PREMIÈRE PARTIE.

CHAPITRE Ier.

_État de la littérature latine et grecque à l'avénement de Constantin;

effets de la translation du siége de l'empire; littérature

ecclésiastique; son influence; invasion des Barbares; ruine totale des

Lettres_.

On attribue généralement l'affaiblissement, et ensuite l'entière

destruction des lumières et des lettres en Europe, à trois causes: à la

translation du siége de l'Empire, faite par Constantin, de Rome à

Constantinople; à la chute de l'empire d'Occident, suite inévitable du

démembrement qu'il en avait fait; enfin aux invasions et à la longue

domination des Barbares en Italie. Mais avant Constantin, la décadence

étai déjà sensible. On serait tenté de croire, que, quand même aucune de

ces trois causes n'eût existé, les lettres n'en étaient pas moins

menacées d'une ruine totale, et que la barbarie eût enfin régné, même

sans l'intervention des Barbares.

Sous cette longue suite d'Empereurs, qui depuis Commode, indigne fils du

sage Marc-Aurèle, montèrent sur le trône et en furent précipités, au gré

de la soldatesque prétorienne, devenue l'arbitre de l'Empire, il y eut

encore beaucoup de poètes, d'orateurs, d'historiens. Les lectures, les

récitations publiques dans l'Athénée de Rome, et la célébration, sous

Alexandre Sévère, des jeux du Capitole, dans lesquels les orateurs et

les poètes se disputaient des pris, et recevaient des couronnes; et les

traces que l'on retrouve de ces jeux sous Maximin, son successeur; et

les cent poètes que l'on voit employés sous Gallien à l'épithalame de

ses petits-fils, prouvent que la Poésie attirait encore les regards.

Mais que nous reste-t-il de tout ce qu'elle produisit alors? Un poëme

didactique de Sammonicus[18], ou plutôt un recueil de vers assez

médiocres sur la Médecine; un poëme beaucoup meilleur de Némésien sur la

Chasse, et ses quatre églogues que l'on y joint ordinairement; enfin les

sept églogues de Calpurnius, ami de Némésien, à qui il les a dédiées;

voilà tout ce qui nous reste d'un si long espace de temps; et, si l'on

en excepte les deux autres poëmes que ce même Némésien avait aussi

composés, l'un sur la Pêche, et l'autre sur la Navigation[19], nous ne

voyons de trace d'aucun autre ouvrage que nous ayons à regretter.

[18] Q. Sérénus Sammonicus, qu'Antonin Caracalla admettait à

sa table, et qu'il y assassina lâchement. C'était alors le

plus savant des Romains. Il avait composé plusieurs ouvrages

de physique, de mathématiques et de philologie: son poëme

seul est resté. (Voy. Fabricius, _Bibl. lat._)

[19] Vopiscus _in Caro_, c. II.

Le changement qui s'était fait dans la forme du gouvernement avait

détruit l'Eloquence. Le panégyrique y est moins propre que les

discussions libres de la tribune sur les grands intérêts de la patrie.

Un certain Cornelius Fronton, l'un des panégyristes d'Antonin, fit

cependant école et même secte, puisqu'on appela Frontoniens ceux qui

voulaient imiter son style[20]. Un orateur du quatrième siècle[21] osa

bien l'appeler, _non le second, mais l'autre honneur de l'éloquence

romaine_[22]; mais il ne nous reste rien de ce Fronton qui puisse nous

servir de point de comparaison entre lui et l'Orateur dont le nom est

devenu celui de l'éloquence même. Il est à croire que les siècles

suivant y auront vu quelque différence, et qu'on se sera promptement

lassé de copier les panégyriques de l'un, tandis que les copies

multipliées des ouvrages de l'autre en ont dérobé la plus grande partie

aux ravages du temps. Aulu-Gelle et d'autres auteurs parlent bien encore

de quelques orateurs ou rhéteurs, mais il ne s'est conservé d'eux que

leurs noms, trop obscurs pour qu'il ne soit pas inutile de les rappeler

ici. Des sophistes grecs s'étaient alors emparés de toutes les écoles.

Leur exemple ne valait sans doute pas mieux que leurs leçons; et il est

probable qu'ils ressemblaient en éloquence à Démosthènes comme Frotnon à

Cicéron.

[20] Sidon. Apollin., lib. I, Epist. I.

[21] Eumène.

[22] _Romanoe eloquentioe, non secundum, sed alterum decus_.

(Panegyr. Constantio, XIV.)

Dans l'Histoire, les six auteurs de celle des empereurs[23], appelée

vulgairement l'histoire Auguste, sont tout ce qui nous reste en langue

latine, quoiqu'il en ait existé alors un plus grand nombre. Depuis que

Suétone avait donné l'exemple de transmettre à la postérité les petits

détails de la vie privée, il était naturel qu'il se trouvât plus

d'historiens, ou d'hommes qui se crussent capables de l'être; mais le

temps a fait justice d'eux et de leurs ouvrages. Il a respecté plusieurs

historiens grecs, qui écrivirent dans leur langue; mais à Rome, et dont

quelques uns prirent pour sujets les faits de l'histoire grecque,

d'autres les événements romains, soit des époques antérieures soit de

leur temps. Arrien de Nicomédie, Elien, Appien d'Alexandrie, Diogène

Laërce; Polyen, qui précédèrent de peu de temps cette époque, Dion

Cassius, Hérodien et quelques autres, sans pouvoir être comparés aux

premiers historiens de la Grèce, ont sur les latins du même temps une

grande supériorité. Leur belle langue du moins conservait encore son

génie et son éloquence, tandis que la langue latine s'altérait de jour

en jour par cette affluence d'étrangers qui remplissaient Rome, et que

des soldats étrangers créés empereurs y attiraient sans cesse à leur

suite.

[23] Ælius Spartianus, Julius Capitolinus, Ælius Lampridius,

Vulcatius Gallicanus, Trebellius Pollion et Flavius Vopiscus.

A l'égard des philosophes, on sait que plusieurs tenaient école à Rome,

que leurs disciples allaient tous les jours les entendre et disputer

entre eux dans le temple de la Paix[24]; mais rien n'est venu jusqu'à

nous, ni des écoliers ni des maîtres. C'est cependant au commencement de

cette époque que Plutarque, qui suffirait seul pour l'illustrer,

écrivait en grec à Rome; c'est alors que s'élevait à Alexandrie la

fameuse école des Electiques, fondée par Potamon et par Ammonius, dont

Plotin et Porphyre furent les disciples, école qui, secouant le joug de

toutes les anciennes sectes philosophiques, recueillait de chacune ce

qui lui paraissait le plus conforme à la raison et à la vérité. Elle fut

sans doute connue à Rome, mais on ne voit pas qu'aucun Romain en ait

soutenu les opinions. Les Romains n'avaient rien été qu'à l'imitation

des Grecs. Les lettres romaines n'existaient plus, et dans plusieurs

parties, les lettres grecques florissaient encore: c'était un ruisseau

tari avant sa source.

[24] Gallien, _de libr. prop._

La Jurisprudence seule continuait de fleurir. Les lois se multipliant

avec les empereurs, la science dont elles étaient l'objet, devenait

malheureusement plus propre à exercer l'esprit. Entre plusieurs noms qui

furent illustres à cette époque et qui le sont encore, on distingue

surtout ceux de Papinien et d'Ulpien. Le premier, pour récompense de ses

travaux et plus encore de ses vertus, fut assassiné par l'ordre de

Caracalla; le second, exilé de la cour par Héliogabale, rappelé par

Alexandre Sévère, admis dans sa confiance la plus intime, ne put être

défendu par lui de la fureur des soldats prétoriens, qui le massacrèrent

sous les yeux de leur empereur, ou plutôt sous sa pourpre même, dont

Alexandre s'efforçait de le couvrir.

Enfin la décadence littéraire, qui se faisait sentir dès le commencement

de cette époque, nous est prouvée par l'un des ouvrages mêmes les plus

précieux qui nous en soient restés, par les Nuits attiques du

grammairien Aulu-Gelle. A l'exception du philosophe Favorinus, son

maître, auteur de ce beau discours adressé aux mères pour les engager à

nourrir leurs enfans, de qui Aulu-Gelle nous parle-t-il, sinon de

quelques grammairiens ou rhéteurs, aujourd'hui très-obscurs, et qui,

faute d'orateurs et de poètes, occupaient alors l'attention publique? Ce

Sulpicius Apollinaire qu'il nous vante[25], et qui se vantait lui-même

d'être le seul qui pût alors entendre l'histoire de Salluste, nous

prouve par ce trait même, combien les Romains étaient déchus de leur

gloire littéraire, et, si j'ose ainsi parler, de leur propre langue.

Aulu-Gelle en déplore souvent la corruption et la décadence. Du reste,

tous les savants qui figurent dans ses Nuits attiques, et c'étaient les

plus célèbres, qui fussent alors à Rome, paraissaient presque toujours

occupés de recherches pénibles sur des questions purement grammaticales

de peu d'importance; et l'on y voit un certain esprit de petitesse, bien

éloigné de la manière de penser grande et sublime des anciens

Romains[26].

[25] Liv. XVIII, c. 4; liv. XX, c. 5.

[26] Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. II, liv. II,

c. 8.

La science du grammairien embrassait alors tout ce que nous appelons

aujourd'hui la critique. Tandis que la critique s'occupe des auteurs

vivants, elle est une preuve de plus des richesses littéraires du temps:

elle est elle-même une branche de ces richesses, pourvu qu'elle soit

éclairée, équitable et décente. Mais lorsque chez une nation et à une

époque quelconque, la critique ne s'exerce plus que sur les anciens

auteurs, et sur ceux qui ont écrit, chez cette nation, à une époque

antérieure, elle est une preuve sensible de l'absence totale des grands

talents et de l'affaiblissement des esprits.

Tel était donc le misérable état où les lettres étaient réduites à

l'avénement de Constantin. On voit que la pente qui les entraînait vers

une ruine totale était déjà bien établie, et qu'elle n'avait pas besoin

de devenir plus rapide. Elle le devint cependant lorsque cet empereur

eut transféré à Bysance le siége du gouvernement impérial. Les flatteurs

de Constantin l'ont appelé Grand: les chrétiens, dont il plaça la

religion sur le trône, l'en ont payé par le titre de Saint: les

philosophes sont venus, et lui ont reproché des petitesses et des crimes

qui attaquent également sa grandeur et sa sainteté: ce n'est sous aucun

de ces rapports que je dois le considérer, mais seulement quant aux

effets qu'il produisit sur les lettres et sur les lumières de son

siècle.

Les auteurs ultramontains, qui ont écrit dans le pays où la religion de

Constantin a le plus de force, où sa mémoire est par conséquent presque

sacrée, ont eux-mêmes reconnu le mal irréparable que son établissement à

Bysance, et le soin qu'il prit d'élever et de faire fleurir cette

capitale nouvelle aux dépens de l'ancienne, avaient fait non seulement

à l'Italie mais aux lettres[27]. Les courtisans, les généraux, les

grands suivirent l'empereur, avec leurs richesses, leurs clients, leurs

esclaves. Les premiers magistrats, les conseillers, les ministres,

accompagnés de leurs familles et de leurs gens, formaient un peuple

innombrable, si l'on songe au luxe de Rome et à celui de cette cour.

L'argent, les arts, les manufactures suivirent cette première roue de

l'ordre politique, autour de laquelle, comme il arrive d'ordinaire dans

les états monarchiques, ils étaient forcés de tourner. La tête et la

force principale des armées, qui ne pouvait se séparer du chef suprême,

enfin tout ce qu'il y avait de plus important partit, et laissa en

Italie un vide immense d'hommes et d'argent; car le numéraire, passant

par les tributs publics dans le trésor impérial, et circulant autour du

trône, y entraîna avec lui le commerce et l'industrie, sans revenir

jamais, pendant plus de cinq siècles, au lieu d'où il était parti[28].

[27] Voy. Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. II, liv.

IV, c. I; Muratori, _Antich. ital. Dissertaz._ I; Denina,

_Rivol. d'Ital._, liv. III, c. 6.

[28] Bettinelli, _Risorgimento d'Italia_, c. I.

Comment les lettres auraient-elles fleuri dans un pays dépouillé de tout

son éclat, de tous ses moyens de prospérité, soumis à un maître, et

privé de ses regards? Il n'y a que dans les pays libres, comme

autrefois dans la Grèce, comme depuis dans l'ancienne Rome, comme à

Florence parmi les modernes, que les lettres naissent d'elles-mêmes, et

prospèrent spontanément: ailleurs il leur faut l'oeil du maître, ses

récompenses, sa faveur. Mais autour de Constantin même, et sous

l'influence immédiate des grâces qu'il pouvait répandre, il était

survenu dans les études et dans les exercices de l'esprit, des

changements qui n'étaient pas propres à leur rendre leur ancienne

splendeur.

Une littérature nouvelle était née depuis déjà près de deux siècles.

Elle parvint sous cet empereur à son plus haut degré de gloire: elle

compta parmi ses principaux auteurs, des hommes d'un grand caractère,

d'un grand talent et même d'un grand génie. Ils produisirent des

bibliothèques entières d'ouvrages volumineux, profonds, éloquents. Ils

forment dans l'histoire de l'esprit humain, une époque d'autant plus

remarquable, qu'elle a exercé la plus grande influence sur les époques

suivantes.

Je ne répéterai ni ne contredirai les éloges que l'on a donnés aux

Basiles, aux Grégoires, aux Chrysostômes, aux Tertulliens, aux Cypriens,

aux Augustins, aux Ambroises. Je chercherai plutôt les causes qui

rendirent leurs productions inutiles au progrès de l'éloquence et des

lettres, qui firent que, dans un temps où florissaient de tels hommes,

elles continuèrent à se corrompre et à déchoir. Pour ne point alléguer

ici d'autorités suspectes, c'est encore dans les auteurs italiens, que

je puiserai les principaux traits dont je tâcherai de caractériser ce

qu'on est convenu d'appeler la littérature ecclésiastique.

«La religion des anciens peuples ne formait pas une science qui fût

l'objet de l'étude et des méditations des hommes de lettres[29]. Les

philosophes contemplaient la nature des dieux, comme les métaphysiciens

modernes ont raisonné sur Dieu et sur les esprits dans la pneumatologie

et dans la théologie naturelle. Quant aux actions des dieux, et à

l'histoire de leurs exploits, on les abandonnait aux poètes..... Mais

une théologie, une science de la religion, une étude de ses dogmes et de

ses mystères étaient inconnues aux anciens[30]». La religion chrétienne

elle-même s'introduisit et se répandit d'abord par la prédication, et

dès qu'il y eut un peu de foi, par les miracles. Mais elle commença

bientôt à devenir l'objet de questions et de disputes; par conséquent à

occuper l'attention et l'étude des savants, et à former ainsi une partie

de la littérature.

[29] Andrès, _dell' Origin. progr. e st. d'ogni Letteratura_,

t. I, c. 7.

[30] Ceci est exactement emprunté de Voltaire, il est juste

de le lui rendre. «De pareils troubles, dit-il, n'avaient

point été connus dans l'ancienne religion des Grecs et des

Romains, que nous nommons le paganisme: la raison en est que

les païens, dans leurs erreurs grossières, n'avaient point de

dogmes, et que les prêtres des idoles, encore moins les

séculiers, ne s'assemblèrent jamais pour disputer».

(_Essai sur l'Esprit et les Moeurs des nations_, c. 14.)

Les combats que le christianisme eut à soutenir, la lutte qui s'établit

entre lui et les religions jusqu'alors dominantes, les persécutions qui

en furent la suite, obligèrent les plus savants d'entre les chrétiens à

répondre aux attaques, et à faire de fréquentes apologies de leur

religion. Dès le commencement du deuxième siècle, on voit de ces

apologies présentées à l'empereur Adrien; dans la suite, Justin,

Athénagore, Tertullien en adressèrent aux empereurs, au sénat romain, au

monde entier; on eut l'_Octavius_ de Minucius Félix; le savant Origène

écrivit contre Celsus; Lactance publia ses _Institutions divines_;

chacun d'eux mit dans ces sortes d'ouvrages, tout ce qu'il pouvait avoir

d'érudition, de jugement et d'éloquence.

Les hérésies, qui ne tardèrent pas à s'élever dans le sein même du

christianisme, fournirent aux docteurs orthodoxes de nouvelles matières

d'études et de travaux, et surtout un vigoureux exercice à leurs

dialectiques. Avant la fin du second siècle, Irénée avait déjà fait un

gros ouvrage de la simple exposition des dogmes de toutes les hérésies

nées jusqu'alors, et de leur réfutation. Leur nombre s'accrut, les

objections se multiplièrent, et les écrits apologétiques en même

proportion. Le texte de l'Écriture attaqué dans un sens, défendu dans un

autre, était le sujet ordinaire de ces violents combats. Il fallut donc

étudier ce texte, le méditer, le corriger, l'interpréter, le commenter

sans cesse. Dans la foule de ces champions infatigables, on distingue

surtout Clément d'Alexandrie, Tertullien et Origène.

Les vicissitudes du christianisme, sa propagation rapide, les actes de

ses défenseurs, les miracles qu'il certifiait et qui lui servaient de

preuves, devinrent bientôt aux yeux des chrétiens un sujet digne de

l'Histoire. Hégésippe, dont il n'est resté que quelques fragments, fut

leur premier historien, et il eut dans peu des imitateurs.

Ce furent autant de branches de cette littérature nouvelle, qui eut des

écoles et des bibliothèques, en Egypte, en Perse, en Palestine, en

Afrique[31]. C'est là que s'instruisirent et que commencèrent à

s'exercer les grands hommes, qui firent du quatrième siècle ce qu'on

appelle le siècle d'or de la littérature ecclésiastique. Arnobe,

Lactance, Eusèbe de Césarée, Athanase, Hilaire, Basile, les deux

Grégoire de Nicée et de Nazianze, Ambroise, Jérôme, Augustin,

Chrisostôme, remplirent un siècle entier de leur gloire. Des conciles

nombreux et célèbres furent aussi, dans ce siècle, un vaste champ pour

l'argumentation et pour la sorte d'éloquence qui pouvait s'y exercer.

Leurs décisions compliquèrent encore la doctrine, et exigèrent de

nouveaux efforts des étudians et des docteurs. Le droit canon prit

naissance: il y eut un code de lois ecclésiastiques, qui s'est beaucoup

accru depuis, mais qui servit dès-lors de noyau et comme de fondement à

cette partie de la science.

[31] Les écoles et les bibliothèques d'Alexandrie, d'Édesse,

de Jérusalem, d'Hippone, etc.

Maintenant, le reproche que l'on fait à cette littérature d'avoir

étouffé l'autre et d'en avoir complété la décadence, est-il mérité?

est-il injuste? C'est une question qui se présente naturellement, et sur

laquelle on ne peut ni se taire, ni s'appesantir. De quelque manière

qu'on entende un passage des Actes des Apôtres, où il est dit, qu'à

Ephèse plusieurs de ceux qui s'étaient adonnés à d'autres sciences,

apportèrent et jetèrent au feu leurs livres, après une prédication de S.

Paul[32], il est certain que voilà déjà un bon nombre de livres brûlés.

Les auteurs chrétiens des premiers siècles montrent, dit-on, dans leurs

écrits une grande connaissance des ouvrages, des pensées et des systèmes

philosophiques des anciens auteurs: une multitude de morceaux et de

passages ne s'en sont même conservés que dans leurs écrits; et en effet

il fallait bien qu'ils en eussent fait une étude très-attentive, pour se

mettre en état de les combattre[33]. Oui, mais ne voit-on pas que, dans

cette disposition d'esprit, tout occupés des erreurs ils l'étaient fort

peu des beautés; qu'ils devaient mettre peu de zèle à en recommander

l'étude; que le peu qu'ils en souffraient encore, recevait d'eux une

direction plus religieuse que littéraire, et qu'il n'y avait pas loin

entre se croire obligés de les combattre et de les réfuter

continuellement et les écarter des mains de la jeunesse, les reléguer

dans les bibliothèques, et enfin les proscrire?

[32] Ch. XIX, v. 19. C'est le sujet du beau tableau de Le

Sueur qui est dans la galerie du Muséum.

[33] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. Il, l. 3, c.

2.

Par un canon d'un ancien concile[34], il est défendu aux évêques de lire

les auteurs païens. On a beau dire que cela ne regardait que les

évêques, dont la principale sollicitude devait être occupée du bien de

leur troupeau[35], comment l'un des objets de leur sollicitude n'eût-il

pas été de détourner les brebis de ce troupeau, d'une pâture qui leur

était défendue à eux-mêmes, comme dangereuse et mortelle?

S. Jérôme se plaint amèrement[36] de ce que les prêtres, laissant à part

les évangiles et les prophètes, lisaient des comédies, chantaient des

églogues amoureuses, et avaient souvent en main Virgile. Il est, dit-on,

très-évident qu'il n'est ici question que de réprimer un excès et un

abus[37]; mais qui nous fera connaître où le zèle de ce Père de l'église

trouvait que commençât l'abus, et à quelle étude des anciens les jeunes

ecclésiastiques auraient dû s'arrêter pour qu'il ne s'en effarouchât

pas?

[34] Concile de Carthage, IV, c. 16.

[35] Tiraboschi, _ubi supra._

[36] Ep. XXI, édition de Vérone.

[37] Tiraboschi, loc. cit.

Lui-même, insiste-t-on, nomme et cite souvent les auteurs profanes[38].

Fort bien; mais dans quel esprit? Jugeons-en par un autre passage où il

dit: «Que s'il est forcé quelquefois à se rappeler les études profanes

_qu'il avait abandonnées_, ce n'est pas de sa propre volonté, mais, pour

ainsi dire, par la nécessité seule, et pour montrer que les choses

prédites, il y a plusieurs siècles par les prophètes, se trouvent aussi

dans les livres des Grecs, des Latins et des autres nations[39]». Ce

passage, et plusieurs autres pareils qu'on y pourrait joindre, prouvent

bien, il est vrai, que la lecture des écrivains profanes n'était pas

entièrement défendue aux chrétiens, et qu'on voulait seulement qu'ils ne

s'y livrassent que pour en découvrir et en réfuter les erreurs, et pour

faire éclater en opposition les vérités du christianisme[40]. Mais ou je

me trompe fort, ou de pareils traits établissent dans toute leur force

les reproches qu'on a voulu combattre, laissent sans réponse les

objections, et font toucher au doigt le mal qu'on a voulu cacher.

[38] _Id. ibid._

[39] _Proleg. in Daniel_.

[40] Tirab. loc. cit.

On ne sait que trop quels furent dans ce siècle même, les funestes

effets d'un faux zèle que la religion désavoue aujourd'hui. La

destruction générale des temples du paganisme n'entraîna pas seulement

la perte à jamais déplorable d'édifices, où le génie des arts avait

prodigué ses merveilles: les collections de livres se trouvaient

ordinairement placées, aussi bien que les statues, dans l'intérieur ou

le voisinage des temples, et périssaient avec eux. Le sort de la

bibliothèque d'Alexandrie est connu. Un patriarche fanatique, Théophile,

appela sur le temple de Sérapis les rigueurs du crédule Théodose; le

temple fut abattu, la riche bibliothèque qu'il renfermait fut détruite.

Orose, qui était chrétien, atteste avoir trouvé, vingt ans après,

absolument vides les armoires et les caisses qui contenaient des livres

dans les temples d'Alexandrie; et c'étaient, de son aveu, ses

contemporains qui les avaient détruits[41]. Enfin la barbarie de

Théophile, dont on parle peu, ne laissa presque rien à faire, plusieurs

siècles après, à celle des Sarrazins, dont on a fait tant de bruit. On

ne peut douter que ces ravages ne se soient étendus partout où

s'exerçait le même zèle, et que les expéditions destructives de l'évêque

Marcel contre les temples de Syrie[42], de l'évêque Martin contre les

temples des Gaules[43], et de tant d'autres, n'aient eu les mêmes

effets.

[41] Orose, lib. VI, c. 15.

[42] Sozomène, liv. VII, c. 15.

[43] Sulpice Sévère, _de Martini vitâ_, c. 9, 14.

Alcionius fait dire au cardinal Jean de Médicis (depuis Léon X), dans

son dialogue _de Exilio_: «J'ai ouï dire dans mon enfance à Démétrius

Chalcondyle, homme très-instruit de tout ce qui regarde la Grèce, que

les prêtres avaient eu assez d'influence sur les empereurs de

Constantinople, pour les engager à brûler les ouvrages de plusieurs

anciens poètes grecs, et en particulier de ceux qui parlaient des

amours, des voluptés, des jouissances des amants, et que c'est ainsi

qu'ont été détruites les comédies de Ménandre, Diphile, Apollodore,

Philémon, Alexis, et les poésies lyriques de Sapho, Corinne, Anacréon,

Mimnerme, Bion, Aleman et Alecée; qu'on y substitua les poëmes de S.

Grégoire de Nazianze, qui, bien qu'ils excitent nos coeurs à un amour

plus ardent de la religion, ne nous apprennent pas cependant la

propriété des termes attiques, et l'élégance de la langue grecque. Ces

prêtres sans doute montrèrent une malveillance honteuse envers les

anciens poètes; mais ils donnèrent une grande preuve d'intégrité, de

probité et de religion[44]».

[44] _Turpiter quidem sacerdotes isli in veteres groecos

malevoli fuerunt, sed integritatis, probitatis, et religionis

maximum dedere testimonium_ (ALCYONIUS. _Medices legatus

prior_, p. 69, ed. de Mencken. Leipsick. 1707.)

Ces funestes effets d'un zèle mal entendu ne pouvaient être compensés

par les moyens d'instruction employés dans les écoles. Il y en avait de

particulières auprès de chaque église, où les jeunes ecclésiastiques

étaient instruits, dit-on, dans les sciences divines et humaines[45];

mais ce qui précède fait assez voir ce qu'on doit entendre par ces

sortes d'humanités. Outre ces écoles privées, il y en avait un grand

nombre de publiques, destinées à former de vaillants athlètes qui

puissent défendre avec vigueur la foi et l'orthodoxie contre les

hérétiques, les juifs et les gentils[46]: or cette direction donnée aux

écoles publiques par une religion dominante et exclusive, dut en peu de

temps réduire toute l'instruction de la jeunesse à des questions de

controverse et en bannir toutes les études, qui ne font que polir

l'esprit, aggrandir l'âme, et l'élever de la connaissance au sentiment

et à l'amour du beau. On sait que quand une fois le goût des lettres a

commencé à se corrompre et à décliner chez un peuple, tous les efforts

de la Puissance, toutes les influences dont elle dispose, suffisent à

peine pour en retarder la chûte totale; qu'est-ce donc lorsque les

choses en sont au point où nous les avons vues avant Constantin, et que

les esprits reçoivent tout à coup une telle impulsion, qu'ils la

reçoivent universelle et qu'elle reste permanente?

[45] Andrès, _Orig. propr._, etc., cap. 7.

[46] _Id. ibid._

Mais qu'arriva-t-il de cette révolution? ce qui était inévitable: c'est

que les études ecclésiastiques elles-mêmes déchurent et tombèrent

bientôt. On ne vit pas que ceux qui en avaient été les lumières

s'étaient, dans leur jeunesse, nourris du suc littéraire qu'on ne peut

tirer que de ces auteurs qu'on appelait profanes, comme si ce titre

avait jamais pu s'appliquer à un Platon, à un Cicéron, à un Virgile, à

un Sophocle, ou au divin Homère; qu'en retranchant aux esprits cette

nourriture, pour les alimenter de questions de controverse, on leur

faisait perdre non seulement la grâce, toujours nécessaire à la force,

mais la force elle-même; qu'enfin les lettres ecclésiastiques étaient

bien une branche de la littérature, et si l'on veut, la plus précieuse

et la plus belle, mais que si l'on abattait, ou si on laissait dépérir

le tronc, cette branche ne tarderait pas à éprouver le même sort.

Aussi, dès le siècle suivant[47], vit-on commencer à se ternir ce grand

éclat qu'avait jeté celui de Constantin et de Théodose[48]. On y

aperçoit encore un Cyrille, un Théodoret, un Léon et quelques

autres[49]; mais les connaisseurs dans ces matières voient en eux une

grande infériorité; et une époque dont ils font toute la gloire, en est

sûrement une de décadence et d'appauvrissement.

[47] Le cinquième siècle.

[48] On appelle ainsi le quatrième, quoique Constantin soit

mort en 336, et que Théodose n'ait régné que depuis 379

jusqu'en 394.

[49] Chrysostôme vécut jusqu'en 407, treizième année du règne

d'Arcadius et d'Honorius; mais il appartient au quatrième

siècle.

Quant aux lettres, que nous n'appellerons point profanes, mais purement

humaines, au milieu de leur décadence rapide, quelques noms surnagent

encore dans les derniers siècles que nous venons de parcourir. Je ne

parlerai point de Victorin le rhéteur[50], à qui pourtant on éleva de

son vivant des statues publiques, et dont tous les auteurs de ce temps,

S. Augustin entre autres[51] font des éloges sans mesure, mais qui nous

a laissé des ouvrages de rhétorique et de grammaire, un commentaire sur

deux livres de Cicéron[52], quelques écrits religieux, et un petit poëme

sur les Machabées, où la grossièreté et l'obscurité du style, la

médiocrité des idées, en un mot le défaut absolu de talent, déposent

vigoureusement contre ces éloges et contre ces statues, ou plutôt nous

attestent de la manière la moins suspecte quelle était la misère et la

honte littéraire de ce temps. Un certain sophiste grec, nommé

Proérésius, eut encore plus de renommée: des statues furent aussi

dressées en son honneur, non seulement à Rome mais à Athènes. Celle de

Rome portait une inscription qu'on peut rendre ainsi[53]:

Rome, Reine du monde, au Roi de l'éloquence:

[50] Marius Victorinus Africanus.

[51] _Confess._, liv. VIII, c. 11.

[52] Les livres _de Inventione rhetor._

[53] _Regina Rerum, Roma, Regi eloquentioe_.

Une des beautés de cette inscription est sans doute dans les

quatre _R_ initiales. Je n'en ai pu mettre que trois dans mon

vers français.

Sa vie a été longuement et pompeusement écrite[54]: ses contemporains ne

tarissent point sur sa louange. Il était chrétien, et cependant

l'empereur Julien lui écrivit dans les termes de l'admiration la plus

exagérée[55]. Mais ce qu'il y a peut être de plus heureux pour lui,

c'est qu'il ne nous est resté que ces éloges, et que nous n'avons aucun

ouvrage de lui pour les démentir.

[54] Par Eunapius, _Vit. Sophist._, c. 8.

[55] Julian., _Epist._ II.

L'art oratoire était réduit alors aux panégyriques directs et prononcés

en présence, genre misérable, où l'orateur ne peut le plus souvent

satisfaire l'orgueil, pas plus que blesser la modestie, ou même un reste

de pudeur. Ceux qui se sont conservés et qu'on joint souvent au

panégyrique par lequel Pline le jeune outragea l'amitié qui l'unissait

avec Trajan, sans pouvoir lasser sa patience, sont bien au-dessous de ce

chef-d'oeuvre de l'adulation antique. Claude Mamertin, Eumène, Nazaire,

Latinus Pacatus, les prononcèrent dans des occasions solennelles; le

temps qui a dévoré tant de chefs-d'oeuvre les a respectés, mais s'ils

sont de quelque utilité pour l'Histoire civile et littéraire, ils en ont

peu pour l'étude de l'art oratoire et pour la gloire de ces orateurs.

Symmaque[56] plus célèbre qu'eux tous, passa du plus haut degré de

faveur et de gloire au comble de l'infortune. Théodose avait trouvé fort

bon qu'il prononçât devant lui son panégyrique; mais lorsqu'il apprit

que Symmaque avait aussi prononcé celui de ce tyran Maxime, qui avait

régné quelque temps avant lui et qu'il avait, par politique, reconnu

lui-même, il exila ce panégyriste trop flexible, le persécuta et le

réduisit à se réfugier, quoique païen, dans une église chrétienne, pour

mettre sa vie en sûreté[57]. A entendre le poète Prudence, qui a

pourtant écrit deux livres contre lui, ce Symmaque était un homme d'une

éloquence prodigieuse[58], et supérieur à Cicéron lui-même: Macrobe le

propose pour modèle du genre fleuri[59]; d'autres auteurs renchérissent

encore sur cet éloge; et cependant si nous voulons y souscrire, il faut

nous dispenser de lire les dix livres de lettres qui nous restent seuls

de lui. Cette lecture rend tout-à-fait inconcevables les louanges

prodiguées à leur auteur[60].

[56] Q. Aurelius Symmachus.

[57] Voy. Cassiodore, _Hist. tripart._, liv. 9, c. 23.

[58] Prudent. _in Symmachum_, liv. I.

[59] Saturnal. liv. V, c. 1.

[60] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. II, liv. IV,

c. 3.

Deux recueils d'un autre genre renferment plusieurs productions

littéraires de cette triste époque: ce sont ceux des anciens

grammairiens, Ælius Donatus, Diomède, Priscien, Charisius de Pompéius

Festus, Nonius Marcellus, etc.[61]. Leur nom n'est guère connu que des

érudits de profession, qui parlent d'eux plus encore qu'ils ne s'en

servent. Il n'en est pas ainsi de Macrobe[62], dont nous avons des

dialogues intitulés _les Saturnales_[63], remplis de détails curieux sur

divers sujets d'antiquité, de mythologie, de poésie, d'histoire. C'est

un recueil peu recommandable par le style (ce qui n'est pas étonnant,

puisque la langue était déjà fort altérée et que de plus l'auteur[64]

était étranger); mais il est précieux par l'explication d'un grand

nombre de passages des auteurs classiques, principalement de Virgile,

par des citations de lois et de coutumes anciennes enfin par des

recherches curieuses et une grande variété d'objets. Ses deux livres de

commentaires sur le fragment de Cicéron, connu sous le titre de _Songe

de Scipion_, nous le montrent comme très-versé dans la philosophie

platonicienne. Nous y voyons aussi qu'il savait en astronomie tout ce

qu'on savait de son temps, et que de son temps on savait peu.

[61] Ils ont été recueillis par Putchius, _Hanov_. 1605,

_in_-4°.; et par Godefroy, _Genève_, 1595, 1622, _in_-4°.

[62] Macrobius Ambrosius Aurelius Theodosius.

[63] _Saturnalium Conviviorum_ libri VII.

[64] Il l'avoue lui-même dans la préface des _Saturnales_.

Marcian Capella[65] dont il faut bien dire un mot, nous a laissé un

ouvrage latin en neuf livres, mêlé de prose et de vers, sous le titre

bizarre de _Noces de la Philologie et de Mercure_, où, à propos de ce

mariage qu'il imagine, il traite des sept sciences[66], qu'on appelait

alors, et que l'on a appelées long-temps depuis, _les sept arts_: il en

explique de son mieux les principes: son style est inculte et même

souvent barbare, surtout dans la prose: dans les vers, il l'est moins

que celui de la plupart des écrivains de Marcian Capella lui-même. Il est

à remarquer[67] que la poésie se soutient encore à cette époque, non

pas, et il s'en faut de beaucoup, au niveau de ce qu'elle était dans les

siècles précédents, mais infiniment au-dessous de la prose. Les poètes

paraissaient en quelque sorte d'un autre temps que les grammairiens et

même que les orateurs. C'est un service que leur rendait la difficulté

du mètre et l'effort d'esprit nécessaire pour faire des vers, même

médiocres. Les étrangers et les barbares inondaient alors l'Italie. Ils

voulaient parler latin pour se faire entendre, et croyaient y être

parvenus, quand ils avaient donné aux mots de leurs jargons une

terminaison latine. Les nationaux, en conversant avec eux, apprirent

bientôt, par crainte, par égard, par habitude, à parler comme eux,

c'est-à-dire à défigurer leur propre langue. Or le parler de la

conversation et ses locutions corrompues se glissent facilement dans le

style, quand on écrit en prose, et qu'on ne trouve aucun obstacle qui

arrête la plume et la pensée. Mais dans les vers, surtout dans les vers

latins, soumis à la loi du mètre et de la quantité, cette loi sévère

contient l'intempérance de l'écrivain, lui interdit les distractions, le

force à réfléchir, à examiner, à corriger, à changer ses expressions,

souvent en prose du même temps, et les effacer, et par conséquent à y

mettre toujours de l'intention et du choix.

[65] Marcianus Mineus Felix Capella.

[66] Grammaire, dialectique, rhétorique, arithmétique,

géométrie, astronomie et musique.

[67] Tiraboschi, _ub. sup._, c. 4.

Les fables d'Avien[68] n'ont certainement pas la grâce et l'élégante

simplicité de celles de Phèdre; mais leur auteur tient encore un rang

honorable parmi les fabulistes. Sa traduction des phénomènes d'Aratus,

et celle du poëme géographique de Denys Périégète[69] en vers

hexamètres, prouvent qu'il savait s'élever à de plus hauts sujets[70].

Selon Servius[71], il avait rempli une tâche plus laborieuse, et dont il

n'est pas aisé d'apercevoir l'utilité; c'était de traduire en vers

ïambes toute l'Histoire de Tite-Live. Claudien[72] eut Stilicon pour

Mécène auprès d'Honorius. Il l'en paya par de longs panégyriques et par

des satires violentes contre Eutrope et Ruffin, ennemis de ce ministre.

Deux poëmes sur la guerre contre Gildon et contre les Goths, et plus

encore son poëme de l'Enlèvement de Proserpine, ne l'ont pas mis dans

l'Epopée, de pair avec les poètes latins du grand siècle, ni même, quoi

qu'on en dise, avec ceux de l'âge suivant, Lucain, Stace et Silius, mais

immédiatement après eux, et c'est encore une assez belle gloire.

Numatien[73] n'a laissé qu'une espèce de poëme en vers élégiaques, où il

raconte son voyage de Rome dans les Gaules, sa patrie. Le style en est

sans élégance, mais on peut répéter encore qu'il vaut mieux que celui de

la prose du même temps. Le faible, mais assez élégant Ausone, et le

prolixe panégyriste Sidoine Apollinaire, et même Prudence et S. Prosper,

quoiqu'il y ait dans leurs tristes vers, plus de piété que de

poésie[74], sont des auteurs qu'on ne lit guère, mais qui se

maintiennent pourtant dans toutes les bibliothèques. On y trouve moins

souvent un certain Porphyre, non le philosophe, mais le poète[75], qui

vivait sous Constantin, et qui a adressé à cet empereur un poëme en

acrostiches, en lettres croisées et autres inventions pareilles, dont on

croit qu'il fut le premier à donner le ridicule exemple.

[68] Rufus Festus Avienus.

[69] _Orbis terroe descriptio_.

[70] Ces deux poëmes furent imprimés pour la première fois à

Venise, en 1488, in-4º. (V. FABRICIUS. _Bibl. lat._)

[71] _Ad. X Æneid_. v. 388.

[72] Claudius Claudianus.

[73] Claudius Rutilius Numatianus.

[74] _Queste opere tutte_ (del Prudenzio) _sono più di zelo

religioso ripiene che di artifiziosa ornamenti_. (Il Quadrio,

t. II, pag. 80.)

[75] Publius Optatianus Porphyrius.

Je pourrais citer encore ici d'autres noms de poètes, qui firent dans

leur temps quelque bruit, et heureusement oubliés dans le nôtre; mais je

les laisse ensevelis dans les livres, où sont laborieusement entassés

des noms d'auteurs obscurs et des titres d'ouvrages que personne ne

connaît s'ils existent, et que personne ne regrette s'ils n'existent

plus.

Celui de tous les genres en prose, qui était le moins déchu, était

l'Histoire. Aurélius Victor, Eutrope, et surtout Ammien Marcellin, ne

sont pas sans quelque mérite, quoique bien inférieurs aux historiens

même du second rang, et quoique les temps où ils vécurent, semblassent,

du moins au premier coup-d'oeil, faits pour inspirer mieux la Muse

historique. Il est certain que jamais époque ne fut plus féconde en

événements. En voyant les rapides successions d'empereurs, leur vie

agitée et leur mort presque toujours tragique, les divisions et les

réunions de l'Empire, les guerres intestines et étrangères, les

invasions multipliées des Barbares, les maux affreux où l'Orient et

l'Occident furent plongés par ces hordes féroces et par la faiblesse de

leurs défenseurs, qui semblait augmenter à mesure que se multipliaient

les dangers, on croirait que le pinceau de l'Histoire avait la matière à

de grands tableaux, et que si un Polybe, un Salluste, un Tite-Live

avaient alors vécu, ils auraient eu une vaste carrière où exercer leurs

talents. Mais il semble, au contraire, que le désordre et la confusion

qui régnaient dans l'Empire, se communiquaient à ceux qui en écrivaient

l'histoire; si ces grands historiens eussent vécu, s'ils eussent vu la

chaise curule changée en trône, ce trône transféré, démembré, souillé

de crimes, ensanglanté d'assassinats; la belle Italie déchirée,

dépeuplée, occupée de pointilleries théologiques, assaillie, ravagée,

dominée par des Goths, des Vandales, des Erules, des Alains, des Suèves

et d'autres peuplades ignorantes et barbares; son culte changé, ses

institutions détruites, sa langue viciée par un mélange impur avec

celles de ses vainqueurs; en un mot, si, dans le même pays, ils

s'étaient trouvés comme transportés au milieu d'un tout autre ordre de

choses, et parmi une tout autre race d'hommes, est-il sûr, ou plutôt

est-il croyable qu'ils eussent retrouvé leur génie et leur talent? Ce

n'est pas toujours la multiplicité des événements, leur agitation, leur

fracas, qui est favorable au génie de l'Histoire, c'est leur caractère

et celui des Personnages qui en sont les acteurs, ce sont aussi leurs

résultats. Quand ces résultats sont des maux irrémédiables et toujours

croissants, quand ce caractère manque aux hommes et aux choses, les

événements se multiplient, se compliquent et se succèdent en vain: il y

aura des mémoires, si l'on veut, mais point d'Histoire.

La division des empires d'Orient et d'Occident, avait interrompu presque

tout commerce entre les Grecs et les latins, et semblait avoir privé les

uns et les autres de la mutuelle communication des lumières[76]; mais

c'étaient en effet les Latins qui avaient tout perdu. Ils restèrent

dépouillés des grands modèles de la littérature grecque, et des livres

où étaient déposés les éléments de toutes les sciences. La langue

grecque leur devint bientôt entièrement étrangère. La lecture de Platon,

d'Aristote, d'Hippocrate, d'Euclide, d'Archimède, leur fut interdite,

aussi bien que celle d'Homère, d'Anacréon, d'Euripide et de Théocrite;

tandis que le progrès des idées religieuses et de l'enseignement

sacerdotal, reléguait pour eux par degrés les grands écrivains qui

avaient illustré la littérature latine, au même rang et dans la même

obscurité que les auteurs grecs; tandis que[77] S. Augustin, Marcian

Capella, S. Isidore, et quelques autres écrivains de la basse latinité,

avaient pris dans le peu d'écoles qui subsistaient encore, la place de

ces sublimes instituteurs du monde. Enfin l'Italie était réduite au

point, que, parmi le peu d'auteurs qui y jetaient encore quelques rayons

de gloire littéraire, presque tous étaient étrangers; Claudien,

égyptien; Ausone, Prosper et Sidoine Apollinaire, nés dans les Gaules;

Prudence, espagnol; Aurélius Victor, africain; Ammien Marcellin, grec,

natif d'Antioche, etc.

[76] Andrès, _Orig. Progr._, etc., c. 7.

[77] Andrès, _ubi supra_.

En Orient, au contraire, les grands modèles existaient dans la langue

qui continuait d'être celle du pays même, et de plus, on s'enrichit à

cette époque des bons auteurs latins qu'on y avait presque entièrement

ignorés jusqu'alors. Une cour formée à Rome, un conseil d'état et un

Tribunal suprême, composés de praticiens et de jurisconsultes venus de

Rome ou du moins d'Italie, les y transportèrent avec eux[78]. Mais ce

grand nombre de Romains et d'Italiens qui s'y établirent, ne pouvait

égaler ni contrebalancer celui des Grecs et des Asiatiques qui parlaient

la langue grecque. Les auteurs latins, quoique mieux connus, restèrent

toujours au second rang dans l'opinion.

[78] Denina, _Vicend. della Letter._, liv. I, c. 36.

La place même qu'occupait Constantinople, siège du nouvel Empire, entre

la Grèce et l'Asie, était très-propre à faire fleurir la langue grecque,

commune depuis plusieurs siècles entre ces deux parties du monde. Cette

situation devait augmenter l'obstination de ces peuples à ne faire usage

que de leur ancienne langue[79]. Enfin la cour elle-même, quoique venue

de l'Occident, cultiva bientôt le grec aux dépens du latin; la preuve en

est dans les écrits de Julien, neveu de Constantin, et depuis empereur

lui-même; élevé en Italie, et long-temps Gouverneur des Gaules, où le

latin était la langue dominante; il écrivit en grec ses ouvrages; et ce

fut en grec qu'il prononça ses panégyriques et ses autres discours

publics. Ces mêmes ouvrages, où des écrivains élevés dans des

préventions de religion et d'état contre Julien, ne peuvent se dispenser

de reconnaître un haut degré de mérite, et surtout un sel et une finesse

qu'on ne trouve peut-être dans aucun auteur depuis Lucien[80], prouvent

que les lettres grecques, quoique déchues, étaient encore loin d'une

ruine totale.

[79] _Idem, ibid._

[80] _Id. ibid._, c. 35.

Si la poésie en général était presque entièrement éclipsée, si surtout

la passion effrénée pour les jeux du Cirque avait entièrement étouffé la

poésie dramatique; si l'éloquence délibérative et politique ne pouvait

plus se relever sous le gouvernement despotique d'un seul[81], un

Thémistius, un Libanius dans la rhétorique et l'art oratoire; un

Porphyre, un Iamblique dans la philosophie, n'étaient point encore des

écrivains à dédaigner; quelques historiens, et quelques autres auteurs

dans différents genres, écrivaient encore avec bien plus de talent et de

goût, que ne le firent et que ne le pouvaient faire en latin, ceux qui,

dans la malheureuse Italie, écrivirent pendant le quatrième siècle et

surtout pendant le cinquième.

[81] Denina, _Vicend. della, Letter._, liv. I, c. 39.

Les Goths étaient déjà venus, il est vrai, attaquer l'empire d'Orient;

ils y avaient porté le ravage et brûlé vif, dans une maison où il

s'était réfugié, l'empereur Valens; mais ils avaient été promptement

repoussés jusqu'au-delà du Danube par Théodose, alors général, et qui,

pour récompense, eut l'Empire; et ces Barbares n'avaient pas eu le temps

de corrompre la langue, et de substituer l'esprit militaire à ce qui

restait encore de goût pour les lettres. Ce qui, joint à d'autres causes

que j'ai indiquées, avait rétréci les esprits, affaibli et rapetissé les

talents, c'étaient les disputes de Théologie scolastique, les querelles

de l'Arianisme, celles des deux Natures, élevées entre les Patriarches

d'Alexandrie et de Constantinople[82]; l'hérésie d'_Eutychès_,

substituée à celle de _Nestorius_[83], le scandale contradictoire des

deux conciles d'Ephèse[84], mal effacé par celui de Calcédoine[85], le

Formulaire de l'empereur Zénon, le Manichéisme[86], le Monophysisme, le

Monothélisme[87] et d'autres questions inintelligibles, et par cela même

interminables, qui étaient devenus l'objet des écrits, des

conversations, des études, et qui ne pouvaient y porter que le trouble

et les ténèbres.

[82] Cyrille et Nestorius.

[83] Voy. ces deux mots dans le Dictionnaire des Hérésies.

[84] L'un général en 431, où Nestorius fut condamné, déposé

et exilé; l'autre particulier, en 450, que l'abbé Pluquet,

dans son Dictionnaire, appelle le brigandage d'Ephèse.

[85] En 451.

[86] Voy. les mots _Manès_ et _Manichéens, ub. supr._

[87] Voy. ce mot, _ub. sup._

Dans l'Occident, où l'on ressentait le contrecoup de ces vaines

disputes, et où tant d'autres causes se réunissaient pour éteindre dans

leurs derniers germes l'amour et la connaissance des lettres, elles

avaient de plus contre elles ce déluge de Barbares, dont l'Italie,

inondée à plusieurs reprises, était enfin restée la proie. Dès le

commencement du cinquième siècle, ils s'y étaient débordés sous le

faible Honorius. Stilicon les repoussa par sa bravoure, et les y rappela

par trahison. Honorius se délivra de lui, mais non des Goths. Alaric

entré à Rome[88], à la tête d'une armée innombrable, la saccagea pendant

trois jours. Attila avec ses Huns, n'y entra pas[89]: le Pape Léon

l'arrêta par son éloquence, ou plutôt en mettant à ses pieds tout l'or

des Romains pour la rançon de Rome, ou, si l'on ne veut point de ces

moyens naturels, en lui parlant en maître, lui, pauvre évêque, suivi de

son clergé pour toute armée, mais escorté dans l'air par deux apôtres,

armés de glaives flamboyants.

[88] En 409, selon Muratori, et selon d'autres, 410.

[89] En 452.

Rome fut donc sauvée pour cette fois, mais le reste de l'Italie fut

ravagé, brûlé, mis au pillage; et Rome elle-même, prise cinq ou six ans

après par Genseric et ses Vandales, fut saccagée pendant quatorze jours.

Enfin, vers la fin de ce malheureux siècle, les Barbares, qui avaient eu

le loisir d'étendre leurs conquêtes pendant des règnes que l'Histoire

aperçoit à peine, et des interrègnes non moins nuls et non moins

désastreux, osèrent demander à un simulacre d'empereur[90], la moitié

des terres d'Italie en toute propriété. Le refus sur lequel ils

comptaient, les rendit maîtres du tout, et Odoacre leur roi, se fit

couronner à Rome roi d'Italie. Ainsi finit l'Empire d'Occident entre les

mains de Barbares, à peine désormais plus barbares que les descendants

dégénérés des conquérants du monde.

[90] Augustule.

Quel pouvait être le sort des lettres dans de tels bouleversements?

Liées à celui de l'Empire, elles s'écroulèrent entièrement avec lui; ou

plutôt déjà renversées et détruites, elles restèrent sans espoir et sans

moyens de renaissance, abattus et comme gissantes parmi des ruines.

Histoire littéraire d'Italie (1/9) · 第 4 / 19 题