Un des caractères le plus fortement marqués de cette tragique famille

des Hérodes, était Hérodiade, petite-fille d'Hérode le Grand. Violente,

ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme et méprisait ses

lois[322]. Elle avait été mariée, probablement malgré elle, à son oncle

Hérode, fils de Mariamne[323], qu'Hérode le Grand avait déshérité[324]

et qui n'eut jamais de rôle public. La position inférieure de son mari,

à l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui laissait aucun

repos; elle voulait être souveraine à tout prix[325]. Antipas fut

l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible étant devenu

éperdument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de répudier sa

première femme, fille de Hâreth, roi de Petra et émir des tribus

voisines de la Pérée. La princesse arabe ayant eu vent de ce projet,

résolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de vouloir faire

un voyage à Machéro, sur les terres de son père, et s'y fit conduire par

les officiers d'Antipas[326].

Makaur[327] ou Machéro était une forteresse colossale bâtie par

Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un des ouadis les plus

abrupts à l'orient de la mer Morte[328]. C'était un pays sauvage,

étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait hanté des

démons[329]. La forteresse était juste à la limite des états de Hâreth

et d'Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession de

Hâreth[330]. Celui-ci averti avait tout fait préparer pour la fuite de

sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite à Pétra.

L'union presque incestueuse[331] d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit

alors. Les lois juives sur le mariage étaient sans cesse une pierre de

scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les Juifs

sévères[332]. Les membres de cette dynastie nombreuse et assez isolée

étant réduits à se marier entre eux, il en résultait de fréquentes

violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut l'écho du

sentiment général en blâmant énergiquement Antipas[333]. C'était plus

qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite à ses soupçons.

Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la

forteresse de Machéro, dont il s'était probablement emparé après le

départ de la fille de Hâreth[334].

Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas le mettre à mort. Selon

certains bruits, il craignait une sédition populaire[335]. Selon une

autre version[336], il aurait pris plaisir à écouter le prisonnier, et

ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes perplexités. Ce qu'il y a

de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean conserva du

fond de sa prison une action étendue. Il correspondait avec ses

disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus. Sa foi

dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait avec

attention les mouvements du dehors, et cherchait à y découvrir les

signes favorables à l'accomplissement des espérances dont il se

nourrissait.

NOTES:

[270] Luc, i, 5; passage de l'évangile des Ébionim, conservé par

Épiphane _(Adv. hær_., XXX, 13).

[271] Luc, I, 39. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir dans «la

ville de Juda» nommée en cet endroit de Luc la ville de _Jutta_ (Josué,

XV, 55; XXI, 16). Robinson _(Biblical Researches,_ I, 494; II, 206) a

retrouvé cette _Jutta_ portant encore le même nom, à deux petites heures

au sud d'Hébron.

[272] Luc, i, 15.

[273] Luc, i, 80.

[274] Matth., III, 4; Marc, i, 6; fragm. de l'évang. des Ébionim, dans

Épiph., _Adv. hær_., XXX, 43.

[275] Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); _Ecclésiastique, _

XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 et suiv.; Marc, VI, 15; VIII, 28;

IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, i, 21, 25.

[276] Le féroce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mourir de

frayeur pour l'avoir vu en rêve, dressé debout sur sa montagne. Dans les

tableaux des églises chrétiennes, on le voit entouré de têtes coupées;

les musulmans ont peur de lui.

[277] _Ascension d'haie,_ n, 9-44.

[278] Luc, i, 47.

[279] Pline, _Hist. nat_., V, 17; Epiph., _Adv. hær_., XIX, 1 et 2.

[280] Josèphe, _Vita_, 2.

[281] Précepteurs spirituels.

[282] J'ai développé ce point ailleurs (_Hist. génér. des langues

sémitiques,_ III, IV, 1; _Journ. Asiat_., février-mars 1856).

[283] Le verbe araméen _seba_, origine du nom des _Sabiens_, est

synonyme de [Greek: baptizô].

[284] J'ai traité de ceci plus au long dans le _Journal Asiatique_,

nov.-déc. 1853 et août-sept. 1855. Il est remarquable que les

Elchasaïtes, secte sabienne ou baptiste, habitaient le même pays, que

les Esséniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent confondus

avec eux (Épiph., _Adv. hær_., XIX, I, 2, 4; XXX, 46, 47; un, 4 et 2;

_Philosophumena_, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29).

[285] Voir les notices d'Épiphane sur les Esséniens, les

Héméro-baptistes, les Nazaréens, les Ossènes, les Nazoréens, les

Ébionites, les Sampséens _(Adv. hær_., liv. I et II), et celles de

l'auteur des _Philosophumena_ sur les Elchasaïtes (liv. IX et X).

[286] Epiph., _Adv. hær_., XIX, XXX, LIII.

[287] Marc, VII, 4; Jos., _Ant_., XVIII, v, 2; Justin, _Dial. cum

Tryph_., 17, 29, 80; Epiph., _Adv. hær_., XVII.

[288] Jos., _B. J_., II, viii, 5, 7, 9, 13.

[289] Mischna, _Pesachim_, VIII, 8; Talmud de Babylone, _Jebamoth_, 46

_b_; _Kerithuth_, 9 _a_; _Aboda Zara_, 57 _a_; _Masséket Gérim_ (édit.

Kirchheim, 1851), p. 38-40.

[290] Matth., III, 1; Marc, I, 4.

[291] Luc, III, 3.

[292] Jean, I, 28; III, 26. Tous les manuscrits portent _Béthanie_;

mais, comme on ne connaît pas de Béthanie en ces parages, Origène

(_Comment, in Joann_., VI, 24) a proposé de substituer _Béthabara_, et

sa correction a été assez généralement acceptée. Les deux mots ont, du

reste, des significations analogues et semblent indiquer un endroit où

il y avait un bac pour passer la rivière.

[293] Ænon est le pluriel chaldéen _Ænawan_, «fontaines.»

[294] Jean, III, 23. La situation de cette localité est douteuse. La

circonstance relevée par l'évangéliste ferait croire qu'elle n'était pas

très-voisine du Jourdain. Cependant les synoptiques sont constants pour

placer toute la scène des baptêmes de Jean sur le bord de ce fleuve

(Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le rapprochement des versets

22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des versets 3 et 4 du chapitre IV du

même évangile, porterait d'ailleurs à croire que Salim était en Judée,

et par conséquent dans l'oasis de Jéricho, près de l'embouchure du

Jourdain, puisqu'on trouverait difficilement, dans le reste de la tribu

de Juda, un seul bassin naturel qui puisse prêter à la totale immersion

d'une personne. Saint Jérôme veut placer Salim beaucoup plus au nord,

près de Beth-Schéan ou Scythopolis. Mais Robinson (_Bibl. Res_., III,

333) n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifiât cette allégation.

[295] Marc, I, 5; Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 2.

[296] Matth., XIV, 5; XXI, 26.

[297] Matth., XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21.

[298] Matth., XIV, 2; Luc, IX, 8.

[299] V. ci-dessus, p. 96, note 1.

[300] Luc, III, 45 et suiv.; Jean, I, 20.

[301] Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30.

[302] Matth., _loc. cit_.

[303] Matth., III, 2.

[304] Matth., III, 7.

[305] Luc, III, 11-14; Josèphe, _Ant._, XVIII, v, 2.

[306] Matth., XXI, 32; Luc, III, 12-14.

[307] Matth., III, 9.

[308] Matth., III, 7; Luc, III, 7.

[309] _Ant._, XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josèphe expose

les doctrines secrètes et plus ou moins séditieuses de ses compatriotes,

il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et répand sur

ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Romains, un vernis de

banalité, qui fait ressembler tous les chefs de sectes juives à des

professeurs de morale ou à des stoïciens.

[310] Matth., IX, 14.

[311] Luc, III, 11.

[312] Matth., ni, 13 et suiv.; Marc, i, 9 et suiv.; Luc, m, 21 et suiv.;

Jean, i, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font venir Jésus

vers Jean, avant qu'il eût joué de rôle public. Mais s'il est vrai,

comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord Jésus et lui fît

grand accueil, il faut supposer que Jésus était déjà un maître assez

renommé. Le quatrième évangéliste amène deux fois Jésus vers Jean, une

première fois encore obscur, une deuxième fois avec une troupe de

disciples. Sans toucher ici la question des itinéraires précis de Jésus

(question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de

souci qu'eurent les évangélistes d'être exacts en pareille matière),

sans nier que Jésus ait pu faire un voyage auprès de Jean au temps où il

n'avait pas encore de notoriété, nous adoptons la donnée fournie par le

quatrième évangile (m, 22 et suiv.), à savoir que Jésus, avant de se

mettre à baptiser comme Jean, avait une école formée. Il faut se

rappeler, du reste, que les premières pages du quatrième évangile sont

des notes mises bout à bout, sans ordre chronologique rigoureux.

[313] Luc, I, bien que tous les détails du récit, notamment ce qui

concerne la parenté de Jean avec Jésus, soient légendaires.

[314] Jean, III, 22-26; IV, 1-2. La parenthèse du verset 2 paraît être

une glose ajoutée, ou peut-être un scrupule tardif de Jean se corrigeant

lui-même.

[315] Jean, III, 26; IV, 1.

[316] Matth., III, 2; IV, 17.

[317] Matth., III, 7; XII, 34; XXIII, 33.

[318] Matth., XI, 2-13.

[319] Matth., XIV, 42.

[320] Luc, III, 19.

[321] Jos., _Ant_., XVIII, v, 2.

[322] Jos., _Ant_., XVIII, v, 4.

[323] Matthieu (XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) veulent que

ce soit Philippe; mais c'est là certainement une inadvertance (voir

Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 1 et 4). La femme de Philippe était Salomé,

fille d'Hérodiade.

[324] Jos., _Ant_., XVII, IV, 2.

[325] Jos., _Ant_., XVIII, vu, 1, 2; _B.J._. II, ix, 6.

[326] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.

[327] Cette forme se trouve dans le Talmud de Jérusalem _(Schebiit_, IX,

2) et dans les Targums de Jonathan et de Jérusalem _(Nombres,_ XXII,

35).

[328] Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Maïn. Cet endroit n'a pas

été visité depuis Seetzen.

[329] Josèphe, _De bell. Jud._, VII, vi, 1 et suiv.

[330] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.

[331] _Lévitique_, XVIII, 16.

[332] Jos., _Ant._, XV, vii, 10.

[333] Matth., XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19.

[334] Jos., _Ant._, XVIII, v, 2.

[335] Matth., XIV, 5.

[336] Marc, VI, 20. Je lis [Greek: êporei], et non [Greek: epoiei].

CHAPITRE VII

DÉVELOPPEMENT DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.

Jusqu'à l'arrestation de Jean, que nous plaçons par approximation dans

l'été de l'an 29, Jésus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du

Jourdain. Le séjour au désert de Judée était généralement considéré

comme la préparation des grandes choses, comme une sorte de «retraite»

avant les actes publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des autres et

passa quarante jours sans autre compagnie que les bêtes sauvages,

pratiquant un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples s'exerça

beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans les croyances populaires,

la demeure des démons[337]. Il existe au monde peu de régions plus

désolées, plus abandonnées de Dieu, plus fermées à la vie que la pente

rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que

pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait traversé de

terribles épreuves, que Satan l'avait effrayé de ses illusions ou bercé

de séduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le récompenser de sa

victoire étaient venus le servir[338].

Ce fut probablement en sortant du désert que Jésus apprit l'arrestation

de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons désormais de prolonger son

séjour dans un pays qui lui était à demi étranger. Peut-être

craignait-il aussi d'être enveloppé dans les sévérités qu'on déployait à

l'égard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps où, vu le

peu de célébrité qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au

progrès de ses idées. Il regagna la Galilée[339], sa vraie patrie, mûri

par une importante expérience et ayant puisé dans le contact avec un

grand homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre

originalité.

En somme, l'influence de Jean avait été plus fâcheuse qu'utile à Jésus.

Elle fut un arrêt dans son développement; tout porte à croire qu'il

avait, quand il descendit vers le Jourdain, des idées supérieures à

celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina

un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à l'autorité

duquel il lui aurait été difficile de se soustraire, fût resté libre,

n'eût-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques extérieures,

et alors sans doute il fût resté un sectaire juif inconnu; car le monde

n'eût pas abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait

d'une religion dégagée de toute forme extérieure que le christianisme a

séduit les âmes élevées. Le baptiste une fois emprisonné, son école fut

fort amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre mouvement. La

seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelque sorte des leçons de

prédication et d'action populaire. Dès ce moment, en effet, il prêche

avec beaucoup plus de force et s'impose à la foule avec autorité[340].

Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins par l'action du

baptiste que par la marche naturelle de sa propre pensée, mûrit beaucoup

ses idées sur «le royaume du ciel.» Son mot d'ordre désormais, c'est la

«bonne nouvelle,» l'annonce que le règne de Dieu est proche[341]. Jésus

ne sera plus seulement un délicieux moraliste, aspirant à, renfermer en

quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes; c'est le

révolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde par ses

bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu'il a conçu. «Attendre le

royaume de Dieu» sera synonyme d'être disciple de Jésus[342]. Ce mot de

«royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel,» ainsi que nous l'avons déjà

dit[343], était depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jésus lui

donnait un sens moral, une portée sociale que l'auteur même du Livre de

Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait à peine osé entrevoir.

Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. Satan est le «roi

de ce monde[344],» et tout lui obéit. Les rois tuent les prophètes. Les

prêtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de

faire. Les justes sont persécutés, et l'unique partage des bons est de

pleurer. Le «monde» est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses

saints[345]; mais Dieu se réveillera et vengera ses saints. Le jour est

proche; car l'abomination est à son comble. Le règne du bien aura son

tour.

L'avénement de ce règne du bien sera une grande révolution subite. Le

monde semblera renversé; l'état actuel étant mauvais, pour se

représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu près le contraire de

ce qui existe. Les premiers seront les derniers[346]. Un ordre nouveau

gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont mêlés comme

l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les laisse croître

ensemble; mais l'heure de la séparation violente arrivera[347]. Le

royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène du bon et

du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se débarrasse

du reste[348]. Le germe de cette grande révolution sera d'abord

méconnaissable. Il sera comme le grain de sénevé, qui est la plus

petite des semences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre sous le

feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer[349]; ou bien il sera

comme le levain qui, déposé dans la pâte, la fait fermenter tout

entière[350]. Une série de paraboles, souvent obscures, était destinée à

exprimer les surprises de cet avénement soudain, ses apparentes

injustices, son caractère inévitable et définitif[351].

Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la première pensée de

Jésus, pensée tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas

d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le

fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses volontés. La

réponse de Jésus à une telle question ne pouvait donc être douteuse. La

persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière

absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. Le ciel, la

terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort ne sont

que des instruments pour lui. Dans son accès de volonté, héroïque, il

se croit tout-puissant. Si la terre ne se prête pas à cette

transformation suprême, la terre sera broyée, purifiée par la flamme et

le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le monde entier sera

peuplé d'anges de Dieu[352].

Une révolution radicale[353], embrassant jusqu'à la nature elle-même,

telle fut donc la pensée fondamentale de Jésus. Dès lors, sans doute, il

avait renoncé à la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait

montré l'inutilité des séditions populaires. Jamais il ne songea à se

révolter contre les Romains et les tétrarques. Le principe effréné et

anarchique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs

établis, dérisoire au fond, était complète dans la forme. Il payait le

tribut à César pour ne pas scandaliser. La liberté et le droit ne sont

pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilités?

Méprisant la terre, convaincu que le monde présent ne mérite pas qu'on

s'en soucie, il se réfugiait dans son royaume idéal; il fondait cette

grande doctrine du dédain transcendant[354], vraie doctrine de la

liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit

encore: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Bien des ténèbres se

mêlaient à ses vues les plus droites. Parfois des tentations étranges

traversaient son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait

proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de

l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait

en Judée et qui aboutit bientôt après à une si terrible résistance

militaire, il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par l'audace

et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se posa pour lui

la question suprême: Le royaume de Dieu se réalisera-t-il par la force

ou par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un jour, dit-on,

les simples gens de Galilée voulurent l'enlever et le faire roi[355].

Jésus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle

nature le préserva de l'erreur qui eût fait de lui un agitateur ou un

chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba.

La révolution qu'il voulut faire fut toujours une révolution morale;

mais il n'en était pas encore arrivé à se fier pour l'exécution aux

anges et à la trompette finale. C'est sur les hommes et par les hommes

eux-mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre

idée que la proximité du jugement dernier n'eût pas eu ce soin pour

l'amélioration de l'homme, et n'eût pas fondé le plus bel enseignement

moral que l'humanité ait reçu. Beaucoup de vague restait sans doute dans

sa pensée, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrêté, le

poussait à l'oeuvre sublime qui s'est réalisée par lui, bien que d'une

manière fort différente de celle qu'il imaginait.

C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de

l'esprit, qu'il fondait, et si Jésus, du sein de son Père, voit son

oeuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vérité: Voilà

ce que j'ai voulu. Ce que Jésus a fondé, ce qui restera éternellement de

lui, abstraction faite des imperfections qui se mêlent à toute chose

réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la liberté des âmes. Déjà

la Grèce avait eu sur ce sujet de belles pensées[356]. Plusieurs

stoïciens avaient trouvé moyen d'être libres sous un tyran. Mais, en

général, le monde ancien s'était figuré la liberté comme attachée à,

certaines formes politiques; les libéraux s'étaient appelés Harmodius et

Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrétien véritable est bien plus

dégagé de toute chaîne; il est ici-bas un exilé; que lui importe le

maître passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La liberté pour

lui, c'est la vérité[357]. Jésus ne savait pas assez l'histoire pour

comprendre combien une telle doctrine venait juste à son point, au

moment où finissait la liberté républicaine et où les petites

constitutions municipales de l'antiquité expiraient dans l'unité de

l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment

prophétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici avec une

merveilleuse sûreté. Par ce mot: «Rendez à César ce qui est à César et à

Dieu ce qui est à Dieu,» il a créé quelque chose d'étranger à la

politique, un refuge pour les âmes au milieu de l'empire de la force

brutale. Assurément, une telle doctrine avait ses dangers. Établir en

principe que le signe pour reconnaître le pouvoir légitime est de

regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impôt par

dédain et sans discuter, c'était détruire la république à la façon

ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce

sens, a beaucoup contribué à affaiblir le sentiment des devoirs du

citoyen et à livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis.

Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois

cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa

amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de

l'État a été borné aux choses de la terre; l'esprit a été affranchi, ou

du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a été brisé pour

jamais.

L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie publique ne pardonne pas

aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti.

Il blâme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les

questions politiques et professent pour celles-ci une sorte

d'indifférence. Il a raison en un sens, car toute direction exclusive

est préjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais quel

progrès les partis ont-ils fait faire à la moralité générale de notre

espèce? Si Jésus, au lieu de fonder son royaume céleste, était parti

pour Rome, s'était usé à conspirer contre Tibère, ou à regretter

Germanicus, que serait devenu le monde? Républicain austère, patriote

zélé, il n'eût pas arrêté le grand courant des affaires de son siècle,

tandis qu'en déclarant la politique insignifiante, il a révélé au monde

cette vérité que la patrie n'est pas tout, et que l'homme est antérieur

et supérieur au citoyen.

Vie de Jésus · 第 9 / 27 段