37. Avant Juda le Gaulonite, les _Actes_ placent un autre agitateur,
Theudas; mais c'est là un anachronisme: le mouvement de Theudas eut lieu
l'an 44 de l'ère chrétienne (Jos., _Ant_., XX, v, 4).
[186] Jos., _B.J.,_ II, xvii, 8 et suiv.
[187] Luc, XIII, 4. Le mouvement galiléen de Juda, fils d'Ézéchias, ne
paraît pas avoir eu un caractère religieux; peut-être, cependant, ce
caractère a-t-il été dissimulé par Josèphe (_Ant_., XVII, x, 3).
[188] Jos., Ant., XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 4.
[189] Jos. _R.J._ III, iii, 1. L'horrible état où le pays est réduit,
surtout près du lac de Tibériade, ne doit pas faire illusion. Ces pays,
maintenant brûlés, ont été autrefois des paradis terrestres. Les bains
de Tibériade, qui sont aujourd'hui un affreux séjour, ont été autrefois
le plus bel endroit de la Galilée (Jos., _Ant., _XVIII, ii, 3). Josèphe
_(Bell. Jud_., III, x, 8) vante les beaux arbres de la plaine de
Génésareth, où il n'y en a plus un seul. Antonin Martyr, vers l'an 600,
cinquante ans par conséquent avant l'invasion musulmane, trouve encore
la Galilée couverte de plantations délicieuses, et compare sa fertilité
à celle de l'Égypte (_Itin.,_ § 5).
[190] Matth., V, 4; XIV, 23; Luc, VI, 12.
[191] Matth., XVII,1 et suiv.; Marc, IXX, 4 et suiv.; Luc, IX, 28 et
suiv.
[192] Jos., _B.J_., III, iii, 2.
[193] Jos., _Ant_., XVIII, ii, 2; _B.J_., II, ix, I; _Vita_, 12, 13, 64.
[194] Jos., _B. J_., III, iii, 2.
[195] On peut se les figurer d'après quelques enclos des environs de
Nazareth. Cf. _Cant. Cant_., II, 3, 5, 13; IV, 13; VI, 6, 10; VII, 8,
12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, _b.c_. L'aspect des grandes métairies
s'est encore bien conservé dans le sud du pays de Tyr (ancienne tribu
d'Aser). La trace de la vieille agriculture palestinienne, avec ses
ustensiles taillés dans le roc (aires, pressoirs, silos, auges, meules,
etc.), se retrouve du reste à chaque pas.
[196] Matth., IX, 17; xi, 19; Marc, II, 22; Luc, V, 37; vu, 34, Jean,
II, 3 et suiv.
[197] Luc, II, 41.
[198] Luc, II, 42-44.
[199] Voir surtout ps. LXXXIV, cxxii, CXXXIII (Vulg. LXXXIII, CXXI,
CXXXII).
[200] Luc, IX, 51-53; XVII, 41; Jean, IV, 4; Jos., _Ant_., XX, vi, 4;
_B.J._ II, xii, 3; _Vita_ 52. Souvent, cependant, les pèlerins venaient
par la Pérée pour éviter la Samarie, où ils couraient des dangers.
Matth., XIX, 4; Marc, X, 1.
[201] Selon Josèphe _(Vita,_ 82), la route était de trois jours. Mais
l'étape de Sichem à Jérusalem devait d'ordinaire être coupée en deux.
[202] LXXXIII selon la Vulgate, v. 7.
[203] Luc, IV, 42; V, 16.
CHAPITRE V.
PREMIERS APHORISMES DE JÉSUS.--SES IDÉES D'UN DIEU PÉRE ET D'UNE
RELIGION PURE.--PREMIERS DISCIPLES.
Joseph mourut avant que son fils fût arrivé à aucun rôle public. Marie
resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique
pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux
homonymes, était le plus souvent appelé «fils de Marie[204].» Il semble
que, devenue par la mort de son mari étrangère à Nazareth, elle se
retira à Cana[205], dont elle pouvait être originaire. Cana[206] était
une petite ville à deux heures ou deux heures et demie de Nazareth, au
pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis[207]. La vue,
moins grandiose qu'à Nazareth, s'étend sur toute la plaine et est bornée
de la manière la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth et les
collines de Séphoris.
Jésus paraît avoir fait quelque temps sa résidence en ce lieu. Là se
passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses premiers
éclats[208].
Il exerçait le métier de son père, qui était celui de charpentier[209].
Ce n'était pas là une circonstance humiliante ou fâcheuse. La coutume
juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels apprît un
état. Les docteurs les plus célèbres avaient des métiers[210]; c'est
ainsi que saint Paul, dont l'éducation avait été si soignée, était
fabricant de tentes[211]. Jésus ne se maria point. Toute sa puissance
d'aimer se porta sur ce qu'il considérait comme sa vocation céleste. Le
sentiment extrêmement délicat qu'on remarque en lui pour les femmes[212]
ne se sépara point du dévouement exclusif qu'il avait pour son idée. Il
traita en soeurs, comme François d'Assise et François de Sales, les
femmes qui s'éprenaient de la même oeuvre que lui; il eut ses sainte
Claire, ses Françoise de Chantal. Seulement il est probable que
celles-ci aimaient plus lui que l'oeuvre; il fut sans doute plus aimé
qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures très-élevées,
la tendresse du coeur se transforma chez lui en douceur infinie, en
vague poésie, en charme universel. Ses relations intimes et libres, mais
d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite équivoque
s'expliquent de même par la passion qui l'attachait à la gloire de son
Père, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles
créatures qui pouvaient y servir.[213] Quelle fut la marche de la pensée
de Jésus durant cette période obscure de sa vie? Par quelles méditations
débuta-t-il dans la carrière prophétique? On l'ignore, son histoire nous
étant parvenue à l'état de récits épars et sans chronologie exacte. Mais
le développement des produits vivants est partout le même, et il n'est
pas douteux que la croissance d'une personnalité aussi puissante que
celle de Jésus n'ait obéi à des lois très-rigoureuses. Une haute notion
de la divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble avoir été
de toutes pièces la création de sa grande âme, fut en quelque sorte le
principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux
idées qui nous sont familières et à ces discussions où s'usent les
petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la piété de Jésus, il
faut faire abstraction de ce qui s'est placé entre l'Évangile et nous.
Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de la théologie. Les
chétives discussions de la scolastique, la sécheresse d'esprit de
Descartes, l'irréligion profonde du XVIIIe siècle, en rapetissant Dieu,
et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est
pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout sentiment
fécond de la divinité. Si Dieu, en effet, est un être déterminé hors de
nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu
est un «visionnaire,» et comme les sciences physiques et physiologiques
nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion, le
déiste un peu conséquent se trouve dans l'impossibilité de comprendre
les grandes croyances du passé. Le panthéisme, d'un autre côté, en
supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu
vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement
compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint François d'Assise,
saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes
ou panthéistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves
physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu les eussent laissés
indifférents. Ils sentaient le divin en eux-mêmes. Au premier rang de
cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jésus. Jésus
n'a pas de visions; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un hors de lui;
Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son coeur ce qu'il
dit de son Père. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous
les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait besoin
de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête révélatrice
comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie familier comme
Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination
d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du
soufi se proclamant identique à Dieu est aussi tout autre chose. Jésus
n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. Il se croit en
rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute
conscience de Dieu qui ait existé au sein de l'humanité a été celle de
Jésus.
On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant d'une telle disposition
d'âme, ne sera nullement un philosophe spéculatif comme Çakya-Mouni.
Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que l'Évangile.[214]
Les spéculations des Pères grecs sur l'essence divine viennent d'un tout
autre esprit. Dieu conçu immédiatement comme Père, voilà toute la
théologie de Jésus. Et cela n'était pas chez lui un principe théorique,
une doctrine plus ou moins prouvée et qu'il cherchait à inculquer aux
autres. Il ne faisait à ses disciples aucun raisonnement;[215] il
n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses
opinions, il se prêchait lui-même. Souvent des âmes très-grandes et
très-désintéressées présentent, associé à beaucoup d'élévation, ce
caractère de perpétuelle attention à elles-mêmes et d'extrême
susceptibilité personnelle, qui en général est le propre des
femmes.[216] Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe
perpétuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent nullement de
s'imposer aux autres; notre réserve, notre respect de l'opinion
d'autrui, qui est une partie de notre impuissance, ne saurait être leur
fait. Cette personnalité exaltée n'est pas l'égoïsme; car de tels
hommes, possédés de leur idée, donnent leur vie de grand coeur pour
sceller leur oeuvre: c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a
embrassé, poussée à sa dernière limite. C'est l'orgueil pour ceux qui ne
voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du
fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le résultat. Le
fou côtoie ici l'homme inspiré; seulement le fou ne réussit jamais. Il
n'a pas été donné jusqu'ici à l'égarement d'esprit d'agir d'une façon
sérieuse sur la marche de l'humanité. Jésus n'arriva pas sans doute du
premier coup à cette haute affirmation de lui-même. Mais il est probable
que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation
d'un fils avec son père. Là est son grand acte d'originalité; en cela il
n'est nullement de sa race[217]. Ni le juif, ni le musulman n'ont
compris cette délicieuse théologie d'amour. Le Dieu de Jésus n'est pas
ce maître fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne quand il lui
plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de Jésus est Notre Père.
On l'entend en écoutant un souffle léger qui crie en nous, «Père.[218]»
Le Dieu de Jésus n'est pas le despote partial qui a choisi Israël pour
son peuple et le protège envers et contre tous. C'est le Dieu de
l'humanité. Jésus ne sera pas un patriote comme les Macchabées, un
théocrate comme Juda le Gaulonite. S'élevant hardiment au-dessus des
préjugés de sa nation, il établira l'universelle paternité de Dieu. Le
Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner à un autre
qu'à Dieu le nom de «maître;» Jésus laisse ce nom à qui veut le prendre,
et réserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la
terre, pour lui représentants de la force, un respect plein d'ironie, il
fonde la consolation suprême, le recours au Père que chacun a dans le
ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son coeur.
Ce nom de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel[219]» fut le terme
favori de Jésus pour exprimer la révolution qu'il apportait en ce
monde.[220] Comme presque tous les termes messianiques, il venait du
Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre
empires profanes, destinés à crouler, succédera un cinquième empire, qui
sera celui des Saints et qui durera éternellement.[221] Ce règne de Dieu
sur la terre prêtait naturellement aux interprétations les plus
diverses. Pour la théologie juive, le «royaume de Dieu» n'est le plus
souvent que le judaïsme lui-même, la vraie religion, le culte
monothéiste, la piété.[222] Dans les derniers temps de sa vie, Jésus
crut que ce règne allait se réaliser matériellement par un brusque
renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa première
pensée.[223] La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu père
n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde près de finir et
qui se préparent par l'ascétisme à une catastrophe chimérique; c'est
celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. «Le royaume de Dieu est
au dedans de vous,» disait-il à ceux qui cherchaient avec subtilité des
signes extérieurs.[224] La conception réaliste de l'avènement divin n'a
été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort a fait oublier. Le
Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et des
humbles, voilà le Jésus des premiers jours,[225] jours chastes et sans
mélange où la voix de son Père retentissait en son sein avec un timbre
plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année peut-être, où Dieu
habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout à
coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa
personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-là ne le reconnaissaient
plus.[226] Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se
pressait autour de lui n'était ni une secte, ni une école; mais on y
sentait déjà un esprit commun, quelque chose de pénétrant et de doux.
Son caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures[227]
qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui
comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de ces
populations bienveillantes et naïves, ne savait échapper.
Le paradis eût été, en effet, transporté sur la terre, si les idées du
jeune maître n'eussent dépassé de beaucoup ce niveau de médiocre bonté
au delà duquel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La
fraternité des hommes, fils de Dieu, et les conséquences morales qui en
résultent étaient déduites avec un sentiment exquis. Comme tous les
rabbis du temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements suivis,
renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme
expressive, parfois énigmatique et bizarre.[228] Quelques-unes de ces
maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres étaient des
pensées de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de Jésus
fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées jusqu'à lui, non par
suite d'études savantes, mais comme des proverbes souvent répétés. La
synagogue était riche en maximes très-heureusement exprimées, qui
formaient une sorte de littérature proverbiale courante.[229] Jésus
adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pénétrant d'un
esprit supérieur.[230] Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs tracés
par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus
d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour
soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit chrétiennes, si l'on veut
dire par là qu'elles ont été vraiment prêchées par le Christ, étaient en
germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de
répéter l'axiome répandu: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais
pas qu'on te fît à toi-même.[231]» Mais cette vieille sagesse, encore
assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excès:
«Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui l'autre. Si
quelqu'un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui ton
manteau.[232]»
«Si ton oeil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de
toi.[233]»
«Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour
ceux qui vous persécutent.[234]»
«Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé.[235] Pardonnez, et on vous
pardonnera.[236] Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est
miséricordieux.[237] Donner vaut mieux que recevoir.[238]»
«Celui qui s'humilie sera élevé; celui qui s'élève sera humilié.[239]»
Sur l'aumône, la pitié, les bonnes oeuvres, la douceur, le goût de la
paix, le complet désintéressement du coeur, il avait peu de chose à
ajouter à la doctrine de la synagogue.[240] Mais il y mettait un accent
plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés depuis
longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien
exprimés. La poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le
précepte lui-même, pris comme une vérité abstraite. Or, on ne peut nier
que ces maximes empruntées par Jésus à ses devanciers ne fassent dans
l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le _Pirké
Aboth_ ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le
Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en elle-même,
si l'on veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes
la recomposer presque tout entière, la morale évangélique n'en reste pas
moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience humaine,
le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait tracé.
Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair qu'il en
voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il répétait sans
cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit.[241]
Il défendait la moindre parole dure,[242] il interdisait le divorce[243]
et tout serment,[244] il blâmait le talion,[245] il condamnait
l'usure,[246] il trouvait le désir voluptueux aussi criminel que
l'adultère.[247] Il voulait un pardon universel des injures.[248] Le
motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était toujours le
même: «... Pour que vous soyez les fils de votre Père céleste, qui fait
lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous n'aimez,
ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous? Les
publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que
cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Père céleste
est parfait.[249]»
Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures,
reposant toute sur les sentiments du coeur, sur l'imitation de
Dieu,[250] sur le rapport immédiat de la conscience avec le Père
céleste, étaient la suite de ces principes. Jésus ne recula jamais
devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le sein du
judaïsme, un révolutionnaire au premier chef. Pourquoi des
intermédiaires entre l'homme et son Père? Dieu ne voyant que le coeur, à
quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le
corps?[251] La tradition même, chose si sainte pour le juif, n'est rien,
comparée au sentiment pur.[252] L'hypocrisie des pharisiens, qui en
priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, qui faisaient
leurs aumônes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui
les faisaient reconnaître pour personnes pieuses, toutes ces simagrées
de la fausse dévotion le révoltaient. «Ils ont reçu leur récompense,
disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache
pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le secret, et
alors ton Père, qui voit dans le secret, te la rendra.[253] Et quand tu
pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment à faire leur oraison
debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'être vus des
hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur récompense. Pour toi, si
tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton
Père, qui est dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret,
t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les
païens, qui s'imaginent devoir être exaucés à force de paroles. Dieu ton
Père sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.[254]»
Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se contentant de prier
ou plutôt de méditer sur les montagnes et dans les lieux solitaires, où
toujours l'homme a cherché Dieu.[255] Cette haute notion des rapports de
l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même après lui, devaient être
capables, se résumait en une prière, qu'il enseignait dès lors à ses
disciples:[256]
«Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié; que ton règne
arrive; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous
aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, comme
nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Épargne-nous les
épreuves; délivre-nous du Méchant.[257]» Il insistait particulièrement
sur cette pensée que le Père céleste sait mieux que nous ce qu'il nous
faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle
chose déterminée.[258]
Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences des grands principes
que le judaïsme avait posés, mais que les classes officielles de la
nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La prière grecque et
romaine fut presque toujours un verbiage plein d'égoïsme. Jamais prêtre
païen n'avait dit au fidèle: «Si, en apportant ton offrande à l'autel,
tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton
offrande devant l'autel, et va premièrement te réconcilier avec ton
frère; après cela viens et fais ton offrande.[259]» Seuls dans
l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie
contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que
l'homme doit à Dieu. «Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en
suis rassasié; la graisse de vos béliers me soulève le coeur; votre
encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos
pensées; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et
venez alors.[260]» Dans les derniers temps, quelques docteurs, Siméon le
Juste,[261] Jésus, fils de Sirach,[262] Hillel,[263] touchèrent presque
le but, et déclarèrent que l'abrégé de la Loi était la justice. Philon,
dans le monde judéo-égyptien, arrivait en même temps que Jésus à des
idées d'une haute sainteté morale, dont la conséquence était le peu de
souci des pratiques légales.[264] Schemaïa et Abtalion, plus d'une fois,
se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux.[265] Rabbi Iohanan
allait bientôt mettre les oeuvres de miséricorde au-dessus de l'étude
même de la Loi![266] Jésus seul, néanmoins, dit la chose d'une manière
efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais
plus ennemi des formes qui étouffent la religion sous prétexte de la
protéger. Par là, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs;
par là, il a posé une pierre éternelle, fondement de la vraie religion,
et, si la religion est la chose essentielle de l'humanité, par là il a
mérité le rang divin qu'on lui a décerné. Une idée absolument neuve,
l'idée d'un culte fondé sur la pureté du coeur et sur la fraternité
humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée tellement élevée
que l'église chrétienne devait sur ce point trahir complètement ses
intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont capables
de s'y prêter.
Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque instant des
images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous
appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur forme
vive tenait à l'heureux emploi de proverbes populaires. «Comment peux-tu
dire à ton frère: Permets que j'ôte cette paille de ton oeil, toi qui as
une poutre dans le tien? Hypocrite! ôté d'abord la poutre de ton oeil,
et alors tu penseras à ôter la paille de l'oeil de ton frère.[267]»