sa préoccupation exclusive du rôle divin de Jésus aient effacé du récit
les circonstances de faiblesse naturelle racontées par les synoptiques.
[1064] Luc, XXII, 43; Jean, XII, 28-29.
[1065] Matth., XVIII, 36 et suiv.; Marc, XIV, 32 et suiv.; Luc, XXII, 39
et suiv.
[1066] Cela se comprendrait d'autant moins que Jean met une sorte
d'affectation à relever les circonstances qui lui sont personnelles ou
dont il a été le seul témoin (XIII, 23 et suiv.; XVIII, 15 et suiv.;
XIX, 26 et suiv., 35; XX, 2 et suiv.; XXI, 20 et suiv.).
[1067] Matth., XXVI, 1-5; Marc, XIV, 1-2; Luc, XXII, 1-2.
[1068] Matth., XXI, 46.
[1069] Matth., XXVI, 55.
[1070] Jean, XII, 6.
[1071] Jean ne parle même pas d'un salaire en argent.
[1072] Jean, VI, 65; XII, 6.
[1073] Jean, VI, 65, 71-72; XII, 6; XIII, 2, 27 et suiv.
[1074] Matth., XXVII, 3 et suiv.
[1075] Matth., XXVI, 4 et suiv.; Marc, XIV, 42; Luc, XXII, 7; Jean,
XIII, 29.
[1076] C'est le système des synoptiques (Matth., XXVI, 47 et suiv.;
Marc, XIV, 42 et suiv.; Luc, XXII, 7 et suiv., 45). Mais Jean, dont le
récit a pour cette partie une autorité prépondérante, suppose
formellement que Jésus mourut le jour même où l'on mangeait l'agneau
(XIII, 1-2, 29; XVIII, 28; XIX, 14, 34). Le Talmud fait aussi mourir
Jésus «la veille de Pâque» (Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_).
[1077] Jean, XIII, 1 et suiv.
[1078] Matth., XXVI, 21 et suiv.; Marc, XIV, 18 et suiv.; Luc, XX, 24 et
suiv.; Jean, XIII, 21 et suiv.; XXI, 20.
[1079] Jean, XIII, 24 et suiv., qui lève les invraisemblances du récit
des synoptiques.
[1080] Luc, XXII., 20.
[1081] I Cor., XI, 26.
[1082] Matth., XXVI, 26-28; Marc, XIV, 22-24; Luc, XXII, 19-21; I Cor.,
XI, 23-25.
[1083] Ch. VI.
[1084] Ch. XIII-XVII.
[1085] Jean, XIII, 14-45. Cf. Matth., XX, 26 et suiv.; Luc, XXII, 26 et
suiv.
[1086] Jean, XIII, 1 et suiv. Les discours placés par Jean à la suite du
récit de la Cène ne peuvent être pris pour historiques. Ils sont pleins
de tours et d'expressions qui ne sont pas dans le style des discours de
Jésus, et qui, au contraire, rentrent très-bien dans le langage habituel
de Jean. Ainsi l'expression «petits enfants» au vocatif (Jean, XIII, 33)
est très-fréquente dans la première épître de Jean. Elle ne paraît pas
avoir été familière à Jésus.
[1087] Jean, XIII, 33-35; XV, 12-17.
[1088] Luc, XXII, 24-27. Cf. Jean, XIII, 4 et suiv.
[1089] Matth., XXVI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XXII, 18.
[1090] Luc, XXII, 29-30.
[1091] Luc, XXII, 36-38.
[1092] Matth., XXVI, 31 et suiv.; Marc, XIV, 29 et suiv.; Luc, XXII, 33
et suiv.; Jean, XIII, 36 et suiv.
CHAPITRE XXIV.
ARRESTATION ET PROCÈS DE JÉSUS.
La nuit était complètement tombée[1093] quand on sortit de la
salle[1094]. Jésus, selon son habitude, passa le val du Cédron, et se
rendit, accompagné des disciples, dans le jardin de Gethsémani, au pied
du mont des Oliviers[1095]. Il s'y assit. Dominant ses amis de son
immense supériorité, il veillait et priait. Eux dormaient à côté de lui,
quand tout à coup une troupe armée se présenta à la lueur des torches.
C'étaient des sergents du temple, armés de bâtons, sorte de brigade de
police qu'on avait laissée aux prêtres; ils étaient soutenus par un
détachement de soldats romains avec leurs épées; le mandat d'arrestation
émanait du grand-prêtre et du sanhédrin[1096]. Judas, connaissant les
habitudes de Jésus, avait indiqué cet endroit comme celui où on pouvait
le surprendre avec le plus de facilité. Judas, selon l'unanime tradition
des premiers temps, accompagnait lui-même l'escouade[1097], et même,
selon quelques-uns[1098], il aurait poussé l'odieux jusqu'à prendre pour
signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il en soit de cette
circonstance, il est certain qu'il y eut un commencement de résistance
de la part des disciples[1099]. Un d'eux (Pierre, selon des témoins
oculaires[1100]) tira l'épée et blessa à l'oreille un des serviteurs du
grand-prêtre nommé Malek. Jésus arrêta ce premier mouvement. Il se livra
lui-même aux soldats. Faibles et incapables d'agir avec suite, surtout
contre des autorités qui avaient tant de prestige, les disciples
prirent la fuite et se dispersèrent. Seuls, Pierre et Jean ne quittèrent
pas de vue leur maître. Un autre jeune homme inconnu le suivait, couvert
d'un vêtement léger. On voulut l'arrêter; mais le jeune homme s'enfuit,
en laissant sa tunique entre les mains des agents[1101].
La marche que les prêtres avaient résolu de suivre contre Jésus était
très-conforme au droit établi. La procédure contre le «séducteur»
(_mésith_), qui cherche à porter atteinte à la pureté de la religion,
est expliquée dans le Talmud avec des détails dont la naïve impudence
fait sourire. Le guet-apens judiciaire y est érigé en partie essentielle
de l'instruction criminelle. Quand un homme est accusé de «séduction,»
on aposte deux témoins, que l'on cache derrière une cloison; on
s'arrange pour attirer le prévenu dans une chambre contiguë, où il
puisse être entendu des deux témoins sans que lui-même les aperçoive. On
allume deux chandelles près de lui, pour qu'il soit bien constaté que
les témoins «le voient[1102].» Alors on lui fait répéter son blasphème.
On l'engage à se rétracter. S'il persiste, les témoins qui l'ont entendu
l'amènent au tribunal, et on le lapide. Le Talmud ajoute que ce fut de
la sorte qu'on se comporta envers Jésus, qu'il fut condamné sur la foi
de deux témoins qu'on avait apostés, que le crime de «séduction» est, du
reste, le seul pour lequel on prépare ainsi les témoins[1103].
Les disciples de Jésus nous apprennent, en effet, que le crime reproché
à leur maître était la «séduction[1104],» et, à part quelques minuties,
fruit de l'imagination rabbinique, le récit des évangiles répond trait
pour trait à la procédure décrite par le Talmud. Le plan des ennemis de
Jésus était de le convaincre, par enquête testimoniale et par ses
propres aveux, de blasphème et d'attentat contre la religion mosaïque,
de le condamner à mort selon la loi, puis de faire approuver la
condamnation par Pilate. L'autorité sacerdotale, comme nous l'avons déjà
vu, résidait tout entière de fait entre les mains de Hanan. L'ordre
d'arrestation venait probablement de lui. Ce fut chez ce puissant
personnage que l'on mena d'abord Jésus[1105]. Hanan l'interrogea sur sa
doctrine et ses disciples. Jésus refusa avec une juste fierté d'entrer
dans de longues explications. Il s'en référa à son enseignement, qui
avait été public; il déclara n'avoir jamais eu de doctrine secrète; il
engagea l'ex-grand-prêtre à interroger ceux qui l'avaient écouté. Cette
réponse était parfaitement naturelle; mais le respect exagéré dont le
vieux pontife était entouré la fit paraître audacieuse; un des
assistants y répliqua, dit-on, par un soufflet.
Pierre et Jean avaient suivi leur maître jusqu'à la demeure de Hanan.
Jean, qui était connu dans la maison, fut admis sans difficulté; mais
Pierre fut arrêté à l'entrée, et Jean fut obligé de prier la portière de
le laisser passer. La nuit était froide. Pierre resta dans l'antichambre
et s'approcha d'un brasier autour duquel les domestiques se chauffaient.
Il fut bientôt reconnu pour un disciple de l'accusé. Le malheureux,
trahi par son accent galiléen, poursuivi de questions par les valets,
dont l'un était parent de Malek et l'avait vu à Gethsémani, nia par
trois fois qu'il eût jamais eu la moindre relation avec Jésus. Il
pensait que Jésus ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas que cette
lâcheté dissimulée renfermait une grande indélicatesse. Mais sa bonne
nature lui révéla bientôt la faute qu'il venait de commettre. Une
circonstance fortuite, le chant du coq, lui rappela un mot que Jésus lui
avait dit. Touché au coeur, il sortit et se mit à pleurer
amèrement[1106].
Hanan, bien qu'auteur véritable du meurtre juridique qui allait
s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour prononcer la sentence de
Jésus; il le renvoya à son gendre Kaïapha, qui portait le titre
officiel. Cet homme, instrument aveugle de son beau-père, devait
naturellement tout ratifier. Le sanhédrin était rassemblé chez
lui[1107]. L'enquête commença; plusieurs témoins, préparés d'avance
selon le procédé inquisitorial exposé dans le Talmud, comparurent devant
le tribunal. Le mot fatal, que Jésus avait réellement prononcé: «Je
détruirai le temple de Dieu, et je le rebâtirai en trois jours,» fut
cité par deux témoins. Blasphémer le temple de Dieu était, d'après la
loi juive, blasphémer Dieu lui-même[1108]. Jésus garda le silence et
refusa d'expliquer la parole incriminée. S'il faut en croire un récit,
le grand-prêtre alors l'aurait adjuré de dire s'il était le Messie;
Jésus l'aurait confessé et aurait proclamé devant l'assemblée la
prochaine venue de son règne céleste[1109]. Le courage de Jésus, décidé
à mourir, n'exige pas cela. Il est plus probable qu'ici, comme chez
Hanan, il garda le silence. Ce fut en général, à ce dernier moment, sa
règle de conduite. La sentence était arrêtée; on ne cherchait que des
prétextes. Jésus le sentait, et n'entreprit pas une défense inutile. Au
point de vue du judaïsme orthodoxe, il était bien vraiment un
blasphémateur, un destructeur du culte établi; or ces crimes étaient
punis de mort par la loi[1110]. D'une seule voix, l'assemblée le déclara
coupable de crime capital. Les membres du conseil qui penchaient
secrètement vers lui étaient absents ou ne votèrent pas[1111]. La
frivolité ordinaire aux aristocraties depuis longtemps établies ne
permit pas aux juges de réfléchir longuement sur les conséquences de la
sentence qu'ils rendaient. La vie de l'homme était alors sacrifiée bien
légèrement; sans doute les membres du sanhédrin ne songèrent pas que
leurs fils rendraient compte à une postérité irritée de l'arrêt prononcé
avec un si insouciant dédain.
Le sanhédrin n'avait pas le droit de faire exécuter une sentence de
mort[1112]. Mais, dans la confusion de pouvoirs qui régnait alors en
Judée, Jésus n'en était pas moins dès ce moment un condamné. Il demeura
le reste de la nuit exposé aux mauvais traitements d'une valetaille
infime, qui ne lui épargna aucun affront[1113].
Le matin, les chefs des prêtres et les anciens se trouvèrent de nouveau
réunis[1114]. Il s'agissait de faire ratifier par Pilate la condamnation
prononcée par le sanhédrin, et frappée d'insuffisance depuis
l'occupation des Romains. Le procurateur n'était pas investi comme le
légat impérial du droit de vie et de mort. Mais Jésus n'était pas
citoyen romain; il suffisait de l'autorisation du gouverneur pour que
l'arrêt prononcé contre lui eût son cours. Comme il arrive toutes les
fois qu'un peuple politique soumet une nation où la loi civile et la loi
religieuse se confondent, les Romains étaient amenés à prêter à la loi
juive une sorte d'appui officiel. Le droit romain ne s'appliquait pas
aux Juifs. Ceux-ci restaient sous le droit canonique que nous trouvons
consigné dans le Talmud, de même que les Arabes d'Algérie sont encore
régis par le code de l'islam. Quoique neutres en religion, les Romains
sanctionnaient ainsi fort souvent des pénalités portées pour des délits
religieux. La situation était à peu près celle des villes saintes de
l'Inde sous la domination anglaise, ou bien encore ce que serait l'état
de Damas, le lendemain du jour où la Syrie serait conquise par une
nation européenne. Josèphe prétend (mais certes on en peut douter) que
si un Romain franchissait les stèles qui portaient des inscriptions
défendant aux païens d'avancer, les Romains eux-mêmes le livraient aux
Juifs pour le mettre à mort[1115].
Les agents des prêtres lièrent donc Jésus et l'amenèrent au prétoire,
qui était l'ancien palais d'Hérode[1116], joignant la tour
Antonia[1117]. On était au matin du jour où l'on devait manger l'agneau
pascal (vendredi, 14 de nisan = 3 avril). Les Juifs se seraient souillés
en entrant dans le prétoire et n'auraient pu faire le festin sacré. Ils
restèrent dehors[1118]. Pilate, averti de leur présence, monta au
_bima_[1119] ou tribunal situé en plein air[1120], à l'endroit qu'on
nommait _Gabbatha_ ou en grec _Lithostrotos_, à cause du carrelage qui
revêtait le sol.
A peine informé de l'accusation, il témoigna sa mauvaise humeur d'être
mêlé à cette affaire[1121] Puis il s'enferma dans le prétoire avec
Jésus. Là eut lieu un entretien dont les détails précis nous échappent,
aucun témoin n'ayant pu le redire aux disciples, mais dont la couleur
paraît avoir été bien devinée par Jean. Son récit, en effet, est en
parfait accord avec ce que l'histoire nous apprend de la situation
réciproque des deux interlocuteurs.
Le procurateur Pontius, surnommé Pilatus, sans doute à cause du _pilum_ ou
javelot d'honneur dont lui ou un de ses ancêtres fut décoré[1122],
n'avait eu jusque-là aucune relation avec la secte naissante.
Indifférent aux querelles intérieures des Juifs, il ne voyait dans tous
ces mouvements de sectaires que les effets d'imaginations intempérantes
et de cerveaux égarés. En général, il n'aimait pas les Juifs. Mais les
Juifs le détestaient plus encore; ils le trouvaient dur, méprisant,
emporté; ils l'accusaient de crimes invraisemblables[1123]. Centre d'une
grande fermentation populaire, Jérusalem était une ville
très-séditieuse et pour un étranger un insupportable séjour. Les exaltés
prétendaient que c'était chez le nouveau procurateur un dessein arrêté
d'abolir la loi juive[1124]. Leur fanatisme étroit, leurs haines
religieuses révoltaient ce large sentiment de justice et de gouvernement
civil, que le Romain le plus médiocre portait partout avec lui. Tous les
actes de Pilate qui nous sont connus le montrent comme un bon
administrateur[1125]. Dans les premiers temps de l'exercice de sa
charge, il avait eu avec ses administrés des difficultés qu'il avait
tranchées d'une manière très-brutale, mais où il semble que, pour le
fond des choses, il avait raison. Les Juifs devaient lui paraître des
gens arriérés; il les jugeait sans doute comme un préfet libéral jugeait
autrefois les Bas-Bretons, se révoltant pour une nouvelle route ou pour
l'établissement d'une école. Dans ses meilleurs projets pour le bien du
pays, notamment en tout ce qui tenait aux travaux publics, il avait
rencontré la Loi comme un obstacle infranchissable. La Loi enserrait la
vie à tel point qu'elle s'opposait à tout changement et à toute
amélioration. Les constructions romaines, même les plus utiles, étaient
de la part des Juifs zélés l'objet d'une grande antipathie[1126]. Deux
écussons votifs, avec des inscriptions qu'il avait fait apposer à sa
résidence, laquelle était voisine de l'enceinte sacrée, provoquèrent un
orage encore plus violent[1127]. Pilate tint d'abord peu de compte de
ces susceptibilités; il se vit ainsi engagé dans des répressions
sanglantes[1128], qui plus tard finirent par amener sa
destitution[1129]. L'expérience de tant de conflits l'avait rendu fort
prudent dans ses rapports avec un peuple intraitable, qui se vengeait de
ses maîtres en les obligeant à user envers lui de rigueurs odieuses. Le
procurateur se voyait avec un suprême déplaisir amené à jouer en cette
nouvelle affaire un rôle de cruauté, pour une loi qu'il haïssait[1130].
Il savait que le fanatisme religieux, quand il a obtenu quelque violence
des gouvernements civils, est ensuite le premier à en faire peser sur
eux la responsabilité, presque à les en accuser. Suprême injustice; car
le vrai coupable, en pareil cas, est l'instigateur!
Pilate eût donc désiré sauver Jésus. Peut-être l'attitude digne et
calme de l'accusé fit-elle sur lui de l'impression. Selon une
tradition[1131], Jésus aurait trouvé un appui dans la propre femme du
procurateur. Celle-ci avait pu entrevoir le doux Galiléen de quelque
fenêtre du palais, donnant sur les cours du temple. Peut-être le
revit-elle en songe, et le sang de ce beau jeune homme, qui allait être
versé, lui donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain, c'est que
Jésus trouva Pilate prévenu en sa faveur. Le gouverneur l'interrogea
avec bonté et avec l'intention de chercher tous les moyens de le
renvoyer absous.
Le titre de «roi des Juifs,» que Jésus ne s'était jamais donné, mais que
ses ennemis présentaient comme le résumé de son rôle et de ses
prétentions, était naturellement celui par lequel on pouvait exciter les
ombrages de l'autorité romaine. C'est par ce côté, comme séditieux et
comme coupable de crime d'État, qu'on se mit à l'accuser. Rien n'était
plus injuste; car Jésus avait toujours reconnu l'empire romain pour le
pouvoir établi. Mais les partis religieux conservateurs n'ont pas
coutume de reculer devant la calomnie. On tirait malgré lui toutes les
conséquences de sa doctrine; on le transformait en disciple de Juda le
Gaulonite; on prétendait qu'il défendait de payer le tribut à
César[1132]. Pilate lui demanda s'il était réellement le roi des
Juifs[1133]. Jésus ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande
équivoque qui avait fait sa force, et qui après sa mort devait
constituer sa royauté, le perdit cette fois. Idéaliste, c'est-à-dire ne
distinguant pas l'esprit et la matière, Jésus, la bouche armée de son
glaive à deux tranchants, selon l'image de l'Apocalypse, ne rassura
jamais complètement les puissances de la terre. S'il faut en croire
Jean, il aurait avoué sa royauté, mais prononcé en même temps cette
profonde parole: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Puis il aurait
expliqué la nature de sa royauté, se résumant tout entière dans la
possession et la proclamation de la vérité. Pilate ne comprit rien à cet
idéalisme supérieur[1134]. Jésus lui fit sans doute l'effet d'un rêveur
inoffensif. Le manque, total de prosélytisme religieux et philosophique
chez les Romains de cette époque leur faisait regarder le dévouement à
la vérité comme une chimère. Ces débats les ennuyaient et leur
paraissaient dénués de sens. Ne voyant pas quel levain dangereux pour
l'empire se cachait dans les spéculations nouvelles, ils n'avaient
aucune raison d'employer la violence contre elles. Tout leur
mécontentement tombait sur ceux qui venaient leur demander des supplices
pour de vaines subtilités. Vingt ans plus tard, Gallion suivait encore
la même conduite avec les Juifs[1135]. Jusqu'à la ruine de Jérusalem, la
règle administrative des Romains fut de rester complètement indifférents
dans ces querelles de sectaires entre eux[1136].
Un expédient se présenta à l'esprit du gouverneur pour concilier ses
propres sentiments avec les exigences du peuple fanatique dont il avait
déjà tant de fois ressenti la pression. Il était d'usage à propos de la
fête de Pâque de délivrer au peuple un prisonnier. Pilate, sachant que
Jésus n'avait été arrêté que par suite de la jalousie des prêtres[1137],
essaya de le faire bénéficier de cette coutume. Il parut de nouveau sur
le _bima_, et proposa à la foule de relâcher «le roi des Juifs.» La
proposition faite en ces termes avait un certain caractère de largeur en
même temps que d'ironie. Les prêtres en virent le danger. Ils agirent
promptement[1138], et pour combattre la proposition de Pilate, ils
suggérèrent à la foule le nom d'un prisonnier qui jouissait dans
Jérusalem d'une grande popularité. Par un singulier hasard, il
s'appelait aussi Jésus[1139] et portait le surnom de Bar-Abba ou
Bar-Rabban[1140]. C'était un personnage fort connu[1141]; il avait été
arrêté à la suite d'une émeute accompagnée de meurtre[1142]. Une clameur
générale s'éleva: «Non celui-là; mais Jésus Bar-Rabban.» Pilate fut
obligé de délivrer Jésus Bar-Rabban.
Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'indulgence pour un
accusé auquel on donnait le titre de «roi des Juifs» ne le compromît. Le
fanatisme, d'ailleurs, amène tous les pouvoirs à traiter avec lui.
Pilate se crut obligé de faire quelque concession; mais hésitant encore à
répandre le sang pour satisfaire des gens qu'il détestait, il voulut
tourner la chose en comédie. Affectant de rire du titre pompeux que
l'on donnait à Jésus, il le fit fouetter[1143]. La flagellation était le
préliminaire ordinaire du supplice de la croix[1144]. Peut-être Pilate
voulut-il laisser croire que cette condamnation était déjà prononcée,
tout en espérant que le préliminaire, suffirait. Alors eut lieu, selon
tous les récits, une scène révoltante. Des soldats lui mirent sur le dos
une casaque rouge, sur la tête une couronne formée de branches
épineuses, et un roseau à la main. On l'amena ainsi affublé sur la
tribune, en face du peuple. Les soldats défilaient devant lui, le
souffletaient tour à tour, et disaient en s'agenouillant: «Salut, roi
des Juifs[1145].» D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa
tête avec le roseau. On comprend difficilement que la gravité romaine se
soit prêtée à des actes si honteux. Il est vrai que Pilate, en qualité
de procurateur, n'avait guère sous ses ordres que des troupes
auxiliaires[1146]. Des citoyens romains, comme étaient les légionnaires,
ne fussent pas descendus à de telles indignités.
Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa responsabilité à
couvert? Espérait-il détourner le coup qui menaçait Jésus en accordant
quelque chose à la haine des Juifs[1147], et en substituant au
dénouement tragique une fin grotesque d'où il semblait résulter que
l'affaire ne méritait pas une autre issue? Si telle fut sa pensée, elle
n'eut aucun succès. Le tumulte grandissait et devenait une véritable
sédition. Les cris: «Qu'il soit crucifié! qu'il soit crucifié!»
retentissaient de tous côtés. Les prêtres, prenant un ton de plus en
plus exigeant, déclaraient la Loi en péril, si le séducteur n'était puni
de mort[1148]. Pilate vit clairement que, pour sauver Jésus, il faudrait
réprimer une émeute sanglante. Il essaya cependant encore de gagner du
temps. Il rentra dans le prétoire, s'informa de quel pays était Jésus,
cherchant un prétexte pour décliner sa propre compétence[1149]. Selon
une tradition, il aurait même renvoyé Jésus à Antipas, qui, dit-on,
était alors à Jérusalem[1150]. Jésus se prêta peu à ces efforts
bienveillants; il se renferma, comme chez Kaïapha, dans un silence digne
et grave, qui étonna Pilate. Les cris du dehors devenaient de plus en
plus menaçants. On dénonçait déjà le peu de zèle du fonctionnaire qui
protégeait un ennemi de César. Les plus grands adversaires de la
domination romaine se trouvèrent transformés en sujets loyaux de Tibère,
pour avoir le droit d'accuser de lèse-majesté le procurateur trop
tolérant. «Il n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi que l'empereur;
quiconque se fait roi se met en opposition avec l'empereur. Si le
gouverneur acquitte cet homme, c'est qu'il n'aime pas l'empereur.[1151]»
Le faible Pilate n'y tint pas; il lut d'avance le rapport que ses
ennemis enverraient à Rome, et où on l'accuserait d'avoir soutenu un
rival de Tibère. Déjà, dans l'affaire des écussons votifs[1152], les
Juifs avaient écrit à l'empereur et avaient eu raison. Il craignit pour
sa place. Par une condescendance qui devait livrer son nom aux fouets de
l'histoire, il céda, rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la
responsabilité de ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des chrétiens,
l'auraient pleinement acceptée, en s'écriant: «Que son sang retombe sur
nous et sur nos enfants[1153]!»
Ces mots furent-ils réellement prononcés? On en peut douter. Mais ils
sont l'expression d'une profonde vérité historique. Vu l'attitude que
les Romains avaient prise en Judée, Pilate ne pouvait guère faire que ce
qu'il fit. Combien de sentences de mort dictées par l'intolérance
religieuse ont forcé la main au pouvoir civil! Le roi d'Espagne qui,
pour complaire à un clergé fanatique, livrait au bûcher des centaines de
ses sujets, était plus blâmable que Pilate; car il représentait un
pouvoir plus complet que n'était encore à Jérusalem celui des Romains.
Quand le pouvoir civil se fait persécuteur ou tracassier, à la
sollicitation du prêtre, il fait preuve de faiblesse. Mais que le
gouvernement qui à cet égard est sans péché jette à Pilate la première
pierre. Le «bras séculier,» derrière lequel s'abrite la cruauté
cléricale, n'est pas le coupable. Nul n'est admis à dire qu'il a
horreur du sang, quand il le fait verser par ses valets.