Nos principes de science positive sont blessés de la part de rêves que

renfermait le programme de Jésus. Nous savons l'histoire de la terre;

les révolutions cosmiques du genre de celle qu'attendait Jésus ne se

produisent que par des causes géologiques ou astronomiques, dont on n'a

jamais constaté le lien avec les choses morales. Mais, pour être juste

envers les grands créateurs, il ne faut pas s'arrêter aux préjugés

qu'ils ont pu partager. Colomb a découvert l'Amérique en partant d'idées

fort erronées; Newton croyait sa folle explication de l'Apocalypse aussi

certaine que son système du monde. Mettra-t-on tel homme médiocre de

notre temps au-dessus d'un François d'Assise, d'un saint Bernard, d'une

Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces

derniers ont professées? Voudrait-on mesurer les hommes à la rectitude

de leurs idées en physique et à la connaissance plus ou moins exacte

qu'ils possèdent du vrai système du monde? Comprenons mieux la position

de Jésus et ce qui fit sa force. Le déisme du XVIIIe siècle et un

certain protestantisme nous ont habitués à ne considérer le fondateur de

la foi chrétienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur de

l'humanité. Nous ne voyons plus dans l'Évangile que de bonnes maximes;

nous jetons un voile prudent sur l'étrange état intellectuel où il est

né. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la Révolution

française soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas

été faite par des hommes sages et modérés. N'imposons pas nos petits

programmes de bourgeois sensés à ces mouvements extraordinaires si fort

au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la «morale de

l'Évangile;» supprimons dans nos instructions religieuses la chimère qui

en fut l'âme; mais ne croyons pas qu'avec les simples idées de bonheur

ou de moralité individuelle on remue le monde. L'idée de Jésus fut bien

plus profonde; ce fut l'idée la plus révolutionnaire qui soit jamais

éclose dans un cerveau humain; elle doit être prise dans son ensemble,

et non avec ces suppressions timides qui en retranchent justement ce qui

l'a rendue efficace pour la régénération de l'humanité.

Au fond, l'idéal est toujours une utopie. Quand nous voulons aujourd'hui

représenter le Christ de la conscience moderne, le consolateur, le juge

des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jésus lui-même il y a

1830 ans. Nous supposons les conditions du monde réel tout autres

qu'elles ne sont; nous représentons un libérateur moral brisant sans

armes les fers du nègre, améliorant la condition du prolétaire,

délivrant les nations opprimées. Nous oublions que cela suppose le monde

renversé, le climat de la Virginie et celui du Congo modifiés, le sang

et la race de millions d'hommes changés, nos complications sociales

ramenées à une simplicité chimérique, les stratifications politiques de

l'Europe dérangées de leur ordre naturel. La «réforme de toutes

choses[358]» voulue par Jésus n'était pas plus difficile. Cette terre

nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jérusalem nouvelle qui descend du ciel,

ce cri: «Voilà que je refais tout à neuf[359]!» sont les traits communs

des réformateurs. Toujours le contraste de l'idéal avec la triste

réalité produira dans l'humanité ces révoltes contre la froide raison

que les esprits médiocres taxent de folie, jusqu'au jour où elles

triomphent et où ceux qui les ont combattues sont les premiers à en

reconnaître la haute raison.

Qu'il y eût une contradiction entre la croyance d'une fin prochaine du

monde et la morale habituelle de Jésus, conçue en vue d'un état stable

de l'humanité, assez analogue à celui qui existe en effet, c'est ce

qu'on n'essayera pas de nier[360]. Ce fut justement cette contradiction

qui assura la fortune de son oeuvre. Le millénaire seul n'aurait rien

fait de durable; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant. Le

millénarisme donna l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par là, le

christianisme réunit les deux conditions des grands succès en ce monde,

un point de départ révolutionnaire et la possibilité de vivre. Tout ce

qui est fait pour réussir doit répondre à ces deux besoins; car le monde

veut à la fois changer et durer. Jésus, en même temps qu'il annonçait un

bouleversement sans égal dans les choses humaines, proclamait les

principes sur lesquels la société repose depuis dix-huit cents ans.

Ce qui distingue, en effet, Jésus des agitateurs de son temps et de ceux

de tous les siècles, c'est son parfait idéalisme. Jésus, à quelques

égards, est un anarchiste, car il n'a aucune idée du gouvernement civil.

Ce gouvernement lui semble purement et simplement un abus. Il en parle

en termes vagues et à la façon d'une personne du peuple qui n'a aucune

idée de politique. Tout magistrat lui paraît un ennemi naturel des

hommes de Dieu; il annonce à ses disciples des démêlés avec la police,

sans songer un moment qu'il y ait là matière à rougir[361]. Mais jamais

la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre

chez lui. Il veut anéantir la richesse et le pouvoir, mais non s'en

emparer. Il prédit à ses disciples des persécutions et des

supplices[362]; mais pas une seule fois la pensée d'une résistance armée

ne se laisse entrevoir. L'idée qu'on est tout-puissant par la souffrance

et la résignation, qu'on triomphe de la force par la pureté du coeur,

est bien une idée propre de Jésus. Jésus n'est pas un spiritualiste; car

tout aboutit pour lui à une réalisation palpable; il n'a pas la moindre

notion d'une âme séparée du corps. Mais c'est un idéaliste accompli, la

matière n'étant pour lui que le signe de l'idée, et le réel l'expression

vivante de ce qui ne paraît pas.

A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le règne de Dieu? La

pensée de Jésus en ceci n'hésita jamais. Ce qui est haut pour les hommes

est en abomination aux yeux de Dieu[363]. Les fondateurs du royaume de

Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, pas de prêtres;

des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits[364]. Le grand

signe du Messie, c'est «la bonne nouvelle annoncée aux pauvres[365].» La

nature idyllique et douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une immense

révolution sociale, où les rangs seront intervertis, où tout ce qui est

officiel en ce monde sera humilié, voilà son rêve. Le monde ne le croira

pas; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde[366].

Ils seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par

son humilité même. Le sentiment qui a fait de «mondain» l'antithèse de

«chrétien» a, dans les pensées du maître, sa pleine justification[367].

NOTES:

[337] _Tobie_ VIII, 3; Luc, XI, 24.

[338] Matth., IV, 1 et suiv.; Marc, I, 12-13; Luc, IV, 1 et suiv.

Certes, l'analogie frappante que ces récits offrent avec des légendes

analogues du _Vendidad_ (farg. XIX) et du _Lalitavistara_ (ch. XVII,

XVIII, XXI) porterait à n'y voir qu'un mythe. Mais le récit maigre et

concis de Marc, qui représente ici évidemment la rédaction primitive,

suppose un fait réel, qui plus tard a fourni le thème de développements

légendaires.

[339] Matth., IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14; Jean, IV, 3.

[340] Matth., VII, 29; Marc, I, 22; Luc, IV, 32.

[341] Marc, I,14-15.

[342] Marc, XV, 43.

[343] Voir ci-dessus, p. 78-79.

[344] Jean, XII, 31; XIV, 30; XVI, 14. Comp. _II Cor_., IV, 4; _Ephes_.,

VI, 2.

[345] Jean, I, 10; VII, 7; XIV, 17, 22, 27; XV, 18 et suiv.; XVI, 8, 20,

33; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot «monde» est surtout

caractérisée dans les écrits de Paul et de Jean.

[346] Matth., XIX, 30; XX, 16; Marc, X, 31; Luc, XIII, 30.

[347] Matth., XIII, 24 et suiv.

[348] Matth., XIII, 47 et suiv.

[349] Matth., XIII, 31 et suiv.; Marc, IV, 31 et suiv.; Luc, XIII, 19 et

suiv.

[350] Matth., XIII, 33; Luc, XIII, 21.

[351] Matth., XIII entier; XVIII, 23 et suiv.; XX, 1 et suiv.; Luc,

XIII, 18 et suiv.

[352] Matth., XXII, 30.

[353] [Greek: Apikatastasis pantôn.] _Act._, III, 21

[354] Matth., XVII, 23-26; XXII, 16-22.

[355] Jean, VI, 15.

[356] V. Stobée, _Florilegium_, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et suiv.

[357] Jean, VIII, 32 et suiv.

[358] _Act._, III, 21.

[359] _Apocal._, XXI, 1, 2, 5.

[360] Les sectes millénaires de l'Angleterre présentent le même

contraste, je veux dire la croyance à une prochaine fin du monde, et

néanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une entente

extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie.

[361] Matth., X, 47-48; Luc, XII, 41.

[362] Matth., V, 10 et suiv.; X entier; Luc, VI, 22 et suiv.; Jean, XV,

18 et suiv.; XVI, 2 et suiv., 20, 33; XVII, 14.

[363] Luc, XVI, 15.

[364] Matth., V, 3, 10; XVIII, 3; XIX, 14, 23-24; XXI, 3',; XXII, 2 et

suiv.; Marc, X, 14-15, 23-25; Luc, IV, 18 et suiv.; VI, 20; XVIII,

16-17, 24-25.

[365] Matth., XI, 5.

[366] Jean, XV, 19; XVII, 14, 16.

[367] Voir surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant, sinon un

discours réel tenu par Jésus, du moins un sentiment qui était

très-profond chez ses disciples et qui sûrement venait de lui.

CHAPITRE VIII.

JÉSUS A CAPHARNAHUM.

Obsédé d'une idée de plus en plus impérieuse et exclusive, Jésus

marchera désormais avec une sorte d'impassibilité fatale dans la voie

que lui avaient tracée son étonnant génie et les circonstances

extraordinaires où il vivait. Jusque-là il n'avait fait que communiquer

ses pensées à quelques personnes secrètement attirées vers lui;

désormais son enseignement devient public et suivi. Il avait à peu près

trente ans[368]. Le petit groupe d'auditeurs qui l'avait accompagné près

de Jean-Baptiste s'était grossi sans doute, et peut-être quelques

disciples de Jean s'étaient-ils joints à lui[369]. C'est avec ce premier

noyau d'Église qu'il annonce hardiment, dès son retour en Galilée, la

«bonne nouvelle du royaume de Dieu.» Ce royaume allait venir, et c'était

lui, Jésus, qui était ce «Fils de l'homme» que Daniel en sa vision avait

aperçu comme l'appariteur divin de la dernière et suprême révélation.

Il faut se rappeler que, dans les idées juives, antipathiques à l'art et

à la mythologie, la simple forme de l'homme avait une supériorité sur

celle des _chérubs_ et des animaux fantastiques que l'imagination du

peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'Assyrie, supposait

rangés autour de la divine majesté. Déjà dans Ézéchiel[370], l'être

assis sur le trône suprême, bien au-dessus des monstres du char

mystérieux, le grand révélateur des visions prophétiques a la figure

d'un homme. Dans le Livre de Daniel, au milieu de la vision des empires

représentés par des animaux, au moment où la séance du grand jugement

commence et où les livres sont ouverts, un être «semblable à un fils de

l'homme» s'avance vers l'Ancien des jours, qui lui confère le pouvoir de

juger le monde, et de le gouverner pour l'éternité[371]. _Fils de

l'homme_ est dans les langues sémitiques, surtout dans les dialectes

araméens, un simple synonyme _d'homme._ Mais ce passage capital de

Daniel frappa les esprits; le mot de _fils de l'homme_ devint, au moins

dans certaines écoles[372], un des titres du Messie envisagé comme juge

du monde et comme roi de l'ère nouvelle qui allait s'ouvrir[373].

L'application que s'en faisait Jésus à lui-même était donc la

proclamation de sa messianité et l'affirmation de la prochaine

catastrophe où il devait figurer en juge, revêtu des pleins pouvoirs que

lui avait délégués l'Ancien des jours[374].

Le succès de la parole du nouveau prophète fut cette fois décisif. Un

groupe d'hommes et de femmes, tous caractérisés par un même esprit de

candeur juvénile et de naïve innocence, adhérèrent à lui et lui dirent:

«Tu es le Messie.» Comme le Messie devait être fils de David, on lui

décernait naturellement ce titre, qui était synonyme du premier. Jésus

se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui causât quelque

embarras, sa naissance étant toute populaire. Pour lui, le titre qu'il

préférait était celui de «Fils de l'homme,» titre humble en apparence,

mais qui se rattachait directement aux espérances messianiques. C'est

par ce mot qu'il se désignait[375], si bien que dans sa bouche, «le Fils

de l'homme» était synonyme du pronom «je,» dont il évitait de se servir.

Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom dont

il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future

apparition.

Le centre d'action de Jésus, à cette époque de sa vie, fut la petite

ville de Capharnahum, située sur le bord du lac de Génésareth. Le nom de

Capharnahum, où entre le mot _caphar_, «village», semble désigner une

bourgade à l'ancienne manière, par opposition aux grandes villes bâties

selon la mode romaine, comme Tibériade[376]. Ce nom avait si peu de

notoriété, que Josèphe, à un endroit de ses écrits[377], le prend pour

le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de célébrité que le

village situé près d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum était sans

passé, et n'avait en rien participé au mouvement profane favorisé par

les Hérodes. Jésus s'attacha beaucoup à cette ville et s'en fit comme

une seconde patrie[378]. Peu après son retour, il avait dirigé sur

Nazareth une tentative qui n'eut aucun succès[379]. Il n'y put faire

aucun miracle, selon la naïve remarque d'un de ses biographes[380]. La

connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle était peu considérable,

nuisait trop à son autorité. On ne pouvait regarder comme le fils de

David celui dont on voyait tous les jours le frère, la soeur, le

beau-frère. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit une

assez vive opposition, et refusa nettement de croire a sa mission[381].

Les Nazaréens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en le

précipitant d'un sommet escarpé[382]. Jésus remarqua avec esprit que

cette aventure lui était commune avec tous les grands hommes, et il se

fit l'application du proverbe: «Nul n'est prophète en son pays.»

Cet échec fut loin de le décourager. Il revint à Capharnahum[383], où il

trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et de là il organisa une

série de missions sur les petites villes environnantes. Les populations

de ce beau et fertile pays n'étaient guère réunies que le samedi. Ce fut

le jour qu'il choisit pour ses enseignements. Chaque ville avait alors

sa synagogue ou lieu de séance. C'était une salle rectangulaire, assez

petite, avec un portique, que l'on décorait des ordres grecs. Les Juifs,

n'ayant pas d'architecture propre, n'ont jamais tenu à donner à ces

édifices un style original. Les restes de plusieurs anciennes synagogues

existent encore en Galilée[384]. Elles sont toutes construites en grands

et bons matériaux; mais leur style est assez mesquin par suite de cette

profusion d'ornements végétaux, de rinceaux, de torsades, qui

caractérise les monuments juifs[385]. A l'intérieur, il y avait des

bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer

les rouleaux sacrés[386]. Ces édifices, qui n'avaient rien du temple,

étaient le centre de toute la vie juive. On s'y réunissait le jour du

sabbat pour la prière et pour la lecture de la Loi et des Prophètes.

Comme le judaïsme, hors de Jérusalem, n'avait pas de clergé proprement

dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour (_parascha_

et _haphtara_), et y ajoutait un _midrasch_ ou commentaire tout

personnel, où il exposait ses propres idées[387]. C'était l'origine de

«l'homélie,» dont nous trouvons le modèle accompli dans les petits

traités de Philon. On avait le droit de faire des objections et des

questions au lecteur; de la sorte, la réunion dégénérait vite en une

sorte d'assemblée libre. Elle avait un président[388], des

«anciens[389],» un _hazzan_, lecteur attitré ou appariteur[390], des

«envoyés[391],» sortes de secrétaires ou de messagers qui faisaient la

correspondance d'une synagogue à l'autre, un _schammasch_ ou

sacristain[392]. Les synagogues étaient ainsi de vraies petites

républiques indépendantes; elles avaient une juridiction étendue. Comme

toutes les corporations municipales jusqu'à une époque avancée de

l'empire romain, elles faisaient des décrets honorifiques[393], votaient

des résolutions ayant force de loi pour la communauté, prononçaient des

peines corporelles dont l'exécuteur ordinaire était le _hazzan[394]_.

Avec l'extrême activité d'esprit qui a toujours caractérisé les Juifs,

une telle institution, malgré les rigueurs arbitraires qu'elle

comportait, ne pouvait manquer de donner lieu à des discussions

très-animées. Grâce aux synagogues, le judaïsme put traverser intact

dix-huit siècles de persécution. C'étaient comme autant de petits mondes

à part, où l'esprit national se conservait, et qui offraient aux luttes

intestines des champs tout préparés. Il s'y dépensait une somme énorme

de passion. Les querelles de préséance y étaient vives. Avoir un

fauteuil d'honneur au premier rang était la récompense d'une haute

piété, ou le privilège de la richesse qu'on enviait le plus[395]. D'un

autre côté, la liberté, laissée à qui la voulait prendre, de s'instituer

lecteur et commentateur du texte sacré donnait des facilités

merveilleuses pour la propagation des nouveautés. Ce fut là une des

grandes forces de Jésus et le moyen le plus habituel qu'il employa pour

fonder son enseignement doctrinal[396]. Il entrait dans la synagogue, se

levait pour lire; le _hazzan_ lui tendait le livre, il le déroulait, et

lisant la _parascha_ ou la _haphtara_ du jour, il tirait de cette

lecture quelque développement conforme à ses idées[397]. Comme il y

avait peu de pharisiens en Galilée, la discussion contre lui ne prenait

pas ce degré de vivacité et ce ton d'acrimonie qui, à Jérusalem,

l'eussent arrêté court dès ses premiers pas. Ces bons Galiléens

n'avaient jamais entendu une parole aussi accommodée à leur imagination

riante[398]. On l'admirait, on le choyait, on trouvait qu'il parlait

bien et que ses raisons étaient convaincantes. Les objections les plus

difficiles, il les résolvait avec assurance; le charme de sa parole et

de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le

pédantisme des docteurs n'avait pas desséchées.

L'autorité du jeune maître allait ainsi tous les jours grandissant, et,

naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en lui-même. Son

action était fort restreinte. Elle était toute bornée au bassin du lac

de Tibériade, et même dans ce bassin elle avait une région préférée. Le

lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large; quoique

offrant l'apparence d'un ovale assez régulier, il forme, à partir de

Tibériade jusqu'à l'entrée du Jourdain, une sorte de golfe, dont la

courbe mesure environ trois lieues. Voilà le champ où la semence de

Jésus trouva enfin la terre bien préparée. Parcourons-le pas à pas, en

essayant de soulever le manteau de sécheresse et de deuil dont l'a

couvert le démon de l'islam.

En sortant de Tibériade, ce sont d'abord des rochers escarpés, une

montagne qui semble s'écrouler dans la mer. Puis les montagnes

s'écartent; une plaine (_El-Ghoueir_) s'ouvre presque au niveau du lac.

C'est un délicieux bosquet de haute verdure, sillonné par d'abondantes

eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction

antique (_Aïn-Medawara_). A l'entrée de cette plaine, qui est le pays de

Génésareth proprement dit, se trouve le misérable village de _Medjdel_.

A l'autre extrémité de la plaine (toujours en suivant la mer), on

rencontre un emplacement de ville (_Khan-Minyeh_), de très-belles eaux

(_Aïn-et-Tin_), un joli chemin, étroit et profond, taillé dans le roc,

que certainement Jésus a souvent suivi, et qui sert de passage entre la

plaine de Génésareth et le talus septentrional du lac. A un quart

d'heure de là, on traverse une petite rivière d'eau salée

(_Aïn-Tabiga_), sortant de terre par plusieurs larges sources à quelques

pas du lac, et s'y jetant au milieu d'un épais fourré de verdure. Enfin,

à quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui s'étend

d'Aïn-Tabiga à l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques huttes et un

ensemble de ruines assez monumentales, nommés _Tell-Hum_.

Cinq petites villes, dont l'humanité parlera éternellement autant que

de Rome et d'Athènes, étaient, du temps de Jésus, disséminées dans

l'espace qui s'étend du village de Medjdel à Tell-Hum. De ces cinq

villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsaïde, Chorazin[399], la

première seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux

village de Medjdel a sans doute conservé le nom et la place de la

bourgade qui donna à Jésus sa plus fidèle amie[400]. Dalmanutha était

probablement près de là[401]. Il n'est pas impossible que Chorazin fût

un peu dans les terres, du côté du nord[402]. Quant à Bethsaïde et

Capharnahum, c'est en vérité presque au hasard qu'on les place à

Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan-Minyeh, à Aïn-Medawara[403]. On dirait

qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu

cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive

jamais, sur ce sol profondément dévasté, à fixer les places où

l'humanité voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds.

Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà donc tout ce qui

reste du petit canton de trois ou quatre lieues où Jésus fonda son

oeuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce pays, où la

végétation était autrefois si brillante que Josèphe y voyait une sorte

de miracle,--la nature, suivant lui, s'étant plu à rapprocher ici côte à

côte les plantes des pays froids, les productions des zones brûlantes,

les arbres des climats moyens, chargés toute l'année de fleurs et de

fruits[404];--dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour

d'avance l'endroit où l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son

repas. Le lac est devenu désert. Une seule barque, dans le plus

misérable état, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si riches de vie

et de joie. Mais les eaux sont toujours légères et transparentes[405].

La grève, composée de rochers ou de galets, est bien celle d'une petite

mer, non celle d'un étang, comme les bords du lac Huleh. Elle est nette,

propre, sans vase, toujours battue au même endroit par le léger

mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers roses,

de tamaris et de câpriers épineux, s'y dessinent; à deux endroits

surtout, à la sortie du Jourdain, près de Tarichée, et au bord de la

plaine de Génésareth, il y a d'enivrants parterres, où les vagues

viennent s'éteindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau

d'Aïn-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des

nuées d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est éblouissant de

lumière. Les eaux, d'un azur céleste, profondément encaissées entre des

roches brûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes

de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux

de l'Hermon se découpent en lignes blanches sur le ciel; à l'ouest, les

hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la Pérée, absolument

arides et revêtus par le soleil d'une sorte d'atmosphère veloutée,

forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse

très-élevée, qui, depuis Césarée de Philippe, court indéfiniment vers le

sud.

La chaleur sur les bords est maintenant très-pesante. Le lac occupe une

dépression de deux cents mètres au-dessous du niveau de la

Méditerranée[406], et participe ainsi des conditions torrides de la mer

Morte[407]. Une végétation abondante tempérait autrefois ces ardeurs

excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est

aujourd'hui tout le bassin du lac, à partir du mois de mai, eût jamais

été le théâtre d'une prodigieuse activité. Josèphe, d'ailleurs, trouve

le pays fort tempéré[408]. Sans doute il y a eu ici, comme dans la

campagne de Rome, quelque changement de climat, amené par des causes

historiques. C'est l'islamisme, et surtout la réaction musulmane contre

les croisades, qui ont desséché, à la façon d'un vent de mort, le canton

préféré de Jésus. La belle terre de Génésareth ne se doutait pas que

sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses destinées.

Dangereux compatriote, Jésus a été fatal au pays qui eut le redoutable

honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine,

convoitée par deux fanatismes rivaux, la Galilée devait, pour prix de sa

gloire, se changer en désert. Mais qui voudrait dire que Jésus eût été

plus heureux, s'il eût vécu un plein âge d'homme, obscur en son village?

Et ces ingrats Nazaréens, qui penserait à eux, _si_, au risque de

compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'eût reconnu son

Père et ne se fût proclamé fils de Dieu?

Vie de Jésus · 第 10 / 27 段