encore dans les lettres pendant cette triste époque, un prêtre de
Ravenne, nommé Agnello, que l'on appelle aussi André. Il a laissé un
recueil de vies des évêques de cette église, qui n'ont d'autre mérite
que de nous avoir conservé plusieurs faits de l'histoire sacrée et
profane, et plusieurs traits relatifs aux moeurs de ce temps, que l'on ne
trouve point ailleurs[156]. Il y eut aussi alors un Jean, Diacre de
l'église romaine, auteur de la vie de Grégoire le-Grand et de quelques
autres écrits. Un autre Jean, Diacre de l'église de Saint-Janvier à
Naples, avait précédemment écrit les vies des évêques de cette ville,
depuis l'origine, jusque vers la fin du neuvième siècle où il vivait.
Muratori les a publiées le premier dans sa grande collection[157]. Il y
a inséré, ce semble, à plus juste titre l'ouvrage d'Anastase, surnommé
le Bibliothécaire, qu'il ne faut pas confondre, comme l'ont fait
quelques auteurs[158], avec un autre Anastase, cardinal du titre de
Saint-Michel, qui troubla alors l'église par ses prétentions au
souverain pontificat. Anastase, garde de la bibliothèque pontificale, et
qu'on désigne toujours par le titre de cet emploi, ne fut point
cardinal. Il était abbé d'un monastère de Rome, lorsqu'il fut envoyé à
Constantinople par Louis II, dit le Germanique, pour traiter du mariage
de sa fille avec le fils de Basile, empereur d'Orient. Il assista au
concile où le patriarche Photius fut condamné. Les légats du pape lui en
donnèrent à examiner les actes avant de les souscrire. La connaissance
parfaite qu'il avait de la langue grecque, lui fit découvrir dans cette
révision plusieurs piéges que la subtilité grecque avait tendus à ce
qu'on nommait alors la simplicité italienne. Ce fut sans doute à son
retour à Rome, qu'il eut pour récompense des services qu'il avait
rendus, la place de bibliothécaire du Vatican.
[156] Muratori les a insérées dans sa collection; _Scriptor.
rer. ital._, t. II, part. I. Vossius (_de Hist. Lat._, liv.
III, c. 4) a mal à propos confondu cet Agnello avec un
archevêque de Ravenne du même nom, qui vécut plus de trois
siècles auparavant. Voy. Tirab., t. III, p. 168.
[157] Tom. I, part. II.
[158] Voy. là-dessus Mazzuchelli, _Scrit. Ital._, t, I, part.
II.
La collection qui fut confiée à ses soins, n'était pas considérable, et
ne l'avait jamais été. C'étaient d'abord de simples archives. On y
joignit ensuite quelques livres, la plupart de théologie. Dans le
huitième siècle[159] le pape Paul Ier avait envoyé au roi Pepin tous les
livres qu'il put trouver. Or, en quoi consistait cette bibliothèque
envoyée par un pape à un roi de France? Le catalogue en est dans la
lettre même. C'est un _Antiphonaire_, un _Responsal_, ou livre de
répons, et de plus la grammaire d'Aristote (il faut sans doute lire la
logique, ou la dialectique; car Aristote n'a point fait de grammaire);
les livres de Denis l'aréopagite, la géométrie, l'orthographe, la
grammaire, tous livres grecs[160]. Les livres étaient devenus rares de
plus en plus, et il est probable que la bibliothèque pontificale
participait à cette disette; elle eut cependant toujours un
bibliothécaire en titre, quoique peut-être souvent sans fonctions[161].
[159] En 757.
[160] Tirab., t. III, p. 80.
[161] On en voit la liste, à remonter jusqu'au sixième
siècle, dans la Préface du Catalogue imprimé de la
Bibliothèque du Vatican.
Les premiers ouvrages d'Anastase furent des traductions du grec: elles
sont en grand nombre, la plupart peu intéressantes pour le commun des
lecteurs, et plus recommandables par la fidélité que par le style[162];
mais l'ouvrage qui a fait sa réputation, est son _Livre pontifical_ ou
_Recueil des vies des pontifes romains_[163]. On a longuement et
fortement discuté la question de savoir si Anastase en était
véritablement l'auteur. Le résultat le plus certain paraît être qu'il
avait tiré ces vies des anciens catalogues des pontifes romains, des
actes des martyrs que l'on conservait soigneusement dans l'église
romaine, et d'autres mémoires déposés dans les archives de différentes
églises de Rome[164]. L'ouvrage ne lui en appartient pas moins, et n'en
paraît que revêtu de plus d'autorité. Ce n'est du moins pas l'auteur que
l'on doit accuser de ce qu'on y peut trouver d'inexact. Son seul tort
est d'avoir manqué de critique dans un siècle où la critique n'était pas
connue; ce qu'on ne peut pas plus lui reprocher que l'inélégance de son
style.
[162] Voyez-en les titres dans les _Scrittori ital._ du comte
Mazzuchelli, t. I, partie II.
[163] Muratori l'a inséré dans sa grande collection. _Script.
rer. ital._, t. III, partie I. La première édition avait été
donnée par le Jésuite Busée; Mayence, 1602, in-4°.: il y en a
eu, depuis, plusieurs autres.
[164] Voyez toutes les pièces de ce procès, placées par
Muratori à la tête du _Liber Pontificalis, ub. supr._
Le dixième siècle fut encore plus malheureux. Les invasions et les
dévastations des Hongrois et des Sarrazins, le règne anarchique de
Bérenger, qui les combattit, et qui n'eut pas moins de peine à combattre
les ducs, les marquis et les comtes, chefs des petits états d'Italie,
formés des débris de la monarchie Carlovingienne, enfin le règne de
Hugues de Provence, qui abaissa ces petites puissances, mais qui
n'établit la sienne que par des vexations et par des crimes, et fut
obligé de la céder à un autre Bérenger, marquis d'Ivrée, toutes ces
causes destructives remplirent la moitié du dixième siècle de
convulsions et de boulversements. Alors l'anarchie fut complète. Le
règne des Othon ne la termina qu'en apparence, et ne put, dans le reste
de ce siècle, rouvrir de nouvelles chances pour la renaissance des
lettres. Le premier de ces empereurs, justement honoré du nom de Grand,
accorda aux villes italiennes un bienfait d'un grand prix, le
gouvernement municipal, premier pas qu'elles eussent fait depuis
long-temps vers la liberté. Le troisième Othon, au contraire, qui paya
bientôt de sa vie cette violation de la foi jurée, éteignit à Rome, par
trahison, dans le sang de Crescentius et de ses partisans, un simulacre
de république romaine, qui s'était ranimé à la voix de ce consul[165].
[165] Crescentius, assiégé dans le môle d'Adrien par Othon
III, ne capitula que sur la _parole royale_ que lui donna cet
empereur de respecter sa vie et les droits de ses
concitoyens. Dès qu'il les eût en son pouvoir, il fit
trancher la tête à Crescentius et aux principaux de son
parti. Othon n'avait que vingt-deux ans. Peu de temps après,
il mourut empoisonné par la veuve de Crescentius, qu'il avait
fait violer par ses soldats.
Pendant ce temps, les papes dominés dans Rome, où ils ne régnaient pas
encore, pressés tantôt par les Sarrazins, qui s'étaient jetés de la
Sicile sur l'Italie, tantôt par les Allemands ou par les Romains
eux-mêmes, ne pouvaient faire ce que les empereurs ne faisaient pas.
Plus occupés de s'agrandir que d'éclairer les peuples, engagés dans des
luttes éternelles avec l'Empire, et trop souvent donnant par la
dissolution des moeurs un spectacle dont, non seulement la piété, mais
la philosophie est forcée de détourner les yeux[166], ils laissèrent les
ténèbres de l'ignorance s'épaissir de plus en plus.
[166] C'était le temps où une Théodora et sa fille Marosie,
maîtresses dans Rome, faisaient papes, l'une son amant,
l'autre son fils (Jean X et Jean XI), et entouraient le
saint-siége de tous les genres de scandales; où Jean XII
mourait d'un coup reçu à la tempe, dans un rendez-vous
nocturne avec une femme mariée, etc. Voyez tous les
historiens.
Deux évêques forment en Italie presque toute la littérature
ecclésiastique de ce siècle: l'un est Atton, évêque de Verceil, que les
savants auteurs de notre Histoire Littéraire ont trop légèrement soutenu
appartenir à la France[167]; l'autre Ratérius, évêque de Vérone, né à
Liége, mais conduit jeune en Italie, dont la vie fut une suite d'orages
et de vicissitudes, et qui, ramené plusieurs fois de Vérone à Liége, en
France, en Allemagne, destitué, chassé, rétabli, incarcéré, délivré tour
à tour, se trouva enfin trop heureux d'aller finir tant d'agitations à
Namur, obscurément chargé de gouverner quelques petites abbayes[168].
C'étaient deux savants qui auraient peut-être brillé, même avant que les
lettres fussent tombées dans une si entière décadence. On a donné dans
le dernier siècle, des éditions de leurs oeuvres[169]. Elles
appartiennent toutes à leur état, ou aux circonstances de leur vie.
Ratérius, surtout, eut souvent besoin d'apologies pour sa conduite
ambitieuse et inconstante, et il ne les épargna pas. On trouve dans ses
lettres, et dans ses autres ouvrages, de fréquentes citations des
anciens, qui prouvent qu'il alliait dans ses études, plus qu'on ne le
faisait de son temps, les auteurs sacrés et profanes.
[167] Tom. VI, p. 281. Voy. Tiraboschi, t. III, p. 175.
[168] Il y mourut en 974, _id. ibid._ p. 177.
[169] Celles d'Atton parurent en 1768; celles de Ratérius en
1765. Chacune de ces éditions est précédée d'une Vie pleine
d'érudition, de bonne critique, et où l'on réfute plusieurs
erreurs accréditées sur ces deux savants du dixième siècle
(Tirab. loc. cit.)
Nous parlerons plus loin de l'historien Liutprand, qui appartient à
cette époque, mais qui tient, par les missions politiques dont il fut
chargé, au tableau de l'état où était alors l'empereur d'Orient. C'est
au neuvième siècle qu'il faut placer l'Anonyme de Ravenne, auteur d'une
Géographie en cinq livres, que l'on a tirée, en 1688, des manuscrits de
la Bibliothèque du roi, et de l'oubli où elle avait été justement
laissée[170]; mais nous ne nous y arrêterons pas. Tiraboschi, quelque
peu disposé qu'il fût à une critique sévère, a traité avec le dernier
mépris[171] cet ouvrage, que d'autres savants n'ont cependant pas cru
indigne de leur attention et de leurs recherches. Il reproche à
l'Anonyme d'avoir le style le plus barbare et le plus obscur, où l'on
ait peut-être jamais écrit; de confondre souvent les noms de villes, de
fleuves et de montagnes[172]; de citer comme autorités des auteurs qui
n'existèrent jamais que dans sa tête; de n'être qu'un imposteur
ignorant, qu'un misérable copiste de la carte de Peutinger[173], et de
quelques autres géographies plus anciennes: il trouve enfin que c'est
perdre du temps que d'examiner, comme d'autres se sont donné la peine de
le faire, si ce fut vraiment dans l'un de ces deux siècles, ou même plus
tard, que cet auteur a vécu, ou si ce ne fut point dans le septième ou
huitième; si cet auteur est, ou n'est pas, un certain prêtre de Ravenne,
nommé Guido, qui avait, dit-on, écrit quelques ouvrages historiques;
enfin, si cette géographie est telle qu'il l'avait écrite, ou si elle en
est seulement un abrégé; toutes questions intéressantes à faire sur un
bon livre, mais nullement sur un aussi mauvais.
[170] Elle fut publiée alors pour la première fois, avec de
savantes notes, par le P. Porcheron, bénédictin, qui fait
vivre l'Anonyme au septième siècle; mais il est certainement
du neuvième. Voy. Cl. Beretta, _de Ital. med. oevi_; et
Fabricius, _Bibl. lat. med. oevi_, édition de Mansi.
[171] _Ub. supr._, p. 200.
[172] Je dois à la justice d'observer que Tiraboschi se
trompe dans l'un des reproches qu'il fait au géographe de
Ravenne. Il l'accuse d'avoir dit que les Alpes grecques
(_graïoe_) sont une ville. L'anonyme, dans le passage cité par
Tiraboschi lui-même, dit: _Juxtà Alpes est civitas quoe
dicitur graïa_; «Près des Alpes est une ville que l'on
appelle grecque (_graïa_)»: ce qui est bien différent.
[173] C'est-à-dire de l'ancienne carte romaine possédée
depuis par Conrard Peutinger, savant du quinzième et du
seizième siècles, qui lui a donné son nom. On croit qu'elle
fut dressée au temps de Théodore Ier non pas par un
géographe, mais par un soldat ou un officier, qui ne voulut
que tracer un tableau des routes militaires de l'empire
d'Occident, et y marquer les noms et à peu près les positions
des villes, des provinces, des campements, etc., sans aucun
égard à la configuration ni à la disposition respective des
terres, des mers et rivages. Elle fut trouvée dans un couvent
d'Allemagne par Conrard Celtes, poète latin qui florissait à
la fin du quinzième siècle. Il la laissa à son ami Peutinger,
alors secrétaire du Sénat d'Augsbourg. Peutinger la conserva
soigneusement jusqu'à sa mort, arrivée en 1547. Elle fut
publiée, pour la première fois, à Augsbourg, en 1598.
Christophe de Scheib en a donné une édition à Vienne, en
1753, _in-folio_, parfaitement conforme à l'original, avec
une savante dissertation et des notes. Comme on n'a pu
connaître le nom de l'auteur de cette carte, on lui a
conservé le nom de Peutinger. Pour que l'Anonyme de Ravenne
l'ait copiée, comme Tiraboschi l'en accuse formellement, il
faut, ou que cet Anonyme ait voyagé en Allemagne, et y ait
rencontré cette carte, ce qu'on ne peut ni assurer, ni nier,
puisqu'on ne le connaît pas, ou qu'elle fût encore en Italie
de son temps, et qu'elle n'ait été transportée que depuis le
dixième siècle dans le couvent où Conrard Celtes la trouva
vers la fin du quinzième.
Tel était donc le triste état où languissaient toutes les branches de la
littérature, moins de deux siècles après que Charlemagne eût produit
cette grande révolution qu'on lui attribue, qui fut réelle, mais
passagère, et qui a plus servi à la gloire de son nom qu'aux progrès de
l'esprit humain. Le commencement d'un nouveau siècle fut comme l'aurore
du jour qui devait dissiper une si longue et si épaisse nuit.
Ce n'est pas que l'Italie ne fût alors aussi troublée que jamais. Depuis
les Alpes jusqu'à Rome, les tentatives inutiles pour se donner un roi
indépendant; les guerres qu'elles occasionèrent avec les Empereurs, et
celles qui, pour la première fois, armèrent différentes villes les unes
contre les autres, selon qu'elles prenaient parti, ou pour
l'indépendance, ou pour la soumission à l'Empire; les querelles, de plus
en plus animées, des papes et des empereurs, nouveau sujet de divisions
entre les évêques, entre les seigneurs et entre les villes; les
élections achetées[174] ou forcées[175]; les schismes, les papautés
doubles et triples; partout des désastres, des barbaries et des
scandales: dans ce qui est au-delà de Rome, la lutte sanglante d'un
reste de Grecs, d'un reste de Lombards[176]; et de quelques brigands
Sarrazins, terminée par l'épée des aventuriers Normands, qui soumirent
les uns et les autres, et fondèrent un état puissant; les républiques
florissantes de Naples, de Gaëte et d'Amalphi, les premières dont
l'histoire moderne consacre le souvenir, disparaissant dans cette lutte,
et Robert Guiscard, le plus célèbre de ces aventuriers, brûlant et
saccageant Rome même, pour sauver de la vengeance de l'empereur Henri
IV, l'orgueilleux pape Grégoire VII: telle fut, dans le onzième siècle,
la position générale de l'Italie; et l'on ne voit pas ce qu'elle pouvait
avoir de favorable à la régénération des lettres.
[174] Telles que celles de Benoît VIII, Jean XIX son frère,
et Benoît IX leur neveu, tous trois descendants de Marosie.
Ils achetèrent successivement, ou leur famille acheta pour
eux, les suffrages du peuple, qui était encore en possession
d'élire les papes. Le dernier des trois, qui était
très-jeune, et même, selon quelques historiens, encore
enfant, souilla pendant douze ans le siège pontifical par
tout ce que les vols, les massacres et l'impudicité ont de
plus horrible. Il le vendit ensuite à l'archiprêtre Jean, qui
prit le nom de Grégoire VI; et il alla se livrer sans
contrainte, dans ses châteaux, à la vie crapuleuse qui était
seule de son goût. C'est ce que raconte un de ses
successeurs, Victor III, dans un Dialogue rapporté en
Appendix à la chronique du mont Cassin, liv. II, t. IV, p.
396. Ce sont là des faits historiques que l'auteur de cet
ouvrage dissimulait dans ses leçons publiques, et qu'il ne
faisait que désigner par des expressions générales, dans le
temps qu'on l'accusait de rechercher avec une affectation
maligne tout ce qui pouvait être défavorable à la papauté.
[175] L'empereur Henri III se ressaisit du droit d'intervenir
dans la nomination des papes, qu'avaient eu les empereurs
Grecs et les Carlovingiens. Il présenta Clément II à
l'élection du peuple, et ensuite élut de son autorité Damase
II, Léon IX et Victor II; ce dernier en 1055. Après sa mort,
le peuple et l'église nommèrent, en 1057, Etienne X; et ce
fut sous son successeur, Nicolas II, que le concile de Latran
attribua, pour l'avenir, l'élection des papes aux cardinaux.
Vinrent ensuite le pontificat de Grégoire VII, la donation de
la comtesse Mathilde, les démêlés trop fameux de ce pape avec
l'empereur Henri IV, etc.; époque de la puissance temporelle
des papes, et de l'avilissement des empereurs et des rois.
[176] Ceux qui avaient fondé le duché de Bénévent.
C'est une époque bien remarquable dans l'histoire de la papauté, que
celle où cet archidiacre Hildebrand, devenu pape sous le nom de Grégoire
VII[177], entreprit d'élever le saint-siége au-dessus de tous les
trônes, et où, pour le malheur de l'Europe entière, il réussit dans
cette entreprise! Il la poursuivit avec toute la ténacité de son
caractère, toute l'énergie de son ambition et de son courage. Il voulut
d'abord que les papes, qui n'étaient point encore souverains dans Rome,
eussent une souveraineté réelle et territoriale, qui leur donnât un rang
parmi les puissances; et il trouva dans la comtesse Mathilde, dans sa
docilité crédule pour un pontife devenu directeur de sa conscience, dans
sa haine et ses ressentiments héréditaires contre les empereurs
d'Allemagne[178], tous les moyens d'y parvenir. Il eut l'art d'obtenir
d'elle la donation de tous ses états, dont elle ne se réserva que
l'usufruit. Le pouvoir des passions auxquelles elle obéissait, est tel,
qu'il a mis en quelque sorte à couvert la réputation des moeurs de
Grégoire VII. L'écrivain le moins habitué à ménager les papes vicieux et
corrompus, Voltaire, a reconnu lui-même[179], qu'aucun fait, ni même
aucun indice, n'a jamais confirmé les soupçons qu'avaient pu faire
naître les liaisons intimes, la fréquentation assidue du pape, et
l'immense libéralité de la comtesse.
[177] En 1073.
[178] La mère de Mathilde, femme du marquis Boniface, comte
ou duc de Toscane, et soeur de l'empereur Henri III, souleva
contre son frère toutes les parties de l'Italie où s'étendait
son pouvoir, et qui formaient l'héritage de sa fille,
c'est-à-dire, la Toscane, les états de Mantoue, de Modène, de
Parme, de Ferrare, de Vérone, une partie de l'Ombrie, de la
Marche d'Ancône, et presque tout ce qui a été nommé depuis le
patrimoine de S. Pierre. Ayant fait imprudemment un voyage à
la cour de l'empereur, elle fut arrêtée, et resta long-temps
prisonnière; elle laissa, en mourant, à sa fille Mathilde,
ses ressentiments avec tous ses biens.
[179] _Essai sur les Moeurs et sur l'Esprit des Nations_, ch.
46.
Grégoire suivait en même temps, avec autant d'ardeur que d'audace,
l'autre partie de son plan. Il arrachait ou disputait à outrance aux
rois l'investiture des bénéfices. Il écrivait en maître à ceux
d'Angleterre, de Danemark et de France. Lui, qui ne s'était cru pape,
que lorsque l'empereur Henri IV eut confirmé sa nomination, il
excommuniait, il déclarait déchu cet empereur même, il le forçait de se
soumettre aux épreuves les plus pénibles et les plus honteuses[180], et
foulait aux pieds, dans sa personne, la tête humiliée de tous les rois.
Les lettres de ce pontife existent[181]. Elles déposent de la hardiesse
de ses projets et de la force de son génie, en même temps qu'elles sont
des pièces importantes pour l'histoire de la souveraineté temporelle des
papes[182]. Elles donnent à celui-ci, quant au style, une place peu
distinguée dans l'Histoire littéraire. Il n'en a une, comme bienfaiteur
des lettres, ou du moins des études, que par l'ordre qu'il donna aux
évêques, dans un synode tenu à Rome[183], d'entretenir, chacun dans
leurs églises, une école pour l'enseignement des lettres[184]; mais il
n'entendait par là que ce qu'on avait entendu jusqu'alors: cet
enseignement des lettres n'avait rien de littéraire; et l'on ne voit
encore là, pour le onzième siècle, aucun avantage sur les précédents.
[180] On sait la manière dont ce pape, enfermé dans la
forteresse de Canosse, avec la comtesse Mathilde, y reçut
l'espèce d'amende honorable que vint lui faire l'empereur.
Voyez, sur cette scène déshonorante pour l'Empire, tous les
historiens; et cherchez dans tous les livres qui peuvent
faire autorité en matière de religion, quelque chose qui la
justifie.
[181] Dans la collection des conciles du P. Labbe, t. X.
[182] Depuis que ceci est écrit, il a paru un jugement plein
d'équité sur ces lettres, sur le caractère, les plans et la
conduite de leur auteur, dans l'excellent ouvrage de M. le
professeur Heeren, traduit de l'allemand en français, par M.
Charles Villers, et qui a partagé, en 1808, le prix proposé
par la classe d'histoire et de littérature ancienne de
l'Institut de France, sur la belle question _de l'influence
des croisades_. Voyez cet ouvrage, p. 73-90.
[183] En 1078.
[184] _Concil. collect. Harduin_. t. VI, part. I, p. 1580,
cité par Tiraboschi, t. III. p. 218.
C'est à ce siècle, cependant, que les Italiens assignent les premiers
mouvements de la renaissance: c'est l'époque qu'ils désignent par le nom
de ce siècle même, et qu'ils appellent avec respect le Mille, _il
Mille_. Mais le cours du mal, suspendu seulement par Charlemagne, devenu
plus rapide depuis sa mort, était arrivé à l'extrême: il n'y avait, pour
ainsi dire, plus de degrés d'ignorance, où les esprits pussent encore
descendre. Il fallait qu'ils suivissent enfin cette loi d'instabilité
qui les entraîne; que les sciences et les arts sortissent de leurs
ruines, et recommençassent à s'élever, jusqu'à ce qu'ayant repris toute
leur splendeur, de nouvelles causes ramenassent un jour une dégénération
nouvelle.
Parmi celles qui devaient les faire renaître, il en est qu'on a peu
observées, mais qui ne laissèrent pas d'influer puissamment sur l'esprit
de ce siècle. C'est, par exemple, une circonstance qui paraît peu
importante, que cette opinion de la prochaine fin du monde, répandue par
le fanatisme intéressé des moines, et dont les imaginations étaient
préoccupées. Cependant on ne saurait croire combien elle fit de mal
jusqu'au dernier jour du dixième siècle, et quel bien résulta de
l'apparition naturelle, mais inattendue, du jour qui commença le
onzième[185]. L'horreur toujours présente d'une désolation universelle,
fondée sur des prédictions répandues et interprétées par les moines qui
en retiraient d'opulentes donations, avait en quelque sorte éteint toute
espérance, toute pensée relative à un avenir, où personne ne comptait
plus ni exister même de nom, ni revivre dans ses descendants, et dans la
mémoire des hommes, tous destinés à périr à-la-fois. Ce désespoir devait
ne permettre d'autre sentiment que celui de la terreur; il devait
tourner toutes les idées vers une autre vie, et n'inspirer, pour les
choses de ce monde, qu'indifférence et abandon. Mais quand le terme
fatal fut passé, et que chacun se trouva, comme après une tempête, en
sûreté sur le rivage, ce fut comme une vie nouvelle, un nouveau jour, et
de nouvelles espérances. Le courage, la force, l'activité durent
renaître, et les idées se tourner d'elles-même vers tout ce qui pouvait
leur servir de but et d'aliment.
[185] Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, c. 2.
C'est une circonstance peu remarquée dans un autre genre que d'avoir du
papier ou d'en manquer; et cependant plusieurs auteurs graves[186] ont
observé que la disette qui s'en fit sentir, au dixième siècle, avait
beaucoup contribué à prolonger le règne de la barbarie. Le papyrus
d'Égypte, dont on se servait encore, et qui était à fort bon compte,
cessa de s'y fabriquer quand les Sarrazins y eurent porté leurs ravages,
quand ils y eurent détruit les arts, le commerce, renversé les écoles et
brûlé les bibliothèques. Le papier était donc devenu, depuis près de
trois siècles, très-rare et très-cher en Occident[187]. Le prix du
parchemin était au-dessus des facultés, et des particuliers qui
pouvaient encore écrire, et des moines. Il en résulta un cruel dommage;
les copistes, pour ne pas rester oisifs, effaçaient d'anciens ouvrages
écrits sur parchemin, et en écrivaient de nouveaux à la place. Muratori
rapporte en avoir vu plusieurs de cette espèce à Milan, dans la
bibliothèque Ambroisienne. L'un d'eux contenait les oeuvres du vénérable
Bède. «Ce qui me parut digne d'une attention particulière, dit-il, c'est
que l'écrivain s'était servi de ces parchemins, en effaçant la plus
ancienne écriture, pour écrire un livre nouveau. Il restait cependant un
grand nombre de mots visibles, et tracés depuis tant de siècles, en
caractères majuscules, dont la forme indiquait qu'ils avaient plus de
mille ans d'antiquité»[188]. Il est vrai que ce livre effacé était un
livre d'église, mais on ne peut douter que cette méthode, une fois
adoptée par le besoin, ne s'exerçât au moins indifféremment sur le sacré
et sur le profane; et rien n'est en même temps et plus douloureux et
plus croyable que ce que dit notre savant Mabillon[189], que les Grecs,
comme les Latins, manquant de parchemin pour leurs livres d'église, se
mirent à effacer les premiers manuscrits qui leur tombaient sous la
main, et changèrent des Polybes, des Dion, des Diodore de Sicile, en
Antiphonaires, en Pentecostaires, et en recueils d'Homélies. Mais le
besoin excite à la fin l'industrie. Dans l'incertitude où sont les
érudits sur l'époque précise de l'invention du papier d'Europe, le P.
Montfaucon, suivi par Maffei, par Muratori et par d'autres qui font
autorité, la fait remonter au onzième siècle[190]; et cette invention,
l'abondance et le bas prix qui durent en être la suite, peuvent être
comptés parmi les heureuses circonstances de cette époque.
[186] Muratori, _Antichità Ital._, Dissert. 43; Andrès,
_Orig. Progr. e stat. att. d'ogni Lett._, c. 7; Bettinelli,
_Risorg. d'Ital._, c. 2.
[187] Muratori, loc. cit.
[188] Muratori, loc. cit.
[189] _De re Diplomaticâ_, cité par Bettin., _Risorg.
d'Ital._, c. 2.
[190] Voy. Montfaucon, _Paloeogr. Groeca_, l. I, c. 2; le même,
tome IX de l'Acad. des Inscr., _Dissertation sur le papier_;
Maffei, _Histor. Diplomatica_, p. 77; Muratori, _Antich.
d'Ital._, Dissert. 43. Il est vrai que Tiraboschi recule
jusqu'au quatorzième siècle, l'invention du pap. de lin; t,
V, l. I, c. 4, p. 76.
Les guerres et les troubles y furent presque continuels, mais ils eurent
en partie pour objet une sorte d'élan vers la liberté qui, pour la
première fois depuis tant de siècles, se faisait sentir en Italie.
L'extinction de la maison de Saxe[191] lui avait donné l'idée de
s'affranchir; et de même que les sentiments vils qu'inspire l'esclavage,
énervent et abrutissent l'esprit, de même aussi les affections nobles
qui tendent vers la liberté le renforcent et le relèvent. Ce fut
vraisemblablement un assez pauvre roi d'Italie, que cet Hardoin, marquis
d'Ivrée, qui ne put résister long-temps aux armes de l'empereur Henri de
Bavière; mais les évêques, les princes et les seigneurs italiens
l'avaient élu[192]. Ce mouvement d'indépendance annonçait déjà une
révolution heureuse, et ce roi italien dut paraître, et se montra, en
effet, ambitieux du titre de restaurateur de sa patrie[193], autant du
moins que put le lui permettre le peu de pouvoir dont il jouit. Les
guerres civiles entre la noblesse et le peuple de Milan, qui
commencèrent alors, causèrent, il est vrai, beaucoup de maux, publics et
particuliers; mais tandis que les nobles voulaient, dans d'autres
villes, secouer le joug des empereurs, le peuple voulait ici briser
celui des nobles. Ces querelles, qui furent longues et obstinées,
prouvent que le mouvement gagnait de proche en proche, et devenait
universel.
[191] Dans la personne d'Othon III, mort en Italie, à la
fleur de son âge, en 1002.
[192] À Pavie, cette même année.
[193] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 2, dit expressément:
_Sicche un italiano poté sembrare, ad ei mostrò voler esser
lo, un ristorator della patria_.
L'agrandissement du pouvoir des évêques de Rome donnait beaucoup
d'importance aux dispositions que chacun d'eux annonçait à l'égard des
lettres; et ce siècle s'ouvrit sous le pontificat de Sylvestre II,
long-temps célèbre, sous le nom de Gerbert, par son savoir et surtout par
son zèle ardent pour les sciences. La France doit s'honorer de l'avoir
produit. Il était si savant que, dans ce siècle, qui ne l'était guère,
il passa pour magicien, et finit par devenir Pape. C'était un des plus
habiles mathématiciens et le plus fort dialectitien de son temps.
L'union qu'il établit dans ses écoles, entre ces deux sciences, tandis
qu'il professa publiquement, donnait à ses élèves une supériorité
marquée; et le savant Bruker ne craint pas de dire, que si, dans le
onzième siècle, les ténèbres qui avaient couvert les précédents,
commencèrent à se dissiper, on le dut principalement à la méthode de
Gerbert, qui joignit aux exercices de la dialectique ceux des sciences
mathématiques, et donna ainsi plus de force et de pénétration aux
esprits[194].
[194] Bruker, _Hist. Art. Phil._, t. III, l. II, c. 2.
Cette même comtesse Mathilde, à qui l'on peut reprocher d'avoir
alimenté l'ambition violente et l'audace effrénée de Grégoire VII,
d'avoir donné un fondement trop réel à la puissance politique des Papes,
et d'avoir trop contribué à élever sur des bases solides ce pouvoir
colossal qui, depuis, a si long-temps pesé sur l'Europe, doit être
d'ailleurs comptée parmi les causes de cette heureuse révolution des
connaissances humaines. Son autorité, plus étendue que ne l'avait été
celle d'aucun prince depuis la chute de Rome, lui servit à encourager
l'étude des sciences, auxquelles elle n'était pas elle-même étrangère;
et si, au commencement du siècle suivant, l'étude du droit surtout prit
à Bologne un si grand essort, si la jurisprudence romaine régit de
nouveau d'Italie, et si le code de Justinien en bannit enfin les lois
bavaroises, lombardes et tudesques, qui y avaient régné tour-à-tour, on
le dut peut-être au soin que prit Mathilde de faire revoir ce code et
d'engager par des récompenses un jurisconsulte célèbre à cet utile
travail[195].
[195] Bettinelli, _loc. cit._ Ce jurisconsulte est le fameux
Irnerius ou Garnier. Voy. le chapitre suivant.
Enfin des divers ports d'Italie, on commençait à naviguer chez des
nations étrangères; on rapportait des connaissances acquises et le désir
d'en acquérir de nouvelles. On trouvait en Orient les lettres et
quelques parties de la philosophie, jouissant encore d'une sorte
d'honneur; on voyait fleurir en Espagne, parmi les Maures, dont la
domination y était alors prospère et fastueuse, une littérature
nouvelle, l'étude et l'admiration des sciences et de la philosophie
grecque; et l'on revenait de Constantinople avec des manuscrits grecs,
et d'Espagne avec des manuscrits arabes, soit originaux dans cette
langue, soit traduits du grec.
Ce fut par des traductions de cette espèce qu'Hippocrate commença d'être
connu; que ses ouvrages et d'autres, tant grecs qu'arabes, sur la
médecine, se répandirent dans l'Italie méridionale. Ils y furent
apportés et interprétés par un aventurier savant et laborieux, nommé
Constantin, et donnèrent naissance à la fameuse école de Salerne, ou du
moins commencèrent sa célébrité. On en fait remonter beaucoup plus haut
l'existence. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dès la fin du dixième
siècle, on allait à Salerne consulter sur ses maladies et rétablir sa
santé. Un historien du douzième siècle (Orderic Vital), parle aussi de
cette école de médecine, comme étant déjà fort ancienne. L'opinion la
plus probable est que les Arabes ou Sarrazins, qui occupèrent une grande
partie de ces provinces, y apportèrent leurs sciences et leurs livres,
parmi lesquels il s'en trouvait beaucoup de médecine. Ils réveillèrent
dans ces contrées le goût pour cette science, et l'arrivée de Constantin
y donna une nouvelle activité.
Il était Africain et né à Carthage. L'ardeur de s'instruire dans toutes
les sciences le conduisit chez tous les peuples qui les cultivaient
alors. Il étudia long-tems à Bagdad, où il apprit la grammaire, la
dialectique, la physique, la médecine, l'arithmétique, la géométrie, les
mathématiques, l'astronomie, la nécromancie, la musique des Caldéens,
des Arabes, des Persans et des Sarrazins. De là il passa dans les Indes,
et s'instruisit encore de toutes les sciences de ces peuples. Il en fit
autant en Égypte. Enfin, après 39 ans de voyages et d'études, il revint
à Carthage. La science presque universelle, qui lui avait coûté tant de
peines à acquérir, le fit prendre dans son pays, comme Gerbert dans le
nôtre, pour un magicien. On voulut se défaire de lui; il le sut, prit la
fuite et passa secrètement à Salerne. Il y obtint la faveur du fameux
prince normand, Robert Guiscard. Mais ensuite dégoûté du monde, il se
retira au Mont Cassin, où il prit l'habit religieux. Il s'y occupa le
reste de sa vie à traduire de l'arabe, du grec et du latin des livres de
médecine, et à en composer lui-même. Ils lui firent alors une grande
réputation[196]. Ils répandirent de plus en plus à Salerne la passion
pour la médecine, et les moyens de la mieux étudier. C'est dans ce sens
que Constantin peut être regardé comme l'un des créateurs de cette
école, comme l'une des causes de sa célébrité, et que l'on peut voir
aussi dans les Arabes, de qui il avait tant appris, une influence
favorable à la renaissance des lettres. Ces mêmes Sarrazins que nous
n'avons nommés jusqu'ici que comme des barbares, destructeurs actifs des
lumières partout où ils étendaient leurs conquêtes, nous les voyons donc
figurer ici parmi les causes qui rallumèrent le flambeau qu'ils avaient
ailleurs contribué à éteindre; et bientôt nous fixerons plus
spécialement notre attention sur cette révolution particulière, qui se
fait apercevoir dans la grande révolution générale.
[196] Ses oeuvres ont été en partie publiées à Bâle, en 1536,
et sont en partie restées inédites. (Voy. Oudin, _de Script.
Eccl._, t. II, p. 694, etc.) Constantin l'Africain florissait
vers l'an 1060.
Quant aux Grecs de Constantinople, après un long sommeil, les sciences
et les lettres semblaient aussi renaître parmi eux. Pendant le huitième
siècle, les sanglantes querelles entre les iconoclastes et les
adorateurs des images, avaient servi de prétexte à la destruction des
monuments des arts et des lettres, et détourné de plus en plus des
études utiles et paisibles, par des argumentations bruyantes, soutenues
à main armée. Mais au neuvième, après que la dynastie des Basilides eût
renversé la race Isaurienne, qui avait remplacé les descendants
d'Héraclius, les esprits, ayant repris un peu de calme, se reportèrent
vers les études.
Ils y furent excités par un nouveau mobile. Lorsque les Arabes,
destructeurs des écoles d'Athènes et d'Alexandrie, rassasiés de
conquêtes sanglantes, et voulant en faire de plus douces, recherchèrent
ces mêmes productions de l'ancienne Grèce, qu'ils avaient autrefois
livrées aux flammes, les Grecs, qui les avaient eux-mêmes oubliées
depuis long-temps[197], rapprirent à en connaître le prix. Occupés de
les copier et de les vendre, ils voulurent aussi les étudier. Quelques
écoles furent rétablies, et le peu d'hommes qui cultivaient encore, dans
l'obscurité, les lettres et la philosophie, furent encouragés et
honorés.
[197] Gibbon, _Fall. of Rom. Emp._, c. 53.
Le savant patriarche Photius, célèbre par le schisme dont il fut la
cause, et qui, sans changer d'opinion, fut excommunié par un grand
concile, absous par un autre, et derechef excommunié par un troisième,
fut l'homme le plus éclairé et le plus éloquent de son siècle; il eut
pour élève un empereur qui s'honora du surnom de Philosophe[198]; et il
nous a laissé dans son ouvrage, connu sous le titre de _Bibliothèque_,
des preuves de son amour pour l'étude, de son savoir, et de
l'indépendance de son esprit. Vers le même temps, ou un peu plus tard,
dans le dixième siècle, Suidas écrivit le plus ancien Lexique qui nous
soit parvenu, nécessaire pour l'intelligence des anciens classiques
grecs, et qui contient un grand nombre de fragments d'auteurs qui
auraient aussi été classiques, mais que le temps a dévorés. Ils
existaient encore alors: la Bibliothèque de Photius nous l'atteste.
Constantinople possédait l'histoire de Théopompe, les oraisons
d'IIyperide, les comédies de Ménandre, les odes d'Alcée et de Sapho, et
les ouvrages d'une foule d'autres auteurs, poètes, orateurs, historiens,
philosophes, que nous n'avons plus.
[198] Léon VI, fils et successeur de Basile.
Constantin Porhyrogénète suivit la route que son père,
Léon-le-Philosophe, lui avait tracée, et s'y avança plus loin que lui.
Ce fut un homme de lettres sur le trône. Il a laissé plusieurs ouvrages,
l'un sur l'administration de l'Empire, l'autre contenant une description
de ses provinces, un troisième sur la tactique et les opérations
militaires. Le quatrième est un assez gros livre sur un sujet moins
important, sur le cérémonial de la cour de Bysance; mais enfin il
cultiva les lettres, la musique, la peinture; et lorsque Romain
Lecapenus l'eut renversé du trône, où il remonta ensuite, il sut,
dit-on, se faire une ressource de ses talents et de la vente de ses
tableaux; ressource que peu de Souverains pourraient se procurer en
pareil cas.
Ce fut vers lui que fut envoyé en ambassade, par Bérenger II, roi
d'Italie, un jeune littérateur, devenu depuis un historien de quelque
célébrité. Liutprand, dont c'est ici l'occasion de parler, était né à
Pavie, d'un père qui avait été député vers la même cour par le roi
Hugues, prédécesseur de Bérenger. Hugues conserva au fils la protection
qu'il avait accordée au père. Les talents qu'annonçait le jeune
Liutprand, favorisèrent ces dispositions, surtout la beauté de sa voix,
que ce roi, qui aimait la musique, se plaisait beaucoup à entendre.
Quand Bérenger, marquis d'Ivrée, eut forcé Hugues à lui céder son trône,
il garda auprès de lui Liutprand, le fit son secrétaire, et l'envoya
quelques années après[199], à Constantinople, en qualité d'ambassadeur.
Liutprand profita de cette mission pour apprendre le grec, et ce fut à
peu près tout le fruit qu'il en retira. De cette haute faveur où il
était, il tomba tout-à-coup dans la disgrâce, et fut obligé de se
retirer en Allemagne. C'est dans cet exil qu'il composa l'histoire de
son temps[200]. Il était alors chanoine de l'église de Pavie, titre
qu'il prend au commencement de chacun des livres de son histoire. Elle
est écrite avec esprit, en latin meilleur que celui des autres écrivains
du dixième siècle, et avec une petite pointe de malignité satirique, qui
passe même la mesure quand il est question de Bérenger et de sa femme.
L'accueil distingué que Liutprand reçut de Constantin Porphyrogénète,
fut accordé à son mérite autant qu'à son titre; et il nous a laissé,
outre l'histoire dont on vient de parler, une relation piquante de son
voyage et de son ambassade[201], ou plutôt de ses ambassades, car il en
fit une seconde assez long-temps après[202], dont il fut moins content
que de la première; de simple chanoine il était pourtant devenu évêque
de Crémone; il était envoyé par un puissant empereur, Othon Ier; à qui
il devait la chute de Bérenger, son persécuteur, son rappel dans sa
patrie, le rétablissement de sa fortune, et son avancement; mais
Porphyrogénète n'était plus là pour le recevoir[203].
[199] En 946.
[200] _Liutprandi Ticinensis Historia_. Elle s'étend jusqu'à
l'avénement de Bérenger II, vers le milieu du dixième
siècle.
[201] _Legatio Liutprandi ad Constantin. Porphyr._
[202] En 968.
[203] _Legatio Liutprandi ad Nicephorum Phocam._ Il paraît
qu'il mourut peu d'années après son retour de cette seconde
légation (Voy. Tirab., t. III, p. 200).
Les exemples donnés par ce prince et par son père, quoiqu'ils ne fussent
rien moins que de grands princes, contribuèrent cependant beaucoup à
ranimer dans l'Orient le goût des études. L'effet s'en prolongea, pour
ainsi dire, pendant les règnes tantôt violents, tantôt faibles, toujours
étrangers aux lettres, qui suivirent le leur, jusqu'à ce que celui des
Comnène vînt, au milieu du onzième siècle, rallumer momentanément
l'émulation presque éteinte.
A défaut d'ouvrages de génie, ce fut le temps des recherches et de
l'érudition. Dans ce siècle et dans le douzième, on compte des
commentateurs tels qu'Eustathe sur Homère, Eustrate sur Aristote; le
premier, évêque de Thessalonique; le second, de Nicée, et plusieurs
autres. J'ai dit à défaut d'ouvrages de génie, car on ne mettra pas,
sans doute, de ce nombre les _Chiliades_[204] de Tzetzès, qui écrivit en
douze mille vers lâches, prolixes et cependant obscurs, sur six cents
sujets différents. Alors aussi commence la série des auteurs de
l'histoire Bysantine, peu recommandables, si on les compare aux
Xénophons et aux Thucydides; mais qu'on se félicite encore de trouver
parmi les ténèbres de ces temps barbares. Ils forment du moins dans la
même langue une suite presque ininterrompue depuis les auteurs des bons
siècles.
[204] On prononce _Kiliades_.
Cette langue, altérée dans ses mots et dans ses tours, était pourtant
encore matériellement la langue d'Homère et de Démosthène, au lieu qu'on
oserait à peine dire, en parlant du langage corrompu dans lequel on
écrivait alors à Rome et dans l'Italie, comme en France et dans l'Europe
entière, que ce fut la langue de Cicéron et de Virgile. Aussi, malgré
la place honorable que ce siècle conserve dans l'Histoire littéraire
d'Italie, quels monuments latins a-t-il laissés? de quels auteurs
peut-il citer les productions? Quels sont ceux qui, dans cette
dépravation générale, montrèrent du moins un bon esprit et quelques
traces d'un meilleur style?
Les deux plus grands génies de ce siècle, qui remplirent de leur
renommée l'Italie, la France et l'Angleterre, furent Lanfranc et
Anselme. Le premier surtout, qui fut le maître du second, eut la plus
forte et la plus heureuse influence sur l'amélioration des études. Né à
Pavie[205], vers le commencement du siècle, il y brilla dès sa première
jeunesse dans les exercices du barreau, passa en France, se retira du
monde, jeune encore, et entra dans une abbaye qu'il rendit célèbre,
l'abbaye du Bec en Normandie. L'école qu'il y ouvrit devint fameuse, et
la philosophie du Bec passa, pour ainsi dire, en proverbe[206]. La
dialectique de Lanfranc et sa manière d'écrire en latin, étaient en
grande partie dégagées de la rouille de l'école. Le premier, depuis les
siècles de barbarie, il essaya de faire renaître la science de la
critique. Les ouvrages des pères de l'église, et même les livres saints
(car on ne connaissait guère alors d'autre littérature), altérés et
corrompus par l'ignorance des copistes, reprenaient, en passant sous ses
yeux, leur pureté originelle. Il les examinait, les collationnait, les
corrigeait de sa main, et ces copies ainsi restituées, devenaient des
manuscrits authentiques et dignes de foi.
[205] Tiraboschi, t. III, p. 227 et suiv.
[206] Launoi, _de Scholis celebribus_, ch. 42.
Guillaume, alors duc de Normandie, ayant acquis par la conquête de
l'Angleterre, le surnom de Conquérant, voulut attirer Lanfranc dans ses
nouveaux états, et le fit archevêque de Cantorbéry. Lanfranc occupa ce
siège pendant dix-neuf ans. Sa vertu y fut mise à l'épreuve, et la
faveur dont il jouissait fut troublée par les querelles qui s'élevèrent
entre son roi et le pape Grégoire VII, à l'occasion des investitures; il
ne cessa d'être un sujet soumis qu'autant qu'il le fallait pour obéir au
souverain pontife, qui étendait sur toutes les couronnes ses prétentions
de souveraineté. Sa résistance n'eut rien de séditieux, et sa modération
éclata jusque dans l'exécution des ordres violents, auxquels il ne se
croyait pas permis de résister. Elle ne brilla pas moins dans un concile
tenu à Rome[207], où il fut appelé par le pape. L'hérésiarque Bérenger y
fut cité pour ses erreurs. L'archevêque, chargé de le combattre, fit
mieux, il le persuada, et le convertit.
[207] En 1078.
Lanfranc, mort en 1089, n'a laissé qu'un traité de l'Eucharistie contre
l'hérésie de Bérenger, et des lettres écrites, les unes avant, les
autres pendant son épiscopat. Ce fut donc moins par ses ouvrages que par
sa méthode d'enseignement qu'il servit au progrès de la philosophie et
des lettres. C'est dans l'école qu'il tint au milieu de la forêt du Bec,
que sont ses plus beaux titres de gloire. Parmi les personnages
illustres qui en sortirent, il suffit de citer Ives de Chartres, regardé
comme le restaurateur du droit canonique en France, et dont les lettres
sont si précieuses pour notre histoire; Anselme, qui devint Pape sous le
nom d'Alexandre II, et cet autre Anselme, dont la renommée littéraire
égala celle de son maître.
Il était né en 1034, dans la ville d'Aoste, en Piémont[208]. La
réputation dont jouissait l'école du Bec, l'y attira de bonne heure. Il
profita si bien des leçons de Lanfranc, qu'ayant embrassé la vie
monastique, il fut, trois ans après, élu prieur, et ensuite abbé de
cette maison. Quatre ou cinq ans après la mort de son maître, il fut
appelé à lui succéder dans l'archevêché de Cantorbéry[209].
Guillaume-le-Roux régnait alors. Il ne valait pas son père, mais il fut
aussi ferme que lui sur l'article des investitures. Anselme ne se montra
pas moins zélé pour la cause du Pape; il en résulta pour lui des
querelles très-vives et un exil. Il se rendit en Italie auprès d'Urbain
II. Il assista au concile de Bari[210], où il terrassa par sa
dialectique les Grecs, entêtés à soutenir que dans la Trinité, le S.
Esprit, ne procède uniquement que du père.
[208] Tiraboschi, _ub. supr._, p. 230 et suiv.
[209] En 1092.
[210] En 1098.
Rappelé en Angleterre par Henri Ier, Anselme s'y rendit; mais bientôt
les intérêts de la cour de Rome qu'il voulut servir, le brouillèrent
avec ce roi. Il repassa sur le continent, et peu de temps après revint
se fixer dans l'abbaye du Bec. Ce fut à l'invitation de Henri lui-même,
qui, désirant enfin s'accorder avec le Pape, se rendit plusieurs fois
dans cet abbaye pour conférer avec Anselme. Le prélat ayant réussi dans
cette négociation, retourna auprès du roi, rentra en possession de son
archevêché, de ses dignités, de ses biens, et mourut deux ans
après[211], laissant dans l'Europe chrétienne de vifs regrets et une
grande renommée de sainteté, d'éloquence et de savoir.
[211] En 1109.
Tous ses ouvrages sont théologiques ou ascétiques; il passe pour avoir
appliqué, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, les subtilités de la
dialectique à la théologie[212]. Le dessein qu'il avait formé de
démontrer, non seulement par l'autorité de l'Écriture et de la
tradition, mais par la raison même, les dogmes et les mystères de la
religion chrétienne, lui rendait ces subtilités nécessaires. Il ne
s'enfonça pas moins avant dans les profondeurs de la métaphysique, dont
il est regardé comme le restaurateur. On le regardait avec plus de
raison comme le père de la théologie scolastique, dont il n'enveloppa
cependant pas les obscurités dans le style barbare qu'on y introduisit
après lui[213]. On sait que Leibnitz a reproché à Descartes d'avoir pris
à Anselme sa preuve de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini; mais
sans se croire obligé de lire le _Monologium_ ni le _Proslogium_ de ce
saint docteur, deux traités de théologie naturelle, dans l'un desquels
cette démonstration doit être, on peut penser que le génie de Descartes,
qui a trouvé tant d'autres choses, l'a trouvée aussi de son côté[214].
[212] Voy. Tirab., _ub. supr._, p. 232. Voy. aussi M. Giamb.
Corniani, dans l'ouvrage intitulé, _I Secoli della
Letteratura italiana dopo il suo Risorgimento_, t, I, p. 54.
[213] Tirab., _loc. cit._
[214] Giambat. Corniani, _ub. supr._, p. 57.
Ce dont on doit peut-être savoir le plus de gré à Anselme, c'est d'avoir
eu sur l'éducation des enfants, des notions supérieures à son siècle. Un
abbé de moines qui était en grande réputation de piété, se plaignait un
jour à lui de la mauvaise conduite des enfants qu'on élevait dans son
monastère. Nous les fouettons continuellement, disait-il, et ils n'en
deviennent que plus obstinés et plus méchants. Et quand ils sont grands,
demanda le bon Anselme, que deviennent-ils? Parfaitement stupides, lui
répondit l'abbé. Voilà, reprit Anselme, une excellente méthode
d'éducation qui change les hommes en bêtes! Il se servit ensuite de
diverses comparaisons, pour lui faire entendre qu'il en est des hommes
comme des arbres, qui ne peuvent prospérer, se développer et croître à
la hauteur que la nature leur destine, s'ils sont comprimés dès leur
naissance, si leurs rameaux sont pressés, leur sève étouffée, leur
direction gênée, interrompue; qu'il en est encore comme des métaux d'or
et d'argent, qu'on ne peut réduire à des formes élégantes et nobles, si
l'artiste ne fait que les battre à grands coups de marteau, etc.[215].
[215] Giambat. Corniani, _ut. supr._
L'école fondée en France par Lanfranc et par Anselme, devint une
pépinière féconde d'hommes instruits, non seulement pour la France, mais
pour l'Italie, d'où un grand nombre de jeunes gens y accouraient prendre
des leçons. Les auteurs de notre Histoire littéraire relèvent avec un
orgueil très-pardonnable ces secours que l'Italie recevait de la
France[216]; mais ils oublient trop peut-être que les deux chefs de
cette fameuse école étaient Italiens, et que ce fut encore à l'Italie
que la France dut ce second mouvement de renaissance des lettres, plus
durable que le premier. L'historien de la littérature italienne, après
avoir réclamé ce qu'il croit appartenir à sa patrie, dit avec son bon
sens et son équité ordinaires[217]: «Ainsi la France et l'Italie se
prêtaient mutuellement des secours; celle-ci, en fournissant à la
France, et de savants professeurs qui donnaient le plus grand éclat aux
écoles, et de jeunes étudiants qui ajoutaient à ces écoles un nouveau
lustre; celle-là, en offrant un sûr et doux asyle aux Italiens, qui se
seraient difficilement livrés à l'étude au milieu des troubles de leur
patrie».
[216] T. IX, p. 77.
[217] Tiraboschi, t. III, p. 242.
Mais enfin ni les ouvrages d'Anselme, ni ceux de Lanfranc son maître, ni
ceux de leurs nombreux disciples, n'ont plus de lecteurs depuis
long-temps. Il en est ainsi d'un Fulbert, évêque de Chartres, dont la
France et l'Italie se sont disputé la naissance[218], mais qu'on ne lit
plus, qu'on ne lira jamais plus, ni en Italie, ni en France[219]. Il en
est encore ainsi d'un Pierre Damien, l'un des plus savants et des plus
élégants écrivains de son temps; d'un Pierre Diacre, d'un Brunon, évêque
de Segni, d'un troisième Anselme, évêque de Lucques, d'un Arnolphe, d'un
Landolphe, et dune foule d'autres théologiens ou dialecticiens plus ou
moins célèbres dans ce siècle, mais également ignorés et dignes de
l'être dans le nôtre. Il faut distinguer parmi eux les auteurs
d'histoires et de chroniques, la plupart recueillies dans la volumineuse
et savante collection de Muratori, tels entre autres que cet Arnolphe et
ce Landolphe qu'on vient de nommer[220]. Méprisables comme écrivains,
ils sont précieux pour l'histoire, dont ils sont les seules lumières
dans ces temps de profonde obscurité.
[218] Selon Fleury, _Hist. Eccl._, l. LVIII, n°. 57, et
Mabillon, _Act. SS._ etc. t. VII, pr. n°. 43; il était
Romain, d'après un endroit de ses propres écrits; mais cet
endroit est mal interprété, selon les auteurs de l'_Hist.
litter. de France_, t. VII, p. 262; ils croient plutôt que
Fulbert était d'Aquitaine, ou même particulièrement de
Poitou. Tiraboschi est venu ensuite, et a démontré que les
Bénédictins se sont trompés dans ce point d'histoire, et que
Fulbert, qui dut à la France son instruction, puisqu'il y fut
élève de Gerbert, ne lui doit pas du moins la naissance. Il
rend à l'Italie l'honneur de l'avoir produit, t. III, p. 225
et 226.
[219] Cela est rigoureusement vrai de ses Sermons; ses
Lettres peuvent être, sinon lues, du moins consultées pour
l'histoire.
[220] _Arnolphi Hist. Mediolanensis_, etc. _Landolphi
senioris. Mediolan. Historia_, etc. Voy. _Rerum ital.
Script._, t. IV.
Ce sont tous, il est vrai, de ces auteurs que, dans la littérature de
leur pays, on appelle sacrés; mais il en eut alors encore moins de
profanes que l'on puisse citer: la raison en est simple. L'église latine
était sans cesse, depuis le schisme, en controverse avec l'église
grecque. Il fallait toujours se tenir prêt à argumenter, dans des
conférences, contre ces Grecs, si rusés dialecticiens et si déterminés
sophistes. Les querelles entre le sacerdoce et l'Empire ne se vidaient
pas seulement avec l'épée, mais avec la plume. En écrivant sur ces
matières, on pouvait espérer de la part de celle des deux puissances
dont on se déclarait le champion, des faveurs et des récompenses.
C'étaient des motifs assez forts d'émulation pour s'adonner à la
théologie et au droit canon; mais il n'y en avait aucun qui pût engager
à cultiver les lettres proprement dites. Elles continuaient donc de
languir, et tout ce qu'elles peuvent se vanter d'avoir produit qui
puisse être encore de quelque utilité, est une espèce de lexique latin,
composé par un certain Papias, très-habile dans la langue grecque, et le
meilleur grammairien de son temps[221].
[221] Ce lexique ou vocabulaire, imprimé pour la première
fois à Milan, en 1476, sous le titre de _Papias Vocabulista_,
l'a été plusieurs autres depuis. Il avait été publié par
l'auteur vers l'an 1053. Voyez Tiraboschi, t. III, p, 263.
Un moine Bénédictin de _la Pomposa_, célèbre abbaye près de Ravenne,
s'immortalisa par une découverte en musique, qui facilita et abrégea
considérablement l'étude de cet art, borné cependant au chant de
l'église. On ne laissait pas, faute de signes et de méthode, d'employer
une dizaine d'années pour apprendre à chanter passablement au lutrin.
_Guido_, ou, comme nous le nommons en français, Gui d'Arezzo, inventa
des signes et créa une méthode qui réduisirent à un, ou tout au plus
deux ans cet apprentissage. D'autres ont écrit qu'il ne fallait que
quelques mois[222]; mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo
lui-même dans une lettre qui nous est restée de lui. On y voit aussi les
seuls événements de sa vie que nous sachions, et qu'il soit intéressant
de savoir. Les moines de son couvent, loin de lui avoir gré de sa
découverte et du soin qu'il avait pris de les instruire, le
persécutèrent. Il leur parut blesser l'égalité de leur institution,
parce qu'il n'était pas leur égal en ignorance[223]. L'abbé lui même
écouta leurs suggestions, épousa leurs haines et fit éprouver à Gui des
désagréments qui le forcèrent enfin à s'exiler du monastère. Il vécut
alors des leçons de chant qu'il allait donner d'église en église.
Théodalde, évêque d'Arezzo, sa patrie, l'appela auprès de lui, et l'y
retint quelque temps. Sa réputation parvint au Pape Jean XX, à qui elle
inspira le désir de le connaître. Il députa vers lui trois envoyés pour
l'engager à se rendre à Rome[224]. Le pontife voulut éprouver sur
lui-même la bonté de la nouvelle méthode. À son grand étonnement, il
apprit sur-le-champ à lire et à chanter un verset qu'il n'avait jamais
entendu auparavant. La faveur à laquelle Gui parvint auprès du Pape,
l'aurait retenu à Rome, si le climat ne lui en eût pas été aussi
contraire, surtout pendant l'été. Il venait d'obtenir la permission de
s'en éloigner, sous la condition expresse d'y revenir pendant l'hiver,
instruire le clergé romain, lorsque l'abbé de _la Pomposa_ y fut amené
par les affaires de son ordre. Gui l'alla visiter comme son supérieur,
malgré les mauvais traitements qu'il en avait reçus. Il lui fit
connaître si clairement la régularité de sa conduite et l'excellence de
sa méthode, que l'abbé, de retour dans son couvent, l'invita de la
manière la plus pressante à y revenir. La principale raison qui engagea
ce bon religieux à céder à ses instances, fut que, presque tous les
évêques étant simoniaques, et par conséquent damnés, il devait craindre
toute communication avec eux[225]. Il paraît donc qu'il retourna dans
son premier asyle, et qu'il y finit paisiblement ses jours. C'est vers
l'an 1030 qu'il florissait.
[222] _Pochi mesi_: c'est l'expression dont se sert M.
Giambat. Corniani, dans ses _Secoli della Letteratura ital._,
etc. t. 1, p. 34.
[223] _Id. ibid._
[224] Tiraboschi, t. III, p. 300.
[225] _Cum proesertim simoniacâ hoeresi modo propè cunctis
damnatis episcopis timeam in aliquo communicadi_. Guidonis
Epistola _Michaeli monacho de ignoto cantu directa_.
On a imprimé, mais depuis asez peu d'années[226], l'ouvrage intitulé
_Micrologus_, où il consigna sa découverte et son système: on ne le
posséda long-temps qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques[227]. Sa
gamme et sa manière de la noter se répandirent, et se sont perpétuées
par la tradition. Une idée étendue et détaillée de ce système
appartiendrait à l'histoire de la musique, et non à celle de la
littérature. Ce qu'il suffit de rappeler ici, c'est qu'il substitua les
points placés sur des lignes à la confusion de lettres et d'autres
caractères qui avait régné jusqu'alors, et qu'il désigna les notes de la
gamme par les syllabes placées au commencement et au milieu des vers,
dans la première strophe de l'hymne _Ut queant taxis_, devenu fameux par
cet emploi, auquel Paul Diacre, son auteur, n'avait pas songé. On
commença enfin à se reconnaître dans ce dédale; et le nom de Gui
d'Arezzo est honorablement placé en tête de la liste des créateurs et
des bienfaiteurs de la musique moderne.
[226] Martin Gerbert, abbé de Saint-Blaise, l'a donné dans le
vol. II de ses _Scriptores ecclesiastici de musicâ sacrâ
potissimum. Typis San-Blasianis_, 1784, 3 vol. in-4°. On y
trouve aussi la lettre de Gui au moine Michel, d'où sont
tirés les détails précédents.
[227] À Milan, dans l'Ambroisienne; à Pistoja, chez les
chanoines, à Florence, dans la Laurentienne. On en possède
trois en France à la Bibliothèque impériale. Il y en avait un
à l'abbaye de Saint-Evroult (diocèse de Lizieux); ce dernier
passait pour le plus complet de tous: (Voy. La Borde, _Essai
sur la Musique_, t. III, p. 346.) il est perdu.
C'est aussi vers la fin de ce siècle que l'école de Salerne produisit ce
petit poëme qui lui a fait plus de réputation que les gros ouvrages de
Constantin, et ceux de ses plus savants docteurs[228]. Les vers en sont
encore cités comme des adages, quelquefois même comme des autorités. Ce
sont assurément de mauvais vers, presque tous léonins ou rimés, selon la
coutume de ce temps; mais ils ne manquent pourtant pas d'une certaine
concision technique, qui est un des mérites du genre. Ce poëme fut
présenté au nom de l'école même, à un roi d'Angleterre[229]. On a cru
que c'était saint Édouard qui, peu de temps avant sa mort, arrivée en
1066, avait consulté par écrit l'école de Salerne sur sa santé, et en
avait reçu cette réponse. Muratori lui-même est de cette opinion[230];
mais Tiraboschi conjecture, avec plus de vraisemblance, que Robert[231],
duc de Normandie, l'un des fils de Guillaume-le-Conquérant, à son retour
de la première croisade, en 1100, vint dans la Pouille, où il fut
amicalement reçu par le duc Roger, qui en était alors maître; qu'il y
épousa Sibylle, fille d'un seigneur du pays; qu'il y apprit la mort de
son frère Guillaume II[232], tué à la chasse cette même année, et
l'usurpation de son jeune frère Henri, qui s'était emparé du trône
d'Angleterre, en son absence; qu'ayant dès lors formé le projet de lui
disputer la couronne, il avait commencé par prendre le titre de Roi; et
que, se trouvant à Salerne même, avec ce titre, et sans doute avec un
cortége royal, l'école, soit qu'il l'eût consultée ou non, n'ayant rien
à craindre de Henri, dédia ce poëme à Robert, en lui donnant le titre de
roi d'Angleterre, qui flattait ses espérances et son orgueil.[233]
[228] Voy. sur cette école et sur Constantin l'Africain,
ci-dessus, page 118.
[229] Quelques auteurs ont prétendu qu'il avait été dédié à
Charlemagne, et se sont fondés sur des manuscrits, qui
portent pour titre: _Scholoe Salernitanoe versûs medicinales
inscripti Carolomagno Francorum regi_, etc.; et pour premier
vers:
_Francorum regi scribit tota schola Salerni_.
Mais c'est une altération prouvée du texte, qui ne peut être
venue que du caprice d'un copiste. Charlemagne n'étendit
point ses conquêtes vers Salerne, et n'eut jamais d'influence
sur ce pays-là. Dans tous les autres manuscrits, ces vers
sont adressés à un roi d'Angleterre, _Anglorum Regi scribit_,
etc. Voy. sur tout ceci, Tiraboschi, t. III, p. 308 et suiv.
[230] _Antichità ital._, t. III.
[231] Surnommé _Courte-cuisse_.
[232] Surnommé _le Roux_.
[233] On peut citer, à l'appui de cette conjecture, le titre
que porte ce poëme dans un des manuscrits de notre
Bibliothèque impériale; il y est intitulé: _Salernitanoe
scholoe versûs ad regem Robertum_. (Catalog. codd. manusc.
Bibl. Reg. Paris, t. IV, p. 295, n°. 6941). On sait, au
reste, que Robert ne fut roi qu'en idée; qu'il descendit
l'année suivante en Angleterre avec une forte armée, mais
qu'ayant été vaincu, il fut forcé de se contenter de son
duché de Normandie et d'une somme d'argent que Henri
consentit à lui payer; que la guerre s'étant rallumée en
1106, entre les deux frères, Robert, vaincu de nouveau,
perdit son duché, fut emmené en Angleterre, et renfermé dans
une prison, où il resta jusqu'à sa mort.
Il est probable que l'un des professeurs de l'école fut chargé de
rédiger l'ouvrage, et que les autres ne firent que l'approuver. On
désigne communément ce rédacteur par le nom de _Giovanni_, ou Jean de
Milan, sans que l'on sache rien autre chose de lui, sinon que son nom se
trouve, dit-on, à la tête de l'un des manuscrits de ce poëme[234]. Cette
raison de le lui attribuer est faible; mais on ne connaît ni aucun autre
manuscrit qui la confirme, ni aucune indication quelconque d'un autre
auteur[235].
Divers recueils d'érudition[236] contiennent des poésies latines d'un
archevêque de Salerne, nommé _Alfanus_, qui ne valent pas les vers des
médecins de son diocèse. On trouve dans d'autres recueils[237] un poëme
entier en cinq livres, sur les expéditions des princes Normands en
Italie, par Guillaume de Pouille[238], et quelques autres poésies du
même temps[239]. L'historien y peut rechercher des faits dont il ne
trouverait nulle part ailleurs aucune trace; mais l'homme de goût y
chercherait en vain quelques vers dont il pût être satisfait.
[234] C'est Zacharie Silvius qui assure, dans sa préface, _ad
schol. Salernit._, avoir vu un manuscrit finissant par ces
mots _Explicat._ (lisez _explicit_) _tractatus qui dicitur
Flores medicinoe compilatus in studio Salerni, à Mag. Joan. de
Medialano_, etc. Ce poëme a eu un grand nombre d'éditions,
sous différents titres: _Medicina Salernitana; de Conservandâ
bonâ valetudine; Regimen sanitatis Salerni; Flos Medicinoe_,
etc. Plusieurs de ces éditions sont accompagnées de notes;
celles de René Moreau, Paris, 1525, in-8., passent pour les
meilleures.
[235] Tiraboschi, _loc. cit._
[236] Entre autres Mabillon, _Acta SS. Ordin. S. Benedicts_,
vol. I. Baronius, _Annal. Eccl._ an MCXI.
[237] Muratori, _Rer. ital. Script._, t. V.
[238] _Guillelmi Appuli de rebus Normannor. poema_, ibid.
[239] Tels que _Laurentius Verniensis, Rerum Pisanarum;
Magister Moses, de laudibus Bergomi_, etc. ibid.
Il serait inutile de nous traîner sur des noms et sur des ouvrages
ignorés et illisibles. Rien n'y annonçait encore une résurrection
prochaine: la semence en était jetée, mais rien ne germait et surtout ne
fructifiait encore. En voyant avec quelle lenteur et avec combien de
peine l'esprit humain se dégage de la rouille que la barbarie lui a une
fois imprimée, on apprend à sentir de plus en plus les bienfaits de
l'instruction, à chérir davantage les sciences, la philosophie et les
lettres; à respecter, à garder précieusement, à désirer d'augmenter
chaque jour le trésor sacré des lumières.