Deux moyens de preuve, les miracles et l'accomplissement des prophéties,

pouvaient seuls, d'après l'opinion des contemporains de Jésus, établir

une mission surnaturelle. Jésus et surtout ses disciples employèrent ces

deux procédés de démonstration avec une parfaite bonne foi. Depuis

longtemps Jésus était convaincu que les prophètes n'avaient écrit qu'en

vue de lui. Il se retrouvait dans leurs oracles sacrés; il s'envisageait

comme le miroir où tout l'esprit prophétique d'Israël avait lu l'avenir.

L'école chrétienne, peut-être du vivant même de son fondateur, chercha a

prouver que Jésus répondait parfaitement à tout ce que les prophètes

avaient prédit du Messie[733]. Dans beaucoup de cas, ces rapprochements

étaient tout extérieurs et sont pour nous à peine saisissables.

C'étaient le plus souvent des circonstances fortuites ou insignifiantes

de la vie du maître qui rappelaient aux disciples certains passages des

Psaumes et des prophètes, où, par suite de leur constante préoccupation,

ils voyaient des images de lui[734]. L'exégèse du temps consistait ainsi

presque toute en jeux de mots, en citations amenées d'une façon

artificielle et arbitraire. La synagogue n'avait pas une liste

officiellement arrêtée des passages qui se rapportaient au règne futur.

Les applications messianiques étaient libres, et constituaient des

artifices de style bien plutôt qu'une sérieuse argumentation.

Quant aux miracles, ils passaient, à cette époque, pour la marque

indispensable du divin et pour le signe des vocations prophétiques. Les

légendes d'Élie et d'Élisée en étaient pleines. Il était reçu que le

Messie en ferait beaucoup[735]. A quelques lieues de Jésus, à Samarie,

un magicien nommé Simon se créait par ses prestiges un rôle presque

divin[736]. Plus tard, quand on voulut fonder la vogue d'Apollonius de

Tyane et prouver que sa vie avait été le voyage d'un dieu sur la terre,

on ne crut pouvoir y réussir qu'en inventant pour lui un vaste cycle de

miracles[737]. Les philosophes alexandrins eux-mêmes, Plotin et les

autres, sont censés en avoir fait[738]. Jésus dut donc choisir entre ces

deux partis, ou renoncer à sa mission, ou devenir thaumaturge. Il faut

se rappeler que toute l'antiquité, à l'exception des grandes écoles

scientifiques de la Grèce et de leurs adeptes romains, admettait le

miracle; que Jésus, non-seulement y croyait, mais n'avait pas la moindre

idée d'un ordre naturel réglé par des lois. Ses connaissances sur ce

point n'étaient nullement supérieures à celles de ses contemporains.

Bien plus, une de ses opinions le plus profondément enracinées était

qu'avec la foi et la prière l'homme a tout pouvoir sur la nature[739].

La faculté de faire des miracles passait pour une licence régulièrement

départie par Dieu aux hommes[740], et n'avait rien qui surprît.

La différence des temps a changé en quelque chose de très-blessant pour

nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte

de Jésus s'affaiblit dans l'humanité, ce sera justement à cause des

actes qui ont fait croire en lui. La critique n'éprouve devant ces

sortes de phénomènes historiques aucun embarras. Un thaumaturge de nos

jours, à moins d'une naïveté extrême, comme cela a eu lieu chez

certaines stigmatisées de l'Allemagne, est odieux; car il fait des

miracles sans y croire; il est un charlatan. Mais prenons un François

d'Assise, la question est déjà toute changée; le cycle miraculeux de la

naissance de l'ordre de saint François, loin de nous choquer, nous cause

un véritable plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient dans un

état de poétique ignorance au moins aussi complet que sainte Claire et

les _tres socii_. Ils trouvaient tout simple que leur maître eût des

entrevues avec Moïse et Élie, qu'il commandât aux éléments, qu'il guérît

les malades. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que toute idée perd

quelque chose de sa pureté dès qu'elle aspire à se réaliser. On ne

réussit jamais sans que la délicatesse de l'âme éprouve quelques

froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les

meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de mauvaises

raisons. Les démonstrations des apologistes primitifs du christianisme

reposent sur de très-pauvres arguments. Moïse, Christophe Colomb,

Mahomet, n'ont triomphé des obstacles qu'en tenant compte chaque jour

de la faiblesse des hommes et en ne donnant pas toujours les vraies

raisons de la vérité. Il est probable que l'entourage de Jésus était

plus frappé de ses miracles que de ses prédications si profondément

divines. Ajoutons que sans doute la renommée populaire, avant et après

la mort de Jésus, exagéra énormément le nombre de faits de ce genre. Les

types des miracles évangéliques, en effet, n'offrent pas beaucoup de

variété; ils se répètent les uns les autres et semblent calqués sur un

très-petit nombre de modèles, accommodés au goût du pays.

Il est impossible, parmi les récits miraculeux dont les évangiles

renferment la fatigante énumération, de distinguer les miracles qui ont

été prêtés à Jésus par l'opinion de ceux où il a consenti à jouer un

rôle actif. Il est impossible surtout de savoir si les circonstances

choquantes d'efforts, de frémissements, et autres traits sentant la

jonglerie[741], sont bien historiques, ou s'ils sont le fruit de la

croyance des rédacteurs, fortement préoccupés de théurgie, et vivant,

sous ce rapport, dans un monde analogue à celui des «spirites» de nos

jours[742]. Presque tous les miracles que Jésus crut exécuter

paraissent avoir été des miracles de guérison. La médecine était a cette

époque en Judée ce qu'elle est encore aujourd'hui en Orient,

c'est-à-dire nullement scientifique, absolument livrée à l'inspiration

individuelle. La médecine scientifique, fondée depuis cinq siècles par

la Grèce, était, à l'époque de Jésus, inconnue des Juifs de Palestine.

Dans un tel état de connaissances, la présence d'un homme supérieur,

traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes

sensibles l'assurance de son rétablissement, est souvent un remède

décisif. Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors des

lésions tout a fait caractérisées, le contact d'une personne exquise ne

vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir guérit.

Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est pas

vain.

Jésus, pas plus que ses compatriotes, n'avait l'idée d'une science

médicale rationnelle; il croyait avec tout le monde que la guérison

devait s'opérer par des pratiques religieuses, et une telle croyance

était parfaitement conséquente. Du moment qu'on regardait la maladie

comme la punition d'un péché[743], ou comme le fait d'un démon[744],

nullement comme le résultat de causes physiques, le meilleur médecin

était le saint homme, qui avait du pouvoir dans l'ordre surnaturel.

Guérir était considéré comme une chose morale; Jésus, qui sentait sa

force morale, devait se croire spécialement doué pour guérir. Convaincu

que l'attouchement de sa robe[745], l'imposition de ses mains[746],

faisaient du bien aux malades, il aurait été dur, s'il avait refusé à

ceux qui souffraient un soulagement qu'il était en son pouvoir de leur

accorder. La guérison des malades était considérée comme un des signes

du royaume de Dieu, et toujours associée à l'émancipation des

pauvres[747]. L'une et l'autre étaient les signes de la grande

révolution qui devait aboutir au redressement de toutes les infirmités.

Un des genres de guérison que Jésus opère le plus souvent est

l'exorcisme, ou l'expulsion des démons. Une facilité étrange à croire

aux démons régnait dans tous les esprits. C'était une opinion

universelle, non-seulement en Judée, mais dans le monde entier, que les

démons s'emparent du corps de certaines personnes et les font agir

contrairement à leur volonté. Un _div_ persan, plusieurs fois nommé dans

l'Avesta[748], _Aeschma-daëva,_ «le div de la concupiscence,» adopté par

les Juifs sous le nom _d'Asmodée_[749], devint la cause de tous les

troubles hystériques chez les femmes[750]. L'épilepsie, les maladies

mentales et nerveuses[751], où le patient semble ne plus s'appartenir,

les infirmités dont la cause n'est pas apparente, comme la surdité, le

mutisme[752], étaient expliquées de la même manière. L'admirable traité

«De la maladie sacrée» d'Hippocrate, qui posa, quatre siècles et demi

avant Jésus, les vrais principes de la médecine sur ce sujet, n'avait

point banni du monde une pareille erreur. On supposait qu'il y avait des

procédés plus ou moins efficaces pour chasser les démons; l'état

d'exorciste était une profession régulière comme celle de médecin[753].

Il n'est pas douteux que Jésus n'ait eu de son vivant la réputation de

posséder les derniers secrets de cet art[754]. Il y avait alors beaucoup

de fous en Judée, sans doute par suite de la grande exaltation des

esprits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme cela a lieu encore

aujourd'hui dans les mêmes régions, habitaient les grottes sépulcrales

abandonnées, retraite ordinaire des vagabonds. Jésus avait beaucoup de

prise sur ces malheureux[755]. On racontait au sujet de ses cures mille

histoires singulières, où toute la crédulité du temps se donnait

carrière. Mais ici encore il ne faut pas s'exagérer les difficultés. Les

désordres qu'on expliquait par des possessions étaient souvent fort

légers. De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou possédés d'un

démon (ces deux idées n'en font qu'une, _medjnoun_[756]) des gens qui

ont seulement quelque bizarrerie. Une douce parole suffit souvent dans

ce cas pour chasser le démon. Tels étaient sans doute les moyens

employés par Jésus. Qui sait si sa célébrité comme exorciste ne se

répandit pas presque à son insu? Les personnes qui résident en Orient

sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en

possession d'une grande renommée de médecin, de sorcier, de découvreur

de trésors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des faits qui

ont donné lieu à ces bizarres imaginations.

Beaucoup de circonstances d'ailleurs semblent indiquer que Jésus ne fut

thaumaturge que tard et à contre-coeur. Souvent il n'exécute ses

miracles qu'après s'être fait prier, avec une sorte de mauvaise humeur

et en reprochant à ceux qui les lui demandent la grossièreté de leur

esprit[757]. Une bizarrerie, en apparence inexplicable, c'est

l'attention qu'il met à faire ses miracles en cachette, et la

recommandation qu'il adresse à ceux qu'il guérit de n'en rien dire à

personne[758]. Quand les démons veulent le proclamer fils de Dieu, il

leur défend d'ouvrir la bouche; c'est malgré lui qu'ils le

reconnaissent[759]. Ces traits sont surtout caractéristiques dans Marc,

qui est par excellence l'évangéliste des miracles et des exorcismes. Il

semble que le disciple qui a fourni les renseignements fondamentaux de

cet évangile importunait Jésus de son admiration pour les prodiges, et

que le maître, ennuyé d'une réputation qui lui pesait, lui ait souvent

dit: «N'en parle point.» Une fois, cette discordance aboutit à un éclat

singulier[760], à un accès d'impatience, où perce la fatigue que

causaient à Jésus ces perpétuelles demandes d'esprits faibles. On

dirait, par moments, que le rôle de thaumaturge lui est désagréable, et

qu'il cherche à donner aussi peu de publicité que possible aux

merveilles qui naissent en quelque sorte sous ses pas. Quand ses ennemis

lui demandent un miracle, surtout un miracle céleste, un météore, il

refuse obstinément[761]. Il est donc permis de croire qu'on lui imposa

sa réputation de thaumaturge, qu'il n'y résista pas beaucoup, mais qu'il

ne fît rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas, il sentait la

vanité de l'opinion à cet égard.

Ce serait manquer à la bonne méthode historique que d'écouter trop ici

nos répugnances, et, pour nous soustraire aux objections qu'on pourrait

être tenté d'élever contre le caractère de Jésus, de supprimer des

faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placés sur le premier

plan[762]. Il serait commode de dire que ce sont là des additions de

disciples bien inférieurs à leur maître, qui, ne pouvant concevoir sa

vraie grandeur, ont cherché à le relever par des prestiges indignes de

lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jésus sont unanimes pour

vanter ses miracles; l'un d'eux, Marc, interprète de l'apôtre

Pierre[763], insiste tellement sur ce point que, si l'on traçait le

caractère du Christ uniquement d'après son évangile, on se le

représenterait comme un exorciste en possession de charmes d'une rare

efficacité, comme un sorcier très-puissant, qui fait peur et dont on

aime à se débarrasser[764]. Nous admettrons donc sans hésiter que des

actes qui seraient maintenant considérés comme des traits d'illusion ou

de folie ont tenu une grande place dans la vie de Jésus. Faut-il

sacrifier à ce côté ingrat le côté sublime d'une telle vie?

Gardons-nous-en. Un simple sorcier, à la manière de Simon le Magicien,

n'eût pas amené une révolution morale comme celle que Jésus a faite. Si

le thaumaturge eût effacé dans Jésus le moraliste et le réformateur

religieux, il fût sorti de lui une école de théurgie, et non le

christianisme.

Le problème, d'ailleurs, se pose de la même manière pour tous les saints

et les fondateurs religieux. Des faits, aujourd'hui morbides, tels que

l'épilepsie, les visions, ont été autrefois un principe de force et de

grandeur. La médecine sait dire le nom de la maladie qui fit la fortune

de Mahomet[765]. Presque jusqu'à nos jours, les hommes qui ont le plus

fait pour le bien de leurs semblables (l'excellent Vincent de Paul

lui-même!) ont été, qu'ils l'aient voulu ou non, thaumaturges. Si l'on

part de ce principe que tout personnage historique à qui l'on attribue

des actes que nous tenons au XIXe siècle pour peu sensés ou

charlatanesques a été un fou ou un charlatan, toute critique est

faussée. L'école d'Alexandrie fut une noble école, et cependant elle se

livra aux pratiques d'une théurgie extravagante. Socrate et Pascal ne

furent pas exempts d'hallucinations. Les faits doivent s'expliquer par

des causes qui leur soient proportionnées. Les faiblesses de l'esprit

humain n'engendrent que faiblesse; les grandes choses ont toujours de

grandes causes dans la nature de l'homme, bien que souvent elles se

produisent avec un cortège de petitesses qui pour les esprits

superficiels en offusquent la grandeur.

Dans un sens général, il est donc vrai de dire que Jésus ne fut

thaumaturge et exorciste que malgré lui. Le miracle est d'ordinaire

l'oeuvre du public bien plus que de celui à qui on l'attribue. Jésus se

fût obstinément refusé à faire des prodiges que la foule en eût créé

pour lui; le plus grand miracle eût été qu'il n'en fît pas; jamais les

lois de l'histoire et de la psychologie populaire n'eussent subi une

plus forte dérogation. Les miracles de Jésus furent une violence que lui

fit son siècle, une concession que lui arracha la nécessité passagère.

Aussi l'exorciste et le thaumaturge sont tombés; mais le réformateur

religieux vivra éternellement.

Même ceux qui ne croyaient pas en lui étaient frappés de ces actes et

cherchaient à en être témoins[766]. Les païens et les gens peu initiés

éprouvaient un sentiment de crainte, et cherchaient à l'éconduire de

leur canton[767]. Plusieurs songeaient peut-être à abuser de son nom

pour des mouvements séditieux[768]. Mais la direction toute morale et

nullement politique du caractère de Jésus le sauvait de ces

entraînements. Son royaume à lui était dans le cercle d'enfants qu'une

pareille jeunesse d'imagination et un même avant-goût du ciel avaient

groupés et retenaient autour de lui.

NOTES:

[733] Par exemple, Matth., i, 22; II, 5-6, 15, 18; IV, 15.

[734] Matth., I, 23; IV, 6, 14; XXVI, 31, 54, 56; XXVII, 9, 35; Marc,

XIV, 27; XV, 28; Jean, XII, 14-15; XVIII, 9; XIX, 19, 24, 28, 36.

[735] Jean, VII, 34; _IV Esdras_, XIII, 50.

[736] _Act_., VIII, 9 et suiv.

[737] Voir sa biographie par Philostrate.

[738] Voir les Vies des sophistes, par Eunape; la Vie de Plotin, par

Porphyre; celle de Proclus, par Marinus; celle d'Isidore attribuée à

Damascius.

[739] Matth., XVII, 19; XXI, 21-22; Marc, XI, 23-24.

[740] Matth., IX, 8.

[741] Luc, VIII, 48-46; Jean, XI, 33, 38.

[742] _Act._, II, 2 et suiv.; IV, 31; VIII, 15 et suiv.; X, 44 et suiv.

Pendant près d'un siècle, les apôtres et leurs disciples ne rêvent que

miracles. Voir les _Actes_, les écrits de S. Paul, les extraits de

Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39, etc. Comp. Marc, III, 15;

XVI, 17-18, 20.

[743] Jean, V, 14; IX; 1 et suiv., 34.

[744] Matth., IX, 32-33; XII, 22; Luc, XIII, 11, 16.

[745] Luc, VIII, 45-46.

[746] Luc, IV, 40.

[747] Matth., XI, 5; XV, 30-34; Luc, IX, 1-2, 6.

[748] _Vendidad_, XI, 26; _Yaçna_, X, 18.

[749] _Tobie_, III, 8; VI, 14; Talm. de Bab., _Gittin_, 68 _a_.

[750] Comp. Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; _Évangile de l'Enfance,_ 16, 33;

Code syrien, publié dans les _Anecdota syriaca_ de M. Land, I, p. 152.

[751] Jos., _Bell. jud_., VII, vi, 3; Lucien, _Philopseud_., 16;

Philostrate, _Vie d'Apoll.,_ III, 38; IV, 20; Arétée, _De causis morb.

chron.,_ I, 4.

[752] Matth., IX, 33; XII, 22; Marc, IX, 16, 24; Luc, XI, 14.

[753] _Tobie_, VIII, 2-3; Matth., XII, 27; Marc, IX, 38; _Act._, XIX,

33; Josèphe, _Ant._, VIII, II, 5; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 85;

Lucien, Épigr. XXIII (XVII Dindorf.)

[754] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 24 et suiv.

[755] Matth., VIII, 28; IX, 34; XII, 43 et suiv.; XVII, 14 et suiv., 20;

Marc, V, 1 et suiv.; Luc, VIII, 27 et suiv.

[756] Cette phrase, _Dæmonium habes_ (Matth., XI, 18; Luc, VII, 33;

Jean, VII, 20; VIII, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.), doit se traduire par:

«Tu es fou,» comme on dirait en arabe: _Medjnoun enté_. Le verbe [Greek:

daimonan] a aussi, dans toute l'antiquité classique, le sens de «être

fou.»

[757] Matth., XII, 39; XVI, 4; XVII, 16; Marc, VIII, 17 et suiv., IX,

18; Luc, IX, 41.

[758] Matth., VIII, 4; IX, 30-31; XII, 16 et suiv.; Marc, i, 44; VII 24

et suiv.; VIII, 26.

[759] Marc, i, 24-25, 34; III, 12; Luc, IV, 41.

[760] Matth., XVII, 16; Marc, IX, 18; Luc, IX, 41.

[761] Matth., XII, 38 et suiv.; XVI, 1 et suiv.; Marc, VIII, 11.

[762] Josèphe, _Ant_., XVIII, iii, 3.

[763] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39.

[764] Marc, IV, 40; V, 15, 17, 33, 36; VI, 50; X, 32. Cf. Matth., VIII,

27, 34; IX, 8; XIV, 27; XVII, 6-7; XXXVIII, 5, 10; Luc, IV, 36; V, 17;

VIII, 25, 35, 37; IX, 34. L'Évangile apocryphe dit de Thomas l'Israélite

porte ce trait jusqu'à la plus choquante absurdité. Comparez les

_Miracles de l'enfance_, dans Thilo, _Cod. apocr. N. T_., p. CX, note.

[765] _Hysteria muscularis_ de Schoenlein.

[766] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14; Luc, IX, 7; XXIII, 8.

[767] Matth., VIII, 34; Marc, V, 17; VIII, 37.

[768] Jean, VI, 14-15.

CHAPITRE XVII

FORME DÉFINITIVE DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.

Nous supposons que cette dernière phase de l'activité de Jésus dura

environ dix-huit mois, depuis son retour du pèlerinage pour la Pâque de

l'an 31 jusqu'à son voyage pour la fête des Tabernacles de l'an 32[769].

Dans cet espace, la pensée de Jésus ne paraît s'être enrichie d'aucun

élément nouveau; mais tout ce qui était en lui se développa et se

produisit avec un degré toujours croissant de puissance et d'audace.

L'idée fondamentale de Jésus fut, dès son premier jour, l'établissement

du royaume de Dieu. Mais ce royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons déjà

dit, Jésus paraît l'avoir entendu dans des sens très-divers. Par

moments, on le prendrait pour un chef démocratique, voulant tout,

simplement le règne des pauvres et des déshérités. D'autres fois, le

royaume de Dieu est l'accomplissement littéral des visions

apocalyptiques de Daniel et d'Hénoch. Souvent, enfin, le royaume de Dieu

est le royaume des âmes, et la délivrance prochaine est la délivrance

par l'esprit. La révolution voulue par Jésus est alors celle qui a eu

lieu en réalité, l'établissement d'un culte nouveau, plus pur que celui

de Moïse.--Toutes ces pensées paraissent avoir existé à la fois dans la

conscience de Jésus. La première, toutefois, celle d'une révolution

temporelle, ne paraît pas l'avoir beaucoup arrêté. Jésus ne regarda

jamais la terre, ni les riches de la terre, ni le pouvoir matériel comme

valant la peine qu'il s'en occupât. Il n'eut aucune ambition extérieure.

Quelquefois, par une conséquence naturelle, sa grande importance

religieuse était sur le point de se changer en importance sociale. Des

gens venaient lui demander de se constituer juge et arbitre dans des

questions d'intérêts. Jésus repoussait ces propositions avec fierté,

presque comme des injures[770]. Plein de son idéal céleste, il ne

sortit jamais de sa dédaigneuse pauvreté. Quant aux deux autres

conceptions du royaume de Dieu, Jésus paraît toujours les avoir gardées

simultanément. S'il n'eût été qu'un enthousiaste, égaré par les

apocalypses dont se nourrissait l'imagination populaire, il fût resté un

sectaire obscur, inférieur à ceux dont il suivait les idées. S'il n'eût

été qu'un puritain, une sorte de Channing ou de «Vicaire Savoyard,» il

n'eût obtenu sans contredit aucun succès. Les deux parties de son

système, ou, pour mieux dire, ses deux conceptions du royaume de Dieu se

sont appuyées l'une l'autre, et cet appui réciproque a fait son

incomparable succès. Les premiers chrétiens sont des visionnaires,

vivant dans un cercle d'idées que nous qualifierions de rêveries; mais

en même temps ce sont les héros de la guerre sociale qui a abouti à

l'affranchissement de la conscience et à l'établissement d'une religion

d'où le culte pur, annoncé par le fondateur, finira à la longue par

sortir.

Les idées apocalyptiques de Jésus, dans leur forme la plus complète,

peuvent se résumer ainsi:

L'ordre actuel de l'humanité touche à son terme. Ce terme sera une

immense révolution, «une angoisse» semblable aux douleurs de

l'enfantement; une _palingénésie_ ou «renaissance» (selon le mot de

Jésus lui-même[771]), précédée de sombres calamités et annoncée par

d'étranges phénomènes[772]. Au grand jour, éclatera dans le ciel le

signe du Fils de l'homme; ce sera une vision bruyante et lumineuse comme

celle du Sinaï, un grand orage déchirant la nue, un trait de feu

jaillissant en un clin d'oeil d'Orient en Occident. Le Messie apparaîtra

dans les nuages, revêtu de gloire et de majesté, au son des trompettes,

entouré d'anges. Ses disciples siégeront à côté de lui sur des trônes.

Les morts alors ressusciteront, et le Messie procédera au jugement[773].

Dans ce jugement, les hommes seront partagés en deux catégories, selon

leurs oeuvres[774]. Les anges seront les exécuteurs de la sentence[775].

Les élus entreront dans un séjour délicieux, qui leur a été préparé

depuis le commencement du monde[776]; là ils s'assoiront, vêtus de

lumière, à un festin présidé par Abraham[777], les patriarches et les

prophètes. Ce sera le petit nombre[778]. Les autres iront dans la

_Géhenne_. La Géhenne était la vallée occidentale de Jérusalem. On y

avait pratiqué à diverses époques le culte du feu, et l'endroit était

devenu une sorte de cloaque. La Géhenne est donc dans la pensée de Jésus

une vallée ténébreuse, obscène, pleine de feu. Les exclus du royaume y

seront brûlés et rongés par les vers, en compagnie de Satan et de ses

anges rebelles[779]. Là, il y aura des pleurs et des grincements de

dents[780]. Le royaume de Dieu sera comme une salle fermée, lumineuse à

l'intérieur, au milieu de ce monde de ténèbres et de tourments[781].

Ce nouvel ordre de choses sera éternel. Le paradis et la Géhenne

n'auront pas de fin. Un abîme infranchissable les sépare l'un de

l'autre[782]. Le Fils de l'homme, assis à la droite de Dieu, présidera à

cet état définitif du monde et de l'humanité[783].

Que tout cela fût pris à la lettre par les disciples et par le maître

lui-même à certains moments, c'est ce qui éclate dans les écrits du

temps avec une évidence absolue. Si la première génération chrétienne a

une croyance profonde et constante, c'est que le monde est sur le point

de finir[784] et que la grande «révélation[785]» du Christ va bientôt

avoir lieu. Cette vive proclamation: «Le temps est proche[786]!» qui

ouvre et ferme l'Apocalypse, cet appel sans cesse répété: «Que celui

qui a des oreilles entende[787]!» sont les cris d'espérance et de

ralliement de tout l'âge apostolique. Une expression syriaque _Maran

atha_, «Notre-Seigneur arrive[788]!» devint une sorte de mot de passe

que les croyants se disaient entre eux pour se fortifier dans leur foi

et leurs espérances. L'Apocalypse, écrite l'an 68 de notre ère[789],

fixe le terme a trois ans et demi[790]. L' «Ascension d'Isaïe[791]»

adopte un calcul fort approchant de celui-ci.

Vie de Jésus · 第 17 / 27 段