Ce n'était pas là, du reste, un fait nouveau. Le mouvement démocratique

le plus exalté dont l'humanité ait gardé le souvenir (le seul aussi qui

ait réussi, car seul il s'est tenu dans le domaine de l'idée pure),

agitait depuis longtemps la race juive. La pensée que Dieu est le

vengeur du pauvre et du faible contre le riche et le puissant se

retrouve à chaque page des écrits de l'Ancien Testament. L'histoire

d'Israël est de toutes les histoires celle où l'esprit populaire a le

plus constamment dominé. Les prophètes, vrais tribuns et en un sens les

plus hardis tribuns, avaient tonné sans cesse contre les grands et

établi une étroite relation d'une part entre les mots de «riche, impie,

violent, méchant,» de l'autre entre les mots de «pauvre, doux, humble,

pieux[511].» Sous les Séleucides, les aristocrates ayant presque tous

apostasié et passé à l'hellénisme, ces associations d'idées ne firent

que se fortifier. Le Livre d'Hénoch contient des malédictions plus

violentes encore que celles de l'Évangile contre le monde, les riches,

les puissants[512]. Le luxe y est présenté comme un crime. Le «Fils de

l'homme,» dans cette Apocalypse bizarre, détrône les rois, les arrache à

leur vie voluptueuse, les précipite dans l'enfer[513]. L'initiation de

la Judée à la vie profane, l'introduction récente d'un élément tout

mondain de luxe et de bien-être, provoquaient une furieuse réaction en

faveur de la simplicité patriarcale. «Malheur à vous qui méprisez la

masure et l'héritage de vos pères! Malheur à vous qui bâtissez vos

palais avec la sueur des autres! Chacune des pierres, chacune des

briques qui les composent est un péché[514].» Le nom de «pauvre»

(_ébion_) était devenu synonyme de «saint,» d'«ami de Dieu.» C'était le

nom que les disciples galiléens de Jésus aimaient à se donner; ce fut

longtemps le nom des chrétiens judaïsants de la Batanée et du Hauran

(Nazaréens, Hébreux), restés fidèles à la langue comme aux enseignements

primitifs de Jésus, et qui se vantaient de posséder parmi eux les

descendants de sa famille[515]. A la fin du IIe siècle, ces bons

sectaires, demeurés en dehors du grand courant qui avait emporté les

autres églises, sont traités d'hérétiques (_Ébionîtes_), et on invente

pour expliquer leur nom un prétendu hérésiarque _Ébion_[516].

On entrevoit sans peine, en effet, que ce goût exagéré de pauvreté ne

pouvait être bien durable. C'était là un de ces éléments d'utopie comme

il s'en mêle toujours aux grandes fondations, et dont le temps fait

justice. Transporté dans le large milieu de la société humaine, le

christianisme devait un jour très-facilement consentir à posséder des

riches dans son sein, de même que le bouddhisme, exclusivement monacal à

son origine, en vint très-vite, dès que les conversions se

multiplièrent, à admettre des laïques. Mais on garde toujours la marque

de ses origines. Bien que vite dépassé et oublié, _l'ébionisme_ laissa

dans toute l'histoire des institutions chrétiennes un levain qui ne se

perdit pas. La collection des _Logia_ ou discours de Jésus se forma dans

le milieu ébionite de la Batanée[517]. La «pauvreté» resta un idéal dont

la vraie lignée de Jésus ne se détacha plus. Ne rien posséder fut le

véritable état évangélique; la mendicité devint une vertu, un état

saint. Le grand mouvement ombrien du XIIIe siècle, qui est, entre tous

les essais de fondation religieuse, celui qui ressemble le plus au

mouvement galiléen, se passa tout entier au nom de la pauvreté. François

d'Assise, l'homme du monde qui, par son exquise bonté, sa communion

délicate, fine et tendre avec la vie universelle, a le plus ressemblé à

Jésus, fut un pauvre. Les ordres mendiants, les innombrables sectes

communistes du moyen âge (Pauvres de Lyon, Bégards, Bons-Hommes,

Fratricelles, Humiliés, Pauvres évangéliques, etc.), groupés sous la

bannière de «l'Évangile Éternel,» prétendirent être et furent en effet

les vrais disciples de Jésus. Mais cette fois encore les plus

impossibles rêves de la religion nouvelle furent féconds. La mendicité

pieuse, qui cause à nos sociétés industrielles et administratives de si

fortes impatiences, fut, à son jour et sous le ciel qui lui convenait,

pleine de charme. Elle offrit à une foule d'âmes contemplatives et

douces le seul état qui leur convienne. Avoir fait de la pauvreté un

objet d'amour et de désir, avoir élevé le mendiant sur l'autel et

sanctifié l'habit de l'homme du peuple, est un coup de maître dont

l'économie politique peut n'être pas fort touchée, mais devant lequel le

vrai moraliste ne peut rester indifférent. L'humanité, pour porter son

fardeau, a besoin de croire qu'elle n'est pas complètement payée par son

salaire. Le plus grand service qu'on puisse lui rendre est de lui

répéter souvent qu'elle ne vit pas seulement de pain.

Comme tous les grands hommes, Jésus avait du goût pour le peuple et se

sentait à l'aise avec lui. L'évangile dans sa pensée est fait pour les

pauvres; c'est à eux qu'il apporte la bonne nouvelle du salut[518]. Tous

les dédaignés du judaïsme orthodoxe étaient ses préférés. L'amour du

peuple, la pitié pour son impuissance, le sentiment du chef

démocratique, qui sent vivre en lui l'esprit de la foule et se reconnaît

pour son interprète naturel, éclatent à chaque instant dans ses actes et

ses discours[519].

La troupe élue offrait en effet un caractère fort mêlé et dont les

rigoristes devaient être très-surpris. Elle comptait dans son sein des

gens qu'un juif qui se respectait n'eût pas fréquentés[520]. Peut-être

Jésus trouvait-il dans cette société en dehors des règles communes plus

de distinction et de coeur que dans une bourgeoisie pédante, formaliste,

orgueilleuse de son apparente moralité. Les pharisiens, exagérant les

prescriptions mosaïques, en étaient venus à se croire souillés par le

contact des gens moins sévères qu'eux; on touchait presque pour les

repas aux puériles distinctions des castes de l'Inde. Méprisant ces

misérables aberrations du sentiment religieux, Jésus aimait à dîner chez

ceux qui en étaient les victimes[521]; on voyait à table à côté de lui

des personnes que l'on disait de mauvaise vie, peut-être pour cela seul,

il est vrai, qu'elles ne partageaient pas les ridicules des faux dévots.

Les pharisiens et les docteurs criaient au scandale. «Voyez,

disaient-ils, avec quelles gens il mange!» Jésus avait alors de fines

réponses, qui exaspéraient les hypocrites: «Ce ne sont pas les gens bien

portants qui ont besoin de médecin[522];» ou bien: «Le berger qui a

perdu une brebis sur cent laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres pour

courir après la perdue, et, quand il l'a trouvée, il la rapporte avec

joie sur ses épaules[523];» ou bien: «Le fils de l'homme est venu sauver

ce qui était perdu[524];» ou encore: «Je ne suis pas venu appeler les

justes, mais les pécheurs[525];» enfin cette délicieuse parabole du fils

prodigue, où celui qui a failli est présenté comme ayant une sorte de

privilège d'amour sur celui qui a toujours été juste. Des femmes faibles

ou coupables, surprises de tant de charme, et goûtant pour la première

fois le contact plein d'attrait de la vertu, s'approchaient librement de

lui. On s'étonnait qu'il ne les repoussât pas. «Oh! se disaient les

puritains, cet homme n'est point un prophète; car, s'il l'était, il

s'apercevrait bien que la femme qui le touche est une pécheresse.» Jésus

répondait par la parabole d'un créancier qui remit à ses débiteurs des

dettes inégales, et il ne craignait pas de préférer le sort de celui à

qui fut remise la dette la plus forte[526]. Il n'appréciait les états de

l'âme qu'en proportion de l'amour qui s'y mêle. Des femmes, le coeur

plein de larmes et disposées par leurs fautes aux sentiments d'humilité,

étaient plus près de son royaume que les natures médiocres, lesquelles

ont souvent peu de mérite à n'avoir point failli. On conçoit, d'un autre

côté, que ces âmes tendres, trouvant dans leur conversion à la secte un

moyen de réhabilitation facile, s'attachaient à lui avec passion.

Loin qu'il cherchât à adoucir les murmures que soulevait son dédain pour

les susceptibilités sociales du temps, il semblait prendre plaisir à les

exciter. Jamais on n'avoua plus hautement ce mépris du «monde,» qui est

la condition des grandes choses et de la grande originalité. Il ne

pardonnait au riche que quand le riche, par suite de quelque préjugé,

était mal vu de là société[527] Il préférait hautement les gens de vie

équivoque et de peu de considération aux notables orthodoxes. «Des

publicains et des courtisanes, leur disait-il, vous précéderont dans le

royaume de Dieu. Jean est venu; des publicains et des courtisanes ont

cru en lui, et malgré cela vous ne vous êtes pas convertis[528].» On

comprend combien le reproche de n'avoir pas suivi le bon exemple que

leur donnaient des filles de joie, devait être sanglant pour des gens

faisant profession de gravité et d'une morale rigide.

Il n'avait aucune affectation extérieure, ni montre d'austérité. Il ne

fuyait pas la joie, il allait volontiers aux divertissements des

mariages. Un de ses miracles fut fait pour égayer une noce de petite

ville. Les noces en Orient ont lieu le soir. Chacun porte une lampe; les

lumières qui vont et viennent font un effet fort agréable. Jésus aimait

cet aspect gai et animé, et tirait de là des paraboles[529]. Quand on

comparait une telle conduite à celle de Jean Baptiste, on était

scandalisé[530]. Un jour que les disciples de Jean et les Pharisiens

observaient le jeûne: «Comment se fait-il, lui dit-on, que tandis que

les disciples de Jean et des Pharisiens jeûnent et prient, les tiens

mangent et boivent?»--«Laissez-les, dit Jésus; voulez-vous faire jeûner

les paranymphes de l'époux, pendant que l'époux est avec eux. Des jours

viendront où l'époux leur sera enlevé; ils jeûneront alors[531].» Sa

douce gaieté s'exprimait sans cesse par des réflexions vives, d'aimables

plaisanteries. «A qui, disait-il, sont semblables les hommes de cette

génération, et à qui les comparerai-je? Ils sont semblables aux enfants

assis sur les places, qui disent à leurs camarades:

Voici que nous chantons,

Et vous ne dansez pas.

Voici que nous pleurons,

Et vous ne pleurez pas[532].

Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites: C'est un fou. Le

Fils de l'homme est venu, vivant comme tout le monde, et vous dites:

C'est un mangeur, un buveur de vin, l'ami des douaniers et des pécheurs.

Vraiment, je vous l'assure, la sagesse n'est justifiée que par ses

oeuvres[533].»

Il parcourait ainsi la Galilée au milieu d'une fête perpétuelle. Il se

servait d'une mule, monture en Orient si bonne et si sûre, et dont le

grand oeil noir, ombragé de longs cils, a beaucoup de douceur. Ses

disciples déployaient quelquefois autour de lui une pompe rustique, dont

leurs vêtements, tenant lieu de tapis, faisaient les frais. Ils les

mettaient sur la mule qui le portait, ou les étendaient à terre sur son

passage[534]. Quand il descendait dans une maison, c'était une joie et

une bénédiction. Il s'arrêtait dans les bourgs et les grosses fermes, où

il recevait une hospitalité empressée. En Orient, la maison où descend

un étranger devient de suite un lieu public. Tout le village s'y

rassemble; les enfants y font invasion; les valets les écartent; ils

reviennent toujours. Jésus ne pouvait souffrir qu'on rudoyât ces naïfs

auditeurs; il les faisait approcher de lui et les embrassait[535]. Les

mères, encouragées par un tel accueil, lui apportaient leurs nourrissons

pour qu'il les touchât[536]. Des femmes venaient verser de l'huile sur

sa tête et des parfums sur ses pieds. Ses disciples les repoussaient

parfois comme importunes; mais Jésus, qui aimait les usages antiques et

tout ce qui indique la simplicité du coeur, réparait le mal fait par

ses amis trop zélés. Il protégeait ceux qui voulaient l'honorer[537].

Aussi les enfants et les femmes l'adoraient. Le reproche d'aliéner de

leur famille ces êtres délicats, toujours prompts à être séduits, était

un de ceux que lui adressaient le plus souvent ses ennemis[538].

La religion naissante fut ainsi à beaucoup d'égards un mouvement de

femmes et d'enfants. Ces derniers faisaient autour de Jésus comme une

jeune garde pour l'inauguration de son innocente royauté, et lui

décernaient de petites ovations auxquelles il se plaisait fort,

l'appelant «fils de David,» criant _Hosanna_[539], et portant des palmes

autour de lui. Jésus, comme Savonarole, les faisait peut-être servir

d'instruments à des missions pieuses; il était bien aise de voir ces

jeunes apôtres, qui ne le compromettaient pas, se lancer en avant et lui

décerner des titres qu'il n'osait prendre lui-même. Il les laissait

dire, et quand on lui demandait s'il entendait, il répondait d'une façon

évasive que la louange qui sort de jeunes lèvres est la plus agréable à

Dieu[540].

Il ne perdait aucune occasion de répéter que les petits sont des êtres

sacrés[541], que le royaume de Dieu appartient aux enfants[542], qu'il

faut devenir enfant pour y entrer[543], qu'on doit le recevoir en

enfant[544], que le Père céleste cache ses secrets aux sages et les

révèle aux petits[545]. L'idée de ses disciples se confond presque pour

lui avec celle d'enfants[546]. Un jour qu'ils avaient entre eux une de

ces querelles de préséance qui n'étaient point rares, Jésus prit un

enfant, le mit au milieu d'eux, et leur dit: "Voilà le plus grand; celui

qui est humble comme ce petit est le plus grand dans le royaume du

ciel[547]."

C'était l'enfance, en effet, dans sa divine spontanéité, dans ses naïfs

éblouissements de joie, qui prenait possession de la terre. Tous

croyaient à chaque instant que le royaume tant désiré allait poindre.

Chacun s'y voyait déjà assis sur un trône[548] à côté du maître. On s'y

partageait les places[549]; on cherchait à supputer les jours. Cela

s'appelait la «Bonne Nouvelle;» la doctrine n'avait pas d'autre nom. Un

vieux mot, «_paradis_,» que l'hébreu, comme toutes les langues de

l'Orient, avait emprunté à la Perse, et qui désigna d'abord les parcs

des rois achéménides, résumait le rêve de tous: un jardin délicieux où

l'on continuerait à jamais la vie charmante que l'on menait

ici-bas[550]. Combien dura cet enivrement? On l'ignore. Nul, pendant le

cours de cette magique apparition, ne mesura plus le temps qu'on ne

mesure un rêve. La durée fut suspendue; une semaine fut comme un siècle.

Mais qu'il ait rempli des années, ou des mois, le rêve fut si beau que

l'humanité en a vécu depuis, et que notre consolation est encore d'en

recueillir le parfum affaibli. Jamais tant de joie ne souleva la

poitrine de l'homme. Un moment, dans cet effort, le plus vigoureux

qu'elle ait fait pour s'élever au-dessus de sa planète, l'humanité

oublia le poids de plomb qui l'attache à la terre, et les tristesses de

la vie d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux cette éclosion

divine, et partager, ne fût-ce qu'un jour, cette illusion sans pareille!

Mais plus heureux encore, nous dirait Jésus, celui qui, dégagé de toute

illusion, reproduirait en lui-même l'apparition céleste, et, sans rêve

millénaire, sans paradis chimérique, sans signes dans le ciel, par la

droiture de sa volonté et la poésie de son âme, saurait de nouveau créer

en son coeur le vrai royaume de Dieu!

NOTES:

[506] Matth., XXII, 2 et suiv.; Luc, XIV, 16 et suiv. Comp. Matth..

VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.

[507] Luc, VI, 24-25.

[508] Luc, XIV, 12-14.

[509] Mot conservé par une tradition fort ancienne et fort suivie.

Clément d'Alex., _Strom_., I, 28. On le retrouve dans Origène, dans

saint Jérôme, et dans un grand nombre de Pères de l'Église.

[510] Prov., XIX, 17.

[511] Voir en particulier Amos, II, 6; Is., LXIII, 9; Ps. XXV, 9;

XXXVII, 11; LXIX, 33, et en général les dictionnaires hébreux, aux mots:

[Hebrew: ***].

[512] Ch. LXII, LXIII, XCVII, C, CIV.

[513] _Hénoch_, ch. XLVI, 4-8.

[514] _Hénoch_, XCIX, 13, 14.

[515] Jules Africain dans Eusèbe, _H.E._ I, 7; Eus., _De situ et nom.

loc. hebr._, au mot [Greek: Chôba]; Orig., _Contre Celse_, II, i; V, 61;

Epiph., _Adv. hær_., XXIX, 7, 9; XXX, 2, 18.

[516] Voir surtout Origène, _Contre Celse_, II, i; _De principiis,_ IV,

22. Comparez Épiph., _Adv. hær_., XXX, 17. Irénée, Origène, Eusèbe, les

Constitutions apostoliques, ignorent l'existence d'un tel personnage.

L'auteur des _Philosophumena_ semble hésiter (VII, 34 et 35; X, 22 et

23). C'est par Tertullien et surtout par Épiphane qu'a été répandue la

fable d'un _Ébion_. Du reste, tous les Pères sont d'accord sur

l'étymologie [Greek: Ebiôn] = [Greek: ptôgos].

[517] Épiph., _Adv. hær.,_ XIX, XXIX et XXX, surtout XXIX, 9.

[518] Matth., xi, 5; Luc, VI, 20-21.

[519] Matth., IX, 36; Marc, VI, 34.

[520] Matth., IX, 10 et suiv.; Luc, XV entier.

[521] Matth., IX, 11; Marc, II, 16; Luc, V, 30.

[522] Matth., IX, 12.

[523] Luc, XV, 4 et suiv.

[524] Matth., XVIII, 11; Luc, XIX, 10.

[525] Matth., IX, 13.

[526] Luc, VII, 36 et suiv. Luc, qui aime à relever tout ce qui se

rapporte au pardon des pécheurs (comp. X, 30 et suiv.; XV entier; XVII,

16 et suiv.; XIX, 2 et suiv.; XXIII, 39-43), a composé ce récit avec les

traits d'une autre histoire, celle de l'onction des pieds, qui eut lieu

à Béthanie quelques jours avant la mort de Jésus. Mais le pardon de la

pécheresse était, sans contredit, un des traits essentiels de la vie

anecdotique de Jésus. Cf. Jean, VIII, 3 et suiv.; Papias, dans Eusèbe,

_Hist. eccl._, III, 39.

[527] Luc, XIX; 2 et suiv.

[528] Matth., XXI, 31-32.

[529] Matth., XXV, 1 et suiv.

[530] Marc, II, 48; Luc, V, 33.

[531] Matth., IX, 14 et suiv.; Marc, II, 18 et suiv.; Luc, V, 33 et

suiv.

[532] Allusion à quelque jeu d'enfant.

[533] Matth., XI, 16 et suiv.; Luc, VII, 34 et suiv. Proverbe qui veut

dire: «L'opinion des hommes est aveugle. La sagesse des oeuvres de Dieu

n'est proclamée que par ses oeuvres elles-mêmes.» Je lis [Greek: ergôn],

avec le manuscrit B du Vatican, et non [Greek: teknôn].

[534] Matth., XXI, 7-8.

[535] Matth., XIX, 13 et suiv.; Marc, IX, 35; X, 13 et suiv.; Luc,

XVIII, 15-16.

[536] _Ibid_.

[537] Matth., XXVI, 7 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Luc, VII, 37 et

suiv.

[538] Évangile de Marcion, addition au v. 2 du ch. XXIII de Luc (Épiph.,

_Adv. hær_., XLII, 11). Si les retranchements de Marcion sont sans

valeur critique, il n'en est pas de même de ses additions quand elles

peuvent provenir, non d'un parti pris, mais de l'état des manuscrits

dont il se servait.

[539] Cri qu'on poussait à la procession de la fête des Tabernacles, en

agitant les palmes. Misclma, _Sukka_, III, 9. Cet usage existe encore

chez les Israélites.

[540] Matth., XXI, 15-16.

[541] Matth., XVIII, 5, 40, 14; Luc, XVII, 2.

[542] Matth., XIX, 14; Marc, X, 14; Luc, XVIII, 16.

[543] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33 et suiv.; Luc, IX, 40.

[544] Marc, X, 43.

[545] Matth., xi, 25; Luc, X, 21.

[546] Matth., X, 42; XVIII, 5, 44; Marc, IX, 36; Luc, XVII, 2.

[547] Matth, XVIII, 4; Marc, IX, 33-36; Luc, IX, 46-48.

[548] Luc, XXII, 30.

[549] Marc, X, 37,40-41.

[550] Luc, XXIII, 43; II Cor., XII, 4. Comp. _Carm. sibyll_., prooem.,

86; Talm. de Bab., _Chagiga, 14 b._

CHAPITRE XII.

AMBASSADE DE JEAN PRISONNIER VERS JÉSUS.--MORT DE JEAN.--RAPPORTS DE SON

ÉCOLE AVEC CELLE DE JÉSUS.

Pendant que la joyeuse Galilée célébrait dans les fêtes la venue du

bien-aimé, le triste Jean, dans sa prison de Machéro, s'exténuait

d'attente et de désirs. Les succès du jeune maître qu'il avait vu

quelques mois auparavant à son école arrivèrent jusqu'à lui. On disait

que le Messie prédit par les prophètes, celui qui devait rétablir le

royaume d'Israël, était venu et démontrait sa présence en Galilée par

des oeuvres merveilleuses. Jean voulut s'enquérir de la vérité de ce

bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en

choisit deux pour aller vers Jésus en Galilée[551].

Les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de sa réputation. L'air

de fête qui régnait autour de lui les surprit. Accoutumés aux jeûnes, à

la prière obstinée, à une vie toute d'aspirations, ils s'étonnèrent de

se voir tout à coup transportés au milieu des joies de la

bienvenue[552]. Ils firent part à Jésus de leur message: «Es-tu celui

qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre?» Jésus, qui dès lors

n'hésitait plus guère sur son propre rôle de messie, leur énuméra les

oeuvres qui devaient caractériser la venue du royaume de Dieu, la

guérison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain annoncée aux

pauvres. Il faisait toutes ces oeuvres. «Heureux donc, ajouta-t-il,

celui qui ne doutera pas de moi!» On ignore si cette réponse trouva

Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle disposition elle mit l'austère

ascète. Mourut-il consolé et sûr que celui qu'il avait annoncé vivait

déjà, ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de Jésus? Rien ne

nous l'apprend. En voyant cependant son école se continuer assez

longtemps encore parallèlement aux églises chrétiennes, on est porté à

croire que, malgré sa considération pour Jésus, Jean ne l'envisagea pas

comme devant réaliser les promesses divines. La mort vint du reste

trancher ses perplexités. L'indomptable liberté du solitaire devait

couronner sa carrière inquiète et tourmentée par la seule fin qui fût

digne d'elle.

Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait d'abord montrées pour Jean

ne purent être de longue durée. Dans les entretiens que, selon la

tradition chrétienne, Jean aurait eus avec le tétrarque, il ne cessait

de lui répéter que son mariage était illicite et qu'il devait renvoyer

Hérodiade[553]. On s'imagine facilement la haine que la petite-fille

d'Hérode le Grand dut concevoir contre ce conseiller importun. Elle

n'attendait plus qu'une occasion pour le perdre.

Sa fille Salomé, née de son premier mariage, et comme elle ambitieuse et

dissolue, entra dans ses desseins. Cette année (probablement l'an 30),

Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, à Machéro.

Hérode le Grand avait fait construire dans l'intérieur de la forteresse

un palais magnifique[554], où le tétrarque résidait fréquemment. Il y

donna un grand festin, durant lequel Salomé exécuta une de ces danses de

caractère qu'on ne considère pas en Syrie comme messéantes à une

personne distinguée. Antipas charmé ayant demandé à la danseuse ce

qu'elle désirait, celle-ci répondit, à l'instigation de sa mère: «La

tête de Jean sur ce plateau[555].» Antipas fut mécontent; mais il ne

voulut pas refuser. Un garde prit le plateau, alla couper la tête du

prisonnier, et l'apporta[556].

Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un

tombeau. Le peuple fut très-mécontent. Six ans après, Hâreth ayant

attaqué Antipas, pour reprendre Machéro et venger le déshonneur de sa

fille, Antipas fut complétement battu, et l'on regarda généralement sa

défaite comme une punition du meurtre de Jean[557].

La nouvelle de cette mort fut portée à Jésus par des disciples mêmes du

baptiste[558]. La dernière démarche que Jean avait faite auprès de Jésus

avait achevé d'établir entre les deux écoles des liens étroits. Jésus,

craignant de la part d'Antipas un surcroît de mauvais vouloir, prit

quelques précautions et se retira au désert[559]. Beaucoup de monde l'y

suivit. Grâce à une extrême frugalité, la troupe sainte y vécut; on crut

naturellement voir en cela un miracle[560]. A partir de ce moment,

Jésus ne parla plus de Jean qu'avec un redoublement d'admiration. Il

déclarait sans hésiter[561] qu'il était plus qu'un prophète, que la Loi

et les prophètes anciens n'avaient eu de force que jusqu'à lui[562],

qu'il les avait abrogés, mais que le royaume du ciel l'abrogerait à son

tour. Enfin, il lui prêtait dans l'économie du mystère chrétien une

place à part, qui faisait de lui le trait d'union entre le vieux

Testament et l'avènement du règne nouveau.

Vie de Jésus · 第 13 / 27 段