la ville incrédule. Les espérances de son entourage étaient de plus en
plus exaltées. Tous croyaient, en montant à Jérusalem, que le royaume de
Dieu allait s'y manifester[1038]. L'impiété des hommes étant à son
comble, c'était un grand signe que la consommation était proche. La
persuasion à cet égard était telle que l'on se disputait déjà la
préséance dans le royaume[1039]. Ce fut, dit-on, le moment que Salomé
choisit pour demander en faveur de ses fils les deux sièges à droite et
à gauche du Fils de l'homme[1040]. Le maître, au contraire, était obsédé
de graves pensées. Parfois, il laissait percer contre ses ennemis un
ressentiment sombre; il racontait la parabole d'un homme noble, qui
partit pour recueillir un royaume dans des pays éloignés; mais à peine
est-il parti que ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi revient,
ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu qu'il règne sur
eux, et les fait mettre tous à mort[1041]. D'autres fois, il détruisait
de front les illusions des disciples. Comme ils marchaient sur les
routes pierreuses du nord de Jérusalem, Jésus pensif devançait le groupe
de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, éprouvant un
sentiment de crainte et n'osant l'interroger. Déjà, à diverses reprises,
il leur avait parlé de ses souffrances futures, et ils l'avaient écouté
à contre-coeur[1042]. Jésus prit enfin la parole, et, ne leur cachant
plus ses pressentiments, il les entretint de sa fin prochaine[1043]. Ce
fut une grande tristesse dans toute la troupe. Les disciples
s'attendaient à voir apparaître bientôt le signe dans les nues. Le cri
inaugural du royaume de Dieu: «Béni soit celui qui vient au nom du
Seigneur[1044]» retentissait déjà dans la troupe en accents joyeux.
Cette sanglante perspective les troubla. A chaque pas, de la route
fatale, le royaume de Dieu s'approchait ou s'éloignait dans le mirage de
leurs rêves. Pour lui, il se confirmait dans la pensée qu'il allait
mourir, mais que sa mort sauverait le monde[1045]. Le malentendu entre
lui et ses disciples devenait à chaque instant plus profond.
L'usage était de venir à Jérusalem plusieurs jours avant la Pâque, afin
de s'y préparer. Jésus arriva après les autres, et un moment ses ennemis
se crurent frustrés de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir[1046]. Le
sixième jour avant la fête (samedi, 8 de nisan = 28 mars[1047]), il
atteignit enfin Béthanie. Il descendit, selon son habitude, dans la
maison de Lazare, Marthe et Marie, ou de Simon le Lépreux. On lui fit un
grand accueil. Il y eut chez Simon le Lépreux[1048] un dîner où se
réunirent beaucoup de personnes, attirées par le désir de le voir, et
aussi de voir Lazare, dont on racontait tant de choses depuis quelques
jours. Lazare était assis à table et semblait attirer les regards.
Marthe servait, selon sa coutume[1049]. Il semble qu'on cherchât par un
redoublement de respects extérieurs à vaincre la froideur du public et à
marquer fortement la haute dignité de l'hôte qu'on recevait. Marie, pour
donner au festin un plus grand air de fête, entra pendant le dîner,
portant un vase de parfum qu'elle répandit sur les pieds de Jésus. Elle
cassa ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait à briser la
vaisselle dont on s'était servi pour traiter un étranger de
distinction[1050]. Enfin, poussant les témoignages de son culte à des
excès jusque-là inconnus, elle se prosterna et essuya avec ses longs
cheveux les pieds de son maître[1051]. Toute la maison fut remplie de la
bonne odeur du parfum, à la grande joie de tous, excepté de l'avare Juda
de Kerioth. Eu égard aux habitudes économes de la communauté, c'était là
une vraie prodigalité. Le trésorier avide calcula de suite combien le
parfum aurait pu être vendu et ce qu'il eût rapporté à la caisse des
pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose
au-dessus de lui, mécontenta Jésus. Il aimait les honneurs; car les
honneurs servaient à son but et établissaient son titre de fils de
David. Aussi quand on lui parla de pauvres, il répondit assez vivement:
«Vous aurez toujours des pauvres avec vous; mais moi, vous ne m'aurez
pas toujours.» Et s'exaltant, il promit l'immortalité à la femme qui, en
ce moment critique, lui donnait un gage d'amour[1052].
Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jésus descendit de Béthanie à
Jérusalem[1053]. Quand, au détour de la route, sur le sommet du mont des
Oliviers, il vit la cité se dérouler devant lui, il pleura, dit-on, sur
elle, et lui adressa un dernier appel[1054]. Au bas de la montagne, à
quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voisine du mur
oriental de la ville, qu'on appelait _Bethphagé_, sans doute à cause des
figuiers dont elle était plantée[1055], il eut encore un moment de
satisfaction humaine[1056]. Le bruit de son arrivée s'était répandu.
Les Galiléens qui étaient venus à la fête en conçurent beaucoup de joie
et lui préparèrent un petit triomphe. On lui amena une ânesse, suivie,
selon l'usage, de son petit. Les Galiléens étendirent leurs plus beaux
habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, et le
firent asseoir dessus. D'autres, cependant, déployaient leurs vêtements
sur la route et la jonchaient de rameaux verts. La foule qui le
précédait et le suivait, en portant des palmes, criait: «Hosanna au fils
de David! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!» Quelques
personnes même lui donnaient le titre de roi d'Israël[1057]. «Rabbi,
fais-les taire,» lui dirent les pharisiens.--«S'ils se taisent, les
pierres crieront,» répondit Jésus, et il entra dans la ville. Les
Hiérosolymites, qui le connaissaient à peine, demandaient qui il était:
«C'est Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée,» leur répondait-on.
Jérusalem était une ville d'environ 50,000 âmes[1058]. Un petit
événement, comme l'entrée d'un étranger quelque peu célèbre, ou
l'arrivée d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple aux
avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances
ordinaires, d'être vite ébruité. Mais au temps des fêtes, la confusion
était extrême[1059]. Jérusalem, ces jours-là, appartenait aux étrangers.
Aussi est-ce parmi ces derniers que l'émotion paraît avoir été la plus
vive. Des prosélytes parlant grec, qui étaient venus à la fête, furent
piqués de curiosité, et voulurent voir Jésus. Ils s'adressèrent à ses
disciples[1060]; on ne sait pas bien ce qui résulta de cette entrevue.
Pour Jésus, selon sa coutume, il alla passer la nuit à son cher village
de Béthanie[1061]. Les trois jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il
descendit pareillement à Jérusalem; après le coucher du soleil, il
remontait soit à Béthanie, soit aux fermes du flanc occidental du mont
des Oliviers, où il avait beaucoup d'amis[1062].
Une grande tristesse paraît, en ces dernières journées, avoir rempli
l'âme, d'ordinaire si gaie et si sereine, de Jésus. Tous les récits sont
d'accord pour lui prêter avant son arrestation un moment d'hésitation et
de trouble, une sorte d'agonie anticipée. Selon les uns, il se serait
tout à coup écrié: «Mon âme est troublée. O Père, sauve-moi de cette
heure[1063].» On croyait qu'une voix du ciel à ce moment se fit
entendre; d'autres disaient qu'un ange vint le consoler[1064]. Selon une
version très-répandue, le fait aurait eu lieu au jardin de Gethsémani.
Jésus, disait-on, s'éloigna à un jet de pierre de ses disciples
endormis, ne prenant avec lui que Céphas et les deux fils Zébédée. Alors
il pria la face contre terre. Son âme fut triste jusqu'à la mort; une
angoisse terrible pesa sur lui; mais la résignation à la volonté divine
l'emporta[1065]. Cette scène, par suite de l'art instinctif qui a
présidé à la rédaction des synoptiques, et qui leur fait souvent obéir
dans l'agencement du récit à des raisons de convenance ou d'effet, a été
placée à la dernière nuit de Jésus, et au moment de son arrestation. Si
cette version était la vraie, on ne comprendrait guère que Jean, qui
aurait été le témoin intime d'un épisode si émouvant, n'en parlât pas
dans le récit très-circonstancié qu'il fait de la soirée du jeudi[1066].
Tout ce qu'il est permis de dire c'est que, durant ses derniers jours,
le poids énorme de la mission qu'il avait acceptée pesa cruellement sur
Jésus. La nature humaine se réveilla un moment. Il se prit peut-être à
douter de son oeuvre. La terreur, l'hésitation s'emparèrent de lui et le
jetèrent dans une défaillance pire que la mort. L'homme qui a sacrifié à
une grande idée son repos et les récompenses légitimes de la vie éprouve
toujours un moment de retour triste, quand l'image de la mort se
présente à lui pour la première fois et cherche à lui persuader que tout
est vain. Peut-être quelques-uns de ces touchants souvenirs que
conservent les âmes les plus fortes, et qui par moments les percent
comme un glaive, lui vinrent-ils à ce moment. Se rappela-t-il les
claires fontaines de la Galilée, où il aurait pu se rafraîchir; la vigne
et le figuier sous lesquels il avait pu s'asseoir; les jeunes filles
qui auraient peut-être consenti à l'aimer? Maudit-il son âpre destinée,
qui lui avait interdit les joies concédées à tous les autres?
Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur,
pleura-t-il de n'être pas resté un simple artisan de Nazareth? On
l'ignore. Car tous ces troubles intérieurs restèrent évidemment lettre
close pour ses disciples. Ils n'y comprirent rien, et suppléèrent par de
naïves conjectures à ce qu'il y avait d'obscur pour eux dans la grande
âme de leur maître. Il est sûr, au moins, que sa nature divine reprit
bientôt le dessus. Il pouvait encore éviter la mort; il ne le voulut
pas. L'amour de son oeuvre l'emporta. Il accepta de boire le calice
jusqu'à la lie. Désormais, en effet, Jésus se retrouve tout entier et
sans nuage. Les subtilités du polémiste, la crédulité du thaumaturge et
de l'exorciste sont oubliées. Il ne reste que le héros incomparable de
la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le modèle
accompli que toutes les âmes souffrantes méditeront pour se fortifier et
se consoler.
Le triomphe de Bethphagé, cette audace de provinciaux, fêtant aux portes
de Jérusalem l'avènement de leur roi-messie, acheva d'exaspérer les
pharisiens et l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le
mercredi (12 de nisan), chez Joseph Kaïapha[1067]. L'arrestation
immédiate de Jésus fut résolue. Un grand sentiment d'ordre et de police
conservatrice présida à toutes les mesures. Il s'agissait d'éviter une
esclandre. Comme la fête de Pâque, qui commençait cette année le
vendredi soir, était un moment d'encombrement et d'exaltation, on
résolut de devancer ces jours-là. Jésus était populaire[1068]; on
craignait une émeute. L'arrestation fut donc fixée au lendemain jeudi.
On résolut aussi de ne pas s'emparer de lui dans le temple, où il venait
tous les jours[1069], mais d'épier ses habitudes, pour le saisir dans
quelque endroit secret. Les agents des prêtres sondèrent les disciples,
espérant obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou de leur
simplicité. Ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth.
Ce malheureux, par des motifs impossibles à expliquer, trahit son
maître, donna toutes les indications nécessaires, et se chargea même
(quoiqu'un tel excès de noirceur soit à peine croyable) de conduire la
brigade qui devait opérer l'arrestation. Le souvenir d'horreur que la
sottise ou la méchanceté de cet homme laissa dans la tradition
chrétienne a dû introduire ici quelque exagération. Juda jusque-là
avait été un disciple comme un autre; il avait même le titre d'apôtre;
il avait fait des miracles et chassé les démons. La légende, qui ne veut
que des couleurs tranchées, n'a pu admettre dans le cénacle que onze
saints et un réprouvé. La réalité ne procède point par catégories si
absolues. L'avarice, que les synoptiques donnent pour motif au crime
dont il s'agit, ne suffit pas pour l'expliquer. Il serait singulier
qu'un homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre
par la mort du chef, eût échangé les profits de son emploi[1070] contre
une très-petite somme d'argent[1071]. Juda avait-il été blessé dans son
amour-propre par la semonce qu'il reçut au dîner de Béthanie? Cela ne
suffit pas encore. Jean voudrait en faire un voleur, un incrédule depuis
le commencement[1072], ce qui n'a aucune vraisemblance. On aime mieux
croire à quelque sentiment de jalousie, a quelque dissension intestine.
La haine particulière que Jean témoigne contre Juda[1073] confirme cette
hypothèse. D'un coeur moins pur que les autres, Juda aura pris, sans
s'en apercevoir, les sentiments étroits de sa charge. Par un travers
fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu à mettre les
intérêts de la caisse au-dessus de l'oeuvre même à laquelle elle était
destinée. L'administrateur aura tué l'apôtre. Le murmure qui lui échappe
à Béthanie semble supposer que parfois il trouvait que le maître coûtait
trop cher à sa famille spirituelle. Sans doute cette mesquine économie
avait causé dans la petite société bien d'autres froissements.
Sans nier que Juda de Kerioth ait contribué à l'arrestation de son
maître, nous croyons donc que les malédictions dont on le charge ont
quelque chose d'injuste. Il y eut peut-être dans son fait plus de
maladresse que de perversité. La conscience morale de l'homme du peuple
est vive et juste, mais instable et inconséquente. Elle ne sait pas
résister à un entraînement momentané. Les sociétés secrètes du parti
républicain cachaient dans leur sein beaucoup de conviction et de
sincérité, et cependant les dénonciateurs y étaient fort nombreux. Un
léger dépit suffisait pour faire d'un sectaire un traître. Mais si la
folle envie de quelques pièces d'argent fit tourner la tête au pauvre
Juda, il ne semble pas qu'il eût complètement perdu le sentiment moral,
puisque, voyant les conséquences de sa faute, il se repentit[1074], et,
dit-on, se donna la mort.
Chaque minute, à ce moment, devient solennelle et a compté plus que des
siècles entiers dans l'histoire de l'humanité. Nous sommes arrivés au
jeudi, 13 de nisan (2 avril). C'était le lendemain soir que commençait
la fête de Pâque, par le festin où l'on mangeait l'agneau. La fête se
continuait les sept jours suivants, durant lesquels on mangeait les
pains azymes. Le premier et le dernier de ces sept jours avaient un
caractère particulier de solennité. Les disciples étaient déjà occupés
des préparatifs pour la fête[1075]. Quant à Jésus, on est porté à croire
qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait du sort qui
l'attendait. Le soir, il fit avec ses disciples son dernier repas. Ce
n'était pas le festin rituel de la pâque, comme on l'a supposé plus
tard, en commettant une erreur d'un jour[1076]; mais pour l'Église
primitive, le souper du jeudi fut la vraie pâque, le sceau de l'alliance
nouvelle. Chaque disciple y rapporta ses plus chers souvenirs, et une
foule de traits touchants que chacun gardait du maître furent accumulés
sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de la piété chrétienne et
le point de départ des plus fécondes institutions.
Nul doute, en effet, que l'amour tendre dont le coeur de Jésus était
rempli pour la petite église qui l'entourait n'ait débordé à ce
moment[1077]. Son âme sereine et forte se trouvait légère sous le poids
des sombres préoccupations qui l'assiégeaient. Il eut un mot pour chacun
de ses amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent l'objet
de tendres marques d'attachement. Jean (c'est lui du moins qui l'assure)
était couché sur le divan, à côté de Jésus, et sa tête reposait sur la
poitrine du maître. Vers la fin du repas, le secret qui pesait sur le
coeur de Jésus faillit lui échapper: «En vérité, dit-il, je vous le dis,
un de vous me trahira[1078].» Ce fut pour ces hommes naïfs un moment
d'angoisse; ils se regardèrent les uns les autres, et chacun
s'interrogea. Juda était présent; peut-être Jésus, qui avait depuis
quelque temps des raisons de se défier de lui, chercha-t-il par ce mot à
tirer de ses regards ou de son maintien embarrassé l'aveu de sa faute.
Mais le disciple infidèle ne perdit pas contenance; il osa même, dit-on,
demander comme les autres: «Serait-ce moi, rabbi?»
Cependant, l'âme droite et bonne de Pierre était à la torture. Il fit
signe à Jean de tâcher de savoir de qui le maître parlait. Jean, qui
pouvait converser avec Jésus sans être entendu, lui demanda le mot de
cette énigme. Jésus n'ayant que des soupçons ne voulut prononcer aucun
nom; il dit seulement à Jean de bien remarquer celui à qui il allait
offrir du pain trempé. En même temps, il trempa le pain et l'offrit à
Juda. Jean et Pierre seuls eurent connaissance du fait. Jésus adressa à
Juda quelques paroles qui renfermaient un sanglant reproche, mais ne
furent pas comprises des assistants. On crut que Jésus lui donnait des
ordres pour la fête du lendemain, et il sortit[1079].
Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et à part les appréhensions
dont le maître fit la confidence à ses disciples, qui ne comprirent qu'à
demi, il ne s'y passa rien d'extraordinaire. Mais après la mort de
Jésus, on attacha à cette soirée un sens singulièrement solennel, et
l'imagination des croyants y répandit une teinte de suave mysticité. Ce
qu'on se rappelle le mieux d'une personne chère, ce sont ses derniers
temps. Par une illusion inévitable, on prête aux entretiens qu'on a eus
alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris que par la mort; on rapproche
en quelques heures les souvenirs de plusieurs années. La plupart des
disciples ne virent plus leur maître après le souper dont nous venons de
parler. Ce fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans
beaucoup d'autres, Jésus pratiqua son rite mystérieux de la fraction du
pain. Comme on crut de bonne heure que le repas en question eut lieu le
jour de Pâque et fut le festin pascal, l'idée vint naturellement que
l'institution eucharistique se fit à ce moment suprême. Partant de
l'hypothèse que Jésus savait d'avance avec précision le moment de sa
mort, les disciples devaient être amenés à supposer qu'il réserva pour
ses dernières heures une foule d'actes importants. Comme, d'ailleurs,
une des idées fondamentales des premiers chrétiens était que la mort de
Jésus avait été un sacrifice, remplaçant tous ceux de l'ancienne Loi, la
«Cène,» qu'on supposait s'être passée une fois pour toutes la veille de
la Passion, devint le sacrifice par excellence, l'acte constitutif de la
nouvelle alliance, le signe du sang répandu pour le salut de tous[1080].
Le pain et le vin, mis en rapport avec la mort elle-même, furent ainsi
l'image du Testament nouveau que Jésus avait scellé de ses souffrances,
la commémoration du sacrifice du Christ jusqu'à son avénement[1081].
De très-bonne heure, ce mystère se fixa en un petit récit sacramentel,
que nous possédons sous quatre formes[1082] très-analogues entre elles.
Jean, si préoccupé des idées eucharistiques[1083], qui raconte le
dernier repas avec tant de prolixité, qui y rattache tant de
circonstances et tant de discours[1084]; Jean qui, seul parmi les
narrateurs évangéliques, a ici la valeur d'un témoin oculaire, ne
connaît pas ce récit. C'est la preuve qu'il ne regardait pas
l'institution de l'Eucharistie comme une particularité de la Cène. Pour
lui, le rite de la Cène, c'est le lavement des pieds. Il est probable
que dans certaines familles chrétiennes primitives, ce dernier rite
obtint une importance qu'il perdit depuis[1085]. Sans doute Jésus, dans
quelques circonstances, l'avait pratiqué pour donner à ses disciples une
leçon d'humilité fraternelle. On le rapporta à la veille de sa mort,
par suite de la tendance que l'on eut à grouper autour de la Cène
toutes les grandes recommandations morales et rituelles de Jésus.
Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charité, de déférence
mutuelle animait du reste les souvenirs qu'on croyait garder des
dernières heures de Jésus[1086]. C'est toujours l'unité de son Église,
constituée par lui ou par son esprit, qui est l'âme des symboles et des
discours que la tradition chrétienne fit remonter à ce moment sacré: «Je
vous donne un commandement nouveau, disait-il: c'est de vous aimer les
uns les autres comme je vous ai aimés. Le signe auquel on connaîtra que
vous êtes mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne vous appelle
plus des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans la confidence
de son maître; mais je vous appelle mes amis, parce que je vous ai
communiqué tout ce que j'ai appris de mon Père. Ce que je vous ordonne,
c'est de vous aimer les uns les autres[1087].» A ce dernier moment,
quelques rivalités, quelques luttes de préséance se produisirent
encore[1088]. Jésus fit remarquer que si lui, le maître, avait été au
milieu de ses disciples comme leur serviteur, à plus forte raison
devaient-ils se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, en
buvant le vin, il aurait dit: «Je ne goûterai plus de ce fruit de la
vigne jusqu'à ce que je le boive nouveau avec vous dans le royaume de
mon Père[1089].» Selon d'autres, il leur aurait promis bientôt un festin
céleste, où ils seraient assis sur des trônes à ses côtés[1090].
Il semble que, vers la fin de la soirée, les pressentiments de Jésus
gagnèrent les disciples. Tous sentirent qu'un grave danger menaçait le
maître et qu'on touchait à une crise. Un moment Jésus songea à quelques
précautions et parla d'épées. Il y en avait deux dans la compagnie.
«C'est assez,» dit-il[1091]. Il ne donna aucune suite à cette idée; il
vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force
armée des grands pouvoirs de Jérusalem. Céphas, plein de coeur et se
croyant sûr de lui-même, jura qu'il irait avec lui en prison et à la
mort. Jésus, avec sa finesse ordinaire, lui exprima quelques doutes.
Selon une tradition, qui remontait probablement à Pierre lui-même, Jésus
l'assigna au chant du coq[1092]. Tous, comme Céphas, jurèrent qu'ils ne
faibliraient pas.
NOTES:
[1038] Luc, XIX, 11.
[1039] Luc, XXII, 24 et suiv.
[1040] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 35 et suiv.
[1041] Luc, XIX, 12-27.
[1042] Matth., XVI, 21 et suiv.; Marc, VIII, 31 et suiv.
[1043] Matth., XX, 17 et suiv.; Marc, X, 31 et suiv.; Luc, XVIII, 31 et
suiv.
[1044] Matth., XXIII, 39; Luc, XIII, 35.
[1045] Matth., XX, 28.
[1046] Jean, XI, 56.
[1047] La pâque se célébrait le 14 de nisan. Or l'an 33, le 1er nisan
répondait à la journée du samedi, 21 mars.
[1048] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3. Cf. Luc, VII, 40, 43-44.
[1049] Il est très-ordinaire, en Orient, qu'une personne qui vous est
attachée par un lien d'affection ou de domesticité aille vous servir
quand vous mangez chez autrui.
[1050] J'ai vu cet usage se pratiquer encore à Sour.
[1051] Il faut se rappeler que les pieds des convives n'étaient point,
comme chez nous, cachés sous la table, mais étendus à la hauteur du
corps sur le divan ou _triclinium_.
[1052] Matth., XXIV, 6 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Jean, XI, 2;
XII, 2 et suiv. Comparez Luc, VII, 36 et suiv.
[1053] Jean, XII, 12.
[1054] Luc, XIX, 41 et suiv.
[1055] Mischna, _Menachoth_, XI, 2; Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 14 _b_;
_Pesachim_, 63 _b_, 91 _a_; _Sota_, 45 _a_; _Baba metsia_, 85 _a_. Il
résulte de ces passages que Bethphagé était une sorte de _pomoerium_,
qui s'étendait au pied du soubassement oriental du temple, et qui avait
lui-même son mur de clôture. Les passages Matth., XXI, 1, Marc, XI, 1,
Luc, XIX, 29, n'impliquent pas nettement que Bethphagé fût un village,
comme l'ont supposé Eusèbe et S. Jérôme.
[1056] Matth., XXI, 1 et suiv.; Marc, XI, 1 et suiv.; Luc, XIX, 29 et
suiv.; Jean, XII, 12 et suiv.
[1057] Luc, XIX, 38; Jean, XII, 13.
[1058] Le chiffre de 120,000, donné par Hécatée (dans Josèphe. _Contre
Apion_, I, 22), paraît exagéré. Cicéron parle de Jérusalem comme d'une
bicoque (_Ad Atticum_, II, IX). Les anciennes enceintes, quelque système
qu'on adopte, ne comportent pas une population quadruple de celle
d'aujourd'hui, laquelle n'atteint pas 15,000 habitants. V. Robinson,
_Bibl. Res_., I, 421-422 (2e édition); Fergusson, _Topogr. of Jerus_.,
p. 51; Forster, _Syria and Palestine_, p. 82.
[1059] Jos., _B. J_., II, XIV, 3; VI, IX, 3.
[1060] Jean, XII, 20 et suiv.
[1061] Matth., XXI, 17; Marc, XI, 11.
[1062] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12, 19; Luc, XXI, 37-38.