[948] Matth., XXI, 3; XXVI, 18; Marc, XI, 3; XIV, 13-14; Luc, XIX, 31;
XXII, 10-12.
[949] Matth, XXIV, 1-2; Marc, XIII, 1-2; Luc, XIX, 44; XXI, 5-6. Cf
Mare, XI, 11.
[950] Marc, XII, 41 et suiv.; Luc, XXI, 1 et suiv.
[951] Marc, XII, 41.
[952] Marc, XI, 19; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. Ce verger ne
pouvait être fort loin de l'endroit où la piété des catholiques a
entouré d'un mur quelques vieux oliviers. Le mot _Gethsémani_ semble
signifier «pressoir à huile.»
[953] Luc, XXI, 37; XXII, 39; Jean, VIII, 1-2.
[954] Talm. de Bab., _Pesachim_, 53 _a_.
[955] Talm. de Jérus., _Taanith_, IV, 8.
[956] Aujourd'hui _El-Azirié_ (de _El-Azir_, nom arabe de Lazare); dans
des textes chrétiens du moyen âge, _Lazarium_.
[957] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12.
[958] Jean, XI, 5.
[959] Luc, 38-42; Jean, XII, 2.
[960] Jean, XI, 20.
[961] Luc, X, 38 et suiv.
[962] Jean, XI, 35-36.
[963] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3; Luc, VII, 40, 43; Jean, XII, 1 et
suiv.
[964] Marc, XIII, 3.
[965] Josèphe, _B.J._, V, v, 6.
[966] Matth., XXIII, 37; Luc, XIII, 34.
[967] Jean, VII, 13; XII, 42-43; XIX, 38.
[968] I Esdr., X, 8; Épître aux Hébr., X, 34; Talm. de Jérus., _Moëd
katon_, III, 1.
[969] Jean, VII, 45 et suiv.
[970] Jean, VIII, 13 et suiv.
[971] Matth., XXI, 23-37.
[972] Matth., XXII, 23 et suiv.
[973] Matth., XXII, 42 et suiv.
[974] Matth., XXII, 36 et suiv., 46.
[975] Voir surtout les discussions rapportées par Jean, chapitre VIII
par exemple; il est vrai que l'authenticité de pareils morceaux n'est
que relative.
[976] Jean, VIII, 3 et suiv. Ce passage ne faisait point d'abord partie
de l'évangile de saint Jean; il manque dans les manuscrits les plus
anciens, et le texte en est assez flottant. Néanmoins, il est de
tradition évangélique primitive, comme le prouvent les particularités
singulières des versets 6, 8, qui ne sont pas dans le goût de Luc et des
compilateurs de seconde main, lesquels ne mettent rien qui ne s'explique
de soi-même. Cette histoire se trouvait, à ce qu'il semble, dans
l'évangile selon les Hébreux (Papias, cité par Eusèbe, _Hist. eccl._,
III, 39).
[977] Jos., _Ant., XIII,_ X, 6; XVIII, I, 4.
[978] Matth., XXII, 15 et suiv.; Marc, XII, 13 et suiv.; Luc, XX, 20 et
suiv. Comp. Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, II, 3.
[979] Jean, X, 1-16.
[980] Matth., XXIV, 32; Marc, XIII, 28; Luc, XXI, 30; Jean, IV, 35.
[981] _Totafôth_ ou _tefillîn_, lames de métal ou bandes de parchemin,
contenant des passages de la Loi, que les Juifs dévots portaient
attachées au front et au bras gauche, en exécution littérale des
passages _Ex._, XIII, 9; _Deutéronome_, VI, 8; XI, 18.
[982] _Zizith_, bordures ou franges rouges que les Juifs portaient au
coin de leur manteau pour se distinguer des païens (_Nombres_, XV,
38-39; _Deutér._, XXII, 12).
[983] Les pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par leur
casuistique méticuleuse, qui en rend l'entrée trop difficile et qui
décourage les simples.
[984] Le contact des tombeaux rendait impur. Aussi avait-on soin d'en
marquer soigneusement la périphérie sur le sol. Talm. de Bab., _Baba
Bathra_, 58 _a; Baba Metsia_, 45 _b_. Le reproche que Jésus adresse ici
aux pharisiens est d'avoir inventé une foule de petits préceptes qu'on
viole sans y penser et qui ne servent qu'à multiplier les contraventions
à la Loi.
[985] La purification de la vaisselle était assujettie, chez les
pharisiens, aux règles les plus compliquées (Marc, VII, 4).
[986] Cette épithète, souvent répétée (Matth., XXIII, 16, 17, 19, 24,
26), renferme peut-être une allusion à l'habitude qu'avaient certains
pharisiens de marcher les yeux fermés par affectation de sainteté. Voir
ci-dessus, p. 328.
[987] Luc (XI, 37 et suiv.) suppose, non peut-être sans raison, que ce
verset fut prononcé dans un repas, en réponse à de vains scrupules des
pharisiens.
[988] Les tombeaux étant impurs, on avait coutume de les blanchir à la
chaux, pour avertir de ne pas s'en approcher. V. page précédente, note
1, et Mischna, _Maasar scheni_, V, 1; Talm. de Jérus., _Schekalim_, i,
1; _Maasar scheni_, V, 1; _Moëd katon_, i, 2; _Sota,_ IX, 1; Talm. de
Bab., _Moëd katon_, 5 _a_. Peut-être y a-t-il dans la comparaison dont
se sert Jésus une allusion aux «pharisiens teints.» (V. ci-dessus, p.
328.)
[989] On ignore à quel livre est empruntée cette citation.
[990] Il y a ici une légère confusion, qui se retrouve dans le targum
dit de Jonathan (_Lament.,_ II, 20), entre Zacharie, fils de Joïada, et
Zacharie, fils de Barachie, le prophète. C'est du premier qu'il s'agit
(_II Paral._, XXIV, 21). Le livre des Paralipomènes, où l'assassinat de
Zacharie, fils de Joïada, est raconté, ferme le canon hébreu. Ce meurtre
est le dernier dans la liste des meurtres d'hommes justes, dressée selon
l'ordre où ils se présentent dans la Bible. Celui d'Abel est au
contraire le premier.
[991] Matth., XXIII, 2-36; Marc, XII, 38-40; Luc, XI, 39-52; XX, 46-47.
[992] Matth., VIII, 11-12; XX, 1 et suiv.; XXI, 28 et suiv., 33 et
suiv., 43; XXII, 1 et suiv.; Marc, XII, 1 et suiv.; Luc, XX, 9 et suiv.
[993] Matth., XXI, 37 et suiv.; Jean, X, 36 et suiv.
[994] Jean, IX, 39.
[995] La forme la plus authentique de ce mot paraît être dans Marc, XIV,
38; XV, 29. Cf. Jean, II, 19; Matth., XXVI, 61; XXVII, 40.
[996] Jean, VIII, 39; X, 31; XI, 8.
[997] _Deutér_., XIII, 1 et suiv. Comp. Luc, XX, 6; Jean, X, 33; II
Cor., XI, 25.
[998] Jean, X, 20.
[999] Jean, V, 18; VII, 1, 20, 25, 30; VIII, 37, 40.
[1000] Luc, XI, 53-54.
CHAPITRE XXII.
MACHINATIONS DES ENNEMIS DE JÉSUS.
Jésus passa l'automne et une partie de l'hiver à Jérusalem. Cette saison
y est assez froide. Le portique de Salomon, avec ses allées couvertes,
était le lieu où il se promenait habituellement[1001]. Ce portique se
composait de deux galeries, formées par trois rangs de colonnes, et
recouvertes d'un plafond en bois sculpté[1002]. Il dominait la vallée de
Cédron, qui était sans doute moins encombrée de déblais qu'elle ne l'est
aujourd'hui. L'oeil, du haut du portique, ne mesurait pas le fond du
ravin, et il semblait, par suite de l'inclinaison des talus, qu'un abîme
s'ouvrît à pic sous le mur[1003]. L'autre côté de la vallée possédait
déjà sa parure de somptueux tombeaux. Quelques-uns des monuments qu'on
y voit aujourd'hui étaient peut-être ces cénotaphes en l'honneur des
anciens prophètes[1004] que Jésus montrait du doigt, quand, assis sous
le portique, il foudroyait les classes officielles, qui abritaient
derrière ces masses colossales leur hypocrisie ou leur vanité[1005].
A la fin du mois de décembre, il célébra à Jérusalem la fête établie par
Judas Macchabée en souvenir de la purification du temple après les
sacrilèges d'Antiochus Épiphane[1006]. On l'appelait aussi la «Fête des
lumières,» parce que durant les huit journées de la fête on tenait dans
les maisons des lampes allumées[1007]. Jésus entreprit peu après un
voyage en Pérée et sur les bords du Jourdain, c'est-à-dire dans les pays
mêmes qu'il avait visités quelques années auparavant, lorsqu'il suivait
l'école de Jean[1008], et où il avait lui-même administré le baptême. Il
y recueillit, ce semble, quelques consolations, surtout à Jéricho.
Cette ville, soit comme tête de route très-importante, soit à cause de
ses jardins de parfums et de ses riches cultures[1009], avait un poste
de douane assez considérable. Le receveur en chef, Zachée, homme riche,
désira voir Jésus[1010]. Comme il était de petite taille, il monta sur
un sycomore près de la route où devait passer le cortège. Jésus fut
touché de cette naïveté d'un personnage considérable. Il voulut
descendre chez Zachée, au risque de produire du scandale. On murmura
beaucoup, en effet, de le voir honorer de sa visite la maison d'un
pécheur. En partant, Jésus déclara son hôte bon fils d'Abraham, et comme
pour ajouter au dépit des orthodoxes, Zachée devint un saint: il donna,
dit-on, la moitié de ses biens aux pauvres et répara au double les torts
qu'il pouvait avoir faits. Ce ne fut pas là du reste la seule joie de
Jésus. Au sortir de la ville, le mendiant Bartimée[1011] lui fit
beaucoup de plaisir en l'appelant obstinément «fils de David,» quoiqu'on
lui enjoignit de se taire. Le cycle des miracles galiléens sembla un
moment se rouvrir dans ce pays, que beaucoup d'analogies rattachaient
aux provinces du Nord. La délicieuse oasis de Jéricho, alors bien
arrosée, devait être un des endroits les plus beaux de la Syrie. Josèphe
en parle avec la même admiration que de la Galilée, et l'appelle comme
cette dernière province un «pays divin[1012].»
Jésus, après avoir accompli cette espèce de pèlerinage aux lieux de sa
première activité prophétique, revint à son séjour chéri de Béthanie, où
se passa un fait singulier qui semble avoir eu sur la fin de sa vie des
conséquences décisives[1013]. Fatigués du mauvais accueil que le royaume
de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jésus désiraient un grand
miracle qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite. La
résurrection d'un homme connu à Jérusalem dut paraître ce qu'il y avait
de plus convaincant. Il faut se rappeler ici que la condition
essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversité des
temps, et de se dépouiller des répugnances instinctives qui sont le
fruit d'une éducation purement raisonnable. Il faut se rappeler aussi
que dans cette ville impure et pesante de Jérusalem, Jésus n'était plus
lui-même. Sa conscience, par la faute des hommes et non par la sienne,
avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale. Désespéré, poussé
à bout, il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait à lui, et il
obéissait au torrent. Comme cela arrive toujours dans les grandes
carrières divines, il subissait les miracles que l'opinion exigeait de
lui bien plus qu'il ne les faisait. A la distance où nous sommes, et en
présence d'un seul texte, offrant des traces évidentes d'artifices de
composition, il est impossible de décider si, dans le cas présent, tout
est fiction ou si un fait réel arrivé à Béthanie servit de base aux
bruits répandus. Il faut reconnaître cependant que le tour de la
narration de Jean a quelque chose de profondément différent des récits
de miracles, éclos de l'imagination populaire, qui remplissent les
synoptiques. Ajoutons que Jean est le seul évangéliste qui ait une
connaissance précise des relations de Jésus avec la famille de Béthanie,
et qu'on ne comprendrait pas qu'une création populaire fût venue prendre
sa place dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est donc
vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne fut pas un de ces
miracles complètement légendaires et dont personne n'est responsable. En
d'autres termes, nous pensons qu'il se passa à Béthanie quelque chose
qui fut regardé comme une résurrection.
La renommée attribuait déjà à Jésus deux ou trois faits de ce
genre[1014]. La famille de Béthanie put être amenée presque sans s'en
douter à l'acte important qu'on désirait. Jésus y était adoré. Il semble
que Lazare était malade, et que ce fut même sur un message des soeurs
alarmées que Jésus quitta la Pérée[1015]. La joie de son arrivée put
ramener Lazare à la vie. Peut-être aussi l'ardent désir de fermer la
bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami
entraîna-t-elle ces personnes passionnées au delà de toutes les bornes.
Peut-être Lazare, pâle encore de sa maladie, se fit-il entourer de
bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. Ces
tombeaux étaient de grandes chambres taillées dans le roc, où l'on
pénétrait par une ouverture carrée, que fermait une dalle énorme. Marthe
et Marie vinrent au-devant de Jésus, et, sans le laisser entrer dans
Béthanie, le conduisirent à la grotte. L'émotion qu'éprouva Jésus près
du tombeau de son ami, qu'il croyait mort[1016], put être prise par les
assistants pour ce trouble, ce frémissement[1017] qui accompagnaient les
miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût dans
l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus (toujours dans
l'hypothèse ci-dessus énoncée) désira voir encore une fois celui qu'il
avait aimé, et, la pierre ayant été écartée, Lazare sortit avec ses
bandelettes et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut
naturellement être regardée par tout le monde comme une résurrection. La
foi ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce qu'elle croit le vrai. Le
but qu'elle poursuit étant pour elle absolument saint, elle ne se fait
aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa thèse, quand les
bons ne réussissent pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant d'autres
le sont!... Si tel prodige n'est pas réel, tant d'autres l'ont été!...
Intimement persuadés que Jésus était thaumaturge, Lazare et ses deux
soeurs purent aider un de ses miracles à s'exécuter, comme tant d'hommes
pieux qui, convaincus de la vérité de leur religion, ont cherché à
triompher de l'obstination des hommes par des moyens dont ils voyaient
bien la faiblesse. L'état de leur conscience était celui des
stigmatisées, des convulsionnaires, des possédées de couvent, entraînées
par l'influence du monde où elles vivent et par leur propre croyance a
des actes feints. Quant à Jésus, il n'était pas plus maître que saint
Bernard, que saint François d'Assise de modérer l'avidité de la foule
et de ses propres disciples pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs,
allait dans quelques jours lui rendre sa liberté divine, et l'arracher
aux fatales nécessités d'un rôle qui chaque jour devenait plus exigeant,
plus difficile à soutenir.
Tout semble faire croire, en effet, que le miracle de Béthanie contribua
sensiblement à avancer la fin de Jésus[1018]. Les personnes qui en
avaient été témoins se répandirent dans la ville, et en parlèrent
beaucoup. Les disciples racontèrent le fait avec des détails de mise en
scène combinés en vue de l'argumentation. Les autres miracles de Jésus
étaient des actes passagers, acceptés spontanément par la foi, grossis
par la renommée populaire, et sur lesquels, une fois passés, on ne
revenait plus. Celui-ci était un véritable événement, qu'on prétendait
de notoriété publique, et avec lequel on espérait fermer la bouche aux
pharisiens[1019]. Les ennemis de Jésus furent fort irrités de tout ce
bruit. Ils essayèrent, dit-on, de tuer Lazare[1020]. Ce qu'il y a de
certain, c'est que dès lors un conseil fut assemblé par les chefs des
prêtres[1021], et que dans ce conseil la question fut nettement posée:
«Jésus et le judaïsme pouvaient-ils vivre ensemble?» Poser la question,
c'était la résoudre, et sans être prophète, comme le veut l'évangéliste,
le grand-prêtre put très-bien prononcer son axiome sanglant: «Il est
utile qu'un homme meure pour tout le peuple.»
«Le grand-prêtre de cette année,» pour prendre une expression du
quatrième évangéliste, qui rend très-bien l'état d'abaissement où se
trouvait réduit le souverain pontificat, était Joseph Kaïapha, nommé par
Valérius Gratus et tout dévoué aux Romains. Depuis que Jérusalem
dépendait des procurateurs, la charge de grand-prêtre était devenue une
fonction amovible; les destitutions s'y succédaient presque chaque
année[1022]. Kaïapha, cependant, se maintint plus longtemps que les
autres. Il avait revêtu sa charge l'an 25, et il ne la perdit que l'an
36. On ne sait rien de son caractère. Beaucoup de circonstances portent
à croire que son pouvoir n'était que nominal. A côté et au-dessus de
lui, en effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui paraît
avoir exercé, au moment décisif qui nous occupe, un pouvoir
prépondérant.
Ce personnage était le beau-père de Kaïapha, Hanan ou Annas[1023] fils
de Seth, vieux grand-prêtre déposé, qui, au milieu de cette instabilité
du pontificat, conserva au fond toute l'autorité. Hanan avait reçu le
souverain sacerdoce du légat Quirinius, l'an 7 de notre ère. Il perdit
ses fonctions l'an 14, à l'avènement de Tibère; mais il resta
très-considéré. On continuait à l'appeler «grand-prêtre,» quoiqu'il fût
hors de charge[1024], et à le consulter sur toutes les questions graves.
Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption
dans sa famille; cinq de ses fils revêtirent successivement cette
dignité[1025], sans compter Kaïapha, qui était son gendre. C'était ce
qu'on appelait la «Famille sacerdotale,» comme si le sacerdoce y fût
devenu héréditaire[1026]. Les grandes charges du temple leur étaient
aussi presque toutes dévolues[1027]. Une autre famille, il est vrai,
alternait avec celle de Hanan dans le pontificat; c'était celle de
Boëthus[1028]. Mais les _Boëlhusim_, qui devaient l'origine de leur
fortune à une cause assez peu honorable, étaient bien moins estimés de
la bourgeoisie pieuse. Hanan était donc en réalité le chef du parti
sacerdotal. Kaïapha ne faisait rien que par lui; on s'était habitué à
associer leurs noms, et même celui de Hanan était toujours mis le
premier[1029]. On comprend, en effet, que sous ce régime de pontificat
annuel et transmis à tour de rôle selon le caprice des procurateurs, un
vieux pontife, ayant gardé le secret des traditions, vu se succéder
beaucoup de fortunes plus jeunes que la sienne, et conservé assez de
crédit pour faire déléguer le pouvoir à des personnes qui, selon la
famille, lui étaient subordonnées, devait être un très-important
personnage. Comme toute l'aristocratie du temple[1030], il était
sadducéen, «secte, dit Josèphe, particulièrement dure dans les
jugements.» Tous ses fils furent aussi d'ardents persécuteurs[1031].
L'un d'eux, nommé comme son père Hanan, fit lapider Jacques, frère du
Seigneur, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la
mort de Jésus. L'esprit de la famille était altier, audacieux,
cruel[1032]; elle avait ce genre particulier de méchanceté dédaigneuse
et sournoise qui caractérise la politique juive. Aussi est-ce sur Hanan
et les siens que doit peser la responsabilité de tous les actes qui
vont suivre. Ce fut Hanan (ou, si l'on veut, le parti qu'il
représentait) qui tua Jésus. Hanan fut l'acteur principal dans ce drame
terrible, et bien plus que Caïphe, bien plus que Pilate, il aurait dû
porter le poids des malédictions de l'humanité.
C'est dans la bouche de Caïphe que l'évangéliste tient à placer le mot
décisif qui amena la sentence de mort de Jésus[1033]. On supposait que
le grand-prêtre possédait un certain don de prophétie; le mot devint
ainsi pour la communauté chrétienne un oracle plein de sens profonds.
Mais un tel mot, quel que soit celui qui l'ait prononcé, fut la pensée
de tout le parti sacerdotal. Ce parti était fort opposé aux séditions
populaires. Il cherchait à arrêter les enthousiastes religieux,
prévoyant avec raison que, par leurs prédications exaltées, ils
amèneraient la ruine totale de la nation. Bien que l'agitation provoquée
par Jésus n'eût rien de temporel, les prêtres virent comme conséquence
dernière de cette agitation une aggravation du joug romain et le
renversement du temple, source de leurs richesses et de leurs
honneurs[1034]. Certes, les causes qui devaient amener, trente-sept ans
plus tard, la ruine de Jérusalem étaient ailleurs que dans le
christianisme naissant. Elles étaient dans Jérusalem même, et non en
Galilée. Cependant on ne peut dire que le motif allégué, en cette
circonstance, par les prêtres fût tellement hors de la vraisemblance
qu'il faille y voir de la mauvaise foi. En un sens général, Jésus, s'il
réussissait, amenait bien réellement la ruine de la nation juive.
Partant des principes admis d'emblée par toute l'ancienne politique,
Hanan et Kaïapha étaient donc en droit de dire: «Mieux vaut la mort d'un
homme que la ruine d'un peuple.» C'est là un raisonnement, selon nous,
détestable. Mais ce raisonnement a été celui des partis conservateurs
depuis l'origine des sociétés humaines. Le «parti de l'ordre» (je prends
cette expression dans le sens étroit et mesquin) a toujours été le même.
Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empêcher les émotions
populaires, il croit faire acte de patriotisme en prévenant par le
meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de
l'avenir, il ne songe pas qu'en déclarant la guerre à toute initiative,
il court risque de froisser l'idée destinée à triompher un jour. La mort
de Jésus fut une des mille applications de cette politique. Le mouvement
qu'il dirigeait était tout spirituel; mais c'était un mouvement; dès
lors les hommes d'ordre, persuadés que l'essentiel pour l'humanité est
de ne point s'agiter, devaient empêcher l'esprit nouveau de s'étendre.
Jamais on ne vit par un plus frappant exemple combien une telle conduite
va contre son but. Laissé libre, Jésus se fût épuisé dans une lutte
désespérée contre l'impossible. La haine inintelligente de ses ennemis
décida du succès de son oeuvre et mit le sceau à sa divinité.
La mort de Jésus fut ainsi résolue dès le mois de février ou le
commencement de mars[1035]. Mais Jésus échappa encore pour quelque
temps. Il se retira dans une ville peu connue, nommée Ephraïn ou Ephron,
du côté de Béthel, à une petite journée de Jérusalem[1036]. Il y vécut
quelques jours avec ses disciples, laissant passer l'orage. Mais les
ordres pour l'arrêter, dès qu'on le reconnaîtrait à Jérusalem, étaient
donnés. La solennité de Pâque approchait, et on pensait que Jésus, selon
sa coutume, viendrait célébrer cette fête à Jérusalem[1037].
NOTES:
[1001] Jean, X, 23.
[1002] Jos., _B.J._, V, v, 2. Comp. _Ant._, XV, xi, 5; XX, ix, 7.
[1003] Jos., endroits cités.
[1004] Voir ci-dessus, p. 352. Je suis porté à supposer que les tombeaux
dits de Zacharie et d'Absalom étaient des monuments de ce genre. Cf.
_Itin. a Bardig. Hierus._, p. 153 (édit. Schott).
[1005] Matth., XXIII, 29; Luc, XI, 47.
[1006] Jean, X, 22. Comp. I Macch., IV, 52 et suiv.; II Macch., X, 6 et
suiv.
[1007] Jos., _Ant._, XII, VII, 7.
[1008] Jean, X, 40. Cf. Matth., XIX, 1; Marc, X, 1. Ce voyage est connu
des synoptiques. Mais ils semblent croire que Jésus le fit en venant de
Galilée à Jérusalem par la Pérée.
[1009] _Eccli._, XXIV, 18; Strabon, XVI, ii, 41; Justin, XXXVI, 3; Jos.,
_Ant._, IV, vi, 1; XIV, iv, 1; XV, iv, 2.
[1010] Luc, XIX, 1 et suiv.
[1011] Matth., XX, 29; Marc, X, 46 et suiv.; Luc, XVIII, 35.
[1012] _B.J._, IV, viii, 3. Comp. _ibid._, I, vi, 6; I, XVIII, 5, et
_Antiq._, XV, iv, 2.
[1013] Jean, XI, 1 et suiv.
[1014] Matth., IX, 18 et suiv.; Marc, V, 22 et suiv.; Luc, VII, 11 et
suiv.; VIII, 41 et suiv.
[1015] Jean, XI, 3 et suiv.
[1016] Jean, XI, 35 et suiv.
[1017] Jean, XI, 33, 38.
[1018] Jean, XI, 46 et suiv.; XII, 2, 9 et suiv., 17 et suiv.
[1019] Jean, XII, 9-10,17-18.
[1020] Jean, XII, 10.
[1021] Jean, XI, 47 et suiv.
[1022] Jos., _Ant._, XV, iii, 1; XVIII, ii, 2; V, 3; XX, ix, 1, 4.
[1023] L'_Ananus_ de Josèphe. C'est ainsi que le nom hébreu _Johanan_
devenait en grec _Joannes_ ou _Joannas_.
[1024] Jean, XVIII, 15-23; _Act_., IV, 6.
[1025] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.
[1026] Jos., _Ant._, XV, III, 1; _B.J._, IV, V, 6 et 7; Act., IV, 6.
[1027] Jos., _Ant._, XX, IX, 3.
[1028] Jos., _Ant._, XV, IX, 3; XIX, VI, 2; VIII, 1.
[1029] Luc, III, 2.
[1030] _Act._, V, 17.
[1031] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.
[1032] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.
[1033] Jean, XI, 49-30. Cf. _ibid_., XVIII, 14.
[1034] Jean, XI, 48.
[1035] Jean, XI, 53.
[1036] Jean, XI, 54. Cf. _II Chron_., XIII, 19; Jos., _B. J_., IV, IX,
9; Eusèbe et S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr_., aux mots [Greek:
Ephrôn] et [Greek: Ephraim].
[1037] Jean, XI, 55-56. Pour l'ordre des faits, dans toute cette partie,
nous suivons le système de Jean. Les synoptiques paraissent peu
renseignés sur la période de la vie de Jésus qui précède la Passion.
CHAPITRE XXIII.
DERNIÈRE SEMAINE DE JÉSUS.