Le prophète Malachie, dont l'opinion en ceci fut vivement relevée[563],

avait annoncé avec beaucoup de force un précurseur du Messie, qui devait

préparer les hommes au renouvellement final, un messager qui viendrait

aplanir les voies devant l'élu de Dieu. Ce messager n'était autre que le

prophète Élie, lequel, selon une croyance fort répandue, allait bientôt

descendre du ciel, où il avait été enlevé, pour disposer les hommes par

la pénitence au grand avènement et réconcilier Dieu avec son

peuple[564]. Quelquefois, à Élie on associait, soit le patriarche

Hénoch, auquel, depuis un ou deux siècles, on s'était pris à attribuer

une haute sainteté[565], soit Jérémie[566], qu'on envisageait comme une

sorte de génie protecteur du peuple, toujours occupé à prier pour lui

devant le trône de Dieu[567]. Cette idée de deux anciens prophètes

devant ressusciter pour servir de précurseurs au Messie se retrouve

d'une manière si frappante dans la doctrine des Parsis qu'on est

très-porté à croire qu'elle venait de ce côté[568]. Quoi qu'il en soit,

elle faisait, à l'époque de Jésus, partie intégrante des théories juives

sur le Messie. Il était admis que l'apparition de «deux témoins

fidèles,» vêtus d'habits de pénitence, serait le préambule du grand

drame qui allait se dérouler, à la stupéfaction de l'univers[569].

On comprend qu'avec ces idées, Jésus et ses disciples ne pouvaient

hésiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand les scribes leur

faisaient cette objection qu'il ne pouvait encore être question du

Messie, puisque Élie n'était pas venu[570], ils répondaient qu'Élie

était venu, que Jean était Élie ressuscité[571]. Par son genre de vie,

par son opposition aux pouvoirs politiques établis, Jean rappelait en

effet cette figure étrange de la vieille histoire d'Israël[572]. Jésus

ne tarissait pas sur les mérites et l'excellence de son précurseur. Il

disait que parmi les enfants des hommes il n'en, était pas né de plus

grand. Il blâmait énergiquement les pharisiens et les docteurs de ne pas

avoir accepté son baptême, et de ne pas s'être convertis à sa voix[573].

Les disciples de Jésus furent fidèles à ces principes du maître. Le

respect de Jean fut une tradition constante dans la première génération

chrétienne[574]. On le supposa parent de Jésus[575]. Pour fonder la

mission de celui-ci sur un témoignage admis de tous, on raconta que

Jean, dès la première vue de Jésus, le proclama Messie; qu'il se

reconnut son inférieur, indigne de délier les cordons de ses souliers;

qu'il se refusa d'abord à le baptiser et soutint que c'était lui qui

devait l'être par Jésus[576]. C'étaient là des exagérations, que

réfutait suffisamment la forme dubitative du dernier message de

Jean[577]. Mais, en un sens plus général, Jean resta dans la légende

chrétienne ce qu'il fut en réalité, l'austère préparateur, le triste

prédicateur de pénitence avant les joies de l'arrivée de l'époux, le

prophète qui annonce le royaume de Dieu et meurt avant de le voir. Géant

des origines chrétiennes, ce mangeur de sauterelles et de miel sauvage,

cet âpre redresseur de torts, fut l'absinthe qui prépara les lèvres à la

douceur du royaume de Dieu. Le décollé d'Hérodiade ouvrit l'ère des

martyrs chrétiens; il fut le premier témoin de la conscience nouvelle.

Les mondains, qui reconnurent en lui leur véritable ennemi, ne purent

permettre qu'il vécût; son cadavre mutilé, étendu sur le seuil du

christianisme, traça la voie sanglante où tant d'autres devaient passer

après lui.

L'école de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle vécut quelque

temps, distincte de celle de Jésus, et d'abord en bonne intelligence

avec elle. Plusieurs années après la mort des deux maîtres, on se

faisait encore baptiser du baptême de Jean. Certaines personnes étaient

à la fois des deux écoles; par exemple, le célèbre Apollos, le rival de

saint Paul (vers l'an 50), et un bon nombre de chrétiens d'Éphèse[578].

Josèphe se mit (l'an 53) à l'école d'un ascète nommé Banou[579], qui

offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui était

peut-être de son école. Ce Banou[580] vivait dans le désert, vêtu de

feuilles d'arbres; il ne se nourrissait que de plantes ou de fruits

sauvages, et prenait fréquemment pendant le jour et pendant la nuit des

baptêmes d'eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu'on appelait le

«frère du Seigneur» (il y a peut-être ici quelque confusion

d'homonymes), observait un ascétisme analogue[581]. Plus tard, vers l'an

80, le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en

Asie-Mineure. Jean l'Évangéliste paraît le combattre d'une façon

détournée[582]. Un des poèmes sibyllins[583] semble provenir de cette

école. Quant aux sectes d'Hémérobaptistes, de Baptistes, d'Elchasaïtes

_(Sabiens, Mogtasila_ des écrivains arabes[584]), qui remplissent au

second siècle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les restes

subsistent encore de nos jours chez les Mendaïtes, dits «chrétiens de

Saint-Jean,» elles ont la même origine que le mouvement de

Jean-Baptiste, plutôt qu'elles ne sont la descendance authentique de

Jean. La vraie école de celui-ci, à demi fondue avec le christianisme,

passa à l'état de petite hérésie chrétienne et s'éteignit obscurément.

Jean avait bien vu de quel côté était l'avenir. S'il eût cédé à une

rivalité mesquine, il serait aujourd'hui oublié dans la foule des

sectaires de son temps. Par l'abnégation, il est arrivé à la gloire et à

une position unique dans le panthéon religieux de l'humanité.

NOTES:

[551] Matth., XI 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.

[552] Matth., IX, 14 et suiv.

[553] Matth., XIV, 4 et suiv.; Marc, VI, 18 et suiv.; Luc, III, 49.

[554] Jos., _De Belle jud_., VII, vi, 2.

[555] Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs

et les mets.

[556] Matth., XIV, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-29; Jos., _Ant_., XVIII, V,

2.

[557] Josèphe, _Ant_., XVIII, V, 1 et 2.

[558] Matth., XIV, 12.

[559] Matth., XIV, 13.

[560] Matth., XIV, 15 et suiv.; Marc, VI, 35 et suiv.; Luc, IX, 41 et

suiv.; Jean, VI, 2 et suiv.

[561] Matth., xi, 7 et suiv.; Luc, VII, 24 et suiv.

[562] Matth., xi, 12-13; Luc, XVI, 16.

[563] Malachie, III et IV; _Ecclésiast._, XLVIII, 10. V. ci-dessus, ch.

VI.

[564] Matth., xi, 14; XVII, 10; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 40 et suiv.;

Luc, IX, 8, 19.

[565] _Ecclésiastique_, XLIV, 16.

[566] Matth., XVI, 14.

[567] II Macch., XV, 13 et suiv.

[568] Textes cités par Anquetil-Duperron, _Zend-Avesta,_ I, 2e part., p.

46, rectifiés par Spiegel, dans la _Zeitschrift der deutschen

morgenlændischen Gesellschaft,_ I, 261 et suiv.; extraits du

_Jamasp-Nameh,_ dans l'_Avesta_ de Spiegel, I, p. 34. Aucun des textes

parsis qui impliquent vraiment l'idée de prophètes ressuscités et

précurseurs n'est ancien; mais les idées contenues dans ces textes

paraissent bien antérieures à l'époque de la rédaction desdits textes.

[569] _Apoc_., XI, 3 et suiv.

[570] Marc, IX, 10.

[571] Matth., xi, 14; XVII, 10-13; Marc, VI, 15; IX, 10-12; Luc, IX, 8;

Jean, i, 21-25.

[572] Luc, i, 17.

[573] Matth., XXI, 32; Luc, VII, 29-30.

[574] _Act.,_ XIX, 4.

[575] Luc, i.

[576] Matth., III, 14 et suiv.; Luc, III, 16; Jean, i, 15 et suiv.; V,

2-33.

[577] Matth., XI, 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.

[578] _Act_., XVIII, 28; XIX, 1-5. Cf. Épiph., _Adv. hær._, XXX, 16.

[579] _Vita_, 2.

[580] Serait-ce le Bounaï qui est compté par le Talmud (Bab.,

_Sanhédrin_, 43 _a_) au nombre des disciples de Jésus?

[581] Ilégésippe, dans Eusèbe, _H.E._, II, 23.

[582] Évang., i, 26,33; IV, 2; I Épître, V, 6. Cf. _Act._, X, 47.

[583] Livre IV. Voir surtout v. 157 et suiv.

[584] Je rappelle que _Sabiens_ est l'équivalent araméen du mot

«Baptistes.» _Mogtasila_ a le même sens en arabe.

CHAPITRE XIII.

PREMIÈRES TENTATIVES SUR JÉRUSALEM.

Jésus, presque tous les ans, allait à Jérusalem pour la fête de Pâques.

Le détail de chacun de ces voyages est peu connu; car les synoptiques

n'en parlent pas[585], et les notes du quatrième évangile sont ici

très-confuses[586]. C'est, à ce qu'il semble, l'an 31, et certainement

après la mort de Jean, qu'eut lieu le plus important des séjours de

Jésus dans la capitale. Plusieurs des disciples le suivaient. Quoique

Jésus attachât dès lors peu de valeur au pèlerinage, il s'y prêtait pour

ne pas blesser l'opinion juive, avec laquelle il n'avait pas encore

rompu. Ces voyages, d'ailleurs, étaient essentiels à son dessein; car il

sentait déjà que, pour jouer un rôle de premier ordre, il fallait sortir

de Galilée, et attaquer le judaïsme dans sa place forte, qui était

Jérusalem.

La petite communauté galiléenne était ici fort dépaysée. Jérusalem était

alors à peu près ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de pédantisme,

d'acrimonie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le fanatisme

y était extrême et les séditions religieuses très-fréquentes. Les

pharisiens y dominaient; l'étude de la Loi, poussée aux plus

insignifiantes minuties, réduite à des questions de casuiste, était

l'unique étude. Cette culture exclusivement théologique et canonique ne

contribuait en rien à polir les esprits. C'était quelque chose

d'analogue à la doctrine stérile du faquih musulman, à cette science

creuse qui s'agite autour d'une mosquée, grande dépense de temps et de

dialectique faite en pure perte, et sans que la bonne discipline de

l'esprit en profite. L'éducation théologique du clergé moderne, quoique

très-sèche, ne peut donner aucune idée de cela; car la Renaissance a

introduit dans tous nos enseignements, même les plus rebelles, une part

de belles-lettres et de bonne méthode, qui fait que la scolastique a

pris plus ou moins une teinte d'humanités. La science du docteur juif,

du _sofer_ ou scribe, était purement barbare, absurde sans compensation,

dénuée de tout élément moral[587]. Pour comble de malheur, elle

remplissait celui qui s'était fatigué à l'acquérir d'un ridicule

orgueil. Fier du prétendu savoir qui lui avait coûté tant de peine, le

scribe juif avait pour la culture grecque le même dédain que le savant

musulman a de nos jours pour la civilisation européenne, et que le vieux

théologien catholique avait pour le savoir des gens du monde. Le propre

de ces cultures scolastiques est de fermer l'esprit à tout ce qui est

délicat, de ne laisser d'estime que pour les difficiles enfantillages où

l'on a usé sa vie, et qu'on envisage comme l'occupation naturelle des

personnes faisant profession de gravité[588].

Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort lourdement sur les âmes

tendres et délicates du nord. Le mépris des Hiérosolymites pour les

Galiléens rendait la séparation encore plus profonde. Dans ce beau

temple, objet de tous leurs désirs, ils ne trouvaient souvent que

l'avanie. Un verset du psaume des pèlerins[589], «J'ai choisi de me

tenir à la porte dans la maison de mon Dieu,» semblait fait exprès pour

eux. Un sacerdoce dédaigneux souriait de leur naïve dévotion, à peu près

comme autrefois en Italie le clergé, familiarisé avec les sanctuaires,

assistait froid et presque railleur à la ferveur du pèlerin venu de

loin. Les Galiléens parlaient un patois assez corrompu; leur

prononciation était vicieuse; ils confondaient les diverses aspirations,

ce qui amenait des quiproquo dont on riait beaucoup[590]. En religion,

on les tenait pour ignorants et peu orthodoxes[591]; l'expression «sot

Galiléen» était devenue proverbiale[592]. On croyait (non sans raison)

que le sang juif était chez eux très-mélangé, et il passait pour

constant que la Galilée ne pouvait produire un prophète[593]. Placés

ainsi aux confins du judaïsme et presque en dehors, les pauvres

Galiléens n'avaient pour relever leurs espérances qu'un passage d'Isaïe

assez mal interprété[594]: «Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Voie

de la mer[595], Galilée des gentils! Le peuple qui marchait dans l'ombre

a vu une grande lumière; le soleil s'est levé pour ceux qui étaient

assis dans les ténèbres.» La renommée de la ville natale de Jésus était

particulièrement mauvaise. C'était un proverbe populaire: «Peut-il venir

quelque chose de bon de Nazareth[596].»

La profonde sécheresse de la nature aux environs de Jérusalem devait

ajouter au déplaisir de Jésus. Les vallées y sont sans eau; le sol,

aride et pierreux. Quand l'oeil plonge dans la dépression de la mer

Morte, la vue a quelque chose de saisissant; ailleurs elle est monotone.

Seule, la colline de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus vieille

histoire d'Israël, soutient le regard. La ville présentait, du temps de

Jésus, à peu près la même assise qu'aujourd'hui. Elle n'avait guère de

monuments anciens, car jusqu'aux Asmonéens, les Juifs étaient restés

étrangers à tous les arts; Jean Hyrcan avait commencé à l'embellir, et

Hérode le Grand en avait fait une des plus superbes villes de l'Orient.

Les constructions hérodiennes le disputent aux plus achevées de

l'antiquité par leur caractère grandiose la perfection de l'exécution,

la beauté des matériaux[597]. Une foule de superbes tombeaux, d'un goût

original, s'élevaient vers le même temps aux environs de Jérusalem[598].

Le style de ces monuments était le style grec, mais approprié aux usages

des Juifs, et considérablement modifié selon leurs principes. Les

ornements de sculpture vivante, que les Hérodes se permettaient, au

grand mécontentement des rigoristes, en étaient bannis et remplacés par

une décoration végétale. Le goût des anciens habitants de la Phénicie et

de la Palestine pour les monuments monolithes taillés sur la roche vive,

semblait revivre en ces singuliers tombeaux découpés dans le rocher, et

où les ordres grecs sont si bizarrement appliqués à une architecture de

troglodytes. Jésus, qui envisageait les ouvrages d'art comme un pompeux

étalage de vanité, voyait tous ces monuments de mauvais oeil.[599] Son

spiritualisme absolu et son opinion arrêtée que la figure du vieux monde

allait passer ne lui laissaient de goût que pour les choses du coeur.

Le temple, à l'époque de Jésus, était tout neuf, et les ouvrages

extérieurs n'en étaient pas complètement terminés. Hérode en avait fait

commencer la reconstruction l'an 20 ou 21 avant l'ère chrétienne, pour

le mettre à l'unisson de ses autres édifices. Le vaisseau du temple fut

achevé en dix-huit mois, les portiques en huit ans;[600] mais les

parties accessoires se continuèrent lentement et ne furent terminées que

peu de temps avant la prise de Jérusalem[601]. Jésus y vit probablement

travailler, non sans quelque humeur secrète. Ces espérances d'un long

avenir étaient comme une insulte à son prochain avènement. Plus

clairvoyant que les incrédules et les fanatiques, il devinait que ces

superbes constructions étaient appelées à une courte durée[602].

Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleusement imposant, dont

le _haram_ actuel[603], malgré sa beauté, peut à peine donner une idée.

Les cours et les portiques environnants servaient journellement de

rendez-vous à une foule considérable, si bien que ce grand espace était

à la fois le temple, le forum, le tribunal, l'université. Toutes les

discussions religieuses des écoles juives, tout l'enseignement

canonique, les procès même et les causes civiles, toute l'activité de la

nation, en un mot, était concentrée là[604]. C'était un perpétuel

cliquetis d'arguments, un champ clos de disputes, retentissant de

sophismes et de questions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup

d'analogie avec une mosquée musulmane. Pleins d'égards à cette époque

pour les religions étrangères, quand elles restaient sur leur propre

territoire[605], les Romains s'interdirent l'entrée du sanctuaire; des

inscriptions grecques et latines marquaient le point jusqu'où il était

permis aux non-Juifs de s'avancer[606]. Mais la tour Antonia, quartier

général de la force romaine, dominait toute l'enceinte et permettait de

voir ce qui s'y passait[607]. La police du temple appartenait aux Juifs;

un capitaine du temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer

les portes, empêchait qu'on ne traversât l'enceinte avec un bâton à la

main, avec des chaussures poudreuses, en portant des paquets ou pour

abréger le chemin[608]. On veillait surtout scrupuleusement à ce que

personne n'entrât à l'état d'impureté légale dans les portiques

intérieurs. Les femmes avaient une loge absolument séparée.

C'est là que Jésus passait ses journées, durant le temps qu'il restait à

Jérusalem. L'époque des fêtes amenait dans cette ville une affluence

extraordinaire. Réunis en chambrées de dix et vingt personnes, les

pèlerins envahissaient tout et vivaient dans cet entassement désordonné

où se plaît l'Orient[609]. Jésus se perdait dans la foule, et ses

pauvres Galiléens groupés autour de lui faisaient peu d'effet. Il

sentait probablement qu'il était ici dans un monde hostile et qui ne

l'accueillerait qu'avec dédain. Tout ce qu'il voyait l'indisposait. Le

temple, comme en général les lieux de dévotion très-fréquentés, offrait

un aspect peu édifiant. Le service du culte entraînait une foule de

détails assez repoussants, surtout des opérations mercantiles, par suite

desquelles de vraies boutiques s'étaient établies dans l'enceinte

sacrée. On y vendait des bêtes pour les sacrifices; il s'y trouvait des

tables pour l'échange de la monnaie; par moments, on se serait cru dans

un bazar. Les bas officiers du temple remplissaient sans doute leurs

fonctions avec la vulgarité irréligieuse des sacristains de tous les

temps. Cet air profane et distrait dans le maniement des choses saintes

blessait le sentiment religieux de Jésus, parfois porté jusqu'au

scrupule[610]. Il disait qu'on avait fait de la maison de prière une

caverne de voleurs. Un jour même, dit-on, la colère l'emporta; il frappa

à coups de fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables[611]. En

général, il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait conçu pour son

Père, n'avait rien à faire avec des scènes de boucherie. Toutes ces

vieilles institutions juives lui déplaisaient, et il souffrait d'être

obligé de s'y conformer. Aussi le temple ou son emplacement

n'inspirèrent-ils de sentiments pieux, dans le sein du christianisme,

qu'aux chrétiens judaïsants. Les vrais hommes nouveaux eurent en

aversion cet antique lieu sacré. Constantin et les premiers empereurs

chrétiens y laissèrent subsister les constructions païennes

d'Adrien[612]. Ce furent les ennemis du christianisme, comme Julien, qui

pensèrent à cet endroit[613]. Quand Omar entra dans Jérusalem,

l'emplacement du temple était à dessein pollué en haine des Juifs[614].

Ce fut l'islam, c'est-à-dire une sorte de résurrection du judaïsme dans

sa forme exclusivement sémitique, qui lui rendit ses honneurs. Ce lieu a

toujours été antichrétien.

L'orgueil des Juifs achevait de mécontenter Jésus, et de lui rendre le

séjour de Jérusalem pénible. A mesure que les grandes idées d'Israël

mûrissaient, le sacerdoce s'abaissait. L'institution des synagogues

avait donné à l'interprète de la Loi, au docteur, une grande

supériorité sur le prêtre. Il n'y avait de prêtres qu'à Jérusalem, et là

même, réduits à des fonctions toutes rituelles, à peu près comme nos

prêtres de paroisse exclus de la prédication, ils étaient primés par

l'orateur de la synagogue, le casuiste, le _sofer_ ou scribe, tout

laïque qu'était ce dernier. Les hommes célèbres du Talmud ne sont pas

des prêtres; ce sont des savants selon les idées du temps. Le haut

sacerdoce de Jérusalem tenait, il est vrai, un rang fort élevé dans la

nation; mais il n'était nullement à la tête du mouvement religieux. Le

souverain pontife, dont la dignité avait déjà été avilie par

Hérode[615], devenait de plus en plus un fonctionnaire romain[616],

qu'on révoquait fréquemment pour rendre la charge profitable à

plusieurs. Opposés aux pharisiens, zélateurs laïques très-exaltés, les

prêtres étaient presque tous des sadducéens, c'est-à-dire des membres de

cette aristocratie incrédule qui s'était formée autour du temple, vivait

de l'autel, mais en voyait la vanité[617]. La caste sacerdotale s'était

séparée à tel point du sentiment national et de la grande direction

religieuse qui entraînait le peuple, que le nom de «sadducéen»

(_sadoki_), qui désigna d'abord simplement un membre de la famille

sacerdotale de Sadok, était devenu synonyme de «matérialiste» et d'

«épicurien.»

Un élément plus mauvais encore était venu, depuis le règne d'Hérode le

Grand, corrompre le haut sacerdoce. Hérode s'étant pris d'amour pour

Mariamne, fille d'un certain Simon, fils lui-même de Boëthus

d'Alexandrie, et ayant voulu l'épouser (vers l'an 28 avant J.-C.), ne

vit d'autre moyen, pour anoblir son beau-père et l'élever jusqu'à lui,

que de le faire grand-prêtre. Cette famille intrigante resta maîtresse,

presque sans interruption, du souverain pontificat pendant trente-cinq

ans[618]. Étroitement alliée à la famille régnante, elle ne le perdit

qu'après la déposition d'Archélaüs, et elle le recouvra (l'an 42 de

notre ère) après qu'Hérode Agrippa eut refait pour quelque temps

l'oeuvre d'Hérode le Grand. Sous le nom de _Boëthusim_[619], se forma

ainsi une nouvelle noblesse sacerdotale, très-mondaine, très-peu dévote,

qui se fondit à peu près avec les Sadokites. Les _Boëthusim_, dans le

Talmud et les écrits rabbiniques, sont présentés comme des espèces de

mécréants et toujours rapprochés des Sadducéens[620]. De tout cela

résulta autour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de politique,

peu portée aux excès de zèle, les redoutant même, ne voulant pas

entendre parler de saints personnages ni de novateurs, car elle

profitait de la routine établie. Ces prêtres épicuriens n'avaient pas la

violence des Pharisiens; ils ne voulaient que le repos; c'étaient leur

insouciance morale, leur froide irréligion qui révoltaient Jésus. Bien

que très-différents, les prêtres et les Pharisiens se confondirent ainsi

dans ses antipathies. Mais étranger et sans crédit, il dut longtemps

renfermer son mécontentement en lui-même et ne communiquer ses

sentiments qu'a la société intime qui l'accompagnait.

Avant le dernier séjour, de beaucoup le plus long de tous qu'il fit à

Jérusalem et qui se termina par sa mort, Jésus essaya cependant de se

faire écouter. Il prêcha; on parla de lui; on s'entretint de certains

actes que l'on considérait comme miraculeux. Mais de tout cela ne

résulta ni une église établie a Jérusalem, ni un groupe de disciples

hiérosolymites. Le charmant docteur, qui pardonnait à tous pourvu qu'on

l'aimât, ne pouvait trouver beaucoup d'écho dans ce sanctuaire des

vaines disputes et des sacrifices vieillis. Il en résulta seulement pour

lui quelques bonnes relations, dont plus tard il recueillit les fruits.

Il ne semble pas que dès lors il ait fait la connaissance de la famille

de Béthanie qui lui apporta, au milieu des épreuves de ses derniers

mois, tant de consolations. Mais de bonne heure il attira l'attention

d'un certain Nicodème, riche pharisien, membre du sanhédrin et fort

considéré à Jérusalem[621]. Cet homme, qui paraît avoir été honnête et

de bonne foi, se sentit attiré vers le jeune Galiléen. Ne voulant pas

se compromettre, il vint le voir de nuit et eut avec lui une longue

conversation[622]. Il en garda sans doute une impression favorable, car

plus tard il défendit Jésus contre les préventions de ses

confrères[623], et, à la mort de Jésus, nous le trouverons entourant de

soins pieux le cadavre du maître[624]. Nicodème ne se fit pas chrétien;

il crut devoir à sa position de ne pas entrer dans un mouvement

révolutionnaire, qui ne comptait pas encore de notables adhérents. Mais

il porta évidemment beaucoup d'amitié à Jésus et lui rendit des

services, sans pouvoir l'arracher à une mort dont l'arrêt, à l'époque où

nous sommes arrivés, était déjà comme écrit.

Quant aux docteurs célèbres du temps, Jésus ne paraît avoir eu de

rapports avec eux. Hillel et Schammaï étaient morts; la plus grande

autorité du temps était Gamaliel, petit-fils de Hillel. C'était un

esprit libéral et un homme du monde, ouvert aux études profanes, formé à

la tolérance par son commerce avec la haute société[625]. A l'encontre

des Pharisiens très-sévères, qui marchaient voilés ou les yeux fermés,

il regardait les femmes, même les païennes[626]. La tradition le lui

pardonna, comme d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la

cour[627]. Après la mort de Jésus, il exprima sur la secte nouvelle des

vues très-modérées[628]. Saint Paul sortit de son école[629]. Mais il

est bien probable que Jésus n'y entra jamais.

Vie de Jésus · 第 14 / 27 段