des Hérodes, était Hérodiade, petite-fille d'Hérode le Grand. Violente,
ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme et méprisait ses
lois[322]. Elle avait été mariée, probablement malgré elle, à son oncle
Hérode, fils de Mariamne[323], qu'Hérode le Grand avait déshérité[324]
et qui n'eut jamais de rôle public. La position inférieure de son mari,
à l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui laissait aucun
repos; elle voulait être souveraine à tout prix[325]. Antipas fut
l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible étant devenu
éperdument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de répudier sa
première femme, fille de Hâreth, roi de Petra et émir des tribus
voisines de la Pérée. La princesse arabe ayant eu vent de ce projet,
résolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de vouloir faire
un voyage à Machéro, sur les terres de son père, et s'y fit conduire par
les officiers d'Antipas[326].
Makaur[327] ou Machéro était une forteresse colossale bâtie par
Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un des ouadis les plus
abrupts à l'orient de la mer Morte[328]. C'était un pays sauvage,
étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait hanté des
démons[329]. La forteresse était juste à la limite des états de Hâreth
et d'Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession de
Hâreth[330]. Celui-ci averti avait tout fait préparer pour la fuite de
sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite à Pétra.
L'union presque incestueuse[331] d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit
alors. Les lois juives sur le mariage étaient sans cesse une pierre de
scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les Juifs
sévères[332]. Les membres de cette dynastie nombreuse et assez isolée
étant réduits à se marier entre eux, il en résultait de fréquentes
violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut l'écho du
sentiment général en blâmant énergiquement Antipas[333]. C'était plus
qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite à ses soupçons.
Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la
forteresse de Machéro, dont il s'était probablement emparé après le
départ de la fille de Hâreth[334].
Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas le mettre à mort. Selon
certains bruits, il craignait une sédition populaire[335]. Selon une
autre version[336], il aurait pris plaisir à écouter le prisonnier, et
ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes perplexités. Ce qu'il y a
de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean conserva du
fond de sa prison une action étendue. Il correspondait avec ses
disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus. Sa foi
dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait avec
attention les mouvements du dehors, et cherchait à y découvrir les
signes favorables à l'accomplissement des espérances dont il se
nourrissait.
NOTES:
[270] Luc, i, 5; passage de l'évangile des Ébionim, conservé par
Épiphane _(Adv. hær_., XXX, 13).
[271] Luc, I, 39. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir dans «la
ville de Juda» nommée en cet endroit de Luc la ville de _Jutta_ (Josué,
XV, 55; XXI, 16). Robinson _(Biblical Researches,_ I, 494; II, 206) a
retrouvé cette _Jutta_ portant encore le même nom, à deux petites heures
au sud d'Hébron.
[272] Luc, i, 15.
[273] Luc, i, 80.
[274] Matth., III, 4; Marc, i, 6; fragm. de l'évang. des Ébionim, dans
Épiph., _Adv. hær_., XXX, 43.
[275] Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); _Ecclésiastique, _
XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 et suiv.; Marc, VI, 15; VIII, 28;
IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, i, 21, 25.
[276] Le féroce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mourir de
frayeur pour l'avoir vu en rêve, dressé debout sur sa montagne. Dans les
tableaux des églises chrétiennes, on le voit entouré de têtes coupées;
les musulmans ont peur de lui.
[277] _Ascension d'haie,_ n, 9-44.
[278] Luc, i, 47.
[279] Pline, _Hist. nat_., V, 17; Epiph., _Adv. hær_., XIX, 1 et 2.
[280] Josèphe, _Vita_, 2.
[281] Précepteurs spirituels.
[282] J'ai développé ce point ailleurs (_Hist. génér. des langues
sémitiques,_ III, IV, 1; _Journ. Asiat_., février-mars 1856).
[283] Le verbe araméen _seba_, origine du nom des _Sabiens_, est
synonyme de [Greek: baptizô].
[284] J'ai traité de ceci plus au long dans le _Journal Asiatique_,
nov.-déc. 1853 et août-sept. 1855. Il est remarquable que les
Elchasaïtes, secte sabienne ou baptiste, habitaient le même pays, que
les Esséniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent confondus
avec eux (Épiph., _Adv. hær_., XIX, I, 2, 4; XXX, 46, 47; un, 4 et 2;
_Philosophumena_, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29).
[285] Voir les notices d'Épiphane sur les Esséniens, les
Héméro-baptistes, les Nazaréens, les Ossènes, les Nazoréens, les
Ébionites, les Sampséens _(Adv. hær_., liv. I et II), et celles de
l'auteur des _Philosophumena_ sur les Elchasaïtes (liv. IX et X).
[286] Epiph., _Adv. hær_., XIX, XXX, LIII.
[287] Marc, VII, 4; Jos., _Ant_., XVIII, v, 2; Justin, _Dial. cum
Tryph_., 17, 29, 80; Epiph., _Adv. hær_., XVII.
[288] Jos., _B. J_., II, viii, 5, 7, 9, 13.
[289] Mischna, _Pesachim_, VIII, 8; Talmud de Babylone, _Jebamoth_, 46
_b_; _Kerithuth_, 9 _a_; _Aboda Zara_, 57 _a_; _Masséket Gérim_ (édit.
Kirchheim, 1851), p. 38-40.
[290] Matth., III, 1; Marc, I, 4.
[291] Luc, III, 3.
[292] Jean, I, 28; III, 26. Tous les manuscrits portent _Béthanie_;
mais, comme on ne connaît pas de Béthanie en ces parages, Origène
(_Comment, in Joann_., VI, 24) a proposé de substituer _Béthabara_, et
sa correction a été assez généralement acceptée. Les deux mots ont, du
reste, des significations analogues et semblent indiquer un endroit où
il y avait un bac pour passer la rivière.
[293] Ænon est le pluriel chaldéen _Ænawan_, «fontaines.»
[294] Jean, III, 23. La situation de cette localité est douteuse. La
circonstance relevée par l'évangéliste ferait croire qu'elle n'était pas
très-voisine du Jourdain. Cependant les synoptiques sont constants pour
placer toute la scène des baptêmes de Jean sur le bord de ce fleuve
(Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le rapprochement des versets
22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des versets 3 et 4 du chapitre IV du
même évangile, porterait d'ailleurs à croire que Salim était en Judée,
et par conséquent dans l'oasis de Jéricho, près de l'embouchure du
Jourdain, puisqu'on trouverait difficilement, dans le reste de la tribu
de Juda, un seul bassin naturel qui puisse prêter à la totale immersion
d'une personne. Saint Jérôme veut placer Salim beaucoup plus au nord,
près de Beth-Schéan ou Scythopolis. Mais Robinson (_Bibl. Res_., III,
333) n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifiât cette allégation.
[295] Marc, I, 5; Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 2.
[296] Matth., XIV, 5; XXI, 26.
[297] Matth., XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21.
[298] Matth., XIV, 2; Luc, IX, 8.
[299] V. ci-dessus, p. 96, note 1.
[300] Luc, III, 45 et suiv.; Jean, I, 20.
[301] Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30.
[302] Matth., _loc. cit_.
[303] Matth., III, 2.
[304] Matth., III, 7.
[305] Luc, III, 11-14; Josèphe, _Ant._, XVIII, v, 2.
[306] Matth., XXI, 32; Luc, III, 12-14.
[307] Matth., III, 9.
[308] Matth., III, 7; Luc, III, 7.
[309] _Ant._, XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josèphe expose
les doctrines secrètes et plus ou moins séditieuses de ses compatriotes,
il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et répand sur
ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Romains, un vernis de
banalité, qui fait ressembler tous les chefs de sectes juives à des
professeurs de morale ou à des stoïciens.
[310] Matth., IX, 14.
[311] Luc, III, 11.
[312] Matth., ni, 13 et suiv.; Marc, i, 9 et suiv.; Luc, m, 21 et suiv.;
Jean, i, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font venir Jésus
vers Jean, avant qu'il eût joué de rôle public. Mais s'il est vrai,
comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord Jésus et lui fît
grand accueil, il faut supposer que Jésus était déjà un maître assez
renommé. Le quatrième évangéliste amène deux fois Jésus vers Jean, une
première fois encore obscur, une deuxième fois avec une troupe de
disciples. Sans toucher ici la question des itinéraires précis de Jésus
(question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de
souci qu'eurent les évangélistes d'être exacts en pareille matière),
sans nier que Jésus ait pu faire un voyage auprès de Jean au temps où il
n'avait pas encore de notoriété, nous adoptons la donnée fournie par le
quatrième évangile (m, 22 et suiv.), à savoir que Jésus, avant de se
mettre à baptiser comme Jean, avait une école formée. Il faut se
rappeler, du reste, que les premières pages du quatrième évangile sont
des notes mises bout à bout, sans ordre chronologique rigoureux.
[313] Luc, I, bien que tous les détails du récit, notamment ce qui
concerne la parenté de Jean avec Jésus, soient légendaires.
[314] Jean, III, 22-26; IV, 1-2. La parenthèse du verset 2 paraît être
une glose ajoutée, ou peut-être un scrupule tardif de Jean se corrigeant
lui-même.
[315] Jean, III, 26; IV, 1.
[316] Matth., III, 2; IV, 17.
[317] Matth., III, 7; XII, 34; XXIII, 33.
[318] Matth., XI, 2-13.
[319] Matth., XIV, 42.
[320] Luc, III, 19.
[321] Jos., _Ant_., XVIII, v, 2.
[322] Jos., _Ant_., XVIII, v, 4.
[323] Matthieu (XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) veulent que
ce soit Philippe; mais c'est là certainement une inadvertance (voir
Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 1 et 4). La femme de Philippe était Salomé,
fille d'Hérodiade.
[324] Jos., _Ant_., XVII, IV, 2.
[325] Jos., _Ant_., XVIII, vu, 1, 2; _B.J._. II, ix, 6.
[326] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.
[327] Cette forme se trouve dans le Talmud de Jérusalem _(Schebiit_, IX,
2) et dans les Targums de Jonathan et de Jérusalem _(Nombres,_ XXII,
35).
[328] Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Maïn. Cet endroit n'a pas
été visité depuis Seetzen.
[329] Josèphe, _De bell. Jud._, VII, vi, 1 et suiv.
[330] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.
[331] _Lévitique_, XVIII, 16.
[332] Jos., _Ant._, XV, vii, 10.
[333] Matth., XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19.
[334] Jos., _Ant._, XVIII, v, 2.
[335] Matth., XIV, 5.
[336] Marc, VI, 20. Je lis [Greek: êporei], et non [Greek: epoiei].
CHAPITRE VII
DÉVELOPPEMENT DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.
Jusqu'à l'arrestation de Jean, que nous plaçons par approximation dans
l'été de l'an 29, Jésus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du
Jourdain. Le séjour au désert de Judée était généralement considéré
comme la préparation des grandes choses, comme une sorte de «retraite»
avant les actes publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des autres et
passa quarante jours sans autre compagnie que les bêtes sauvages,
pratiquant un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples s'exerça
beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans les croyances populaires,
la demeure des démons[337]. Il existe au monde peu de régions plus
désolées, plus abandonnées de Dieu, plus fermées à la vie que la pente
rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que
pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait traversé de
terribles épreuves, que Satan l'avait effrayé de ses illusions ou bercé
de séduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le récompenser de sa
victoire étaient venus le servir[338].
Ce fut probablement en sortant du désert que Jésus apprit l'arrestation
de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons désormais de prolonger son
séjour dans un pays qui lui était à demi étranger. Peut-être
craignait-il aussi d'être enveloppé dans les sévérités qu'on déployait à
l'égard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps où, vu le
peu de célébrité qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au
progrès de ses idées. Il regagna la Galilée[339], sa vraie patrie, mûri
par une importante expérience et ayant puisé dans le contact avec un
grand homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre
originalité.
En somme, l'influence de Jean avait été plus fâcheuse qu'utile à Jésus.
Elle fut un arrêt dans son développement; tout porte à croire qu'il
avait, quand il descendit vers le Jourdain, des idées supérieures à
celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina
un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à l'autorité
duquel il lui aurait été difficile de se soustraire, fût resté libre,
n'eût-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques extérieures,
et alors sans doute il fût resté un sectaire juif inconnu; car le monde
n'eût pas abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait
d'une religion dégagée de toute forme extérieure que le christianisme a
séduit les âmes élevées. Le baptiste une fois emprisonné, son école fut
fort amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre mouvement. La
seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelque sorte des leçons de
prédication et d'action populaire. Dès ce moment, en effet, il prêche
avec beaucoup plus de force et s'impose à la foule avec autorité[340].
Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins par l'action du
baptiste que par la marche naturelle de sa propre pensée, mûrit beaucoup
ses idées sur «le royaume du ciel.» Son mot d'ordre désormais, c'est la
«bonne nouvelle,» l'annonce que le règne de Dieu est proche[341]. Jésus
ne sera plus seulement un délicieux moraliste, aspirant à, renfermer en
quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes; c'est le
révolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde par ses
bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu'il a conçu. «Attendre le
royaume de Dieu» sera synonyme d'être disciple de Jésus[342]. Ce mot de
«royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel,» ainsi que nous l'avons déjà
dit[343], était depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jésus lui
donnait un sens moral, une portée sociale que l'auteur même du Livre de
Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait à peine osé entrevoir.
Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. Satan est le «roi
de ce monde[344],» et tout lui obéit. Les rois tuent les prophètes. Les
prêtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de
faire. Les justes sont persécutés, et l'unique partage des bons est de
pleurer. Le «monde» est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses
saints[345]; mais Dieu se réveillera et vengera ses saints. Le jour est
proche; car l'abomination est à son comble. Le règne du bien aura son
tour.
L'avénement de ce règne du bien sera une grande révolution subite. Le
monde semblera renversé; l'état actuel étant mauvais, pour se
représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu près le contraire de
ce qui existe. Les premiers seront les derniers[346]. Un ordre nouveau
gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont mêlés comme
l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les laisse croître
ensemble; mais l'heure de la séparation violente arrivera[347]. Le
royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène du bon et
du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se débarrasse
du reste[348]. Le germe de cette grande révolution sera d'abord
méconnaissable. Il sera comme le grain de sénevé, qui est la plus
petite des semences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre sous le
feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer[349]; ou bien il sera
comme le levain qui, déposé dans la pâte, la fait fermenter tout
entière[350]. Une série de paraboles, souvent obscures, était destinée à
exprimer les surprises de cet avénement soudain, ses apparentes
injustices, son caractère inévitable et définitif[351].
Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la première pensée de
Jésus, pensée tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas
d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le
fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses volontés. La
réponse de Jésus à une telle question ne pouvait donc être douteuse. La
persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière
absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. Le ciel, la
terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort ne sont
que des instruments pour lui. Dans son accès de volonté, héroïque, il
se croit tout-puissant. Si la terre ne se prête pas à cette
transformation suprême, la terre sera broyée, purifiée par la flamme et
le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le monde entier sera
peuplé d'anges de Dieu[352].
Une révolution radicale[353], embrassant jusqu'à la nature elle-même,
telle fut donc la pensée fondamentale de Jésus. Dès lors, sans doute, il
avait renoncé à la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait
montré l'inutilité des séditions populaires. Jamais il ne songea à se
révolter contre les Romains et les tétrarques. Le principe effréné et
anarchique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs
établis, dérisoire au fond, était complète dans la forme. Il payait le
tribut à César pour ne pas scandaliser. La liberté et le droit ne sont
pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilités?
Méprisant la terre, convaincu que le monde présent ne mérite pas qu'on
s'en soucie, il se réfugiait dans son royaume idéal; il fondait cette
grande doctrine du dédain transcendant[354], vraie doctrine de la
liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit
encore: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Bien des ténèbres se
mêlaient à ses vues les plus droites. Parfois des tentations étranges
traversaient son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait
proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de
l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait
en Judée et qui aboutit bientôt après à une si terrible résistance
militaire, il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par l'audace
et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se posa pour lui
la question suprême: Le royaume de Dieu se réalisera-t-il par la force
ou par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un jour, dit-on,
les simples gens de Galilée voulurent l'enlever et le faire roi[355].
Jésus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle
nature le préserva de l'erreur qui eût fait de lui un agitateur ou un
chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba.
La révolution qu'il voulut faire fut toujours une révolution morale;
mais il n'en était pas encore arrivé à se fier pour l'exécution aux
anges et à la trompette finale. C'est sur les hommes et par les hommes
eux-mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre
idée que la proximité du jugement dernier n'eût pas eu ce soin pour
l'amélioration de l'homme, et n'eût pas fondé le plus bel enseignement
moral que l'humanité ait reçu. Beaucoup de vague restait sans doute dans
sa pensée, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrêté, le
poussait à l'oeuvre sublime qui s'est réalisée par lui, bien que d'une
manière fort différente de celle qu'il imaginait.
C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de
l'esprit, qu'il fondait, et si Jésus, du sein de son Père, voit son
oeuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vérité: Voilà
ce que j'ai voulu. Ce que Jésus a fondé, ce qui restera éternellement de
lui, abstraction faite des imperfections qui se mêlent à toute chose
réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la liberté des âmes. Déjà
la Grèce avait eu sur ce sujet de belles pensées[356]. Plusieurs
stoïciens avaient trouvé moyen d'être libres sous un tyran. Mais, en
général, le monde ancien s'était figuré la liberté comme attachée à,
certaines formes politiques; les libéraux s'étaient appelés Harmodius et
Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrétien véritable est bien plus
dégagé de toute chaîne; il est ici-bas un exilé; que lui importe le
maître passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La liberté pour
lui, c'est la vérité[357]. Jésus ne savait pas assez l'histoire pour
comprendre combien une telle doctrine venait juste à son point, au
moment où finissait la liberté républicaine et où les petites
constitutions municipales de l'antiquité expiraient dans l'unité de
l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment
prophétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici avec une
merveilleuse sûreté. Par ce mot: «Rendez à César ce qui est à César et à
Dieu ce qui est à Dieu,» il a créé quelque chose d'étranger à la
politique, un refuge pour les âmes au milieu de l'empire de la force
brutale. Assurément, une telle doctrine avait ses dangers. Établir en
principe que le signe pour reconnaître le pouvoir légitime est de
regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impôt par
dédain et sans discuter, c'était détruire la république à la façon
ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce
sens, a beaucoup contribué à affaiblir le sentiment des devoirs du
citoyen et à livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis.
Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois
cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa
amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de
l'État a été borné aux choses de la terre; l'esprit a été affranchi, ou
du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a été brisé pour
jamais.
L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie publique ne pardonne pas
aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti.
Il blâme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les
questions politiques et professent pour celles-ci une sorte
d'indifférence. Il a raison en un sens, car toute direction exclusive
est préjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais quel
progrès les partis ont-ils fait faire à la moralité générale de notre
espèce? Si Jésus, au lieu de fonder son royaume céleste, était parti
pour Rome, s'était usé à conspirer contre Tibère, ou à regretter
Germanicus, que serait devenu le monde? Républicain austère, patriote
zélé, il n'eût pas arrêté le grand courant des affaires de son siècle,
tandis qu'en déclarant la politique insignifiante, il a révélé au monde
cette vérité que la patrie n'est pas tout, et que l'homme est antérieur
et supérieur au citoyen.