religieux et passionné, eût pour mobile des dogmes particuliers, comme
cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont éclaté au sein du
christianisme. Le juif de cette époque était aussi peu théologien que
possible. Il ne spéculait pas sur l'essence de la divinité; les
croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases
divines, dont le premier germe se laissait déjà entrevoir, étaient des
croyances libres, des méditations auxquelles chacun se livrait selon la
tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas
entendu parler. C'étaient même les plus orthodoxes qui restaient en
dehors de toutes ces imaginations particulières, et s'en tenaient à la
simplicité du mosaïsme. Aucun pouvoir dogmatique analogue à celui que le
christianisme orthodoxe a déféré à l'Église n'existait alors. Ce n'est
qu'à partir du IIIe siècle, quand le christianisme est tombé entre les
mains de races raisonneuses, folles de dialectique et de métaphysique,
que commence cette fièvre de définitions, qui fait de l'histoire de
l'Église l'histoire d'une immense controverse. On disputait aussi chez
les Juifs; des écoles ardentes apportaient à presque toutes les
questions qui s'agitaient des solutions opposées; mais dans ces luttes,
dont le Talmud nous a conservé les principaux détails, il n'y a pas un
seul mot de théologie spéculative. Observer et maintenir la loi, parce
que la loi est juste, et que, bien observée, elle donne le bonheur,
voilà tout le judaïsme. Nul credo, nul symbole théorique. Un disciple
de la philosophie arabe la plus hardie, Moïse Maimonide, a pu devenir
l'oracle de la synagogue, parce qu'il a été un canoniste très-exercé.
Les règnes des derniers Asmonéens et celui d'Hérode virent l'exaltation
grandir encore. Ils furent remplis par une série non interrompue de
mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se sécularisait et passait
en des mains incrédules, le peuple juif vivait de moins en moins pour la
terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail étrange qui
s'opérait en son sein. Le monde, distrait par d'autres spectacles, n'a
nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oublié de l'Orient. Les
âmes au courant de leur siècle sont pourtant mieux avisées. Le tendre et
clairvoyant Virgile semble répondre, comme par un écho secret, au second
Isaïe; la naissance d'un enfant le jette dans des rêves de palingénésie
universelle[96]. Ces rêves étaient ordinaires et formaient comme un
genre de littérature, que l'on couvrait du nom des Sibylles. La
formation toute récente de l'Empire exaltait les imaginations; la
grande ère de paix où l'on entrait et cette impression de sensibilité
mélancolique qu'éprouvent les âmes après les longues périodes de
révolution, faisaient naître de toute part des espérances illimitées.
En Judée, l'attente était à son comble. De saintes personnes, parmi
lesquelles on cite un vieux Siméon, auquel la légende fait tenir Jésus
dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considérée comme prophétesse[97],
passaient leur vie autour du temple, jeûnant, priant, pour qu'il plût à
Dieu de ne pas les retirer du monde sans avoir vu l'accomplissement des
espérances d'Israël. On sent une puissante incubation, l'approche de
quelque chose d'inconnu.
Ce mélange confus de claires vues et de songes, cette alternative de
déceptions et d'espérances, ces aspirations, sans cesse refoulées par
une odieuse réalité, trouvèrent enfin leur interprète dans l'homme
incomparable auquel la conscience universelle a décerné le titre de Fils
de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il a fait faire à la religion un
pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais être
comparé.
NOTES:
[83] Je rappelle que ce mot désigne simplement ici les peuples qui
parlent ou ont parlé une des langues qu'on appelle sémitiques. Une telle
désignation est tout à fait défectueuse; mais c'est un de ces mots,
comme «architecture gothique,» «chiffres arabes,» qu'il faut conserver
pour s'entendre, même après qu'on a démontré l'erreur qu'ils impliquent.
[84] I Sam., X, 25.
[85] Isaïe, II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX et suiv.;
Michée, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la seconde partie du
livre d'Isaïe, à partir du chapitre XL, n'est pas d'Isaïe.
[86] Is., LII, 13 et suiv., et LIII entier.
[87] Ruth, i, 16.
[88] Esther, IX, 27.
[89] Matth., XXIII, 15; Josèphe, _Vita_, 23; _B. J_., II, xvii, 10; VII,
iii, 3; _Ant_., XX, II, 4; Horat., Sat. I, iv, 143; Juv., XIV, 96 et
suiv.; Tacite, _Ann_., II, 85; _Hist.,_ V, 5; Dion Cassius, XXXVII, 17.
[90] Mischna, _Schebiit_, X, 9; Talmud de Babylone, _Niddah,_ fol. 13
_b, Jebamoth_, 47 _b; Kidduschin_, 70 _b_; Midrasch, _Jalkut Ruth,_ fol.
163 _d_.
[91] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cad. pseud. V.T._ II,
147 et suiv.
[92] IIe livre des Macchabées, ch. VII, et le _De Maccaboeis_, attribué
à Josèphe. Cf. Epître aux Hébreux, xi, 33 et suiv.
[93] III livre (apocr.) des Macchabées; Rufinn, Suppl. ad Jos., _Contra
Apionem_, II,5.
[94] VII, 13 et suiv.
[95] _Vendidad_; XIX, 48, 49; _Minokhired_, passage publié dans la
_Zeitschrift der deutsshen morgenländischen Gesellschaft_, I, 263;
_Boundehesch_ XXXI. Le manque de chronologie certaine pour les textes
zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements
entre les croyances juives et persanes.
[96] Egl. IV. Le _Cumæum carmen_ (v. 4) était une sorte d'apocalypse
sibylline, empreinte de la philosophie de l'histoire familière à
l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et _Carmina sibyllina_, III, 97-817.
Cf. Tac., _Hist._, V, 13.
[97] Luc, II, 25 et suiv.
CHAPITRE II
ENFANCE ET JEUNESSE DE JÉSUS. SES PREMIÈRES IMPRESSIONS.
Jésus naquit à Nazareth[98], petite ville de Galilée, qui n'eut avant
lui aucune célébrité[99]. Toute sa vie il fut désigné du nom de
«Nazaréen[100],» et ce n'est que par un détour assez embarrassé[101]
qu'on réussit, dans sa légende, à le faire naître à Bethléhem. Nous
verrons plus tard[102] le motif de cette supposition, et comment elle
était la conséquence obligée du rôle messianique prêté à Jésus[103]. On
ignore la date précise de sa naissance. Elle eut lieu sous le règne
d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probablement quelques années avant
l'an 1 de l'ère que tous les peuples civilisés font dater du jour où il
naquit[104].
Le nom de _Jésus_, qui lui fut donné, est une altération de _Josué_.
C'était un nom fort commun; mais naturellement on y chercha plus lard
des mystères et une allusion à son rôle de Sauveur[105]. Peut-être
lui-même, comme tous les mystiques, s'exaltait-il à ce propos. Il est
ainsi plus d'une grande vocation dans l'histoire dont un nom donné sans
arrière-pensée à un enfant a été l'occasion. Les natures ardentes ne se
résignent jamais à voir un hasard dans ce qui les concerne. Tout pour
elle a été réglé par Dieu, et elles voient un signe de la volonté
supérieure dans les circonstances les plus insignifiante.
La population de Galilée était fort mêlée, comme le nom même du
pays[106] l'indiquait. Cette province comptait parmi ses habitants, au
temps de Jésus, beaucoup de non-Juifs (Phéniciens, Syriens, Arabes et
même Grecs[107]). Les conversions au judaïsme n'étaient point rares dans
ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici aucune
question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de
celui qui a le plus contribué à effacer dans l'humanité les distinctions
de sang.
Il sortit des rangs du peuple[108]. Son père Joseph et sa mère Marie
étaient des gens de médiocre condition, des artisans vivant de leur
travail[109], dans cet état si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance
ni la misère. L'extrême simplicité de la vie dans de telles contrées, en
écartant le besoin de confortable, rend le privilège du riche presque
inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D'un autre
côté, le manque total de goût pour les arts et pour ce qui contribue à
l'élégance de la vie matérielle, donne à la maison de celui qui ne
manque de rien un aspect de dénûment. A part quelque chose de sordide et
de repoussant que l'islamisme porte partout avec lui, la ville de
Nazareth, au temps de Jésus, ne différait peut-être pas beaucoup de ce
qu'elle est aujourd'hui[110]. Les rues où il joua enfant, nous les
voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours gui séparent
les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à ces
pauvres boutiques, éclairées par la porte, servant à la fois d'établi,
de cuisine, de chambre à coucher, ayant pour ameublement une natte,
quelques coussins à terre, un ou deux vases d'argile et un coffre peint.
La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs mariages, était assez
nombreuse. Jésus avait des frères et des soeurs[111], dont il semble
avoir été l'aîné[112]. Tous sont restés obscurs; car il paraît que les
quatre personnages qui sont donnés comme ses frères, et parmi lesquels
un au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance dans les
premières années du développement du christianisme, étaient ses cousins
germains. Marie, en effet, avait une soeur nommée aussi Marie[113], qui
épousa un certain Alphée ou Cléophas (ces deux noms paraissent désigner
une même personne[114]), et fut mère de plusieurs fils, qui jouèrent un
rôle considérable parmi les premiers disciples de Jésus. Ces cousins
germains, qui adhérèrent au jeune maître, pendant que ses vrais frères
lui faisaient de l'opposition[115], prirent le titre de «frères du
Seigneur[116].» Les vrais frères de Jésus n'eurent d'importance, ainsi
que leur mère, qu'après sa mort[117]. Même alors ils ne paraissent pas
avoir égalé en considération leurs cousins, dont la conversion avait été
plus spontanée et dont le caractère paraît avoir eu plus d'originalité.
Leur nom était inconnu, à tel point que quand l'évangéliste met dans la
bouche des gens de Nazareth l'énumération des frères selon la nature, ce
sont les noms des fils de Cléophas qui se présentent à lui tout d'abord.
Ses soeurs se marièrent à Nazareth[118], et il y passa les années de sa
première jeunesse. Nazareth était une petite ville, située dans un pli
de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme
au nord la plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de trois à
quatre mille âmes, et elle peut n'avoir pas beaucoup varié[119]. Le
froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. La ville, comme à
cette époque toutes les bourgades juives, était un amas de cases bâties
sans style, et devait présenter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les
villages dans les pays sémitiques. Les maisons, à ce qu'il semble, ne
différaient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans élégance
extérieure ni intérieure, qui couvrent aujourd'hui les parties les plus
riches du Liban, et qui, mêlés aux vignes et aux figuiers, ne laissent
pas d'être fort agréables. Les environs, d'ailleurs, sont charmants, et
nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rêves de l'absolu
bonheur. Même de nos jours, Nazareth est encore un délicieux séjour, le
seul endroit peut-être de la Palestine où l'âme se sente un peu soulagée
du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette désolation sans égale. La
population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts.
Antonin Martyr, à la fin du VIe siècle, fait un tableau enchanteur de la
fertilité des environs, qu'il compare au paradis[120]. Quelques vallées
du côté de l'ouest justifient pleinement sa description. La fontaine,
où se concentraient autrefois la vie et la gaieté de la petite ville est
détruite; ses canaux crevassés ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais
la beauté des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette beauté qui était
déjà remarquée au VIe siècle et où l'on voyait un don de la Vierge
Marie[121], s'est conservée d'une manière frappante. C'est le type
syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'ait
été là presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'épaule,
dans la file de ses compatriotes restées obscures. Antonia Martyr
remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pour les
chrétiens, sont ici pleines d'affabilité. Aujourd'hui encore, les haines
religieuses sont à Nazareth moins vives qu'ailleurs.
L'horizon de la ville est étroit, mais si l'on monte quelque peu et que
l'on atteigne le plateau fouetté d'une brise perpétuelle qui domine les
plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se
déploient les belles lignes du Carmel, terminées par une pointe abrupte
qui semble se plonger dans la mer. Puis se déroulent le double sommet
qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux
saints de l'âge patriarcal, les monts Gelboé, le petit groupe
pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de
Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, que
l'antiquité comparait à un sein. Par une dépression entre la montagne de
Sulem et le Thabor, s'entrevoient la vallée du Jourdain et les hautes
plaines de la Pérée, qui forment du côté de l'est une ligne continue. Au
nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent
Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de
Khaïfa. Tel fut l'horizon de Jésus. Ce cercle enchanté, berceau du
royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des années. Sa vie même
sortit peu des limites familières à son enfance. Car au delà, du côté du
nord, l'on entrevoit presque sur les flancs de l'Hermon, Césarée de
Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des Gentils, et du
côté du sud, on pressent, derrière ces montagnes déjà moins riantes de
la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant
d'abstraction et de mort.
Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé à une notion meilleure de
ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par
d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins où
s'attachait la piété des âges grossiers, c'est sur cette hauteur de
Nazareth qu'il bâtira son temple. Là, au point d'apparition du
christianisme et au centre d'action de son fondateur, devrait s'élever
la grande église où tous les chrétiens pourraient prier. Là aussi, sur
cette terre où dorment le charpentier Joseph et des milliers de
Nazaréens oubliés, qui n'ont pas franchi l'horizon de leur vallée, le
philosophe serait mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour contempler
le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se
rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers d'innombrables
défaillances et nonobstant l'universelle vanité.
NOTES:
[98] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VII, I et suiv.; Jean, I, 45-46.
[99] Elle n'est nommée ni dans les écrits de l'Ancien Testament, ni dans
Josèphe, ni dans le Talmud.
[100] Marc, i, 24; Luc, XVIII, 37; Jean, XIX, 19; _Act_. II, 22; III, 6.
De là le nom de _Nazaréens_, longtemps appliqué aux chrétiens, et qui
les désigne encore dans tous les pays musulmans.
[101] Le recensement opéré par Quirinius, auquel la légende rattache le
voyage de Bethléhem, est postérieur d'au moins dix ans à l'année où,
selon Luc et Matthieu, Jésus serait né. Les deux évangélistes, en effet,
font naître Jésus sous le règne d'Hérode (Matth., II, I, 49, 22; Luc, i,
5). Or, le recensement de Quirinius n'eut lieu qu'après la déposition
d'Archélaüs, c'est-à-dire dix ans après la mort d'Hérode, l'an 37 de
l'ère d'Actium (Josèphe, _Ant_., XVII, xiii, 5; XVIII, i, I; II, I).
L'inscription par laquelle on prétendait autrefois établir que Quirinius
fit deux recensements est reconnue pour fausse (V. Orelli, _Inscr.
lat_., nº 623, et le supplément de Henzen, à ce numéro; Borghesi,
_Fastes consulaires_ [encore inédits], à année 742). Le recensement en
tout cas ne se serait appliqué qu'aux parties réduites en province
romaine, et non aux tétrarchies. Les textes par lesquels on cherche à
prouver que quelques-unes des opérations de statistique et de cadastre
ordonnées par Auguste durent s'étendre au domaine des Hérodes, ou
n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chrétiens,
qui ont emprunté cette donnée à l'Évangile de Luc. Ce qui prouve bien,
d'ailleurs, que le voyage de la famille de Jésus à Bethléhem n'a rien
d'historique, c'est le motif qu'on lui attribue. Jésus n'était pas de la
famille de David (v. ci-dessous, p. 237-238), et, en eût-il été, on ne
concevrait pas encore que ses parents eussent été forcés, pour une
opération purement cadastrale et financière, de venir s'inscrire au lieu
d'où leurs ancêtres étaient sortis depuis mille ans. En leur imposant
une telle obligation, l'autorité romaine aurait sanctionné des
prétentions pour elle pleines de menaces.
[102] Ch. XIV.
[103] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. L'omission de ce récit
dans Marc, et les deux passages parallèles, Matth, XIII, 54, et Marc,
VI, 1, où Nazareth figure comme «la patrie» de Jésus, prouvent qu'une
telle légende manquait dans le texte primitif qui a fourni le canevas
narratif des évangiles actuels de Matthieu et de Marc. C'est devant des
objections souvent répétées qu'on aura ajouté, en tête de l'évangile de
Matthieu, des réserves dont la contradiction avec le reste du texte
n'était pas assez flagrante pour qu'on se soit cru obligé de corriger
les endroits qui avaient d'abord été écrits à un tout autre point de
vue. Luc, au contraire (IV, 16), écrivant avec réflexion, a employé,
pour être conséquent, une expression plus adoucie. Quant à Jean, il ne
sait rien du voyage de Bethléhem; pour lui, Jésus est simplement «de
Nazareth» ou «Galiléen,» dans deux circonstances où il eût été de la
plus haute importance de rappeler sa naissance à Bethléhem (I, 45-46;
VII, 41-42).
[104] On sait que le calcul qui sert de base à l'ère vulgaire a été fait
au VIe siècle par Denys le Petit. Ce calcul implique certaines données
purement hypothétiques.
[105] Matth., I, 21; Luc, I, 31.
[106] _Gelil haggoyim_, «cercle des Gentils.»
[107] Strabon, XVI, II, 35; Jos., _Vita_, 12.
[108] On expliquera plus tard (ch. XIV), l'origine des généalogies
destinées à le rattacher à la race de David. Les Ébionira les
supprimaient (Epiph., _Adv. hær_., XXX, 14).
[109] Matth., XIII, 55; Marc, VI, 3; Jean, VI, 42.
[110] L'aspect grossier des ruines qui couvrent la Palestine prouve que
les villes qui ne furent pas reconstruites à la manière romaine étaient
fort mal bâties. Quant à la forme des maisons, elle est, en Syrie, si
simple et si impérieusement commandée par le climat qu'elle n'a jamais
dû changer.
[111] Matth., XII, 46 et suiv.; XIII, 55 et suiv.; Marc, III, 31 et
suiv.; VI, 3; Luc, VIII, 19 et suiv.; Jean, II 42; VII, 3, 5, 40; _Act.
i, 14_.
[112] Matth., i, 25.
[113] Ces deux soeurs portant le même nom sont un fait singulier. Il y a
là probablement quelque inexactitude, venant de l'habitude de donner
presque indistinctement aux Galiléénnes le nom de Marie.
[114] Ils ne sont pas étymologiquement identiques. [Greek: Alphaios] est
la transcription du nom syro-chaldaïque _Halphaï_; [Greek: Klôpas] ou
[Greek: Kleopas] est une forme écourtée de [Greek: Kleopatros]. Mais il
pouvait y avoir substitution artificielle de l'un à l'autre, de même que
les Joseph se faisaient appeler «Hégésippe», les Eliakim «Alcimus», etc.
[115] Jean, VII, 3 et suiv.
[116] En effet, les quatre personnages qui sont donnés (Matth., XIII,
55; Marc, VI, 3) comme fils de Marie, mère de Jésus: Jacob, Joseph ou
José, Simon et Jude, se retrouvent ou à peu près comme fils de Marie et
de Cléophas (Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; _Gal_., I, 19; _Epist.
Jac._, I, 1; _Epist. Judæ_, 4; Euseb., _Chron._ ad ann. R. DCCCX; _Hist.
eccl_., III, 11, 32; _Constit. Apost_., VII, 46). L'hypothèse que nous
proposons lève seule l'énorme difficulté que l'on trouve à supposer deux
soeurs ayant chacune trois ou quatre fils portant les mêmes noms, et à
admettre que Jacques et Simon, les deux premiers évoques de Jérusalem,
qualifiés de «frères du Seigneur,» aient été de vrais frères de Jésus,
qui auraient commencé par lui être hostiles, puis se seraient convertis.
L'évangéliste, entendant appeler ces quatre fils de Cléophas «frères du
Seigneur,» aura mis, par erreur, leur nom au passage _Matth._, XIII,
55--_Marc_, VI, 3, à la place des noms des vrais frères, restés toujours
obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractère des personnages
appelés «frères du Seigneur,» de Jacques par exemple, est si différent
de celui des vrais frères de Jésus, tel qu'on le voit se dessiner dans
Jean, VII, 3 et suiv. L'expression de «frère du Seigneur» constitua
évidemment, dans l'Église primitive, une espèce d'ordre parallèle à
celui des apôtres. Voir surtout I _Cor._, IX, 5.
[117] _Act._, I, 45.
[118] Marc, VI, 3.
[119] Selon Josèphe _(B. J_. III, iii, 2), le plus petit bourg de
Galilée avait plus de cinq mille habitants. Il y a là probablement de
l'exagération.
[120] _Itiner_., § 5.
[121] Antonin Martyr, endroit cité.
CHAPITRE III
ÉDUCATION DE JÉSUS.
Cette nature à la fois riante et grandiose fut toute l'éducation de
Jésus. Il apprit à lire et à écrire[122], sans doute selon la méthode de
l'Orient, consistant à mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il
répète en cadence avec ses petits camarades, jusqu'à ce qu'il le sache
par coeur[123]. Il est douteux pourtant qu'il comprît bien les écrits
hébreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font citer
d'après des traductions en langue araméenne[124]; ses principes
d'exégèse, autant que nous pouvons nous les figurer par ceux de ses
disciples, ressemblaient beaucoup à ceux qui avaient cours alors et qui
font l'esprit des _Targums_ et des _Midraschim_[125].
Le maître d'école dans les petites villes juives était le _hazzan_ ou
lecteur des synagogues[126]. Jésus fréquenta peu les écoles plus
relevées des scribes ou _soferim_ (Nazareth n'en avait peut-être pas),
et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les
droits du savoir[127]. Ce serait une grande erreur cependant de
s'imaginer que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant. L'éducation
scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de la
valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reçue et ceux qui en sont
dépourvus. Il n'en était pas de même en Orient ni en général dans la
bonne antiquité. L'état de grossièreté où reste, chez nous, par suite de
notre vie isolée et tout individuelle, celui qui n'a pas été aux écoles
est inconnu dans ces sociétés, où la culture morale et surtout l'esprit
général du temps se transmettent par le contact perpétuel des hommes.
L'Arabe, qui n'a eu aucun maître, est souvent néanmoins très-distingué;
car la tente est une sorte d'école toujours ouverte, où, de la rencontre
des gens bien élevés, naît un grand mouvement intellectuel et même
littéraire. La délicatesse des manières et la finesse de l'esprit n'ont
rien de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation. Ce sont
les hommes d'école au contraire qui passent pour pédants et mal élevés.
Dans cet état social, l'ignorance, qui chez nous condamne l'homme à un
rang inférieur, est la condition des grandes choses et de la grande
originalité.