répandue en Judée hors des classes qui participaient au gouvernement et
des villes habitées par les païens, comme Césarée[128]. L'idiome propre
de Jésus était le dialecte syriaque mêlé d'hébreu qu'on parlait alors en
Palestine[129]. A plus forte raison n'eut-il aucune connaissance de la
culture grecque. Cette culture était proscrite par les docteurs
palestiniens, qui enveloppaient dans une même malédiction «celui qui
élève des porcs et celui qui apprend à son fils la science
grecque[130].» En tout cas elle n'avait pas pénétré dans les petites
villes comme Nazareth. Nonobstant l'anathème des docteurs, il est vrai,
quelques Juifs avaient déjà embrassé la culture hellénique. Sans parler
de l'école juive d'Égypte, ou les tentatives pour amalgamer l'hellénisme
et le judaïsme se continuaient depuis près de deux cents ans, un juif,
Nicolas de Damas, était devenu, dans ce temps même, l'un des hommes les
plus distingués, les plus instruits, les plus considérés de son siècle.
Bientôt Josèphe devait fournir un autre exemple de juif complétement
hellénisé. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang; Josèphe déclare
avoir été parmi ses contemporains une exception[131], et toute l'école
schismatique d'Égypte s'était détachée de Jérusalem à tel point qu'on
n'en trouve pas le moindre souvenir dans le Talmud ni dans la tradition
juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Jérusalem le grec était
très-peu étudié, que les études grecques étaient considérées comme
dangereuses et même serviles, qu'on les déclarait bonnes tout au plus
pour les femmes en guise de parure[132]. L'étude seule de la Loi passait
pour libérale et digne d'un homme sérieux[133]. Interrogé sur le moment
où il convenait d'enseigner aux enfants «la sagesse grecque,» un savant
rabbin avait répondu: «A l'heure qui n'est ni le jour ni la nuit,
puisqu'il est écrit de la Loi: Tu l'étudieras jour et nuit[134].»
Ni directement ni indirectement, aucun élément de culture hellénique ne
parvint donc jusqu'à Jésus. Il ne connut rien hors du judaïsme, son
esprit conserva cette franche naïveté qu'affaiblit toujours une culture
étendue et variée. Dans le sein même du judaïsme, il resta étranger à
beaucoup d'efforts souvent parallèles aux siens. D'une part, l'ascétisme
des Esséniens ou Thérapeutes[135], de l'autre, les beaux essais de
philosophie religieuse tentés par l'école juive d'Alexandrie, et dont
Philon, son contemporain, était l'ingénieux interprète, lui furent
inconnus. Les fréquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et
Philon, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charité, de repos en
Dieu[136], qui font comme un écho entre l'Évangile et les écrits de
l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les
besoins du temps inspiraient à tous les esprits élevés.
Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique bizarre
qui s'enseignait à Jérusalem et qui devait bientôt constituer le Talmud.
Si quelques pharisiens l'avaient déjà apportée en Galilée, il ne les
fréquenta pas, et quand il toucha plus tard cette casuistique niaise,
elle ne lui inspira que le dégoût. On peut supposer cependant que les
principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans
avant lui, avait prononcé des aphorismes qui avaient avec les siens
beaucoup d'analogie. Par sa pauvreté humblement supportée, par la
douceur de son caractère, par l'opposition qu'il faisait aux hypocrites
et aux prêtres, Hillel fut le vrai maître de Jésus[137], s'il est permis
de parler de maître, quand il s'agit d'une si haute originalité.
La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup plus
d'impression. Le Canon des livres saints se composait de deux parties
principales, la Loi, c'est-à-dire le Pentateuque, et les Prophètes, tels
que nous les possédons aujourd'hui. Une vaste exégèse allégorique
s'appliquait à tous ces livres et cherchait à en tirer ce qui n'y est
pas, mais ce qui répondait aux aspirations du temps. La Loi, qui
représentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les utopies, les
lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois piétistes, était
devenue, depuis que la nation ne se gouvernait plus elle-même, un thème
inépuisable de subtiles interprétations. Quant aux prophètes et aux
psaumes, on était persuadé que presque tous les traits un peu mystérieux
de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cherchait d'avance le
type de celui qui devait réaliser les espérances de la nation. Jésus
partageait le goût de tout le monde pour ces interprétations
allégoriques. Mais la vraie poésie de la Bible, qui échappait aux
puérils exégètes de Jérusalem, se révélait pleinement à son beau génie.
La Loi ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charme; il crut
pouvoir mieux faire. Mais la poésie religieuse des psaumes se trouva
dans un merveilleux accord avec son âme lyrique; ils restèrent toute sa
vie son aliment et son soutien. Les prophètes, Isaïe en particulier et
son continuateur du temps de la captivité, avec leurs brillants rêves
d'avenir, leur impétueuse éloquence, leurs invectives entremêlées de
tableaux enchanteurs, furent ses véritables maîtres. Il lut aussi sans
doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est-à-dire de ces écrits
assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorité qu'on
n'accordait plus qu'aux écrits très-anciens, se couvraient du nom de
prophètes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa; c'est
le livre de Daniel. Ce livre, composé par un Juif exalté du temps
d'Antiochus Épiphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien
sage[138], était le résumé de l'esprit des derniers temps. Son auteur,
vrai créateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la première
fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires
qu'une fonction subordonnée aux destinées du peuple juif. Jésus fut
pénétré de bonne heure de ces hautes espérances. Peut-être lut-il aussi
les livres d'Hénoch, alors révérés à l'égal des livres saints[139], et
les autres écrits du même genre, qui entretenaient un si grand
mouvement dans l'imagination populaire. L'avénement du Messie avec ses
gloires et ses terreurs, les nations s'écroulant les unes sur les
autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier
de son imagination, et comme ces révolutions étaient censées prochaines,
qu'une foule de personnes cherchaient à en supputer les temps, l'ordre
surnaturel où nous transportent de telles visions lui parut tout d'abord
parfaitement naturel et simple.
Qu'il n'eût aucune connaissance de l'état général du monde, c'est ce qui
résulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques. La terre
lui paraît encore divisée en royaumes qui se font la guerre; il semble
ignorer la «paix romaine,» et l'état nouveau de société qu'inaugurait
son siècle. Il n'eut aucune idée précise de la puissance romaine; le nom
de «César» seul parvint jusqu'à lui. Il vit bâtir, en Galilée ou aux
environs, Tibériade, Juliade, Diocésarée, Gésarée, ouvrages pompeux des
Hérodes, qui cherchaient, par ces constructions magnifiques, à prouver
leur admiration pour la civilisation romaine et leur dévouement envers
les membres de la famille d'Auguste, dont les noms, par un caprice du
sort, servent aujourd'hui, bizarrement altérés, à désigner de misérables
hameaux de Bédouins. Il vit aussi probablement Sébaste, oeuvre d'Hérode
le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a été
apportée là toute faite, comme une machine qu'il n'y avait plus qu'à
monter sur place. Cette architecture d'ostentation, arrivée en Judée par
chargements, ces centaines de colonnes, toutes du même diamètre,
ornement de quelque insipide «rue de Rivoli,» voilà ce qu'il appelait
«les royaumes du monde et toute leur gloire.» Mais ce luxe de commande,
cet art administratif et officiel lui déplaisaient. Ce qu'il aimait,
c'étaient ses villages galiléens, mélanges confus de cabanes, d'aires et
de pressoirs taillés dans le roc, de puits, de tombeaux, de figuiers,
d'oliviers. Il resta toujours près de la nature. La cour des rois lui
apparaît comme un lieu où les gens ont de beaux habits[140]. Les
charmantes impossibilités dont fourmillent ses paraboles, quand il met
en scène les rois et les puissants[141], prouvent qu'il ne conçut
jamais la société aristocratique que comme un jeune villageois qui voit
le monde à travers le prisme de sa naïveté.
Encore moins connut-il l'idée nouvelle, créée par la science grecque,
base de toute philosophie et que la science moderne a hautement
confirmée, l'exclusion des dieux capricieux auxquels la naïve croyance
des vieux âges attribuait le gouvernement de l'univers. Près d'un siècle
avant lui, Lucrèce avait exprimé d'une façon admirable l'inflexibilité
du régime général de la nature. La négation du miracle, cette idée que
tout se produit dans le monde par des lois où l'intervention personnelle
d'êtres supérieurs n'a aucune part, était de droit commun dans les
grandes écoles de tous les pays qui avaient reçu la science grecque.
Peut-être même Babylone et la Perse n'y étaient-elles pas étrangères.
Jésus ne sut rien de ce progrès. Quoique né à une époque où le principe
de la science positive était déjà proclamé, il vécut en plein
surnaturel. Jamais peut-être les Juifs n'avaient été plus possédés de la
soif du merveilleux. Philon, qui vivait dans un grand centre
intellectuel, et qui avait reçu une éducation très-complète, ne possède
qu'une science chimérique et de mauvais aloi.
Jésus ne différait en rien sur ce point de ses compatriotes. Il croyait
au diable, qu'il envisageait comme une sorte de génie du mal[142], et il
s'imaginait, avec tout le monde, que les maladies nerveuses étaient
l'effet de démons, qui s'emparaient du patient et l'agitaient. Le
merveilleux n'était pas pour lui l'exceptionnel; c'était l'état normal.
La notion du surnaturel, avec ses impossibilités, n'apparaît que le jour
où naît la science expérimentale de la nature. L'homme étranger à toute
idée de physique, qui croit qu'en priant il change la marche des nuages,
arrête la maladie et la mort même, ne trouve dans le miracle rien
d'extraordinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui le
résultat de volontés libres de la divinité. Cet état intellectuel fut
toujours celui de Jésus. Mais dans sa grande âme, une telle croyance
produisait des effets tout opposés à ceux où arrivait le vulgaire. Chez
le vulgaire, la foi à l'action particulière de Dieu amenait une
crédulité niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, elle tenait à
une notion profonde des rapports familiers de l'homme avec Dieu et à une
croyance exagérée dans le pouvoir de l'homme; belles erreurs qui furent
le principe de sa force; car si elles devaient un jour le mettre en
défaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son
temps une force dont aucun individu n'a disposé avant lui ni depuis.
De bonne heure, son caractère à part se révéla. La légende se plaît à le
montrer dès son enfance en révolte contre l'autorité paternelle et
sortant des voies communes pour suivre sa vocation[143]. Il est sûr, au
moins, que les relations de parenté furent peu de chose pour lui. Sa
famille ne semble pas l'avoir aimé[144], et, par moments, on le trouve
dur pour elle[145]. Jésus, comme tous les hommes exclusivement
préoccupés d'une idée, arrivait à tenir peu de compte des liens du sang.
Le lien de l'idée est le seul que ces sortes de natures reconnaissent:
«Voilà ma mère et mes frères, disait-il en étendant la main vers ses
disciples; celui qui fait la volonté de mon Père, voilà mon frère et ma
soeur.» Les simples gens ne l'entendaient pas ainsi, et un jour une
femme, passant près de lui, s'écria, dit-on: «Heureux le ventre qui t'a
porté et les seins que tu as sucés!»--«Heureux plutôt, répondit-il[146],
celui qui écoute la parole de Dieu et qui la met en pratique!» Bientôt,
dans sa hardie révolte contre la nature, il devait aller plus loin
encore, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de l'homme,
le sang, l'amour, la patrie, ne garder d'âme et de coeur que pour l'idée
qui se présentait à lui comme la forme absolue du bien et du vrai.
NOTES:
[122] Jean, VIII, 6.
[123] _Testam. des douze Patr_. Lévi, 6.
[124] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.
[125] Traductions et commentaires juifs, de l'époque talmudique.
[126] Mischna, _Schabbath_ I, 3.
[127] Matth., XIII, 54 et suiv.; Jean, VII, 15.
[128] Mischna, _Schekalim_, III, 2; Talmud de Jérusalem, _Megilla_,
halaca XI; _Sota_, VII, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 83 _a_;
_Megilla_, 8 _b_ et suiv.
[129] Matth., XXVII, 46; Marc, III, 17; V, 41; VII, 34; XIV, 36; XV, 34.
L'expression [Greek: ê patrios phônê], dans les écrivains de ce temps,
désigne toujours le dialecte sémitique qu'on parlait en Palestine (II
Macch., VII, 21, 27; XII, 37; _Actes_, XXI, 37, 40; XXII, 2; XXVI, 14;
Josèphe, _Ant_., XVIII, VI, 10; XX, sub fin.; _B. J_. prooem. 1, V, VI,
3; V, IX, 2; VI, II, 1; _Contre Apion_, I, 9; _De Macch_., 12, 16). Nous
montrerons plus tard que quelques-uns des documents qui servirent de
base aux Évangiles synoptiques ont été écrits en ce dialecte sémitique.
Il en fut de même pour plusieurs apocryphes (IVe livre des Macch., XVI,
ad calcem, etc.). Enfin, la chrétienté directement issue du premier
mouvement galiléen (Nazaréens, _Ébionim_, etc.), laquelle se continua
longtemps dans la Batanée et le Hauran, parlait un dialecte sémitique
(Eusèbe, _De situ et nomin. loc. hebr_., au mot [Greek: Chôba]; Epiph.,
_Adv. hær_., XXIX, 7, 9; XXX, 3; S. Jérôme, _In Matth_., XII, 13; _Dial.
adv. Pelag_., III, 2).
[130] Mischna, _Sanhedrin,_ XI, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama,_ 82
_b_ et 83 _a; Sota,_ 49, _a_ et _b; Menachoth_, 64 _b_; Comp. II Macch.,
IV, 10 et suiv.
[131] Jos., _Ant_., XX, XI, 2.
[132] Talmud de Jérusalem, _Péah_, I, 1.
[133] Jos. _Ant_., loc. cit.; Orig., _Contra Celsum_, II, 34.
[134] Talmud de Jérusalem, _Péah_, I, 1; Talmud de Babylone,
_Menachoth_, 99 _b_.
[135] Les _Thérapeutes_ de Philon sont une branche d'Esséniens. Leur nom
même paraît n'être qu'une traduction grecque de celui des _Esséniens_
([Greek: Essaioi], _asaya_, «médecins»). Cf. Philon, _De Vila
contempl_., init.
[136] Voir surtout les traités _Quis rerum divinarum hæres sit_ et _De
Philanthropia_ de Philon.
[137] _Pirké Aboth_, ch. I et II; Talm. de Jérus., _Pesachim_, VI, 1;
Talm. de Bab., _Pesachim_, 66 _a_; _Schabbath_, 30 _b_ et 31 _a_;
_Joma_, 35 _b_.
[138] La légende de Daniel était déjà formée au VIIe siècle avant J.-C.
(Ézéchiel, XIV, 14 et suiv.; XXVIII, 3). C'est pour les besoins de la
légende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivité de Babylone.
[139] _Epist. Judæ_, 14 et suiv.; II Petri, II, 4, 11; _Testam. des
douze Patr_., Siméon, 5; Lévi, 14, 16; Juda, 18; Zab. 3; Dan, 5;
Nephtali, 4. Le «Livre d'Hénoch» forme encore une partie intégrante de
la Bible éthiopienne. Tel que nous le connaissons par la version
éthiopienne, il est composé de pièces de différentes dates, dont les
plus anciennes sont de l'an 130 ou 150 avant J.-C. Quelques-unes de ces
pièces ont de l'analogie avec les discours de Jésus. Comparez les ch.
XCVI-XCIX à Luc, VI, 24 et suiv.
[140] Matth., XI, 8.
[141] Voir, par exemple, Matth., XXII, 2 et suiv.
[142] Matth., VI, 13.
[143] Luc, II, 42 et suiv. Les évangiles apocryphes sont pleins de
pareilles histoires poussées au grotesque.
[144] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. Voyez
ci-dessous, p. 153, note 6.
[145] Matth., XII, 48; Marc, III, 33; Luc, VIII, 21; Jean, II, 4; Évang.
selon les Hébreux, dans saint Jérôme, _Dial. adv. Pelag_., III, 2.
[146] Luc, XI, 27 et suiv.
CHAPITRE IV
ORDRE D'IDÉES AU SEIN DUQUEL SE DÉVELOPPA JÉSUS.
Comme la terre refroidie ne permet plus de comprendre les phénomènes de
la création primitive, parce que le feu qui la pénétrait s'est éteint;
ainsi les explications réfléchies ont toujours quelque chose
d'insuffisant, quand il s'agit d'appliquer nos timides procédés
d'induction aux révolutions des époques créatrices qui ont décidé du
sort de l'humanité. Jésus vécut à un de ces moments où la partie de la
vie publique se joue avec franchise, où l'enjeu de l'activité humaine
est poussé au centuple. Tout grand rôle, alors, entraîne la mort; car de
tels mouvements supposent une liberté et une absence de mesures
préventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids.
Maintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux époques héroïques de
l'activité humaine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons et les
méchants, ou du moins ceux qui se croient et que l'on croit tels,
forment des armées opposées. On arrive par l'échafaud à l'apothéose; les
caractères ont des traits accusés, qui les gravent comme des types
éternels dans la mémoire des hommes. En dehors de la Révolution
française, aucun milieu historique ne fut aussi propre que celui où se
forma Jésus à développer ces forces cachées que l'humanité tient comme
en réserve, et qu'elle ne laisse voir qu'à ses jours de fièvre et de
péril.
Si le gouvernement du monde était un problème spéculatif, et que le plus
grand philosophe fût l'homme le mieux désigné pour dire à ses semblables
ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la réflexion que
sortiraient ces grandes règles morales et dogmatiques qu'on appelle des
religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte
Çakya-Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas été des
métaphysiciens. Le bouddhisme lui-même, qui est bien sorti de la pensée
pure, a conquis une moitié de l'Asie pour des motifs tout politiques et
moraux. Quant aux religions sémitiques, elles sont aussi peu
philosophiques qu'il est possible. Moïse et Mahomet n'ont pas été des
spéculatifs: ce furent des hommes d'action. C'est en proposant l'action
à leurs compatriotes, à leurs contemporains, qu'ils ont dominé
l'humanité. Jésus, de même, ne fut pas un théologien, un philosophe
ayant un système plus ou moins bien composé. Pour être disciple de
Jésus, il ne fallait signer aucun formulaire, ni prononcer aucune
profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher à lui,
l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement en
lui. L'écueil des subtilités métaphysiques, contre lequel le
christianisme alla heurter dès le IIIe siècle, ne fut nullement posé par
le fondateur. Jésus n'eut ni dogmes, ni système, mais une résolution
personnelle fixe, qui, ayant dépassé en intensité toute autre volonté
créée, dirige encore à l'heure qu'il est les destinées de l'humanité.
Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivité de Babylone jusqu'au
moyen âge, d'être toujours dans une situation très-tendue. Voilà
pourquoi les dépositaires de l'esprit de la nation, durant ce long
période, semblent écrire sous l'action d'une fièvre intense, qui les met
sans cesse au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans sa
moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problème de l'avenir et de
sa destinée avec un courage plus désespéré, plus décidé à se porter aux
extrêmes. Ne séparant pas le sort de l'humanité de celui de leur petite
race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une
théorie générale de la marche de notre espèce. La Grèce, toujours
renfermée en elle-même, et uniquement attentive à ses querelles de
petites villes, a eu des historiens admirables; mais avant l'époque
romaine, on chercherait vainement chez elle un système général de
philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanité. Le juif, au
contraire, grâce à une espèce de sens prophétique qui rend par moments
le sémite merveilleusement apte à voir les grandes lignes de l'avenir, a
fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-être doit-il un peu de cet
esprit à la Perse. La Perse, depuis une époque ancienne, conçut
l'histoire du monde comme une série d'évolutions, à chacune desquelles
préside un prophète. Chaque prophète a son _hazar_, ou règne de mille
ans (chiliasme), et de ces âges successifs, analogues aux millions de
siècles dévolus à chaque bouddha de l'Inde, se compose la trame des
événements qui préparent le règne d'Ormuzd. A la fin des temps, quand le
cercle des chiliasmes sera épuisé, viendra le paradis définitif. Les
hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une plaine; il n'y
aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes.
Mais cet avénement sera précédé de terribles calamités. Dahak (le Satan
de la Perse) rompra les fers qui l'enchaînent et s'abattra sur le monde.
Deux prophètes viendront consoler les hommes et préparer le grand
avénement[147]. Ces idées couraient le monde et pénétraient jusqu'à
Rome, où elles inspiraient un cycle de poëmes prophétiques, dont les
idées fondamentales étaient la division de l'histoire de l'humanité en
périodes, la succession des dieux répondant à ces périodes, un complet
renouvellement du monde, et l'avénement final d'un âge d'or[148]. Le
livre de Daniel, le livre d'Hénoch, certaines parties des livres
sibyllins[149], sont l'expression juive de la même théorie. Certes il
s'en faut que ces pensées fussent celles de tous. Elles ne furent
d'abord embrassées que par quelques personnes à l'imagination vive et
portées vers les doctrines étrangères. L'auteur étroit et sec du livre
d'Esther n'a jamais pensé au reste du monde que pour le dédaigner et lui
vouloir du mal[150]. L'épicurien désabusé qui a écrit l'Ecclésiaste
pense si peu à l'avenir qu'il trouve même inutile de travailler pour
ses enfants; aux yeux de ce célibataire égoïste, le dernier mot de la
sagesse est de placer son bien à fonds perdu[151]. Mais les grandes
choses dans un peuple se font d'ordinaire par la minorité. Avec ses
énormes défauts, dur, égoïste, moqueur, cruel, étroit, subtil, sophiste,
le peuple juif est cependant Fauteur eu plus beau mouvement
d'enthousiasme désintéressé dont parle l'histoire. L'opposition fait
toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes d'une nation sont
ceux qu'elle met à mort. Socrate a fait la gloire d'Athènes, qui n'a pas
jugé pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs
modernes, et la synagogue l'a exclu avec ignominie. Jésus a été la
gloire du peuple d'Israël, qui l'a crucifié.
Un gigantesque rêve poursuivait depuis des siècles le peuple juif, et le
rajeunissait sans cesse dans sa décrépitude. Étrangère à la théorie des
récompenses individuelles, que la Grèce a répandue sous le nom
d'immortalité de l'âme, la Judée avait concentré sur son avenir national
toute sa puissance d'amour et de désir. Elle crut avoir les promesses
divines d'un avenir sans bornes, et comme l'amère réalité qui, à partir
du IXe siècle avant notre ère, donnait de plus en plus le royaume du
monde à la force, refoulait brutalement ces aspirations, elle se rejeta
sur les alliances d'idées les plus impossibles, essaya les volte-faces
les plus étranges. Avant la captivité, quand tout l'avenir terrestre de
la nation se fut évanoui par la séparation des tribus du nord, on rêva
la restauration de la maison de David, la réconciliation des deux
fractions du peuple, le triomphe de la théocratie et du culte de Jéhovah
sur les cultes idolâtres. A l'époque de la captivité, un poëte plein
d'harmonie vit la splendeur d'une Jérusalem future, dont les peuples et
les îles lointaines seraient tributaires, sous des couleurs si douces,
qu'on eût dit qu'un rayon des regards de Jésus l'eût pénétré à une
distance de six siècles[152].
La victoire de Cyrus sembla quelque temps réaliser tout ce qu'on avait
espéré. Les graves disciples de l'Avesta et les adorateurs de Jéhovah se
crurent frères. La Perse était arrivée, en bannissant les _dévas_
multiples et en les transformant en démons (_divs_), à tirer des
vieilles imaginations ariennes, essentiellement naturalistes, une sorte
de monothéisme. Le ton prophétique de plusieurs des enseignements de
l'Iran avait beaucoup d'analogie avec certaines compositions d'Osée et
d'Isaïe. Israël se reposa sous les Achéménides[153], et, sous Xerxès
(Assuérus), se fit redouter des Iraniens eux-mêmes. Mais l'entrée
triomphante et souvent brutale de la civilisation grecque et romaine en
Asie le rejeta dans ses rêves. Plus que jamais, il invoqua le Messie
comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement
complet, une révolution prenant le globe à ses racines et l'ébranlant de
fond en comble, pour satisfaire l'énorme besoin de vengeance
qu'excitaient chez lui le sentiment de sa supériorité et la vue de ses
humiliations[154].