Si Israël avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui coupe l'homme en

deux parts, le corps et l'âme, et trouve tout naturel que, pendant que

le corps pourrit, l'âme survive, cet accès de rage et d'énergique

protestation n'aurait pas eu sa raison d'être. Mais une telle doctrine,

sortie de la philosophie grecque, n'était pas dans les traditions de

l'esprit juif. Les anciens écrits hébreux ne renferment aucune trace de

rémunérations ou de peines futures. Tandis que l'idée de la solidarité

de la tribu exista, il était naturel qu'on ne songeât pas à une stricte

rétribution selon les mérites de chacun. Tant pis pour l'homme pieux

qui tombait à une époque d'impiété; il subissait comme les autres les

malheurs publics, suite de l'impiété générale. Cette doctrine, léguée

par les sages de l'époque patriarcale, aboutissait chaque jour à

d'insoutenables contradictions. Déjà du temps de Job, elle était fort

ébranlée; les vieillards de Théman qui la professaient étaient des

hommes arriérés, et le jeune Elihu, qui intervient pour les combattre,

ose émettre dès son premier mot cette pensée essentiellement

révolutionnaire: la sagesse n'est plus dans les vieillards[155]! Avec

les complications que le monde avait prises depuis Alexandre, le vieux

principe thémanite et mosaïste devenait plus intolérable encore[156].

Jamais Israël n'avait été plus fidèle à la Loi, et pourtant on avait

subi l'atroce persécution d'Antiochus. Il n'y avait qu'un rhéteur,

habitué à répéter de vieilles phrases dénuées de sens, pour oser

prétendre que ces malheurs venaient des infidélités du peuple[157].

Quoi! ces victimes qui meurent pour leur foi, ces héroïques Macchabées,

cette mère avec ses sept fils, Jéhovah les oubliera éternellement, les

abandonnera à la pourriture de la fosse[158]? Un sadducéen incrédule et

mondain pouvait bien ne pas reculer devant une telle conséquence; un

sage consommé, tel qu'Antigone de Soco[159], pouvait bien soutenir qu'il

ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en vue de la récompense,

qu'il faut être vertueux sans espoir. Mais la masse de la nation ne

pouvait se contenter de cela. Les uns, se rattachant au principe de

l'immortalité philosophique, se représentèrent les justes vivant dans la

mémoire de Dieu, glorieux à jamais dans le souvenir des hommes, jugeant

l'impie qui les a persécutés[160]. «Ils vivent aux yeux de Dieu;... ils

sont connus de Dieu[161],» voilà leur récompense. D'autres, les

Pharisiens surtout, eurent recours au dogme de la résurrection[162]. Les

justes revivront pour participer au règne messianique. Ils revivront

dans leur chair, et pour un monde dont ils seront les rois et les juges;

ils assisteront au triomphe de leurs idées et à l'humiliation de leurs

ennemis.

On ne trouve chez l'ancien peuple d'Israël que des traces tout à fait

indécises de ce dogme fondamental. Le Sadducéen, qui n'y croyait pas,

était, en réalité, fidèle à la vieille doctrine juive; c'était le

pharisien, partisan de la résurrection, qui était le novateur. Mais en

religion, c'est toujours le parti ardent qui innove; c'est lui qui

marche, c'est lui qui tire les conséquences. La résurrection, idée

totalement différente de l'immortalité de l'âme, sortait d'ailleurs

très-naturellement des doctrines antérieures et de la situation du

peuple. Peut-être la Perse en fournit-elle aussi quelques éléments[163].

En tout cas, se combinant avec la croyance au Messie et avec la doctrine

d'un prochain renouvellement de toute chose, elle forma ces théories

apocalyptiques qui, sans être des articles de foi (le sanhédrin

orthodoxe de Jérusalem ne semble pas les avoir adoptées), couraient dans

toutes les imaginations et produisaient d'un bout à l'autre du monde

juif une fermentation extrême. L'absence totale de rigueur dogmatique

faisait que des notions fort contradictoires pouvaient être admises à la

fois, même sur un point aussi capital. Tantôt le juste devait attendre

la résurrection[164]; tantôt il était reçu dès le moment de sa mort dans

le sein d'Abraham[165]. Tantôt la résurrection était générale[166],

tantôt réservée aux seuls fidèles[167]. Tantôt elle supposait une terre

renouvelée et une nouvelle Jérusalem; tantôt elle impliquait un

anéantissement préalable de l'univers.

Jésus, dès qu'il eut une pensée, entra dans la brûlante atmosphère que

créaient en Palestine les idées que nous venons d'exposer. Ces idées ne

s'enseignaient à aucune école; mais elles étaient dans l'air, et son âme

en fut de bonne heure pénétrée. Nos hésitations, nos doutes ne

l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, où nul

homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa

destinée, peut-être frivole, Jésus s'y est assis vingt fois sans un

doute. Délivré de l'égoïsme, source de nos tristesses, qui nous fait

rechercher avec âpreté un intérêt d'outre-tombe à la vertu, il ne pensa

qu'à son oeuvre, à sa race, a l'humanité. Ces montagnes, cette mer, ce

ciel d'azur, ces hautes plaines à l'horizon, furent pour lui non la

vision mélancolique d'une âme qui interroge la nature sur son sort, mais

le symbole certain, l'ombre transparente d'un monde invisible et d'un

ciel nouveau.

Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux événements politiques de

son temps, et il en était probablement mal informé. La dynastie des

Hérodes vivait dans un monde si différent du sien, qu'il ne la connut

sans doute que de nom. Le grand Hérode mourut vers l'année même où il

naquit, laissant des souvenirs impérissables, des monuments qui devaient

forcer la postérité la plus malveillante d'associer son nom à celui de

Salomon, et néanmoins une oeuvre inachevée, impossible à continuer.

Ambitieux profane, égaré dans un dédale de luttes religieuses, cet

astucieux Iduméen eut l'avantage que donnent le sang-froid et la raison,

dénués de moralité, au milieu de fanatiques passionnés. Mais son idée

d'un royaume profane d'Israël, lors même qu'elle n'eût pas été un

anachronisme dans l'état du monde où il la conçut, aurait échoué, comme

le projet semblable que forma Salomon, contre les difficultés venant du

caractère même de la nation. Ses trois fils ne furent que des

lieutenants des Romains, analogues aux radjas de l'Inde sous la

domination anglaise. Antipater ou Antipas, tétrarque de la Galilée et de

la Pérée, dont Jésus fut le sujet durant toute sa vie, était un prince

paresseux et nul[168], favori et adulateur de Tibère[169], trop souvent

égaré par l'influence mauvaise de sa seconde femme Hérodiade[170].

Philippe, tétrarque de la Gaulonitide et de la Batanée, sur les terres

duquel Jésus fit de fréquents voyages, était un beaucoup meilleur

souverain[171]. Quant à Archélaüs, ethnarque de Jérusalem, Jésus ne put

le connaître. Il avait environ dix ans quand cet homme faible et sans

caractère, parfois violent, fut déposé par Auguste[172]. La dernière

trace d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jérusalem. Réunie à la

Samarie et à l'Idumée, la Judée forma une sorte d'annexe de la province

de Syrie, où le sénateur Publius Sulpicius Quirinius, personnage

consulaire fort connu[173], était légat impérial. Une série de

procurateurs romains, subordonnés pour les grandes questions au légat

impérial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus, Valérius

Gratus, et enfin (l'an 26 de notre ère), Pontius Pilatus, s'y

succèdent[174], sans cesse occupés à éteindre le volcan qui faisait

éruption sous leurs pieds.

De continuelles séditions excitées par les zélateurs du mosaïsme ne

cessèrent en effet, durant tout ce temps, d'agiter Jérusalem[175]. La

mort des séditieux était assurée; mais la mort, quand il s'agissait de

l'intégrité de la Loi, était recherchée avec avidité. Renverser les

aigles, détruire les ouvrages d'art élevés par les Hérodes, et où les

règlements mosaïques n'étaient pas toujours respectés[176], s'insurger

contre les écussons votifs dressés par les procurateurs, et dont les

inscriptions paraissaient entachées d'idolâtrie[177], étaient de

perpétuelles tentations pour des fanatiques parvenus à ce degré

d'exaltation qui ôte tout soin de la vie. Juda, fils de Sariphée,

Mathias, fils de Margaloth, deux docteurs de la loi fort célèbres,

formèrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre établi, qui

se continua après leur supplice[178]. Les Samaritains étaient agités de

mouvements du même genre[179]. Il semble que la Loi n'eût jamais compté

plus de sectateurs passionnés qu'au moment où vivait déjà celui qui, de

la pleine autorité de son génie et de sa grande âme, allait l'abroger.

Les «Zélotes» (_Kenaïm_) ou «Sicaires,» assassins pieux, qui

s'imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la Loi,

commençaient à paraître[180]. Des représentants d'un tout autre esprit,

des thaumaturges, considérés comme des espèces de personnes divines,

trouvaient créance, par suite du besoin impérieux que le siècle

éprouvait de surnaturel et de divin[181].

Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jésus fut celui de

Juda le Gaulonite ou le Galiléen. De toutes les sujétions auxquelles

étaient exposés les pays nouvellement conquis par Rome, le cens était la

plus impopulaire[182]. Cette mesure, qui étonne toujours les peuples peu

habitués aux charges des grandes administrations centrales, était

particulièrement odieuse aux Juifs. Déjà, sous David, nous voyons un

recensement provoquer de violentes récriminations et les menaces des

prophètes[183]. Le cens, en effet, était la base de l'impôt; or l'impôt,

dans les idées de la pure théocratie, était presque une impiété. Dieu

étant le seul maître que l'homme doive reconnaître, payer la dîme à un

souverain profane, c'est en quelque sorte le mettre à la place de Dieu.

Complètement étrangère à l'idée de l'État, la théocratie juive ne

faisait en cela que tirer sa dernière conséquence, la négation de la

société civile et de tout gouvernement. L'argent des caisses publiques

passait pour de l'argent volé[184]. Le recensement ordonné par Quirinius

(an 6 de l'ère chrétienne) réveilla puissamment ces idées et causa une

grande fermentation. Un mouvement éclata dans les provinces du nord. Un

certain Juda, de la ville de Gamala, sur la rive orientale du lac de

Tibériade, et un pharisien nommé Sadok se firent, en niant la légitimité

de l'impôt, une école nombreuse, qui aboutit bientôt à une révolte

ouverte[185]. Les maximes fondamentales de l'école étaient qu'on ne doit

appeler personne «maître,» ce titre appartenant à Dieu seul, et que la

liberté vaut mieux que la vie. Juda avait sans doute bien d'autres

principes, que Josèphe, toujours attentif à ne pas compromettre ses

coreligionnaires, passe à dessein sous silence; car on ne comprendrait

pas que pour une idée aussi simple, l'historien juif lui donnât une

place parmi les philosophes de sa nation et le regardât comme le

fondateur d'une quatrième école, parallèle à celles des Pharisiens, des

Sadducéens, des Esséniens. Juda fut évidemment le chef d'une secte

galiléenne, préoccupée de messianisme, et qui aboutit à un mouvement

politique. Le procurateur Coponius écrasa la sédition du Gaulonite; mais

l'école subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de Menahem,

fils du fondateur, et d'un certain Éléazar, son parent, on la retrouve

fort active dans les dernières luttes des Juifs contre les Romains[186].

Jésus vit peut-être ce Juda, qui conçut la révolution juive d'une façon

si différente de la sienne; il connut en tout cas son école, et ce fut

probablement par réaction contre son erreur qu'il prononça l'axiome sur

le denier de César. Le sage Jésus, éloigné de toute sédition, profita de

la faute de son devancier, et rêva un autre royaume et une autre

délivrance.

La Galilée était de la sorte une vaste fournaise, où s'agitaient en

ébullition les éléments les plus divers[187]. Un mépris extraordinaire

de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'appétit de la mort fut la

conséquence de ces agitations[188]. L'expérience ne compte pour rien

dans les grands mouvements fanatiques. L'Algérie, aux premiers temps de

l'occupation française, voyait se lever, chaque printemps, des inspirés,

qui se déclaraient invulnérables et envoyés de Dieu pour chasser les

infidèles; l'année suivante, leur mort était oubliée, et leur successeur

ne trouvait pas une moindre foi. Très-dure par un côté, la domination

romaine, peu tracassière encore, permettait beaucoup de liberté. Ces

grandes dominations brutales, terribles dans la répression, n'étaient

pas soupçonneuses comme le sont les puissances qui ont un dogme à

garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour où elles croyaient

devoir sévir. Dans sa carrière vagabonde, on ne voit pas que Jésus ait

été une seule fois gêné par la police. Une telle liberté, et par-dessus

tout le bonheur qu'avait la Galilée d'être beaucoup moins resserrée dans

les liens du pédantisme pharisaïque, donnaient à cette contrée une

vraie supériorité sur Jérusalem. La révolution, ou en d'autres termes le

messianisme, y faisait travailler toutes les têtes. On se croyait à la

veille de voir apparaître la grande rénovation; l'Écriture torturée en

des sens divers servait d'aliment aux plus colossales espérances. A

chaque ligne des simples écrits de l'Ancien Testament, on voyait

l'assurance et en quelque sorte le programme du règne futur qui devait

apporter la paix aux justes et sceller à jamais l'oeuvre de Dieu.

De tout temps, cette division en deux parties opposées d'intérêt et

d'esprit avait été pour la nation hébraïque un principe de fécondité

dans l'ordre moral. Tout peuple appelé à de hautes destinées doit être

un petit monde complet, renfermant dans son sein les pôles opposés. La

Grèce offrait à quelques lieues de distance Sparte et Athènes, les deux

antipodes pour un observateur superficiel, en réalité soeurs rivales,

nécessaires l'une à l'autre. Il en fut de même de la Judée. Moins

brillant en un sens que le développement de Jérusalem, celui du nord fut

en somme bien plus fécond; les oeuvres les plus vivantes du peuple juif

étaient toujours venues de là. Une absence complète du sentiment de la

nature, aboutissant à quelque chose de sec, d'étroit, de farouche, a

frappé toutes les oeuvres purement hiérosolymites d'un caractère

grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs

solennels, ses insipides canonistes, ses dévots hypocrites et

atrabilaires, Jérusalem n'eût pas conquis l'humanité. Le nord a donné au

monde la naïve Sulamite, l'humble Chananéenne, la passionnée Madeleine,

le bon nourricier Joseph, la Vierge Marie. Le nord seul a fait le

christianisme; Jérusalem, au contraire, est la vraie patrie du judaïsme

obstiné qui, fondé par les pharisiens, fixé par le Talmud, a traversé le

moyen âge et est venu jusqu'à nous.

Une nature ravissante contribuait à former cet esprit beaucoup moins

austère, moins âprement monothéiste, si j'ose le dire, qui imprimait à

tous les rêves de la Galilée un tour idyllique et charmant. Le plus

triste pays du monde est peut-être la région voisine de Jérusalem. La

Galilée, au contraire, était un pays très-vert, très-ombragé,

très-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du

bien-aimé[189]. Pendant les deux mois de mars et d'avril, la campagne

est un tapis de fleurs, d'une franchise de couleurs incomparable. Les

animaux y sont petits, mais d'une douceur extrême. Des tourterelles

sveltes et vives, des merles bleus si légers qu'ils posent sur une herbe

sans la faire plier, des alouettes huppées, qui viennent presque se

mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseaux, dont

l'oeil est vif et doux, des cigognes à l'air pudique et grave,

dépouillant toute timidité, se laissent approcher de très-près par

l'homme et semblent l'appeler. En aucun pays du monde, les montagnes ne

se déploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus hautes pensées.

Jésus semble les avoir particulièrement aimées. Les actes les plus

importants de sa carrière divine se passent sur les montagnes; c'est là

qu'il était le mieux inspiré[190]; c'est là qu'il avait avec les anciens

prophètes de secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux de ses

disciples déjà transfiguré[191].

Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'énorme appauvrissement

que l'islamisme a opéré dans la vie humaine, si morne, si navrant, mais

où tout ce que l'homme n'a pu détruire respire encore l'abandon, la

douceur, la tendresse, surabondait, à l'époque de Jésus, de bien-être et

de gaieté. Les Galiléens passaient pour énergiques, braves et

laborieux[192]. Si l'on excepte Tibériade, bâtie par Antipas en

l'honneur de Tibère (vers l'an 15) dans le style romain[193], la Galilée

n'avait pas de grandes villes. Le pays était néanmoins fort peuplé,

couvert de petites villes et de gros villages, cultivé avec art dans

toutes ses parties[194]. Aux ruines qui restent de son ancienne

splendeur, on sent un peuple agricole, nullement doué pour l'art, peu

soucieux de luxe, indifférent aux beautés de la forme, exclusivement

idéaliste. La campagne abondait en eaux fraîches et en fruits; les

grosses fermes étaient ombragées de vignes et de figuiers; les jardins

étaient des massifs de pommiers, de noyers, de grenadiers[195]. Le vin

était excellent, s'il en faut juger par celui que les juifs recueillent

encore à Safed, et on en buvait beaucoup[196]. Cette vie contente et

facilement satisfaite n'aboutissait pas à l'épais matérialisme de notre

paysan, à la grosse joie d'une Normandie plantureuse, à la pesante

gaieté des Flamands. Elle se spiritualisait en rêves éthérés, en une

sorte de mysticisme poétique confondant le ciel et la terre. Laissez

l'austère Jean-Baptiste dans son désert de Judée, prêcher la pénitence,

tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des chacals.

Pourquoi les compagnons de l'époux jeûneraient-ils pendant que l'époux

est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la

fille des humbles de coeur, des hommes de bonne volonté?

Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte une

délicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la courtisane et le

bon Zachée appelés à ses festins, les fondateurs du royaume du ciel

comme un cortège de paranymphes: voilà ce que la Galilée a osé, ce

qu'elle a fait accepter. La Grèce a tracé de la vie humaine par la

sculpture et la poésie des tableaux charmants, mais toujours sans fonds

fuyants ni horizons lointains. Ici manquent le marbre, les ouvriers

excellents, la langue exquise et raffinée. Mais la Galilée a créé à

l'état d'imagination populaire le plus sublime idéal; car derrière son

idylle s'agite le sort de l'humanité, et la lumière qui éclaire son

tableau est le soleil du royaume de Dieu.

Jésus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. Dès son enfance, il

fit presque annuellement le voyage de Jérusalem pour les fêtes[197]. Le

pèlerinage était pour les Juifs provinciaux une solennité pleine de

douceur. Des séries entières de psaumes étaient consacrées à chanter le

bonheur de cheminer ainsi en famille[198], durant plusieurs jours, au

printemps, à travers les collines et les vallées, tous ayant en

perspective les splendeurs de Jérusalem, les terreurs des parvis sacrés,

la joie pour des frères de demeurer ensemble[199]. La route que Jésus

suivait d'ordinaire dans ces voyages était celle que l'on suit

aujourd'hui, par Ginsea et Sichem[200]. De Sichem à Jérusalem elle est

fort sévère. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de Silo, de Béthel,

près desquels on passe, tient l'âme en éveil. _Ain-el-Haramié,_ la

dernière étape[201], est un lieu mélancolique et charmant, et peu

d'impressions égalent celle qu'on éprouve en s'y établissant pour le

campement du soir. La vallée est étroite et sombre; une eau noire sort

des rochers percés de tombeaux, qui en forment les parois. C'est, je

crois, la «Vallée des pleurs,» ou des eaux suintantes, chantée comme une

des stations du chemin dans le délicieux psaume [202], et devenue, pour

le mysticisme doux et triste du moyen âge, l'emblème de la vie. Le

lendemain, de bonne heure, on sera à Jérusalem; une telle attente,

aujourd'hui encore, soutient la caravane, rend la soirée courte et le

sommeil léger.

Ces voyages, où la nation réunie se communiquait ses idées, et qui

étaient presque toujours des foyers de grande agitation, mettaient Jésus

en contact avec l'âme de son peuple, et sans doute lui inspiraient déjà

une vive antipathie pour les défauts des représentants officiels du

judaïsme. On veut que de bonne heure le désert ait été pour lui une

autre école et qu'il y ait fait de longs séjours[203]. Mais le Dieu

qu'il trouvait là n'était pas le sien. C'était tout au plus le Dieu de

Job, sévère et terrible, qui ne rend raison a personne. Parfois c'était

Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa chère Galilée,

et retrouvait son Père céleste, au milieu des vertes collines et des

claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes qui, l'âme

joyeuse et le cantique des anges dans le coeur, attendaient le salut

d'Israël.

NOTES:

[147] _Yaçna_, XIII, 24; Théopompe, dans Plut., _De Iside et Osiride_, §

47; _Minokhired_, passage publié dans la _Zeitschrift der deutschen

morgenlændischen Gesellschaft_, I, p. 263.

[148] Virg., Égl. IV; Servius, sur le v. 4 de cette églogue; Nigidius,

cité par Servius, sur le v. 10.

[149] Livre III, 97-817.

[150] VI, 13; VII, 10; VIII, 7, 11-17; IX, 1-22; et dans les parties

apocryphes: IX, 10-11; XIV, 13 et suiv.; XVI, 20, 24.

[151] Eccl., I, 11; II, 16, 18-24; III, 19-22; IV, 8, 15-16; V, 17-18;

VI, 3, 6; VIII, 15; IX, 9, 10.

[152] Isaïe, LX, etc.

[153] Tout le livre d'Esther respire un grand attachement à cette

dynastie.

[154] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cod. pseud. V.T.,

II_, p. 147 et suiv.

[155] Job, XXXIII, 9.

[156] Il est cependant remarquable que Jésus, fils de Sirach, s'y tient

strictement (XVII, 26-28; XXII, 10-11; XXX, 4 et suiv.; XLI, 1-2; XLIV,

9). L'auteur de la _Sagesse_ est d'un sentiment tout opposé (IV, I,

texte grec).

[157] _Esth._ XIV, 6-7 (apocr.); Épître apocryphe de Baruch (Fabricius,

_Cod. pseud. V.T._ II, p. 147 et suiv.).

[158] _II Macch._, VII.

[159] _Pirké Aboth_, I, 3.

[160] _Sagesse_, ch. II-VI; _De rationis imperio_, attribué à Josèphe,

8, 13, 16, 18. Encore faut-il remarquer que l'auteur de ce dernier

traité ne fait valoir qu'en seconde ligne le motif de rémunération

personnelle. Le principal mobile des martyrs est l'amour pur de la Loi,

l'avantage que leur mort procurera au peuple et la gloire qui

s'attachera à leur nom. Comp. _Sagesse_, IV, 4 et suiv.; _Eccli.,_ ch.

XLIV et suiv.; Jos. _B.J._, II, VIII, 10; III, VIII, 5.

[161] _Sagesse_, IV, I; _De rat. imp_., 16, 18.

[162] _Il Macch._, VII, 9, 14; XII, 43-44.

[163] Théopompe, dans Diog. Laert., Prooem., 9.--_Boundehesch,_ C.

XXXI. Les traces du dogme de la résurrection dans l'Avesta sont fort

douteuses.

[164] Jean, XI, 24.

[165] Luc, XVI, 22. Cf. _De rationis imp_., 13, 16, 18.

[166] Dan., XII, 2.

[167] _Il Macch._ VII, 14.

[168] Jos., _Ant_., XVIII, V, I; VII, 4 et 2; Luc, III, 19.

[169] Jos., _Ant_., XVIII, II, 3; IV, 5; V, 4.

[170] _Ibid.,_ XVIII, VII, 2.

[171] _Ibid.,_ XVIII, IV, 6.

[172] _Ibid.,_ XVII, XII, 2, et _B.J._, II, VII, 3.

[173] Orelli, _Inscr. lat_., n° 3693; Henzen, _Suppl._, n° 7041; _Fasti

prænestini,_ au 6 mars et au 28 avril (dans le _Corpus inscr, lat.,_ I,

314, 317); Borghesi, _Fastes consulaires_ [encore inédits], à l'année

742; R. Bergmann, _De inscr. lat. ad P.S. Quirinium, ut videtur,

referenda_ (Berlin, 1851). Cf. Tac., _Ann_., II, 30; III, 48; Strabon,

XII, vi, 5.

[174] Jos., _Ant_.,\. XVIII.

[175] Jos., _Ant._ les livres XVII et XVIII entiers, et _B. J_., liv. I

et II.

[176] Jos., _Ant_., XV, x, 4. Comp. Livre d'Hénoch, XCVII, 13-14.

[177] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38.

[178] Jos., _Ant_., XVII, vi, 2 et suiv. _B. J_., I, xxxiii, 3 et suiv.

[179] Jos., _Ant_., XVIII, IV, 1 et suiv.

[180] Mischna, _Sanhédrin_, IX, 6; Jean, XVI, 2; Jos., _B. J_., livre IV

et suiv.

[181] _Act_., VIII, 9. Le verset 11 laisse supposer que Simon le

Magicien était déjà célèbre au temps de Jésus.

[182] Discours de Claude, à Lyon, tab. II, sub fin. De Boissieu, _Inscr.

ant. de Lyon_, p. 136.

[183] II Sam., XXIV.

[184] Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 113 _a; Schabbath_, 33 _b_.

Vie de Jésus · 第 6 / 27 段