Une pensée du moins que Jésus emporta de Jérusalem, et qui dès à présent

paraît chez lui enracinée, c'est qu'il n'y a pas de pacte possible avec

l'ancien culte juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient causé

tant de dégoût, la suppression d'un sacerdoce impie et hautain, et dans

un sens général l'abrogation de la Loi lui parurent d'une absolue

nécessité. A partir de ce moment, ce n'est plus en réformateur juif,

c'est en destructeur du judaïsme qu'il se pose. Quelques partisans des

idées messianiques avaient déjà admis que le Messie apporterait une loi

nouvelle, qui serait commune à toute la terre[630]. Les Esséniens, qui

étaient à peine des juifs, paraissent aussi avoir été indifférents au

temple et aux observances mosaïques. Mais ce n'étaient là que des

hardiesses isolées ou non avouées. Jésus le premier osa dire qu'à partir

de lui, ou plutôt à partir de Jean[631], la Loi n'existait plus. Si

quelquefois il usait de termes plus discrets[632], c'était pour ne pas

choquer trop violemment les préjugés reçus. Quand on le poussait à bout,

il levait tous les voiles, et déclarait que la Loi n'avait plus aucune

force. Il usait à ce sujet de comparaisons énergiques: «On ne raccommode

pas, disait-il, du vieux avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau dans

de vieilles outres[633].» Voilà, dans la pratique, son acte de maître et

de créateur. Ce temple exclut les non-Juifs de son enceinte par des

affiches dédaigneuses. Jésus n'en veut pas. Cette Loi étroite, dure,

sans charité, n'est faite que pour les enfants d'Abraham. Jésus prétend

que tout homme de bonne volonté, tout homme qui l'accueille et l'aime,

est fils d'Abraham[634]. L'orgueil du sang lui paraît l'ennemi capital

qu'il faut combattre. Jésus, en d'autres termes, n'est plus juif. Il est

révolutionnaire au plus haut degré; il appelle tous les hommes à un

culte fondé sur leur seule qualité d'enfants de Dieu. Il proclame les

droits de l'homme, non les droits du juif; la religion de l'homme, non

la religion du juif; la délivrance de l'homme, non la délivrance du

juif[635]. Ah! que nous sommes loin d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias

Margaloth, prêchant la révolution au nom de la Loi! La religion de

l'humanité, établie non sur le sang, mais sur le coeur, est fondée.

Moïse est dépassé; le temple n'a plus de raison d'être et est

irrévocablement condamné.

NOTES:

[585] Ils les supposent cependant obscurément (Matth., XXIII, 37; Luc,

XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de Jésus avec

Joseph d'Arimathie. Luc même (X, 38-42) connaît la famille de Béthanie.

Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du système du quatrième évangile

sur les voyages de Jésus. Plusieurs discours contre les Pharisiens et

les Sadducéens, placés par les synoptiques en Galilée, n'ont guère de

sens qu'à Jérusalem. Enfin, le laps de huit jours est beaucoup trop

court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre l'arrivée de Jésus

dans cette ville et sa mort.

[586] Deux pèlerinages sont clairement indiqués (Jean, II, 13, et V, 1),

sans parler du dernier voyage (VII, 10), après lequel Jésus ne retourna

plus en Galilée. Le premier avait eu lieu pendant que Jean baptisait

encore. Il appartiendrait, par conséquent, à la pâque de l'an 29. Mais

les circonstances données comme appartenant à ce voyage sont d'une

époque plus avancée (comp. surtout Jean, II, 14 et suiv., et Matth.,

XXI, 12-13; Marc, 15-17; Luc, XIX, 45-46). Il y a évidemment des

transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutôt il a mêlé

les circonstances de divers voyages.

[587] On en peut juger par le Talmud, écho de la scolastique juive de ce

temps.

[588] Jos., _Ant_., XX, xi, 2.

[589] Ps. LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11.

[590] Matth., XXVI, 73; Marc, XIV, 70; _Act_., II, 7; Talm. de Bab.,

_Erubin_, 53 _a_ et suiv.; Bereschith rabba, 26 _c_.

[591] Passage du traité _Erubin_, précité.

[592] _Erubin,_ loc. cit., 53 _b_.

[593] Jean, VII, 52.

[594] IX, 1-2; Matth., IV, 13 et suiv.

[595] Voir ci-dessus, p. 160, note 3.

[596] Jean i, 46.

[597] Jos., _Ant_., XV, viii-xi; _B.J._, V, v, 6; Marc, XIII, 1-2.

[598] Tombeaux dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de Zacharie, de

Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du tombeau des

Macchabées à Modin (I Macch., XIII, 27 et suiv.).

[599] Matth., XXIII, 27,29; XXIV, 4 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.;

Luc, XIX, 44; XXI, 5 et suiv. Comparez _Livre d'Hénoch_, XCVII, 43-14;

Talmud de Babylone, _Schabbath_, 33 _b_.

[600] Jos., _Ant._, XV, XL 5, 6.

[601] _Ibid._, XX, IX, 7; Jean, II 20.

[602] Matth., XXIV, 2; XXVI, 61; XXVII, 40; Marc, XIII, 2; XIV, 58; XV,

29; Luc, XXI, 6; Jean, II, 19-20.

[603] Nul doute que le temple et son enceinte n'occupassent

l'emplacement de la mosquée d'Omar et du _haram_, ou Cour Sacrée, qui

environne la mosquée. Le terre-plein du haram est, dans quelques

parties, notamment à l'endroit où les Juifs vont pleurer, le

soubassement même du temple d'Hérode.

[604] Luc, II, 46 et suiv.; Mischna, _Sanhédrin_, X, 2.

[605] Suet., _Aug_., 93.

[606] Philo, _Legatio ad Caïum_, § 31; Jos., _B.J._, V, v, 2; VI, II, 4;

_Act_., XXI, 28.

[607] Des traces considérables de la tour Antonia se voient encore dans

la partie septentrionale du haram.

[608] Mischna, _Berakoth_, IX, 5; Talm. de Babyl., _Jebamoth_, 6 _b_;

Marc, XI, 16.

[609] Jos., _B.J._, II, xiv, 3; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII (Vulg.

CXXXII).

[610] Marc, XI, 16.

[611] Matth., XXI, 12 et suiv.; Marc, XI, 15 et suiv.; Luc, XIX, 45 et

suiv.; Jean, II, 14 et suiv.

[612] _Itin. a Burdig. Hierus_., p. 152 (édit. Schott); S. Jérôme, In

Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15.

[613] Ammien Marcellin, XXIII, 1.

[614] Eutychius, _Ann._, II, 286 et suiv. (Oxford, 1659).

[615] Jos., _Ant_., XI, iii, 1, 3.

[616] Jos., _Ant_., XVIII, ii.

[617] _Act_., IV, 1 et suiv.; V, 17; Jos., _Ant_., XX, ix, 1; _Pirké

Aboth_, I, 10.

[618] Jos., _Ant_., XV, ix, 3; XVII, vi, 4; XIII, 1; XVIII, i, 1; II, 1;

XIX, vi, 2; VIII, 1.

[619] Ce nom ne se trouve que dans les documents juifs. Je pense que les

«Hérodiens» de l'Évangile sont les _Boëthusim_.

[620] Traité _Aboth Nathan_, 5; _Soferim_, III, hal. 5; Mischna,

_Menachoth_, X, 3; Talmud de Babylone, _Schabbath_, 118 _a_. Le nom des

_Boëthusim_ s'échange souvent dans les livres talmudiques avec celui des

Sadducéens ou avec le mot _Minim_ (hérétiques). Comparez Thosiphta

_Joma_, I, à Talm. de Jérus., même traité, I, 5, et Talm. de Bab., même

traité, 19 _b_; Thos. _Sukka_, III, à Talm. de Bab., même traité, 43

_b_; Thos. _ibid_., plus loin, à Talm. de Bab., même traité, 48 _b_;

Thos. _Rosch hasschana_, I, à Mischna, même traité, II, 1, Talm. de

Jérus., même traité, II, 1, et Talm. de Bab., même, traité, 22 _b_;

Thos. _Menachoth_, X, à Mischna, même traité, X, 3, Talm. de Bab., même

traité, 65 _a_, Mischna, _Chagiga_, II, 4, et Megillath Taanith, I;

Thos. _Iadaïm_, II, à Talm. de Jérus., _Baba Bathra_, VIII, 1, Talm. de

Bab., même traité, 115 _b_, et Megillath Taanith, V.

[621] Il semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm. de Bab.,

_Taanith_., 20 _a; Gittin_., 56 _a; Ketuboth_, 66 _b_; traité _Aboth

Nathan,_ VII; Midrasch rabba, _Eka_, 64 _a_. Le passage _Taanith_

l'identifie avec Bounaï, lequel, d'après _Sanhédrin_ (v. ci-dessus, p.

203, note 3), était disciple de Jésus. Mais si Bounaï est le Banou de

Josèphe, ce rapprochement est sans force.

[622] Jean, III, 1 et suiv.; VII, 50. On est certes libre de croire que

le texte même de la conversation n'est qu'une création de Jean.

[623] Jean, VII, 50 et suiv.

[624] Jean, XIX, 39.

[625] Mischna, _Baba metsia_, V, 8; Talm. de Bab., _Sota_, 49 _b_.

[626] Talm. de Jérus., _Berakoth_, IX, 2.

[627] Passage _Sota_, précité, et _Baba Kama_, 83 _a_.

[628] _Act_., V, 34 et suiv.

[629] _Act_., XXII, 3.

[630] _Orac. sib_., 1. III, 573 et suiv.; 715 et suiv.; 756-58. Comparez

le Targum de Jonathan, Is., XII, 3.

[631] Luc, XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est moins clair,

mais ne peut avoir d'autre sens.

[632] Matth., V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., _Schabbath_, l. 16 _b_). Ce

passage n'est pas en contradiction avec ceux où l'abolition de la Loi

est impliquée. Il signifie seulement qu'en Jésus toutes les figures de

l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17.

[633] Matth., IX, 16-17; Luc, V, 36 et suiv.

[634] Luc, XIX, 9.

[635] Matth., XXIV, 14; XXVIII, 19; Marc, XIII, 10; XVI, 15; Luc, XXIV,

47.

CHAPITRE XIV.

RAPPORTS DE JÉSUS AVEC LES PAÏENS ET LES SAMARITAINS.

Conséquent à ces principes, il dédaignait tout ce qui n'était pas la

religion du coeur. Les vaines pratiques des dévots[636], le rigorisme

extérieur, qui se fie pour le salut à des simagrées, l'avaient pour

mortel ennemi. Il se souciait peu du jeûne[637]. Il préférait le pardon

d'une injure au sacrifice[638]. L'amour de Dieu, la charité, le pardon

réciproque, voilà toute sa loi[639]. Rien de moins sacerdotal. Le

prêtre, par état, pousse toujours au sacrifice public, dont il est le

ministre obligé; il détourne de la prière privée, qui est un moyen de se

passer de lui. On chercherait vainement dans l'Évangile une pratique

religieuse recommandée par Jésus. Le baptême n'a pour lui qu'une

importance secondaire[640]; et quant à la prière, il ne règle rien,

sinon qu'elle se fasse du coeur. Plusieurs, comme il arrive toujours,

croyaient remplacer par la bonne volonté des âmes faibles le vrai amour

du bien, et s'imaginaient conquérir le royaume du ciel en lui disant:

«_Rabbi, rabbi_;» il les repoussait, et proclamait que sa religion,

c'est de bien faire[641]. Souvent il citait le passage d'Isaïe: «Ce

peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi[642].»

Le sabbat était le point capital sur lequel s'élevait l'édifice des

scrupules et des subtilités pharisaïques. Cette institution antique et

excellente était devenue un prétexte pour de misérables disputes de

casuistes et une source de croyances superstitieuses[643]. On croyait

que la nature l'observait; toutes les sources intermittentes passaient

pour «sabbatiques[644].» C'était aussi le point sur lequel Jésus se

plaisait le plus à défier ses adversaires[645]. Il violait ouvertement

le sabbat, et ne répondait aux reproches qu'on lui en faisait que par de

fines railleries. A plus forte raison dédaignait-il une foule

d'observances modernes, que la tradition avait ajoutées à la Loi, et

qui, par cela même, étaient les plus chères aux dévots. Les ablutions,

les distinctions trop subtiles des choses pures et impures le trouvaient

sans pitié: «Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver votre âme? Ce

n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son

coeur.» Les pharisiens, propagateurs de ces momeries, étaient le point

de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchérir sur la Loi,

d'inventer des préceptes impossibles pour créer aux hommes des occasions

de péché: «Aveugles, conducteurs d'aveugles, disait-il, prenez garde de

tomber dans la fosse.»--«Race de vipères, ajoutait-il en secret, ils ne

parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font mentir le

proverbe: «La bouche ne verse que le trop-plein du coeur[646].»

Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer à fonder sur leur

conversion quelque chose de solide. La Galilée contenait un grand nombre

de païens, mais non à ce qu'il semble, un culte des faux dieux public et

organisé[647]. Jésus put voir ce culte se déployer avec toute sa

splendeur dans le pays de Tyr et de Sidon, à Césarée de Philippe, et

dans la Décapole[648]. Il y fit peu d'attention. Jamais on ne trouve

chez lui ce pédantisme fatigant des Juifs de son temps, ces déclamations

contre l'idolâtrie, si familières à ses coreligionnaires depuis

Alexandre, et qui remplissent par exemple le livre de la «Sagesse[649].»

Ce qui le frappe dans les païens, ce n'est pas leur idolâtrie, c'est

leur servilité[650]. Le jeune démocrate juif, frère en ceci de Judas le

Gaulonite, n'admettant de maître que Dieu, était très-blessé des

honneurs dont on entourait la personne des souverains et des titres

souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela près, dans la plupart des

cas où il rencontre des païens, il montre pour eux une grande

indulgence; parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que

sur les Juifs[651]. Le royaume de Dieu leur sera transféré. «Quand un

propriétaire est mécontent de ceux à qui il a loué sa vigne, que

fait-il? Il la loue à d'autres, qui lui rapportent de bons fruits[652].»

Jésus devait tenir d'autant plus à cette idée que la conversion des

gentils était, selon les idées juives, un des signes les plus certains

de la venue du Messie[653]. Dans son royaume de Dieu, il fait asseoir au

festin, à côté d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des hommes venus des

quatre vents du ciel, tandis que les héritiers légitimes du royaume sont

repoussés[654]. Souvent, il est vrai, on croit trouver dans les ordres

qu'il donne à ses disciples une tendance toute contraire: il semble leur

recommander de ne prêcher le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes[655];

il parle des païens d'une manière conforme aux préjugés des Juifs[656].

Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit étroit ne se

prêtait pas à cette haute indifférence pour la qualité de fils

d'Abraham, ont bien pu faire fléchir dans le sens de leurs propres idées

les instructions de leur maître. En outre, il est fort possible que

Jésus ait varié sur ce point, de même que Mahomet parle des Juifs, dans

le Coran, tantôt de la façon la plus honorable, tantôt avec une extrême

dureté, selon qu'il espère ou non les attirer à lui. La tradition, en

effet, prête à Jésus deux règles de prosélytisme tout à fait opposées et

qu'il a pu pratiquer tour à tour: «Celui qui n'est pas contre vous est

pour vous;»--«Celui qui n'est pas avec moi est contre moi[657].» Une

lutte passionnée entraîne presque nécessairement ces sortes de

contradictions.

Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses disciples plusieurs des

gens que les Juifs appelaient «Hellènes[658].» Ce mot avait, en

Palestine, des sens fort divers. Il désignait tantôt des païens, tantôt

des Juifs parlant grec et habitant parmi les païens[659], tantôt des

gens d'origine païenne convertis au judaïsme[660]. C'est probablement

dans cette dernière catégorie d'Hellènes que Jésus trouva de la

sympathie[661]. L'affiliation au judaïsme avait beaucoup de degrés; mais

les prosélytes restaient toujours dans un état d'infériorité à l'égard

du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici étaient appelés

«prosélytes de la porte» ou «gens craignant Dieu,» et assujettis aux

préceptes de Noë, non aux préceptes mosaïques[662]. Cette infériorité

même était sans doute la cause qui les rapprochait de Jésus et leur

valait sa faveur.

Il en usait de même avec les Samaritains. Serrée comme un îlot entre les

deux grandes provinces du judaïsme (la Judée et la Galilée), la Samarie

formait en Palestine une espèce d'enclave, où se conservait le vieux

culte du Garizim, frère et rival de celui de Jérusalem. Cette pauvre

secte, qui n'avait ni le génie ni la savante organisation du judaïsme

proprement dit, était traitée par les Hiérosolymites avec une extrême

dureté[663]. On la mettait sur la même ligne que les païens, avec un

degré de haine de plus[664]. Jésus, par une sorte d'opposition, était

bien disposé pour elle. Souvent il préfère les Samaritains aux Juifs

orthodoxes. Si, dans d'autres cas, il semble défendre à ses disciples

d'aller les prêcher, réservant son Évangile pour les Israélites

purs[665], c'est là encore, sans doute, un précepte de circonstance,

auquel les apôtres auront donné un sens trop absolu. Quelquefois, en

effet, les Samaritains le recevaient mal, parce qu'ils le supposaient

imbu des préjugés de ses coreligionnaires[666]; de la même façon que de

nos jours l'Européen libre penseur est envisagé comme un ennemi par le

musulman, qui le croit toujours un chrétien fanatique. Jésus savait se

mettre au-dessus de ces malentendus[667]. Il eut plusieurs disciples à

Sichem, et il y passa au moins deux jours[668]. Dans une circonstance,

il ne rencontre de gratitude et de vraie piété que chez un

samaritain[669]. Une de ses plus belles paraboles est celle de l'homme

blessé sur la route de Jéricho. Un prêtre passe, le voit et continue son

chemin. Un lévite passe et ne s'arrête pas. Un samaritain a pitié de

lui, s'approche, verse de l'huile dans ses plaies et les bande[670].

Jésus conclut de là que la vraie fraternité s'établit entre les hommes

par la charité, non par la foi religieuse. Le «prochain,» qui dans le

judaïsme était surtout le coreligionnaire, est pour lui l'homme qui a

pitié de son semblable sans distinction de secte. La fraternité humaine

dans le sens le plus large sortait à pleins bords de tous ses

enseignements.

Ces pensées, qui assiégeaient Jésus à sa sortie de Jérusalem, trouvèrent

leur vive expression dans une anecdote qui a été conservée sur son

retour. La route de Jérusalem en Galilée passe à une demi-heure de

Sichem[671], devant l'ouverture de la vallée dominée par les monts Ebal

et Garizim. Cette route était en général évitée par les pèlerins juifs,

qui aimaient mieux dans leurs voyages faire le long détour de la Pérée

que de s'exposer aux avanies des Samaritains ou de leur demander

quelque chose. Il était défendu de manger et de boire avec eux[672];

c'était un axiome de certains casuistes qu' «un morceau de pain des

Samaritains est de la chair de porc[673].» Quand on suivait cette route,

on faisait donc ses provisions d'avance; encore évitait-on rarement les

rixes et les mauvais traitements[674]. Jésus ne partageait ni ces

scrupules ni ces craintes. Arrivé dans la route, au point où s'ouvre sur

la gauche la vallée de Sichem, il se trouva fatigué, et s'arrêta près

d'un puits. Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, l'habitude

de donner à toutes les localités de leur vallée des noms tirés des

souvenirs patriarcaux; ils regardaient ce puits comme ayant été donné

par Jacob à Joseph; c'était probablement celui-là même qui s'appelle

encore maintenant _Bir-Iakoub._ Les disciples entrèrent dans la vallée

et allèrent à la ville acheter des provisions; Jésus s'assit sur le bord

du puits, ayant en face de lui le Garizim.

Il était environ midi. Une femme de Sichem vint puiser de l'eau. Jésus

lui demanda à boire, ce qui excita chez cette femme un grand étonnement,

les Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains.

Gagnée par l'entretien de Jésus, la femme reconnut en lui un prophète,

et, s'attendant à des reproches sur son culte, elle prit les devants:

«Seigneur, dit-elle, nos pères ont adoré sur cette montagne, tandis que

vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer.--Femme,

crois-moi, lui répondit Jésus, l'heure est venue où l'on n'adorera plus

ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais où les vrais adorateurs

adoreront le Père en esprit et en vérité[675].» Le jour où il prononça

cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la première fois

le mot sur lequel reposera l'édifice de la religion éternelle. Il fonda

le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les

âmes élevées jusqu'à la fin des temps. Non-seulement sa religion, ce

jour-là, fut la bonne religion de l'humanité, ce fut la religion

absolue; et si d'autres planètes ont des habitants doués de raison et de

moralité, leur religion ne peut être différente de celle que Jésus a

proclamée près du puits de Jacob. L'homme n'a pu s'y tenir; car on

n'atteint l'idéal qu'un moment. Le mot de Jésus a été un éclair dans une

nuit obscure; il a fallu dix-huit cents ans pour que les yeux de

l'humanité (que dis-je! d'une portion infiniment petite de l'humanité)

s'y soient habitués. Mais l'éclair deviendra le plein jour, et, après

avoir parcouru tous les cercles d'erreurs, l'humanité reviendra à ce

mot-là, comme à l'expression immortelle de sa foi et de ses espérances.

NOTES:

[636] Matth., XV, 9.

[637] Matth., IX, 14; XI, 19.

[638] Matth., V, 23 et suiv.; IX, 13; XII, 7.

[639] Matth., XXII, 37 et suiv.; Marc, XII, 28 et suiv.; Luc, X, 25 et

suiv.

[640] Matth., III, 15; I Cor., i, 17.

[641] Matth., VII, 21; Luc, VI, 46.

[642] Matth., XV, 8; Marc, VII, 6. Cf. Isaïe, XXIX, 13.

[643] Voir surtout le traité _Schabbath_ de la Mischna, et le _Livre des

Jubilés_ (traduit de l'éthiopien dans les _Jahrbücher_ d'Ewald, années 2

et 3), c. L.

[644] Jos., _B.J._, VII, v, 4; Pline, _H.N._, XXXI, 18. Cf. Thomson,

_The Land and the Book_, I, 406 et suiv.

[645] Matth., XII, 1-14; Marc, II, 23-28; Luc, VI, 1-5; XIII, 14 et

suiv.; XIV, 1 et suiv.

[646] Matth., XII, 34; XV, 1 et suiv., 12 et suiv.; XXIII entier; Marc,

VII, 1 et suiv., 15 et suiv.; Luc, VI, 43; XI, 39 et suiv.

[647] Je crois que les païens de Galilée se trouvaient surtout aux

frontières, à Kadès, par exemple, mais que le coeur même du pays, la

ville de Tibériade exceptée, était tout juif. La ligne où finissent les

ruines de temples et où commencent les ruines de synagogues est

aujourd'hui nettement marquée à la hauteur du lac Huleh (Samachonitis).

Les traces de sculpture païenne qu'on a cru trouver à Tell-Hum sont

douteuses. La côte, en particulier la ville d'Acre, ne faisaient point

partie de la Galilée.

[648] Voir ci-dessus, p. 146-147.

[649] Chap. XIII et suiv.

[650] Matth., XX, 25; Marc, X, 42; Luc, XXII, 25.

[651] Matth., VIII, 5 et suiv.; XV, 22 et suiv.; Marc, VII, 25 et suiv.;

Luc, IV, 25 et suiv.

[652] Matth., XXI, 41; Marc, XII, 9; Luc, XX, 16.

[653] Is., II, 2 et suiv.; LX; Amos, IX, 11 et suiv.; Jérém., III, 17;

Malach., i, 11; _Tobie_, XIII, 13 et suiv.; _Orac. sibyl._, III, 715 et

suiv. Comp. Matth., XXIV, 14; _Act._, XV, 13 et suiv.

[654] Matth., VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.; XXII, 1 et suiv.

[655] Matth., VII, 6; X, 5-6; XV, 24; XXI, 43.

[656] Matth., V, 46 et suiv.; VI, 7, 32; XVIII, 17; Luc, VI, 32 et

suiv.; XII, 30.

[657] Matth., XII, 30; Marc, IX, 39; Luc, IX, 50; XI, 23.

[658] Josèphe le dit formellement (_Ant.,_ XVIII, iii, 3). Comp. Jean,

VII, 35; XII, 20-21.

[659] Talm. de Jérus., _Sota_, VII, 1.

[660] Voir, en particulier, Jean, VII, 35; XII, 20; _Act._, XIV, l;

XVII, 4; XVIII, 4; XXI, 28.

[661] Jean, XII, 20; _Act._, VIII, 27.

[662] Mischna, _Baba metsia_, IX, 12; Talm. de Bab., _Sanh_., 56 _b;

Act._, VIII, 27; X, 2, 22, 35; XIII, 16, 26, 43, 50; XVI, 14; XVII, 4,

17; XVIII, 7; Galat., II, 3; Jos., _Ant._, XIV, vii, 2.

[663] _Ecclésiastique_, L, 27-28; Jean, VIII, 48; Jos., _Ant._, IX, xiv,

3; XI, viii, 6; XII, v, 5; Talm. de Jérus., _Aboda zara_, V, 4;

_Pesachim_ i, 1.

[664] Matth., X, 5; Luc, XVII, 18. Comp. Talm. de Bab., _Cholin,_ 6 _a_.

[665] Matth., X, 5-6.

[666] Luc, IX, 53.

[667] Luc, IX, 56.

[668] Jean, IV, 39-43.

[669] Luc, XVII, 16 et suiv.

[670] Luc, X, 30 et suiv.

[671] Aujourd'hui Naplouse.

[672] Luc, IX, 53; Jean, IV, 9.

[673] Mischna, _Schebiit,_ VIII, 10.

[674] Jos., _Ant._, XX, v, 1; _B.J._, II, xii, 3, _Vita_, 52.

[675] Jean, IV, 21-23. Le V. 22, au moins le dernier membre, qui exprime

une pensée opposée à celle des versets 21 et 23, paraît avoir été

interpolé. Il ne faut pas trop insister sur la réalité historique d'une

telle conversation, puisque Jésus ou son interlocutrice auraient, seuls

pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre IV de Jean représente

certainement une des pensées les plus intimes de Jésus, et la plupart

des circonstances du récit ont un cachet frappant de vérité.

CHAPITRE XV.

COMMENCEMENT DE LA LÉGENDE DE JÉSUS.--IDÉE QU'IL A LUI-MÊME DE SON RÔLE

SURNATUREL.

Jésus rentra en Galilée ayant complètement perdu sa foi juive, et en

pleine ardeur révolutionnaire. Ses idées maintenant s'expriment avec une

netteté parfaite. Les innocents aphorismes de son premier âge

prophétique, en partie empruntés aux rabbis antérieurs, les belles

prédications morales de sa seconde période aboutissent à une politique

décidée. La Loi sera abolie; c'est lui qui l'abolira[676]. Le Messie

est venu; c'est lui qui l'est. Le royaume de Dieu va bientôt se révéler;

c'est par lui qu'il se révélera. Il sait bien qu'il sera victime de sa

hardiesse; mais le royaume de Dieu ne peut être conquis sans violence;

c'est par des crises et des déchirements qu'il doit s'établir[677]. Le

Fils de l'homme, après sa mort, viendra avec gloire, accompagné de

légions d'anges, et ceux qui l'auront repoussé seront confondus.

L'audace d'une telle conception ne doit pas nous surprendre. Jésus

s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son

père. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable, ne doit pas

chez lui être traité d'attentat.

Vie de Jésus · 第 15 / 27 段