_État des Lettres en Italie sous les Rois Goths; sous les Lombards; sous
l'Empire de Charlemagne et de ses descendants. Onzième siècle; première
époque de la renaissance des Lettres_
L'Italie, dans l'état misérable où nous l'avons vue réduite, était loin
encore d'être parvenue au dernier degré de malheur que lui réservait la
fortune. Peut-être même en y regardant de plus près, reconnaît-on que
sous le roi Goth Odoacre[91], et plus encore sous l'Ostrogoth Théodoric,
qui le détrôna[92], elle fut moins agitée, moins avilie et tenue moins
éloignée des études, telles qu'on en pouvait faire alors, qu'elle ne
l'avait été depuis un demi-siècle, sous ce fantôme d'Empire d'Occident,
qui n'était qu'une sanglante anarchie. Théodoric avait été élevé à
Constantinople: l'éducation grecque qu'il y avait reçue, dit l'historien
Denina[93], ne l'avait pas rendu lettré, mais aussi ami des lettres
qu'on peut raisonnablement l'attendre d'un soldat. Il est bon de savoir
jusqu'où allait, malgré cette éducation, l'ignorance d'un Prince, dont
le nom est pourtant inscrit parmi ceux des bienfaiteurs des lettres. Il
ne savait pas écrire, ni même signer. Il fallut fabriquer une lame d'or,
percée de manière que les trous formaient les cinq premières lettres de
son nom THÉOD.; et c'était en conduisant sa plume dans les ouvertures de
ces trous, qu'il signait les lettres et les édits[94]. Ce trait
caractérise à la fois et Théodoric et son siècle.
[91] 476.
[92] 493.
[93] _Vic. della Lett._, liv. c. 37.
[94] Tiraboschi, _St. della Lett., ital._, tom. III, liv. I,
c. 1, où il cite l'Anonyme de Valois. Voyez cet auteur, à la
fin de l'histoire d'Ammien Marcellin, édit. de 1693, pag.
512.
Ces lettres et ces édits, qu'il avait tant de peine à signer, il n'en
avait aucune à les faire. C'était l'ouvrage du savant Cassiodore, qu'il
eut le bonheur de rencontrer, et le bon esprit de charger de cet emploi.
Cassiodore est une des deux dernières lumières, qui jettent encore un
reste d'éclat dans ces temps obscurs. Ce fut lui qui, profitant du
crédit que lui donnait l'intimité de ses fonctions, contribua beaucoup à
inspirer à Théodoric ce goût pour les sciences et pour les arts, qui
nous étonne dans un Barbare. On voit dans les lettres qu'il écrivait au
nom de ce Roi, et qui nous sont restées, les expressions honorables dont
il se servait en parlant aux hommes distingués par quelque savoir, les
encouragements de toute espèce qu'il leur procurait, les emplois dont il
se plaisait à les faire revêtir. Il conserva le sien et toute son
influence auprès des successeurs de Théodoric. Quand la guerre vint
troubler et bouleverser de nouveau l'Italie, il se retira de la cour et
du monde, et partagea le reste de sa vie entre les exercices du cloître
et la culture des lettres. Outre des ouvrages purement religieux, il a
laissé des _Institutions_, des _Lettres divines et humaines_, plusieurs
autres livres qu'on peut appeler élémentaires, un recueil considérable
de lettres, et l'_Historia tripartita_, abrégé des histoires
ecclésiastiques, écrites en grec par Socrate, Sozomène et Théodoret, et
traduites en latin, d'après son conseil, par Ephiphane le
Scolastique[95]. Nous voyons par ses lettres, que son heureuse influence
ne s'étendait pas moins sur les arts que sur les sciences, et qu'inspiré
par un si bon esprit, Théodoric n'épargna rien, ni pour la conservation
et la restauration des anciens monuments, ni pour en élever lui-même de
nouveaux et de magnifiques. Le mauvais goût qu'on y remarque, ne peut
lui être reproché[96]. C'était ce goût qui dominait de son temps;
c'étaient ces formes tourmentées, élancées et bizarres, qui étaient
seules en faveur; un Roi ne pouvait de son chef ni les commander ni les
proscrire; et, malgré tous les vices de leurs formes, ces édifices
attestent encore et le génie hardi des architectes qui les bâtirent, et
la magnificence du prince qui les fit élever[97].
[95] Il n'est pas sûr que cet Abrégé soit de lui. (Voyez
Tirab., t. III, liv. I, c. II. 5.)
[96] Voy. Muratori, _Antich. Ital._ Dissert. XXIII et XXIV.
[97] C'est l'architecture qu'on appelle gothique. Muratori
(_Dissert._ 23 et 24) et d'autres auteurs ne veulent point
qu'elle appartienne aux Goths; et il n'est pas vraisemblable,
en effet, que ces peuples, qui ignoraient presque entièrement
les arts, fussent aussi avancés en architecture. Quelques-uns
l'attribuent aux Sarrazins; d'autres lui donnent, avec plus
de vraisemblance, pour unique origine la dépravation
progressive du goût dans les arts. Maffei (_Verona Illust._,
Ire. part., liv. XI) avoue que, sous le règne des Goths,
l'architecture conserva autant de grandeur, de magnificence
et de solidité qu'elle en avait eu sous les empereurs
Romains; il ajoute qu'il y a en Italie beaucoup d'édifices
antérieurs à la renaissance des arts, dans lesquels, si l'on
en pouvait retrancher les _arcs en pointe_ et l'_irrégularité
des colonnes et des chapiteaux_, non-seulement la
construction est très-bonne, mais les ornements même ne
manquent ni de grandeur, ni de grâce. Or, ces arcs aigus ou
en pointe, et ces colonnes irrégulières, et ces chapiteaux
non moins irréguliers, qu'est-ce autre chose que ce qu'on
appelle architecture gothique? Mais ce mauvais goût
d'architecture remonte-t-il jusqu'au temps des Goths? Cette
question a occasioné, en Italie, une longue et bruyante
controverse dans le dernier siècle. Voici cependant un
passage de Cassiodore qui ne paraît devoir laisser aucun
doute. Dans la formule XV du liv. VI de ses_ Variarum, de
Fabricis et Architectis_, je lis ces mots: «_Quid dicamus
columnarum junceam proceritatem? Moles illas sublimissimas
fabricarum, quasi quibusdam erectis hastilibus contineri, et
substantioe qualitates concavis canalibus excavatoe, ut magis
ipsas oestimes fuisse transfusas, alias ceris indices factum
quod metallis durissimis videas expolitum_». Cette hauteur et
cette ténuité des colonnes qui les fait ressembler à des
joncs, _junceam proceritatem_, ces masses d'édifices si
élevées qui paraissent soutenues, sur des piques plantées
debout, _quasi quibusdam hastilibus contineri_, et ces canaux
concaves creusés dans le corps même de la pierre, _substantioe
qualitates concavis canalibus excavatoe_, etc. etc.; tout cela
ne peut convenir qu'à l'architecture que l'on appelle
gothique, parce que tel était devenu le style des architectes
au temps des Goths.
Sous son règne et à sa cour florissait en même temps que Cassiodore, un
écrivain qui lui était supérieur, le dernier que les hommes studieux de
la langue et de la littérature latines, puissent encore lire avec
plaisir, le philosophe Boëce[98]. Revêtu deux fois de la dignité
consulaire, que les Empereurs, et après eux les Rois Goths, avaient eu
la politique de laisser toujours aux Romains, ainsi que les titres et le
simulacre de toutes leurs autres magistratures, il fut l'homme le plus
éloquent de son temps, le plus instruit de la philosophie antique, le
plus familiarisé avec les grands modèles de l'ancienne Grèce et de
l'ancienne Rome. Ce n'est ni pour avoir traduit et commenté les ouvrages
de dialectique d'Aristote et de Porphyre, et des ouvrages sur la musique
ancienne, qui servent pourtant à l'Histoire de cet art, ni pour avoir
naturalisé dans la langue latine la philosophie sophistique des Grecs,
ni encore moins pour avoir introduit le premier cette philosophie dans
la Théologie, qu'il est cher aux amis de la raison et des lettres, mais
pour _sa Consolation de la Philosophie_, qu'il écrivit dans les fers.
Cet ouvrage est mêlé de morceaux de prose et de pièces de vers de
différentes mesures; la prose est trop infectée peut-être de vices
introduits alors dans le langage, mais les vers rappelent souvent ceux
des bons siècles, et sont au moins fort au-dessus de tout ce qui nous
est resté du quatrième et du cinquième.
[98] Anicius Manlius Torquatus Severinus Boëtius.
L'ouvrage est divisé en cinq livres. La fiction qui en fait le fond est
fort simple. Boëce, accablé par son infortune, avait appelé les Muses à
son secours. Elles l'entouraient dans sa prison, et commençaient à lui
dicter des chants plaintifs. Une femme lui apparaît. Sa figure était
vénérable; ses yeux étaient ardents, et plus pénétrants que ne le sont
ceux de l'homme. Son teint était animé, sa vigueur infatigable,
quoiqu'elle fût si âgée qu'on voyait bien qu'elle était née dans un
autre siècle. Sa stature était changeante: tantôt elle se réduisait à la
mesure commune des hommes, tantôt elle paraissait frapper le ciel du
sommet de sa tète. Sa tête pénétrait dans le ciel même, et alors elle
échappait aux regards des mortels. C'est la Philosophie. Elle chasse les
Muses, comme de trop faibles consolatrices, moins propres à fortifier
l'âme contre le malheur qu'a l'amollir. Elle prend leur place, et remet
peu à peu par ses discours le calme dans l'âme agitée de son disciple.
Et en effet, quelles consolations plus douces et plus puissantes que les
siennes, pour ceux du moins qui la suivent avec sincérité de coeur. Elle
leur apprend à supporter les malheurs mêmes qu'elle leur attire; et dans
un temps où, par des malentendus volontaires, on imputerait à la
Philosophie des maux qu'elle s'était efforcée de prévenir, des crimes
qu'elle abhorre, des proscriptions exercées par ses plus cruels ennemis
et surtout dirigées contre elle, ce serait encore en elle seule que ses
disciples fidèles chercheraient leur consolation et leur refuge.
Elle apprit à Boëce à supporter son sort; mais elle ne put le lui faire
éviter. Condamné injustement et sans être entendu par ce même Théodoric,
qui l'avait comblé d'honneurs, il souffrit avec courage les tourments
recherchés d'une mort lente et cruelle[99]. Son meurtrier ne lui
survécut que de deux ans, et souilla par d'autres cruautés la gloire de
trente ans de règne. Né barbare, il était devenu un grand prince; mais,
par un retour de cette force du naturel, qui semble n'avoir jamais plus
d'empire que lorsque c'est au mal qu'elle nous ramène, le grand prince,
avant de mourir, redevint un barbare.
[99] On lui serra le front avec une corde jusqu'à faire
sortir les yeux de la tête; enfin, après d'autres tortures,
on le fit expirer sous le bâton. _Anonym. Vales. ad Amm.
Marcel_. 1693.
Sous la régence de sa fille Amalasonte, et les règnes courts, violents
et honteux de son petit-fils et son neveu[100] l'influence de Cassiodore
maintint dans leur cour l'habitude d'encourager ce qui restait encore
d'hommes de quelque talent et de quelque instruction, de réchauffer,
autant que cela était possible, les restes presque éteints du feu sacré
des études. Mais ce fut alors qu'un autre feu s'alluma de nouveau en
Italie, et qu'une guerre terrible la plongea dans des malheurs, dont
tous ceux qu'elle avait éprouvés jusqu'alors, n'étaient en quelque sorte
que le prélude, et dont il lui fallut plusieurs siècles pour effacer les
funestes suites. L'empereur d'Orient, Justinien, résolut enfin de la
délivrer du joug des Goths. L'illustre Bélisaire y fit triompher ses
armes. Après qu'il en eût été payé par une disgrâce non moins célèbre
que ses victoires[101], Narsès qui le remplaça, continua d'attaquer les
Rois Ostrogoths, qui continuaient de se défendre. Il les renversa enfin
du trône, et détruisit leur domination, qui avait duré soixante-quatre
ans en Italie, Mais bientôt il eut à repousser des essaims armés de
Germains et de Francs, que l'espoir du butin y attirait de leur pays
encore sauvage. Rappelé par l'empereur Justin, aussi ingrat envers lui,
que Justinien l'avait été envers Bélisaire, il mourut à Rome, âgé de
quatre-vingt-quinze ans, lorsqu'il se préparait à repasser à
Constantinople; tandis que les Lombards, comme chargés de sa vengeance,
mais qu'il n'y avait pas sans doute appelés[102], venaient à leur tour
ravager, envahir le pays qu'il avait sauvé, donner leur nom à ce pays
même, et y fonder une nouvelle dynastie de Barbares.
[100] Atalaric et Théodat.
[101] Je ne prétends point adopter, par cet expression, le
roman moral, mais fabuleux, de la fin cruelle et infortunée
de Bélisaire. Justinien le rappela en effet en 540, mais il
l'envoya commander en Perse. Les succès de Bélisaire y furent
moins brillants qu'en Italie; il fut alors rappelé, disgracié
et dépouillé du généralat. Renvoyé en Italie, à la tête des
armées, il retourna quatre ans après à Constantinople, et y
jouit pendant quinze ans de ses immenses richesses.
Enveloppé, en 563, dans une conspiration contre l'Empereur,
il fut privé de toutes ses charges et dignités, et consigné
prisonnier dans sa maison. La suite du procès l'ayant
justifié, il fut rétabli dans tous ses honneurs et dans les
bonnes grâces de Justinien. Il mourut en 565, dans une
extrême vieillesse, huit mois seulement avant l'Empereur, qui
eut encore le temps de s'emparer, selon sa coutume, de tous
les trésors de Bélisaire, et de les réunir à celui qui ne
tarda pas à cesser d'être le sien.
Théophanes, auteur grec contemporain, dans sa
_Chronographie_, Georges Cédrénus, dans son _Histoire_, sur
la 36e année du règne de Justinien, attestent ce retour de
Bélisaire à la faveur de l'Empereur, et sa mort paisible. Le
célèbre Alciat a aussi lavé de cette tache la mémoire de
Justinien. Le Grec Jean Tzetzès fut le premier, au douzième
siècle, qui mit en vers, dans sa troisième _Chiliade_, cette
fable et le mot célèbre: _Donnez une obole à Bélisaire_. P.
Crinitus, Pontadus, Volaterran et d'autres auteurs du
quinzième siècle, l'ont adoptée. Baronius l'a suivie dans ses
_Annales_, d'où elle s'est répandue sans examen dans
plusieurs histoires modernes. Le savant et judicieux Muratori
a rétabli les faits et invoqué l'autorité de Théophanes, de
Cédrénus et d'Alciat. Voyez ses _Annales d'Italie_ sur cette
époque.
[102]Voy. Muratori, _Annal. d'Ital._, année 567.
Ce n'étaient plus des essaims, de nombreuses armées, c'était une nation
entière, hommes, femmes, vieillards, enfants, conduits par Alboin, leur
roi, qui venaient y chercher une nouvelle patrie. Leur état, dont Pavie
fut la capitale, s'étendit depuis les Alpes jusqu'aux environs de Rome,
sans y comprendre les villes maritimes, les unes libres, les autres
encore défendues par les Grecs. Leur règne de fer remplit la fin du
sixième siècle, tout le septième, et la plus grande partie du huitième.
Leurs guerres meurtrières, tantôt entre leurs différents chefs, tantôt
avec les Grecs, restés maîtres de Rome, de quelques autres villes et de
l'Exarchat de Ravennes, tantôt enfin avec les Francs, toutes signalées
par d'horribles massacres, et par les ravages du fer et du feu, firent
pendant ce long espace, de la malheureuse Italie, à qui l'on est si
souvent forcé de donner cette triste épithète, un désert couvert de
ruines et inondé de sang.
Chacun étant alors réduit au soin d'une vie individuelle, sans cesse
assiégée de terreurs, il n'y eut plus dans la vie commune, ni personne
occupé de s'instruire, ni instituteurs, ni livres même, pour ceux qui,
parmi tant de désastres, en auraient encore eu le désir. A peine
trouvait-on à Rome, à Pise, et peut être dans un petit nombre d'autres
villes, quelques écoles de grammaire et d'éléments de la science
ecclésiastique. Quant aux livres, ces guerres non interrompues, avaient
fait périr sous des décombres ou dans les flammes, ce qui s'était encore
conservé d'anciens manuscrits, et les copies mêmes qui en avaient été
tirées, principalement dans les monastères.
L'opulence de nos grandes bibliothèques modernes, leur luxe surabondant,
les jouissances qu'elles nous procurent, la facilité que nous avons de
nous en composer à peu de frais de particulières, suffisantes pour nos
besoins et pour nos plaisirs, nous font trop oublier les difficultés que
l'on trouvait avant l'invention de l'imprimerie, à se procurer des
livres et surtout à en former de ces collections qu'on appèle
bibliothèques. L'état où nous avons vu précédemment l'Italie, les y
avait déjà rendus fort rares. Ils le devenaient chaque jour davantage.
Les bons copistes manquaient, les manuscrits anciens, usés par la
lecture, ou détruits par les bouleversements de la guerre, ne pouvaient
bientôt plus être remplacés, lorsque les institutions monastiques, qui
ont fait tant de mal à la raison humaine, mais qui rendirent alors plus
d'un service à la civilisation et aux lumières, leur rendirent surtout
celui de sauver d'une ruine totale les livres qui eu étaient le dépôt.
La philosophie, qui a mis les moines à leur place, cesserait d'être ce
qu'elle est, c'est-à-dire l'amour éclairé de la justice et de la vérité,
si elle n'aimait à reconnaître et à respecter partout où elle le trouve,
ce qui est bon en soi et utile aux hommes.
Les monastères étaient devenus un asyle, où non seulement la piété, mais
le simple amour de la paix, au milieu de cet éternel fracas des armes,
conduisait la plupart des hommes qui conservaient quelque goût pour
l'étude. Presque toutes ces maisons avaient des bibliothèques, dans
lesquelles ce qu'on pouvait se procurer d'auteurs anciens était joint
aux livres de religion et de littérature ecclésiastique, qui en
faisaient le fond. Une règle fort sage de la plupart de ces
institutions, obligeait ceux qui les embrassaient à consacrer tous les
jours quelques heures au travail des mains. Tous ne pouvaient pas
travailler à la terre, ou s'occuper d'autres opérations manuelles qui
exigent la force du corps. Les moines faibles de santé, ceux du moins
qui avaient un peu d'instruction et une écriture lisible, obtinrent de
remplir leur tâche en copiant des livres. Cela devint bientôt un
exercice favori. Les abbés et les autres supérieurs encouragèrent ce
travail qui multipliait leurs richesses littéraires. De-là vint dans ces
ordres, le titre d'_antiquaire_ ou de _copiste_, mots synonimes, que
l'on trouve souvent employés l'un pour l'autre dans l'histoire
monastique du moyen âge. Ainsi, tandis que les barbares incendiaient,
dévastaient, saccageaient des provinces entières, détruisaient les
monuments des arts, les livres, les bibliothèques, des solitaires
laborieux s'occupaient de réparer au moins une partie de ces pertes; et
si nous possédons aujourd'hui un assez grand nombre d'ouvrages de
l'antiquité, c'est, avouons-le avec reconnaissance, presque uniquement à
eux que nous le devons[103].
[103] Tiraboschi, _Stor. della Lett. Ital._ t. III, l. I, c.
II. Je n'ignore pas que ces services rendus à la littérature
ancienne par les moines ne datent guère avec évidence que du
milieu du neuvième siècle (Voyez Denina, _Vicende della
Letter._, t. I, c. 38, à la fin). Mais en suivant ici
l'autorité de Tiraboschi, je ne cours d'autre risque que
d'avancer d'un siècle ces témoignages de gratitude.
Les plus savants d'entre eux ne dédaignaient point cet exercice.
Cassiodore lui-même en faisait ses plaisirs. Entre tous les travaux du
corps, écrivait-il, c'est celui d'antiquaire, c'est-à-dire de copiste,
qui me plaît le plus[104]. On ne peut lire sans une sorte
d'attendrissement, les détails minutieux dans lesquels il descend pour
enseigner à ses moines cet art qu'il possédait si bien. Il appela dans
son couvent d'habiles ouvriers pour relier proprement les manuscrits. Il
dessinait lui-même les figures et les ornements dont il les
embellissait; enfin ce bon vieillard, plus que nonagénaire, ne trouva
point au-dessous de lui de composer un _Traité de l'Orthographe_, à
l'usage de ses religieux, pour leur apprendre à écrire
correctement[105]. Il paraît, par cette instruction, que, s'il était
savant, les autres moines ne l'étaient guère. Aussi est-ce le temps des
légendes, des histoires écrites en même style, et qui ne méritent pas
plus de foi, enfin, de toutes ces oeuvres monacales qui déshonoreraient
l'esprit humain, si les siècles étaient solidaires entre eux, et si,
dans un siècle de lumières, il y avait d'autres esprits déshonorés, que
ceux qui voudraient y remettre en crédit les sottises les plus
grossières des temps d'ignorance et de ténèbres.
[104] _De Institut. Divin. Litter._, c. 30.
[105] Tirab. loc., cit., c. 2.
Ces dépôts où étaient réunies, avec ce que le génie de l'homme avait
produit le plus sublime, les tristes fruits de sa dernière décadence,
avaient été assez généralement respectés pendant l'invasion des Goths;
il en périt un grand nombre dans leur guerre contre les armées de
Justinien, et un plus grand nombre encore dans l'irruption et sous la
domination des Lombards. Il est donc vrai qu'à cette déplorable époque,
malgré tant de travaux, on manquait presque généralement de livres. Les
papes eux-mêmes, qui n'étaient encore que les chefs spirituels de
l'église, et les évêques, non les souverains de Rome, avaient peine à se
former une bibliothèque. Grégoire Ier., qu'on appèle le Grand, n'en
avait, à ce qu'il paraît qu'une très-chétive[106], et cepandant c'était
un des plus savants hommes de son siècle: sans être aussi riche que les
papes l'ont été depuis, il disposait de plus de moyens que tous les
autres évêques, et il n'en négligeait sans doute aucun pour rassembler
auprès de lui tout ce qui pouvait servir à ses études.
A entendre plusieurs critiques, il n'en fut pourtant pas ainsi. Ce pape
célèbre, ce réformateur du chant, cet auteur de tant d'ouvrages qui
l'ont fait placer au rang des pères de l'église, loin de s'appliquer à
former des bibliothèques, incendia celle qui existait avant lui. Le
savant Brucker, dans son _Histoire critique de la Philosophie_[107],
ouvrage aussi estimé pour son impartialité judicieuse que pour sa
profonde érudition, a joint à cette accusation formelle, qu'il appuie
principalement de l'autorité de Jean de Salisbury, celles d'avoir chassé
de sa cour les mathématiciens, d'avoir méprisé et même défendu l'étude
des belles-lettres; enfin, d'avoir détruit à Rome les plus beaux
monuments de l'antiquité profane. Mais ici, contre son ordinaire,
Brucker s'est peut-être laissé aller à des préjugés de secte. Tiraboschi
l'a réfuté avec autant de solidité que de modération[108]; et ceux qui
seraient tentés de suspecter le défenseur, parce qu'il était moine et
papiste, ne doivent pas oublier, pour être justes, que l'accusateur
était protestant.
[106] Voy. Tirab., t. III, liv. I, c. I, 14.
[107] Tom. III, p. 560.
[108] _Stor. della lett. ital._, tom. III, liv. II, c. 2.
Les lettres de ce pontife sont le seul de ses ouvrages qui ait
aujourd'hui quelque intérêt; celles des hommes célèbres de tous les
genres en ont toujours. Dans ces lettres, on voit bien que Grégoire est
uniquement occupé des affaires de la religion dont il est le chef, qu'il
proscrit même et qu'il écarte des études tout ce qui y est étranger. Il
reprend, par exemple, trés-sévèrement un évêque, parce qu'il enseignait
la grammaire, et que sans doute il expliquait à ses élèves les beautés
des anciens auteurs. Il ne veut pas que _les louanges de Jupiter et
celles du Christ sortent de la même bouche_; il regarde _comme un crime
grave_ que des évêques _osent chanter ce qui ne convient pas même à un
laïque s'il a de la religion_[109]. Voilà bien une preuve de plus de cet
esprit exclusif qui substitua peu à peu les études religieuses aux
études littéraires, et qui contribua si puissamment à la décadence, et
enfin à la ruine complète de ces dernières. L'apologiste de Grégoire est
lui-même obligé d'avouer ici qu'il se laissa trop emporter à son
zèle[110]; mais il y a loin de là aux actes dont on l'accusait.
[109] Liv. XI, Epit. 54.
[110] Tirab. loc. cit.
Cependant voici un autre auteur non moins digne de foi, M. Denina,
l'historien des Révolutions d'Italie et de celles de la littérature, qui
ne regarde point la cause de Grégoire comme entièrement gagnée. «Je
crains, dit-il, à parler vrai, que l'autorité de Jean de Salisbury,
quoique postérieure de six siècles au siècle de Grégoire ne doive
laisser toujours quelque soupçon que le zélé pontife, pour exterminer
les monuments de l'idolâtrie, et pour attacher davantage la jeunesse
chrétienne, et spécialement les ecclésiastiques, à la lecture des saints
pères, n'eût cherché à supprimer le plus qu'il pouvait des auteurs
païens»[111]. Sans prétendre rien décider dans une question de cette
espèce, on ne peut nier que cette crainte d'un historien aussi sage ne
doive être de quelque poids.
[111] _Vicende della Letter._, liv. I, c. 38. Vid.
Machiavelli, _discorsi_, liv. II, c. 5.
Une autre lettre du même pape nous laisse entrevoir combien, tandis que
l'ignorance faisait de tels progrès en Occident, elle en avait fait
aussi dans l'Orient, ou du moins à quel point la langue et la
littérature latines y étaient redevenues étrangères. Grégoire assure,
dans cette lettre, qu'il ne se trouvait pas alors à Constantinople un
seul homme capable de bien traduire un écrit quelconque de grec en
latin, ou de latin en grec[112]. Mais la littérature grecque elle-même
continuait à décliner; chaque siècle ajoutait à sa décadence. Les
derniers bons poètes grecs, Muesée, Coluthus et Tryphiodore[113] avaient
brillé. Depuis long-temps qu'il n'y avait plus d'orateurs, et, à cette
époque, on ne trouve plus de philosophes; mais quelques historiens, tels
que Procope et Agathias, par qui les guerres de Justinien contre les
Perses, les Goths et d'autres Barbares en Asie, en Afrique et en Italie,
furent écrites, tiennent encore une place après les historiens des bons
siècles.
[112] Liv. VII, Epit. 30.
[113] Auteurs d'_Héro_ et _Léandre_, de l'_Enlèvement
d'Hélène_ et de _la Chute de Troie_, poëmes dont le premier
est plus connu que les deux autres.
Cet empereur Justinien, conquérant et législateur, était surtout grand
théologien[114]; aussi ne manqua-t-il pas d'insérer dans son Code
plusieurs lois qui prononçaient, tantôt la peine de mort, tantôt la
confiscation, le bannissement, l'infamie, la privation des droits
successifs, etc., contre les hérétiques. Argumenter contre eux était
l'exercice habituel de son esprit; les persécuter, un des usages les
plus assidus de son autorité; les combattre même, un exploit qui ne lui
parut pas indigne de ses armes. Sa seule expédition contre les
Samaritains de la Palestine coûta cent mille sujets à l'Empire. C'était
une réfutation un peu chère de cette secte, si peu décidée dans ses
dogmes, qu'elle était traitée de juive par les païens, de schismatique
par les juifs, et d'idolâtre par les chrétiens[115].
[114] Gibbon, _History of decline and fall roman Emp._, c.
47.
[115] _Id. ibid._
La passion favorite de l'Empereur étant la théologie, elle le devint
aussi de tout l'Empire. L'esprit sophistique des Grecs fut tout occupé
d'ergoteries scholastiques qui firent éclore une foule d'hérésies
nouvelles. Les conciles et les synodes se multiplièrent; Justinien y
argumenta souvent de sa personne, et l'on doit penser qu'il eut
toujours raison. La foi ne s'en embrouilla que mieux: la sienne même, à
force de raffinements, s'égara; et ce fléau des hérétiques, devenu
hérétique à son tour, allait employer, pour soutenir son erreur, tous
les moyens dont il avait appuyé son orthodoxie, lorsqu'il mourut sans se
rétracter.
La vie et les intrigues de sa femme Théodora paraissent avoir donné
naissance à un nouveau genre d'histoire particulière inconnue
jusqu'alors dans la littérature grecque, l'histoire secrète,
anecdotique, ou si l'on veut scandaleuse[116]. Procope surtout s'y
distingua, et n'a peut-être eu depuis que trop d'imitateurs. Avant lui,
Achille Tatius avait laissé un autre genre d'écrits, dont la première
origine date même de plus loin, je veux dire celui des romans d'amour.
Son roman de _Clitophon et Leucippe_ fut surpassé par _les Amours de
Théagène et de Chariclèe_, ou _les Ethiopiques_, de son contemporain
l'évêque Héliodore; genre agréable, sans doute, mais un peu étranger aux
travaux de l'épiscopat. Une observation qui n'a pas échappé au judicieux
Denina, c'est que, tandis qu'en Occident on commençait à composer des
légendes, des vies miraculeuses, et à inventer des récits de martyres
vrais ou supposés[117], l'évêque de Tricca composait, de son côté, ses
Fables éthiopiques. À cette observation, nous pouvons, nous autres
Français, en ajouter une autre: c'est que, par une destinée qui semble
attachée à ce roman, les deux premiers auteurs qui l'ont fait connaître
en France, furent, l'un, Octavien de St.-Gelais, évêque d'Angoulême, par
des morceaux traduits en vers; l'autre, le célèbre Amiot, évêque
d'Auxerre, par une traduction complète en prose. Disons de plus que ce
fut pour cette traduction qu'il eut sa première abbaye, et que celle
qu'il fit dans la suite, de _Daphnis et Chloé_, du sophiste Longus,
autre roman postérieur à celui d'Héliodore, inférieur pour la conduite,
et plus licencieux dans les détails, ne l'empêcha point d'être évêque,
ou contribua peut-être à lui faire avoir son évêché.
[116] Denina, _Vicende della Letter._, liv. I, c. 39.
[117] Denina, _Vicende della Letter._, liv. I, c. 40.
La science qui avait alors le moins perdu en Orient et en Occident était
la jurisprudence. Après la théologie, c'était ce que Justinien aimait et
entendait le mieux. Il y porta la réforme, et c'est de lui, ou du moins
des légistes habiles qu'il employa, qu'est le corps des lois romaines
tel qu'il existe encore aujourd'hui.
Ce ne fut pas un ouvrage fait du premier jet: dix jurisconsultes, à la
tête desquels était le célèbre Tribonien, furent d'abord chargés de
réunir, d'accorder, de compléter et de rassembler en un seul les trois
Codes qui servaient alors de règle, y compris celui de Théodose. Le même
Tribonien, et dix-sept jurisconsultes, firent ensuite un autre travail,
plus considérable et peut-être plus difficile, mais qui devait les
flatter, parce qu'il donnait de l'autorité et presque force de loi aux
décisions des jurisconsultes les plus célèbres qui les avaient précédés;
ce fut de rassembler ces décisions, de les diviser en cinquante livres,
et chacun de ces livres en plusieurs titres, selon les diverses
matières. Ce recueil reçut le nom de _Digeste_ ou de _Pandectes_. Enfin,
Tribonien et deux autres, dont les noms, quoique moins illustres,
méritent aussi d'être conservés, Théophile et Dorothée, composèrent, par
ordre de l'Empereur, les quatre livres des institutions, qu'on appelle
vulgairement les _Institutes_, ou éléments de la science du Droit.
Le tout ensemble fut publié[118] six ans après le commencement du
premier travail, et promulgué pour avoir seul force de loi, et être
enseigné publiquement dans tout l'Empire. L'Empereur y joignit par la
suite les nouvelles lois qu'il porta, et qui sont connues sous le titre
de _Novelles_. Ainsi, le corps entier de la jurisprudence romaine resta
divisé en Digeste, Code et Novelles, outre les Institutes, qui en sont
comme le préambule[119]. Ces lois ne furent point adoptées en Italie
pendant la domination des Goths; le Code de Théodose continua d'y être
suivi; ce ne fut qu'après les dernières victoires de Narsès que ce
général y put mettre en vigueur celui de Justinien.
[118] En 534.
[119] Heinneccius, _Hist. Jur._, liv. I, c. 6; Terrasson,
_Hist. de la Jurisp._, p. III, et Tiraboschi, t. III, liv. I,
c. 6.
Les Lombards n'eurent des lois pour eux-mêmes que long-temps après leur
conquête; et lorsqu'ils se furent donné un code, il fut encore permis
aux peuples qu'ils avaient soumis, de suivre des lois romaines. Les lois
lombardes ont été recueillies plus complètement et plus correctement
qu'elles ne l'avaient encore été, par le laborieux Muratori[120]. M.
Denina en a fait une exposition claire et méthodique dans son _Histoire
des Révolutions d'Italie_[121], et l'on y peut observer que, si elles
conservent des traces sensibles de l'ancienne barbarie de ces peuples,
elles prouvent aussi que, sur plusieurs points de civilisation, ils
avaient beaucoup gagné.
[120] _Script. rer. Ital._ vol. I, part. II.
[121] Tom. II, liv. 7.
Sans doute ce beau climat et cette terre fertile commençaient à influer
sur eux, comme ils le font à la longue sur tous les hommes; mais ce
n'était pas à eux qu'il était réservé de faire faire à l'Italie les
premiers pas hors de la barbarie dans laquelle ils avaient achevé de la
plonger. Leur avant-dernier roi, Astolphe, ayant envahi Ravenne et
l'Exarchat, qui étaient jusqu'alors restés à l'Empire, et menaçant Rome
elle-même, attira l'attention de Pepin et ensuite de son fils
Charlemagne, qui avaient conçu, pour leur propre ambition, des projets
inconciliables avec ceux d'Astolphe. Les papes implorèrent leur secours,
et n'eurent pas de peine à l'obtenir. Ni Astolphe, ni son fils Didier,
qui lui succéda, ne purent résister aux Francs, successivement commandés
par ces deux héros; et le royaume des Lombards fut définitivement
détruit par Charlemagne, deux cent six ans après qu'ils eurent commencé
à opprimer l'Italie.
Parmi les titres qu'obtint, et ce qui n'est pas toujours la même chose,
que mérita le fils de Pepin, nous ne devons considérer ici que celui de
restaurateur des lettres, le plus glorieux de tous. Sous ce point de
vue, Charlemagne appartient surtout à l'histoire de la littérature
française; mais il eut aussi sur l'Italie une influence qui fait époque
et qui exige que nous portions en même temps nos regards sur l'Italie,
sur la France et sur lui.
La France avait oublié la gloire dont avaient anciennement joui les
Gaules. Les mêmes causes y avaient produit les mêmes et d'aussi
déplorables effets. Les Gaules ravagées, pendant le quatrième et le
cinquième siècle, par les irruptions des Quades, des Germains, des
Vandales, des Bourguignons, des Huns et des Goths, virent s'arrêter tout
à coup, et le cours des études, et l'émulation pour les lettres[122].
Les Francs étaient d'autres Barbares, dont les invasions et les
conquêtes ne firent qu'augmenter le mal et accélérer la décadence de
tous les exercices de l'esprit. La langue latine s'éteignit, pour ainsi
dire, avec la puissance romaine, ou du moins ce ne fut plus qu'un jargon
au lieu d'une langue. Le goût pour les anciens, leurs ouvrages, leurs
noms mêmes disparurent presque entièrement. Pendant les deux siècles
suivants, le mal empira encore, par cette pente des choses humaines
qu'on y peut observer dans tous les temps.
[122] Voy. le poëme de S. Prosper, _de Providentiâ_, v.
15-60.
Si l'on se représente la suite des siècles, comme un torrent où elles
sont entraînées, on y voit tantôt le mal et tantôt le bien roulant avec
une vitesse progressive, jusqu'à ce que quelque obstacle imprévu, ou
quelque moteur puissant, agissant en sens contraire, le cours change, le
bien ou le mal s'arrête d'abord, rétrograde ensuite lentement, cède
enfin; et les choses humaines reprennent avec la même vitesse le cours
opposé. Au huitième siècle, l'ignorance n'avait plus de progrès à faire
dans les Gaules: elle était parvenue à son comble. La faiblesse des
Rois, la tyrannie des Maires, déléguée en quelque sorte à tous les
gouverneurs des provinces, à tous les chefs militaires, dont ils avaient
besoin pour leurs projets, accroissaient et favorisaient tous les
désordres. La France enfin était toute barbare. Charlemagne vint: il
arrêta le torrent, et redonna aux esprits un mouvement vers les études
et vers la culture des lettres. L'ordre public et privé fut rétabli, et
avec les études et les moeurs revinrent la sécurité intérieure et la
prospérité de l'état.
Charlemagne put concevoir, mais ne pouvait exécuter seul ce grand
ouvrage. Ne trouvant point de maîtres en France, il y en appela
d'étrangers. Les Français eux-mêmes l'avouent[123]. Les Italiens, jaloux
d'ajouter cette gloire à celle de leur patrie, attribuent avec assez de
vraisemblance le goût même que Charles prit pour l'instruction à son
séjour en Italie et aux savants qu'il y rencontra[124]. Son éducation
avait été plus que négligée: elle était tout-à-fait nulle, quand il
passa les Alpes pour la première fois[125]. Quoiqu'il eût alors
trente-un ans, et qu'il comptât six ans de règne, il ignorait même la
grammaire. De l'aveu de son historien Eginhard[126], il en reçut les
premiers éléments de Pierre de Pise, qui professait à Pavie quand
Charles s'en empara. Les leçons de ce maître le mirent en état de
profiter de celles du fameux Alcuin, de qui il apprit ensuite la
rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, l'astronomie et même la
théologie. Mais ce célèbre Anglais, qu'il vit pour la première fois à
Parme, et qu'il engagea dès-lors à le suivre, il ne l'y trouva qu'en
780[127], six ans après la prise de Pavie, lorsqu'il avait déjà sans
doute pris le goût des lettres dans son commerce avec Pierre de Pise,
son maître, avec Paul Warnefrid, connu sous le nom de Paul Diacre, qu'il
avait aussi approché de lui, et avec un autre Paul ou Paulin,
grammairien habile pour ce temps, qu'il avait rencontré dans le Frioul,
et qu'il fit patriarche d'Aquilée.
[123] Voy. l'Histoire littér. de la France, t. IV, Etat des
lettres au huitième siècle.
[124] Voy. Tirab., _Ist. della Lett. Ital._, t. III, liv.
III, c. I.
[125] En 774.
[126] C. 25.
[127] Voy. les preuves que le P. Mabillon donne de cette
date, dans ses Notes sur la Vie d'Alcuin, insérées dans ses
_Acta SS. Ord. S. Bened._, sæc IV, p. I.
Charlemagne entouré de toutes ces lumières de son siècle, donna lui-même
l'exemple de l'ardeur à s'en éclairer. Il consacrait chaque jour
quelques heures à l'étude. Il voulut que ses enfants fussent instruits
dans toutes les sciences qu'il cultivait. Il réunit dans son palais tous
ces habiles professeurs et d'autres savants qui ne tardèrent pas à se
montrer. Ils composaient auprès du Prince une sorte d'école ou
d'académie suivant la cour, et qui se transportait partout avec
elle[128]. On prétend que chaque membre de cette académie, prenait le
nom d'un ancien auteur, qu'Alcuin, grand admirateur d'Horace, portait
celui de Flaccus; que le jeune Angilbert, qui n'avait sûrement rien
d'homérique, se nommait pourtant Homère; Adhalard, ou Adelard, évêque de
Corbie, Augustin; Wala son frère, Jérémie; Riculfe, archevêque de
Mayence, on ne sait par quelle fantaisie, Damoetas; qu'enfin, Charles
lui-même, soit à cause de la royauté, ou de son goût pour la poésie
hébraïque, avait pris le nom de David. Tout cela est un peu bizarre, et
l'on a peine à se faire une idée des conférences académiques qui
pouvaient se tenir entre David, Homère, Horace, Jérémie, Damoetas et S.
Augustin; mais enfin c'était beaucoup pour le temps, et il était
impossible que les esprits restassent engourdis autour de ce centre de
mouvement et d'activité scientifique.
[128] Hist. litt. de la France, _ub. sup._
«Le goût du Roi, comme il arrive toujours, dit le président
Hénault[129], mit les sciences à la mode». Mais Charlemagne ne se borna
pas à montrer ce goût; il s'efforça de le répandre dans l'immense
étendue de son empire et de ses conquêtes, autant que le lui permettait
l'état où il trouvait les peuples. Il fonda un grand nombre de
monastères et d'églises: il y attacha des écoles: il prit l'habitude
d'adresser lui-même aux ecclésiastiques des questions sur le dogme, sur
la discipline, l'histoire ecclésiastique, la morale, et d'en exiger des
réponses; et cet usage remit la science en vigueur, parmi le clergé. Il
ordonna que chaque évêque, chaque abbé, chaque comte, eût un notaire ou
secrétaire, pour copier correctement les actes; que l'on copiât de même
les évangiles, le psautier, le missel. Il fit corriger pour ainsi dire
sous ses yeux les exemplaires incorrects de la Bible. On recommença donc
à avoir des textes purs de l'Ecriture-Sainte et des Pères. La
calligraphie fut encouragée, ainsi que l'orthographe. On reprit le petit
caractère romain et bientôt après le grand, à la place de l'écriture
mérovingienne, qui était barbare. Les couvents, les abbayes devinrent
des écoles de cet art et des fabriques actives de manuscrits. Le style
commença aussi à s'épurer. Il y eut des historiens, des orateurs et
surtout des poètes: Alcuin et Théodulphe, que l'empereur avait aussi
amenés d'Italie, se piquèrent de l'être; on le fut à leur exemple, mais
il est vrai, sans imagination, sans goût, sans poésie de style, et la
plupart du temps sans exacte mesure de vers.
[129] Abr. chr. de l'Hist. de Fr., année 789.
Toute grossière qu'était cette poésie, elle faisait les délices des gens
bien élevés et même de l'Empereur; il se plaisait surtout à entendre des
chansons en langue tudesque ou théotisque, qui était sa langue
naturelle. La préférence qu'il lui accordait la rendit la langue
dominante dans la plus grande partie de la France. Le roman qui se
formait dans l'autre partie était moins encouragé. Même après
Charlemagne, le roman ne régna guère que dans les états des rois
d'Aquitaine; tout le reste parla long-temps théotisque ou tudesque.
Charles aimait tant cette langue, qu'il en avait composé une grammaire.
Quand Eginhard semble dire qu'un souverain si instruit, que ce
restaurateur des lettres et des études ne savait pas écrire[130], cela
doit apparemment s'entendre du grand caractère romain, dont on
renouvellait alors l'usage. En effet, malgré les efforts qu'il fit pour
l'apprendre, il n'y put jamais réussir. Il signait avec un monogramme,
gravé sur le pommeau de son épée. Il disait: je l'ai signé du pommeau;
je le maintiendrai, avec la pointe: mais on assure qu'il écrivait
facilement en d'autres caractères, soit théotisque, soit petit
romain[131].
[130] _Tentabat et scribere, tabulasque et codicillos ad hoc
in lectulo suo cervicalibus circumferre solebat, ut cum
vacuum tempus esset, manum effigiendis litteris usuefaceret:
sed parum prosperè successit labor, proeposterus ac serò
inchoatus_.
(EGINHARD, Vit. Car. Mag.)
[131] Hist. Litt. de la France, _ub. sup._
Charlemagne voulut aussi qu'en France on sût mieux la musique, et que
l'on chantât plus humainement qu'on ne faisait alors, entreprise
toujours difficile et qui, comme on voit, l'était il y a long-temps. On
sait qu'il s'éleva une grande dispute à Rome, en sa présence, entre ses
chantres et les chantres romains. Il eut assez de goût et de
discernement pour prononcer en faveur de ces derniers: il en amena deux
en France pour y enseigner un chant moins barbare et surtout l'art
d'organiser, c'est-à-dire, de pratiquer à la fin des phrases du
plain-chant, quelques chétifs accords de tierce, car c'était à cela que
se bornait alors toute la science de l'harmonie même au-delà des Alpes,
et elle ne s'était pas encore étendue si loin en deçà[132].
[132] Je ne puis me dispenser de relever ici une erreur où le
savant Tiraboschi est tombé (t. III, p. 134). Il cite ce
passage d'un anonyme d'Angoulême, dans sa Vie de Charlemagne,
publiée par Fauchet (_Script. Hist. Franc._): _Similiter
erudierunt Romani cantores Francorum in arte organandi_; et
comme il n'a pas compris le sens de ce mot _organandi_, il ne
trouve pas bien clair, dit-il, si l'auteur veut dire que les
Romains enseignèrent aux Français à construire des orgues, ou
simplement à en jouer; et là-dessus il s'étend assez au long
sur l'antiquité dont les orgues étaient en Italie, et sur
celle dont ils étaient en France. Il ne s'agit ici ni de
jouer des orgues ni d'en faire, _organari_ se réduisant au
sens très-simple que je lui donne. (Voy. le Dictionnaire de
Musique de J.-J. Rousseau, au mot _organiser_.)
L'Italie, qui avait fourni à Charlemagne les principaux instruments de
la révolution qu'il voulait opérer dans les esprits, y participa aussi,
mais moins sensiblement que la France. Quelques universités italiennes,
entre autres celles de Pavie et de Bologne, le réclament pour leur
fondateur. Il y encouragea sans doute les études; il put y rassembler
quelques professeurs, mais il n'existe aucune trace ni le plus léger
indice qu'il les ait réunis en corps, qu'il ait distribué entre eux
l'enseignement des diverses sciences, ni qu'il leur ait donné, ou des
réglements, ou des priviléges, ou quoique ce soit enfin de ce qui
constitue ce qu'on appelle université, ou tout autre fondation
pareille[133].
[133] Tirab., t. III, p. 131 et suiv.
Quant à ces hommes si célèbres dans leur temps, dont Charles se servit
pour acquérir et pour répandre l'instruction (je ne parle que de ceux
qui étaient Italiens), ils nous donnent, par le genre et le mérite de
leurs connaissances et de leurs ouvrages, une idée de l'état où les
sciences étaient alors. Pierre de Pise, qui passa le premier en France,
lorsqu'il était déjà vieux[134], et qui peut être regardé, selon
l'expression de du Boulay[135], comme le premier fondateur de l'école
palatine et royale, n'enseignait que la grammaire à Pavie, quand
Charlemagne l'y trouva, et ce fut aussi la seule science qu'il apprit au
roi et qu'il fut chargé de professer dans son palais; mais il était de
plus, en sa qualité de diacre, très-savant théologien. Alcuin dans une
de ses lettres à l'Empereur, rapporte qu'il avait autrefois rencontré
Pierre dans cette même ville, soutenant sur la religion, contre un juif,
une dispute publique[136]. Enfin, quoiqu'il ne soit pas ordinairement
compté parmi les poètes nombreux de ce siècle, il faisait aussi des
vers, comme nous le verrons bientôt. Mais surtout il aimait les lettres
et leur enseignement: il y fut livré toute sa vie; et son âge, et ses
longs services lui donnaient beaucoup d'autorité. On ne parle point de
son retour dans sa patrie; comme il était vieux quand il vint en France,
il est probable qu'il y mourût.
[134] Eginhard dit qu'il l'était quand Charlemagne le prit
pour maître: _In discendâ grammaticâ Petrum Pisanum diaconum
senem audivit_. (De Vitâ Car. Mag.)
[135] _Itaque Petrus ille merito dici potest primus scholoe
palatinoe et regioe institutor_. (Hist. Univers. Paris, t. I,
p. 626.)
[136] Epist. XV, _ad Carol. Mag._
Paul Diacre, que l'on ne désigne ordinairement que par cette qualité,
mais dont le nom était Paul Warnefrid, était autrement placé dans le
monde, et y jouait un rôle distingué, quand il fut connu de Charlemagne.
Il était né dans le Frioul, de parents d'origine lombarde. Après avoir
fait ses études à Pavie, il avait été ordonné diacre, et s'était déjà
fait sans doute une réputation, lorsque Didier monta sur le trône des
Lombards, d'où il devait bientôt descendre. Le nouveau roi appela Paul
auprès de lui, le fit son conseiller intime et son chancelier[137].
Charlemagne ayant pris Pavie et détrôné Didier, offrit, dit-on, à Paul
ses bonnes grâces; mais, par attachement pour son roi, il aima mieux se
retirer de la cour, et peu de temps après il se fit moine au monastère
du mont Cassin. Lorsque Charlemagne, en 781, se fit couronner à Rome
empereur d'Occident, Paul lui adressa une élégie latine, pour lui
demander la liberté de son frère, détenu depuis sept ans prisonnier en
France; et ce fut sans doute cette pièce, très-élégante pour ce
temps-là, qui détermina l'empereur, alors fortement occupé de rétablir
les études en France, à y amener Paul avec lui[138]. Il n'y resta que
cinq ou six ans, mais on ne peut douter qu'un homme aussi supérieur à
son siècle qu'il l'était à beaucoup d'égards, ne contribuât partout où
il séjournait pendant quelque temps à y réveiller le goût des lettres.
De retour au mont Cassin, dont il avait toujours regretté la solitude
paisible, il y mourut dix ou onze ans après[139].
[137] Tirab. _ub. sup._, p. 183, 184.
[138] _Ibid._ p. 184-190.
[139] En 799, _ibid_, p. 191.
On dit que Paul savait la langue grecque, et que Charlemagne le chargea
d'y instruire les clercs ou ecclésiastiques, qui devaient accompagner,
en Orient, Rotrude, sa fille, promise à Constantin, fils de
l'impératrice Irène[140]. C'est ici le lieu d'observer que, malgré la
décadence des lettres, l'étude du grec n'était pas entièrement
abandonnée en Italie, surtout à Rome, où les papes étaient obligés à une
correspondance suivie avec les empereurs et les évêques grecs, et ne
pouvaient l'entretenir que par des interprètes fixés auprès d'eux, et
capables d'écrire facilement dans cette langue[141]. Aussi vit-on au
huitième siècle, le pape Paul Ier. fonder à Rome un monastère dont il
exigea que les moines officiassent en grec. Plusieurs Papes firent la
même chose dans le siècle suivant, surtout Etienne V et Léon IV[142];
mais les études de ces hellénistes du neuvième siècle, ne s'étendaient
pas plus loin qu'à ce qu'exigeaient les besoins de la cour de Rome, et
peut-être à la lecture de quelques-uns des Pères grecs.
[140] Tirab., _ub. supr._, p. 188.
[141] _Ibid_, p. 109.
[142] _Ibid_, p. 180.
C'est surtout comme historien et comme poète, que Paul Diacre se rendit
célèbre: il ne conserve aujourd'hui quelque célébrité que comme
historien. Il était cependant (si l'on en veut croire les éloges que
Pierre de Pise lui adressait en vers au nom de l'Empereur lui-même), un
Homère dans la langue grecque, dans le latin un Virgile, dans l'hébreu
un Philon, un Horace en poésie, etc.[143]; mais on sait combien il faut
rabattre de toutes ces louanges, et Paul nous le dit lui-même, en
répondant à Pierre, ou plutôt à Charlemagne, qu'il ne sait point le
grec, qu'il ignore l'hébreu, que toute sa gloire dans ces deux langues,
consiste en trois ou quatre syllabus qu'il avait apprises dans les
écoles[144]. Mais peut-être sa modestie exagère-t-elle ici dans le sens
contraire, surtout à l'égard du grec. Parmi les ouvrages historiques
qu'il a laissés, on distingue principalement son _Histoire des
Lombards_[145]. C'est la seule que nous ayons de ces peuples, et
quoiqu'elle soit aussi décriée par le défaut de critique, les récits
fabuleux et l'inexactitude chronologique, que par son style, on est
heureux de l'avoir, puisque sans elle on ignorerait une multitude de
faits et de détails importants. Ce prétendu rival d'Horace, composa
plusieurs hymnes. Le plus connu, est celui de saint Jean-Baptiste, _Ut
queant laxis resonare fibris_, qui n'est pas un chef-d'oeuvre de poésie,
mais qui est devenu, comme nous le verrons, une sorte de monument en
musique.
[143]
_Groecâ cerneris Homerus,
Latinâ Virgilius:
In Hebroeâ quoque Philo,
Tertullus in artibus;
Flaccus crederis in metris,
Tibullus eloquio_.
[144]
_Groecam nescio loquelam,
Ignoro Hebraioem;
Tres aut quatuor in scholis
Quas didici syllabas,
Ex his mihi est ferendus
Manipulus adorea_.
[145] _De gestis Langobardorum libri sex_. Elle comprend
l'histoire de ces peuples, depuis leur sortie de la
Scandinavie jusqu'à la mort de leur roi Liutprand, en 744.
Muratori l'a recueillie dans sa grande collection, t. I,
part. I. Cette histoire fut continuée dans le même siècle par
Erchempert, qui était, comme Paul Diacre, lombard d'origine,
et moine du mont Cassin. Il écrivit les gestes des princes
lombards de Bénévent (_de gestis principum Beneventanorum
Epitome chronologica_), depuis l'époque où Paul l'avait
laissée jusqu'en 888. Elle est dans la même collection, t.
II, part. I. Enfin, dans le dixième siècle, l'anonyme de
Salerne et l'anonyme de Bénévent suivirent l'histoire des
Lombards jusqu'à l'extinction des petites principautés qu'ils
s'étaient faites à l'extrémité de l'Italie; le premier
jusqu'en 980, et le second en 996. On trouve ces fragments
dans le même volume de la collection de Muratori.
Paulin, que l'on nommait le grammairien, dont Charlemagne fit un
patriarche d'Aquilée; et dont l'église a fait un Saint, n'était point né
en Austrasie ni en Autriche, comme quelques auteurs l'ont prétendu, mais
dans le Frioul, où il enseignait depuis long-temps la grammaire, quand
Charles s'empara de cette province[146]. Il ne suivit point en France le
conquérant de l'Italie. Revêtu de l'une des grandes dignités de
l'église, il en remplit les devoirs utilement pour son nouveau
Souverain. Il fut appelé à tous les synodes que l'Empereur fit assembler
en Allemagne, en France et en Italie, et rédigea les décrets de
plusieurs. Charles et Alcuin lui-même avaient la plus grande estime pour
lui, le consultaient dans les affaires et dans les questions délicates,
et l'engagèrent à composer divers ouvrages contre les hérésies de ce
temps. Les Italiens et les Français reconnaissent en lui un des hommes
qui contribuèrent le plus à entretenir dans Charlemagne l'amour des
sciences, et à en répandre le goût par ses discours et par son exemple.
[146] En 776. Paulin avait alors 46 ans. Les savants auteurs
de l'Hist. Littér. de la France l'ont fait naître en
Austrasie (t. IV de leur hist.) Ughelli (_Ital. sacr._, t.
V), et d'après lui d'autres Italiens, en Autriche; mais
Tiraboschi, fondé sur de très-bonnes autorités, l'a rendu au
Frioul, et par conséquent à l'Italie, t. III, p. 152.
Théodulphe était Goth d'origine et né en Italie. La réputation qu'il y
avait acquise dans les lettres, engagea Charlemagne à l'appeler en
France. Il lui donna l'évêché d'Orléans, bientôt après l'abbaye de
Fleury: il le combla de richesses, d'honneurs et de témoignages de
confiance. Théodulphe ne se montra point ingrat pendant la vie de
Charles; mais après sa mort il fut enveloppé dans la révolte de Bernard,
roi d'Italie, contre Louis-le-Débonnaire, et dans sa ruine. Malgré
toutes les protestations qu'il fit de son innocence, il fut arrêté,
comme tous les autres évêques qui avaient pris part à cette révolte, et
renfermé à Angers dans un couvent; il mourut en 821, au moment où, ayant
obtenu sa grâce, ainsi que tous ses complices, il se disposait à
retourner dans son évêché. Outre plusieurs ouvrages de sa profession,
écrits en prose latine qu'on ne peut lire, on a conservé de lui six
livres de vers, tant sacrés que profanes, aussi illisibles que sa prose.
Entre plusieurs élégies qu'il composa pendant sa captivité, on en
distingue une, qui est devenue un hymne de l'église, et dont les vers
sont rimés du milieu à la fin, comme il était déjà d'usage dans cette
poésie latine dégénérée. Elle commence par ce vers:
_Gloria, laus et honor, tibi sit rex Christe redemptor_[147].
[147] L'église romaine chante cet hymne pendant la
procession, le jour des Rameaux.
On a prétendu que, s'étant mis à chanter à pleine voix cette élégie dans
sa prison, lorsque l'empereur Louis passait dans la rue, ce fut ce qui
lui fit obtenir sa liberté: mais c'est une fable sans vraisemblance.
Malgré l'exemple et les travaux de ces savants et de plusieurs autres,
répandus dans les différentes parties de l'Italie, l'impulsion donnée
aux études par Charlemagne, fut passagère et ne lui survécut pas. Elle
eût été plus durable, peut-être dès ce moment l'Italie aurait vu le
génie des lettres reprendre son essor, si elle eût été moins
profondément ensevelie sous ses propres débris, et si Charlemagne eût
fait un plus long séjour au-delà des Alpes. Mais trop d'objets, trop de
pays divers, trop de parties de son vaste Empire l'appelaient à la fois;
il encouragea, honora et récompensa les savants; le reste il le laissa
tout entier à faire, et, malgré le mouvement qu'il avait imprimé aux
esprits, ils croupirent long-temps encore, ou plutôt ils s'enfoncèrent
bientôt plus avant que jamais dans l'invincible ignorance où les
retenaient et le manque absolu de bons livres, et les traces profondes
que laissaient après eux plusieurs siècles de barbarie.
Une autre raison s'opposait encore à ce que les germes semés par
Charlemagne, produisissent pour les lettres en général des fruits réels
et surtout durables. «Si je pénètre, avec attention, dit l'ingénieux
Bettinelli[148], dans le secret de ces temps et de leurs moeurs, je crois
trouver, outre les maux causés par les successeurs de ce monarque, une
raison du triste succès de tant d'espérances. Réformer des peuples et
des états lui parut être, comme en effet ce l'est et le fut toujours,
une grande, mais très-difficile entreprise; il pensa que la religion
était le moyen le plus facile et le plus efficace pour contenir et
assujétir les peuples les plus féroces, quand il les avait conquis;
c'est donc de ce côté qu'il tourna toutes ses vues. Ses conseillers
furent des hommes religieux; et le moine Alcuin fut le premier de ses
confidents. Leur zèle n'ayant pour objet que les études sacrées, leur
donna des préventions contre les anciens auteurs grecs et latins, qu'ils
regardèrent comme des corrupteurs de la morale chrétienne et ils les
bannirent des écoles, tellement que Sigulfe, disciple d'Alcuin, et moins
scrupuleux que lui, eut ensuite beaucoup de peine à les remettre en
crédit. Si Charlemagne eût moins méprisé les anciens[149], il lui eût
été plus facile de faire aux arts et aux études un bien durable, par
l'attrait du plaisir, et par les exemples de bon goût et de bon style
que fournissent les langues mortes».
[148] _Risorgimento d'Italia_, c. I.
[149] Il serait plus exact de dire, s'ils les eût connus.
Le savant abbé Andrès est de la même opinion, et lui a donné plus de
développements[150]. L'Empereur, Alcuin, Théodulphe et tous les autres
qui travaillèrent à la réforme des études, n'avaient, dit-il, d'autre
objet en vue que le service de l'église; ils n'avaient pas tant à coeur
de faire d'habiles littérateurs, que d'élever de bons ecclésiastiques.
Aussi, dans toutes les écoles qu'ils fondèrent, on n'apprenait guère que
la grammaire et le chant de l'église....... Si dans quelques-unes on
s'occupait des arts libéraux, c'était uniquement pour aider à
l'intelligence des lettres sacrées...... Les maîtres eux-mêmes n'en
savaient pas davantage, et ne pouvaient enseigner autre chose à leurs
disciples. Le grand Alcuin dont les auteurs contemporains ne parlent que
comme d'un prodige de science, n'était après tout qu'un médiocre
théologien, et ses connaissances si vantées, en philosophie et en
mathématiques, ne s'étendaient qu'a quelques subtilités de dialectique,
et à ces premiers éléments de musique, d'arithmétique et d'astronomie,
nécessaires pour le chant et pour le comput ecclésiastiques....
[150] _Dell' Orig. progr. e st. att. d'ogni Lett._, t. I, c.
7, p. 108 et suiv.
«Les promoteurs des études et les maîtres ayant donc des idées si
étroites des sciences, quels progrès pouvait-on espérer de leurs soins
et de leurs leçons? On fondait des écoles; mais pour apprendre à lire,
à chanter, à compter et presque rien de plus: on établissait des
maîtres; mais il suffisait qu'ils sussent la Grammaire; si quelqu'un
d'eux allait jusqu'à entendre un peu de mathématiques et d'astronomie,
il était regardé comme un oracle. On recherchait des livres, mais
seulement des livres ecclésiastiques; il n'y avait pas dans toute la
France, un Térence, un Cicéron, un Quintilien.....[151]. Les hymnes de
l'église et les ouvrages de quelques Pères étaient pris pour modèles du
bon goût dans l'art d'écrire en prose et en vers, et celui qui
s'approchait le plus en latin du style de S. Jérôme ou de Cassiodore,
passait pour un Cicéron....
[151] L'auteur italien paraîtra sans doute exagéré dans cette
assertion; mais elle est autorisée par une lettre de Loup de
Ferrières au pape Benoît III, par laquelle ce savant abbé lui
demandait des livres, et entre autres ceux du l'orateur de
Cicéron, les douze livres des institutions de Quintilien,
dont on ne trouvait, disait il, en France que des copies
imparfaites, et enfin le commentaire de Donat sur les
comédies de Térence. (Voy. _Lupi Ferrar._, Ep. 103.)
«Si Charlemagne et Alcuin avaient conçu de plus justes idées de la
littérature, au lieu de tant de peines, de voyages et de dépenses
inutiles, combien ne leur eût-il pas mieux réussi de se procurer et de
multiplier les copies des auteurs des bons siècles, de ressusciter
l'étude si nécessaire de la langue grecque? En apprenant à goûter dans
les écoles les grands poètes et les grands orateurs, on aurait pu faire
renaître la belle poésie et la solide éloquence. On aurait appris à bien
penser et à bien écrire; et les études ecclésiastiques elles-mêmes y
auraient autant gagné que les études purement littéraires.»
Ces réflexions judicieuses de deux très-bons esprits, et de deux auteurs
très-orthodoxes, n'ont point eu de contradicteurs en Italie. Des
écrivains français, non moins orthodoxes qu'eux, les Bénédictins,
auteurs de l'_Histoire littéraire de la France_, ont pensé la même chose
et ont écrit dans le même sens. Ils disent plus positivement encore[152]
que dans l'école de S. Martin de Tours, l'une des plus florissantes que
Charlemagne fit établir, Alcuin défendit à Sigulfe, son disciple, de
lire Virgile aux élèves, _de peur que cette lecture ne leur corrompît le
coeur_. Ce ne fut qu'après la mort de ce rigide président des études, que
Sigulfe put donner un libre essor à son goût pour les bons modèles.
L'école de Ferrières dans le Gâtinais, s'éleva bientôt au-dessus de
toutes les autres, par l'étude qu'on y fit des anciens. Le célèbre abbé
Loup, qu'on appelle Loup de Ferrières, eut pour eux une prédilection,
dont on aperçoit les traces dans ses écrits. De toutes les lettres
latines de ce temps, qui se sont conservées, les siennes sont les
seules où il y ait quelque idée de bon style. «Il semble, dit
expressément D. Rivet[153], que nos autres écrivains auraient pu mieux
réussir qu'ils n'ont fait, s'ils avaient eu autant d'attention que lui à
former leur style sur celui des anciens». Mais dans tous les soins que
se donna l'Empereur, et que prirent sous ses ordres les ministres de ses
volontés, pour rétablir une belle écriture, pour se procurer et rendre
plus communs de bons et de beaux manuscrits, soins qui furent pris à
grands frais, et portés quelquefois jusqu'à la plus grande magnificence,
on voit qu'il n'était jamais question que de bibles, d'évangiles, de
missels, d'antiphonaires, de pénitentiels, de sacramentaires, de
psautiers: on n'entend point parler d'un manuscrit de Cicéron ou de
Virgile.
[152] Tom. IV, Disc. sur l'état des Lettres au huitième
siècle.
[153] Loc. cit.
Les mêmes effets furent encore une fois le résultat des mêmes causes.
Les lettres encouragées et renouvellées en France par Charlemagne, mais,
trop exclusivement consacrées à un seul objet, n'eurent pas le temps de
jeter de racines; elles ne produisirent presque aucun fruit: elles se
retrouvèrent, après ce grand effort, telles qu'elles étaient auparavant,
et dans le même état d'inertie et de nullité. Elles se soutinrent un peu
pendant les premières années du neuvième siècle: dans les suivantes,
elles commencèrent à déchoir: le milieu du siècle leur fut encore plus
fatal: elles disparurent de nouveau entièrement à la fin[154].
[154] Hist. Litt. de la France, _ub. sup._
Ce ne fut pas non plus à Charlemagne, ce fut encore moins à son fils
Louis, qu'en France on nomme le débonnaire, en Italie le pieux, et qu'on
devrait partout appeler le faible, comme Voltaire, mais ce fut à
Lothaire, fils de Louis, que l'Italie dut ses premiers établissements
fixes d'instruction, et ses premiers pas marqués vers la renaissance. Un
de ses capitulaires, qui n'a été publié que dans le dix-huitième
siècle[155], établit à Pavie et dans huit autres villes, des écoles dont
il fixe l'arrondissement. Mais son règne agité, ceux des autres
empereurs de sa maison plus agités et plus faibles encore, ne furent pas
propres à faire fleurir ces écoles naissantes. Après la mort du dernier
d'entre eux, Charles-le-Gros, les guerres civiles et tous les maux
qu'elles entraînent, déchirèrent de nouveau l'Italie, et la
replongèrent, avant la fin du neuvième siècle, dans cet abîme de
barbarie et d'infortunes, d'où elle commençait à peine à espérer de
sortir.
[155] Dans le grand recueil de Muratori, _Script. rer.
Ital._, t. I, partie II, p. 151.