christianisme pur se présente encore, au bout de dix-huit siècles, avec
le caractère d'une religion universelle et éternelle. C'est qu'en effet
la religion de Jésus est à quelques égards la religion définitive. Fruit
d'un mouvement des âmes parfaitement spontané, dégagé à sa naissance de
toute étreinte dogmatique, ayant lutté trois cents ans pour la liberté
de conscience, le christianisme, malgré les chutes qui ont suivi,
recueille encore les fruits de cette excellente origine. Pour se
renouveler, il n'a qu'à revenir à l'Évangile. Le royaume de Dieu, tel
que nous le concevons, diffère notablement de l'apparition surnaturelle
que les premiers chrétiens espéraient voir éclater dans les nues. Mais
le sentiment que Jésus a introduit dans le monde est bien le nôtre. Son
parfait idéalisme est la plus haute règle de la vie détachée et
vertueuse. Il a créé le ciel des âmes pures, où se trouve ce qu'on
demande en vain à la terre, la parfaite noblesse des enfants de Dieu, la
pureté absolue, la totale abstraction des souillures du monde, la
liberté enfin, que la société réelle exclut comme une impossibilité, et
qui n'a toute son amplitude que dans le domaine de la pensée. Le grand
maître de ceux qui se réfugient dans ce royaume de Dieu idéal est encore
Jésus. Le premier, il a proclamé la royauté de l'esprit; le premier, il
a dit, au moins par ses actes: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» La
fondation de la vraie religion est bien son oeuvre. Après lui, il n'y a
plus qu'à développer et à féconder.
«Christianisme» est ainsi devenu presque synonyme de «religion.» Tout ce
qu'on fera en dehors de cette grande et bonne tradition chrétienne sera
stérile. Jésus a fondé la religion dans l'humanité, comme Socrate y a
fondé la philosophie, comme Aristote y a fondé la science. Il y a eu de
la philosophie avant Socrate et de la science avant Aristote. Depuis
Socrate et depuis Aristote, la philosophie et la science ont fait
d'immenses progrès; mais tout a été bâti sur le fondement qu'ils ont
posé. De même, avant Jésus, la pensée religieuse avait traversé bien des
révolutions; depuis Jésus, elle a fait de grandes conquêtes: on n'est
pas sorti, cependant, on ne sortira pas de la notion essentielle que
Jésus a créée; il a fixé pour toujours l'idée du culte pur. La religion
de Jésus, en ce sens, n'est pas limitée. L'Église a eu ses époques et
ses phases; elle s'est renfermée dans des symboles qui n'ont eu ou qui
n'auront qu'un temps: Jésus a fondé la religion absolue, n'excluant
rien, ne déterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses symboles ne
sont pas des dogmes arrêtés, mais des images susceptibles
d'interprétations indéfinies. On chercherait vainement une proposition
théologique dans l'Évangile Toutes les professions de foi sont des
travestissements de l'idée de Jésus, à peu près comme la scolastique du
moyen âge, en proclamant Aristote le maître unique d'une science
achevée, faussait la pensée d'Aristote. Aristote, s'il eût assisté aux
débats de l'école, eût répudié cette doctrine étroite; il eût été du
parti de la science progressive contre la routine, qui se couvrait de
son autorité; il eût applaudi à ses contradicteurs. De même, si Jésus
revenait parmi nous, il reconnaîtrait pour disciples, non ceux qui
prétendent le renfermer tout entier dans quelques phrases de catéchisme,
mais ceux qui travaillent à le continuer. La gloire éternelle, dans tous
les ordres de grandeurs, est d'avoir posé la première pierre. Il se peut
que, dans la «Physique» et dans la «Météorologie» des temps modernes, il
ne se retrouve pas un mot des traités d'Aristote qui portent ces titres;
Aristote n'en reste pas moins le fondateur de la science de la nature.
Quelles que puissent être les transformations du dogme, Jésus restera en
religion le créateur du sentiment pur; le Sermon sur la montagne ne sera
pas dépassé. Aucune révolution ne fera que nous ne nous rattachions en
religion à la grande ligne intellectuelle et morale en tête de laquelle
brille le nom de Jésus. En ce sens, nous sommes chrétiens, même quand
nous nous séparons sur presque tous les points de la tradition
chrétienne qui nous a précédés.
Et cette grande fondation fut bien l'oeuvre personnelle de Jésus. Pour
s'être fait adorer à ce point, il faut qu'il ait été adorable. L'amour
ne va pas sans un objet digne de l'allumer, et nous ne saurions rien de
Jésus si ce n'est la passion qu'il inspira à son entourage, que nous
devrions affirmer encore qu'il fut grand et pur. La foi, l'enthousiasme,
la constance de la première génération chrétienne ne s'expliquent qu'en
supposant à l'origine de tout le mouvement un homme de proportions
colossales. A la vue des merveilleuses créations des âges de foi, deux
impressions également funestes à la bonne critique historique s'élèvent
dans l'esprit. D'une part, on est porté à supposer ces créations trop
impersonnelles; on attribue à une action collective ce qui souvent a été
l'oeuvre d'une volonté puissante et d'un esprit supérieur. D'un autre
côté, on se refuse à voir des hommes comme nous dans les auteurs de ces
mouvements extraordinaires qui ont décidé du sort de l'humanité. Prenons
un sentiment plus large des pouvoirs que la nature recèle en son sein.
Nos civilisations, régies par une police minutieuse, ne sauraient nous
donner aucune idée de ce que valait l'homme à des époques où
l'originalité de chacun avait pour se développer un champ plus libre.
Supposons un solitaire demeurant dans les carrières voisines de nos
capitales, sortant de là de temps en temps pour se présenter aux palais
des souverains, forçant la consigne et, d'un ton impérieux, annonçant
aux rois l'approche des révolutions dont il a été le promoteur. Cette
idée seule nous fait sourire. Tel, cependant, fut Élie. Élie le
Thesbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries. La
prédication de Jésus, sa libre activité en Galilée ne sortent pas moins
complètement des conditions sociales auxquelles nous sommes habitués.
Dégagées de nos conventions polies, exemptes de l'éducation uniforme qui
nous raffine, mais qui diminue si fort notre individualité, ces âmes
entières portaient dans l'action une énergie surprenante. Elles nous
apparaissent comme les géants d'un âge héroïque qui n'aurait pas eu de
réalité. Erreur profonde! Ces hommes-là étaient nos frères; ils eurent
notre taille, sentirent et pensèrent comme nous. Mais le souffle de Dieu
était libre chez eux; chez nous, il est enchaîné par les liens de fer
d'une société mesquine et condamnée à une irrémédiable médiocrité.
Plaçons donc au plus haut sommet de la grandeur humaine la personne de
Jésus. Ne nous laissons pas égarer par des défiances exagérées en
présence d'une légende qui nous tient toujours dans un monde surhumain.
La vie de François d'Assise n'est aussi qu'un tissu de miracles. A-t-on
jamais douté cependant de l'existence et du rôle de François d'Assise?
Ne disons pas davantage que la gloire de la fondation du christianisme
doit revenir à la foule des premiers chrétiens, et non à celui que la
légende a déifié. L'inégalité des hommes est bien plus marquée en
Orient, que chez nous. Il n'est pas rare de voir s'y élever, au milieu
d'une atmosphère générale de méchanceté, des caractères dont la grandeur
nous étonne. Bien loin que Jésus ait été créé par ses disciples, Jésus
apparaît en tout comme supérieur à ses disciples. Ceux-ci, saint Paul et
saint Jean exceptés, étaient des hommes sans invention ni génie. Saint
Paul lui-même ne supporte aucune comparaison avec Jésus, et quant à
saint Jean, je montrerai plus tard que son rôle, très-élève en un sens,
fut loin d'être à tous égards irréprochable. De là l'immense supériorité
des Évangiles au milieu des écrits du Nouveau Testament. De là cette
chute pénible qu'on éprouve en passant de l'histoire de Jésus à celle
des apôtres. Les évangélistes eux-mêmes, qui nous ont légué l'image de
Jésus, sont si fort au-dessous de celui dont ils parlent que sans cesse
ils le défigurent, faute d'atteindre à sa hauteur. Leurs écrits sont
pleins d'erreurs et de contre-sens. On sent à chaque ligne un discours
d'une beauté divine fixé par des rédacteurs qui ne le comprennent pas,
et qui substituent leurs propres idées à celles qu'ils ne saisissent
qu'à demi. En somme, le caractère de Jésus, loin d'avoir été embelli par
ses biographes, a été diminué par eux. La critique, pour le retrouver
tel qu'il fut, a besoin d'écarter une série de méprises, provenant de la
médiocrité d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint comme ils le
concevaient, et souvent, en croyant l'agrandir, l'ont en réalité
amoindri.
Je sais que nos idées modernes sont plus d'une fois froissées dans cette
légende, conçue par une autre race, sous un autre ciel, au milieu
d'autres besoins sociaux. Il est des vertus qui, à quelques égards, sont
plus conformes à notre goût. L'honnête et suave Marc-Aurèle, l'humble et
doux Spinoza, n'ayant pas cru au miracle, ont été exempts de quelques
erreurs que Jésus partagea. Le second, dans son obscurité profonde, eut
un avantage que Jésus ne chercha pas. Par notre extrême délicatesse dans
l'emploi des moyens de conviction, par notre sincérité absolue et notre
amour désintéressé de l'idée pure, nous avons fondé, nous tous qui avons
voué notre vie à la science, un nouvel idéal de moralité. Mais les
appréciations de l'histoire générale ne doivent pas se renfermer dans
des considérations de mérite personnel. Marc-Aurèle et ses nobles
maîtres ont été sans action durable sur le monde. Marc-Aurèle laisse
après lui des livres délicieux, un fils exécrable, un monde qui s'en va.
Jésus reste pour l'humanité un principe inépuisable de renaissances
morales. La philosophie ne suffit pas au grand nombre. Il lui faut la
sainteté. Un Apollonius de Tyane, avec sa légende miraculeuse, devait
avoir plus de succès qu'un Socrate, avec sa froide raison. «Socrate,
disait-on, laisse les hommes sur la terre, Apollonius les transporte au
ciel; Socrate n'est qu'un sage, Apollonius est un dieu[1240].» La
religion, jusqu'à nos jours, n'a pas existé sans une part d'ascétisme,
de piété, de merveilleux. Quand on voulut, après les Antonins, faire une
religion de la philosophie, il fallut transformer les philosophes en
saints, écrire la «Vie édifiante» de Pythagore et de Plotin, leur prêter
une légende, des vertus d'abstinence et de contemplation, des pouvoirs
surnaturels, sans lesquels on ne trouvait près du siècle ni créance ni
autorité.
Gardons-nous donc de mutiler l'histoire pour satisfaire nos mesquines
susceptibilités. Qui de nous, pygmées que nous sommes, pourrait faire ce
qu'a fait l'extravagant François d'Assise, l'hystérique sainte Thérèse?
Que la médecine ait des noms pour exprimer ces grands écarts de la
nature humaine; qu'elle soutienne que le génie est une maladie du
cerveau; qu'elle voie dans une certaine délicatesse de moralité un
commencement d'étisie; qu'elle classe l'enthousiasme et l'amour parmi
les accidents nerveux, peu importe. Les mots de sain et de malade sont
tout relatifs. Qui n'aimerait mieux être malade comme Pascal que bien
portant comme le vulgaire? Les idées étroites qui se sont répandues de
nos jours sur la folie égarent de la façon la plus grave nos jugements
historiques dans les questions de ce genre. Un état où l'on dit des
choses dont on n'a pas conscience, où la pensée se produit sans que la
volonté l'appelle et la règle, expose maintenant un homme à être
séquestré comme halluciné. Autrefois, cela s'appelait prophétie et
inspiration. Les plus belles choses du monde se sont faites à l'état de
fièvre; toute création éminente entraîne une rupture d'équilibre, un
état violent pour l'être qui la tire de lui.
Certes, nous reconnaissons que le christianisme est une oeuvre trop
complexe pour avoir été le fait d'un seul homme. En un sens, l'humanité
entière y collabora. Il n'y a pas de monde si muré qui ne reçoive
quelque vent du dehors. L'histoire de l'esprit humain est pleine de
synchronismes étranges, qui font que, sans avoir communiqué entre elles,
des fractions fort éloignées de l'espèce humaine arrivent en même temps
à des idées et à des imaginations presque identiques. Au XIIIe siècle,
les Latins, les Grecs, les Syriens, les Juifs, les Musulmans font de la
scolastique, et à peu près la même scolastique, de York à Samarkand; au
XIVe siècle, tout le monde se livre au goût de l'allégorie mystique, en
Italie, en Perse, dans l'Inde; au XVIe, l'art se développe d'une façon
toute semblable en Italie, au Mont-Athos, à la cour des grands Mogols,
sans que saint Thomas, Barhébræus, les rabbins de Narbonne, les
_motécallémin_ de Bagdad se soient connus, sans que Dante et Pétrarque
aient vu aucun soufi, sans qu'aucun élève des écoles de Pérouse ou de
Florence ait passé à Dehli. On dirait de grandes influences morales
courant le monde, à la manière des épidémies, sans distinction de
frontière et de race. Le commerce des idées dans l'espèce humaine ne
s'opère pas seulement par les livres ou l'enseignement direct. Jésus
ignorait jusqu'au nom de Bouddha, de Zoroastre, de Platon; il n'avait lu
aucun livre grec, aucun soutra bouddhique, et cependant il y a en lui
plus d'un élément qui, sans qu'il s'en doutât, venait du bouddhisme, du
parsisme, de la sagesse grecque. Tout cela se faisait par des canaux
secrets et par cette espèce de sympathie qui existe entre les diverses
portions de l'humanité. Le grand homme, par un côté, reçoit tout de son
temps; par un autre, il domine son temps. Montrer que la religion fondée
par Jésus a été la conséquence naturelle de ce qui avait précédé, ce
n'est pas en diminuer l'excellence; c'est prouver qu'elle a eu sa
raison d'être, qu'elle fut légitime, c'est-à-dire conforme aux instincts
et aux besoins du coeur en un siècle donné.
Est-il plus juste de dire que Jésus doit tout au judaïsme et que sa
grandeur n'est autre que celle du peuple juif? Personne plus que moi
n'est disposé à placer haut ce peuple unique, dont le don particulier
semble avoir été de contenir dans son sein les extrêmes du bien et du
mal. Sans doute, Jésus sort du judaïsme; mais il en sort comme Socrate
sortit des écoles de sophistes, comme Luther sortit du moyen âge, comme
Lamennais du catholicisme, comme Rousseau du XVIIIe siècle. On est de
son siècle et de sa race, même quand on réagit contre son siècle et sa
race. Loin que Jésus soit le continuateur du judaïsme, il représente la
rupture avec l'esprit juif. En supposant que sa pensée à cet égard
puisse prêter à quelque équivoque, la direction générale du
christianisme après lui n'en permet pas. La marche générale du
christianisme a été de s'éloigner de plus en plus du judaïsme. Son
perfectionnement consistera à revenir à Jésus, mais non certes à revenir
au judaïsme. La grande originalité du fondateur reste donc entière; sa
gloire n'admet aucun légitime partageant.
Sans contredit, les circonstances furent pour beaucoup dans le succès de
cette révolution merveilleuse; mais les circonstances ne secondent que
ce qui est juste et vrai. Chaque branche du développement de l'humanité
a son époque privilégiée, où elle atteint la perfection par une sorte
d'instinct spontané et sans effort. Aucun travail de réflexion ne
réussit à produire ensuite les chefs-d'oeuvre que la nature crée à ces
moments-là par des génies inspirés. Ce que les beaux siècles de la Grèce
furent pour les arts et les lettres profanes, le siècle de Jésus le fut
pour la religion. La société juive offrait l'état intellectuel et moral
le plus extraordinaire que l'espèce humaine ait jamais traversé. C'était
vraiment une de ces heures divines où le grand se produit par la
conspiration de mille forces cachées, où les belles âmes trouvent pour
les soutenir un flot d'admiration et de sympathie. Le monde, délivré de
la tyrannie fort étroite des petites républiques municipales, jouissait
d'une grande liberté. Le despotisme romain ne se fit sentir d'une façon
désastreuse que beaucoup plus tard, et d'ailleurs il fut toujours moins
pesant dans ces provinces éloignées qu'au centre de l'empire. Nos
petites tracasseries préventives (bien plus meurtrières que la mort pour
les choses de l'esprit) n'existaient pas. Jésus, pendant trois ans, put
mener une vie qui, dans nos sociétés, l'eût conduit vingt fois devant
les tribunaux de police. Nos seules lois sur l'exercice illégal de la
médecine eussent suffi pour couper court à sa carrière. La dynastie
incrédule des Hérodes, d'un autre côté, s'occupait peu des mouvements
religieux; sous les Asmonéens, Jésus eût été probablement arrêté dès ses
premiers pas. Un novateur, dans un tel état de société, ne risquait que
la mort, et la mort est bonne à ceux qui travaillent pour l'avenir.
Qu'on se figure Jésus, réduit à porter jusqu'à soixante ou soixante-dix
ans le fardeau de sa divinité, perdant sa flamme céleste, s'usant peu à
peu sous les nécessités d'un rôle inouï! Tout favorise ceux qui sont
marqués d'un signe; ils vont à la gloire par une sorte d'entraînement
invincible et d'ordre fatal.
Cette sublime personne, qui chaque jour préside encore au destin du
monde, il est permis de l'appeler divine, non en ce sens que Jésus ait
absorbé tout le divin, ou lui ait été adéquat (pour employer
l'expression de la scolastique), mais en ce sens que Jésus est
l'individu qui a fait faire à son espèce le plus grand pas vers le
divin. L'humanité dans son ensemble offre un assemblage d'êtres bas,
égoïstes, supérieurs à l'animal en cela seul que leur égoïsme est plus
réfléchi. Mais, au milieu de cette uniforme vulgarité, des colonnes
s'élèvent vers le ciel et attestent une plus noble destinée. Jésus est
la plus haute de ces colonnes qui montrent à l'homme d'où il vient et
où il doit tendre. En lui s'est condensé tout ce qu'il y a de bon et
d'élevé dans notre nature. Il n'a pas été impeccable; il a vaincu les
mêmes passions que nous combattons; aucun ange de Dieu ne l'a conforté,
si ce n'est sa bonne conscience; aucun Satan ne l'a tenté, si ce n'est
celui que chacun porte en son coeur. De même que plusieurs de ses grands
côtés sont perdus pour nous par la faute de ses disciples, il est
probable aussi que beaucoup de ses fautes ont été dissimulées. Mais
jamais personne autant que lui n'a fait prédominer dans sa vie l'intérêt
de l'humanité sur les petitesses de l'amour-propre. Voué sans réserve à
son idée, il y a subordonné toute chose à un tel degré que, vers la fin
de sa vie, l'univers n'exista plus pour lui. C'est par cet accès de
volonté héroïque qu'il a conquis le ciel. Il n'y a pas eu d'homme,
Çakya-Mouni peut-être excepté, qui ait à ce point foulé aux pieds la
famille, les joies de ce monde, tout soin temporel. Il ne vivait que de
son Père et de la mission divine qu'il avait la conviction de remplir.
Pour nous, éternels enfants, condamnés à l'impuissance, nous qui
travaillons sans moissonner, et ne verrons jamais le fruit de ce que
nous avons semé, inclinons-nous devant ces demi-dieux. Ils surent ce que
nous ignorons: créer, affirmer, agir. La grande originalité
renaîtra-t-elle, ou le monde se contentera-t-il désormais de suivre les
voies ouvertes par les hardis créateurs des vieux âges? Nous l'ignorons.
Mais quels que puissent être les phénomènes inattendus de l'avenir,
Jésus ne sera pas surpassé. Son culte se rajeunira sans cesse; sa
légende provoquera des larmes sans fin; ses souffrances attendriront les
meilleurs coeurs; tous les siècles proclameront qu'entre les fils des
hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus.
NOTES:
[1234] Matth., VIII, 5 et suiv.; Luc, VII, 1 et suiv.; Jean, XII, 20 et
suiv. Comp. Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3.
[1235] Tacite, _Ann._, XV, 45; Suétone, _Claude_, 25.
[1236] _Ant._, XVIII, iii, 3. Ce passage a été altéré par une main
chrétienne.
[1237] _Ant._, XVIII, i; _B.J._, II, viii; _Vita_, 2.
[1238] Talm. de Jérusalem, _Sanhédrin_, XIV, 16; _Aboda zara_, II, 2;
_Schabbath_, XIV, 4; Talm. de Babylone, _Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_;
_Schabbath_, 104 _b_, 116 _b_. Comp. _Chagiga_, 4 _b_; _Gittin_, 57 _a_,
90 _a_. Les deux Gémares empruntent la plupart de leurs données sur
Jésus à une légende burlesque et obscène, inventée par les adversaires
du christianisme et sans valeur historique.
[1239] Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3.
[1240] Philostrate, _Vie d'Apollonius_, IV, 2; VII, 11; VIII, 7; Eunape,
_Vies des sophistes_, p. 454, 500 (édit. Didot).
FIN DE LA VIE DE JÉSUS.
TABLE
DES MATIÈRES.
DÉDICACE
INTRODUCTION, OÙ L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES DE CETTE
HISTOIRE.
I. Place de Jésus dans l'histoire du monde.
II. Enfance et jeunesse de Jésus. Ses premières impressions.
III. Éducation de Jésus.
IV. Ordre d'idées au sein duquel se développa Jésus.
V. Premiers aphorismes de Jésus.--Ses idées d'un Dieu père et
d'une religion pure.--Premiers disciples.
VI. Jean-Baptiste.--Voyage de Jésus vers Jean et son séjour au
désert de Judée.--Il adopte le baptême de Jean.
VII. Développement des idées de Jésus sur le royaume de Dieu.
VIII. Jésus à Capharnahum.
IX. Les disciples de Jésus.
X. Prédications du lac.
XI. Le royaume de Dieu conçu comme l'avènement des
pauvres.
XII. Ambassade de Jean prisonnier vers Jésus.--Mort de
Jean.--Rapports de son école avec celle de Jésus.
XIII. Premières tentatives sur Jérusalem.
XIV. Rapports de Jésus avec les païens et les Samaritains.
XV. Commencement de la légende de Jésus.--Idée qu'il a lui-même
de son rôle surnaturel.
XVI. Miracles.
XVII. Forme définitive des idées de Jésus sur le royaume de
Dieu.
XVIII. Institutions de Jésus.
XIX. Progression croissante d'enthousiasme et d'exaltation.
XX. Opposition contre Jésus.
XXI. Dernier voyage de Jésus à Jérusalem.
XXII. Machinations des ennemis de Jésus.
XXIII. Dernière semaine de Jésus.
XXIV. Arrestation et procès de Jésus.
XXV. Mort de Jésus.
XXVI. Jésus au tombeau.
XXVII. Sort des ennemis de Jésus.
XXVIII. Caractère essentiel de l'oeuvre de Jésus.