[439] La circonstance rapportée dans Jean, XIX, 25-27, semble supposer

qu'à aucune époque de la vie publique de Jésus, ses propres frères ne se

rapprochèrent de lui.

[440] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; Jean, XIX, 25.

[441] _Act._, I, 14. Comp. Luc, I, 28; II, 35, impliquant déjà un grand

respect pour Marie.

[442] Jean, XIX, 25 et suiv.

[443] V. ci-dessus, p. 24-25, note.

[444] Jules Africain, dans Eusèbe, _H.E._, I, 7.

[445] Marc, III, 17; IX, 37 et suiv.; X, 35 et suiv.; Luc, IX, 49 et

suiv., 54 et suiv.

[446] Jean, XIII, 23; XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2, 4; XXI, 7,

20 et suiv.

[447] Matth., XVII, 1; XXVI, 37; Marc, V, 37; IX, 2; XIII, 3; XIV, 33;

Luc, IX, 28. L'idée que Jésus avait communiqué à ces trois disciples une

gnose ou doctrine secrète fut de très-bonne heure répandue. Il est

singulier que Jean, dans son évangile, ne mentionne pas une fois

Jacques, son frère.

[448] Matth., IV, 18-22; Luc, V, 10; Jean, XXI, 2 et suiv.

[449] Matth., XIV, 28; XVI, 22; Marc, VIII, 32 et suiv.

[450] Il paraît avoir vécu jusque vers l'an 100. Voir son évangile, XXI,

15-23, et les anciennes autorités recueillies par Eusèbe, _H.E._, III,

20, 23.

[451] Voir les épîtres qui lui sont attribuées, et qui sont sûrement du

même auteur que le quatrième évangile.

[452] Nous n'entendons pas toutefois décider si l'Apocalypse est de lui.

[453] La tradition commune me semble sur ce point suffisamment

justifiée. Il est, du reste, évident que l'école de Jean retoucha son

évangile après lui (voir tout le chap. XXI).

[454] Matth., XVIII, 4; XX, 25-26; XXIII, 8-12; Marc, IX, 34; X, 42-46.

[455] Luc, V, 3.

[456] Matth., XVII, 23.

[457] Matth., XVI, 16-17.

[458] Jean, VI, 68-70.

[459] Matth., X, 2; Luc, XXII, 32; Jean. XXI, 15 et suiv.; _Act.,_, i,

II, V, etc.; _Gal.,_ i, 18; II, 7-8.

[460] Matth, XVI, 18; Jean, i, 42.

[461] Matth., XVI, 19. Ailleurs, il est vrai (Matth., XVIII, 18), le

même pouvoir est accordé à tous les apôtres.

[462] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33; Luc, IX, 46; XXII, 30.

[463] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 33 et suiv.

[464] Marc, X, 41.

[465] Jean, XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2 et suiv.; XXI, 7, 21.

Comp. I, 35 et suiv., où le disciple innomé est probablement Jean.

[466] Matth., IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27; VI, 15;

_Act_., i, 13. Évangile des Ébionim, dans Épiph., _Adv. hær.,_ XXX, 13.

Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse paraître, que ces deus

noms ont été portés par le même personnage. Le récit _Matth_., IX, 9,

conçu d'après le modèle ordinaire des légendes de vocations d'apôtre, a,

il est vrai, quelque chose de vague, et n'a certainement pas été écrit

par l'apôtre même dont il y est question. Mais il faut se rappeler que,

dans l'évangile actuel de Matthieu, la seule partie qui soit de

l'apôtre, ce sont les Discours de Jésus. Voir Papias, dans Eusèbe,

_Hist. eccl_., III, 39.

[467] Cicéron, _De provinc. consular_., 5; _Pro Plancio, 9;_ Tac.,

_Ann._ IV, 6; Pline, _Hist. nat_., XII, 32; Appien, _Bell. civ_., II,

13.

[468] Elle est restée célèbre, jusqu'au temps des croisades, sous le nom

de _Via maris_. Cf. Isaïe, IX, I; Matth., IV, 13-18; Tobie, i. Je pense

que le chemin taillé dans le roc, près d'Aïn-et-Tin, en faisait partie,

et que la route se dirigeait de là vers le _Pont des filles de Jacob_,

tout comme aujourd'hui. Une partie de la route d'Aïn-et-Tin a ce pont

est de construction antique.

[469] Matth. IX, 9 et suiv.

[470] Matth., V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI, 31-32; Marc,

II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7; Lucien,

_Necyomant_., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat. XIV, p. 269

(edit. Emperius); Mischna, _Nedarim_, III, 4.

[471] Mischna, _Baba Kama_, X, 1; Talmud de Jérusalem, _Demai,_ II, 3;

Talmud de Bab., _Sanhédrin_, 25 _b_.

[472] Luc, V, 29 et suiv.

[473] Jean, i, 48 et suiv.

[474] Jean, i, 42.

[475] Jean, IV, 17 et suiv.

[476] Matth., XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31.

[477] Matth., IV, 11; Marc, i, 13.

CHAPITRE X.

PRÉDICATIONS DU LAC.

Tel était le groupe qui, sur les bords du lac de Tibériade, se pressait

autour de Jésus. L'aristocratie y était représentée par un douanier et

par la femme d'un régisseur. Le reste se composait de pêcheurs et de

simples gens. Leur ignorance était extrême; ils avaient l'esprit faible,

ils croyaient aux spectres et aux esprits[478]. Pas un élément de

culture hellénique n'avait pénétré dans ce premier cénacle;

l'instruction juive y était aussi fort incomplète; mais le coeur et la

bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la Galilée faisait de

l'existence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel enchantement. Ils

préludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, bercés

doucement sur leur délicieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses

bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'écoule ainsi à

la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perpétuel contact

avec la nature, les songes de ces nuits passées à la clarté des étoiles,

sous un dôme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle

nuit que Jacob, la tête appuyée sur une pierre, vit dans les astres la

promesse d'une postérité innombrable, et l'échelle mystérieuse par

laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel à la terre. A l'époque

de Jésus, le ciel n'était pas fermé, ni la terre refroidie. La nue

s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et

descendaient sur sa tête[479]; les visions du royaume de Dieu étaient

partout; car l'homme les portait en son coeur. L'oeil clair et doux de

ces âmes simples contemplait l'univers en sa source idéale; le monde

dévoilait peut-être son secret à la conscience divinement lucide de ces

enfants heureux, à qui la pureté de leur coeur mérita un jour de voir

Dieu.

Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantôt,

il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs pressés sur le

rivage[480]. Tantôt, il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac,

où l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidèle allait

ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du maître dans

leur première fleur. Un doute naïf s'élevait parfois, une question

doucement sceptique: Jésus, d'un sourire ou d'un regard, faisait taire

l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui

germait, l'épi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume près de

venir; on se croyait à la veille de voir Dieu, d'être les maîtres du

monde; les pleurs se tournaient en joie; c'était l'avènement sur terre

de l'universelle consolation:

«Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit; car c'est à eux

qu'appartient le royaume des cieux!

Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consolés!

Heureux les débonnaires; car ils posséderont la terre!

Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront

rassasiés!

Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront miséricorde!

Heureux ceux qui ont le coeur pur; car ils verront Dieu!

Heureux les pacifiques; car ils seront appelés enfants de Dieu!

Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice; car le royaume

des cieux est à eux![481]»

Sa prédication était suave et douce, toute pleine de la nature et du

parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leçons les

plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux

des enfants, passaient tour à tour dans ses enseignements. Son style

n'avait rien de la période grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du

tour des parabolistes hébreux, et surtout des sentences des docteurs

juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le _Pirké

Aboth_. Ses développements avaient peu d'étendue, et formaient des

espèces de surates à la façon du Coran, lesquelles cousues ensemble ont

composé plus tard ces longs discours qui furent écrits par

Matthieu[482]. Nulle transition ne liait ces pièces diverses;

d'ordinaire cependant une même inspiration les pénétrait et en faisait

l'unité. C'est surtout dans la parabole que le maître excellait. Rien

dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce genre

délicieux[483]. C'est lui qui l'a créé. Il est vrai qu'on trouve dans

les livres bouddhiques des paraboles exactement du même ton et de la

même facture que les paraboles évangéliques[484]. Mais il est difficile

d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exercée en ceci. L'esprit

de mansuétude et la profondeur de sentiment qui animèrent également le

christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être pour

expliquer ces analogies.

Une totale indifférence pour la vie extérieure et pour le vain appareil

de «confortable» dont nos tristes pays nous font une nécessité, était la

conséquence de la vie simple et douce qu'on menait en Galilée. Les

climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perpétuelle contre le

dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du bien-être et du

luxe. Au contraire, les pays qui éveillent des besoins peu nombreux sont

les pays de l'idéalisme et de la poésie. Les accessoires de la vie y

sont insignifiants auprès du plaisir de vivre. L'embellissement de la

maison y est superflu; on se tient le moins possible enfermé.

L'alimentation forte et régulière des climats peu généreux passerait

pour pesante et désagréable. Et quant au luxe des vêtements, comment

rivaliser avec celui que Dieu a donné à la terre et aux oiseaux du ciel?

Le travail, dans ces sortes de climats, paraît inutile; ce qu'il donne

ne vaut pas ce qu'il coûte. Les animaux des champs sont mieux vêtus que

l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mépris, qui, lorsqu'il

n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup à l'élévation des âmes,

inspirait à Jésus des apologues charmants: «N'enfouissez pas en terre,

disait-il, des trésors que les vers et la rouille dévorent, que les

larrons découvrent et dérobent; mais amassez-vous des trésors dans le

ciel, où il n'y a ni vers, ni rouille, ni larrons. Où est ton trésor, là

aussi est ton coeur[485]. On ne peut servir deux maîtres; ou bien on

hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache à l'un et on délaisse

l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon[486]. C'est pourquoi je

vous le dis: Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous aurez pour

soutenir votre vie, ni des vêtements que vous aurez pour couvrir votre

corps. La vie n'est-elle pas plus noble que l'aliment, et le corps plus

noble que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne

moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Père céleste les

nourrit. N'êtes-vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui d'entre

vous qui, à force de soucis, peut ajouter une coudée à sa taille? Et

quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considérez les lis

des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis,

Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu

prend soin de vêtir de la sorte une herbe des champs, qui existe

aujourd'hui et qui demain sera jetée au feu, que ne fera-t-il point pour

vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxiété: Que

mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vêtus? Ce sont les

païens qui se préoccupent de toutes ces choses. Votre Père céleste sait

que vous en avez besoin. Mais cherchez premièrement la justice et le

royaume de Dieu[487], et tout le reste vous sera donné par surcroît. Ne

vous souciez pas de demain; demain se souciera de lui-même. A chaque

jour suffit sa peine[488].»

Ce sentiment essentiellement galiléen eut sur la destinée de la secte

naissante une influence décisive. La troupe heureuse, se reposant sur le

Père céleste pour la satisfaction de ses besoins, avait pour première

règle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui étouffe en

l'homme le germe de tout bien[489]. Chaque jour elle demandait à Dieu le

pain du lendemain[490]. A quoi bon thésauriser? Le royaume de Dieu va

venir. «Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône, disait le

maître. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des

trésors qui ne se dissipent pas[491].» Entasser des économies pour des

héritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insensé[492]? Comme

exemple de la folie humaine, Jésus aimait à citer le cas d'un homme qui,

après avoir élargi ses greniers et s'être amassé du bien pour de longues

années, mourut avant d'en avoir joui[493]! Le brigandage, qui était

très-enraciné en Galilée[494], donnait beaucoup de force à cette manière

de voir. Le pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le

favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu sûre,

était le vrai déshérité. Dans nos sociétés établies sur une idée

très-rigoureuse de la propriété, la position du pauvre est horrible; il

n'a pas à la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe,

d'ombrage que pour celui qui possède la terre. En Orient, ce sont là

des dons de Dieu, qui n'appartiennent à personne. Le propriétaire n'a

qu'un mince privilège; la nature est le patrimoine de tous.

Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre la

trace des Esséniens ou Thérapeutes et des sectes juives fondées sur la

vie cénobitique. Un élément communiste entrait dans toutes ces sectes,

également mal vues des Pharisiens et des Sadducéens. Le messianisme,

tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout

social. Par une existence douce, réglée, contemplative, laissant sa part

à la liberté de l'individu, ces petites églises croyaient inaugurer sur

la terre le royaume céleste. Des utopies de vie bienheureuse, fondées

sur la fraternité des hommes et le culte pur du vrai Dieu, préoccupaient

les âmes élevées et produisaient de toutes parts des essais hardis,

sincères, mais de peu d'avenir.

Jésus, dont les rapports avec les Esséniens sont très-difficiles à

préciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas toujours des

rapports), était ici certainement leur frère. La communauté des biens

fut quelque temps de règle dans la société nouvelle[495]. L'avarice

était le péché capital[496]; or il faut bien remarquer que le péché

«d'avarice,» contre lequel la morale chrétienne a été si sévère, était

alors le simple attachement à la propriété. La première condition pour

être disciple de Jésus était de réaliser sa fortune et d'en donner le

prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrémité n'entraient

pas dans la communauté[497]. Jésus répétait souvent que celui qui a

trouvé le royaume de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses biens, et

qu'en cela il fait encore un marché avantageux. «L'homme qui a découvert

l'existence d'un trésor dans un champ, disait-il, sans perdre un

instant, vend ce qu'il possède et achète le champ. Le joaillier qui a

trouvé une perle inestimable, fait argent de tout et achète la

perle[498].» Hélas! les inconvénients de ce régime ne tardèrent pas à se

faire sentir. Il fallait un trésorier. On choisit pour cela Juda de;

Kerioth. A tort ou à raison, on l'accusa de voler la caisse

commune[499]; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fit; une mauvaise fin.

Quelquefois le maître, plus versé dans les choses du ciel que dans

celles de la terre, enseignait une économie politique plus singulière

encore. Dans une parabole bizarre, un intendant est loué pour s'être

fait des amis parmi les pauvres aux dépens de son maître, afin que les

pauvres à leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les pauvres,

en effet, devant être les dispensateurs de ce royaume, n'y recevront que

ceux qui leur auront donné. Un homme avisé, songeant à l'avenir, doit

donc chercher à les gagner. «Les Pharisiens, qui étaient des avares, dit

l'évangéliste, entendaient cela, et se moquaient de lui[500].»

Entendirent-ils aussi la redoutable parabole que voici? «Il y avait un

homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui tous les

jours faisait bonne chère. Il y avait aussi un pauvre, nommé Lazare, qui

était couché à sa porte, couvert d'ulcères, désireux de se rassasier des

miettes qui tombaient de la table du riche. Et les chiens venaient

lécher ses plaies! Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut

porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut

enterré[501]. Et du fond de l'enfer, pendant qu'il était dans les

tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son

sein. Et s'écriant, il dit: «Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie

Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et qu'il me

rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme.»

Mais Abraham lui dit: «Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien

pendant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant il est consolé, et

tu es dans les tourments[502].» Quoi de plus juste? Plus tard on appela

cela la parabole du «mauvais riche.» Mais c'est purement et simplement

la parabole du «riche.» Il est en enfer parce qu'il est riche, parce

qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dîne bien, tandis

que d'autres à sa porte dînent mal. Enfin, dans un moment où, moins

exagéré, Jésus ne présente l'obligation de vendre ses biens et de les

donner aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore

cette déclaration terrible: «Il est plus facile à un chameau de passer

par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de

Dieu[503].»

Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci Jésus,

ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de lui

pour l'éternité le vrai créateur de la paix de l'âme, le grand

consolateur de la vie. En dégageant l'homme de ce qu'il appelait «les

sollicitudes de ce monde,» Jésus put aller à l'excès et porter atteinte

aux conditions essentielles de la société humaine; mais il fonda ce haut

spiritualisme qui pendant des siècles a rempli les âmes de joie à

travers cette vallée de larmes. Il vit avec une parfaite justesse que

l'inattention de l'homme, son manque de philosophie et de moralité,

viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse aller,

des soucis qui l'assiègent et que la civilisation multiplie outre

mesure[504]. L'Évangile, de la sorte, a été le suprême remède aux ennuis

de la vie vulgaire, un perpétuel _sursum corda_, une puissante

distraction aux misérables soins de la terre, un doux appel comme celui

de Jésus à l'oreille de Marthe: «Marthe, Marthe, tu t'inquiètes de

beaucoup de choses; or une seule est nécessaire.» Grâce à Jésus,

l'existence la plus terne, la plus absorbée par de tristes ou humiliants

devoirs, a eu son échappée sur un coin du ciel. Dans nos civilisations

affairées, le souvenir de la vie libre de Galilée a été comme le parfum

d'un autre monde, comme une «rosée de l'Hermon[505]», qui a empêché la

sécheresse et la vulgarité d'envahir entièrement le champ de Dieu.

NOTES:

[478] Matth., XIV, 26; Marc, VI, 49; Luc, XXIV, 39; Jean, VI, 19.

[479] Jean, I, 51.

[480] Matth., XIII, 1-2; Marc, III, 9; IV, 1; Luc, V, 3.

[481] Matth., V, 3-10; Luc, VI, 20-25.

[482] C'est ce qu'on appelait les [Greek: Logia kyriaka]. Papias, dans

Eusèbe, _H.E._, III, 39.

[483] L'apologue, tel que nous le trouvons _Juges_, IX, 8 et suiv., _II

Sam_., XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de forme avec la

parabole évangélique. La profonde originalité de celle-ci est dans le

sentiment qui la remplit.

[484] Voir surtout le _Lotus de la bonne loi_, ch. III et IV.

[485] Comparez Talm. de Bab., _Baba Bathra,_ 11 _a_.

[486] Dieu des richesses et des trésors cachés, sorte de Plutus dans la

mythologie phénicienne et syrienne.

[487] J'adopte ici la leçon de Lachmann et Tischendorf.

[488] Matth., VI, 19-21, 24-34. Luc, XII, 22-34, 33-34; XVI, 13.

Comparez les préceptes _Luc_, X, 7-8, pleins du même sentiment naïf, et

Talmud de Babylone, _Sota_, 48 _b_.

[489] Matth., XIII, 22; Marc, IV, 19; Luc, VIII, 14.

[490] Matth., VI, 11; Luc, xi, 3. C'est le sens du mot [Greek:

epiousios].

[491] Luc, XII, 33-34.

[492] Luc, XII, 20.

[493] Luc, XII, 16 et suiv.

[494] Jos, _Ant_., XVII, x, 4 et suiv.; _Vita_, 11, etc.

[495] Act., IV, 32, 34-37; V, 1 et suiv.

[496] Matth., XIII, 22; Luc, XII, 15 et suiv.

[497] Matth., XIX, 21; Marc, X, 21 et suiv., 29-30; Luc, XVIII, 22-23,

28.

[498] Matth., XIII, 44-46.

[499] Jean, XII, 6.

[500] Luc, XVI, 1-14.

[501] Voir le texte grec.

[502] Luc, XVI, 19-25. Luc, je le sais, a une tendance communiste

très-prononcée (comparez VI, 20-21, 23-26), et je pense qu'il a exagéré

celle nuance de l'enseignement de Jésus. Mais les traits des [Greek:

Logia] de Matthieu sont suffisamment significatifs.

[503] Matth., XIX, 24; Marc, X, 25; Luc, XVIII, 23. Cette locution

proverbiale se retrouve dans le Talmud (Bab., _Berakoth_, 55 _b, Baba

metsia_, 38 _b_) et dans le Coran (Sur., VII, 38). Origène et les

interprètes grecs, ignorant le proverbe sémitique, ont cru qu'il

s'agissait d'un câble ([Greek: camilos]).

[504] Matth., XIII, 22.

[505] Ps. CXXXIII, 3.

CHAPITRE XI.

LE ROYAUME DE DIEU CONÇU COMME L'AVÈNEMENT DES PAUVRES.

Ces maximes, bonnes pour un pays où la vie se nourrit d'air et de jour,

ce communisme délicat d'une troupe d'enfants de Dieu, vivant en

confiance sur le sein de leur père, pouvaient convenir à une secte

naïve, persuadée à chaque instant que son utopie allait se réaliser.

Mais il est clair qu'elles ne pouvaient rallier l'ensemble de la

société. Jésus comprit bien vite, en effet, que le monde officiel de son

temps ne se prêterait nullement à son royaume. Il en prit son parti avec

une hardiesse extrême. Laissant là tout ce monde au coeur sec et aux

étroits préjugés, il se tourna vers les simples. Une vaste substitution

de race aura lieu. Le royaume de Dieu est fait: 1° pour les enfants et

pour ceux qui leur ressemblent; 2° pour les rebutés de ce monde,

victimes de la morgue sociale, qui repousse l'homme bon, mais humble; 3°

pour les hérétiques et schismatiques, publicains, samaritains, païens de

Tyr et de Sidon. Une parabole énergique expliquait cet appel au peuple

et le légitimait[506]: Un roi a préparé un festin de noces et envoie ses

serviteurs chercher les invités. Chacun s'excuse; quelques-uns

maltraitent les messagers. Le roi alors prend un grand parti. Les gens

comme il faut n'ont pas voulu se rendre à son appel; eh bien! ce seront

les premiers venus, des gens recueillis sur les places et les

carrefours, des pauvres, des mendiants, des boiteux, n'importe; il faut

remplir la salle, «et je vous le jure, dit le roi, aucun de ceux qui

étaient invités ne goûtera mon festin.»

Le pur _ébionisme_, c'est-à-dire la doctrine que les pauvres (_ébionim_)

seuls seront sauvés, que le règne des pauvres va venir, fut donc la

doctrine de Jésus. «Malheur à vous, riches, disait-il, car vous avez

votre consolation! Malheur à vous qui êtes maintenant rassasiés, car

vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, car vous gémirez et

vous pleurerez[507].» «Quand tu fais un festin, disait-il encore,

n'invite pas tes amis, tes parents, tes voisins riches; ils te

réinviteraient, et tu aurais ta récompense. Mais quand tu fais un repas,

invite les pauvres, les infirmes, les boiteux, les aveugles; et tant

mieux pour toi s'ils n'ont rien à te rendre, car le tout te sera rendu

dans la résurrection des justes[508].» C'est peut-être dans un sens

analogue qu'il répétait souvent: «Soyez de bons banquiers[509],»

c'est-à-dire: Faites de bons placements pour le royaume de Dieu, en

donnant vos biens aux pauvres, conformément au vieux proverbe: «Donner

au pauvre, c'est prêter à Dieu[510].»

Vie de Jésus · 第 12 / 27 段