mauvais poëme latin du quatorzième siècle, sur les guerres de la
Toscane[262]. Un autre se trouve dans une vieille chronique écrite en
italien, et qui ne peut par conséquent l'avoir été que vers la fin du
treizième siècle. Ne serait-il pas étonnant que pendant plus d'un siècle
et demi aucun autre auteur n'eût parlé de cet événement, qui aurait du
faire tant de bruit? Des chroniques pisanes beaucoup plus anciennes
racontent le sac d'Amalfi, et ne disent pas un mot des Pandectes.
D'autres tout aussi anciennes, écrites dans des pays voisins d'Amalfi,
font le même récit, et observent le même silence. Ces preuves ne sont
que négatives, mais semblent avoir plus de force que les preuves de
cette espèce n'en ont ordinairement. Tiraboschi ne décide pourtant pas
plus que Muratori, et dit avec raison, en finissant[263], que les Pisans
sont au fond peu intéressés à cette question. On ne peut leur contester
la gloire d'avoir possédé pendant plusieurs siècles le plus ancien
manuscrit des Pandectes qui existe dans le monde, et de l'avoir
soigneusement conservé tant qu'il leur a été possible; peu doit leur
importer l'occasion et le lieu où ils l'avaient acquis.
[259] L'avocat Donato Antonio d'Asti, cité par Tirab., _ub.
sup._
[260] L'abbé D. Guido Grandi.
[261] Voy. _Annal. d'Ital._, ann. 1135.
[262] Muratori, _Script. Rer. Italic._, vol XI., p. 314.
[263] _Ubi supr._, p. 321.
Quant à l'édit attribué à Lothaire II, ces deux excellents critiques
sont moins réservés: ils en nient formellement l'existence, qui n'est en
effet attestée par aucune pièce ou copie authentique. Les Italiens
conservèrent long-tems après l'an 1135, le droit de choisir entre les
lois romaines et lombardes. Muratori donne pour preuves, des contrats et
des actes passés à la fin du douzième siècle[264]: on en peut même citer
des exemplaires très-avant dans le treizième[265]. Mais enfin les lois
romaines prévalurent, surtout lorsqu'elles eurent été expliquées et
commentées par des jurisconsultes habiles; et les lois lombardes, et à
plus forte raison toutes les autres qui avaient eu de l'autorité, la
perdirent entièrement.
[264] Préface sur les lois lombardes, _Script. Rer. Ital._,
vol. I, part. II.
[265] Tirab., _loc. cit._, p. 322.
On accorde généralement à Bologne l'honneur d'avoir été la plus célèbre
et la plus ancienne école où l'on ait enseigné publiquement les lois.
Cette ville devint en quelque sorte, pour l'Europe entière, la
métropole, ou, comme on le voit inscrit sur une ancienne médaille, _la
mère commune des études_[266]. Warnier ou Garnier, en latin _Irnerius_,
né à Bologne[267], vers le milieu du onzième siècle, fut le premier à y
professer avec éclat le droit romain. Il avait commencé par enseigner la
grammaire et la philosophie. On attribue à différents motifs la
préférence qu'il donna ensuite à l'étude et à l'enseignement des lois.
Il n'y en eut peut-être point d'autre que la nouvelle faveur dont il vit
qu'elles étaient l'objet. Il ne se borna pas à des leçons verbales sur
toutes les parties des Pandectes; il les commenta dans une glose que
l'on dit avoir été claire et précise[268], exemple rarement suivi par
les autres glossateurs. Ce travail lui fit donner les titres de
restaurateur, même de créateur de la science des lois, et de lampe, ou
flambeau du droit[269]. Sa réputation le fit appeler dans plusieurs
circonstances par la comtesse Mathilde, et par l'empereur Henri V, pour
leur donner ses avis. C'est à l'invitation de la comtesse qu'il avait
entrepris de revoir et d'expliquer la collection des lois de Justinien.
Il suivit, en 1118, à Rome, l'Empereur, qui se servit de lui pour
engager les Romains à élire son anti-pape Burdino, qu'il opposa au pape
Gelase II. Ce n'est pas sans doute la plus belle action d'Irnérius, et
c'est la dernière date que fournit sa vie. Il est donc probable qu'il
florissait à Bologne dès le commencement du douzième siècle, et qu'il y
avait donné ses leçons et publié sa glose plusieurs années avant la fin
du siècle précédent.
[266] _Mater studiorum_. Voyez l'ouvrage du P. Sarti,
intitulé: _de Claris professoribus Bononiensibus_.
[267] Voy. _ibid._, et Tirab. _ubi supr._ p. 327.
[268] Voy. le Père Sarti, _ubi supr._
[269] _Lucerna juris._
On attribue à Irnérius l'invention des degrés qui conduisent au
doctorat, des titres de bachelier et de docteur, du bonnet et des autres
ornements, qui sont les marques de ces différents degrés. Il crut qu'en
frappant ainsi l'imagination par les yeux il concilierait plus de
respect à la science[270]. C'était pour son école de droit qu'il avait
imaginé ces distinctions; celles de théologie les adoptèrent, et bientôt
elles se répandirent dans toutes les autres universités.
[270] Giamb. Corniani, _Secoli della Lett. ital._, etc., t.
I, p. 65.
Irnérius laissa des disciples qui rendirent après lui l'école de Bologne
de plus en plus célèbre. Les lois romaines furent enseignées non
seulement en Italie, mais en Angleterre et en France par des Italiens.
Un certain Vacarius, né en Lombardie, fut appelé, vers le milieu de ce
siècle, en Angleterre, par un archevêque de Cantorbéry, pour y répandre
ce genre d'instruction. Le célèbre Placentino vint en France, où on
l'appelle Plaisantin, et ouvrit à Montpellier une école de droit romain.
Il paraît qu'il était de Plaisance, et que c'est de là qu'il tira son
nom: on ne lui connaît en effet ni d'autre nom ni d'autre patrie. C'est
à Montpellier qu'il écrivit une Introduction à l'étude des lois, la
Somme des institutes de Justinien, et plusieurs autres ouvrages. Il
retourna en Italie, fut appelé deux fois pour professer à Bologne,
revint enfin à Montpellier, et y mourut en 1192[271].
[271] Tirab., t. III, p. 344.
Les Empereurs et les Papes accordaient, comme à l'envi, des
encouragements à l'école de Bologne, et les étrangers y accouraient de
toutes parts. À Modène, à Mantoue, à Pise et dans plusieurs autres
villes, l'émulation éleva des écoles rivales; mais Bologne l'emporta
toujours sur elles, principalement dans une branche du droit qui avait
acquis peu à peu une grande importance, sans qu'il soit bien démontré
que le bonheur des hommes, la bonne constitution des sociétés, ni les
vraies lumières de l'esprit y eussent beaucoup gagné. Déjà plusieurs
recueils de canons, de décrétales et d'autres pièces dont la
jurisprudence canonique se compose, avaient été formés. Depuis la
fameuse collection des fausses décrétales des Papes prédécesseurs de
Sirice, donnée sous le nom d'Isidore de Séville, puis attribuée à un
certain Isidore _Mercator_, que d'autres nomment _Peccator_, mauvais
écrivain du huitième siècle, on avait eu les collections de
Reginon[272], de Burcard de Worms[273], d'Ives de Chartres[274], le seul
de tous ces canonistes qui eût montré quelque esprit de critique et des
lumières: mais dans tous ces recueils on trouvait des obscurités et des
contradictions sans nombre. Les vraies et les fausses décrétales y
étaient confusément placées, sans ordre et sans discernement. Un moine,
Toscan de naissance, mais professeur à Bologne, nommé Gratien, se
chargea de l'immense travail de tout revoir, de tout éclaircir, et, s'il
pouvait, de tout concilier. Dans ce recueil, fruit de vingt-quatre
années de travail, il laissa beaucoup d'erreurs et il en commit de
nouvelles. La plus grave fut l'adoption qu'il fit des fausses
décrétales; ce qui en affermit et en étendit l'autorité[275]. On donna
le nom de Décret à sa compilation. Il la publia à Rome vers le milieu du
douzième siècle[276]. Le Décret de Gratien eut bientôt en Europe autant
d'autorité que le Code de Justinien; et la critique des siècles
suivants, qui en a relevé les nombreuses erreurs, n'en a point encore
détruit toute la célébrité.
[272] Bénédictin, abbé d'une abbaye de son ordre, dans le
diocèse de Trêves. Son recueil de canons, publié au neuvième
siècle, est intitulé: _de Disciplinis Ecclesiasticis et de
Religione Christianâ_.
[273] Cet évêque de Worms publia sa collection de canons au
commencement du onzième siècle.
[274] Ce nom est célèbre dans notre littérature du onzième et
du douzième siècle.
[275] Voy. le cinquième Discours de Fleury, sur l'Hist.
Eccl.
[276] Le P. Sarti, dans son Traité _de Cl. Prof. Bonon._, t.
I, part. I, p. 260, prouve que ce fut vers l'an 1140, et
Tiraboschi est de cet avis, t. III, p. 346.
Du reste, si nous voulons interroger ce siècle et chercher dans ses
productions à nous rendre compte de ses progrès, nous les trouverons
encore peu sensibles. Nous verrons, comme dans le précédent, des
théologiens et des dialecticiens formidables. Nous distinguerons surtout
parmi eux Pierre Lombard, que l'Italie donna à la France[277], comme
elle lui avait donné Lanfranc et Anselme, qui fut même évêque de Paris,
célèbre par un _Livre des sentences_[278], qu'on prendrait à ce titre
pour un livre de philosophie morale, et qui n'est qu'un système complet
et serré de théologie scolastique, mais qui n'en procura pas moins à son
auteur le titre révéré de _Maître des sentences_. Sans doute il donna ce
titre à son ouvrage, parce que les matières y sont traitées par
paragraphes et par aphorismes ou sentences, plus qu'en style
démonstratif. L'auteur visa surtout à l'élégance, telle qu'on pouvait
l'atteindre alors, et à la clarté. Il prétendit en mettre même dans des
questions telles que celles-ci: si Dieu le père, en engendrant son fils,
s'est engendré lui-même, ou un autre dieu[279]; s'il l'a engendré par
nécessité ou par volonté; s'il est Dieu lui-même, volontairement ou sans
le vouloir[280]; si Jésus-Christ pouvait naître d'une espèce d'hommes
différente de celle des descendants d'Adam; s'il pouvait prendre le sexe
féminin[281], etc. Il examine dans un autre endroit si Jésus-Christ
était une personne ou quelque chose, et, après avoir beaucoup argumenté
sur l'une et l'autre proposition, il paraît conclure que ce n'était pas
quelque chose; conclusion dénoncée peu de temps après au concile de
Tours et au pape Alexandre III, qui la condamnèrent. Ce ne fut pas sa
seule erreur. L'abbé Racine, dans son Abrégé de l'histoire
ecclésiastique[282], ne lui en reproche pas moins de vingt-six. Mais il
eut encore un plus grand nombre de commentateurs. Le même Racine lui en
donne deux cent quarante-quatre; et le comte San Raphaël, qui a écrit sa
vie, ajoute qu'on pourrait facilement doubler ce nombre[283].
[277] Il était né à Novare, ou dans les environs.
[278] _Liber Sententiarum_.
[279] Liv. I, sect. 4.
[280] _An volens vel nolens sit Deus_, ibid. sect. 6.
[281] Liv. III, sect. 12.
[282] Tom. V.
[283] _Piemontesi illustri_, t. I.
Nous ne mettrons pas sans doute assez d'importance à Pierre-le-Mangeur,
autre théologien fameux de ce siècle, et auteur d'une mauvaise histoire
ecclésiastique, pour examiner s'il était Français, et né à Troyes, ou
s'il était Toscan, comme le veut un savant Italien[284]. Si son nom de
_Manducator_, plus élégamment changé dans la suite en celui de
_Comestor_, et l'ancienne existence à _San-Miniato_, en Toscane, d'une
famille de _Mangiatori_, sont les seules raisons de l'enlever à la
France, elles sont faibles; mais son livre, où il a mêlé en très-mauvais
style, aux récits de la Bible les explications des interprètes et des
commentateurs, les opinions des théologiens et des philosophes, des
citations de Platon, d'Aristote, de Josephe, des traits de l'histoire
profane, et des fables dignes des chroniques les plus discréditées, doit
ôter toute envie d'entrer dans cette discussion. Il n'y en a point sur
la patrie de Leudalde ou Leudolphe, qui enseigna aussi la théologie en
France. On convient qu'il était Lombard, et de la ville de Novare. Enfin
Bernard de Pise, qui professa la même science à Paris, avec quelque
célébrité, était né dans la ville dont il porte le nom. Tout cela, il en
faut convenir, importe assez peu aujourd'hui à la gloire littéraire de
Pise, de Novare et de Paris.
[284] Le P. Sarti, dans son ouvrage déjà cité, _de Cl. Prof.
Bon._
Ce n'est pas un théologien mais un philosophe, un savant en grec et en
arabe que l'Italie fournit alors à l'Espagne. Gherardo était de Crémone.
Plusieurs livres de philosophie et de mathématiques qu'il traduisit de
l'arabe, portant le nom de sa patrie avec le sien. Sur d'autres on lit
_Carmonensis_, au lieu de _Cremonensis_. De-là quelques Espagnols[285]
ont prétendu qu'il était de Carmone en Espagne, et non de Crémone en
Italie. Des Italiens même ont été de cet avis[286]. Mais Tiraboschi,
appuyé de Muratori, a rendu à Crémone la gloire qui peut lui revenir
d'avoir donné naissance à Gherardo[287]. Ce savant s'était senti dès sa
jeunesse un attrait particulier pour traduire du grec en latin des
livres de philosophie et de mathématiques. Mais ces livres étaient rares
en Italie. Il sut que les Arabes d'Espagne en avaient un grand nombre
traduits en leur langue. C'est ce qui le fit partir pour Tolède, où il
se fixa. Il y apprit l'arabe, et se mit aussitôt à traduire les oeuvres
d'Avicenne, puis des traductions arabes de livres grecs, dont les
originaux n'existent plus; l'Almageste de Ptolomée et plusieurs autres.
On n'en compte pas moins de soixante-seize traduits par cet homme
laborieux. Quelques uns ont été imprimés: d'autres sont en manuscrit
dans les bibliothèques de France et d'Espagne, mais une partie,
consistant surtout en livres d'astronomie et de médecine, doit être
attribuée à un second Gherardo, qui vécut un siècle plus tard, et qui
était aussi de Crémone[288].
[285] Nicol. Antoine, _Bibl. Hisp. vet._ t. II, p. 263, etc.
[286] Les auteurs du _Giornale de' Letterati_, 1713.
[287] Tom. III, p. 293-296.
[288] Tirab., t. III, p. 297.
Les erreurs des Grecs schismatiques eurent alors une multitude
d'antagonistes qui passèrent pour des prodiges de dialectique et
d'éloquence, mais dont les victoires sont ensevelies sous la même
poussière qui couvre les défaites de leurs ennemis. Un heureux effet de
ces disputes était la nécessité où l'on était toujours en Italie, de
cultiver la langue grecque. On avait vu dans le onzième siècle un
Italien, nommé Jean, aller à Constantinople étudier la philosophie sous
le savant Michel Psellus, disputer bientôt en grec contre son maître
lui-même, le remplacer ensuite, expliquer les livres d'Aristote et de
Platon, et se faire, au milieu de tous ces Grecs, la réputation du plus
grand philosophe, c'est-à-dire, du plus redoutable dialecticien de son
temps. Ce n'étaient pas seulement ses raisonnements que l'on pouvait
craindre. Il y joignait souvent une action fort incommode pour ses
adversaires. Après les avoir réduits au silence, il les prenait par la
barbe, la secouait rudement, et traînait comme en triomphe, après lui, les
vaincus[289]. Cette manière d'argumenter, excita plus d'une fois des
troubles dans son école, en éloigna les hommes paisibles, et lui fit
beaucoup d'ennemis. On l'accusa d'hérésie. Il soutint ses opinions
contre le patriarche lui-même, qui finit par les embrasser. Le peuple,
excité sans doute contre lui, se souleva. L'empereur Alexis Comnène
obligea la vainqueur à se rétracter publiquement, pour apaiser cette
émeute théologique. L'historienne Anne Comnène, qui raconte les
aventures de ce Jean, ne l'appelle que l'Italien. Il a laissé plusieurs
ouvrages philosophiques écrits en grec, et conservés en manuscrits dans
les grandes bibliothèques de Paris, de Vienne, de Venise et de Florence.
Aucun n'a été imprimé.
[289] Tirab., t. III, p. 291.
Peu de temps après lui, d'autres Italiens firent aussi du bruit à
Constantinople. Un des principaux fut un archevêque de Milan, Pierre
Grossolano, qui, pour se donner un air plus grec, se faisait appeler
Chrysolaüs. Ce fut aussi un homme à singulières aventures. Tiré du fond
d'un bois, où il faisait le métier d'ermite, pour devenir évêque de
Savone, et vicaire de l'archevêque de Milan, qui partait pour la
croisade, il se trouva tout porté pour être archevêque lui-même, quand
on apprit que celui de Milan était mort outre-mer. Mais il fut accusé de
simonie, en chaire, par un prêtre, ou plutôt par une espèce de spectre,
qui s'était déjà fait couper le nez et les oreilles par des accusations
semblables, et qui n'en avait que plus d'ardeur et plus de crédit.
Voyant que l'archevêque méprisait ses déclamations, ce prêtre mutilé le
cita au jugement de Dieu, s'offrit à prouver sa simonie en passant au
travers des flammes, le força d'accepter l'épreuve, la subit
publiquement sur la place Saint-Ambroise; sortit du feu comme il y était
entré; et simoniaque ou non, l'archevêque fut forcé de s'enfuir à Rome.
Quoique absous par le pape Pascal II, dans un concile, il ne put
remonter sur son siège, et prit le parti de faire un voyage en
Terre-Sainte. Arrivé à Constantinople, lorsque la controverse entre les
Latins et les Grecs y étaient la plus animée, il y brilla par son double
savoir en théologie et en grec: il disputa publiquement, de bouche et
par écrit, avec les Grecs les plus habiles. L'empereur Alexis Comnène,
qui voulait passer pour un profond théologien, quoique dans l'état où
était son empire il eût pu s'occuper d'autre chose, entra lui-même en
lice avec le savant Prélat. Celui-ci ne put, à son retour en Italie,
rentrer dans son archévêché. Le même Pape, auquel il eut recours, le
condamna dans un second concile, et ne lui laissa que son premier évêché
de Savone, qui était sans doute moins envié. Grossolano ne voulut pas
déchoir: il aima mieux rester à Rome, où il mourut un an après[290].
[290] En 1117. Voy. Tirab., _ub. supr._, p. 251 et suiv.
On cite encore, pour leur habileté dans la langue grecque, un Ambrogio
Biffi, un André, prêtre de Milan, un Hugues Eteriano, et son frère Léon,
interprète des lois impériales à la cour de Manuel Comnène; on cite
enfin un Moïse de Bergame, un Jacopo, prêtre de Venise, que l'on croit
le premier traducteur latin de quelques ouvrages d'Aristote[291], un
Burgondio, juge et jurisconsulte de Pise, traducteur de plusieurs
ouvrages des pères grecs, trois Italiens qui assistèrent et
argumentèrent dans la capitale de l'empire grec aux conférences tenues
pour la réunion des deux églises, et dont le dernier fut aussi présent à
Rome, au concile assemblé pour le même objet[292].
[291] Tirab., t. IV, p. 127.
[292] En 1179. Tirab., t. III, p. 264, 265.
Dans ce siècle, il n'y eut presque aucun monastère, pas le plus petit
couvent, à plus forte raison pas une ville d'Italie, qui n'eût son
historien et sa prolixe histoire. Muratori, dont on ne peut trop louer
le zèle infatigable, a recueilli dans sa grande collection[293] tous
ceux de ces anciens chroniqueurs qui peuvent jeter des lumières sur
l'histoire de sa patrie. Il faut dans tous ces écrivains savoir démêler
la vérité à travers les passions et l'esprit de parti. C'est l'oeuvre de
la saine critique, l'une des premières qualités de l'historien, et dont
l'exercice lui devient d'autant plus difficile qu'elle manque davantage
aux sources où il doit puiser. Othon de Frisingue, dont l'histoire ne va
pas jusqu'au temps de l'expédition de Frédéric Ier en Italie[294], est
encore plus impartial sur le compte de cet empereur, qu'on ne devrait
l'attendre d'un sujet et d'un parent; mais on doit suivre avec
précaution son continuateur Radevic, chanoine du même chapitre,
magistrat de Lodi, mais magistrat de la nomination de Frédéric, et dont
la plume n'est pas seulement partiale, mais servile. D'une autre part,
il faut se défier de Radulphe ou Raoul, Milanais et historien de Milan,
ardent républicain, toujours violemment opposé à l'ennemi des
républiques. On ne doit non plus une foi aveugle ni à la vie d'Alexandre
III, ce courageux ennemi de Frédéric, recueillie par le cardinal
d'Aragon, ni aux histoires particulières des villes de Lombardie qui
soutinrent et gagnèrent contre cet empereur la cause de leur liberté.
C'est du choc de ces passions opposées, et de ces narrations souvent
contradictoires, qu'il faut savoir tirer et faire jaillir la
vérité[295].
[293] _Rerum Italic. Script._, 29 vol. in-fol.
[294] Ce qu'il a écrit de cette histoire ne s'étend que
jusqu'en 1156, et la première expédition italienne de
Frédéric est de 1161.
[295] C'est ce qu'a fait avec beaucoup de succès M. Simonde
Sismondi, dans son estimable _Histoire des Républiques
italiennes du moyen âge_.
Parmi toutes ces histoires plus ou moins suspectes, il en est une dont
le caractère inspire plus de confiance, et qui, quoique souvent partiale
encore, a cependant plus de poids et d'autorité: c'est la Chronique de
la république de Gênes, commencée à cette époque par ordre de la
république elle-même, et par un homme qui y remplissait honorablement
les premières fonctions politiques et militaires. Il se nommait Caffaro.
Il commença son récit à la première année du siècle, et le suivit sans
interruption jusqu'à celle de sa mort[295b]. Ses continuateurs furent
comme lui versés dans les affaires. C'est le premier exemple d'une
histoire écrite par décret public. On doit penser[296] qu'un corps
d'histoire, écrit ainsi par des personnages graves et contemporains,
approuvé par l'autorité publique, dans un pays libre, mérite une
considération particulière. En effet, on ne trouve point ici les
vieilles fables populaires dont les histoires de ce temps-là sont
communément remplies. Les faits y sont racontés dans un style qui n'est
certainement pas élégant, mais simple et naturel, et dont la simplicité
même est un garant de plus de la vérité des faits[297].
[295b] Il mourut en 1164, âgé de 86 ans.
[296] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. III, liv.
IV, c. 3.
[297] Voy. Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. VI.
Les nouveaux états de Naples et de Sicile eurent aussi des historiens et
des chroniqueurs, dont quelques-uns écrivirent par ordre des princes
Normands, leurs nouveaux maîtres; ce qui n'inspire pas tout-à-fait le
même degré de confiance. L'un d'eux, nommé Godefroy[298], n'était pas
même Italien; il était Normand. On cite de son continuateur Alexandre,
abbé d'un monastère de St.-Salvador[299], un trait qui peut nous faire
juger; tandis que nous cherchons à débrouiller l'histoire littéraire
moderne, de quelle manière ces écrivains du douzième siècle savaient ou
habillaient les faits de l'histoire littéraire ancienne. Cet Alexandre,
en finissant son ouvrage, s'adresse à Roger, roi de Sicile, et le prie
de le récompenser de son travail, en honorant de sa protection royale le
monastère dont il était abbé. «Si Virgile, lui dit-il, le plus grand des
poëtes, eut pour prix de deux vers qu'il avait faits en l'honneur
d'Octave Auguste, la seigneurie de Naples et de la Calabre, à combien
plus forte raison, etc.»[300]. On sent toute la justesse de cet _à
fortiori_, mais on ne voit pas facilement dans quelle tradition cet
historien avait trouvé ce trait de libéralité d'Auguste, et cette
seigneurie de Virgile.
[298] _Goffredo Malaterra_. Il écrivit, par ordre du roi
Roger, une histoire de Sicile, en quatre livres, qu'il
conduit jusqu'à la fin du onzième siècle.
[299] _In Telese_, dans le royaume de Naples. Il reprit
l'histoire de Sicile, depuis 1127 jusqu'en 1135. C'est à la
prière de Mathilde, soeur du roi Roger, qu'il dit l'avoir
écrite.
[300] Tirab., t. III, liv. IV, c. 3.
Quatre principaux chroniqueurs se distinguent parmi un plus grand nombre
que ces mêmes états eurent alors; _Lupo_, surnommé _Protospata_, natif
de la Pouille, qui raconta les événements et les révolutions arrivées à
Naples et en Sicile, depuis la fin du neuvième siècle jusqu'au
commencement du douzième; _Falcone_, de Bénevent, son continuateur
jusqu'à l'an 1140, _Romoald_, archevêque de Salerne, personnage
très-important de ce siècle, qui embrassa dans sa chronique l'histoire
universelle, depuis le commencement du monde jusqu'à l'année 1178; enfin
Hugues _Falcandus_, auteur d'une histoire de Sicile, où il raconte
surtout fort en détail les désastres que ce malheureux pays éprouva
depuis 1154 jusqu'en 1169, sous ses deux rois Guillaume.
En rendant justice au zèle patriotique du savant Muratori, qui a
recueilli et publié tous ces vieux historiens d'Italie, on ne peut se
faire illusion sur des siècles qui n'avaient pas d'autres monuments
historiques, ni presque d'autre littérature; car on n'oserait donner ce
nom aux poëmes latins, peut-être encore plus grossiers que ceux du
siècle précédent, qu'on trouve dans le même recueil, et qui ne méritent
même pas qu'on les nomme.
Si l'on recherche avec attention ce qui pouvait arrêter si long-temps
dans ses progrès une nation naturellement ingénieuse, on trouvera un
grand obstacle, dont il est temps de parler au moment où nous sommes
prêts à le voir disparaître.
On s'est beaucoup et utilement occupé, dans ces derniers temps, de
l'influence des signes sur les idées. Sans aller peut-être aussi loin à
cet égard que quelques-uns de nos philosophes, on ne peut nier ni la
force, ni l'étendue de cette influence. Deux choses paraissent également
démontrées, c'est qu'il faut qu'un peuple soit déjà très-avancé pour que
sa langue devienne capable de s'élever au rang des langues littéraires,
et que ce n'est qu'après que sa langue est devenue telle, que ce peuple
peut faire dans les lettres de véritables progrès. À quel état, sous ce
point de vue, l'Italie était-elle réduite? Depuis plusieurs siècles, la
langue latine proprement dite n'y existait plus, et une autre langue n'y
existait pas encore. Les étrangers qui remplissaient Rome sous ses
derniers empereurs, les Goths et les Ostrogoths qui la conquirent, les
Lombards, et après eux les Francs, les Allemands, les Hongrois, les
Sarrazins, avaient successivement apporté tant d'altération dans le
langage national, que ce n'était plus le même langage. On cherchait
encore à l'écrire, on n'écrivait même pas autrement, mais excepté dans
les écoles, on ne le parlait plus. On ne l'y parlait pas, on ne
l'écrivait pas savamment; c'était pourtant une langue savante, ou plutôt
une langue morte. Tous les auteurs dont nous avons parlé jusqu'ici, sont
latins, ou tâchèrent de l'être, et l'on peut dire que, du moins quant au
langage, il n'y avait point encore d'Italiens en Italie.
Comment et de quels éléments se forma cette belle langue, reconnue pour
la première des langues modernes, et qui maintenant fixée depuis cinq
siècles, par des écrivains demeurés classiques, a, pour ainsi dire, pris
place parmi les anciennes? L'apparition de ce phénomène mérite de nous
arrêter quelques instants.
Soit qu'il n'y ait eu qu'une langue primitive, dont toutes les autres
aient été des dérivations et des produits, soit que les diverses
peuplades humaines se soient fait d'abord chacune leur langue, et que,
par des combinaisons multipliées, et après une longue suite de siècles,
ces divers idiomes particuliers se soient fondus dans un idiome général,
qui se sera ensuite divisé et subdivisé de nouveau en langues et en
dialectes, il est peu de sujets plus dignes de l'attention du philosophe
que ces formations, ces séparations et ces réunions de langages, qui
marquent les principales époques de la formation, de la séparation et de
la réunion des peuples. Ce n'était pas la première fois que l'Italie
subissait une de ces grandes révolutions. L'idiome latin que celle-ci
faisait disparaître, avait été dans une antiquité reculée, le produit
d'une révolution pareille. Voici l'idée générale que nous en donnent
quelques savants[301].
[301] Simon Pelloutier, dans son _Histoire de Celtes_,
édition de Paris, 8 vol. in-12, 1770, 1771; Bullet, dans ses
_Mémoires sur la langue celtique_, 3 vol. in-fol., Besançon,
1754, etc. Bullet, moins connu que Pelloutier, était
professeur royal et doyen de la faculté de théologie de
l'Université de Besançon, de l'Académie des sciences,
belles-lettres et arts de la même ville. Son ouvrage
contient, I°. l'histoire de la langue Celtique, et une
indication des sources où l'on peut la trouver aujourd'hui;
2°. une description étymologique des villes, rivières,
montagnes, forêts, curiosités naturelles des Gaules, et des
autres pays dont les Gaulois ou Celtes ont été les premiers
habitants; 3°. un Dictionnaire Celtique, renfermant tous les
termes de cette langue.
Lorsqu'à une époque prodigieusement reculée, les anciens Celtes ou
Celto-Scythes, dont la langue, si elle n'est pas primitive dans un sens
absolu, l'est au moins relativement à presque toutes les langues
connues, se furent répandus d'une part dans l'Asie occidentale, et de
l'autre en Europe, ils s'étendirent dans cette dernière partie, les uns
au nord, les autres le long du Danube. La postérité de ceux-ci,
remontant ce fleuve, arriva ensuite aux bords du Rhin, le franchit et
remplit de ses populations nombreuses tout l'intervalle qui s'étend des
Alpes aux Pyrénées et aux deux mers: partout la langue des Celtes se
mêlant avec les idiomes indigènes, forma des combinaisons où elle domina
sensiblement: et même dans des cantons qu'ils avaient trouvés déserts,
ou dont ils avaient fait disparaître les habitants, le celtique se
conserva dans sa pureté originelle.
Quelques siècles après, la population toujours croissante de ces Celtes
ou Gaulois, les força de passer et les Pyrénées et les Alpes. En Italie,
après avoir occupé d'abord tout ce qui est au pied des montagnes, ils
s'étendirent de proche en proche dans l'Insubrie, dans l'Ombrie, dans le
pays des Sabins, des Étrusques, des Osques, etc. Dans ce même temps, des
Grecs abordaient à l'extrémité orientale de l'Italie; ils y formaient
des colonies et des établissements. Ils quittèrent bientôt les bords de
la mer, et s'avançant toujours, ils rencontrèrent enfin les Celtes, qui,
de leur côté, continuaient aussi de s'avancer.
Après quelques guerres sans doute, car tel a toujours été l'abord de
deux peuples qui se rencontrent, ils se réunirent dans l'ancien Latium,
et n'y formèrent plus qu'une société qui prit le nom de peuple Latin.
Les langues des deux nations se mêlèrent, se combinèrent arec celles des
habitants primitifs. N'oublions pas de remarquer, que, dans cet
amalgame, le celtique avait un grand avantage. Le grec, qui n'était pas
encore à beaucoup près la langue d'Homère et de Platon, devait de son
côté la naissance à un mélange de marchands Phéniciens, d'aventuriers de
Phrygie, de Macédoine, d'Illyrie, et de ces anciens Celto-Scythes, qui,
tandis que leurs compatriotes se précipitaient en Europe, s'étaient
jetés sur l'Asie occidentale, d'où ils étaient ensuite descendus
jusqu'au pays qui fut la Grèce; il y avait donc déjà du celtique altéré
dans ce grec qui se combinait de nouveau avec le celtique. C'est de
cette combinaison multiple que naquit cette langue latine, qui,
grossière dans l'origine, mais polie et perfectionnée par le temps,
devint enfin la langue des Térences, des Cicérons, des Horaces et des
Virgiles; et c'est cette même langue latine qui, après un si beau règne,
terminé par un long et triste déclin, venait s'amalgamer encore une fois
avec le celtique, source commune des dialectes barbares des Goths, des
Lombards, des Francs et des Germains, pour devenir, peu de temps après,
la langue du Dante, de Pétrarque et de Boccace.
«Les invasions, dit ingénieusement le président de Brosses, sont le
fléau des idiomes comme celui des peuples, mais non pas tout-à-fait
dans le même ordre. Le peuple le plus fort prend toujours l'empire, la
langue la plus forte le prend aussi, et souvent c'est celle du vaincu
qui soumet celle du conquérant. La première espèce de conquête se décide
par la force du corps; la seconde par celle de l'esprit. Quand les
Romains conquirent les Gaules, le celtique était barbare; il fut soumis
par le latin. Lorsque ensuite les Francs y firent leur invasion, le
francisque des vainqueurs était barbare; il fut encore subjugué par le
latin. Cette collision de langues étouffe la plus faible et blesse la
plus forte: cependant celle qui n'avait guère y acquiert beaucoup, c'est
pour elle un accroissement; et celle qui était bien faite se déforme,
c'est pour elle un déclin: ou bien le choc se fait au profit d'un tiers
langage qui résulte de cet accouplement, et qui tient de l'un et de
l'autre en proportion de ce que chacun des deux a contribué à sa
génération»[302]. On voit que ce dernier cas est exactement celui de la
langue italienne sortant du choc ou de la collision de deux ou de
plusieurs langues, les unes encore barbares, l'autre affaiblie par une
longue décadence. Léonardo Bruni d'Arezzo, le plus ancien auteur qui
écrit en italien sur ces matières[303], entreprit de prouver que
l'italien était aussi ancien que le latin, qu'ils furent tous deux en
usage à Rome en même temps: le premier parmi le peuple des dernières
classes et pour les entretiens familiers; le second pour les savants
dans leurs ouvrages, et pour les discours prononcés dans les assemblées
publiques. Le cardinal Bembo soutint depuis la même opinion dans ses
dialogues[304], et d'autres encore l'ont adoptée après lui[305]. Scipion
Maffei, le même dont la _Mérope_ a si heureusement inspiré le génie de
Voltaire, mais qui est encore plus célèbre, dans sa patrie, comme érudit
que comme poète, en rejetant cette prétention, en a élevé une autre qui
ne paraît guère plus raisonnable. Il veut[306] que la langue latine,
noble, grammaticale et correcte, se soit corrompue d'elle-même peu à peu
par ce mélange avec le langage populaire, irrégulier, et par ces
prononciations vicieuses qui durent exister à Rome comme partout
ailleurs. Chaque mot s'altérant de cette manière, et prenant des formes
ou des inflexions nouvelles, une nouvelle langue, selon lui, se forma
ainsi avec le temps, sans que ces altérations aient été en rien le
produit du commerce avec les Barbares.
[302] _Traité de la format. mécan. des Langues_, c. 9, n°.
162.
[303] C'est aussi le premier qui, en raison de sa patrie, ait
eu le surnom d'_Aretino_. Voyez ses Lettres, liv. VI, Epist.
10.
[304] _Prose_, liv. I.
[305] Entre autres le _Quadrio Stor. d'ogni poesia_, t. I, p.
41.
[306] _Verona illustr._, p. I, liv. XI.
Les langues, comme on voit, ont, aussi bien que les nations et les
familles, leurs préjugés de naissance: elles affectent une antique
origine, et repoussent les mésalliances; mais toutes ces idées
romanesques disparaissent devant la raison appuyée sur les faits. Le
savant Muratori a reconnu positivement la coopération immédiate des
langues barbares dans la formation de la langue italienne[307]. Selon
lui, le latin, déjà corrompu depuis plusieurs siècles et par différentes
causes, ne cessa point d'être la langue commune lors des irruptions
successibles des peuples du Nord. Les vainqueurs, toujours en moindre
nombre que les vaincus, apprirent la langue du pays, plus douce que la
leur, et nécessaire pour toutes leurs transactions sociales; mais ils la
parlèrent mal, et avec des mots et des tours de leurs idiomes barbares.
Ils y introduisirent les articles, substituèrent les prépositions aux
désinences variées de déclinaisons, et les verbes auxiliaires à celles
des conjugaisons. Ils donnèrent des terminaisons latines à un grand
nombre de mots celtiques, francs, germains et lombards, et souvent aussi
les terminaisons de ces langues à des mots latins. Les Latins d'Italie
n'étant plus retenus dans les limites de leur langue par l'autorité ni
par l'usage, ou plutôt les ayant franchies depuis long-temps, adoptèrent
sans effort, et même sans projet, cette corruption totale. Entraînés par
une pente insensible pendant le cours de plusieurs siècles, ils
croyaient n'avoir point changé de langage, quand toutes les formes et
les constructions même de l'ancien étaient changées; ils appelaient
toujours latine une langue qui ne l'était plus.
[307] _Antich. ital._, Dissert. XXXII.
On l'écrivait fort mal; mais on l'écrivait cependant encore dans les
livres, et même dans les actes publics: les notaires étaient obligés de
savoir le latin, et de rédiger dans cette langue toutes leurs pièces
officielles; mais on peut penser ce qu'était le plus souvent ce latin de
notaire. Les mots du langage du peuple s'y introduisaient en foule, et
notre patient antiquaire[308] a trouvé dans plusieurs de ces contrats
latins, non seulement du onzième et du douzième siècle, mais de temps
antérieurs, un grand nombre de mots non latins restés depuis dans la
langue italienne.
[308] Muratori, _ubi supra_.
Maintenant, si nous considérons avec lui la nature des langues, qui est
de faire peu à peu leurs changements, nous verrons que plus la langue
italienne fut voisine encore de sa mère, la langue latine, moins elle se
distingua d'elle, et moins elle eut de nouveauté; que plus elle s'en
éloigna par le cours du temps, plus elle perdit de sa ressemblance, et
qu'enfin, à force de mots nouveaux et de terminaisons étrangères, elle
se trouva revêtue des couleurs d'une langue tout-à-fait nouvelle. On la
nomma vulgaire pour la distinguer du latin; et elle en était tellement
distincte, qu'un patriarche d'Aquilée[309], vers la fin du douzième
siècle, ayant prononcé devant le peuple une homélie latine, l'évêque de
Padoue l'expliqua ensuite au même peuple en langage vulgaire[310].
Fontanini, dans son _Traité de l'Eloquence italienne_, adopte la même
opinion, et reconnaît la même origine et les mêmes degrés d'altération
insensible et de formation nouvelle[311]. C'est aujourd'hui le sentiment
commun de tous les philologues italiens.
[309] _Gotifredus_, ou Godefroy.
[310] Muratori, _loc. cit._
[311] Liv. I, n°. VII.
L'esprit sage et la saine critique de Tiraboschi ne pouvaient pas s'y
tromper. C'est de cette union d'étrangers barbares avec les nationaux et
de leur long commerce, qu'il fait naître un langage, d'abord informe et
grossier, sans lois fixes, sans modèles à imiter, et livré aux caprices
du peuple[312]; il ne faut donc pas s'étonner, dit-il, si, pendant
plusieurs siècles, on n'essaya point d'écrire dans cette langue. D'abord
il lui fallut beaucoup de temps pour se séparer totalement du latin, et
pour devenir une langue à part. Ensuite, comme elle n'était en usage que
parmi le peuple, les savants ne daignèrent pas l'introduire dans les
livres; mais il s'en trouva enfin qui eurent le courage de le tenter, et
qui osèrent employer, en écrivant, un langage qui jusqu'alors n'avait
pas paru digne de cet honneur.
[312] _Stor. della Letter. Ital._, t. III, pref.
Ce fut, comme dans toutes les langues, la poésie qui l'osa la première.
On en fait remonter les premiers essais jusqu'à la fin du douzième
siècle; mais ils sont si informes, et ceux mêmes d'une partie du
treizième, ressemblent encore si peu à la véritable poésie italienne,
qu'il paraît convenable de n'en fixer la naissance qu'au commencement du
dernier de ces deux siècles[313]. À cette époque, où plusieurs autres
langues européennes commençaient aussi à se former, mais sous de moins
heureux auspices, il en existait une qui avait fait des progrès rapides,
qui citait déjà depuis un siècle des productions nombreuses, objets
d'une admiration générale, et qui, si l'on eût alors tiré l'horoscope
des langues naissantes, aurait sans doute paru destinée à vivre plus
long-temps et avec plus de gloire que toutes les langues ses cadettes ou
ses contemporaines. C'est la langue _Romance_ ou provençale, la langue
des anciens Troubadours.
[313] Voy. Muratori, _Antich. ital._, Dissertaz. XXXII, id.
_della perfetta poësia_, lib. I, c. 3. Tiraboschi, t. III,
liv. IV, c. 4, etc.
À ce nom qui intéresse notre gloire nationale, au nom des joyeux
inventeurs de la _science gaie_[314], il semble qu'un rayon vient enfin
de luire, dans cette épaisse nuit où nous faisons un si long, et
peut-être malgré mes efforts, un si pénible voyage. Il semble qu'à ce
nom un charme malfaisant se dissipe; que l'amour, la valeur, les
solennités galantes, les combats de l'esprit, les doux chants, réveillés
tout à coup et comme réunis en un talisman invincible, ont rompu le
funeste talisman de l'ignorance, de la barbarie et des tristes
superstitions. Dans l'enfance du monde, si nous en croyons une
ingénieuse allégorie, quelle fut l'arme victorieuse qui força les
humains, encore sauvages, à quitter leurs forêts, à se réunir dans les
villes, à subir le joug heureux des institutions sociales? Cette arme,
ce fut une lyre; ce vainqueur ou plutôt ce premier instituteur des
hommes, ce fut un poète. Depuis plusieurs siècles, l'Europe était
retombée dans un état sauvage, plus affligeant et plus honteux que le
premier. Depuis ce temps, aucun poète, aucune lyre ne s'était fait
entendre. On dirait qu'à leurs premiers sons les esprits durent
s'adoucir, les moeurs se polir, les affections nobles se ranimer, le
génie reprendre son essor, et la société tous ses charmes. Si c'est une
illusion, elle est consolante, elle soulage l'âme oppressée par de
tristes réalités. Mais tout n'est pas illusion dans ce tableau; et si
les chants des Troubadours n'eurent pas sur les moeurs toute l'influence
que désirerait un ami des hommes, ils en eurent une incontestable sur
les productions de l'esprit, qui peut encore justifier la reconnaissance
et l'enthousiasme d'un ami de lettres.
[314] _Lou gai saber_. On entendait par ce mot, non seulement
l'art des Troubadours, mais ce mélange de politesse, d'esprit
et de galanterie qui régnait en Provence dans le siècle où
ils fleurirent.
Mais les Provençaux avaient eux-mêmes reçu cette influence d'un peuple
devenu leur voisin par la conquête de l'Espagne. La littérature des
Arabes précéda de long-temps celle des Troubadours. Avant de nous
occuper de ces derniers, nous devons donc fixer les yeux sur leurs
devanciers et leurs modèles. Le règne de la littérature Arabe se
prolongea pendant près de cinq siècles; et, par une combinaison
remarquable d'événements, il remplit à peu près le vide que forment les
siècles de barbarie dans l'histoire de l'esprit humain. On ne peut bien
connaître toutes les causes qui contribuèrent à la renaissance des
lettres, sans prendre au moins une idée générale de l'histoire
littéraire de ce peuple conquérant, ingénieux et singulier.