[185] Jos., _Ant_., XVIII, i, I et 6; _B. J_., II, vii, I; _Act_., V,

37. Avant Juda le Gaulonite, les _Actes_ placent un autre agitateur,

Theudas; mais c'est là un anachronisme: le mouvement de Theudas eut lieu

l'an 44 de l'ère chrétienne (Jos., _Ant_., XX, v, 4).

[186] Jos., _B.J.,_ II, xvii, 8 et suiv.

[187] Luc, XIII, 4. Le mouvement galiléen de Juda, fils d'Ézéchias, ne

paraît pas avoir eu un caractère religieux; peut-être, cependant, ce

caractère a-t-il été dissimulé par Josèphe (_Ant_., XVII, x, 3).

[188] Jos., Ant., XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 4.

[189] Jos. _R.J._ III, iii, 1. L'horrible état où le pays est réduit,

surtout près du lac de Tibériade, ne doit pas faire illusion. Ces pays,

maintenant brûlés, ont été autrefois des paradis terrestres. Les bains

de Tibériade, qui sont aujourd'hui un affreux séjour, ont été autrefois

le plus bel endroit de la Galilée (Jos., _Ant., _XVIII, ii, 3). Josèphe

_(Bell. Jud_., III, x, 8) vante les beaux arbres de la plaine de

Génésareth, où il n'y en a plus un seul. Antonin Martyr, vers l'an 600,

cinquante ans par conséquent avant l'invasion musulmane, trouve encore

la Galilée couverte de plantations délicieuses, et compare sa fertilité

à celle de l'Égypte (_Itin.,_ § 5).

[190] Matth., V, 4; XIV, 23; Luc, VI, 12.

[191] Matth., XVII,1 et suiv.; Marc, IXX, 4 et suiv.; Luc, IX, 28 et

suiv.

[192] Jos., _B.J_., III, iii, 2.

[193] Jos., _Ant_., XVIII, ii, 2; _B.J_., II, ix, I; _Vita_, 12, 13, 64.

[194] Jos., _B. J_., III, iii, 2.

[195] On peut se les figurer d'après quelques enclos des environs de

Nazareth. Cf. _Cant. Cant_., II, 3, 5, 13; IV, 13; VI, 6, 10; VII, 8,

12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, _b.c_. L'aspect des grandes métairies

s'est encore bien conservé dans le sud du pays de Tyr (ancienne tribu

d'Aser). La trace de la vieille agriculture palestinienne, avec ses

ustensiles taillés dans le roc (aires, pressoirs, silos, auges, meules,

etc.), se retrouve du reste à chaque pas.

[196] Matth., IX, 17; xi, 19; Marc, II, 22; Luc, V, 37; vu, 34, Jean,

II, 3 et suiv.

[197] Luc, II, 41.

[198] Luc, II, 42-44.

[199] Voir surtout ps. LXXXIV, cxxii, CXXXIII (Vulg. LXXXIII, CXXI,

CXXXII).

[200] Luc, IX, 51-53; XVII, 41; Jean, IV, 4; Jos., _Ant_., XX, vi, 4;

_B.J._ II, xii, 3; _Vita_ 52. Souvent, cependant, les pèlerins venaient

par la Pérée pour éviter la Samarie, où ils couraient des dangers.

Matth., XIX, 4; Marc, X, 1.

[201] Selon Josèphe _(Vita,_ 82), la route était de trois jours. Mais

l'étape de Sichem à Jérusalem devait d'ordinaire être coupée en deux.

[202] LXXXIII selon la Vulgate, v. 7.

[203] Luc, IV, 42; V, 16.

CHAPITRE V.

PREMIERS APHORISMES DE JÉSUS.--SES IDÉES D'UN DIEU PÉRE ET D'UNE

RELIGION PURE.--PREMIERS DISCIPLES.

Joseph mourut avant que son fils fût arrivé à aucun rôle public. Marie

resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique

pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux

homonymes, était le plus souvent appelé «fils de Marie[204].» Il semble

que, devenue par la mort de son mari étrangère à Nazareth, elle se

retira à Cana[205], dont elle pouvait être originaire. Cana[206] était

une petite ville à deux heures ou deux heures et demie de Nazareth, au

pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis[207]. La vue,

moins grandiose qu'à Nazareth, s'étend sur toute la plaine et est bornée

de la manière la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth et les

collines de Séphoris.

Jésus paraît avoir fait quelque temps sa résidence en ce lieu. Là se

passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses premiers

éclats[208].

Il exerçait le métier de son père, qui était celui de charpentier[209].

Ce n'était pas là une circonstance humiliante ou fâcheuse. La coutume

juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels apprît un

état. Les docteurs les plus célèbres avaient des métiers[210]; c'est

ainsi que saint Paul, dont l'éducation avait été si soignée, était

fabricant de tentes[211]. Jésus ne se maria point. Toute sa puissance

d'aimer se porta sur ce qu'il considérait comme sa vocation céleste. Le

sentiment extrêmement délicat qu'on remarque en lui pour les femmes[212]

ne se sépara point du dévouement exclusif qu'il avait pour son idée. Il

traita en soeurs, comme François d'Assise et François de Sales, les

femmes qui s'éprenaient de la même oeuvre que lui; il eut ses sainte

Claire, ses Françoise de Chantal. Seulement il est probable que

celles-ci aimaient plus lui que l'oeuvre; il fut sans doute plus aimé

qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures très-élevées,

la tendresse du coeur se transforma chez lui en douceur infinie, en

vague poésie, en charme universel. Ses relations intimes et libres, mais

d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite équivoque

s'expliquent de même par la passion qui l'attachait à la gloire de son

Père, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles

créatures qui pouvaient y servir.[213] Quelle fut la marche de la pensée

de Jésus durant cette période obscure de sa vie? Par quelles méditations

débuta-t-il dans la carrière prophétique? On l'ignore, son histoire nous

étant parvenue à l'état de récits épars et sans chronologie exacte. Mais

le développement des produits vivants est partout le même, et il n'est

pas douteux que la croissance d'une personnalité aussi puissante que

celle de Jésus n'ait obéi à des lois très-rigoureuses. Une haute notion

de la divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble avoir été

de toutes pièces la création de sa grande âme, fut en quelque sorte le

principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux

idées qui nous sont familières et à ces discussions où s'usent les

petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la piété de Jésus, il

faut faire abstraction de ce qui s'est placé entre l'Évangile et nous.

Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de la théologie. Les

chétives discussions de la scolastique, la sécheresse d'esprit de

Descartes, l'irréligion profonde du XVIIIe siècle, en rapetissant Dieu,

et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est

pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout sentiment

fécond de la divinité. Si Dieu, en effet, est un être déterminé hors de

nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu

est un «visionnaire,» et comme les sciences physiques et physiologiques

nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion, le

déiste un peu conséquent se trouve dans l'impossibilité de comprendre

les grandes croyances du passé. Le panthéisme, d'un autre côté, en

supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu

vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement

compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint François d'Assise,

saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes

ou panthéistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves

physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu les eussent laissés

indifférents. Ils sentaient le divin en eux-mêmes. Au premier rang de

cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jésus. Jésus

n'a pas de visions; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un hors de lui;

Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son coeur ce qu'il

dit de son Père. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous

les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait besoin

de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête révélatrice

comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie familier comme

Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination

d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du

soufi se proclamant identique à Dieu est aussi tout autre chose. Jésus

n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. Il se croit en

rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute

conscience de Dieu qui ait existé au sein de l'humanité a été celle de

Jésus.

On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant d'une telle disposition

d'âme, ne sera nullement un philosophe spéculatif comme Çakya-Mouni.

Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que l'Évangile.[214]

Les spéculations des Pères grecs sur l'essence divine viennent d'un tout

autre esprit. Dieu conçu immédiatement comme Père, voilà toute la

théologie de Jésus. Et cela n'était pas chez lui un principe théorique,

une doctrine plus ou moins prouvée et qu'il cherchait à inculquer aux

autres. Il ne faisait à ses disciples aucun raisonnement;[215] il

n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses

opinions, il se prêchait lui-même. Souvent des âmes très-grandes et

très-désintéressées présentent, associé à beaucoup d'élévation, ce

caractère de perpétuelle attention à elles-mêmes et d'extrême

susceptibilité personnelle, qui en général est le propre des

femmes.[216] Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe

perpétuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent nullement de

s'imposer aux autres; notre réserve, notre respect de l'opinion

d'autrui, qui est une partie de notre impuissance, ne saurait être leur

fait. Cette personnalité exaltée n'est pas l'égoïsme; car de tels

hommes, possédés de leur idée, donnent leur vie de grand coeur pour

sceller leur oeuvre: c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a

embrassé, poussée à sa dernière limite. C'est l'orgueil pour ceux qui ne

voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du

fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le résultat. Le

fou côtoie ici l'homme inspiré; seulement le fou ne réussit jamais. Il

n'a pas été donné jusqu'ici à l'égarement d'esprit d'agir d'une façon

sérieuse sur la marche de l'humanité. Jésus n'arriva pas sans doute du

premier coup à cette haute affirmation de lui-même. Mais il est probable

que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation

d'un fils avec son père. Là est son grand acte d'originalité; en cela il

n'est nullement de sa race[217]. Ni le juif, ni le musulman n'ont

compris cette délicieuse théologie d'amour. Le Dieu de Jésus n'est pas

ce maître fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne quand il lui

plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de Jésus est Notre Père.

On l'entend en écoutant un souffle léger qui crie en nous, «Père.[218]»

Le Dieu de Jésus n'est pas le despote partial qui a choisi Israël pour

son peuple et le protège envers et contre tous. C'est le Dieu de

l'humanité. Jésus ne sera pas un patriote comme les Macchabées, un

théocrate comme Juda le Gaulonite. S'élevant hardiment au-dessus des

préjugés de sa nation, il établira l'universelle paternité de Dieu. Le

Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner à un autre

qu'à Dieu le nom de «maître;» Jésus laisse ce nom à qui veut le prendre,

et réserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la

terre, pour lui représentants de la force, un respect plein d'ironie, il

fonde la consolation suprême, le recours au Père que chacun a dans le

ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son coeur.

Ce nom de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel[219]» fut le terme

favori de Jésus pour exprimer la révolution qu'il apportait en ce

monde.[220] Comme presque tous les termes messianiques, il venait du

Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre

empires profanes, destinés à crouler, succédera un cinquième empire, qui

sera celui des Saints et qui durera éternellement.[221] Ce règne de Dieu

sur la terre prêtait naturellement aux interprétations les plus

diverses. Pour la théologie juive, le «royaume de Dieu» n'est le plus

souvent que le judaïsme lui-même, la vraie religion, le culte

monothéiste, la piété.[222] Dans les derniers temps de sa vie, Jésus

crut que ce règne allait se réaliser matériellement par un brusque

renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa première

pensée.[223] La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu père

n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde près de finir et

qui se préparent par l'ascétisme à une catastrophe chimérique; c'est

celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. «Le royaume de Dieu est

au dedans de vous,» disait-il à ceux qui cherchaient avec subtilité des

signes extérieurs.[224] La conception réaliste de l'avènement divin n'a

été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort a fait oublier. Le

Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et des

humbles, voilà le Jésus des premiers jours,[225] jours chastes et sans

mélange où la voix de son Père retentissait en son sein avec un timbre

plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année peut-être, où Dieu

habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout à

coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa

personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-là ne le reconnaissaient

plus.[226] Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se

pressait autour de lui n'était ni une secte, ni une école; mais on y

sentait déjà un esprit commun, quelque chose de pénétrant et de doux.

Son caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures[227]

qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui

comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de ces

populations bienveillantes et naïves, ne savait échapper.

Le paradis eût été, en effet, transporté sur la terre, si les idées du

jeune maître n'eussent dépassé de beaucoup ce niveau de médiocre bonté

au delà duquel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La

fraternité des hommes, fils de Dieu, et les conséquences morales qui en

résultent étaient déduites avec un sentiment exquis. Comme tous les

rabbis du temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements suivis,

renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme

expressive, parfois énigmatique et bizarre.[228] Quelques-unes de ces

maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres étaient des

pensées de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de Jésus

fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées jusqu'à lui, non par

suite d'études savantes, mais comme des proverbes souvent répétés. La

synagogue était riche en maximes très-heureusement exprimées, qui

formaient une sorte de littérature proverbiale courante.[229] Jésus

adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pénétrant d'un

esprit supérieur.[230] Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs tracés

par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus

d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour

soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit chrétiennes, si l'on veut

dire par là qu'elles ont été vraiment prêchées par le Christ, étaient en

germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de

répéter l'axiome répandu: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais

pas qu'on te fît à toi-même.[231]» Mais cette vieille sagesse, encore

assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excès:

«Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui l'autre. Si

quelqu'un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui ton

manteau.[232]»

«Si ton oeil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de

toi.[233]»

«Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour

ceux qui vous persécutent.[234]»

«Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé.[235] Pardonnez, et on vous

pardonnera.[236] Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est

miséricordieux.[237] Donner vaut mieux que recevoir.[238]»

«Celui qui s'humilie sera élevé; celui qui s'élève sera humilié.[239]»

Sur l'aumône, la pitié, les bonnes oeuvres, la douceur, le goût de la

paix, le complet désintéressement du coeur, il avait peu de chose à

ajouter à la doctrine de la synagogue.[240] Mais il y mettait un accent

plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés depuis

longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien

exprimés. La poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le

précepte lui-même, pris comme une vérité abstraite. Or, on ne peut nier

que ces maximes empruntées par Jésus à ses devanciers ne fassent dans

l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le _Pirké

Aboth_ ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le

Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en elle-même,

si l'on veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes

la recomposer presque tout entière, la morale évangélique n'en reste pas

moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience humaine,

le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait tracé.

Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair qu'il en

voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il répétait sans

cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit.[241]

Il défendait la moindre parole dure,[242] il interdisait le divorce[243]

et tout serment,[244] il blâmait le talion,[245] il condamnait

l'usure,[246] il trouvait le désir voluptueux aussi criminel que

l'adultère.[247] Il voulait un pardon universel des injures.[248] Le

motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était toujours le

même: «... Pour que vous soyez les fils de votre Père céleste, qui fait

lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous n'aimez,

ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous? Les

publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que

cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Père céleste

est parfait.[249]»

Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures,

reposant toute sur les sentiments du coeur, sur l'imitation de

Dieu,[250] sur le rapport immédiat de la conscience avec le Père

céleste, étaient la suite de ces principes. Jésus ne recula jamais

devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le sein du

judaïsme, un révolutionnaire au premier chef. Pourquoi des

intermédiaires entre l'homme et son Père? Dieu ne voyant que le coeur, à

quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le

corps?[251] La tradition même, chose si sainte pour le juif, n'est rien,

comparée au sentiment pur.[252] L'hypocrisie des pharisiens, qui en

priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, qui faisaient

leurs aumônes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui

les faisaient reconnaître pour personnes pieuses, toutes ces simagrées

de la fausse dévotion le révoltaient. «Ils ont reçu leur récompense,

disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache

pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le secret, et

alors ton Père, qui voit dans le secret, te la rendra.[253] Et quand tu

pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment à faire leur oraison

debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'être vus des

hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur récompense. Pour toi, si

tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton

Père, qui est dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret,

t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les

païens, qui s'imaginent devoir être exaucés à force de paroles. Dieu ton

Père sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.[254]»

Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se contentant de prier

ou plutôt de méditer sur les montagnes et dans les lieux solitaires, où

toujours l'homme a cherché Dieu.[255] Cette haute notion des rapports de

l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même après lui, devaient être

capables, se résumait en une prière, qu'il enseignait dès lors à ses

disciples:[256]

«Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié; que ton règne

arrive; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous

aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, comme

nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Épargne-nous les

épreuves; délivre-nous du Méchant.[257]» Il insistait particulièrement

sur cette pensée que le Père céleste sait mieux que nous ce qu'il nous

faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle

chose déterminée.[258]

Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences des grands principes

que le judaïsme avait posés, mais que les classes officielles de la

nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La prière grecque et

romaine fut presque toujours un verbiage plein d'égoïsme. Jamais prêtre

païen n'avait dit au fidèle: «Si, en apportant ton offrande à l'autel,

tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton

offrande devant l'autel, et va premièrement te réconcilier avec ton

frère; après cela viens et fais ton offrande.[259]» Seuls dans

l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie

contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que

l'homme doit à Dieu. «Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en

suis rassasié; la graisse de vos béliers me soulève le coeur; votre

encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos

pensées; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et

venez alors.[260]» Dans les derniers temps, quelques docteurs, Siméon le

Juste,[261] Jésus, fils de Sirach,[262] Hillel,[263] touchèrent presque

le but, et déclarèrent que l'abrégé de la Loi était la justice. Philon,

dans le monde judéo-égyptien, arrivait en même temps que Jésus à des

idées d'une haute sainteté morale, dont la conséquence était le peu de

souci des pratiques légales.[264] Schemaïa et Abtalion, plus d'une fois,

se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux.[265] Rabbi Iohanan

allait bientôt mettre les oeuvres de miséricorde au-dessus de l'étude

même de la Loi![266] Jésus seul, néanmoins, dit la chose d'une manière

efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais

plus ennemi des formes qui étouffent la religion sous prétexte de la

protéger. Par là, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs;

par là, il a posé une pierre éternelle, fondement de la vraie religion,

et, si la religion est la chose essentielle de l'humanité, par là il a

mérité le rang divin qu'on lui a décerné. Une idée absolument neuve,

l'idée d'un culte fondé sur la pureté du coeur et sur la fraternité

humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée tellement élevée

que l'église chrétienne devait sur ce point trahir complètement ses

intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont capables

de s'y prêter.

Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque instant des

images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous

appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur forme

vive tenait à l'heureux emploi de proverbes populaires. «Comment peux-tu

dire à ton frère: Permets que j'ôte cette paille de ton oeil, toi qui as

une poutre dans le tien? Hypocrite! ôté d'abord la poutre de ton oeil,

et alors tu penseras à ôter la paille de l'oeil de ton frère.[267]»

Vie de Jésus · 第 7 / 27 段