Dans ces accès de rigueur, il allait jusqu'à supprimer la chair. Ses

exigences n'avaient plus de bornes. Méprisant les saines limites de la

nature de l'homme, il voulait qu'on n'existât que pour lui, qu'on

n'aimât que lui seul. «Si quelqu'un vient à moi, disait-il, et ne hait

pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et

même sa propre vie, il ne peut être mon disciple[885].»--«Si quelqu'un

ne renonce pas à tout ce qu'il possède, il ne peut être mon

disciple[886].» Quelque chose de plus qu'humain et d'étrange se mêlait

alors a ses paroles; c'était comme un feu dévorant la vie à, sa racine,

et réduisant tout à un affreux désert. Le sentiment âpre et triste de

dégoût pour le monde, d'abnégation outrée, qui caractérise la perfection

chrétienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste des

premiers jours, mais le géant sombre qu'une sorte de pressentiment

grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanité. On dirait que, dans

ces moments de guerre contre les besoins les plus légitimes du coeur,

il avait oublié le plaisir de vivre, d'aimer, de voir, de sentir.

Dépassant toute mesure, il osait dire: «Si quelqu'un veut être mon

disciple, qu'il renonce à lui-même et me suive! Celui qui aime son père

et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi; celui qui aime son fils

ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir à la vie, c'est

se perdre; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nouvelle, c'est se

sauver. Que sert à un homme de gagner le monde entier et de se perdre

lui-même[887]?» Deux anecdotes, du genre de celles qu'il ne faut pas

accepter comme historiques, mais qui se proposent de rendre un trait de

caractère en l'exagérant, peignaient bien ce défi jeté à la nature. Il

dit à un homme: «Suis--moi!»--«Seigneur, lui répond cet homme,

laisse-moi d'abord aller ensevelir mon père.» Jésus reprend: «Laisse les

morts ensevelir leurs morts; toi, va et annonce le règne de Dieu.»--Un

autre lui dit: «Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi auparavant

d'aller mettre ordre aux affaires de ma maison.» Jésus lui répond:

«Celui qui met la main à la charrue et regarde derrière lui, n'est pas

fait pour le royaume de Dieu[888].» Une assurance extraordinaire, et

parfois des accents de singulière douceur, renversant toutes nos idées,

faisaient passer ces exagérations. «Venez à moi, criait-il, vous tous

qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur

vos épaules; apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et

vous trouverez le repos de vos âmes; car mon joug est doux, et mon

fardeau léger[889].»

Un grand danger résultait pour l'avenir de cette morale exaltée,

exprimée dans un langage hyperbolique et d'une effrayante énergie. A

force de détacher l'homme de la terre, on brisait la vie. Le chrétien

sera loué d'être mauvais fils, mauvais patriote, si c'est pour le Christ

qu'il résiste à son père et combat sa patrie. La cité antique, la

république, mère de tous, l'État, loi commune de tous, sont constitués

en hostilité avec le royaume de Dieu. Un germe fatal de théocratie est

introduit dans le monde.

Une autre conséquence se laisse dès à présent entrevoir. Transportée

dans un état calme et au sein d'une société rassurée sur sa propre

durée, cette morale, faite pour un moment de crise, devait sembler

impossible. L'Évangile était ainsi destiné à devenir pour les chrétiens

une utopie, que bien peu s'inquiéteraient de réaliser. Ces foudroyantes

maximes devaient dormir pour le grand nombre dans un profond oubli,

encouragé par le clergé lui-même; l'homme évangélique sera un homme

dangereux. De tous les humains le plus intéressé, le plus orgueilleux,

le plus dur, le plus attaché à la terre, un Louis XIV, par exemple,

devait trouver des prêtres pour lui persuader, en dépit de l'Évangile,

qu'il était chrétien. Mais toujours aussi des Saints devaient se

rencontrer pour prendre à la lettre les sublimes paradoxes de Jésus. La

perfection étant placée en dehors des conditions ordinaires de la

société, la vie évangélique complète ne pouvant être menée que hors du

monde, le principe de l'ascétisme et de l'état monacal était posé. Les

sociétés chrétiennes auront deux règles morales, l'une médiocrement

héroïque pour le commun des hommes, l'autre exaltée jusqu'à l'excès pour

l'homme parfait; et l'homme parfait, ce sera le moine assujetti à des

règles qui ont la prétention de réaliser l'idéal évangélique. Il est

certain que cet idéal, ne fût-ce que par l'obligation du célibat et de

la pauvreté, ne pouvait être de droit commun. Le moine est ainsi, en un

sens, le seul vrai chrétien. Le bon sens vulgaire se révolte devant ces

excès; à l'en croire, l'impossible est le signe de la faiblesse et de

l'erreur. Mais le bon sens vulgaire est un mauvais juge quand il s'agit

des grandes choses. Pour obtenir moins de l'humanité, il faut lui

demander plus. L'immense progrès moral dû à l'Évangile vient de ses

exagérations. C'est par là, qu'il a été, comme le stoïcisme, mais avec

infiniment plus d'ampleur, un argument vivant des forces divines qui

sont en l'homme, un monument élevé à la puissance de la volonté.

On imagine sans peine que pour Jésus, à l'heure où nous sommes arrivés,

tout ce qui n'était pas le royaume de Dieu avait absolument disparu. Il

était, si on peut le dire, totalement hors de la nature: la famille,

l'amitié, la patrie, n'avaient plus aucun sens pour lui. Sans doute, il

avait fait dès lors le sacrifice de sa vie. Parfois, on est tenté de

croire que, voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son royaume,

il conçut de propos délibéré le dessein de se faire tuer[890]. D'autres

fois (quoiqu'une telle pensée n'ait été érigée en dogme que plus tard),

la mort se présente à lui comme un sacrifice, destiné à apaiser son Père

et à sauver les hommes[891]. Un goût singulier de persécution et de

supplices[892] le pénétrait. Son sang lui paraissait comme l'eau d'un

second baptême dont il devait être baigné, et il semblait possédé d'une

hâte étrange d'aller au-devant de ce baptême qui seul pouvait étancher

sa soif[893].

La grandeur de ses vues sur l'avenir était par moments surprenante. Il

ne se dissimulait pas l'épouvantable orage qu'il allait soulever dans le

monde. «Vous croyez peut-être, disait-il avec hardiesse et beauté, que

je suis venu apporter la paix sur la terre; non, je suis venu y jeter le

glaive. Dans une maison de cinq personnes, trois seront contre deux, et

deux contre trois. Je suis venu mettre la division entre le fils et le

père, entre la fille et la mère, entre la bru et la belle-mère.

Désormais les ennemis de chacun seront dans sa maison[894].»--«Je suis

venu porter le feu sur la terre; tant mieux si elle brûle

déjà[895]!»--«On vous chassera des synagogues, disait-il encore, et

l'heure viendra où, en vous tuant, on croira rendre un culte à

Dieu[896]. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous.

Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n'est pas

plus grand que son maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous

persécuteront[897].»

Entraîné par cette effrayante progression d'enthousiasme, commandé par

les nécessités d'une prédication de plus en plus exaltée, Jésus n'était

plus libre; il appartenait à son rôle et en un sens à l'humanité.

Parfois on eût dit que sa raison se troublait. Il avait comme des

angoisses et des agitations intérieures[898]. La grande vision du

royaume de Dieu, sans cesse flamboyant devant ses yeux, lui donnait le

vertige. Ses disciples par moments le crurent fou[899]. Ses ennemis le

déclarèrent possédé[900]. Son tempérament, excessivement passionné, le

portait a chaque instant hors des bornes de la nature humaine. Son

oeuvre n'étant pas une oeuvre de raison, et se jouant de toutes les

classifications de l'esprit humain, ce qu'il exigeait le plus

impérieusement, c'était la «foi[901].» Ce mot était celui qui se

répétait le plus souvent dans le petit cénacle. C'est le mot de tous les

mouvements populaires. Il est clair qu'aucun de ces mouvements ne se

ferait, s'il fallait que celui qui les excite gagnât l'un après l'autre

ses disciples par de bonnes preuves, logiquement déduites. La réflexion

n'amène qu'au doute, et si les auteurs de la Révolution française, par

exemple, eussent dû être préalablement convaincus par des méditations

suffisamment longues, tous fussent arrivés à la vieillesse sans rien

faire. Jésus, de même, visait moins à la conviction régulière qu'à

l'entraînement. Pressant, impératif, il ne souffrait aucune opposition:

il faut se convertir, il attend. Sa douceur naturelle semblait l'avoir

abandonné; il était quelquefois rude et bizarre[902]. Ses disciples par

moments ne le comprenaient plus, et éprouvaient devant lui une espèce de

sentiment de crainte[903]. Quelquefois sa mauvaise humeur contre toute

résistance l'entraînait jusqu'à des actes inexplicables et en apparence

absurdes[904].

Ce n'est pas que sa vertu baissât; mais sa lutte au nom de l'idéal

contre la réalité devenait insoutenable. Il se meurtrissait et se

révoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa notion de

Fils de Dieu se troublait et s'exagérait. La loi fatale qui condamne

l'idée à déchoir dès qu'elle cherche à convertir les hommes,

s'appliquait à lui. Les hommes en le touchant l'abaissaient à leur

niveau. Le ton qu'il avait pris ne pouvait être soutenu plus de quelques

mois; il était temps que la mort vînt dénouer une situation tendue à

l'excès, l'enlever aux impossibilités d'une voie sans issue, et, en le

délivrant d'une épreuve trop prolongée, l'introduire désormais

impeccable dans sa céleste sérénité.

NOTES:

[871] Luc, XIV, 33; _Act._, IV, 32 et suiv.; V, 1-11.

[872] Matth., XIX, 10 et suiv.; Luc, XVIII, 29 et suiv.

[873] C'est la doctrine constante de Paul. Comp. _Apoc._, XIV, 4.

[874] Matth., XIX, 12.

[875] Matth., XVIII, 8-9. Cf. Talm. de Babyl., _Niddah_, 13 _b_.

[876] Matth., XXII, 30; Marc, XII, 25; Luc, XX, 35; Évangile ébionite

dit «des Égyptiens,» dans Clém. d'Alex., _Strom._, III, 9, 13, et Clem.

Rom., Epist. II, 12.

[877] Luc, XVIII, 29-30.

[878] Matth., X entier; XXIV, 9; Marc, VI, 8 et suiv.; IX, 40; XIII,

9-13; Luc, IX, 3 et suiv.; X, 1 et suiv.; XII, 4 et suiv.; XXI, 17;

Jean, XV, 18 et suiv.; XVII, 14.

[879] Marc, IX, 38 et suiv.

[880] Matth., X, 8. Comp. Midrasch Ialkout, _Deutéron._, sect. 824.

[881] Matth., X, 20; Jean, XIV, 16 et suiv., 26; XV, 26; XVI, 7, 13.

[882] Les traits Matth., X, 38; XVI, 24; Marc, VIII, 34; Luc, XIV, 27,

ne peuvent avoir été conçus qu'après la mort de Jésus.

[883] Matth., X, 24-31; Luc, XII, 4-7.

[884] Matth., X, 32-33; Marc, VIII, 38; Luc, IX, 26; XII, 8-9.

[885] Luc, XIV, 26. Il faut tenir compte ici de l'exagération du style

de Luc.

[886] Luc, XIV, 33.

[887] Matth., X, 37-39; XVI, 24-25; Luc, IX, 23-25; XIV, 26-27; XVII,

33; Jean, XII, 25.

[888] Matth., VIII, 21-22; Luc, IX, 59-62.

[889] Matth., XI, 28-30.

[890] Matth., XVI, 24-23; XVII, 12, 21-22.

[891] Marc, X, 45.

[892] Luc, VI, 22 et suiv.

[893] Luc, XII, 50.

[894] Matth., X, 34-36; Luc, XII, 51-53. Comparez Michée, VII, 5-6.

[895] Luc, XII, 49. Voir le texte grec.

[896] Jean, XVI, 2.

[897] Jean, XV, 18-20.

[898] Jean, XII, 27.

[899] Marc, III, 21 et suiv.

[900] Marc, III, 22; Jean, VII, 20; C, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.

[901] Matth., VIII, 10; IX, 2, 22, 28-29; XVII, 19; Jean, VI, 29, etc.

[902] Matth., XVII, 16; Marc, III, 5; IX, 18; Luc, VIII, 45; IX, 41.

[903] C'est surtout dans Marc que ce trait est sensible: IV, 40; V, 15;

IX, 31; X, 32.

[904] Marc, XI, 12-14, 20 et suiv.

CHAPITRE XX

OPPOSITION CONTRE JÉSUS.

Durant la première période de sa carrière, il ne semble pas que Jésus

eût rencontré d'opposition sérieuse. Sa prédication, grâce à l'extrême

liberté dont on jouissait en Galilée et au nombre des maîtres qui

s'élevaient de toutes parts, n'eut d'éclat que dans un cercle de

personnes assez restreint. Mais depuis que Jésus était entré dans une

voie brillante de prodiges et de succès publics, l'orage commença à

gronder. Plus d'une fois il dut se cacher et fuir[905]. Antipas

cependant ne le gêna jamais, quoique Jésus s'exprimât quelquefois fort

sévèrement sur son compte[906]. A Tibériade, sa résidence ordinaire, le

tétrarque n'était qu'à une ou deux lieues du canton choisi par Jésus

pour le centre de son activité; il entendit parler de ses miracles,

qu'il prenait sans doute pour des tours habiles, et il désira en

voir[907]. Les incrédules étaient alors fort curieux de ces sortes de

prestiges[908]. Avec son tact ordinaire, Jésus refusa. Il se garda bien

de s'égarer en un monde irréligieux, qui voulait tirer de lui un vain

amusement; il n'aspirait à gagner que le peuple; il garda pour les

simples des moyens bons pour eux seuls.

Un moment, le bruit se répandit que Jésus n'était autre que

Jean-Baptiste ressuscité d'entre les morts. Antipas fut soucieux et

inquiet[909]; il employa la ruse pour écarter le nouveau prophète de ses

domaines. Des pharisiens, sous apparence d'intérêt pour Jésus, vinrent

lui dire qu'Antipas voulait le faire tuer. Jésus, malgré sa grande

simplicité, vit le piège et ne partit pas[910]. Ses allures toutes

pacifiques, son éloignement pour l'agitation populaire, finirent par

rassurer le tétrarque et dissiper le danger.

Il s'en faut que dans toutes les villes de la Galilée l'accueil fait à

la nouvelle doctrine fût également bienveillant. Non-seulement

l'incrédule Nazareth continuait à repousser celui qui devait faire sa

gloire; non-seulement ses frères persistaient à ne pas croire en

lui[911]; les villes du lac elles-mêmes, en général bienveillantes,

n'étaient pas toutes converties. Jésus se plaint souvent de

l'incrédulité et de la dureté de coeur qu'il rencontre, et, quoiqu'il

soit naturel de faire en de tels reproches la part de l'exagération du

prédicateur, quoiqu'on y sente cette espèce de _convicium seculi_ que

Jésus affectionnait à l'imitation de Jean-Baptiste[912], il est clair

que le pays était loin de convoler tout entier au royaume de Dieu.

«Malheur à toi, Chorazin! malheur à toi, Bethsaïde! s'écriait-il; car si

Tyr et Sidon eussent vu les miracles dont vous avez été témoins, il y a

longtemps qu'elles feraient pénitence sous le cilice et sous la cendre.

Aussi vous dis-je qu'au jour du jugement, Tyr et Sidon auront un sort

plus supportable que le vôtre. Et toi, Capharnahum, qui crois t'élever

jusqu'au ciel, tu seras abaissée jusqu'aux enfers; car si les miracles

qui ont été faits en ton sein eussent été faits à Sodome, Sodome

existerait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je te dis qu'au jour du

jugement la terre de Sodome sera traitée moins rigoureusement que

toi[913].»--«La reine de Saba, ajoutait-il, se lèvera au jour du

jugement contre les hommes de cette génération, et les condamnera, parce

qu'elle est venue des extrémités du monde pour entendre la sagesse de

Salomon; or il y a ici plus que Salomon. Les Ninivites s'élèveront au

jour du jugement contre cette génération et la condamneront, parce

qu'ils firent pénitence à la prédication de Jonas; or il y a ici plus

que Jonas[914].» Sa vie vagabonde, d'abord pour lui pleine de charme,

commençait aussi a lui peser. «Les renards, disait-il, ont leurs

tanières et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a

pas où reposer sa tête[915].» L'amertume et le reproche se faisaient de

plus en plus jour en son coeur. Il accusait les incrédules de se refuser

à l'évidence, et disait que, même à l'instant où le Fils de l'homme

apparaîtrait dans sa pompe céleste, il y aurait encore des gens pour

douter de lui[916].

Jésus, en effet, ne pouvait accueillir l'opposition avec la froideur du

philosophe, qui, comprenant la raison des opinions diverses qui se

partagent le monde, trouve tout simple qu'on ne soit pas de son avis. Un

des principaux défauts de la race juive est son âpreté dans la

controverse, et le ton injurieux qu'elle y mêle presque toujours. Il n'y

eut jamais dans le monde de querelles aussi vives que celles des Juifs

entre eux. C'est le sentiment de la nuance qui fait l'homme poli et

modéré. Or le manque de nuances est un des traits les plus constants de

l'esprit sémitique. Les oeuvres fines, les dialogues de Platon, par

exemple, sont tout à fait étrangères à ces peuples. Jésus, qui était

exempt de presque tous les défauts de sa race, et dont la qualité

dominante était justement une délicatesse infinie, fut amené malgré lui

à se servir dans la polémique du style de tous[917]. Comme

Jean-Baptiste[918], il employait contre ses adversaires des termes

très-durs. D'une mansuétude exquise avec les simples, il s'aigrissait

devant l'incrédulité, même la moins agressive[919]. Ce n'était plus ce

doux maître du «Discours sur la montagne,» n'ayant encore rencontré ni

résistance ni difficulté. La passion, qui était au fond de son

caractère, l'entraînait aux plus vives invectives. Ce mélange singulier

ne doit pas surprendre. Un homme de nos jours a présenté le même

contraste avec une rare vigueur, c'est M. de Lamennais. Dans son beau

livre des «Paroles d'un croyant,» la colère la plus effrénée et les

retours les plus suaves alternent comme en un mirage. Cet homme, qui

était, dans le commerce de la vie d'une grande bonté, devenait

intraitable jusqu'à la folie pour ceux qui ne pensaient pas comme lui.

Jésus, de même, s'appliquait non sans raison le passage du livre

d'Isaïe[920]: «Il ne disputera pas, ne criera pas; on n'entendra point

sa voix dans les places; il ne rompra pas tout à fait le roseau froissé,

et il n'éteindra pas le lin qui fume encore[921].» Et pourtant plusieurs

des recommandations qu'il adresse à ses disciples renferment les germes

d'un vrai fanatisme[922], germes que le moyen âge devait développer

d'une façon cruelle. Faut-il lui en faire un reproche? Aucune révolution

ne s'accomplit sans un peu de rudesse. Si Luther, si les acteurs de la

Révolution française eussent dû observer les règles de la politesse, la

réforme et la révolution ne se seraient point faites. Félicitons-nous de

même que Jésus n'ait rencontré aucune loi qui punît l'outrage envers

une classe de citoyens. Les pharisiens eussent été inviolables. Toutes

les grandes choses de l'humanité ont été accomplies au nom de principes

absolus. Un philosophe critique eût dit à ses disciples: respectez

l'opinion des autres, et croyez que personne n'a si complètement raison

que son adversaire ait complètement tort. Mais l'action de Jésus n'a

rien de commun avec la spéculation désintéressée du philosophe. Se dire

qu'on a un moment touché l'idéal et qu'on a été arrêté par la méchanceté

de quelques-uns, est une pensée insupportable pour une âme ardente. Que

dut-elle être pour le fondateur d'un monde nouveau?

L'obstacle invincible aux idées de Jésus venait surtout du judaïsme

orthodoxe, représenté par les pharisiens. Jésus s'éloignait de plus en

plus de l'ancienne Loi. Or, les pharisiens étaient les vrais juifs, le

nerf et la force du judaïsme. Quoique ce parti eût son centre à

Jérusalem, il avait cependant des adeptes établis en Galilée, ou qui y

venaient souvent[923]. C'étaient en général des hommes d'un esprit

étroit, donnant beaucoup à l'extérieur, d'une dévotion dédaigneuse,

officielle, satisfaite et assurée d'elle-même[924]. Leurs manières

étaient ridicules et faisaient sourire même ceux qui les respectaient.

Les sobriquets que leur donnait le peuple, et qui sentent la caricature,

en sont la preuve. Il y avait le «pharisien bancroche» (_Nikfi_), qui

marchait dans les rues en traînant les pieds et les heurtant contre les

cailloux; le «pharisien front-sanglant» (_Kisaï_), qui allait les yeux

fermés pour ne pas voir les femmes, et se choquait le front contre les

murs, si bien qu'il l'avait toujours ensanglanté; le «pharisien pilon»

(_Medoukia)_, qui se tenait plié en deux comme le manche d'un pilon; le

«pharisien fort d'épaules» (_Schikmi_), qui marchait le dos voûté comme

s'il portait sur ses épaules le fardeau entier de la Loi; le «pharisien

_Qu'y a-t-il à faire? je le fais_,» toujours à la piste d'un précepte à

accomplir, et enfin le «pharisien teint,» pour lequel tout l'extérieur

de la dévotion n'était qu'un vernis d'hypocrisie[925]. Ce rigorisme, en

effet, n'était souvent qu'apparent et cachait en réalité un grand

relâchement moral[926]. Le peuple néanmoins en était dupe. Le peuple,

dont l'instinct est toujours droit, même quand il s'égare le plus

fortement sur les questions de personnes, est très-facilement trompé par

les faux dévots. Ce qu'il aime en eux est bon et digne d'être aimé; mais

il n'a pas assez de pénétration pour discerner l'apparence de la

réalité.

L'antipathie qui, dans un monde aussi passionné, dut éclater tout

d'abord entre Jésus et des personnes de ce caractère, est facile à

comprendre. Jésus ne voulait que la religion du coeur; celle des

pharisiens consistait presque uniquement en observances. Jésus

recherchait les humbles et les rebutés de toute sorte; les pharisiens

voyaient en cela une insulte à leur religion d'hommes comme il faut. Un

pharisien était un homme infaillible et impeccable, un pédant certain

d'avoir raison, prenant la première place à la synagogue, priant dans

les rues, faisant l'aumône à son de trompe, regardant si on le salue.

Jésus soutenait que chacun doit attendre le jugement de Dieu avec

crainte et humblement. Il s'en faut que la mauvaise direction religieuse

représentée par le pharisaïsme régnât sans contrôle. Bien des hommes

avant Jésus, ou de son temps, tels que Jésus, fils de Sirach, l'un des

vrais ancêtres de Jésus de Nazareth, Gamaliel, Antigone de Soco, le doux

et noble Hillel surtout, avaient enseigné des doctrines religieuses

beaucoup plus élevées et déjà presque évangéliques. Mais ces bonnes

semences avaient été étouffées. Les belles maximes de Hillel résumant

toute la Loi en l'équité[927], celles de Jésus, fils de Sirach, faisant

consister le culte dans la pratique du bien[928], étaient oubliées ou

anathématisées[929]. Schammaï, avec son esprit étroit et exclusif,

l'avait emporté. Une masse énorme de «traditions» avait étouffé la

Loi[930], sous prétexte de la protéger et, de l'interpréter. Sans doute,

ces mesures conservatrices avaient eu leur côté utile; il est bon que le

peuple juif ait aimé sa Loi jusqu'à la folie, puisque c'est cet amour

frénétique qui, en sauvant le mosaïsme sons Antiochus Épiphane et sous

Hérode, a gardé le levain d'où devait sortir le christianisme. Mais

prises en elles-mêmes, toutes ces vieilles précautions n'étaient que

puériles. La synagogue, qui en avait le dépôt, n'était plus qu'une mère

d'erreurs. Son règne était fini, et pourtant lui demander d'abdiquer,

c'était lui demander l'impossible, ce qu'une puissance établie n'a

jamais fait ni pu faire.

Les luttes de Jésus avec l'hypocrisie officielle étaient continues. La

tactique ordinaire des réformateurs qui apparaissent dans l'état

religieux que nous venons de décrire, et qu'on peut appeler «formalisme

traditionnel,» est d'opposer le «texte» des livres sacrés aux

«traditions.» Le zèle religieux est toujours novateur, même quand il

prétend être conservateur au plus haut degré. De même que les

néo-catholiques de nos jours s'éloignent sans cesse de l'Évangile, de

même les pharisiens s'éloignaient à chaque pas de la Bible. Voilà

pourquoi le réformateur puritain est d'ordinaire essentiellement

«biblique,» partant du texte immuable pour critiquer la théologie

courante, qui a marché de génération en génération. Ainsi firent plus

tard, les karaïtes, les protestants. Jésus porta bien plus énergiquement

la hache à la racine. On le voit parfois, il est vrai, invoquer le texte

contre les fausses _Masores_ ou traditions des pharisiens[931]. Mais, en

général, il fait peu d'exégèse; c'est à la conscience qu'il en appelle.

Du même coup il tranche le texte et les commentaires. Il montre bien

aux pharisiens qu'avec leurs traditions ils altèrent gravement le

mosaïsme; mais il ne prétend nullement lui-même revenir à Moïse. Son but

était en avant, non en arrière. Jésus était plus que le réformateur

d'une religion vieillie; c'était le créateur de la religion éternelle de

l'humanité.

Les disputes éclataient surtout à propos d'une foule de pratiques

extérieures introduites par la tradition, et que ni Jésus ni ses

disciples n'observaient[932]. Les pharisiens lui en faisaient de vifs

reproches. Quand il dînait chez eux, il les scandalisait fort en ne

s'astreignant pas aux ablutions d'usage. «Donnez l'aumône, disait-il, et

tout pour vous deviendra pur[933].» Ce qui blessait au plus haut degré

son tact délicat, c'était l'air d'assurance que les pharisiens portaient

dans les choses religieuses, leur dévotion mesquine, qui aboutissait à

une vaine recherche de préséances et de titres, nullement à

l'amélioration des coeurs. Une admirable parabole rendait cette pensée

avec infiniment de charme et de justesse. «Un jour, disait-il, deux

hommes montèrent au temple pour prier. L'un était pharisien, et l'autre

publicain. Le pharisien debout disait en lui-même: «O Dieu, je te rends

grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes (par exemple

comme ce publicain), voleur, injuste, adultère. Je jeûne deux fois la

semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède.» Le publicain, au

contraire, se tenant éloigné, n'osait lever les yeux au ciel; mais il se

frappait la poitrine en disant: «O Dieu, sois indulgent pour moi, pauvre

pécheur.» Je vous le déclare, celui-ci s'en retourna justifié dans sa

maison, mais non l'autre[934].»

Vie de Jésus · 第 20 / 27 段