Jésus désirait qu'à son exemple les messagers de la bonne nouvelle

rendissent leur prédication aimable par des manières bienveillantes et

polies. Il voulait qu'en entrant dans une maison, ils lui donnassent le

_selâm_ ou souhait de bonheur. Quelques-uns hésitaient, le _selâm_ étant

alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de communion religieuse,

qu'on ne hasarde pas avec les personnes d'une foi douteuse. «Ne craignez

rien, disait Jésus; si personne dans la maison n'est digne de votre

_selâm_, il reviendra à vous[832].» Quelquefois, en effet, les apôtres

du royaume de Dieu étaient mal reçus, et venaient se plaindre à Jésus,

qui cherchait d'ordinaire à les calmer. Quelques-uns, persuadés de la

toute-puissance de leur maître, étaient blessés de cette longanimité.

Les fils de Zébédée voulaient qu'il appelât le feu du ciel sur les

villes inhospitalières[833]. Jésus accueillait leurs emportements avec

sa fine ironie, et les arrêtait par ce mot: «Je ne suis pas venu perdre

les âmes, mais les sauver.»

Il cherchait de toute manière à établir en principe que ses apôtres

c'était lui-même[834]. On croyait qu'il leur avait communiqué ses vertus

merveilleuses. Ils chassaient les démons, prophétisaient, et formaient

une école d'exorcistes renommés[835], bien que certains cas fussent

au-dessus de leur force[836]. Ils faisaient aussi des guérisons, soit

par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile[837], l'un des

procédés fondamentaux de la médecine orientale. Enfin, comme les

psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire impunément des

breuvages mortels[838]. A mesure qu'on s'éloigne de Jésus, cette

théurgie devient de plus en plus choquante. Mais il n'est pas douteux

qu'elle ne fût de droit commun dans l'Église primitive, et qu'elle ne

figurât en première ligne dans l'attention des contemporains[839]. Des

charlatans, comme il arrive d'ordinaire, exploitèrent ce mouvement de

crédulité populaire. Dès le vivant de Jésus, plusieurs, sans être ses

disciples, chassaient les démons en son nom. Les vrais disciples en

étaient fort blessés et cherchaient à les empêcher. Jésus, qui voyait en

cela un hommage à sa renommée, ne se montrait pas pour eux bien

sévère[840]. Il faut observer, du reste, que ces pouvoirs étaient en

quelque sorte passés en métier. Poussant jusqu'au bout la logique de

l'absurde, certaines gens chassaient les démons par Béelzébub[841],

prince des démons. On se figurait que ce souverain des légions

infernales devait avoir toute autorité sur ses subordonnés, et qu'en

agissant par lui on était sûr de faire fuir l'esprit intrus[842].

Quelques-uns cherchaient même à acheter des disciples de Jésus le secret

des pouvoirs miraculeux qui leur avaient été conférés[843].

Un germe d'église commençait dès lors à paraître. Cette idée féconde du

pouvoir des hommes réunis (_ecclesia_) semble bien une idée de Jésus.

Plein de sa doctrine tout idéaliste, que ce qui fait la présence des

âmes, c'est l'union par l'amour, il déclarait que, toutes les fois que

quelques hommes s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux.

Il confie à l'Église le droit de lier et délier (c'est-à-dire de rendre

certaines choses licites ou illicites), de remettre les péchés, de

réprimander, d'avertir avec autorité, de prier avec certitude d'être

exaucé[844]. Il est possible que beaucoup de ces paroles aient été

prêtées au maître, afin de donner une base à l'autorité collective par

laquelle on chercha plus tard à remplacer la sienne. En tout cas, ce ne

fut qu'après sa mort que l'on vit se constituer des églises

particulières, et encore cette première constitution se fit-elle

purement et simplement sur le modèle des synagogues. Plusieurs

personnages qui avaient beaucoup aimé Jésus et fondé sur lui de grandes

espérances, comme Joseph d'Arimathie, Lazare, Marie de Magdala,

Nicodème, n'entrèrent pas, ce semble, dans ces églises, et s'en tinrent

au souvenir tendre ou respectueux qu'ils avaient gardé de lui.

Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jésus, d'une morale

appliquée ni d'un droit canonique tant soit peu défini. Une seule fois,

sur le mariage, il se prononce avec netteté et défend le divorce[845].

Nulle théologie non plus, nul symbole. A peine quelques vues sur le

Père, le Fils, l'Esprit[846], dont on tirera plus tard la Trinité et

l'Incarnation, mais qui restaient encore à l'état d'images

indéterminées. Les derniers livres du canon juif connaissent déjà le

Saint-Esprit, sorte d'hypostase divine, quelquefois identifiée avec la

Sagesse ou le Verbe[847]. Jésus insista sur ce point[848], et annonça à

ses disciples un baptême par le feu et l'esprit[849], bien préférable à

celui de Jean, baptême que ceux-ci crurent un jour recevoir, après la

mort de Jésus, sous la forme d'un grand vent et de mèches de feu[850].

L'Esprit Saint ainsi envoyé par le Père leur enseignera toute vérité, et

rendra témoignage à celles que Jésus lui-même a promulguées[851]. Jésus,

pour désigner cet Esprit, se servait du mot _Peraklit_, que le

syro-chaldaïque avait emprunté au grec ([Greek: parachlêtos]), et qui

paraît avoir eu dans son esprit la nuance d' «avocat[852],

conseiller[853],» et parfois celle d'«interprète des vérités célestes,»

de «docteur chargé de révéler aux hommes les mystères encore

cachés[854].» Lui-même s'envisage pour ses disciples comme un

_peraklit_[855], et l'Esprit qui reviendra après sa mort ne fera que le

remplacer. C'était ici une application du procédé que la théologie juive

et la théologie chrétienne allaient suivre durant des siècles, et qui

devait produire toute une série d'assesseurs divins, le _Métatrône_, le

_Synadelphe_ ou _Sandalphon_, et toutes les personnifications de la

Cabbale. Seulement, dans le judaïsme, ces créations devaient rester des

spéculations particulières et libres, tandis que dans le christianisme,

à partir du IVe siècle, elles devaient former l'essence même de

l'orthodoxie et du dogme universel.

Inutile de faire observer combien l'idée d'un livre religieux,

renfermant un code et des articles de foi, était éloignée de la pensée

de Jésus. Non-seulement il n'écrivit pas, mais il était contraire à

l'esprit de la secte naissante de produire des livres sacrés. On se

croyait à la veille de la grande catastrophe finale. Le Messie venait

mettre le sceau sur la Loi et les prophètes, non promulguer des textes

nouveaux. Aussi, à l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un sens le

seul livre révélé du christianisme naissant, tous les autres écrits de

l'âge apostolique sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant

nullement la prétention de fournir un ensemble dogmatique complet. Les

évangiles eurent d'abord un caractère tout privé et une autorité bien

moindre que la tradition[856].

La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacrement, quelque rite,

quelque signe de ralliement? Elle en avait un, que toutes les traditions

font remonter jusqu'à Jésus. Une des idées favorites du maître, c'est

qu'il était le pain nouveau, pain très-supérieur à la manne et dont

l'humanité allait vivre. Cette idée, germe de l'Eucharistie, prenait

quelquefois dans sa bouche des formes singulièrement concrètes. Une fois

surtout, il se laissa aller, dans la synagogue de Capharnahum, à un

mouvement hardi, qui lui coûta plusieurs de ses disciples. «Oui, oui, je

vous le dis, ce n'est pas Moïse, c'est mon Père qui vous a donné le pain

du ciel[857].» Et il ajoutait: «C'est moi qui suis le pain de vie; celui

qui vient a moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura

jamais soif[858].» Ces paroles excitèrent un vif murmure: «Qu'entend-il,

se disait-on, par ces mots: Je suis le pain de vie? N'est-ce pas là

Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère?

Comment peut-il dire qu'il est descendu du ciel?» Et Jésus insistant

avec plus de force encore: «Je suis le pain de vie; vos pères ont mangé

la manne dans le désert et sont morts. C'est ici le pain qui est

descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le

pain vivant; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; et

le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde[859].» Le

scandale fut au comble: «Comment peut-il donner sa chair à manger?»

Jésus renchérissant encore: «Oui, oui, dit-il, si vous ne mangez la

chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez

point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est

en possession de la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier

jour. Car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est

véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon

sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le Père qui m'a

envoyé, ainsi celui qui me mange vit par moi. C'est ici le pain qui est

descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne, que vos pères ont

mangée et qui ne les a pas empochés de mourir; celui qui mangera ce pain

vivra éternellement.» Une telle obstination dans le paradoxe révolta

plusieurs disciples, qui cessèrent de le fréquenter. Jésus ne se

rétracta pas; il ajouta seulement: «C'est l'esprit qui vivifie. La chair

ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie.» Les

douze restèrent fidèles, malgré cette prédication bizarre. Ce fut pour

Céphas en particulier l'occasion de montrer un absolu dévouement et de

proclamer une fois de plus: «Tu es le Christ, fils de Dieu.»

Il est probable que dès lors, dans les repas communs de la secte,

s'était établi quelque usage auquel se rapportait le discours si mal

accueilli par les gens de Capharnahum. Mais les traditions apostoliques

à ce sujet sont fort divergentes et probablement incomplètes à dessein.

Les évangiles synoptiques supposent un acte sacramentel unique, ayant

servi de base au rite mystérieux, et ils le placent à la dernière Cène.

Jean, qui justement nous a conservé l'incident de la synagogue de

Capharnahum, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il raconte la dernière

Cène fort au long. Ailleurs, nous voyons Jésus reconnu à la fraction du

pain[860], comme si ce geste eût été pour ceux qui l'avaient fréquenté

le plus caractéristique de sa personne. Quand il fut mort, la forme sous

laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples était celle

de président d'un banquet mystique, tenant le pain, le bénissant, le

rompant et le présentant aux assistants[861]. Il est probable que

c'était là une de ses habitudes, et qu'à ce moment il était

particulièrement aimable et attendri. Une circonstance matérielle, la

présence du poisson sur la table (indice frappant qui prouve que le rite

prit naissance sur le bord du lac de Tibériade[862]), fut elle-même

presque sacramentelle et devint une partie nécessaire des images qu'on

se fit du festin sacré[863].

Les repas étaient devenus dans la communauté naissante un des moments

les plus doux. A ce moment, on se rencontrait; le maître parlait à

chacun et entretenait une conversation pleine de gaieté et de charme.

Jésus aimait cet instant et se plaisait à voir sa famille spirituelle

ainsi groupée autour de lui[864]. La participation au même pain était

considérée comme une sorte de communion, de lien réciproque. Le maître

usait à cet égard de termes extrêmement énergiques, qui furent pris plus

tard avec une littéralité effrénée. Jésus est à la fois très-idéaliste

dans les conceptions et très-matérialiste dans l'expression. Voulant

rendre cette pensée que le croyant ne vit que de lui, que tout entier

(corps, sang et âme) il était la vie du vrai fidèle, il disait à ses

disciples: «Je suis votre nourriture,» phrase qui, tournée en style

figuré, devenait: «Ma chair est votre pain, mon sang est votre

breuvage.» Puis, les habitudes de langage de Jésus, toujours fortement

substantielles, l'emportaient plus loin encore. A table, montrant

l'aliment, il disait: «Me voici;» tenant le pain: «Ceci est mon corps;»

tenant le vin: «Ceci est mon sang;» toutes manières de parler qui

étaient l'équivalent de: «Je suis votre nourriture.»

Ce rite mystérieux obtint du vivant de Jésus une grande importance. Il

était probablement établi assez longtemps avant le dernier voyage à

Jérusalem, et il fut le résultat d'une doctrine générale bien plus que

d'un acte déterminé. Après la mort de Jésus, il devint le grand symbole

de la communion chrétienne[865], et ce fut au moment le plus solennel de

la vie du Sauveur qu'on en rapporta l'établissement. On voulut voir dans

la consécration du pain et du vin un mémorial d'adieu que Jésus, au

moment de quitter la vie, aurait laissé à ses disciples[866]. On

retrouva Jésus lui-même dans ce sacrement. L'idée toute spirituelle de

la présence des âmes, qui était l'une des plus familières au maître, qui

lui faisait dire, par exemple, qu'il était de sa personne au milieu de

ses disciples[867] quand ils étaient réunis en son nom, rendait cela

facilement admissible. Jésus, nous l'avons déjà dit[868], n'eut jamais

une notion bien arrêtée de ce qui fait l'individualité. Au degré

d'exaltation où il était parvenu, l'idée chez lui primait tout à un tel

point que le corps ne comptait plus. On est un quand on s'aime, quand on

vit l'un de l'autre; comment lui et ses disciples n'eussent-ils pas été

un[869]? Ses disciples adoptèrent le même langage. Ceux qui, durant des

années, avaient vécu de lui le virent toujours tenant le pain, puis le

calice «entre ses mains saintes et vénérables[870],» et s'offrant

lui-même à eux. Ce fut lui que l'on mangea et que l'on but; il devint la

vraie Pâque, l'ancienne ayant été abrogée par son sang. Impossible de

traduire dans notre idiome essentiellement déterminé, où la distinction

rigoureuse du sens propre et de la métaphore doit toujours être faite,

des habitudes de style dont le caractère essentiel est de prêter à la

métaphore, ou pour mieux dire à l'idée, une pleine réalité.

NOTES:

[819] _Act_., i, 15 et suiv.; I Cor., XV, 5; Gal., i, 10.

[820] Matth., X, 2 et suiv.; Marc, III, 16 et suiv.; Luc, VI, 14 et

suiv.; _Act_., I, 13; Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39.

[821] Matth., XIX, 28; Luc, XXII, 30.

[822] _Act.,_ i, 15; II, 14; V, 2-3, 29; VIII, 19; XV, 7; Gal., i, 18.

[823] Pour Pierre, voir ci-dessus, p. 150; pour Philippe, voir Papias,

Polycrate et Clément d'Alexandrie, cités par Eusèbe, _Hist. eccl.,_ III,

30, 31, 39; V, 24.

[824] Matth., XVI, 20; XVII, 9; Marc, VIII, 30; IX, 8.

[825] Matth., X, 26, 27; Marc, IV, 21 et suiv.; Luc, VIII, 17; XII, 2 et

suiv.; Jean, XIV, 22.

[826] Matth., XIII, 10 et suiv., 34 et suiv.; Marc, IV, 10 et suiv., 33

et suiv.; Luc, VIII, 9 et suiv.; XII, 41.

[827] Matth., XVI, 6 et suiv.; Marc, VII, 17-23.

[828] Matth., XIII, 18 et suiv.; Marc, VII, 18 et suiv.

[829] Luc, IX, 6.

[830] Luc, X, 11.

[831] Le mot grec [Greek: pandokeion] a passé dans toutes les langues de

l'Orient sémitique pour désigner une hôtellerie.

[832] Matth., X, 11 et suiv.; Marc, VI, 10 et suiv.; Luc, X, 5 et suiv.

Comp. IIe épître de Jean, 10-11.

[833] Luc, IX, 52 et suiv.

[834] Matth., X. 40-42; XXV, 35 et suiv.; Marc, IX, 40; Luc, X, 16;

Jean, XIII, 20.

[835] Matth., VII, 22; X, 1; Marc, III, 15, VI, 13; Luc. X, 17.

[836] Matth., XVII, 18-19.

[837] Marc, VI, 13; XVI, 18; Epist. Jacobi, V, 14.

[838] Marc, XVI, 18; Luc, X, 19.

[839] Marc, XVI, 20.

[840] Marc, IX, 37-38; Luc, IX, 49-50.

[841] Ancien dieu des Philistins, transformé par les Juifs en démon.

[842] Matth., XII, 24 et suiv.

[843] _Act.,_ VIII, 18 et suiv.

[844] Matth., XVIII, 17 et suiv.; Jean, XX, 23.

[845] Matth., IX, 3 et suiv.

[846] Matth., XXVIII, 19. Comp. Matth., III, 16-17; Jean, XV, 26.

[847] _Sapi_., I, 7; VII, 7; IX, 17; XII, 1; _Eccli_., I, 9; XV, 5;

XXIV, 27; XXXIX, 8; _Judith_, XVI, 17.

[848] Matth., X, 20; Luc, XII, 12; XXIV, 49; Jean, XIV, 26; XV, 26.

[849] Matth., III, 11; Marc, I, 8; Luc, III, 16; Jean, I, 26; III, 5;

_Act_., I, 5, 8; X, 47.

[850] _Act_., II, 1-4; XI, 15; XIX, 6. Cf. Jean, VII, 39.

[851] Jean, XV, 26; XVI, 13.

[852] A _peraklit_ on opposait _katigor_ ([Greek: chatêgoros]),

«l'accusateur.»

[853] Jean, XIV, 16; I épître de Jean, II, 1.

[854] Jean, XIV, 26; XV, 26; XVI, 7 et suiv. Comp. Philon, _De Mundi

opificio_, § 6.

[855] Jean, XV, 16. Comp. l'épître précitée, _l. c_.

[856] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.

[857] Jean, VI, 32 et suiv.

[858] On trouve un tour analogue, provoquant un malentendu semblable,

dans Jean, IV, 10 et suiv.

[859] Tous ces discours portent trop fortement l'empreinte du style

propre à Jean pour qu'il soit permis de les croire exacts. L'anecdote

rapportée au chapitre VI du quatrième évangile ne saurait cependant être

dénuée de réalité historique.

[860] Luc, XXIV, 30,35.

[861] Luc, _l. c._; Jean, XXI, 13.

[862] Comp. Matth., VII, 10; XIV, 17 et suiv.; XV, 34 et suiv.; Marc,

VI, 38 et suiv.; Luc, IX, 13 et suiv.; XI, 11; XXIV, 42; Jean, VI, 9 et

suiv.; XXI, 9 et suiv. Le bassin du lac de Tibériade est le seul endroit

de la Palestine où le poisson forme une partie considérable de

l'alimentation.

[863] Jean, XXI, 13; Luc, XXIV, 42-43. Comparez les plus vieilles

représentations de la Cène rapportées ou rectifiées par M. de Rossi dans

sa dissertation sur l'[Greek: ICHTHUS] (_Spicilegium Solesmense_ de dom

Pitra, t. III, p. 568 et suiv.). L'intention de l'anagramme que renferme

le mot [Greek: ICHTHUS] se combina probablement avec une tradition plus

ancienne sur le rôle du poisson dans les repas évangéliques.

[864] Luc, XXII, 15.

[865] _Act._, II, 42, 46.

[866] _I Cor._, XI, 20 et suiv.

[867] Matth., XVIII, 20.

[868] V. ci-dessus, p. 244.

[869] Jean, XII entier.

[870] Canon des Messes grecques et de la Messe latine (fort ancien).

CHAPITRE XIX.

PROGRESSION CROISSANTE D'ENTHOUSIASME ET D'EXALTATION.

Il est clair qu'une telle société religieuse, fondée uniquement sur

l'attente du royaume de Dieu, devait être en elle-même fort incomplète.

La première génération chrétienne vécut tout entière d'attente et de

rêve. A la veille de voir finir le monde, on regardait comme inutile

tout ce qui ne sert qu'à continuer le monde. La propriété était

interdite[871]. Tout ce qui attache l'homme à la terre, tout ce qui le

détourne du ciel devait être fui. Quoique plusieurs disciples fussent

mariés, on ne se mariait plus, ce semble, dès qu'on entrait dans la

secte[872]. Le célibat était hautement préféré; dans le mariage même, la

continence était recommandée[873]. Un moment, le maître semble

approuver ceux qui se mutileraient en vue du royaume de Dieu[874]. Il

était en cela conséquent avec son principe: «Si ta main ou ton pied

t'est une occasion de péché, coupe-les, et jette-les loin de toi; car il

vaut mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie éternelle, que

d'être jeté avec tes deux pieds et tes deux mains dans la géhenne. Si

ton oeil t'est une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de

toi; car il vaut mieux entrer borgne dans la vie éternelle que d'avoir

ses deux yeux, et d'être jeté dans la géhenne[875].» La cessation de la

génération fut souvent considérée comme le signe et la condition du

royaume de Dieu[876].

Jamais, on le voit, cette Église primitive n'eût formé une société

durable, sans la grande variété des germes déposés par Jésus dans son

enseignement. Il faudra plus d'un siècle encore pour que la vraie Église

chrétienne, celle qui a converti le monde, se dégage de cette petite

secte des «saints du dernier jour,» et devienne un cadre applicable à

la société humaine tout entière. La même chose, du reste, eut lieu dans

le bouddhisme, qui ne fut fondé d'abord que pour des moines. La même

chose fût arrivée dans l'ordre de saint François, si cet ordre avait

réussi dans sa prétention de devenir la règle de la société humaine tout

entière. Nées à l'état d'utopies, réussissant par leur exagération même,

les grandes fondations dont nous venons de parler ne remplirent le monde

qu'à condition de se modifier profondément et de laisser tomber leurs

excès. Jésus ne dépassa pas cette première période toute monacale, où

l'on croit pouvoir impunément tenter l'impossible. Il ne fit aucune

concession à la nécessité. Il prêcha hardiment la guerre à la nature, la

totale rupture avec le sang. «En vérité, je vous le déclare, disait-il,

quiconque aura quitté sa maison, sa femme, ses frères, ses parents, ses

enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le centuple en ce monde, et,

dans le monde à venir, la vie éternelle[877].»

Les instructions que Jésus est censé avoir données à ses disciples

respirent la même exaltation[878]. Lui, si facile pour ceux du dehors,

lui qui se contente parfois de demi-adhésions[879], est pour les siens

d'une rigueur extrême. Il ne voulait pas d'à-peu-près. On dirait un

«Ordre» constitué par les règles les plus austères. Fidèle à sa pensée

que les soucis de la vie troublent l'homme et l'abaissent, Jésus exige

de ses associés un entier détachement de la terre, un dévouement absolu

à son oeuvre. Ils ne doivent porter avec eux ni argent, ni provisions de

route, pas même une besace, ni un vêtement de rechange. Ils doivent

pratiquer la pauvreté absolue, vivre d'aumônes et d'hospitalité. «Ce que

vous avez reçu gratuitement, transmettez-le gratuitement[880],»

disait-il en son beau langage. Arrêtés, traduits devant les juges,

qu'ils ne préparent pas leur défense; l'avocat céleste, le _Peraklit_,

leur inspirera ce qu'ils doivent dire. Le Père leur enverra d'en haut

son Esprit, qui deviendra le principe de tous leurs actes, le directeur

de leurs pensées, leur guide à travers le monde[881]. Chassés d'une

ville, qu'ils secouent sur elle la poussière de leurs souliers, en lui

donnant acte toutefois, pour qu'elle ne puisse alléguer son ignorance,

de la proximité du royaume de Dieu. «Avant que vous ayez épuisé,

ajoutait-il, les villes d'Israël, le Fils de l'homme apparaîtra.»

Une ardeur étrange anime tous ces discours, qui peuvent être en partie

la création de l'enthousiasme des disciples[882], mais qui même en ce

cas viennent indirectement de Jésus, puisqu'un tel enthousiasme était

son oeuvre. Jésus annonce à ceux qui veulent le suivre de grandes

persécutions et la haine du genre humain. Il les envoie comme des

agneaux au milieu des loups. Ils seront flagellés dans les synagogues,

traînés en prison. Le frère sera livré par son frère, le fils par son

père. Quand on les persécute dans un pays, qu'ils fuient dans un autre.

«Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son maître, ni le serviteur

plus que son patron. Ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps,

et qui ne peuvent rien sur l'âme. On a deux passereaux pour une obole,

et cependant un de ces oiseaux ne tombe pas sans la permission de votre

Père. Les cheveux de votre tête sont comptés. Ne craignez rien; vous

valez beaucoup de passereaux[883].»--«Quiconque, disait-il encore, me

confessera devant les hommes, je le reconnaîtrai devant mon Père; mais

quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je le renierai devant

les anges, quand je viendrai entouré de la gloire de mon Père, qui est

aux deux[884].»

Vie de Jésus · 第 19 / 27 段