[1180] Luc, XXIII, 34. En général les dernières paroles prêtées à Jésus,
surtout telles que Luc les rapporte, prêtent au doute. L'intention
d'édifier ou de montrer l'accomplissement des prophéties s'y fait
sentir. Dans ces cas d'ailleurs, chacun entend à sa guise. Les dernières
paroles des condamnés célèbres sont toujours recueillies de deux ou
trois façons complètement différentes par les témoins les plus
rapprochés.
[1181] Jean, XIX, 19-22.
[1182] Jean, XIX, 25 et suiv.
[1183] Les synoptiques sont d'accord pour placer le groupe fidèle «loin»
de la croix. Jean dit: «à côté,» dominé par le désir qu'il a de s'être
approché très-près de la croix de Jésus.
[1184] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, XXIII, 49, 55; XXIV,
10; Jean, XIX, 25. Cf. Luc, XXIII, 27-31.
[1185] Jean, XIX, 25 et suiv. Luc, toujours intermédiaire entre les deux
premiers synoptiques et Jean, place aussi, mais à distance, «tous ses
amis.» (XXIII, 49.) L'expression [Greek: gnôstoi] peut, il est vrai,
convenir aux «parents.» Luc cependant (II, 44) distingue les [Greek:
gnôstoi] des [Greek: sungeneis]. Ajoutons que les meilleurs manuscrits
portent [Greek: oi gnôstoi autô], et non [Greek: oi gnôstoi autô autou].
Dans les _Actes_ (I, 14), Marie, mère de Jésus, est mise aussi en
compagnie des femmes galiléennes; ailleurs (_Évang_., II, 35), Luc lui
prédit qu'un glaive de douleur lui percera le coeur. Mais on s'explique
d'autant moins qu'il l'omette à la croix.
[1186] C'est là, selon moi, un de ces traits où se trahissent la
personnalité de Jean et le désir qu'il a de se donner de l'importance.
Jean, après la mort de Jésus, paraît en effet avoir recueilli la mère de
son maître, et l'avoir comme adoptée (Jean, XIX, 27). La grande
considération dont jouit Marie dans l'église naissante le porta sans
doute à prétendre que Jésus, dont il voulait se donner pour le disciple
favori, lui avait recommandé en mourant ce qu'il avait de plus cher. La
présence auprès de lui de ce précieux dépôt lui assurait sur les autres
apôtres une sorte de préséance, et donnait à sa doctrine une haute
autorité.
[1187] Matth., XXVII, 40 et suiv.; Marc, XV, 29 et suiv.
[1188] Matth., XXVII, 44; Marc, XV, 32. Luc, suivant son goût pour la
conversion des pécheurs, a ici modifié la tradition.
[1189] Matth., XXVII, 43; Marc, XV, 33; Luc, XXIII, 44.
[1190] Pétrone, _Sat._, CXI et suiv.; Origène, _In Matth. Comment.
series_, 140; texte arabe publié dans Kosegarten, _op. cit._, p. 63 et
suiv.
[1191] Eusèbe, _Hist. eccl._, VIII, 8.
[1192] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.
[1193] Matth., XXVII, 50; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 46; Jean, XIX, 30.
CHAPITRE XXVI.
JÉSUS AU TOMBEAU.
Il était environ trois heures de l'après-midi, selon notre manière de
compter[1194], quand Jésus expira. Une loi juive[1195] défendait de
laisser un cadavre suspendu au gibet au delà de la soirée du jour de
l'exécution. Il n'est pas probable que, dans les exécutions faites par
les Romains, cette prescription fût observée. Mais comme le lendemain
était le sabbat, et un sabbat d'une solennité particulière, les Juifs
exprimèrent à l'autorité romaine[1196] le désir que ce saint jour ne fût
pas souillé par un tel spectacle[1197]. On acquiesça à leur demande;
des ordres furent donnés pour qu'on hâtât la mort des trois condamnés,
et qu'on les détachât de la croix. Les soldats exécutèrent cette
consigne en appliquant aux deux voleurs un second supplice, bien plus
prompt que celui de la croix, le _crurifragium_, brisement des
jambes[1198], supplice ordinaire des esclaves et des prisonniers de
guerre. Quant à Jésus, ils le trouvèrent mort, et ne jugèrent pas à
propos de lui casser les jambes. Un d'entre eux, seulement, pour enlever
toute incertitude sur le décès réel de ce troisième crucifié, et
l'achever s'il lui restait quelque souffle, lui perça le côté d'un coup
de lance. On crut voir couler du sang et de l'eau, ce qu'on regarda
comme un signe de la cessation de vie.
Jean, qui prétend l'avoir vu[1199], insiste beaucoup sur ce détail. Il
est évident en effet que des doutes s'élevèrent sur la réalité de la
mort de Jésus. Quelques heures de suspension à la croix paraissaient aux
personnes habituées à voir des crucifiements tout à fait insuffisantes
pour amener un tel résultat. On citait beaucoup de cas de crucifiés qui,
détachés à temps, avaient été rappelés à la vie par des cures
énergiques[1200]. Origène plus tard se crut obligé d'invoquer le miracle
pour expliquer une fin si prompte[1201]. Le même étonnement se retrouve
dans le récit de Marc[1202]. A vrai dire, la meilleure garantie que
possède l'historien sur un point de cette nature, c'est la haine
soupçonneuse des ennemis de Jésus. Il est douteux que les Juifs fussent
dès lors préoccupés de la crainte que Jésus ne passât pour ressuscité;
mais en tout cas ils devaient veiller à ce qu'il fût bien mort. Quelle
qu'ait pu être à certaines époques la négligence des anciens en tout ce
qui était constatation légale et conduite stricte des affaires, on ne
peut croire que les intéressés n'aient pas pris à cet égard quelques
précautions[1203].
Selon la coutume romaine, le cadavre de Jésus aurait dû rester suspendu
pour devenir la proie des oiseaux[1204]. Selon la loi juive, enlevé le
soir, il eût été déposé dans le lieu infâme destiné à la sépulture des
suppliciés[1205]. Si Jésus n'avait eu pour disciples que ses pauvres
Galiléens, timides et sans crédit, la chose se serait passée de cette
seconde manière. Mais nous avons vu que, malgré son peu de succès à
Jérusalem, Jésus avait gagné la sympathie de quelques personnes
considérables, qui attendaient le royaume de Dieu, et qui, sans s'avouer
ses disciples, avaient pour lui un profond attachement. Une de ces
personnes, Joseph de la petite ville d'Arimathie (_Ha-ramathaïm_[1206]),
alla le soir demander le corps au procurateur[1207]. Joseph était un
homme riche et honorable, membre du sanhédrin. La loi romaine, à cette
époque, ordonnait d'ailleurs de délivrer le cadavre du supplicié à qui
le réclamait[1208]. Pilate, qui ignorait la circonstance du
_crurifragium_, s'étonna que Jésus fût sitôt mort, et fit venir le
centurion qui avait commandé l'exécution, pour savoir ce qu'il en était.
Après avoir reçu les assurances du centurion, Pilate accorda à Joseph
l'objet de sa demande. Le corps, probablement, était déjà descendu de la
croix. On le livra à Joseph pour en faire selon son plaisir.
Un autre ami secret, Nicodème[1209], que déjà nous avons vu plus d'une
fois employer son influence en faveur de Jésus, se retrouva à ce moment.
Il arriva portant une ample provision des substances nécessaires à
l'embaumement. Joseph et Nicodème ensevelirent Jésus selon la coutume
juive, c'est-à-dire en l'enveloppant dans un linceul avec de la myrrhe
et de l'aloès. Les femmes galiléennes étaient présentes[1210], et sans
doute accompagnaient la scène de cris aigus et de pleurs.
Il était tard, et tout cela se fit fort à la hâte. On n'avait pas encore
choisi le lieu où on déposerait le corps d'une manière définitive. Ce
transport d'ailleurs eût pu se prolonger jusqu'à une heure avancée et
entraîner une violation du sabbat; or les disciples observaient encore
avec conscience les prescriptions de la loi juive. On se décida donc
pour une sépulture provisoire[1211]. Il y avait près de là, dans un
jardin, un tombeau récemment creusé dans le roc et qui n'avait jamais
servi. Il appartenait probablement à quelque affilié[1212]. Les grottes
funéraires, quand elles étaient destinées à un seul cadavre, se
composaient d'une petite chambre, au fond de laquelle la place du corps
était marquée par une auge ou couchette évidée dans la paroi et
surmontée d'un arceau[1213]. Comme ces grottes étaient creusées dans le
flanc de rochers inclinés, on y entrait de plain-pied; la porte était
fermée par une pierre très-difficile à manier. On déposa Jésus dans le
caveau; on roula la pierre à la porte, et l'on se promit de revenir pour
lui donner une sépulture plus complète. Mais le lendemain étant un
sabbat solennel, le travail fut remis au surlendemain[1214].
Les femmes se retirèrent après avoir soigneusement remarqué comment le
corps était posé. Elles employèrent les heures de la soirée qui leur
restaient à faire de nouveaux préparatifs pour l'embaumement. Le samedi,
tout le monde se reposa[1215].
Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la première, vinrent de
très-bonne heure au tombeau[1216]. La pierre était déplacée de
l'ouverture, et le corps n'était plus à l'endroit où on l'avait mis. En
même temps, les bruits les plus étranges se répandirent dans la
communauté chrétienne. Le cri: «Il est ressuscité!» courut parmi les
disciples comme un éclair. L'amour lui fit trouver partout une créance
facile. Que s'était-il passé? C'est en traitant de l'histoire des
apôtres que nous aurons à examiner ce point et à rechercher l'origine
des légendes relatives à la résurrection. La vie de Jésus, pour
l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle était la trace
qu'il avait laissée dans le coeur de ses disciples et de quelques amies
dévouées que, durant des semaines encore, il fut pour eux vivant et
consolateur. Son corps avait-il été enlevé[1217], ou bien
l'enthousiasme, toujours crédule, fit-il éclore après coup l'ensemble de
récits par lesquels on chercha à établir la foi à la résurrection? C'est
ce que, faute de documents contradictoires, nous ignorerons à jamais.
Disons cependant que la forte imagination de Marie de Magdala[1218] joua
dans cette circonstance un rôle capital[1219]. Pouvoir divin de l'amour!
moments sacrés où la passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu
ressuscité!
NOTES:
[1194] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 44. Comp. Jean, XIX,
14.
[1195] _Deutéron._, XXI, 22-23; Josué, VIII, 29; X, 26 et suiv. Cf.
Jos., _B.J._, IV, v, 2; Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5.
[1196] Jean dit: «à Pilate»; mais cela ne se peut, car Marc (XV, 44-45)
veut que le soir Pilate ignorât encore la mort de Jésus.
[1197] Comparez Philon, _In Flaccum_,§ 10.
[1198] Il n'y a pas d'autre exemple du _crurifragium_ appliqué à la
suite du crucifiement. Mais souvent, pour abréger les tortures du
patient, on lui donnait un coup de grâce. Voir le passage d'Ibn-Hischâm,
traduit dans la _Zeitschrift für die Kunde des Morgenlandes_, I, p.
99-100.
[1199] Jean, XIX, 31-35.
[1200] Hérodote, VII, 194; Jos., _Vila_, 75.
[1201] _In Matth. Comment. series_, 140.
[1202] Marc, XV, 44-45.
[1203] Les besoins de l'argumentation chrétienne portèrent plus tard à
exagérer ces précautions, surtout quand les Juifs eurent adopté pour
système de soutenir que le corps de Jésus avait été volé. Matth., XXVII,
62 et suiv.; XXVIII, 11-15.
[1204] Horace, _Epîtres_, I, XVI, 48; Juvénal, XIV, 77; Lucain, VI, 544;
Plaute, _Miles glor._, II, IV, 19; Artémidore, _Onir._, II, 53; Pline,
XXXVI, 24; Plutarque, _Vie de Cléomène_, 39; Pétrone, _Sat._, CXI-CXII.
[1205] Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5.
[1206] Probablement identique à l'antique Rama de Samuel, dans la tribu
d'Ephraïm.
[1207] Matth., XXVII, 57 et suiv.; Marc, XV, 42 et suiv.; Luc, XXIII, 50
et suiv.; Jean, XIX, 38 et suiv.
[1208] Digeste, XLVIII, XXIV, _De cadaveribus punitorum_.
[1209] Jean, XIX, 39 et suiv.
[1210] Matth., XXVII, 61; Marc, XV, 47; Luc, XXIII, 55.
[1211] Jean, XIX, 41-42.
[1212] Une tradition (Matth., XXVII, 60) désigne comme propriétaire du
caveau Joseph d'Arimathie lui-même.
[1213] Le caveau qui, à l'époque de Constantin, fut considéré comme le
tombeau du Christ, offrait cette forme, ainsi qu'on peut le conclure de
la description d'Arculfe (dans Mabillon, _Acta SS. Ord. S. Bened._,
sect. III, pars II, p. 504) et des vagues traditions qui restent à
Jérusalem dans le clergé grec sur l'état du rocher actuellement
dissimulé par l'édicule du Saint-Sépulcre. Mais les indices sur lesquels
on se fonda sous Constantin pour identifier ce tombeau avec celui du
Christ furent faibles ou nuls (voir surtout Sozomène, _H.E._, II, 1).
Lors même qu'on admettrait la position du Golgotha comme à peu près
exacte, le Saint-Sépulcre n'aurait encore aucun caractère bien sérieux
d'authenticité. En tout cas, l'aspect des lieux a été totalement
modifié.
[1214] Luc, XXIII, 56.
[1215] Luc, XXIII, 54-56.
[1216] Matthieu, XXVIII, 1; Marc, XVI, 1; Luc, XXIV, 1; Jean, XX, 1.
[1217] Voir Matth., XXXVIII, 15; Jean, XX, 2.
[1218] Elle avait été possédée de sept démons (Marc, XVI, 9; Luc, VIII,
2).
[1219] Cela est sensible surtout dans les versets 9 et suivants du
chapitre XVI de Marc. Ces versets forment une conclusion du second
évangile, différente de la conclusion XVI, 1-8, après laquelle
s'arrêtent beaucoup de manuscrits. Dans le quatrième évangile (XX, 1-2,
11 et suiv., 18), Marie de Magdala est aussi le seul témoin primitif de
la résurrection.
CHAPITRE XXVII.
SORT DES ENNEMIS DE JÉSUS.
Selon le calcul que nous adoptons, la mort de Jésus tomba l'an 33 de
notre ère[1220]. Elle ne peut en tout cas être ni antérieure à l'an 29,
la prédication de Jean et de Jésus ayant commencé l'an 28[1221], ni
postérieure à l'an 35, puisque l'an 36, et, ce semble, avant Pâque,
Pilate et Kaïapha perdirent l'un et l'autre leurs fonctions[1222]. La
mort de Jésus paraît du reste avoir été tout à fait étrangère à ces deux
destitutions[1223]. Dans sa retraite, Pilate ne songea probablement pas
un moment à l'épisode oublié qui devait transmettre sa triste renommée à
la postérité la plus lointaine. Quant à Kaïapha, il eut pour successeur
Jonathan, son beau-frère, fils de ce même Hanan qui avait joué dans le
procès de Jésus le rôle principal. La famille sadducéenne de Hanan garda
encore longtemps le pontificat, et, plus puissante que jamais, ne cessa
de faire aux disciples et à la famille de Jésus la guerre acharnée
qu'elle avait commencée contre le fondateur. Le christianisme, qui lui
dut l'acte définitif de sa fondation, lui dut aussi ses premiers
martyrs. Hanan passa pour un des hommes les plus heureux de son
siècle[1224]. Le vrai coupable de la mort de Jésus finit sa vie au
comble des honneurs et de la considération, sans avoir douté un instant
qu'il eût rendu un grand service à la nation. Ses fils continuèrent de
régner autour du temple, à grand'peine réprimés par les
procurateurs[1225] et bien des fois se passant de leur consentement pour
satisfaire leurs instincts violents et hautains.
Antipas et Hérodiade disparurent aussi bientôt de la scène politique.
Hérode Agrippa ayant été élevé à la dignité de roi par Caligula, la
jalouse Hérodiade jura, elle aussi, d'être reine. Sans cesse pressé par
cette femme ambitieuse, qui le traitait de lâche parce qu'il souffrait
un supérieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence naturelle
et se rendit à Rome, afin de solliciter le titre que venait d'obtenir
son neveu (39 de notre ère). Mais l'affaire tourna au plus mal. Desservi
par Hérode Agrippa auprès de l'empereur, Antipas fut destitué, et traîna
le reste de sa vie d'exil en exil, à Lyon, en Espagne. Hérodiade le
suivit dans ses disgrâces[1226]. Cent ans au moins devaient encore
s'écouler avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu, revînt
dans ces contrées éloignées rappeler sur leurs tombeaux le meurtre de
Jean-Baptiste.
Quant au malheureux Juda de Kerioth, des légendes terribles coururent
sur sa mort. On prétendit que du prix de sa perfidie il avait acheté un
champ aux environs de Jérusalem. Il y avait justement, au sud du mont
Sion, un endroit nommé _Hakeldama_ (le champ du sang)[1227]. On supposa
que c'était la propriété acquise par le traître[1228]. Selon une
tradition, il se tua[1229]. Selon une autre, il fit dans son champ une
chute, par suite de laquelle ses entrailles se répandirent à
terre[1230]. Selon d'autres, il mourut d'une sorte d'hydropisie,
accompagnée de circonstances repoussantes que l'on prit pour un
châtiment du ciel[1231]. Le désir de montrer dans Judas
l'accomplissement des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami
perfide[1232] a pu donner lieu à ces légendes. Peut-être, retiré dans
son champ de Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure,
pendant que ses anciens amis conquéraient le monde et y semaient le
bruit de son infamie. Peut-être aussi l'épouvantable haine qui pesait
sur sa tête aboutit-elle à des actes violents, où l'on vit le doigt du
ciel.
Le temps des grandes vengeances chrétiennes était, du reste, bien
éloigné. La secte nouvelle ne fut pour rien dans la catastrophe que le
judaïsme allait bientôt subir. La synagogue ne comprit que beaucoup plus
tard à quoi l'on s'expose en appliquant des lois d'intolérance. L'empire
était certes plus loin encore de soupçonner que son futur destructeur
était né. Pendant près de trois cents ans, il suivra sa voie sans se
douter qu'à côté de lui croissent des principes destinés à faire subir
au monde une complète transformation. A la fois théocratique et
démocratique, l'idée jetée par Jésus dans le monde fut, avec l'invasion
des Germains, la cause de dissolution la plus active pour l'oeuvre des
Césars. D'une part, le droit de tous les hommes à participer au royaume
de Dieu était proclamé. De l'autre, la religion était désormais en
principe séparée de l'État. Les droits de la conscience, soustraits à la
loi politique, arrivent à constituer un pouvoir nouveau, le «pouvoir
spirituel.» Ce pouvoir a menti plus d'une fois à son origine; durant des
siècles, les évêques ont été des princes et le pape a été un roi.
L'empire prétendu des âmes s'est montré à diverses reprises comme une
affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le bûcher.
Mais le jour viendra où la séparation portera ses fruits, où le domaine
des choses de l'esprit cessera de s'appeler un «pouvoir» pour s'appeler
une «liberté.» Sorti de la conscience d'un homme du peuple, éclos devant
le peuple, aimé et admiré d'abord du peuple, le christianisme fut
empreint d'un caractère originel qui ne s'effacera jamais. Il fut le
premier triomphe de la révolution, la victoire du sentiment populaire,
l'avènement des simples de coeur, l'inauguration du beau comme le peuple
l'entend. Jésus ouvrit ainsi dans les sociétés aristocratiques de
l'antiquité la brèche par laquelle tout passera.
Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de Jésus (il ne
fit que contre-signer la sentence, et encore malgré lui), devait en
porter lourdement la responsabilité. En présidant à la scène du
Calvaire, l'État se porta le coup le plus grave. Une légende pleine
d'irrévérences de toutes sortes prévalut et fit le tour du monde,
légende où les autorités constituées jouent un rôle odieux, où c'est
l'accusé qui a raison, où les juges et les gens de police se liguent
contre la vérité. Séditieuse au plus haut degré, l'histoire de la
Passion, répandue par des milliers d'images populaires, montra les
aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats
l'exécutant, un préfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes les puissances
établies! Elles ne s'en sont jamais bien relevées. Comment prendre à
l'égard des pauvres gens des airs d'infaillibilité, quand on a sur la
conscience la grande méprise de Gethsémani[1233]?
NOTES:
[1220] L'an 33 répond bien à une des données du problème, savoir que le
14 de nisan ait été un vendredi. Si on rejette l'an 33, pour trouver une
année qui remplisse ladite condition, il faut au moins remonter à l'an
29 ou descendre à l'an 36.
[1221] Luc, III, 1.
[1222] Jos., _Ant._, XVIII, IV, 2 et 3.
[1223] L'assertion contraire de Tertullien et d'Eusèbe découle d'un
apocryphe sans valeur (V. Thilo, _Cod. apocr., N.T._, p. 813 et suiv.).
Le suicide de Pilate (Eusèbe, _H.E._, II, 7; _Chron._, ad ann. 1 Caii)
paraît aussi provenir d'actes légendaires.
[1224] Jos., _Ant._, XX, IV, 1.
[1225] Jos., _l.c._
[1226] Jos., _Ant._, XVIII, vii, 1, 2; _B.J._, II, ix, 6.
[1227] S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr._, au mot _Acheldama_.
Eusèbe (_ibid._) dit au nord. Mais les Itinéraires confirment la leçon
de S. Jérôme. La tradition qui nomme _Haceldama_ la nécropole située au
bas de la vallée de Hinnom remonte au moins à l'époque de Constantin.
[1228] _Act._, i, 18-19. Matthieu, ou plutôt son interpolateur, a ici
donné un tour moins satisfaisant à la tradition, afin d'y rattacher la
circonstance d'un cimetière pour les étrangers, qui se trouvait près de
là.
[1229] Matth., XXVII, 5.
[1230] _Act._, 1. c.; Papias, dans Oecumenius, _Enarr. in Act. Apost._,
II, et dans Fr. Münter, _Fragm. Patrum græc._ (Hafniæ, 1788), fasc. I,
p. 17 et suiv.; Théophylacte, In Matth., XXVII, 5.
[1231] Papias, dans Münter, _l. c._; Théophylacte, _l. c._
[1232] Psaumes LXIX et CIX.
[1233] Ce sentiment populaire vivait encore en Bretagne au temps de mon
enfance. Le gendarme y était considéré, comme ailleurs le juif, avec une
sorte de répulsion pieuse; car c'est lui qui arrêta Jésus!
CHAPITRE XXVIII.
CARACTÈRE ESSENTIEL DE L'OEUVRE DE JÉSUS.
Jésus, on le voit, ne sortit jamais par son action du cercle juif.
Quoique sa sympathie pour tous les dédaignés de l'orthodoxie le portât à
admettre les païens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus d'une
fois résidé en terre païenne, et qu'une ou deux fois on le surprenne en
rapports bienveillants avec des infidèles[1234], on peut dire que sa vie
s'écoula tout entière dans le petit monde, très-fermé, où il était né.
Les pays grecs et romains n'entendirent pas parler de lui; son nom ne
figure dans les auteurs profanes que cent ans plus tard, et encore d'une
façon indirecte, à propos des mouvements séditieux provoqués par sa
doctrine ou des persécutions dont ses disciples étaient l'objet[1235].
Dans le sein même du judaïsme, Jésus ne fit pas une impression bien
durable. Philon, mort vers l'an 50, n'a aucun soupçon de lui. Josèphe,
né l'an 37 et écrivant dans les dernières années du siècle, mentionne
son exécution en quelques lignes[1236], comme un événement d'importance
secondaire; dans l'énumération des sectes de son temps, il omet les
chrétiens[1237]. La _Mischna_, d'un autre côté, n'offre aucune trace de
l'école nouvelle; les passages des deux Gémares où le fondateur du
christianisme est nommé ne nous reportent pas au delà du IVe ou du Ve
siècle[1238]. L'oeuvre essentielle de Jésus fut de créer autour de lui
un cercle de disciples auxquels il inspira un attachement sans bornes,
et dans le sein desquels il déposa le germe de sa doctrine. S'être fait
aimer, «à ce point qu'après sa mort on ne cessa pas de l'aimer,» voilà
le chef-d'oeuvre de Jésus et ce qui frappa le plus ses
contemporains[1239]. Sa doctrine était quelque chose de si peu
dogmatique qu'il ne songea jamais à l'écrire ni à la faire écrire. On
était son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en s'attachant
à sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientôt recueillies de
souvenir, et surtout son type moral et l'impression qu'il avait laissée,
furent ce qui resta de lui. Jésus n'est pas un fondateur de dogmes, un
faiseur de symboles; c'est l'initiateur du monde à un esprit nouveau.
Les moins chrétiens des hommes furent, d'une part, les docteurs de
l'Église grecque, qui, à partir du IVe siècle, engagèrent le
christianisme dans une voie de puériles discussions métaphysiques, et,
d'une autre part, les scolastiques du moyen âge latin, qui voulurent
tirer de l'Évangile les milliers d'articles d'une «Somme» colossale.
Adhérer à Jésus en vue du royaume de Dieu, voilà, ce qui s'appela
d'abord être chrétien.