voilà donc le petit monde de Jésus à l'époque où nous sommes. Il ne
semble pas être jamais entré à Tibériade, ville toute profane, peuplée
en grande partie de païens et résidence habituelle d'Antipas[409].
Quelquefois, cependant, il s'écartait de sa région favorite. Il allait
en barque sur la rive orientale, à, Gergésa par exemple[410]. Vers le
nord, on le voit à Panéas ou Césarée de Philippe[411], au pied de
l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du côté de Tyr et de
Sidon[412], pays qui devait être alors merveilleusement florissant. Dans
toutes ces contrées, il était en plein paganisme[413]. A Césarée, il vit
la célèbre grotte du _Panium_, où l'on plaçait la source du Jourdain, et
que la croyance populaire entourait d'étranges légendes[414]; il put
admirer le temple de marbre qu'Hérode fit élever près de là en l'honneur
d'Auguste[415]; il s'arrêta probablement devant les nombreuses statues
votives à Pan, aux Nymphes, à l'Écho de la grotte, que la piété
entassait déjà en ce bel endroit[416]. Un juif évhémériste, habitué à
prendre les dieux étrangers pour des hommes divinisés ou pour des
démons, devait considérer toutes ces représentations figurées comme des
idoles. Les séductions des cultes naturalistes, qui enivraient les races
plus sensitives, le laissèrent froid. Il n'eut sans doute aucune
connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, à Tyr, pouvait
renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue à celui des
Juifs[417]. Le paganisme, qui, en Phénicie, avait élevé sur chaque
colline un temple et un bois sacré, tout cet aspect de grande industrie
et de richesse profane[418], durent peu lui sourire. Le monothéisme
enlève toute aptitude à comprendre les religions païennes; le musulman
jeté dans les pays polythéistes semble n'avoir pas d'yeux. Jésus sans
contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours à sa rive
bien-aimée de Génésareth. Le centre de ses pensées était là; là, il
trouvait foi et amour.
NOTES:
[368] Luc, III, 23; évangile des Ébionim, dans Epiph., _Adv. hær._ XXX,
13.
[369] Jean, I, 37 et suiv.
[370] I, 5, 26 et suiv.
[371] Daniel, VII, 13-14. Comp. VIII, 15; X, 16.
[372] Dans Jean, XII, 34, les Juifs ne paraissent pas au courant du sens
de ce mot.
[373] Livre d'Hénoch, XLVI, 1, 2, 3; XLVIII, 2, 3; LXII 9, 14; LXX, 1
(division de Dillmann); Matth., X, 23; XIII, 41; XVI, 27-28; XIX, 28;
XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; XXV, 31; XXVI, 64; Marc, XIII, 26; XIV, 62;
Luc, XII, 40; XVII, 24, 26, 30; XXI, 27, 36; XXII, 69; _Actes_, VII, 55.
Mais le passage le plus significatif est: Jean, V, 27, rapproché
d'_Apoc_., I, 13; XIV, 14. L'expression, «Fils de la femme» pour le
Messie se trouve une fois dans le livre d'Hénoch, LXII, 8.
[374] Jean, V, 22, 27.
[375] Ce titre revient quatre-vingt-trois fois dans les Évangiles, et
toujours dans les discours de Jésus.
[376] Il est vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire avec
Capharnahum, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, outre que
cette identification est douteuse, lesdits monuments peuvent être du IIe
et du IIIe siècle après J.-C.
[377] _B.J._, III, X, 8.
[378] Matth., IX, 4; Marc, II, 4.
[379] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 4 et suiv.; Luc, IV, 46 et
suiv., 23-24; Jean, IV, 44.
[380] Marc, VI, 3. Cf. Matth., XII, 58; Luc, IV, 23.
[381] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv.
[382] Luc, IV, 29. Probablement il s'agit ici du rocher à pic qui est
très-près de Nazareth, au-dessus de l'église actuelle des Maronites, et
non du prétendu _Mont de la Précipitation_, à une heure de Nazareth. V.
Robinson, II, 335 et suiv.
[383] Matth., IV, 13; Luc, IV, 31.
[384] A Tell-Hum, à Irbid (Arbela), à Meiron (Mero), à Jiseh (Giscala),
à Kasyoun, à Nabartein, deux à Kefr-Bereim.
[385] Je n'ose encore me prononcer sur l'âge de ces monuments, ni par
conséquent affirmer que Jésus ait enseigné dans aucun d'eux. Quel
intérêt n'aurait pas, dans une telle hypothèse, la synagogue de Tell-Hum
La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble la plus ancienne de toutes.
Elle est d'un style assez pur. Celle de Kasyoun porte une inscription
grecque du temps de Septime Sévère. La grande importance que prit le
judaïsme dans la haute Galilée après la guerre des Romains permet de
croire que plusieurs de ces édifices ne remontent qu'au IIIe siècle,
époque où Tibériade devint une sorte de capitale du judaïsme.
[386] _II Esdr_., VIII, 4; Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II, 3;
Mischna, _Megilla_, III, 1; _Rosch hasschana_, IV, 7, etc. Voir surtout
la curieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le Talmud de
Babylone, _Sukka_, 51 _b_.
[387] Philon, cité dans Eusèbe, _Proep. evang_., VIII, 7, et _Quod omnis
probus liber_, § 12; Luc, IV, 16; _Act._ XIII, 15; XV, 21; Mischna,
_Megilla_, III, 4 et suiv.
[388] [Greek: Archisunagôgos].
[389] [Greek: Presbuteroi].
[390] [Greek: Hupêretês].
[391] [Greek: Apostoloi] ou [Greek: angeloi].
[392] [Greek: Diachonos]. Marc, V, 22, 35 et suiv.; Luc, IV, 20; VII, 3;
VIII, 41, 49; XIII, 14; _Act_., XIII, 15; XVIII, 8, 17; _Apoc_., II, 1;
Mischna, _Joma_, VII, 1; _Rosch hasschana_, IV, 9; Talm. de Jérus.,
_Sanhédrin_, I, 7; Epiph., _Adv. hær_., XXX, 4, 11.
[393] Inscription de Bérénice, dans le _Corpus inscr. græc._, n° 5361;
inscription de Kasyoun, dans la _Mission de Phénicie_, livre IV [sous
presse].
[394] Matth., V, 25; X, 17; XXIII, 34; Marc, XIII, 9; Luc, XII, 11; XXI,
12; _Act.,_ XXII, 19; XXVI, 11; _II Cor.,_ XI, 24; Mischna, _Macoth,_
III, 12 Talmud de Babyl., _Megilla_, 7b; Epiph., _Adv. hær.,_ XXX, 11.
[395] Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II 3; Talm. de Bab., _Sukka,_ 51
_b_.
[396] Matth., IV, 23; IX, 35; Marc, I, 21,39; VI, 2; Luc, IV, 15, 46,
31, 44; XIII, 10; Jean, XVIII, 20.
[397] Luc, IV, 16 et suiv. Comp. Mischna, _Joma_, VII, 1.
[398] Matth., VII, 28; XIII, 54, Marc, I, 22; VI, 1; Luc, IV, 22, 32.
[399] L'antique Kinnéreth avait disparu ou changé de nom.
[400] On sait en effet qu'elle était très-voisine de Tibériade. Talmud
de Jérusalem, _Maasaroth_, III, I; _Schebiit_, IX, 1; _Erubin._, vV7.
[401] Marc, VIII, 10. Comp. Matth., XV, 39.
[402] A l'endroit nommé _Khorazi_ ou _Bir-Kérazeh,_ au-dessus de
Tell-Hum.
[403] L'ancienne hypothèse qui identifiait Tell-Hum avec Capharnahum,
bien que fortement attaquée depuis quelques années, conserve encore de
nombreux défenseurs. Le meilleur argument qu'on puisse faire valoir en
sa faveur est le nom même de _Tell-Hum, Tell_ entrant dans le nom de
beaucoup de villages et ayant pu remplacer _Caphar_. Impossible, d'un
autre côté, de trouver près de Tell-Hum une fontaine répondant à ce que
dit Josèphe _(B. J_., III, x, 8). Cette fontaine de Capharnahum semble
bien être Aïn-Medawara; mais Aïn-Medawara est à une demi-heure du lac,
tandis que Capharnahum était une ville de pêcheurs sur le bord même de
la mer (Matth., IV, 13; Jean, VI, 17). Les difficultés pour Bethsaïde
sont plus grandes encore; car l'hypothèse, assez généralement admise, de
deux Bethsaïdes, l'une sur la rive occidentale, l'autre sur la rive
orientale du lac, et à deux ou trois lieues l'une de l'autre, a quelque
chose de singulier.
[404] _B. J_., III, x, 8.
[405] _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per
Francos_, I, 1075.
[406] C'est l'évaluation du capitaine Lynch (dans Ritter, _Erd-kunde,_
XV, 1re part., p. XX). Elle concorde à peu près avec celle de M. de
Bertou _(Bulletin de la Soc. de géogr_., 2e série, XII, p. 146).
[407] La dépression de la mer Morte est du double.
[408] _B. J_., III, x, 7 et 8.
[409] Jos., _Ant._, XVIII, II, 3; _Vita_, 12, 13, 64.
[410] J'adopte l'opinion de M. Thomson (_The Land and the Book_, II, 34
et suiv.), d'après laquelle la Gergésa de Matthieu (VIII, 28), identique
à la ville chananéenne de _Girgasch_ (_Gen._, X, 16; XV, 21; _Deut._,
VII, 1; _Josué_, XXIV, 11), serait l'emplacement nommé maintenant
_Kersa_ ou _Gersa_, sur la rive orientale, à peu près vis-à-vis de
Magdala. Marc (V, 1) et Luc (VIII, 26) nomment _Gadara_ ou _Gerasa_ au
lieu de _Gergesa. Gerasa_ est une leçon impossible, les évangélistes
nous apprenant que la ville en question était près du lac et vis-à-vis
de la Galilée. Quant à Gadare, aujourd'hui _Om-Keis_, à une heure et
demie du lac et du Jourdain, les circonstances locales données par Marc
et Luc n'y conviennent guère. On comprend d'ailleurs que _Gergesa_ soit
devenue _Gerasa_, nom bien plus connu, et que les impossibilités
topographiques qu'offrait cette dernière lecture aient fait adopter
_Gadara_. Cf. Orig., _Comment. in Joann._, VI, 24; X, 10; Eusèbe et
saint Jérôme, _De situ et nomin. loc. hebr._, aux mots [Greek: Gergesa,
Gergasei].
[411] Matth., XVI, 13; Marc, VIII, 27.
[412] Matth., XV, 21; Marc, VII, 24, 31.
[413] Jos., _Vita_, 13.
[414] Jos., _Ant._, XV, x, 3; _B.J._, I, xxi, 3; III, x, 7; Benjamin de
Tudèle, p. 46, édit. Asher.
[415] Jos., _Ant._, XV, x, 3.
[416] _Corpus. inscr. gr._, n^(os) 4537, 4538, 4538 _b_, 4539.
[417] Lucianus (ut fertur), _De dea syria_, 3.
[418] Les traces de la riche civilisation païenne de ce temps couvrent
encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les montagnes qui forment le
massif du cap Blanc et du cap Nakoura.
CHAPITRE IX.
LES DISCIPLES DE JÉSUS.
Dans ce paradis terrestre, que les grandes révolutions de l'histoire
avaient jusque-là peu atteint, vivait une population en parfaite
harmonie avec le pays lui-même, active, honnête, pleine d'un sentiment
gai et tendre de la vie. Le lac de Tibériade est un des bassins d'eau
les plus poissonneux du monde[419]; des pêcheries très-fructueuses
s'étaient établies, surtout à Bethsaïde, à Capharnahum, et avaient
produit une certaine aisance. Ces familles de pêcheurs formaient une
société douce et paisible, s'étendant par de nombreux liens de parenté
dans tout le canton du lac que nous avons décrit. Leur vie peu occupée
laissait toute liberté à leur imagination. Les idées sur le royaume de
Dieu trouvaient, dans ces petits comités de bonnes gens, plus de créance
que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le
sens grec et mondain, n'avait pénétré parmi eux. Ce n'était pas notre
sérieux germanique et celtique; mais, bien que souvent peut-être la
bonté fût chez eux superficielle et sans profondeur, leurs moeurs
étaient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent et de
fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures
populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de
fournir des grands hommes. Jésus rencontra là sa vraie famille. Il s'y
installa comme un des leurs; Capharnahum devint «sa ville[420]», et au
milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frères sceptiques,
l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrédulité.
Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un asile agréable et des
disciples dévoués. C'était celle de deux frères, tous deux fils d'un
certain Jonas, qui probablement était mort à l'époque où Jésus vint se
fixer sur les bords du lac. Ces deux frères étaient Simon, surnommé
_Céphas_ ou _Pierre_, et André. Nés à Bethsaïde[421], ils se trouvaient
établis à Capharnahum quand Jésus commença sa vie publique. Pierre
était marié et avait des enfants; sa belle-mère demeurait chez lui[422].
Jésus aimait cette maison et y demeurait habituellement[423]. André
paraît avoir été disciple de Jean-Baptiste, et Jésus l'avait peut-être
connu sur les bords du Jourdain[424]. Les deux frères continuèrent
toujours, même à l'époque où il semble qu'ils devaient être le plus
occupés de leur maître, à exercer le métier de pêcheurs[425]. Jésus, qui
aimait à jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux des
pêcheurs d'hommes[426]. En effet, parmi tous ses disciples, il n'en eut
pas de plus fidèlement attachés.
Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée, pêcheur aisé et patron de
plusieurs barques[427], offrit à Jésus un accueil empressé. Zébédée
avait deux fils, Jacques qui était l'aîné, et un jeune fils, Jean, qui
plus tard fut appelé à jouer un rôle si décisif dans l'histoire du
christianisme naissant. Tous deux étaient disciples zélés. Salomé,
femme de Zébédée, fut aussi fort attachée à Jésus et l'accompagna
jusqu'à la mort[428].
Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait avec
elles ces manières réservées qui rendent possible une fort douce union
d'idées entre les deux sexes. La séparation des hommes et des femmes,
qui a empêché chez les peuples sémitiques tout développement délicat,
était sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins rigoureuse
dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois ou
quatre galiléennes dévouées accompagnaient toujours le jeune maître et
se disputaient le plaisir de l'écouter et de le soigner tour à
tour[429]. Elles apportaient dans la secte nouvelle un élément
d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit déjà l'importance.
L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si célèbre dans le monde le
nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une personne fort exaltée.
Selon le langage du temps, elle avait été possédée de sept démons[430],
c'est-à-dire qu'elle avait été affectée de maladies nerveuses et en
apparence inexplicables. Jésus, par sa beauté pure et douce, calma cette
organisation troublée. La Magdaléenne lui fut fidèle jusqu'au Golgotha,
et joua le surlendemain de sa mort un rôle de premier ordre; car elle
fut l'organe principal par lequel s'établit la foi à la résurrection,
ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des
intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restées inconnues le suivaient
sans cesse et le servaient[431]. Quelques-unes étaient riches, et
mettaient par leur fortune le jeune prophète en position de vivre sans
exercer le métier qu'il avait professé jusqu'alors[432].
Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient pour
leur maître: un certain Philippe de Bethsaïde, Nathanaël, fils de Tolmaï
ou Ptolémée, de Cana, peut-être disciple de la première époque[433];
Matthieu, probablement celui-là même qui fut le Xénophon du
christianisme naissant. Il avait été publicain, et comme tel il maniait
sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-être
songeait-il dès lors à écrire ces _Logia_[434], qui sont la base de ce
que nous savons des enseignements de Jésus. On nomme aussi parmi les
disciples Thomas, ou Didyme[435], qui douta quelquefois, mais qui paraît
avoir été un homme de coeur et de généreux entraînements[436]; un Lebbée
ou Taddée; un Simon le Zélote[437], peut-être disciple de Juda le
Gaulonite, appartenant à ce parti des _Kenaïm_, dès lors existant, et
qui devait bientôt jouer un si grand rôle dans les mouvements du peuple
juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit
exception dans l'essaim fidèle et s'attira un si épouvantable renom.
C'était le seul qui ne fût pas Galiléen; Kerioth était une ville de
l'extrême sud de la tribu de Juda[438], à une journée au delà d'Hébron.
Nous avons vu que la famille de Jésus était en général peu portée vers
lui[439]. Cependant Jacques et Jude, ses cousins par Marie Cléophas,
faisaient dès lors partie des disciples, et Marie Cléophas elle-même
fut du nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire[440]. A cette
époque, on ne voit pas auprès de lui sa mère. C'est seulement après la
mort de Jésus que Marie acquiert une grande considération[441] et que
les disciples cherchent à se l'attacher[442]. C'est alors aussi que les
membres de la famille du fondateur, sous le titre de «frères du
Seigneur», forment un groupe influent, qui fut longtemps à la tête de
l'église de Jérusalem[443], et qui après le sac de la ville se réfugia
en Batanée[444]. Le seul fait de l'avoir approché devenait un avantage
décisif, de la même manière qu'après la mort de Mahomet, les femmes et
les filles du prophète, qui n'avaient pas eu d'importance de son vivant,
furent de grandes autorités.
Dans cette foule amie, Jésus avait évidemment des préférences et en
quelque sorte un cercle plus étroit. Les deux fils de Zébédée, Jacques
et Jean, paraissent en avoir fait partie en première ligne. Ils étaient
pleins de feu et de passion. Jésus les avait surnommés avec esprit
«Fils du tonnerre,» à cause de leur zèle excessif, qui, s'il eût disposé
de la foudre, en eût trop souvent fait usage[445]. Jean, surtout, paraît
avoir été avec Jésus sur le pied d'une certaine familiarité. Peut-être
ce disciple, qui devait plus tard écrire ses souvenirs d'une façon où
l'intérêt personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il exagéré
l'affection de coeur que son maître lui aurait portée[446]. Ce qui est
plus significatif, c'est que, dans les évangiles synoptiques, Simon
Barjona ou Pierre, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, forment
une sorte de comité intime que Jésus appelle à certains moments où il se
défie de la foi et de l'intelligence des autres[447]. Il semble
d'ailleurs qu'ils étaient tous les trois associés dans leurs
pêcheries[448]. L'affection de Jésus pour Pierre était profonde. Le
caractère de ce dernier, droit, sincère, plein de premier mouvement,
plaisait à Jésus, qui parfois se laissait aller à sourire de ses façons
décidées. Pierre, peu mystique, communiquait au maître ses doutes naïfs,
ses répugnances, ses faiblesses tout humaines[449], avec une franchise
honnête qui rappelle celle de Joinville près de saint Louis. Jésus le
reprenait d'une façon amicale, pleine de confiance et d'estime. Quant à
Jean, sa jeunesse[450], son exquise tendresse de coeur[451] et son
imagination vive[452] devaient avoir beaucoup de charme. La personnalité
de cet homme extraordinaire, qui a imprimé un détour si vigoureux au
christianisme naissant, ne se développa que plus tard. Vieux, il écrivit
sur son maître cet évangile bizarre[453] qui renferme de si précieux
renseignements, mais où, selon nous, le caractère de Jésus est faussé
sur beaucoup de points. La nature de Jean était trop puissante et trop
profonde pour qu'il pût se plier au ton impersonnel des premiers
évangélistes. Il fut le biographe de Jésus comme Platon l'a été de
Socrate. Habitué à remuer ses souvenirs avec l'inquiétude fébrile d'une
âme exaltée, il transforma son maître en voulant le peindre, et parfois
il laisse soupçonner (à moins que d'autres mains n'aient altéré son
oeuvre) qu'une parfaite bonne foi ne fut pas toujours dans la
composition de cet écrit singulier sa règle et sa loi.
Aucune hiérarchie proprement dite n'existait dans la secte naissante.
Tous devaient s'appeler «frères,» et Jésus proscrivait absolument les
titres de supériorité, tels que _rabbi_, «maître, père,» lui seul étant
maître, et Dieu seul étant père. Le plus grand devait être le serviteur
des autres[454]. Cependant Simon Barjona se distingue, entre ses égaux,
par un degré tout particulier d'importance. Jésus demeurait chez lui et
enseignait dans sa barque[455]; sa maison était le centre de la
prédication évangélique. Dans le public, on le regardait comme le chef
de la troupe, et c'est à lui que les préposés aux péages s'adressent
pour faire acquitter les droits dus par la communauté[456]. Le premier,
Simon avait reconnu Jésus pour le Messie[457]. Dans un moment
d'impopularité, Jésus demandant à ses disciples: «Et vous aussi,
voulez-vous vous en aller?» Simon répondit: «A qui irions-nous,
Seigneur? Tu as les paroles de la vie éternelle[458].» Jésus à diverses
reprises lui déféra dans son église une certaine primauté[459], et lui
donna le surnom syriaque de _Képha_ (pierre), voulant signifier par là
qu'il faisait de lui la pierre angulaire de l'édifice[460]. Un moment,
même, il semble lui promettre «les clefs du royaume du ciel,» et lui
accorder le droit de prononcer sur la terre des décisions toujours
ratifiées dans l'éternité[461].
Nul doute que cette primauté de Pierre n'ait excité un peu de jalousie.
La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir, en vue de ce royaume
de Dieu, où tous les disciples seraient assis sur des trônes, à la
droite et à la gauche du maître, pour juger les douze tribus
d'Israël[462]. On se demandait qui serait alors le plus près du Fils de
l'homme, figurant en quelque sorte comme son premier ministre et son
assesseur. Les deux fils de Zébédée aspiraient à ce rang. Préoccupés
d'une telle pensée, ils mirent en avant leur mère, Salomé, qui un jour
prit Jésus à part et sollicita de lui les deux places d'honneur pour ses
fils[463]. Jésus écarta la demande par son principe habituel que celui
qui s'exalte sera humilié, et que le royaume des cieux appartiendra aux
petits. Cela fit quelque bruit dans la communauté; il y eut un grand
mécontentement contre Jacques et Jean[464]. La même rivalité semble
poindre dans l'évangile de Jean, où l'on voit le narrateur déclarer sans
cesse qu'il a été le «disciple chéri» auquel le maître en mourant a
confié sa mère, et chercher systématiquement à se placer près de Simon
Pierre, parfois à se mettre avant lui, dans des circonstances
importantes où les évangélistes plus anciens l'avaient omis[465].
Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux dont on sait quelque
chose avaient commencé par être pêcheurs. En tout cas, aucun d'eux
n'appartenait à une classe sociale élevée. Seul, Matthieu, ou Lévi,
fils d'Alphée[466], avait été publicain. Mais ceux à qui on donnait ce
nom en Judée n'étaient pas les fermiers généraux, hommes d'un rang élevé
(toujours chevaliers romains) qu'on appelait à Rome _publicani_[467].
C'étaient les agents de ces fermiers généraux, des employés de bas
étage, de simples douaniers. La grande route d'Acre à Damas, l'une des
plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galilée en touchant le
lac[468], y multipliait fort ces sortes d'employés. Capharnahum, qui
était peut-être sur la voie, en possédait un nombreux personnel[469].
Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle
passait pour tout à fait criminelle. L'impôt, nouveau pour eux, était le
signe de leur vassalité; une école, celle de Juda le Gaulonite,
soutenait que le payer était un acte de paganisme. Aussi les douaniers
étaient-ils abhorrés des zélateurs de la loi. On ne les nommait qu'en
compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie
infâme[470]. Les juifs qui acceptaient de telles fonctions étaient
excommuniés et devenaient inhabiles à tester; leur caisse était maudite,
et les casuistes défendaient d'aller y changer de l'argent[471]. Ces
pauvres gens, mis au ban de la société, se voyaient entre eux. Jésus
accepta un dîner que lui offrit Lévi, et où il y avait, selon le langage
du temps, «beaucoup de douaniers et de pécheurs.» Ce fut un grand
scandale[472]. Dans ces maisons mal famées, on risquait de rencontrer de
la mauvaise société. Nous le verrons souvent ainsi, peu soucieux de
choquer les préjugés des gens bien pensants, chercher à relever les
classes humiliées par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus
vifs reproches des dévots.
Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au charme infini de sa
personne et de sa parole. Un mot pénétrant, un regard tombant sur une
conscience naïve, qui n'avait besoin que d'être éveillée, lui faisaient
un ardent disciple. Quelquefois Jésus usait d'un artifice innocent,
qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il
voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une
circonstance chère à son coeur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanaël[473],
Pierre[474], la Samaritaine[475]. Dissimulant la vraie cause de sa
force, je veux dire sa supériorité sur ce qui l'entourait, il laissait
croire, pour satisfaire les idées du temps, idées qui d'ailleurs étaient
pleinement les siennes, qu'une révélation d'en haut lui découvrait les
secrets et lui ouvrait les coeurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une
sphère supérieure à celle de l'humanité. On disait qu'il conversait sur
les montagnes avec Moïse et Élie[476]; on croyait que, dans ses moments
de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et
établissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel[477].
NOTES:
[419] Matth., IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, i, 44; XXI, 1 et suiv.;
Jos., _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per
Francos_, I, p. 1075.
[420] Matth., IX, 1; Marc, II, 1-2.
[421] Jean, i, 44.
[422] Matth., VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; _1 Cor_., IX, 5; 1
Petr., V, 13; Clém. Alex., _Strom_., III, 6; VII, 11; Pseudo-Clem.,
_Recogn_., VII, 25; Eusèbe, _H. E_., III, 30.
[423] Matth., VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38.
[424] Jean, I, 40 et suiv.
[425] Matth., IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3.
[426] Matth., IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10.
[427] Marc, I, 20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27.
[428] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1.
[429] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3; XXIII, 49.
[430] Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. _Tobie_, III, 8; VI, 14.
[431] Luc, VIII, 3; XXIV, 10.
[432] Luc, VIII, 3.
[433] Jean, I, 44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification de
Nathanaël et de l'apôtre qui figure dans les listes sous le nom de
_Bar-Tholomé_.
[434] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.
[435] Ce second nom est la traduction grecque du premier.
[436] Jean, XI, 16; XX, 24 et suiv.
[437] Matth., X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; _Act._, I, 13; Évangile
des Ébionim, dans Épiphane, _Adv. hær._, XXX, 13.
[438] Aujourd'hui _Kuryétein_ ou _Kereitein_.