Ces leçons, longtemps renfermées dans le coeur du jeune maître,

groupaient déjà quelques initiés. L'esprit du temps était aux petites

églises; c'était le moment des Esséniens ou Thérapeutes. Des rabbis

ayant chacun leur enseignement, Schemaïa, Abtalion, Hillel, Schammaï,

Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont composé

le Talmud[268], apparaissaient de toutes parts. On écrivait très-peu;

les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres: tout se

passait en conversations et en leçons publiques, auxquelles on cherchait

à donner un tour facile à retenir[269]. Le jour où le jeune charpentier

de Nazareth commença à produire au dehors ces maximes, pour la plupart

déjà répandues, mais qui, grâce à lui, devaient régénérer le monde, ce

ne fut donc pas un événement. C'était un rabbi de plus (il est vrai, le

plus charmant de tous), et autour de lui quelques jeunes gens avides de

l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du

temps pour être forcée. Il n'y avait pas encore de chrétiens; le vrai

christianisme cependant était fondé, et jamais sans doute il ne fut plus

parfait qu'à ce premier moment. Jésus n'y ajoutera plus rien de durable.

Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute idée pour réussir

a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immaculé de la lutte

de la vie.

Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire réussir

parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont nécessaires.

Certes, si l'Évangile se bornait à quelques chapitres de Matthieu et de

Luc, il serait plus parfait et ne prêterait pas maintenant à tant

d'objections; mais sans miracles eût-il converti le monde? Si Jésus fût

mort au moment où nous sommes arrivés de sa carrière, il n'y aurait pas

dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de

Dieu, il fût resté ignoré des hommes; il serait perdu dans la foule des

grandes âmes inconnues, les meilleures de toutes; la vérité n'eût pas

été promulguée, et le monde n'eût pas profité de l'immense supériorité

morale que son Père lui avait départie. Jésus, fils de Sirach, et Hillel

avaient émis des aphorismes presque aussi élevés que ceux de Jésus.

Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du

christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire

est tout. L'idée qui se cache sous un tableau de Raphaël est peu de

chose; c'est le tableau seul qui compte. De même, en morale, la vérité

ne prend quelque valeur que si elle passe à l'état de sentiment, et elle

n'atteint tout son prix que quand elle se réalise dans le monde à l'état

de fait. Des hommes d'une médiocre moralité ont écrit de fort bonnes

maximes. Des hommes très-vertueux, d'un autre côté, n'ont rien fait pour

continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est à celui

qui a été puissant en paroles et en oeuvres, qui a senti le bien, et au

prix de son sang l'a fait triompher. Jésus, à ce double point de vue,

est sans égal; sa gloire reste entière et sera toujours renouvelée.

NOTES:

[204] C'est l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85. Marc ne

connaît pas Joseph; Jean et Luc, au contraire, préfèrent l'expression

«fils de Joseph.» Luc, III, 23; IV, 22; Jean, i, 45; IV, 42.

[205] Jean, II, 1; IV, 46. Jean seul est renseigné sur ce point.

[206] J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de Galilée

avec _Kana el-Djélil._ On peut cependant faire valoir des arguments pour

_Kefr-Kenna,_ à une heure ou une heure et demie N.-N.-E. de Nazareth.

[207] Maintenant _el-Buttauf._

[208] Jean, II, 11; IV, 46. Un ou deux disciples étaient de Cana. Jean,

XXI, 2; Matth., X, 4; Marc, III, 18.

[209] Marc, VI, 3; Justin, _Dial. cum Tryph_., 88.

[210] Par exemple, «Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le

Forgeron.»

[211] _Act_., XVIII, 3.

[212] Voir ci-dessous, p. 151-152.

[213] Luc, VII, 37 et suiv.; Jean, IV, 7 et suiv.; VIII, 3 et suiv.

[214] Les discours que le quatrième évangile prête à Jésus renferment

déjà un germe de théologie. Mais ces discours étant en contradiction

absolue avec ceux des évangiles synoptiques, lesquels représentent sans

aucun doute les _Logia_ primitifs, ils doivent compter pour des

documents de l'histoire apostolique, et non pour des éléments de la vie

de Jésus.

[215] Voir Matth., IX, 9, et les autres récits analogues.

[216] Voir, par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv.

[217] La belle âme de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres

points, avec celle de Jésus. _De confus. ling_., § 14; _De migr. Abr_.,

§ I; _De somniis_, II, § 41; _De agric. Noë,_ § 12; _De mutatione

nominum_, § 4. Mais Philon est à peine juif d'esprit.

[218] Saint Paul, _ad Galatas_, IV, 6.

[219] Le mot «ciel,» dans la langue rabbinique de ce temps, est synonyme

du nom de «Dieu,» qu'on évitait de prononcer. Comp. Matth., XXI, 25;

Luc, XV, 18; XX, 4.

[220] Cette expression revient à chaque page des évangiles synoptiques,

des Actes des Apôtres, de saint Paul. Si elle ne paraît qu'une fois en

saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours rapportés par le

quatrième évangile sont loin de représenter la parole vraie de Jésus.

[221] Dan., II, 44; VII, 43, 14, 22, 27.

[222] Mischna, _Berakoth_, II, 1, 3; Talmud de Jérusalem, _Berakoth_,

II, 2; _Kidduschin_, i, 2; Talm. de Bab., _Berakoth_, 15 _a_; _Mekilta,_

42 _b_; Siphra, 170 _b_. L'expression revient souvent dans les

_Midraschim_.

[223] Matth., VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc, XII, 31.

[224] Luc, XVII, 20-21.

[225] La grande théorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet

réservée, dans les synoptiques, pour les chapitres qui précèdent le

récit de la passion. Les premières prédications, surtout dans Matthieu,

sont toutes morales.

[226] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean, VI, 42.

[227] La tradition sur la laideur de Jésus (Justin, _Dial. cum Tryph.,_

85, 88, 100) vient du désir de voir réalisé en lui un trait prétendu

messianique (Is.., LIII, 2).

[228] Les _Logia_ de saint Matthieu réunissent plusieurs de ces axiomes

ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme fragmentaire

se fait sentir à travers les sutures.

[229] Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies dans le

petit livre intitulé: _Pirké Aboth_.

[230] Les rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et à mesure

qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que, la rédaction du Talmud

étant postérieure à celle des Évangiles, des emprunts ont pu être faits

par les compilateurs juifs à la morale chrétienne. Mais cela est

inadmissible; un mur de séparation existait entre l'église et la

synagogue. La littérature chrétienne et la littérature juive n'ont eu

avant le XIIIe siècle presque aucune influence l'une sur l'autre.

[231] Matth., VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est déjà dans le livre de

_Tobie_, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement (Talm. de Bab.,

_Schabbath_, 31 _a_), et déclarait comme Jésus que c'était là l'abrégé

de la Loi.

[232] Matth., V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jérémie, _Lament_.,

III, 30.

[233] Matth., V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46.

[234] Matth., V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone,

_Schabbath_, 88 _b_; _Joma_, 23 _a_.

[235] Matth., VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone,

_Kethuboth_, 105 _b_.

[236] Luc, VI, 37. Comparez _Lévit_., XIX, 18; _Prov_., XX, 22;

_Ecclésiastique_, XXVIII, 1 et suiv.

[237] Luc, VI, 36; Siphré, 54 _b_ (Sultzbach, 1802).

[238] Parole rapportée dans les _Actes_, XX, 33.

[239] Matth., XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences

rapportées par saint Jérôme d'après l' «Évangile selon les Hébreux»

(Comment, in _Epist. ad Ephes_., V, 4; in Ezech., XVIII; _Dial_. _adv_.

_Pelag_., III, 2), sont empreintes du même esprit.

[240] _Deutér_., XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; _Prov_., XIX, 17;

_Pirké Aboth, i_; Talmud de Jérusalem, _Peah, i_, 1; Talmud de Babylone,

_Schabbath_, 63 _a_.

[241] Matth., V, 20 et suiv.

[242] Matth., V, 22.

[243] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, _Sanhédrin_,

22 _a_.

[244] Matth., V, 33 et suiv.

[245] Matth., V, 38 et suiv.

[246] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (_Deutér_., XV, 7-8),

mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et

suiv.).

[247] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, _Masseket Kalla_ (édit. Fürth,

1793), fol. 34 _b_.

[248] Matth., V, 23 et suiv.

[249] Matth., V, 45 et suiv. Comparez _Lévit_., xi, 44; XIX, 2.

[250] Comparez Philon, _De migr. Abr_., § 23 et 24; _De vita

contemplativa_, en entier.

[251] Matth., XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv.

[252] Marc, VII, 6 et suiv.

[253] Matth., VI, 4 et suiv. Comparez _Ecclésiastique_ XVII, 18; XXIX,

15; Talm. de Bab., _Chagiga_, 5 _a_; _Baba Bathra_, 9 _b_.

[254] Matth., VI, 5-8.

[255] Matth., XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12.

[256] Matth., VI, 9 et suiv; Luc, xi, 2 et suiv.

[257] C'est-à-dire du démon.

[258] Luc, xi, 5 et suiv.

[259] Matth., V, 23-24.

[260] Isaïe, i, 11 et suiv. Comparez _ibid_., LVIII entier; Osée, VI, 6;

Malachie, i, 40 et suiv.

[261] _Pirké Aboth_, i, 2.

[262] _Ecclésiastique_, XXXV, 1 et suiv.

[263] Talm. de Jérus., _Pesachim_, VI, I; Talm. de Bab., même traité, 66

_a_; _Schabbath_, 34 _a_.

[264] _Quod Deus immut_., § 1 et 2; _De Abrahamo_, § 22; _Quis rerum

divin. hæres_, § 13 et suiv., 55, 58 et suiv.; _De profugis_, 7 et 8;

_Quod omnis probus liber_, en entier; _De vita contemplativa_, en

entier.

[265] Talm. de Bab., _Pesachim_, 67 _b_.

[266] Talmud de Jérusalem, _Peah_, i, 1.

[267] Matth., VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, _Baba Bathra_, 15

_b_; _Erachin_, 16 _b_.

[268] Voir surtout _Pirké Aboth_, ch. 1.

[269] Le Talmud, résumé de ce vaste mouvement d'écoles, ne commença

guère à être écrit qu'au deuxième siècle de notre ère.

CHAPITRE VI

JEAN-BAPTISTE.--VOYAGE DE JÉSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DÉSERT DE

JUDÉE.--IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAN.

Un homme extraordinaire, dont le rôle, faute de documents, reste pour

nous en partie énigmatique, apparut vers ce temps et eut certainement

des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt à faire dévier

de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles lui suggérèrent

plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en

tout cas elles fournirent a ses disciples une très-forte autorité pour

recommander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs.

Vers l'an 28 de notre ère (quinzième année du règne de Tibère), se

répandit dans toute la Palestine la réputation d'un certain Iohanan ou

Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean était de race

sacerdotale[270] et né, ce semble, à Jutta près d'Hébron ou à Hébron

même[271]. Hébron, la ville patriarcale par excellence, située à deux

pas du désert de Judée et à quelques heures du grand désert d'Arabie,

était dès cette époque ce qu'elle est encore aujourd'hui, un des

boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme la plus austère. Dès son

enfance, Jean fut _Nazir,_ c'est-à-dire assujetti par voeu à certaines

abstinences[272]. Le désert dont il était pour ainsi dire environné

l'attira de bonne heure[273]. Il y menait la vie d'un yogui de l'Inde,

vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de chameau, n'ayant pour aliments que

des sauterelles et du miel sauvage[274]. Un certain nombre de disciples

s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et méditant sa sévère

parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des traits

particuliers n'eussent révélé en ce solitaire le dernier descendant des

grands prophètes d'Israël.

Depuis que la nation juive s'était prise avec une sorte de désespoir à

réfléchir sur sa destinée, l'imagination du peuple s'était reportée avec

beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous les

personnages du passé, dont le souvenir venait comme les songes d'une

nuit troublée réveiller et agiter le peuple, le plus grand était Élie.

Ce géant des prophètes, en son âpre solitude du Carmel, partageant la

vie des bêtes sauvages, demeurant dans le creux des rochers, d'où il

sortait comme un foudre pour faire et défaire les rois, était devenu,

par des transformations successives, une sorte d'être surhumain, tantôt

visible, tantôt invisible, et qui n'avait pas goûté la mort. On croyait

généralement qu'Élie allait revenir et restaurer Israël[275]. La vie

austère qu'il avait menée, les souvenirs terribles qu'il avait laissés,

et sous l'impression desquels l'Orient vit encore[276], cette sombre

image qui, jusqu'à nos jours, fait trembler et tue, toute cette

mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les

esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous

les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande action sur

le peuple devait imiter Élie, et comme la vie solitaire avait été le

trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager «l'homme de

Dieu» comme un ermite. On s'imagina que tous les saints personnages

avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste, d'austérités[277].

La retraite au désert devint ainsi la condition et le prélude des hautes

destinées.

Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beaucoup préoccupé

Jean[278]. La vie anachorétique, si opposée à l'esprit de l'ancien

peuple juif, et avec laquelle les voeux dans le genre de ceux des Nazirs

et des Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes parts

invasion en Judée. Les Esséniens ou Thérapeutes étaient groupés près du

pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte[279]. On

s'imaginait que les chefs de sectes devaient être des solitaires, ayant

leurs règles et leurs instituts propres, comme des fondateurs d'ordres

religieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi parfois des

espèces d'anachorètes[280] assez ressemblants aux _gourous_[281] du

brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence éloignée

des _mounis_ de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes

vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers

Franciscains, prêchant de leur extérieur édifiant et convertissant des

gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourné leurs

pas du côté de la Judée, de même que certainement ils l'avaient fait du

côté de la Syrie et de Babylone[282]? C'est ce que l'on ignore. Babylone

était devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme; Boudasp

(Bodhisattva) était réputé un sage Chaldéen et le fondateur du sabisme.

Le _sabisme_ lui-même, qu'était-il? Ce que son étymologie indique[283]:

le _baptisme_ lui-même, c'est-à-dire la religion des baptêmes

multipliés, la souche de la secte encore existante qu'on appelle

«chrétiens de Saint-Jean» ou Mendaïtes, et que les Arabes appellent

_el-Mogtasila_, «les baptistes[284].» Il est fort difficile de démêler

ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judaïsme, le

christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la région

au delà du Jourdain durant les premiers siècles de notre ère[285],

présentent à la critique, par suite de la confusion des notices qui nous

en sont parvenues, le problème le plus singulier. On peut croire, en

tout cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, des

Esséniens[286] et des précepteurs spirituels juifs de ce temps venaient

d'une influence récente du haut Orient. La pratique fondamentale qui

donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a valu son nom, a

toujours eu son centre dans la basse Chaldée et y constitue une religion

qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

Cette pratique était le baptême ou la totale immersion. Les ablutions

étaient déjà familières aux Juifs, comme à toutes les religions de

l'Orient[287]. Les Esséniens leur avaient donné une extension

particulière[288]. Le baptême était devenu une cérémonie ordinaire de

l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive, une

sorte d'initiation[289]. Jamais pourtant, avant notre baptiste, on

n'avait donné à l'immersion cette importance ni cette forme. Jean avait

fixé le théâtre de son activité dans la partie du désert de Judée qui

avoisine la mer Morte[290]. Aux époques où il administrait le baptême,

il se transportait aux bords du Jourdain[291], soit à Béthanie ou

Béthabara[292], sur la rive orientale, probablement vis-à-vis de

Jéricho, soit à l'endroit nommé _Ænon_ ou «les Fontaines[293],» près de

Salim, où il y avait beaucoup d'eau[294]. Là des foules considérables,

surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient

baptiser[295]. En quelques mois, il devint ainsi un des hommes les plus

influents de la Judée, et tout le monde dut compter avec lui.

Le peuple le tenait pour un prophète[296], et plusieurs s'imaginaient

que c'était Élie ressuscité[297]. La croyance à ces résurrections était

fort répandue[298]; on pensait que Dieu allait susciter de leurs

tombeaux quelques-uns des anciens prophètes pour servir de guides à

Israël vers sa destinée finale[299]. D'autres tenaient Jean pour le

Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle prétention[300]. Les

prêtres et les scribes, opposés à cette renaissance du prophétisme, et

toujours ennemis des enthousiastes, le méprisaient. Mais la popularité

du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient parler contre lui[301].

C'était une victoire que le sentiment de la foule remportait sur

l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des prêtres à

s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort[302].

Le baptême n'était du reste pour Jean qu'un signe destiné à faire

impression et à préparer les esprits à quelque grand mouvement. Nul

doute qu'il ne fût possédé au plus haut degré de l'espérance

messianique, et que son action principale ne fût en ce sens. «Faites

pénitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche[303].» Il

annonçait une «grande colère,» c'est-à-dire de terribles catastrophes

qui allaient venir[304], et déclarait que la cognée était déjà à la

racine de l'arbre, que l'arbre serait bientôt jeté au feu. Il

représentait son Messie un van à la main, recueillant le bon grain, et

brûlant la paille. La pénitence, dont le baptême était la figure,

l'aumône, l'amendement des moeurs[305], étaient pour Jean les grands

moyens de préparation aux événements prochains. On ne sait pas

exactement sous quel jour il concevait ces événements. Ce qu'il y a de

sûr, c'est qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les mêmes

adversaires que Jésus, contre les prêtres riches, les pharisiens, les

docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme Jésus, il était

surtout accueilli par les classes méprisées[306]. Il réduisait à rien le

titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils

d'Abraham avec les pierres du chemin[307]. Il ne semble pas qu'il

possédât même en germe la grande idée qui a fait le triomphe de Jésus,

l'idée d'une religion pure; mais il servait puissamment cette idée en

substituant un rite privé aux cérémonies légales, pour lesquelles il

fallait des prêtres, à peu près comme les Flagellants du moyen âge ont

été des précurseurs de la Réforme, en enlevant le monopole des

sacrements et de l'absolution au clergé officiel. Le ton général de ses

sermons était sévère et dur. Les expressions dont il se servait contre

ses adversaires paraissent avoir été des plus violentes[308]. C'était

une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas

étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha presque par son maître

Banou, le laisse entendre à mots couverts[309], et la catastrophe qui

mit fin à ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient une vie

fort austère[310], jeûnaient fréquemment et affectaient un air triste et

soucieux. On voit poindre par moments la communauté des biens et cette

pensée que le riche est obligé de partager ce qu'il a[311]. Le pauvre

apparaît déjà comme celui qui doit bénéficier en première ligne du

royaume de Dieu.

Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa renommée pénétra

vite en Galilée et arriva jusqu'à Jésus, qui avait déjà formé autour de

lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant

encore de peu d'autorité, et sans doute aussi poussé par le désir de

voir un maître dont les enseignements avaient beaucoup de rapports avec

ses propres idées, Jésus quitta la Galilée et se rendit avec sa petite

école auprès de Jean[312]. Les nouveaux venus se firent baptiser comme

tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de disciples

galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts des

siens. Les deux maîtres étaient jeunes; ils avaient beaucoup d'idées

communes; ils s'aimèrent et luttèrent devant le public de prévenances

réciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'oeil dans

Jean-Baptiste, et on est porté à le révoquer en doute. L'humilité n'a

jamais été le trait des fortes âmes juives. Il semble qu'un caractère

aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrité, devait être fort

colère et ne souffrir ni rivalité ni demi-adhésion. Mais cette manière

de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne

de Jean. On se le représente comme un vieillard; il était au contraire

de même âge que Jésus[313], et très-jeune selon les idées du temps. Il

ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le père de Jésus, mais bien son

frère. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mêmes espérances et des

mêmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer

réciproquement. Certes un vieux maître voyant un homme sans célébrité

venir vers lui et garder à son égard des allures d'indépendance, se fût

révolté; on n'a guère d'exemples d'un chef d'école accueillant avec

empressement celui qui va lui succéder. Mais la jeunesse est capable de

toutes les abnégations, et il est permis d'admettre que Jean, ayant

reconnu dans Jésus un esprit analogue au sien, l'accepta sans

arrière-pensée personnelle. Ces bonnes relations devinrent ensuite le

point de départ de tout un système développé parles évangélistes, et qui

consista à donner pour première base à la mission divine de Jésus

l'attestation de Jean. Tel était le degré d'autorité conquis par le

baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant.

Mais, loin que le baptiste ait abdiqué devant Jésus, Jésus, pendant tout

le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour supérieur et ne

développa son propre génie que timidement.

Il semble en effet que, malgré sa profonde originalité, Jésus, durant

quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie était

encore obscure devant lui. A toutes les époques, d'ailleurs, Jésus céda

beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses qui n'étaient pas dans

sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison

qu'elles étaient populaires; seulement, ces accessoires ne nuisirent

jamais à sa pensée principale et y furent toujours subordonnés. Le

baptême avait été mis par Jean en très-grande faveur; il se crut obligé

de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisèrent aussi[314].

Sans doute ils accompagnaient le baptême de prédications analogues à

celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les côtés de

baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succès. L'élève

égala bientôt le maître, et son baptême fut fort recherché. Il y eut à

ce sujet quelque jalousie entre les disciples[315]; les élèves de Jean

vinrent se plaindre à lui des succès croissants du jeune galiléen, dont

le baptême allait bientôt, selon eux, supplanter le sien. Mais les deux

maîtres restèrent supérieurs à ces petitesses. La supériorité de Jean

était d'ailleurs trop incontestée pour que Jésus, encore peu connu,

songeât à la combattre. Il voulait seulement grandir à son ombre, et se

croyait obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens extérieurs

qui avaient valu à Jean de si étonnants succès. Quand il recommença à

prêcher après l'arrestation de Jean, les premiers mots qu'on lui met à

la bouche ne sont que la répétition d'une des phrases familières au

baptiste[316]. Plusieurs autres expressions de Jean se retrouvent

textuellement dans ses discours[317]. Les deux écoles paraissent avoir

vécu longtemps en bonne intelligence[318], et après la mort de Jean,

Jésus, comme confrère affidé, fut un des premiers averti de cet

événement[319].

Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa carrière prophétique. Comme

les anciens prophètes juifs, il était, au plus haut degré, frondeur des

puissances établies[320]. La vivacité extrême avec laquelle il

s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des

embarras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir été inquiété par Pilate;

mais dans la Pérée, au delà du Jourdain, il tombait sur les terres

d'Antipas. Ce tyran s'inquiéta du levain politique mal dissimulé dans

les prédications de Jean. Les grandes réunions d'hommes formées par

l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient

quelque chose de suspect[321]. Un grief tout personnel vint, d'ailleurs,

s'ajouter à ces motifs d'État et rendit inévitable la perte de l'austère

censeur.

Vie de Jésus · 第 8 / 27 段