de ces luttes. Jean-Baptiste avait déjà provoqué des inimitiés du même
genre[935]. Mais les aristocrates de Jérusalem, qui le dédaignaient,
avaient laissé les simples gens le tenir pour un prophète[936]. Cette
fois, la guerre était à mort. C'était un esprit nouveau qui apparaissait
dans le monde et qui frappait de déchéance tout ce qui l'avait précédé.
Jean-Baptiste était profondément juif; Jésus l'était à peine. Jésus
s'adresse toujours à la finesse du sentiment moral. Il n'est disputeur
que quand il argumente contre les pharisiens, l'adversaire le forçant,
comme cela arrive presque toujours, à prendre son propre ton[937]. Ses
exquises moqueries, ses malignes provocations frappaient toujours au
coeur. Stigmates éternels, elles sont restées figées dans la plaie.
Cette tunique de Nessus du ridicule, que le juif, fils des pharisiens,
traîne en lambeaux après lui depuis dix-huit siècles, c'est Jésus qui
l'a tissée avec un artifice divin. Chefs-d'oeuvre de haute raillerie,
ses traits se sont inscrits en lignes de feu sur la chair de l'hypocrite
et du faux dévot. Traits incomparables, traits dignes d'un fils de Dieu!
Un dieu seul sait tuer de la sorte. Socrate et Molière ne font
qu'effleurer la peau. Celui-ci porte jusqu'au fond des os le feu et la
rage.
Mais il était juste aussi que ce grand maître en ironie payât de la vie
son triomphe. Dès la Galilée, les pharisiens cherchèrent à le perdre et
employèrent contre lui la manoeuvre qui devait leur réussir plus tard à
Jérusalem. Ils essayèrent d'intéresser à leur querelle les partisans du
nouvel ordre politique qui s'était établi[938]. Les facilités que Jésus
trouvait en Galilée pour s'échapper et la faiblesse du gouvernement
d'Antipas déjouèrent ces tentatives. Il alla lui-même s'offrir au
danger. Il voyait bien que son action, s'il restait confiné en Galilée,
était nécessairement bornée. La Judée l'attirait comme par un charme; il
voulut tenter un dernier effort pour gagner la ville rebelle, et sembla
prendre à tâche de justifier le proverbe qu'un prophète ne doit point
mourir hors de Jérusalem[939].
NOTES:
[905] Matth., XII, 14-16; Marc, III, 7; IX, 29-30.
[906] Marc, VIII, 15; Luc, XIII, 32.
[907] Luc, IX, 9; XXIII, 8.
[908] _Lucius_, attribué à Lucien, 4.
[909] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14 et suiv.; Luc, IX, 7 et
suiv.
[910] Luc, XIII, 31 et suiv.
[911] Jean, VII, 5.
[912] Matth., XII, 39, 45; XIII, 15; XVI, 4; Luc, XI, 29.
[913] Matth., XI, 21-24; Luc, X, 12-15.
[914] Matth., XII, 41-42; Luc, XI, 31-32.
[915] Matth., VIII, 20; Luc, IX, 58.
[916] Luc, XVIII, 8.
[917] Matth., XII, 34; XV, 14; XXIII, 33.
[918] Matth., III, 7.
[919] Matth., XII, 30; Luc, XXI, 23.
[920] XLII, 2-3.
[921] Matth., XII, 19-20.
[922] Matth., X, 14-15, 21 et suiv., 34 et suiv.; Luc, XIX, 27.
[923] Marc, VII, 1; Luc, V, 17 et suiv.; VII, 36
[924] Matth., VI, 2, 5, 16; IX, 11, 14; XII, 2; XXIII, 5, 15, 23; Luc,
V, 30; VI, 2, 7; XI, 39 et suiv.; XVIII, 12; Jean, IX, 16; _Pirké
Aboth_, I, 16; Jos., _Ant._, XVII, II, 4; XVIII, I, 3; _Vita_, 38; Talm.
de Bab., _Sota_, 22 _b_.
[925] Talm. de Jérusalem, _Berakoth_, IX, sub fin.; _Sota_, V, 7; Talm.
de Babylone, _Sota_ 22 _b_. Les deux rédactions de ce curieux passage
offrent de sensibles différences. Nous avons en général suivi la
rédaction de Babylone, qui semble plus naturelle. Cf. Epiph., _Adv.
hær._ XVI, 1. Les traits d'Épiphane et plusieurs de ceux du Talmud
peuvent, du reste, se rapporter à une époque postérieure à Jésus, époque
où «pharisien» était devenu synonyme de «dévot.»
[926] Matth., V, 20; XV, 4; XXIII, 3, 16 et suiv.; Jean, VIII, 7; Jos.,
_Ant._, XII, IX, 1; XIII, X, 5.
[927] Talm. de Bab., _Schabbath_, 31 _a; Joma_, 35 _b_.
[928] _Eccli_, XVII, 21 et suiv.; XXXV, 1 et suiv.
[929] Talm. de Jérus, _Sanhédrin_, XI, 1; Talm. de Bab., _Sanhédrin_,
100 _b_.
[930] Matth., XV, 2.
[931] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 2 et suiv.
[932] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 4, 8; Luc, V, sub fin., et VI,
init.; XI, 38 et suiv.
[933] Luc, XI, 41.
[934] Luc, XVIII, 9-14; comp. _ibid._, XIV, 7-11.
[935] Matth., III, 7 et suiv.; XVII, 12-13.
[936] Matth., XIV, 5; XXI, 26; Marc, XI, 32; Luc, XX, 6.
[937] Matth., XII, 3-8; XXIII, 16 et suiv.
[938] Marc, III, 6.
[939] Luc, XIII, 33.
CHAPITRE XXI.
DERNIER VOYAGE DE JÉSUS A JÉRUSALEM.
Depuis longtemps Jésus avait le sentiment des dangers qui
l'entouraient[940]. Pendant un espace de temps qu'on peut évaluer à
dix-huit mois, il évita d'aller en pèlerinage à Jérusalem[941]. A la
fête des Tabernacles de l'an 32 (selon l'hypothèse que nous avons
adoptée), ses parents, toujours malveillants et incrédules[942],
l'engagèrent à y venir. L'évangéliste Jean semble insinuer qu'il y avait
dans cette invitation quelque projet caché pour le perdre. «Révèle-toi
au monde, lui disaient-ils; on ne fait pas ces choses-là dans le secret.
Va en Judée, pour qu'on voie ce que tu sais faire.» Jésus, se défiant de
quelque trahison, refusa d'abord; puis, quand la caravane des pèlerins
fut partie, il se mit en route de son côté, à l'insu de tous et presque
seul[943]. Ce fut le dernier adieu qu'il dit à la Galilée. La fête des
Tabernacles tombait à l'équinoxe d'automne. Six mois devaient encore
s'écouler jusqu'au dénouement fatal. Mais durant cet intervalle, Jésus
ne revit pas ses chères provinces du nord. Le temps des douceurs est
passé; il faut maintenant parcourir pas à pas la voie douloureuse qui se
terminera par les angoisses de la mort.
Ses disciples et les femmes pieuses qui le servaient le retrouvèrent en
Judée[944]. Mais combien tout ici était changé pour lui! Jésus était un
étranger à Jérusalem. Il sentait qu'il y avait là un mur de résistance
qu'il ne pénétrerait pas. Entouré de pièges et d'objections, il était
sans cesse poursuivi par le mauvais vouloir des pharisiens[945]. Au lieu
de cette faculté illimitée de croire, heureux don des natures jeunes,
qu'il trouvait en Galilée, au lieu de ces populations bonnes et douces
chez lesquelles l'objection (qui est toujours le fruit d'un peu de
malveillance et d'indocilité) n'avait point d'accès, il rencontrait ici
à chaque pas une incrédulité obstinée, sur laquelle les moyens d'action
qui lui avaient si bien réussi dans le nord avaient peu de prise. Ses
disciples, en qualité de Galiléens, étaient méprisés. Nicodème, qui
avait eu avec lui dans un de ses précédents voyages un entretien de
nuit, faillit se compromettre au sanhédrin pour avoir voulu le défendre.
«Eh quoi! toi aussi tu es Galiléen? lui dit-on; consulte les Écritures;
est-ce qu'il peut venir un prophète de Galilée[946]?»
La ville, comme nous l'avons déjà dit, déplaisait à Jésus. Jusque-là, il
avait toujours évité les grands centres, préférant pour son action les
campagnes et les villes de médiocre importance. Plusieurs des préceptes
qu'il donnait à ses apôtres étaient absolument inapplicables hors d'une
simple société de petites gens[947]. N'ayant nulle idée du monde,
accoutumé à son aimable communisme galiléen, il lui échappait sans cesse
des naïvetés, qui à Jérusalem pouvaient paraître singulières[948]. Son
imagination, son goût de la nature se trouvaient à l'étroit dans ces
murailles. La vraie religion ne devait pas sortir du tumulte des villes,
mais de la tranquille sérénité des champs.
L'arrogance des prêtres lui rendait les parvis du temple désagréables.
Un jour, quelques-uns de ses disciples, qui connaissaient mieux que lui
Jérusalem, voulurent lui faire remarquer la beauté des constructions du
temple, l'admirable choix des matériaux, la richesse des offrandes
votives qui couvraient les murs: «Vous voyez tous ces édifices, dit-il;
eh bien! je vous le déclare, il n'en restera pas pierre sur
pierre[949].» Il refusa de rien admirer, si ce n'est une pauvre veuve
qui passait à ce moment-là, et jetait dans le tronc une petite obole:
«Elle a donné plus que les autres, dit-il; les autres ont donné de leur
superflu; elle, de son nécessaire[950].» Cette façon de regarder en
critique tout ce qui se faisait à Jérusalem, de relever le pauvre qui
donnait peu, de rabaisser le riche qui donnait beaucoup[951], de blâmer
le clergé opulent qui ne faisait rien pour le bien du peuple, exaspéra
naturellement la caste sacerdotale. Siège d'une aristocratie
conservatrice, le temple, comme le _haram_ musulman qui lui a succédé,
était le dernier endroit du monde où la révolution pouvait réussir.
Qu'on suppose un novateur allant de nos jours prêcher le renversement
de l'islamisme autour de la mosquée d'Omar! C'était là pourtant le
centre de la vie juive, le point où il fallait vaincre ou mourir. Sur ce
calvaire, où certainement Jésus souffrit plus qu'au Golgotha, ses jours
s'écoulaient dans la dispute et l'aigreur, au milieu d'ennuyeuses
controverses de droit canon et d'exégèse, pour lesquelles sa grande
élévation morale lui donnait peu d'avantage, que dis-je? lui créait une
sorte d'infériorité.
Au sein de cette vie troublée, le coeur sensible et bon de Jésus réussit
à se créer un asile où il jouit de beaucoup de douceur. Après avoir
passé la journée aux disputes du temple, Jésus descendait le soir dans
la vallée de Cédron, prenait un peu de repos dans le verger d'un
établissement agricole (probablement une exploitation d'huile) nommé
_Gethsémani_[952], qui servait de lieu de plaisance aux habitants, et
allait passer la nuit sur le mont des Oliviers, qui borne au levant
l'horizon de la ville[953]. Ce côté est le seul, aux environs de
Jérusalem, qui offre un aspect quelque peu riant et vert. Les
plantations d'oliviers, de figuiers, de palmiers y étaient nombreuses et
donnaient leurs noms aux villages, fermes ou enclos de Bethphagé,
Gethsémani, Béthanie[954]. Il y avait sur le mont des Oliviers deux
grands cèdres, dont le souvenir se conserva longtemps chez les Juifs
dispersés; leurs branches servaient d'asile à des nuées de colombes, et
sous leur ombrage s'étaient établis de petits bazars[955]. Toute cette
banlieue fut en quelque sorte le quartier de Jésus et de ses disciples;
on voit qu'ils la connaissaient presque champ par champ et maison par
maison.
Le village de Béthanie, en particulier[956], situé au sommet de la
colline, sur le versant qui donne vers la mer Morte et le Jourdain, à
une heure et demie de Jérusalem, était le lieu de prédilection de
Jésus[957]. Il y fit la connaissance d'une famille composée de trois
personnes, deux soeurs et un frère, dont l'amitié eut pour lui beaucoup
de charme[958]. Des deux soeurs, l'une, nommée Marthe, était une
personne obligeante, bonne, empressée[959]; l'autre, au contraire,
nommée Marie, plaisait à Jésus par une sorte de langueur[960], et par
ses instincts spéculatifs très-développés. Souvent, assise aux pieds de
Jésus, elle oubliait à l'écouter les devoirs de la vie réelle. Sa soeur,
alors, sur qui retombait tout le service, se plaignait doucement:
«Marthe, Marthe, lui disait Jésus, tu te tourmentes et te soucies de
beaucoup de choses; or, une seule est nécessaire. Marie a choisi la
meilleure part, qui ne lui sera point enlevée[961].» Le frère, Eléazar,
ou Lazare, était aussi fort aimé de Jésus[962]. Enfin, un certain Simon
le Lépreux, qui était le propriétaire de la maison, faisait, ce semble,
partie de la famille[963]. C'est là qu'au sein d'une pieuse amitié Jésus
oubliait les dégoûts de la vie publique. Dans ce tranquille intérieur,
il se consolait des tracasseries que les pharisiens et les scribes ne
cessaient de lui susciter. Il s'asseyait souvent sur le mont des
Oliviers, en face du mont Moria[964], ayant sous les yeux la splendide
perspective des terrasses du temple et de ses toits couverts de lames
étincelantes. Cette vue frappait d'admiration les étrangers; au lever du
soleil surtout, la montagne sacrée éblouissait les yeux et paraissait
comme une masse de neige et d'or[965]. Mais un profond sentiment de
tristesse empoisonnait pour Jésus le spectacle qui remplissait tous les
autres israélites de joie et de fierté. «Jérusalem, Jérusalem, qui tues
les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, s'écriait-il dans ces
moments d'amertume, combien de fois j'ai essayé de rassembler tes
enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as
pas voulu[966]!»
Ce n'est pas que plusieurs bonnes âmes, ici comme en Galilée, ne se
laissassent toucher. Mais tel était le poids de l'orthodoxie dominante
que très-peu osaient l'avouer. On craignait de se décréditer aux yeux
des Hiérosolymites en se mettant à l'école d'un galiléen. On eût risqué
de se faire chasser de la synagogue, ce qui dans une société bigote et
mesquine était le dernier affront[967]. L'excommunication d'ailleurs
entraînait la confiscation de tous les biens[968]. Pour cesser d'être
juif, on ne devenait pas romain; on restait sans défense sous le coup
d'une législation théocratique de la plus atroce sévérité. Un jour, les
bas officiers du temple, qui avaient assisté à un des discours de Jésus
et en avaient été enchantés, vinrent confier leurs doutes aux prêtres:
«Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui? leur
fut-il répondu; toute cette foule, qui ne connaît pas la Loi, est une
canaille maudite[969].» Jésus restait ainsi à Jérusalem un provincial
admiré des provinciaux comme lui, mais repoussé par toute l'aristocratie
de la nation. Les chefs d'écoles et de sectes étaient trop nombreux pour
qu'on fût fort ému d'en voir paraître un de plus. Sa voix eut à
Jérusalem peu d'éclat. Les préjugés de race et de secte, les ennemis
directs de l'esprit de l'évangile, y étaient trop enracinés.
Son enseignement, dans ce monde nouveau, se modifia nécessairement
beaucoup. Ses belles prédications, dont l'effet était toujours calculé
sur la jeunesse de l'imagination et la pureté de la conscience morale
des auditeurs, tombaient ici sur la pierre. Lui, si à l'aise au bord de
son charmant petit lac, était gêné, dépaysé en face des pédants. Ses
affirmations perpétuelles de lui-même prirent quelque chose de
fastidieux[970]. Il dut se faire controversiste, juriste, exégète,
théologien. Ses conversations, d'ordinaire pleines de grâce, deviennent
un feu roulant de disputes[971], une suite interminable de batailles
scolastiques. Son harmonieux génie s'exténue en des argumentations
insipides sur la Loi et les prophètes[972], où nous aimerions mieux ne
pas le voir quelquefois jouer le rôle d'agresseur[973]. Il se prête,
avec une condescendance qui nous blesse, aux examens captieux que des
ergoteurs sans tact lui font subir[974]. En général, il se tirait
d'embarras avec beaucoup de finesse. Ses raisonnements, il est vrai,
étaient souvent subtils (la simplicité d'esprit et la subtilité se
touchent; quand le simple veut raisonner, il est toujours un peu
sophiste); on peut trouver que quelquefois il recherche les malentendus
et les prolonge à dessein[975]; son argumentation, jugée d'après les
règles de la logique aristotélicienne, est très-faible. Mais quand le
charme sans pareil de son esprit trouvait à, se montrer, c'étaient des
triomphes. Un jour on crut l'embarrasser en lui présentant une femme
adultère et en lui demandant comment il fallait la traiter. On sait
l'admirable réponse de Jésus[976]. La fine raillerie de l'homme du
monde, tempérée par une bonté divine, ne pouvait s'exprimer en un trait
plus exquis. Mais l'esprit qui s'allie à la grandeur morale est celui
que les sots pardonnent le moins. En prononçant ce mot d'un goût si
juste et si pur: «Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la
première pierre!» Jésus perça au coeur l'hypocrisie, et du même coup
signa son arrêt de mort.
Il est probable, en effet, que sans l'exaspération causée par tant de
traits amers, Jésus eût pu longtemps rester inaperçu et se perdre dans
l'épouvantable orage qui allait bientôt emporter la nation juive tout
entière. Le haut sacerdoce et les sadducéens avaient pour lui plutôt du
dédain que de la haine. Les grandes familles sacerdotales, les
_Boëthusim_, la famille de Hanan, ne se montraient guère fanatiques que
de repos. Les sadducéens repoussaient comme Jésus les «traditions» des
pharisiens[977]. Par une singularité fort étrange, c'étaient ces
incrédules, niant la résurrection, la loi orale, l'existence des anges,
qui étaient les vrais Juifs, ou pour mieux dire, la vieille loi dans sa
simplicité ne satisfaisant plus aux besoins religieux du temps, ceux qui
s'y tenaient strictement et repoussaient les inventions modernes
faisaient aux dévots l'effet d'impies, à peu près comme un protestant
évangélique paraît aujourd'hui un mécréant dans les pays orthodoxes. En
tout cas, ce n'était pas d'un tel parti que pouvait venir une réaction
bien vive contre Jésus. Le sacerdoce officiel, les yeux tournés vers le
pouvoir politique et intimement lié avec lui, ne comprenait rien à ces
mouvements enthousiastes. C'était la bourgeoisie pharisienne, c'étaient
les innombrables _soferim_ ou scribes, vivant de la science des
«traditions,» qui prenaient l'alarme et qui étaient en réalité menacés
dans leurs préjugés et leurs intérêts par la doctrine du maître nouveau.
Un des plus constants efforts des pharisiens était d'attirer Jésus sur
le terrain des questions politiques et de le compromettre dans le parti
de Judas le Gaulonite. La tactique était habile; car il fallait la
profonde ingénuité de Jésus pour ne s'être point encore brouillé avec
l'autorité romaine, nonobstant sa proclamation du royaume de Dieu. On
voulut déchirer cette équivoque et le forcer à s'expliquer. Un jour, un
groupe de pharisiens et de ces politiques qu'on nommait «Hérodiens»
(probablement des _Boëthusim_), s'approcha de lui, et sous apparence de
zèle pieux: «Maître, lui dirent-ils, nous savons que tu es véridique et
que tu enseignes la voie de Dieu sans égard pour qui que ce soit.
Dis-nous donc ce que tu penses: Est-il permis de payer le tribut à
César?» Ils espéraient une réponse qui donnât un prétexte pour le livrer
à Pilate. Celle de Jésus fut admirable. Il se fit montrer l'effigie de
la monnaie: «Rendez, dit-il, à César ce qui est à César, à Dieu ce qui
est à Dieu[978].» Mot profond qui a décidé de l'avenir du christianisme!
Mot d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, qui a
fondé la séparation du spirituel et du temporel, et a posé la base du
vrai libéralisme et de la vraie civilisation!
Son doux et pénétrant génie lui inspirait, quand il était seul avec ses
disciples, des accents pleins de charme: «En vérité, en vérité, je vous
le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie est un
voleur. Celui qui entre par la porte est le vrai berger. Les brebis
entendent sa voix; il les appelle par leur nom et les mène aux
pâturages; il marche devant elles, et les brebis le suivent, parce
qu'elles connaissent sa voix. Le larron ne vient que pour dérober, pour
tuer, pour détruire. Le mercenaire, à qui les brebis n'appartiennent
pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Mais moi, je
suis le bon berger; je connais mes brebis; mes brebis me connaissent; et
je donne ma vie pour elles[979].» L'idée d'une prochaine solution à la
crise de l'humanité lui revenait fréquemment: «Quand le figuier,
disait-il, se couvre de jeunes pousses et de feuilles tendres, vous
savez que l'été approche. Levez les yeux, et voyez le monde; il est
blanc pour la moisson[980].»
Sa forte éloquence se retrouvait toutes les fois qu'il s'agissait de
combattre l'hypocrisie. «Sur la chaire de Moïse, sont assis les scribes
et les pharisiens. Faites ce qu'ils vous disent; mais ne faites pas
comme ils font; car ils disent et ne font pas. Ils composent des charges
pesantes, impossibles à porter, et ils les mettent sur les épaules des
autres; quant à eux, ils ne voudraient pas les remuer du bout du doigt.
«Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes: ils se
promènent en longues robes; ils portent de larges phylactères[981]; ils
ont de grandes bordures à leurs habits[982]; ils aiment à avoir les
premières places dans les festins et les premiers sièges dans les
synagogues, à être salués dans les rues et appelés «Maître.» Malheur à
eux!...
«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui avez pris la clef
de la science et ne vous en servez que pour fermer aux hommes le royaume
des cieux[983]! Vous n'y entrez pas, et vous empêchez les autres d'y
entrer. Malheur à vous, qui engloutissez les maisons des veuves, en
simulant de longues prières! Votre jugement sera en proportion. Malheur
à vous, qui parcourez les terres et les mers pour gagner un prosélyte,
et qui ne savez en faire qu'un fils de la Géhenne! Malheur à vous, car
vous êtes comme les tombeaux qui ne paraissent pas, et sur lesquels on
marche sans le savoir[984]!
«Insensés et aveugles! qui payez la dîme pour un brin de menthe, d'anet,
et de cumin, et qui négligez des commandements bien plus graves, la
justice, la pitié, la bonne foi! Voilà les préceptes qu'il fallait
observer; les autres, il était bien de ne pas les négliger. Guides
aveugles, qui filtrez votre vin pour ne pas avaler un insecte, et qui
engloutissez un chameau, malheur à vous!
«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous nettoyez le
dehors de la coupe et du plat[985]; mais le dedans, qui est plein de
rapine et de cupidité, vous n'y prenez point garde. Pharisien
aveugle[986], lave d'abord le dedans; puis tu songeras à la propreté du
dehors[987].
«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous ressemblez à
des sépulcres blanchis[988], qui du dehors semblent beaux, mais qui au
dedans sont pleins d'os de morts et de toute sorte de pourriture. En
apparence, vous êtes justes; mais au fond vous êtes remplis de feinte et
de péché.
«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui bâtissez les
tombeaux des prophètes, et ornez les monuments des justes, et qui dites:
Si nous eussions vécu du temps de nos pères, nous n'eussions pas trempé
avec eux dans le meurtre des prophètes! Ah! vous convenez donc que vous
êtes les enfants de ceux qui ont tué les prophètes. Eh bien! achevez de
combler la mesure de vos pères. La Sagesse de Dieu a eu bien raison de
dire[989]: «Je vous enverrai des prophètes, des sages, des savants;
vous tuerez et crucifierez les uns, vous ferez fouetter les autres dans
vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville; afin qu'un jour
retombe sur vous tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre,
depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de
Barachie[990], que vous avez tué entre le temple et l'autel.» Je vous le
dis, c'est à la génération présente que tout ce sang sera
redemandé[991].»
Son dogme terrible de la substitution des gentils, cette idée que le
royaume de Dieu allait être transféré à d'autres, ceux à qui il était
destiné n'en ayant pas voulu[992], revenait comme une menace sanglante
contre l'aristocratie, et son titre de Fils de Dieu qu'il avouait
ouvertement dans de vives paraboles[993], où ses ennemis jouaient le
rôle de meurtriers des envoyés célestes, était un défi au judaïsme
légal. L'appel hardi qu'il adressait aux humbles était plus séditieux
encore. Il déclarait qu'il était venu éclairer les aveugles et aveugler
ceux qui croient voir[994]. Un jour, sa mauvaise humeur contre le temple
lui arracha un mot imprudent: «Ce temple bâti de main d'homme, dit-il,
je pourrais, si je voulais, le détruire, et en trois jours j'en
rebâtirais un autre non construit de main d'homme[995].» On ne sait pas
bien quel sens Jésus attachait à ce mot, où ses disciples cherchèrent
des allégories forcées. Mais comme on ne voulait qu'un prétexte, le mot
fut vivement relevé. Il figurera dans les considérants de l'arrêt de
mort de Jésus, et retentira à son oreille parmi les angoisses dernières
du Golgotha. Ces discussions irritantes finissaient toujours par des
orages. Les pharisiens lui jetaient des pierres[996]; en quoi ils ne
faisaient qu'exécuter un article de la Loi, ordonnant de lapider sans
l'entendre tout prophète, même thaumaturge, qui détournerait le peuple
du vieux culte[997]. D'autres fois, ils l'appelaient fou, possédé,
samaritain[998], ou cherchaient même à le tuer[999]. On prenait note de
ses paroles pour invoquer contre lui les lois d'une théocratie
intolérante, que la domination romaine n'avait pas encore
abrogées[1000].
NOTES:
[940] Matth., XVI, 20-21; Marc, VIII, 30-31.
[941] Jean, VII, 1.
[942] Jean, VII, 5.
[943] Jean, VII, 10.
[944] Matth., XXVII, 55; Marc, XV, 41; Luc, XXIII, 49, 55.
[945] Jean, VII, 20, 25, 30, 32.
[946] Jean, VII, 50 et suiv.