vieux parti juif; ce fut la loi mosaïque. Selon nos idées modernes, il
n'y a nulle transmission de démérite moral du père au fils; chacun ne
doit compte à la justice humaine et à la justice divine que de ce qu'il
a fait. Tout juif, par conséquent, qui souffre encore aujourd'hui pour
le meurtre de Jésus a droit de se plaindre; car peut-être eût-il été
Simon le Cyrénéen; peut-être au moins n'eût-il pas été avec ceux qui
crièrent: «Crucifiez-le!» Mais les nations ont leur responsabilité comme
les individus. Or si jamais crime fut le crime d'une nation, ce fut la
mort de Jésus. Cette mort fut «légale,» en ce sens qu'elle eut pour
cause première une loi qui était l'âme même de la nation. La loi
mosaïque, dans sa forme moderne, il est vrai, mais acceptée, prononçait
la peine de mort contre toute tentative pour changer le culte établi.
Or, Jésus, sans nul doute, attaquait ce culte et aspirait à le détruire.
Les Juifs le dirent à Pilate avec une franchise simple et vraie: «Nous
avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir; car il s'est fait Fils
de Dieu[1154].» La loi était détestable; mais c'était la loi de la
férocité antique, et le héros qui s'offrait pour l'abroger devait avant
tout la subir.
Hélas! il faudra plus de dix-huit cents ans pour que le sang qu'il va
verser porte ses fruits. En son nom, durant des siècles, on infligera
des tortures et la mort à des penseurs aussi nobles que lui. Aujourd'hui
encore, dans des pays qui se disent chrétiens, des pénalités sont
prononcées pour des délits religieux. Jésus n'est pas responsable de ces
égarements. Il ne pouvait prévoir que tel peuple à l'imagination égarée
le concevrait un jour comme un affreux Moloch, avide de chair brûlée. Le
christianisme a été intolérant; mais l'intolérance n'est pas un fait
essentiellement chrétien. C'est un fait juif, en ce sens que le judaïsme
dressa pour la première fois la théorie de l'absolu en religion, et posa
le principe que tout novateur, même quand il apporte des miracles à
l'appui de sa doctrine, doit être reçu à coups de pierres, lapidé par
tout le monde, sans jugement[1155]. Certes, le monde païen eut aussi ses
violences religieuses. Mais s'il avait eu cette loi-là, comment fût-il
devenu chrétien? Le Pentateuque a de la sorte été dans le monde le
premier code de la terreur religieuse. Le judaïsme a donné l'exemple
d'un dogme immuable, armé du glaive. Si, au lieu de poursuivre les
Juifs d'une haine aveugle, le christianisme eût aboli le régime qui tua
son fondateur, combien il eût été plus conséquent, combien il eût mieux
mérité du genre humain!
NOTES:
[1093] Jean, XIII, 30.
[1094] La circonstance d'un chant religieux, rapportée par Matth., XXVI,
30, et Marc, XIV, 26, vient de l'opinion où sont ces deux évangélistes
que le dernier repas de Jésus fut le festin pascal. Avant et après le
festin pascal, on chantait des psaumes. Talm. de Bab., _Pesachim_, cap.
IX, hal. 3 et fol. 118 _a_, etc.
[1095] Matth., XXVI, 36; Marc, XIV, 32; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2.
[1096] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Jean, XVIII, 3, 12.
[1097] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Luc, XXII, 47; Jean, XVIII, 3;
_Act._, I, 16.
[1098] C'est la tradition des synoptiques. Dans le récit de Jean, Jésus
se nomme lui-même.
[1099] Les deux traditions sont d'accord sur ce point.
[1100] Jean, XVIII, 10.
[1101] Marc, XIV, 51-52.
[1102] En matière criminelle, on n'admettait que des témoins oculaires.
Mischna, _Sanhédrin_ IV, 5.
[1103] Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, XIV, 16; Talm. de Bab., même
traité, 43 _a_, 67 _a_. Cf. _Schabbath_, 104 _b_.
[1104] Matth., XXVII, 63; Jean, VII, 12, 47.
[1105] Jean, XVIII, 13 et suiv. Cette circonstance, que l'on ne trouve
que dans Jean, est la plus forte preuve de la valeur historique du
quatrième évangile.
[1106] Matth., XXVI, 69 et suiv.; Marc, XIV, 66 et suiv.; Luc, XXII, 54
et suiv.; Jean, XVIII, 15 et suiv.; 25 et suiv.
[1107] Matth., XVI, 57; Marc, XIV, 53; Luc, XXII, 66.
[1108] Matth., XXIII, 16 et suiv.
[1109] Matth., XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 69. Jean ne sait rien
de cette scène.
[1110] _Lévit._, XXIV, 14 et suiv.; _Deutér._, XIII, 1 et suiv.
[1111] Luc, XXIII, 50-51.
[1112] Jean, XVIII, 31; Jos., _Ant_., XX, IX, 1.
[1113] Matth., XXVI, 67-68; Marc, XIV, 65; Luc, XXII, 63-65.
[1114] Matth., XXVII, 1; Marc, XV, 1; Luc, XXII, 66; XXIII, 1; Jean,
XVIII, 28.
[1115] Jos., _Ant._, XV, XI, 5; _B.J._, VI, II, 4.
[1116] Philon, _Legatio ad Caïum_, §38. Jos., _B.J._, II, XIV, 8.
[1117] A l'endroit où est encore aujourd'hui le sérail du pacha de
Jérusalem.
[1118] Jean, XVIII, 28.
[1119] Le mot grec [Greek: bêma] était passé en syro-chaldaïque.
[1120] Jos., _B.J._, II, IX, 3; XIV, 8; Matth., XXVII, 27; Jean, XVIII,
33.
[1121] Jean, XVIII, 29.
[1122] Virg., _Æn_., XII, 421; Martial, _Épigr_., I, XXXII; X, XLVIII;
Plutarque, _Vie de Romulus_, 29. Comparez la _hasta pura_, décoration
militaire. Orelli et Henzen, _Inscr. lat_., n^{os} 3574, 6852, etc.
_Pilatus_ est, dans cette hypothèse, un mot de la même forme que
_Torquatus_.
[1123] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38.
[1124] Jos., _Ant_., XVIII, iii, 1, init.
[1125] Jos., _Ant_., XVIII, ii-iv.
[1126] Talm. de Bab., _Schabbalh_, 33 _b_.
[1127] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38.
[1128] Jos., _Ant_, XVIII, iii, 1 et 2; _Bell. Jud_., II, ix, 2 et
suiv.; Luc, XIII, 1.
[1129] Jos., _Ant._ XVIII, iv, 1-2.
[1130] Jean, XVIII, 35.
[1131] Matth., XXVII, 19.
[1132] Luc, XXIII, 2, 5.
[1133] Matth., XXVII, 11; Marc, XV, 2; Luc, XXIII, 3; Jean, XVIII, 33.
[1134] Jean, XVIII, 38.
[1135] _Act._, XVIII, 14-15.
[1136] Tacite (_Ann._, XV, 44) présente la mort de Jésus comme une
exécution politique de Ponce Pilate. Mais, à l'époque où écrivai Tacite,
la politique romaine envers les chrétiens était changée; on les tenait
pour coupables de ligue secrète contre l'État. Il était naturel que
l'historien latin crût que Pilate, en faisant mourir Jésus, avait obéi à
des raisons de sûreté publique. Josèphe est bien plus exact (_Ant._,
XVIII, iii, 3).
[1137] Marc, XV, 10.
[1138] Matth., XXVII, 20; Marc, XV, 11.
[1139] Le nom de Jésus a disparu dans la plupart des manuscrits. Cette
leçon a néanmoins pour elle de très-fortes autorités.
[1140] Matth., XXVII, 16.
[1141] Cf. saint Jérôme, In Matth., XXVII, 16.
[1142] Marc, XV, 7; Luc, XXIII, 19. Jean (XVIII, 40), qui en fait un
voleur, paraît ici beaucoup moins dans le vrai que Marc.
[1143] Matth., XXVII, 26; Marc, XV, 45; Jean, XIX, 1.
[1144] Jos., _B. J_., II, XIV, 9; V, XI, 4; VII, VI, 4; Tite-Live,
XXXIII, 36; Quinte-Curce, VII, XI, 28.
[1145] Matth., XXVII, 27 et suiv.; Marc, XV, 16 et suiv.; Luc, XXIII,
11; Jean, XIX, 2 et suiv.
[1146] Voir _Inscript, rom. de l'Algérie_, n° 5, fragm. B.
[1147] Luc, XXIII, 16, 22.
[1148] Jean, XIX, 7.
[1149] Jean, XIX, 9. Cf. Luc, XXIII, 6 et suiv.
[1150] Il est probable que c'est là une première tentative d'«Harmonie
des Évangiles.» Luc aura eu sous les yeux un récit où la mort de Jésus
était attribuée par erreur à Hérode. Pour ne pas sacrifier entièrement
cette version, il aura mis bout à bout les deux traditions, d'autant
plus qu'il savait peut-être vaguement que Jésus (comme Jean nous
l'apprend) comparut devant trois autorités. Dans beaucoup d'autres cas,
Luc semble avoir un sentiment éloigné des faits qui sont propres à la
narration de Jean. Du reste, le troisième évangile renferme, pour
l'histoire du crucifiement, une série d'additions que l'auteur paraît
avoir puisées dans un document plus récent, et où l'arrangement en vue
d'un but d'édification était sensible.
[1151] Jean, XIX, 12, 15. Cf. Luc, XXIII, 2. Pour apprécier l'exactitude
de la couleur de cette scène chez les évangélistes, voyez Philon, _Leg.
ad Caïum_, § 38.
[1152] Voir ci-dessus, p. 402.
[1153] Matth., XXVII, 24-25.
[1154] Jean, XIX, 7.
[1155] _Deutér._, XIII, 1 et suiv.
CHAPITRE XXV.
MORT DE JÉSUS.
Bien que le motif réel de la mort de Jésus fût tout religieux, ses
ennemis avaient réussi, au prétoire, à le présenter comme coupable de
crime d'État; ils n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une
condamnation pour cause d'hétérodoxie. Conséquents à cette idée, les
prêtres firent demander pour Jésus, par la foule, le supplice de la
croix. Ce supplice n'était pas juif d'origine; si la condamnation de
Jésus eût été purement mosaïque, on lui eût appliqué la
lapidation[1156]. La croix était un supplice romain, réservé pour les
esclaves et pour les cas où l'on voulait ajouter à la mort
l'aggravation de l'ignominie. En l'appliquant à Jésus, on le traitait
comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme
ces ennemis de bas étage auxquels les Romains n'accordaient pas les
honneurs de la mort par le glaive[1157]. C'était le chimérique «roi des
Juifs,» non le dogmatiste hétérodoxe, que l'on punissait. Par suite de
la même idée, l'exécution dut être abandonnée aux Romains. On sait que,
chez les Romains, les soldats, comme ayant pour métier de tuer,
faisaient l'office de bourreaux. Jésus fut donc livré à une cohorte de
troupes auxiliaires, et tout l'odieux des supplices introduits par les
moeurs cruelles des nouveaux conquérants se déroula pour lui. Il était
environ midi[1158]. On le revêtit de ses habits qu'on lui avait ôtés
pour la parade de la tribune, et comme la cohorte avait déjà en réserve
deux voleurs qu'elle devait exécuter, on réunit les trois condamnés, et
le cortège se mit en marche pour le lieu de l'exécution.
Ce lieu était un endroit nommé Golgotha, situé hors de Jérusalem, mais
près des murs de la ville[1159]. Le nom de _Golgotha_ signifie _crâne_;
il correspond, ce semble, à notre mot _Chaumont_, et désignait
probablement un tertre dénudé, ayant la forme d'un crâne chauve. On ne
sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il était sûrement
au nord ou au nord-ouest de la ville, dans la haute plaine inégale qui
s'étend entre les murs et les deux vallées de Cédron et de Hinnom[1160],
région assez vulgaire, attristée encore par les fâcheux détails du
voisinage d'une grande cité. Il est difficile de placer le Golgotha à
l'endroit précis où, depuis Constantin, la chrétienté tout entière l'a
vénéré[1161]. Cet endroit est trop engagé dans l'intérieur de la ville,
et on est porté à croire qu'à l'époque de Jésus il était compris dans
l'enceinte des murs[1162].
Le condamné à la croix devait porter lui-même l'instrument de son
supplice[1163]. Mais Jésus, plus faible de corps que ses deux
compagnons, ne put porter la sienne. L'escouade rencontra un certain
Simon de Cyrène, qui revenait de la campagne, et les soldats, avec les
brusques procédés des garnisons étrangères, le forcèrent de porter
l'arbre fatal. Peut-être usaient-ils en cela d'un droit de corvée
reconnu, les Romains ne pouvant se charger eux-mêmes du bois infâme. Il
semble que Simon fut plus tard de la communauté chrétienne. Ses deux
fils, Alexandre et Rufus[1164], y étaient fort connus. Il raconta
peut-être plus d'une circonstance dont il avait été témoin. Aucun
disciple n'était à ce moment auprès de Jésus[1165].
On arriva enfin à la place des exécutions. Selon l'usage juif, on offrit
à boire aux patients un vin fortement aromatisé, boisson enivrante, que
par un sentiment de pitié on donnait au condamné pour l'étourdir[1166].
Il paraît que souvent les dames de Jérusalem apportaient elles-mêmes aux
infortunés qu'on menait au supplice ce vin de la dernière heure; quand
aucune d'elles ne se présentait, on l'achetait sur les fonds de la
caisse publique[1167]. Jésus, après avoir effleuré le vase du bout des
lèvres, refusa de boire[1168]. Ce triste soulagement des condamnés
vulgaires n'allait pas à sa haute nature. Il préféra quitter la vie dans
la parfaite clarté de son esprit, et attendre avec une pleine conscience
la mort qu'il avait voulue et appelée. On le dépouilla alors de ses
vêtements[1169], et on l'attacha à la croix. La croix se composait de
deux poutres liées en forme de T[1170]. Elle était peu élevée, si bien
que les pieds du condamné touchaient presque à terre. On commençait par
la dresser[1171]; puis on y attachait le patient, en lui enfonçant des
clous dans les mains; les pieds étaient souvent cloués, quelquefois
seulement liés avec des cordes[1172]. Un billot de bois, sorte
d'antenne, était attaché au fût de la croix, vers le milieu, et passait
entre les jambes du condamné, qui s'appuyait dessus[1173]. Sans cela les
mains se fussent déchirées et le corps se fût affaissé. D'autres fois,
une tablette horizontale était fixée à la hauteur des pieds et les
soutenait[1174].
Jésus savoura ces horreurs dans toute leur atrocité. Une soif brûlante,
l'une des tortures du crucifiement[1175], le dévorait. Il demanda à
boire. Il y avait près de là un vase plein de la boisson ordinaire des
soldats romains, mélange de vinaigre et d'eau, appelé _posca_. Les
soldats devaient porter avec eux leur _posca_ dans toutes les
expéditions[1176], au nombre desquelles une exécution était comptée. Un
soldat trempa une éponge dans ce breuvage, la mit au bout d'un roseau,
et la porta aux lèvres de Jésus, qui la suça[1177]. Les deux voleurs
étaient crucifiés à ses côtés. Les exécuteurs, auxquels on abandonnait
d'ordinaire les menues dépouilles (_pannicularia_) des
suppliciés[1178], tirèrent au sort ses vêtements, et, assis au pied de
la croix, le gardaient[1179]. Selon une tradition, Jésus aurait prononcé
cette parole, qui fut dans son coeur, sinon sur ses lèvres: «Père,
pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font[1180].»
Un écriteau, suivant la coutume romaine, était attaché au haut de la
croix, portant en trois langues, en hébreu, en grec et en latin: LE ROI
DES JUIFS. Il y avait dans cette rédaction quelque chose de pénible et
d'injurieux pour la nation. Les nombreux passants qui la lurent en
furent blessés. Les prêtres firent observer à Pilate qu'il eût fallu
adopter une rédaction qui impliquât seulement que Jésus s'était dit roi
des Juifs. Mais Pilate, déjà impatienté de cette affaire, refusa de rien
changer à ce qui était écrit[1181].
Ses disciples avaient fui. Jean néanmoins déclare avoir été présent et
être resté constamment debout au pied de la croix[1182]. On peut
affirmer avec plus de certitude que les fidèles amies de Galilée, qui
avaient suivi Jésus à Jérusalem, et continuaient à le servir, ne
l'abandonnèrent pas. Marie Cléophas, Marie de Magdala, Jeanne, femme de
Khouza, Salomé, d'autres encore, se tenaient à une certaine
distance[1183] et ne le quittaient pas des yeux[1184]. S'il fallait en
croire Jean[1185], Marie, mère de Jésus, eût été aussi au pied de la
croix, et Jésus, voyant réunis sa mère et son disciple chéri, eût dit à
l'un: «Voilà ta mère,» à l'autre: «Voilà ton fils.» Mais on ne
comprendrait pas comment les évangélistes synoptiques, qui nomment les
autres femmes, eussent omis celle dont la présence était un trait si
frappant. Peut-être même la hauteur extrême du caractère de Jésus ne
rend-elle pas un tel attendrissement personnel vraisemblable, au moment
où, uniquement préoccupé de son oeuvre, il n'existait plus que pour
l'humanité[1186].
A part ce petit groupe de femmes, qui de loin consolaient ses regards,
Jésus n'avait devant lui que le spectacle de la bassesse humaine ou de
sa stupidité. Les passants l'insultaient. Il entendait autour de lui de
sottes railleries et ses cris suprêmes de douleur tournés en odieux jeux
de mots: «Ah! le voilà, disait-on, celui qui s'est appelé Fils de Dieu!
Que son père, s'il veut, vienne maintenant le délivrer!--Il a sauvé les
autres, murmurait-on encore, et il ne peut se sauver lui-même. S'il est
roi d'Israël, qu'il descende de la croix, et nous croyons en lui!--Eh
bien! disait un troisième, toi qui détruis le temple de Dieu, et le
rebâtis en trois jours, sauve-toi, voyons[1187]!»--Quelques-uns,
vaguement au courant de ses idées apocalyptiques, crurent l'entendre
appeler Élie, et dirent: «Voyons si Élie viendra le délivrer.» Il paraît
que les deux voleurs crucifiés à ses côtés l'insultaient aussi[1188]. Le
ciel était sombre[1189]; la terre, comme dans tous les environs de
Jérusalem, sèche et morne. Un moment, selon certains récits, le coeur
lui défaillit; un nuage lui cacha la face de son Père; il eut une agonie
de désespoir, plus cuisante mille fois que tous les tourments. Il ne vit
que l'ingratitude des hommes; il se repentit peut-être de souffrir pour
une race vile, et il s'écria: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu
abandonné?» Mais son instinct divin l'emporta encore. A mesure que la
vie du corps s'éteignait, son âme se rassérénait et revenait peu à peu à
sa céleste origine. Il retrouva le sentiment de sa mission; il vit dans
sa mort le salut du monde; il perdit de vue le spectacle hideux qui se
déroulait à ses pieds, et, profondément uni à son Père, il commença sur
le gibet la vie divine qu'il allait mener dans le coeur de l'humanité
pour des siècles infinis.
L'atrocité particulière du supplice de la croix était qu'on pouvait
vivre trois et quatre jours dans cet horrible état sur l'escabeau de
douleur[1190]. L'hémorrhagie des mains s'arrêtait vite et n'était pas
mortelle. La vraie cause de la mort était la position contre nature du
corps, laquelle entraînait un trouble affreux dans la circulation, de
terribles maux de tête et de coeur, et enfin la rigidité des membres.
Les crucifiés de forte complexion ne mouraient que de faim[1191]. L'idée
mère de ce cruel supplice n'était pas de tuer directement le condamné
par des lésions déterminées, mais d'exposer l'esclave, cloué par les
mains dont il n'avait pas su faire bon usage, et de le laisser pourrir
sur le bois. L'organisation délicate de Jésus le préserva de cette lente
agonie. Tout porte à croire que la rupture instantanée d'un vaisseau au
coeur amena pour lui, au bout de trois heures, une mort subite. Quelques
moments avant de rendre l'âme, il avait encore la voix forte[1192]. Tout
à coup, il poussa un cri terrible[1193], où les uns entendirent: «O
Père, je remets mon esprit entre tes mains!» et que les autres, plus
préoccupés de l'accomplissement des prophéties, rendirent par ces mots:
«Tout est consommé!» Sa tête s'inclina sur sa poitrine, et il expira.
Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton oeuvre est
achevée; ta divinité est fondée. Ne crains plus de voir crouler par une
faute l'édifice de tes efforts. Désormais hors des atteintes de la
fragilité, tu assisteras, du haut de la paix divine, aux conséquences
infinies de tes actes. Au prix de quelques heures de souffrance, qui
n'ont pas même atteint ta grande âme, tu as acheté la plus complète
immortalité. Pour des milliers d'années, le monde va relever de toi!
Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se
livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois
plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu
deviendras à tel point la pierre angulaire de l'humanité qu'arracher ton
nom de ce monde serait l'ébranler jusqu'aux fondements. Entre toi et
Dieu, on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort, prends
possession de ton royaume, où te suivront, par la voie royale que tu as
tracée, des siècles d'adorateurs.
NOTES:
[1156] Jos., _Ant._, XX, ix, 1. Le Talmud, qui présente la condamnation
de Jésus comme toute religieuse, prétend, en effet, qu'il fut lapidé, ou
du moins, qu'après avoir été pendu, il fut lapidé, comme cela arrivait
souvent (Mischna, _Sanhédrin_, VI, 4). Talm. de Jérusalem, _Sanhédrin_,
XIV, 16; Talm. de Bab., même traité, 43 _a_, 67 _a_.
[1157] Jos., _Ant._, XVII, x, 10; XX, vi, 2; _B.J._, V, xi, 1; Apulée,
_Métam._, III, 9; Suétone, _Galba_, 9; Lampride, _Alex. Sev._, 23.
[1158] Jean, XIX, 14. D'après Marc, XV, 23, il n'eût guère été que huit
heures du matin, puisque, selon cet évangéliste, Jésus fût crucifié à
neuf heures.
[1159] Matth., XXVII, 33; Marc, XV, 22; Jean, XIX, 20; _Epist. ad
Hebr._, XIII, 12
[1160] _Golgotha_, en effet, semble n'être pas sans rapport avec la
colline de _Gareb_ et la localité de _Goath_, mentionnées dans Jérémie,
XXXI, 39. Or, ces deux endroits paraissent avoir été au nord-ouest de la
ville. J'inclinerais à placer le lieu où Jésus fut crucifié près de
l'angle extrême que fait le mur actuel vers l'ouest, ou bien sur les
buttes qui dominent la vallée de Hinnom, au-dessus de _Birket-Mamilla_.
[1161] Les preuves par lesquelles on a essayé d'établir que le Saint
Sépulcre a été déplacé depuis Constantin manquent de solidité.
[1162] M. de Vogüé a découvert, à 76 mètres à l'est de l'emplacement
traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaïque analogue à celui
d'Hébron, qui, s'il appartient à l'enceinte du temps de Jésus,
laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la ville.
L'existence d'un caveau sépulcral (celui qu'on appelle «Tombeau de
Joseph d'Arimathie») sous le mur de la coupole du Saint-Sépulcre
porterait aussi à supposer que cet endroit était hors des murs. Deux
considérations historiques, dont l'une est assez forte, peuvent
d'ailleurs être invoquées en faveur de la tradition. La première, c'est
qu'il serait singulier que ceux qui cherchèrent à fixer sous Constantin
la topographie évangélique, ne se fussent pas arrêtés devant l'objection
qui résulte de _Jean_, XIX, 20, et de _Hébr._, XIII, 12. Comment, libres
dans leur choix, se fussent-ils exposés de gaîté de coeur à une si grave
difficulté? La seconde considération, c'est qu'on pouvait avoir, pour se
guider, du temps de Constantin, les restes d'un édifice, le temple de
Vénus sur le Golgotha, élevé par Adrien. On est donc par moments porté à
croire que l'oeuvre des topographes dévots du temps de Constantin eut
quelque chose de sérieux, qu'ils cherchèrent des indices et que, bien
qu'ils ne se refusassent pas certaines fraudes pieuses, ils se guidèrent
par des analogies. S'ils n'eussent suivi qu'un vain caprice, ils eussent
placé le Golgotha à un endroit plus apparent, au sommet de quelqu'un des
mamelons voisins de Jérusalem, pour suivre l'imagination chrétienne, qui
de très-bonne heure voulut que la mort du Christ eût eu lieu sur une
montagne. Mais la difficulté des enceintes est très-grave. Ajoutons que
l'érection du temple de Vénus sur le Golgotha prouve peu de chose.
Eusèbe (_Vita Const._, III, 26), Socrate (_H.E._, I, 17), Sozomène
(_H.E._, II, 1), S. Jérôme (_Epist._ XLIX, ad Paulin.), disent bien
qu'il y avait un sanctuaire de Vénus sur l'emplacement qu'ils croient
être celui du saint tombeau; mais il n'est pas sûr: 1° qu'Adrien l'ait
élevé; 2° qu'il l'ait élevé sur un endroit qui s'appelait de son temps
«Golgotha;» 3° qu'il ait eu l'intention de l'élever à la place où Jésus
souffrit la mort.
[1163] Plutarque, _De sera num. vind_., 19; Artémidore, _Onirocrit_.,
II, 56.
[1164] Marc, XV, 21.
[1165] La circonstance _Luc_, XXIII, 27-31 est de celles où l'on sent le
travail d'une imagination pieuse et attendrie. Les paroles qu'on y prête
à Jésus n'ont pu être écrites qu'après le siège de Jérusalem.
[1166] Talm. de Bab., _Sanhédrin_, fol. 43 _a._ Comp. _Prov_., XXI, 6.
[1167] Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 1. c.
[1168] Marc, XV, 23. Matth., XXVII, 34, fausse ce détail, pour obtenir
une allusion messianique au PS. LXIX, 22.
[1169] Matth., XXVII, 35; Marc, XV, 24; Jean, XIX, 23. Cf, Artémidore,
_Onirocr_., II, 53.
[1170] Lucien, _Jud. voc_., 12. Comparez le crucifix grotesque tracé à
Rome sur un mur du mont Palatin. _Civiltà cattolica_, fasc. CLXI, p. 529
et suiv.
[1171] Jos., _B. J_., VII, VI, 4; Cic., _In Verr_., V, 66; Xénoph.
Ephes., _Ephesiaca_, IV, 2.
[1172] Luc, XXIV, 39; Jean, XX, 25-27; Plaute, _Mostellaria_, II, I, 13;
Lucain, _Phars_., VI, 543 et suiv., 547; Justin, _Dial. cum Tryph_., 97;
Tertullien, _Adv. Marcionem_, III, 19.
[1173] Irénée, _Adv. hær_., II, 24; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 91.
[1174] Voir le _graffito_ précité.
[1175] Voir le texte arabe publié par Kosegarten, _Chrest. arab_., p.
64.
[1176] Spartien, _Vie d'Adrien_, 10; Vulcatius Gallicanus, _Vie
d'Avidius Cassius_, 5.
[1177] Matth., XXVII, 48; Marc, XV, 36; Luc, XXIII, 36; Jean, XIX,
28-30.
[1178] Dig., XLVII, xx, _De bonis damnat_., 6. Adrien limita cet usage.