NOTICE
SUR
LA VIE ET LES OUVRAGES
DE M. GINGUENÉ.
Pierre-Louis Ginguené, né à Rennes, le 25 avril 1748, fit avec
distinction ses études au collège de cette ville: il y était condisciple
de Parny, au moment où les jésuites en furent expulsés[1]. Mais c'était
au sein de sa propre famille, peu riche et fort considérée, que Ginguené
avait puisé le sentiment du véritable honneur et le goût des lettres.
[1] V. _son Épître à Parny_.
Ton amitié m'est chère......
De ce doux sentiment, le germe précieux
Dès long-temps dans nos coeurs naquit sous d'autres cieux.
Ton enfance enlevée à ton île africaine
Vint aborder gaîment la rive armoricaine:
Tu parus au lycée, où, docile écolier,
J'avais vu sans regret le bon Duchatelier
Aux enfans de Jésus enlever la férule.
(Duchatelier avait été le premier principal du collège de
Rennes après l'expulsion des jésuites.)
Il devait aux lumières et aux soins de son père ses progrès rapides et
la bonne direction de ses études. Ses autres maîtres lui avaient appris
les langues grecque et latine: il acquit de lui-même des connaissances
plus étendues et plus profondes; la littérature latine lui devint
familière; et entre les chefs-d'oeuvre modernes, il étudia surtout ceux
de l'Italie et de la France. Il lut aussi de très-bonne heure et dans
leur langue les meilleurs livres anglais, et avant 1772, son instruction
embrassait déjà presque tous les genres que l'on a coutume de comprendre
sous les noms de belles-lettres, d'histoire et de philosophie. Quand les
goûts littéraires sont à la fois si vifs et si heureusement dirigés, ils
prennent bientôt les caractères de la science et du talent. Ginguené,
dans sa jeunesse, et avant de sortir de Rennes, était un homme éclairé,
un littérateur habile, un écrivain exercé: il était de plus un
très-savant musicien; car il avait porté dans l'étude de cet art, qu'il
a toujours chéri, l'exactitude sévère qu'il donnait à ses autres
travaux. Il aimait mieux ignorer que savoir mal; il voulait jouir de ses
connaissances et non pas s'en glorifier.
C'est depuis long-temps en France un résultat fâcheux des circonstances
ou des dispositions politiques, qu'un jeune homme d'un mérite éminent
soit presque toujours attiré par ce mérite même dans la capitale, et
qu'il y demeure fixé par ses succès. Ginguené arriva pour la première
fois à Paris en 1772. Il avait composé à Rennes, entre autres pièces de
vers, la _Confession de Zulme_; il la lut à quelques hommes de lettres,
particulièrement à l'académicien Rochefort. Elle circula bientôt dans
le monde; Pezai, Borde et un M. de la Fare se l'attribuèrent: on
l'imprima défigurée en 1777, dans la Gazette des Deux-Ponts. «Cela me
devint importun, dit Ginguené lui-même; je me déterminai à la publier
enfin sous mon nom et avec les seules fautes qui étaient de moi. Elle
parut dans l'Almanach des Muses de 1791. Je changeai tout le début, je
corrigeai quelques négligences un peu trop fortes; il en restait encore
plusieurs que j'ai tâché d'effacer depuis..... On a vu plusieurs fois
des plagiaires s'attribuer l'oeuvre d'autrui, mais non pas, que je sache,
attaquer le véritable auteur comme si c'était lui qui eût été le
plagiaire. C'est ce que fit pourtant M. Mérard de Saint-Just. Quelques
amis des vers s'en souviennent peut-être encore; les autres pourront
trouver, dans le Journal de Paris de janvier 1779, les pièces de ce
procès bizarre.»
Ailleurs Ginguené nous apprend que, fort jeune encore, et dans la
première chaleur de son goût pour la poésie italienne, il entreprit de
tirer de l'énorme Adonis de Marini, un poëme français en cinq chants. Le
troisième, le quatrième et ce qu'il avait fait du dernier, lui ont été
dérobés: il a publié les deux premiers dans un recueil de poésies où se
retrouvent aussi plusieurs des pièces de vers qu'il a composées depuis
1773 jusqu'en 1789, et dont la plupart avaient été insérées dans des
journaux littéraires ou dans les Almanachs des Muses. La _Confession de
Zulmé_ conserve, à tous égards, le premier rang parmi ces compositions;
mais il y a de l'esprit, de la grâce, et un goût très-pur dans toutes
les autres.
Dès 1775, il commença de publier dans les journaux des articles de
littérature, genre de travail auquel il a consacré, jusques dans les
dernières années de sa vie, les loisirs que lui laissaient de plus
importantes occupations. Ce sont en général d'excellens morceaux de
critique littéraire; et si l'on en formait un recueil bien choisi, comme
Ginguené lui-même s'était promis de le faire un jour, ce serait un
très-utile supplément aux meilleurs cours de littérature moderne; il
offrirait le modèle d'une critique ingénieuse et sévère, quelquefois
savante et profonde, souvent piquante et toujours décente. Durant
plusieurs années, Ginguené a travaillé au _Mercure de France_, avec
Marmontel, La Harpe, Chamfort, MM. Garat et Lacretelle aîné.
Le célèbre compositeur Piccini, arrivé à Paris à la fin de l'année 1776,
parvint, non sans peine, à mettre sur le théâtre lyrique sa musique
nouvelle du Roland de Quinault. Une guerre s'alluma entre les partisans
de Piccini et ceux de Gluck, qui, depuis 1774, avait obtenu de brillans
succès sur la même scène, par les opéras d'Iphigénie en Aulide,
d'Alceste, d'Orphée, et d'Armide. Chacun des deux rivaux donna une
Iphigénie en Tauride en 1779. Depuis long-temps aucune querelle
littéraire ni même politique, n'avait pris en France un si violent
caractère. A la tête du parti, ou, comme dit La Harpe, de la faction
gluckiste, on distinguait Suard et l'abbé Arnauld, Marmontel,
Chastellux, et La Harpe lui-même se donnaient pour les chefs des
Piccinistes. Ginguené, qui embrassa vivement cette dernière cause, avait
sur ceux qui la combattaient et encore plus sur ceux qui la défendaient,
l'avantage de savoir parfaitement la musique. L'oubli profond où cette
querelle alors si bruyante est aujourd'hui ensevelie, couvre tous les
pamphlets qu'elle fit naître, y compris les lettres anonymes de Suard,
et même les écrits publiés à cette époque par Ginguené[2]; mais ce
qu'ils contenaient de plus instructif se retrouve dans la notice qu'il a
imprimée en 1801[3] sur la vie et les ouvrages de Piccini, qui venait de
mourir en 1800 et dont il était resté l'intime ami.
[2] L'un des plus piquans est intitulé: _Lettre de
Mélophile_. Naples (Paris, chez Valleyre), 1783, 26 pages
in-8°. Ginguené a inséré plusieurs articles sur le même sujet
dans le Mercure de France.
[3] Paris, chez la veuve Panckoucke, an IX, in-8°., 146
pages, y compris les notes.
En 1780, Ginguené obtint une place dans les bureaux du ministère des
finances, alors appelé contrôle général: il avait besoin d'employer
ainsi une partie de son temps pour être en état de consacrer l'autre à
des travaux littéraires. La fonction de simple commis pouvait sembler
fort au-dessous de ses talons: il la sut élever jusqu'à lui, en y
portant les habitudes honorables qui lui étaient naturelles, une
exactitude assidue, une probité inflexible, et un respect constant pour
les plus minutieux devoirs. Il s'y faisait remarquer par la netteté de
ses calculs et par une écriture élégante, qu'on a comparée à celle de
Jean-Jacques Rousseau, et avec un peu plus de justesse ou d'apparence
aux caractères de Baskerville. En acceptant cet emploi, Ginguené composa
une pièce de vers intitulée dans le recueil de ses poëmes. _Epître à mon
ami, lors de mon entrée_ DANS LES BUREAUX _du contrôle général_. Quand
la pièce parut en 1780, le titre portait: _lors de mon entrée_ AU
CONTRÔLE GÉNÉRAL; ce qui a donné lieu à quelques plaisanteries de
Rivarol et de Champcenets.
Ginguené concourut sans succès, en 1787 et 1788, pour deux prix, l'un de
poésie, l'autre d'éloquence, proposés par l'Académie française. Il
s'agissait de célébrer en vers le dévouement du prince Léopold de
Brunswick, qui s'était précipité dans l'Oder, en voulant sauver des
malheureux. La pièce de Ginguené obtint d'autres suffrages que ceux des
académiciens; il eut toujours de la prédilection pour ce poëme, qui,
durant trois années, lui avait donné inutilement beaucoup de peine, et
dont il ne se dissimulait pas les défauts: il l'a inséré, en 1814, dans
le recueil de ses poésies diverses. Le sujet du prix d'éloquence était
national: on demandait un éloge de Louis XII. Le concours fut nombreux,
et Ginguené, déjà quadragénaire, se laissa entraîner dans cette lice par
ses affections patriotiques; il avait besoin de louer un roi dont la
mémoire était restée chère a tous les Français, et particulièrement aux
Bretons. Son ouvrage, imprimé avec des notes, en 1788[4], est
remarquable par une profonde connaissance du sujet, et par une
expression franche des plus honorables sentimens; mais il est possible
qu'au sein de l'Académie, l'auteur ait été reconnu par quelques-uns de
ses juges, dont il avait été l'antagoniste dans la querelle musicale; et
d'ailleurs, on doit convenir que cet éloge un peu long, et plus
instructif qu'académique, n'est pas ce que Ginguené a écrit de mieux en
prose; c'est néanmoins un fort bon discours, plein de raison et semé de
traits ingénieux.
[4] A Paris, chez Debray, 86 pages in-8°.--Dans la Biographie
universelle (art. Louis XII), il est dit que «parmi les
ouvrages envoyés au concours, on a imprimé ceux de MM. Noël,
Barrère, Florian et Langloys». Il était décidé que celui de
Ginguené n'obtiendrait de mention nulle part.
La conduite de Ginguené depuis 1789, au milieu des troubles civils, a
été si noble et si pure qu'on ne peut avoir aucun motif de dissimuler
ses opinions politiques. D'ailleurs on voudrait en vain s'en taire: ses
écrits antérieurs à cette époque respiraient déjà l'amour de la liberté,
et ceux qu'il composa depuis, tinrent toutes les promesses que l'auteur
avait données jusqu'alors. Il célébra par une ode l'ouverture des
états-généraux; et en même temps qu'il continuait d'insérer dans les
journaux des articles de littérature, et qu'avec Framery, il publiait
dans l'Encyclopédie méthodique, les premiers tomes du Dictionnaire de
musique, il coopérait avec Cérutti et Rabaud Saint-Étienne, à la
rédaction de la Feuille villageoise, destinée à répandre dans les
campagnes des notions d'économie domestique et rurale, et la plus saine
instruction civique. Les sages principes et le ton modéré de cette
feuille, contrastaient avec la violence ou la feinte exaltation de la
plupart des écrits périodiques du même temps. On attribue à Ginguené une
brochure (de 156 pages in-8°.) imprimée en 1791, et intitulée de
_l'autorité de Rabelais dans la révolution présente_; elle a eu, à cette
époque beaucoup de succès: c'était un tissu d'extraits de ce facétieux
écrivain, mais choisis avec goût, enchaînés avec art, et habilement
traduits ou commentés quand ils avoient besoin de l'être. Un plus
véritable ouvrage, publié sous le nom de Ginguené, en la même année, a
pour titre: _Lettres sur les confessions de J.-J. Rousseau_ (147 pages
in-8°.). Ces lettres sont au nombre de quatre, et suivies de notes
historiques: un éclatant et digne hommage y est rendu au génie et aux
infortunes du citoyen de Genève. On y pourrait désirer un peu plus
d'impartialité, et révoquer en doute les torts que Ginguené impute à
D'Alembert et à quelques autres personnages. Pour ceux de Voltaire, ils
sont publics; et ceux de Grimm, inexcusables: peut-être les uns et les
autres ne sont-ils nulle part plus franchement exposés que dans ces
lettres; mais il s'en faut que tous les soupçons de Jean-Jacques aient
été aussi bien fondés que ceux-là; et il était possible d'examiner de
plus près, de mieux éclaircir l'histoire des malheurs et des égaremens
de cet illustre écrivain. Ce qu'on avouera du moins, en relisant ces
quatre lettres, c'est qu'il y règne, malgré la douce élégance du style,
une morale très-austère. La Harpe y a répondu avec plus de sécheresse
que de logique, par des articles du Mercure de France, en 1792.
Ginguené, dans cet ouvrage et dans la Feuille villageoise, avait trop
ouvertement professé l'amour de la justice, la haine du désordre et des
violences, pour échapper aux fureurs de l'ignoble tyrannie qui régna sur
la France en 1793 et 1794. Comme son ami Chamfort, comme la plupart des
hommes éclairés et vertueux de cette époque, il fut calomnié, espionné,
arrêté et jeté dans les cachots. Sa carrière allait finir, si le jour de
la délivrance se fût fait un peu plus long-temps attendre. Il sortit de
sa prison tel qu'il y était entré, ami des lettres, des lois et de la
liberté: comme il n'avait jamais fait de dithyrambe en l'honneur de
l'anarchie, il ne se crut pas tenu de redemander le despotisme; et
n'ayant jamais porté de bonnet rouge, il n'avait ni à déposer, ni à
prendre la livrée d'aucune faction. Il retrouvait une patrie: il
continua de la servir, et ne sentit pas le besoin de se venger autrement
des insensés qui l'avaient opprimé comme elle.
Chamfort ne survivait point à cet effroyable désastre: le premier soin
de Ginguené fut d'honorer sa mémoire. Il recueillit et publia ses
oeuvres, en y joignant, sous le titre de notice, un tableau très-animé de
sa vie, de ses travaux littéraires et de son caractère moral. Il l'a
peint «excellent fils, ami sincère et dévoué, de la probité la plus
intacte et du commerce le plus sûr; officieux et d'une délicatesse
extrême dans la manière d'obliger, fier comme il faut l'être quand on
est pauvre, mais aussi éloigné de l'orgueil que de la bassesse;
désintéressé jusqu'à l'excès, et incapable de mettre un seul instant en
balance ses avantages avec ceux de la vérité et de la justice.» Il
appartient à ceux qui ont connu particulièrement Chamfort, de décider si
ce portrait est fidèle; mais c'est bien sûrement celui de Ginguené
lui-même.
On avait commencé, en 1791, la collection des _Tableaux historiques de
la révolution française_, et Chamfort avait fourni le texte des treize
premières livraisons; Ginguené a continué ce travail jusqu'à la
vingt-cinquième, et n'a point coopéré aux quatre-vingt-huit suivantes.
Le projet de la _Décade philosophique_ remonte aussi aux derniers jours
de la vie de Chamfort, en avril 1793; Ginguené a été l'un des principaux
rédacteurs de ce journal littéraire depuis 1795 jusqu'en 1807.
Aussitôt après la chute de l'horrible décemvirat, la carrière des
fonctions civiles s'ouvrit pour Ginguené: il devint membre de la
commission exécutive d'instruction publique, et demeura le directeur
général de cette branche d'administration, depuis le rétablissement du
ministère de l'intérieur à la fin de 1795 jusqu'en 1797. On lui dut la
réorganisation des écoles; et néanmoins, en remplissant des devoirs si
graves avec tout le zèle qu'ils exigeaient, il trouvait encore des
momens à consacrer à des compositions littéraires. Il a, dans cet
intervalle, publié des observations sur l'un des ouvrages de Necker[5],
et coopéré aux travaux de l'Institut. Au moment où se formait cette
société savante, il avait été appelé à y prendre place dans la classe
des sciences morales et politiques. Quelquefois il a rempli, au sein de
cette classe, la fonction de secrétaire, qui alors n'était point
perpétuelle, et il y a lu divers morceaux qui depuis ont été insérés
soit dans ses propres ouvrages, soit en des recueils académiques. Nous
trouvons par exemple dans le tome VII des _Notices des manuscrits_, les
résultats des recherches qu'il avait faites sur un poëme italien que
l'on croyait inédit, et qu'on attribuait à Fédérico Frezzi, l'auteur du
Quadrireggio, mais qui n'était réellement qu'une mauvaise copie du
_Dittamondo_, de Fazio degli Uberti, depuis long-temps imprimé. Les
erreurs commises sur ce point par le père Labbe, par le Quadrio, par
Tiraboschi, sont relevées dans cette courte dissertation, avec une
clarté parfaite et une élégance peu commune en de telles discussions.
[5] _De M. Necker et de son livre, intitulé: De la Révolution
française, par P.L. Ginguené, de l'Institut national de
France_. Paris, an V, in-8°., 94 pages extraites en grande
partie de la Décade. Il y a dans cet écrit quelques idées qui
se ressentent un peu trop de l'époque où il a été composé;
mais la note au bas des pages 77 et 78 offre un exposé
sincère de la conduite et des opinions politiques de
Ginguené; et les pages suivantes contiennent une excellente
critique littéraire du style, souvent fort étrange, de M.
Necker.
Ces deux années de la vie de Ginguené en ont été peut-être les plus
heureuses; car il n'était distrait de ses études que par des fonctions
publiques qui se rattachaient elles-mêmes aux sciences, aux lettres et
aux arts. Vers la fin de 1797, il partit pour Turin en qualité de
ministre plénipotentiaire de la France. S'il n'eût fallu, pour remplir
cette mission difficile, que beaucoup de sagacité, d'urbanité et de
franchise, il aurait pu s'y promettre des succès; mais s'il fallait de
l'astuce et de la souplesse, c'étaient là des talens qui devaient lui
manquer toujours et un art dont il n'avait pas fait l'apprentissage. Il
ne passa que sept mois en Piémont, et à l'exception d'un voyage de
quelques jours à Milan en 1798, il ne put exécuter le projet qu'il avait
dès long-temps formé, de visiter toutes les parties de l'Italie. Il a
exprimé ce regret en 1814 dans l'une des notes qui accompagnent ses
poésies diverses. «Des travaux, dit-il, dont j'avais l'idée, et que j'ai
publiés depuis, ont prouvé que ce n'était point une simple fantaisie de
curieux que je voulais satisfaire. Des milliers de Français ont été
envoyés dans cette Italie, dont la langue, les moeurs, la littérature,
les arts leur étaient totalement étrangers: il était écrit que je
n'aurais pas ce bonheur; et je mourrai probablement sans avoir vu le
beau pays dont je me suis occupé toute ma vie.»
De retour à Paris et à sa campagne de St.-Prix, Ginguené avait repris le
cours de ses travaux paisibles, lorsqu'à la fin de l'année 1799, il fut
élu membre du tribunat. Le devoir qu'il avait à remplir en cette qualité
était de résister aux entreprises d'un ambitieux qui venait de s'emparer
à main armée d'une magistrature suprême, et qui aspirait à concentrer en
lui seul tous les droits et tous les pouvoirs. On voyait trop que ce
parvenu n'aurait assez ni de probité, ni de lumières, pour mettre de
lui-même un terme à ses usurpations au dedans, ni à ses conquêtes au
dehors; et, qu'abandonné à son audace aveugle, il allait courir de
succès en succès à sa perte, et compromettre, avec sa propre fortune,
des intérêts bien plus chers, la liberté publique, l'indépendance, et,
s'il se pouvait, l'honneur même de la nation française. Il s'agissait de
le contenir au moins dans les limites légales de l'autorité, déjà
beaucoup trop étendue, dont il venait de s'investir. Ginguené s'est
montré fidèle à cette obligation sacrée: son caractère, ses opinions,
ses habitudes morales l'entraînèrent et le fixèrent dans les rangs
périlleux de l'opposition. Inaccessible aux séductions et supérieur aux
menaces, il ne laissa aucun espoir d'obtenir de lui de lâches
complaisances. S'il avait pu être tenté d'en avoir, il en eût été assez
détourné par l'ignominie des faveurs même qui les devaient récompenser.
On s'abuserait néanmoins si l'on supposait que ses efforts et ceux de
ses collègues tendissent alors à renverser un gouvernement qu'ils
s'étaient engagés à maintenir. C'est une idée qui ne vient pas aux
hommes qui ont une conscience: leur respect pour les devoirs qu'ils ont
consenti à s'imposer est la plus sûre des fidélités. Les circonstances
déplacent les intérêts et les vains hommages; la loyauté seule enchaîne.
Le but auquel aspirait Ginguené en 1800, 1801 et 1802, au sein du
tribunat, était de conserver ce qui subsistait encore de lois, d'ordre
et de liberté en France. Voilà ce qu'il voulait inflexiblement, ce qu'il
réclamait en toute occasion, avec une énergie que l'on trouva
importune. Son discours contre l'établissement des tribunaux spéciaux,
c'est-à-dire inconstitutionnels et tyranniques, excita l'une des plus
violentes colères de cette époque, et provoqua, au lieu de réponse, une
invective grossière qui, dans le Journal de Paris, fut attribuée au
héros accoutumé à vaincre toutes les résistances et toutes les libertés.
Peu de mois après on commença l'épuration du tribunat, et Ginguené fut
compris parmi les vingt premiers éliminés. Le héros daigna garder contre
lui des ressentimens qui depuis s'amortirent tant soit peu, et ne
s'éteignirent jamais. Ginguené, dans les quatorze années suivantes de sa
vie, n'est plus rentré dans la carrière politique; mais il s'est élevé à
des rangs de plus en plus honorables dans la république des lettres.
Il commença, dans l'hiver de 1802 à 1803, au sein de l'Athénée de Paris,
un cours de littérature italienne, qu'il reprit en 1805 et 1806, et qui
attira toujours une grande affluence d'auditeurs. Beaucoup de
littérateurs éclairés le suivaient assidûment, et y trouvaient, au
milieu des plus agréables détails, cette exactitude sévère qui
caractérise la véritable instruction, et dont les exemples avaient été
jusqu'alors fort rares dans les chaires de littérature. Quelques-unes de
ces leçons, celles qui se retrouvent dans une partie du premier volume
de l'Histoire littéraire d'Italie, avaient été prononcées à l'Athénée,
lorsqu'en 1803 un arrêté des consuls abrogea la loi qui avait organisé
l'Institut, abolit la classe des sciences morales et politiques, et
rétablit l'Académie française et l'Académie des inscriptions, sous les
noms de classe de la langue et de la littérature française, et de classe
d'histoire et de littérature ancienne. Peu de mois auparavant une
commission avait été formée au sein de l'ancien Institut, pour rédiger
un dictionnaire de la langue française; mais on feignit de trouver
étrange que cette commission, dont Ginguené était membre, n'eût point
achevé ce travail en une demi-année. On se plaignait sérieusement de
cette lenteur, surtout dans le Journal de Paris, et on la présentait
comme la plus décisive raison de ressusciter une académie française, qui
serait bien plus diligente, et qui en effet n'a cessé, depuis 1803
jusqu'à ce jour, de préparer une édition nouvelle de ce dictionnaire.
Lorsqu'on publia en 1803 la première liste de la classe de littérature
française, plusieurs personnes croyaient y rencontrer le nom de
Ginguené, se figurant qu'il y était assez appelé par le genre de ses
talens, de ses études et de ses ouvrages; mais les rédacteurs de ces
listes en avaient jugé autrement. On pourrait observer que parmi les
membres de l'Institut, qui alors réglaient ainsi les rangs de leurs
confrères, figuraient quelques-uns de ceux qui depuis ont été exclus de
l'une et de l'autre de ces académies; mais remarquons seulement qu'ils
avaient omis le nom de Ginguené même sur le tableau des membres de la
classe d'histoire et de littérature ancienne, en sorte qu'il ne se
retrouvait nulle part; exclusion qui eût été par trop honorable,
puisqu'elle eût été l'unique[6]. Ce n'était qu'une inadvertance, malgré
le soin extrême qu'on avait apporté à cette classification. Il advint
que David Leroi et l'ex-bénédictin Poirier, compris dans ce premier
tableau, moururent fort peu de jours après sa publication, et laissèrent
deux places vacantes. On remplit l'une par le nom de Ginguené, et M.
Joseph Bonaparte fut appelé, _par voie d'élection_, à la seconde.
[6] On dit qu'un homme de cour alors puissant, était allé
visiter dans les bureaux de l'intérieur la liste du nouvel
institut, et en avait effacé le nom de Ginguené pour y mettre
le sien propre.
Ginguené, dès 1803, lut à la classe de littérature ancienne les premiers
chapitres de son histoire littéraire d'Italie; il voulait profiter des
lumières de ses collègues, surtout en ce qui concernait la littérature
arabe dans le quatrième de ces chapitres; et il eût continué ces
lectures, s'il n'eût craint de s'engager peut-être en d'inutiles
controverses: plus tard, il a lu à cette compagnie savante les articles
relatifs à Machiavel et à l'Alamanni, insérés depuis dans les tomes VIII
et IX de son ouvrage. La classe de littérature ancienne avait aussi
entendu la lecture de sa traduction en vers du poëme de Catulle sur les
noces de Thétis et de Pélée, ainsi que la préface qui contient
l'histoire critique de ce poëme. Tout ce travail a été publié en 1812
avec des corrections, des additions, des notes et le texte latin[7].
[7] A Paris, chez MM. Michaud, in-18, 252 pages.
La _Décade_, continuée depuis 1805, sous le titre de _Revue_, fut
supprimée en 1807, au grand regret de tous les amis des lettres et de la
saine critique. Ginguené a coopéré depuis à quelques autres journaux
littéraires; mais la classe de littérature ancienne le chargea, en cette
même année 1807, de travaux plus importans. L'un consistait à rédiger
chaque année l'analyse de tous les mémoires lus dans son sein; il a
pendant sept ans rempli cette tâche. Il lisait ces exposés aux séances
publiques annuelles, et leur donnait un peu plus d'étendue en les
livrant à l'impression Réunis, ils offrent un précis historique des
travaux de cette compagnie depuis 1807 jusqu'en 1813[8], et il serait
superflu d'ajouter que la clarté de la diction et l'élégance des formes
y conservent partout aux matières ce qu'elles ont d'importance et
d'intérêt. En même temps, Ginguené avait été nommé membre de la
commission établie pour continuer l'histoire littéraire de la France,
dont il existait douze tomes in-4°., publiés par les Bénédictins. Les
quatre derniers ne correspondaient encore qu'à la première moitié du
douzième siècle; et pour atteindre l'année 1200, sans changer de
méthode, il a fallu composer trois autres volumes qui ont paru en 1814,
1817 et 1820. Tous trois contiennent plusieurs morceaux de Ginguené;
morceaux qui par la nature même de leurs sujets, tiennent de plus près
que beaucoup d'autres aux annales de la littérature française proprement
dite; car ils concernent les trouvères et les troubadours. Ginguené
avait déjà rattaché l'histoire des poëtes provençaux à celle des poëtes
italiens, dans le troisième chapitre de son grand ouvrage: il fait ici
plus particulièrement connaître la vie et les productions d'environ
quarante troubadours du douzième siècle, tels que Guillaume IX, comte de
Poitou, Arnauld Daniel, Pierre Vidal, etc. Il a consacré dans ce même
recueil de pareils articles aux trouvères, c'est-à-dire aux poëtes
français ou anglo-normands de cette même époque, par exemple à Benoît de
Sainte-Maure, Chrétien de Troyes, Lambert Li-Cors, Alexandre de Paris.
Ajoutons que presque toutes les notices relatives à des poëtes latins
dans ces trois volumes sont aussi de Ginguené; on y peut distinguer
celles qui concernent Léonius, Pierre le Peintre, et Gautier, l'auteur
de l'Alexandréide.
[8] Ces exposés analytiques ont été continués en 1814 et 1815
par le rédacteur de cette notice.
Pour se délasser d'études si sérieuses, Ginguené composait des fables
qu'il a publiées au nombre de cinquante en 1810[9]. Les sujets, presque
tous empruntés d'auteurs italiens, Capaccio, Pignotti, Bertola, Casti,
Gherardo de' Rossi, Giambattista Roberti, se sont revêtus, en passant
dans notre langue, de formes aimables et piquantes. En ce genre
difficile, la plus grande témérité est d'imiter Lafontaine; il est moins
périlleux et plus modeste d'essayer de faire autrement que lui, et c'est
ce qu'a tenté Ginguené, avec un succès peu éclatant, mais réel et
supérieur peut-être à celui qu'il s'était promis; car il n'avait cherché
que son propre amusement dans ces compositions ingénieuses. On s'aperçut
du caractère épigrammatique de ces apologues; le journal de Paris en
dénonça cinq ou six et accusa l'auteur d'avoir de l'humeur contre
quelqu'un. Ginguené avait pourtant soumis son recueil de fables à la
censure qui en avait supprimé six, et mutilé deux ou trois autres; il a
depuis, en 1814, réparé ces altérations et ces omissions en publiant dix
fables nouvelles[10] avec les poésies diverses ci-dessus indiquées.
[9] A Paris, chez MM. Michaud frères, in-18, 247 pages.
[10] Ibid. in-18, 306 pages.
Une édition des poëmes d'Ossian, traduits par Letourneur, parut en 1810,
ayant pour préliminaire un mémoire de Ginguené sur l'état de la question
relative à l'authenticité de ces productions; c'est un excellent morceau
d'histoire littéraire[11] où tous les faits sont impartialement exposés,
et dont la conclusion est que probablement ces poésies ont été composées
en effet par un ancien barde. En 1811, il prit soin de l'édition des
OEuvres du poëte Lebrun, et y attacha une notice historique, où se
reconnaît le langage de la vérité et de la justice autant que celui de
l'amitié. Les quatre premiers volumes de la Biographie universelle,
publiés aussi en 1811, contenaient plusieurs articles de Ginguené, qui
n'a pas cessé depuis de coopérer à ce recueil, le plus vaste, le plus
riche, et le plus varié qui existe en ce genre. Les morceaux qu'il y a
fournis se prolongent jusqu'au trente-quatrième volume, imprimé en 1823.
Il est vrai que les sujets sont quelquefois les mêmes qu'en certaines
parties de son histoire littéraire d'Italie; mais cette histoire finit
avec le seizième siècle, et c'est fort souvent à des littérateurs
italiens des trois siècles suivans que se rapportent les articles qu'il
a insérés dans la Biographie[12]. Réunis et disposés dans l'ordre
chronologique, ils offriraient une esquisse des annales de la
littérature italienne depuis l'an 1600 jusqu'à nos jours et formeraient
une sorte de supplément au principal ouvrage de Ginguené.
[11] Il en a été tiré des exemplaires particuliers en 36
pages in-8°.
[12] Tels sont les articles: L. Adimari, Alfieri,
Algarotti... Bandini, Bianchini... Calogera, Casti, Chiari...
Fabroni, Facciolato, Filangieri, Filicaia, Fontanini,
Forcellini... Galiani, Goldoni... et un très-grand nombre
d'autres. Ginguené a d'ailleurs fourni à ce recueil des
articles étrangers à la littérature italienne, par exemple
ceux de Chamfort et de Cabanis.
Les trois premiers volumes de cet ouvrage ont paru en 1811; les deux
suivans, en 1812; le sixième, en 1813[13]; et les trois derniers, en
1819, après la mort de l'auteur. Le septième est tout entier de lui, à
l'exception de quelques pages. Mais il n'y a guère qu'une moitié, tant
du huitième que du neuvième, qui lui appartienne. L'autre moitié est de
M. Salfi, qui, par ces supplémens, et par un tome dixième de sa
composition, imprimé en 1823, a complété les annales littéraires de
l'Italie jusqu'à la fin du seizième siècle. L'accueil honorable que
l'ouvrage de Ginguené a reçu en France, en Italie, en Allemagne, en
Angleterre, les traductions qui en ont été faites, et la seconde édition
qu'on en donne aujourd'hui, quatre ans après la publication des derniers
tomes de la première, ne nous laissent rien à dire ici sur le mérite de
ces neuf volumes. Il paraît que le public leur assigne un rang fort
élevé parmi les livres composés en prose française au dix-neuvième
siècle; qu'il y trouve un heureux choix de détails et de résultats, de
faits historiques et d'observations littéraires. Tiraboschi, dans une
bien plus volumineuse histoire, n'avait guère recueilli que des faits;
Ginguené y a su joindre, en un bien moindre espace, des considérations
neuves et des analyses profondes. Il s'était donné une très-riche
matière: il l'a disposée avec méthode, et sans chercher à la parer, il
s'est appliqué et il a réussi à lui conserver toute sa beauté naturelle.
[13] A cette époque, le vice roi d'Italie fit remettre à
Ginguené une médaille d'or où sont gravés ces mots: _Al
Cavaliere P.L. Ginguené, dell' Istituto di Francia, ben
merito dell' Italiana letteratura. Decretuta dal vice-ré
d'Italia, il di 28 maggio 1813._
Cependant lorsqu'après la publication et le succès des six premiers
volumes, quelques-uns de ses amis, membres de l'Académie française,
s'avisèrent de le porter à une place vacante dans cette compagnie, et
lorsque, l'ayant fait consentir à cette candidature, ils croyaient avoir
vaincu le plus grand obstacle, on ne le jugea pas digne encore d'un si
grand honneur; et puisqu'il le faut avouer, il fut si peu sensible à ce
déplaisir, que personne en vérité n'eut à regretter ni à se réjouir de
le lui avoir donné: on l'avait, de tout temps, fort accoutumé à ces
mésaventures. Présenté une fois par l'Institut, une autre fois par le
Collége royal de France, pour remplir des chaires vacantes dans ce
dernier établissement, il n'obtint ni l'une ni l'autre, quoiqu'il eût
déjà montré à l'Athénée de Paris comment il savait remplir ce genre de
fonctions. Quant aux pures faveurs, grandes ou petites, hautes ou
vulgaires, il ne songeait point à les demander, et l'on s'abstenait de
les lui offrir. Il n'était pas membre de la Légion-d'Honneur; mais enfin
pourtant on l'inscrivit dans l'ordre demi-étranger de la Réunion; et
cette distinction pouvait le flatter, comme moins prodiguée alors en
France, et comme ayant quelque analogie avec ses ouvrages. On permit
d'ailleurs aux académies de Turin et de la Crusca à Florence de le
placer au nombre de leurs associés. En ses qualités de Breton, et de
littérateur fort instruit, il était membre de l'académie celtique de
Paris et de plusieurs autres.
Au milieu des bouleversemens politiques et des intrigues littéraires, il
a joui d'un bonheur inaltérable qu'il trouvait dans ses travaux, dans
ses livres, au sein de sa famille et dans la société de ses amis. Il
s'était composé une très-bonne plutôt qu'une très-belle bibliothèque,
qui embrassait tous les genres de ses études, et dont un tiers à peu
près consistait en livres italiens, au nombre d'environ 1,700 articles
ou 3,000 volumes. Floncel et d'autres particuliers avaient possédé des
collections plus amples, beaucoup plus riches et réellement bien moins
complètes. La bibliothèque entière de Ginguené a été vendue à un seul
acquéreur, qui l'a transportée en Angleterre. Elle était, avec sa
modeste habitation de Saint-Prix, à peu près toute sa fortune, acquise
par quarante-quatre années de travaux assidus, et par une conduite
constamment honorable. La liste des amis d'un homme tel que lui n'est
jamais bien longue; mais il eut le droit et le bonheur d'y compter
Chamfort, Piccini, Cabanis, Parny, Lebrun, Chénier, Ducis, Alphonse
Leroi, Volney, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus et qui ont
laissé comme lui d'immortels souvenirs. Tous leurs succès étaient pour
lui, plus que les siens propres, de vives jouissances: mais il survivait
à la plupart d'entre eux, et ne s'en consolait que par les hommages
qu'obtenait leur mémoire, et qu'en voyant renaître dans les générations
nouvelles, des talens dignes de remplacer les leurs. Entre les
littérateurs jeunes encore, lorsqu'il achevait sa carrière, et dont les
essais lui inspiraient de hautes espérances, on ne se permettra de
nommer ici que M. Victorin Fabre, qu'il voyait avancer d'un pas rapide
et sûr dans la route des lumières, du vrai talent et de l'honneur.
Ginguené n'avait point d'enfans; mais depuis 1805, il était devenu le
tuteur, le père d'un orphelin anglais. Ces soins, cette tendresse, et
les progrès de l'élève qui s'en montrait digne, ont jeté de nouveaux
charmes sur les onze dernières années de Ginguené. Le sort, qui l'avait
trop souvent maltraité, lui _devait cette indemnité_, dit-il lui-même,
dans l'une des trois épîtres en vers adressées par lui à James Parry:
c'est le nom de cet excellent pupille, dont les vertus aujourd'hui
viriles honorent et reproduisent celles de son bienfaiteur. Il lui
disait encore dans cette épître:
Tu vis ton ami, sans faiblesse,
Subir un sort peu mérité,
Mais tu ne vis point sa fierté
Se soumettre à la vanité
Du pouvoir ou de la richesse;
Ni celle de qui la bonté,
L'esprit et l'amabilité
Sur mes jours répandent sans cesse
Une douce sérénité,
Flétrir, même par sa tristesse,
Notre honorable adversité.
Ginguené avait choisi, dans sa propre famille, l'épouse que ces derniers
vers désignent, et à laquelle il n'a jamais cessé de rendre grâces de
tout ce qu'il avait retrouvé de paix, de bonheur même, au sein des
disgrâces et des infortunes.
On s'est borné, dans cette notice, à recueillir les faits dont on avait
une connaissance immédiate, et surtout ceux que Ginguené atteste dans
ses propres écrits. Trois de ses amis, MM. Garat, Amaury Duval et Salfi,
ont déjà rendu de plus dignes hommages à sa mémoire: M. Garat, dans un
morceau imprimé à la tête du catalogue de la bibliothèque de
Ginguené[14]; M. Amaury Duval, dans les préliminaires du tome XIV de
_l'Histoire littéraire de la France_[15]; M. Salfi, à la fin du tome X
de l'_Histoire littéraire d'Italie_[16]. On doit infiniment plus de
confiance à ces trois notices qu'aux articles qui concernent Ginguené,
soit dans les recueils biographiques, soit aussi dans certains mémoires
particuliers; par exemple, dans les relations que lady Morgan a
intitulées _la France_. Cette dame, en 1816, a visité Ginguené dans son
village de Saint-Prix, qu'elle appelle Eaubonne. Elle rapporte que,
pressé de composer des vers contre Bonaparte déchu, il répondit qu'il
laissait ce soin à ceux qui l'avaient loué tout puissant; et il paraît
certain qu'il fit en effet cette réponse: elle convenait à son esprit et
à son caractère. Mais lady Morgan ajoute que dans les cercles de gens
éclairés, on ne prononçait jamais son nom qu'en y ajoutant une épithète
_charmante_, qu'on ne l'appelait que _le bon Ginguené_. Il était sans
doute du nombre des meilleurs hommes, mais non pas tout-à-fait de ceux
auxquels on attribue tant de bonhomie. Exempt de méchanceté, il ne
manquait ni de fierté ni de malice, et ne tolérait jamais dans ses
égaux, jamais surtout dans ceux qui se croyaient ses supérieurs, aucun
oubli des égards qui lui étaient dus, et que de son côté il avait
constamment pour eux; car personne ne portait plus loin cette politesse
exquise et véritablement française, qui n'est au fond que la plus noble
et la plus élégante expression de la bienveillance. On le disait fort
_susceptible_, à prendre ce mot dans une acception devenue, on ne sait
trop pourquoi, assez commune, et dans laquelle il l'a employé lui-même
en parlant de Jean-Jacques Rousseau. Mais quoiqu'il ait excusé les
soupçons et presque les visions de cet illustre infortuné, il n'avait
assurément pas les mêmes travers, et ne s'offensait que des torts réels.
Il ne souffrait aucun procédé équivoque, et voulait qu'on eût avec lui
autant de loyauté, autant de franchise, qu'il en portait lui-même dans
toutes les relations sociales. Il n'y avait là que de l'équité; mais
c'était, il faut en convenir, se montrer fort exigeant, ou fort en
arrière des progrès que la _civitisation_ venait de faire, de 1800 à
1814.
[14] A Paris, chez Merlin, 1817, in-8°. Pages xxiv et 352.
[15] A Paris, chez Firmin Didot, 1817, in-4°. Tous les
exemplaires de ce volume ne contiennent pas la notice de M.
Amaury Duval sur Ginguené.
[16] P. 467-519.
Sa constitution physique, quoique très-saine, n'était peut-être point
assez forte pour supporter sans relâche les travaux auxquels
l'enchaînaient ses goûts et ses besoins. Sa santé avait paru s'altérer,
peu après son retour de Turin. Un mal d'yeux en 1801 l'avait forcé
d'interrompre ses études chéries; l'affaiblissement d'un organe dont il
faisait un si grand usage, eût été pour lui un accablant revers: il dut
à son ami Alphonse Leroi une guérison prompte et complète; mais il
essuya en 1804 une maladie plus grave, et ne se rétablit qu'à Laon où il
passa un mois chez l'un de ses frères. Il retomba neuf ans plus tard
dans un état de dépérissement et de langueur dont il ne s'est point
relevé, et qui laissait néanmoins à ses facultés intellectuelles et
morales toute leur énergie et toute leur activité. Les événemens de 1814
le délivrèrent de son plus mortel chagrin, et le ranimèrent en lui
inspirant de l'espoir. En 1815, il fit un voyage en Suisse, où il eût
retrouvé la santé, si le mouvement, les distractions et les soins de
l'amitié avaient pu la lui rendre. Il revint languissant, traversa
pourtant encore un hiver, durant lequel il composa quelques-uns des
derniers chapitres de son ouvrage. Au printemps de 1816, il revit sa
délicieuse campagne, qui n'avait rien de _romantique_, quoi qu'en dise
lady Morgan, mais dont l'heureuse _position était_, disait il, _toujours
nouvelle pour lui_. Selon sa coutume, il y prolongea son séjour jusqu'au
milieu de l'automne, et mourut à Paris, le 16 novembre 1816. Ses
funérailles ont été célébrées le 18, et l'un de ses confrères a prononcé
sur sa tombe le discours suivant:
«Messieurs, l'un des services que M. Ginguené a rendu aux lettres a été
d'honorer la mémoire de plusieurs écrivains qui lui ressemblaient par
l'étendue des lumières et par les grâces de l'esprit, et qui avaient,
comme lui, consacré de longs travaux et de rares talens au maintien du
bon goût et aux progrès des connaissances utiles. Je laisse à ses
pareils le soin et l'honneur de le louer dignement; je voudrais
seulement exprimer les regrets profonds qui amènent ici ses amis et ses
confrères, et que vont partager en France, en Italie, tous les hommes de
bien qui cultivent et chérissent les lettres. Le monument qu'il a élevé
à la gloire de la littérature italienne enorgueillira aussi la nôtre,
alors même qu'il n'aurait pas eu le temps d'en achever les dernières
parties. Mais, quoique ce grand et bel ouvrage surpasse toutes ses
autres productions, il ne les effacera point; elles auraient suffi pour
assurer au nom de M. Ginguené un rang distingué parmi les noms des
critiques judicieux, des poëtes aimables et des écrivains habiles.
L'Académie dont il était membre sait quel intérêt il prenait aux
recherches savantes dont elle s'occupe. Il en a, durant sept années,
recueilli, rapproché, exposé les résultats. Ceux de ses confrères qui
travaillaient avec lui à l'histoire littéraire de la France,
n'oublieront jamais ce qu'il apportait dans leurs conférences, de
lumières et d'aménité, de sagesse et de modestie. Un esprit délicat, une
âme sensible, des affections douces tempéraient et n'altéraient point la
franchise de son caractère. Des fonctions publiques remplies avec une
probité sévère, des infortunes supportées sans faiblesse et sans
ostentation, des amitiés persévérantes à travers tant de vicissitudes,
toutes les épreuves et toutes les habitudes qui peuvent honorer la vie
d'un homme de lettres, ont rempli la sienne; et la veille du jour qui
l'a terminée, ses traits décolorés restaient empreints de la sérénité
d'une conscience pure. Les restes de sa gaîté douce et ingénieuse
animaient encore ses regards et ses discours. Mais on l'entendait
surtout rendre grâces à sa respectable épouse de tout le bonheur qu'elle
n'avait cessé de répandre sur sa vie, et qu'elle étendait sur ses
derniers momens. Je dis le bonheur, car je pense, à l'honneur des
lettres, de la probité, de l'amitié et des affections domestiques, que
M. Ginguené a été heureux, quoique les occasions de ne pas l'être ne lui
aient jamais manqué. Messieurs, nous déposons ici les restes de l'un des
meilleurs hommes que la nature et l'étude aient formés pour la gloire de
notre âge et pour l'instruction des âges futurs.»
Le tombeau de Ginguené, au jardin du père La Chaise, est placé près de
ceux de Delille et de Parny; l'inscription qu'on y lit est celle qu'il
avait composée lui-même et qui termine l'une de ses pièces de vers:
Celui dont la cendre est ici,
Ne sut, dans le cours de sa vie,
Qu'aimer ses amis, sa patrie,
Les arts, l'étude et sa Nancy[17].
[17] Prénom de madame Ginguené.
HISTOIRE LITTÉRAIRE
D'ITALIE.