degrés: 1° l'état documentaire original ([Greek: logia] de Matthieu,
[Greek: lechthenta ê prachthenta] de Marc), premières rédactions qui
n'existent plus; 2° l'état de simple mélange, où les documents originaux
sont amalgamés sans aucun effort de composition, sans qu'on voie percer
aucune vue personnelle de la part des auteurs (évangiles actuels de
Matthieu et de Marc); 3° l'état de combinaison ou de rédaction voulue et
réfléchie, où l'on sent l'effort pour concilier les différentes versions
(évangile de Luc). L'évangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une
composition d'un autre ordre et tout à fait à part.
On remarquera que je n'ai fait nul usage des évangiles apocryphes. Ces
compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le même pied que
les évangiles canoniques. Ce sont de plates et puériles amplifications,
ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au
contraire, j'ai été fort attentif à recueillir les lambeaux conservés
par les Pères de l'Église d'anciens évangiles qui existèrent autrefois
parallèlement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme
l'Évangile selon les Hébreux, l'Évangile selon les Égyptiens, les
Évangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers sont
surtout importants en ce qu'ils étaient rédigés en araméen comme les
_Logia_ de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitué une variété de
l'évangile de cet apôtre, et qu'ils furent l'évangile des _Ébionim_,
c'est-à-dire de ces petites chrétientés de Batanée qui gardèrent l'usage
du syro-chaldaïque, et qui paraissent à quelques égards avoir continué
la ligne de Jésus. Mais il faut avouer que, dans l'état où ils nous sont
arrivés, ces évangiles sont inférieurs, pour l'autorité critique, à la
rédaction de l'évangile de Matthieu que nous possédons.
On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que
j'attribue aux évangiles. Ce ne sont ni des biographies à la façon de
Suétone, ni des légendes fictives a la manière de Philostrate; ce sont
des biographies légendaires. Je les rapprocherais volontiers des
légendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres
écrits du même genre, où la vérité historique et l'intention de
présenter des modèles de vertu se combinent à des degrés divers.
L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions
populaires, s'y fait particulièrement sentir. Supposons qu'il y a dix ou
douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis
chacun de leur côté à écrire la vie de Napoléon avec leurs souvenirs. Il
est clair que leurs récits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes
discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre écrirait
sans hésiter que Napoléon chassa des Tuileries le gouvernement de
Robespierre; un troisième omettrait des expéditions de la plus haute
importance. Mais une chose résulterait certainement avec un haut degré
de vérité de ces naïfs récits, c'est le caractère du héros, l'impression
qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires
vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut
dire autant des évangiles. Uniquement attentifs à mettre en saillie
l'excellence du maître, ses miracles, son enseignement, les évangélistes
montrent une entière indifférence pour tout ce qui n'est pas l'esprit
même de Jésus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les
personnes étaient regardées comme insignifiantes; car, autant on prêtait
à la parole de Jésus un haut degré d'inspiration, autant on était loin
d'accorder cette inspiration aux rédacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient
que comme de simples scribes et ne tenaient qu'à une seule chose: ne
rien omettre de ce qu'ils savaient[78].
Sans contredit, une part d'idées préconçues dut se mêler à de tels
souvenirs. Plusieurs récits, surtout de Luc, sont inventés pour faire
ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jésus. Cette
physionomie elle-même subissait chaque jour des altérations. Jésus
serait un phénomène unique dans l'histoire si, avec le rôle qu'il joua,
il n'avait été bien vite transfiguré. La légende d'Alexandre était
éclose avant que la génération de ses compagnons d'armes fût éteinte;
celle de saint François d'Assise commença de son vivant. Un rapide
travail de métamorphose s'opéra de même, dans les vingt ou trente années
qui suivirent la mort de Jésus, et imposa à sa biographie les tours
absolus d'une légende idéale. La mort perfectionne l'homme le plus
parfait; elle le rend sans défaut pour ceux qui l'ont aimé. En même
temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître, on voulait le
démontrer. Beaucoup d'anecdotes étaient conçues pour prouver qu'en lui
les prophéties envisagées comme messianiques avaient eu leur
accomplissement. Mais ce procédé, dont il ne faut pas nier l'importance,
ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une
série de prophéties exactement libellées que le Messie dût accomplir.
Plusieurs des allusions messianiques relevées par les évangélistes sont
si subtiles, si détournées, qu'on ne peut croire que tout cela répondît
à une doctrine généralement admise. Tantôt l'on raisonna ainsi: «Le
Messie doit faire telle chose; or Jésus est le Messie; donc Jésus a fait
telle chose.» Tantôt l'on raisonna à l'inverse: «Telle chose est arrivée
à Jésus; or Jésus est le Messie; donc telle chose devait arriver au
Messie[79].» Les explications trop simples sont toujours fausses quand
il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes créations du sentiment
populaire, qui déjouent tous les systèmes par leur richesse et leur
infinie variété.
A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner
que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes générales. Dans
presque toutes les histoires anciennes, même dans celles qui sont bien
moins légendaires que celles-ci, le détail prête à des doutes infinis.
Quand nous avons deux récits d'un même fait, il est extrêmement rare que
les deux récits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en
a qu'un seul, de concevoir bien des perplexités? On peut dire que parmi
les anecdotes, les discours, les mots célèbres rapportés par les
historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il
des sténographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste
toujours présent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des
acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manière dont s'est passé
tel ou tel fait contemporain; on n'y réussira pas. Deux récits d'un même
événement faits par des témoins oculaires diffèrent essentiellement.
Faut-il pour cela renoncer à toute la couleur des récits et se borner à
l'énoncé des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes,
je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque
mnémoniques, aucun des discours rapportés par Matthieu n'est textuel; à
peine nos procès verbaux sténographiés le sont-ils. J'admets volontiers
que cet admirable récit de la Passion renferme une foule d'à peu près.
Ferait-on cependant l'histoire de Jésus en omettant ces prédications qui
nous rendent d'une manière si vive la physionomie de ses discours, et en
se bornant à dire avec Josèphe et Tacite «qu'il fut mis à mort par
l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres?» Ce serait la, selon moi,
un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant
les détails que nous fournissent les textes. Ces détails ne sont pas
vrais à la lettre; mais ils sont vrais d'une vérité supérieure; ils sont
plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la vérité rendue
expressive et parlante, élevée à la hauteur d'une idée.
Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accordé une confiance
exagérée à des récits en grande partie légendaires, de tenir compte de
l'observation que je viens de faire. A quoi se réduirait la vie
d'Alexandre, si on se bornait à, ce qui est matériellement certain? Les
traditions même en partie erronées renferment une portion de vérité que
l'histoire ne peut négliger. On n'a pas reproché à M. Sprenger d'avoir,
en écrivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des _hadith_ ou
traditions orales sur le prophète, et d'avoir souvent prêté
textuellement à son héros des paroles qui ne sont connues que par cette
source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractère
historique supérieur à celui des discours et des récits qui composent
les évangiles. Elles furent écrites de l'an 50 à l'an 140 de l'hégire.
Quand on écrira l'histoire des écoles juives aux siècles qui ont précédé
et suivi immédiatement la naissance du christianisme, on ne se fera
aucun scrupule de prêter à Hillel, à Schammaï, à Gamaliel, les maximes
que leur attribuent la _Mischna_ et la _Gemara_, bien que ces grandes
compilations aient été rédigées plusieurs centaines d'années après les
docteurs dont il s'agit.
Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit
consister à reproduire sans interprétation les documents qui nous sont
parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas
loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante
contradiction l'un avec l'autre; Josèphe d'ailleurs les rectifie
quelquefois. Il faut choisir. Prétendre qu'un événement ne peut pas
s'être passé de deux manières à la fois, ni d'une façon impossible,
n'est pas imposer à l'histoire une philosophie _a priori_. De ce qu'on
possède plusieurs versions différentes d'un même fait, de ce que la
crédulité a mêlé à toutes ces versions des circonstances fabuleuses,
l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en
pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procéder par
induction. Il est surtout une classe de récits à propos desquels ce
principe trouve une application nécessaire, ce sont les récits
surnaturels. Chercher à expliquer ces récits ou les réduire à des
légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la théorie; c'est
partir de l'observation même des faits. Aucun des miracles dont les
vieilles histoires sont remplies ne s'est passé dans des conditions
scientifiques. Une observation qui n'a pas été une seule fois démentie
nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays
où l'on y croit, devant des personnes disposées à y croire. Aucun
miracle ne s'est produit devant une réunion d'hommes capables de
constater le caractère miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple,
ni les gens du monde ne sont compétents pour cela. Il y faut de grandes
précautions et une longue habitude des recherches scientifiques. De nos
jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers
prestiges ou de puériles illusions? Des faits merveilleux attestés par
des petites villes tout entières sont devenus, grâce à une enquête plus
sévère, des faits condamnables[80]. S'il est avéré qu'aucun miracle
contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les
miracles du passé, qui se sont tous accomplis dans des réunions
populaires, nous offriraient également, s'il nous était possible de les
critiquer en détail, leur part d'illusion?
Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom
d'une constante expérience, que nous bannissons le miracle de
l'histoire. Nous ne disons pas: «Le miracle est impossible;» nous
disons: «Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté.» Que demain un
thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être
discuté; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort;
que ferait-on? Une commission composée de physiologistes, de physiciens,
de chimistes, de personnes exercées à la critique historique, serait
nommée. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort
est bien réelle, désignerait la salle où devrait se faire l'expérience,
réglerait tout le système de précautions nécessaire pour ne laisser
prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la résurrection
s'opérait, une probabilité presque égale à la certitude serait acquise.
Cependant, comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que
l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que
dans l'ordre du miracle il ne peut être question de facile ou de
difficile, le thaumaturge serait invité a reproduire son acte
merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un
autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses
seraient prouvées: la première, c'est qu'il arrive dans le monde des
faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire
appartient ou est délégué à certaines personnes. Mais qui ne voit que
jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions-là; que toujours
jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'expérience, choisi le
milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple
lui-même qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les
grands événements et les grands hommes quelque chose de divin, crée
après coup les légendes merveilleuses? Jusqu'à nouvel ordre, nous
maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un récit
surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il implique toujours
crédulité ou imposture, que le devoir de l'historien est de
l'interpréter et de rechercher quelle part de vérité, quelle part
d'erreur il peut receler.
Telles sont les règles qui ont été suivies dans la composition de cet
écrit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de
lumières, la vue des lieux où se sont passés les événements. La mission
scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phénicie, que
j'ai dirigée en 1860 et 1861[81], m'amena à résider sur les frontières
de la Galilée et a y voyager fréquemment. J'ai traversé dans tous les
sens la province évangélique; j'ai visité Jérusalem, Hébron et la
Samarie; presque aucune localité importante de l'histoire de Jésus ne
m'a échappé. Toute cette histoire qui, à distance, semble flotter dans
les nuages d'un monde sans réalité, prit ainsi un corps, une solidité
qui m'étonnèrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la
merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec le paysage qui lui
servit de cadre furent pour moi comme une révélation. J'eus devant les
yeux un cinquième évangile, lacéré, mais lisible encore, et désormais, à
travers les récits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un être abstrait,
qu'on dirait n'avoir jamais existé, je vis une admirable figure humaine
vivre, se mouvoir. Pendant l'été, ayant dû monter à Ghazir, dans le
Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image
qui m'était apparue, et il en résulta cette histoire. Quand une cruelle
épreuve vint hâter mon départ, je n'avais plus à rédiger que quelques
pages. Le livre a été, de la sorte, composé tout entier fort près des
lieux mêmes où Jésus naquit et se développa. Depuis mon retour, j'ai
travaillé sans cesse à vérifier et à contrôler dans le détail l'ébauche
que j'avais écrite à la hâte dans une cabane maronite, avec cinq ou six
volumes autour de moi.
Plusieurs regretteront peut-être le tour biographique qu'a ainsi pris
mon ouvrage. Quand je conçus pour la première fois une histoire des
origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'était bien, en
effet, une histoire de doctrines, où les hommes n'auraient eu presque
aucune part. Jésus eût à peine été nommé; on se fût surtout attaché à
montrer comment les idées qui se sont produites sous son nom germèrent
et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est
pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les
doctrines. Ce n'est pas une certaine théorie sur la justification et la
rédemption qui a fait la réforme: c'est Luther, c'est Calvin. Le
parsisme, l'hellénisme, le judaïsme auraient pu se combiner sous toutes
les formes; les doctrines de la résurrection et du Verbe auraient pu se
développer durant des siècles sans produire ce fait fécond, unique,
grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'oeuvre de
Jésus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jésus, de saint
Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du
christianisme. Les mouvements antérieurs n'appartiennent à notre sujet
qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels
ne peuvent naturellement avoir été sans lien avec ce qui les a précédés.
Dans un tel effort pour faire revivre les hautes âmes du passé, une part
de divination et de conjecture doit être permise. Une grande vie est un
tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomération de
petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en
fasse l'unité. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact
exquis d'un Goethe trouverait à s'y appliquer. La condition essentielle
des créations de l'art est de former un système vivant dont toutes les
parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de
celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir réussi à
combiner les textes d'une façon qui constitue un récit logique,
vraisemblable, où rien ne détonne. Les lois intimes de la vie, de la
marche des produits organiques, de la dégradation des nuances, doivent
être à chaque instant consultées; car ce qu'il s'agit de retrouver ici,
ce n'est pas la circonstance matérielle, impossible à contrôler, c'est
l'âme même de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la
petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment général,
la vérité de la couleur. Chaque trait qui sort des règles de la
narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il
s'agit de raconter a été vivant, naturel, harmonieux. Si on ne réussit
pas à le rendre tel par le récit, c'est que sûrement on n'est pas arrivé
à le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon
les textes, on produisît un ensemble sec, heurté, artificiel; que
faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont
besoin de l'interprétation du goût, qu'il faut les solliciter doucement
jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un ensemble où
toutes les données soient heureusement fondues. Serait-on sûr alors
d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait
pas du moins la caricature: on aurait l'esprit général de l'oeuvre, une
des façons dont elle a pu exister.
Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hésité à le prendre pour
guide dans l'agencement général du récit. La lecture des évangiles
suffirait pour prouver que leurs rédacteurs, quoique ayant dans
l'esprit un plan très-juste de la vie de Jésus, n'ont pas été guidés par
des données chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous
l'apprend expressément[82]. Les expressions: «En ce temps-là... après
cela... alors... et il arriva que...,» etc., sont de simples transitions
destinées à rattacher les uns aux autres les différents récits. Laisser
tous les renseignements fournis par les évangiles dans le désordre où la
tradition nous les donne, ce ne serait pas plus écrire l'histoire de
Jésus qu'on n'écrirait l'histoire d'un homme célèbre en donnant
pêle-mêle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse,
de son âge mûr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le décousu le plus
complet les pièces des différentes époques de la vie de Mahomet, a livré
son secret à une critique ingénieuse; on a découvert d'une manière à peu
près certaine l'ordre chronologique où ces pièces ont été composées. Un
tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'Évangile, la vie
publique de Jésus ayant été plus courte et moins chargée d'événements
que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver
un fil pour se guider dans ce dédale ne saurait être taxée de subtilité
gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothèse à supposer qu'un
fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui
sont déjà en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la
vogue; que, plus mûr et entré en pleine possession de sa pensée, il se
complaît dans un genre d'éloquence calme, poétique, éloigné de toute
controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu à
peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polémiques et les fortes
invectives. Telles sont les périodes qu'on distingue nettement dans le
Coran. L'ordre adopté avec un tact extrêmement fin par les synoptiques
suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on
trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue à
celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la réserve
des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le
progrès des idées de Jésus. Le lecteur peut, s'il le préfère, ne voir
dans les divisions adoptées à cet égard que les coupes indispensables à
l'exposition méthodique d'une pensée profonde et compliquée.
Si l'amour d'un sujet peut servir à en donner l'intelligence, on
reconnaîtra aussi, j'espère, que cette condition ne m'a pas manqué. Pour
faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire, premièrement, d'y
avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé
et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire
d'une manière absolue; car la foi absolue est incompatible avec
l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher à
aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce
pas à goûter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune
apparition passagère n'épuise la divinité; Dieu s'était révélé avant
Jésus, Dieu se révélera après lui. Profondément inégales et d'autant
plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanées, les
manifestations du Dieu caché au fond de la conscience humaine sont
toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appartenir uniquement à ceux
qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un
coeur d'homme. Sa gloire ne consiste pas à être relégué hors de
l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire
entière est incompréhensible sans lui.
NOTES:
[1] Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronné
par la société de La Haye pour la défense de la religion chrétienne.
[2] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e édition, 1860. Paris, Cherbuliez.
[3] Paris, Michel Lévy frères, 1860.
[4] Paris, Ladrange. 2e édition, 1856.
[5] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez.
[6] Au moment où ces pages s'impriment, paraît un livre que je n'hésite
pas à joindre aux précédents, quoique je n'aie pu le lire avec
l'attention qu'il mérite: _Les Évangiles_, par M. Gustave d'Eichthal.
Première partie: _Examen critique et comparatif des trois premiers
évangiles_. Paris, Hachette, 1863.
[7] Les grands résultats obtenus sur ce point n'ont été acquis que
depuis la première édition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant
critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions successives avec
beaucoup de bonne foi.
[8] Il est à peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de
M. Strauss, ne justifie l'étrange et absurde calomnie par laquelle on a
tenté de décréditer auprès des personnes superficielles un livre
commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gâté dans ses
parties générales par un système exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a
jamais nié l'existence de Jésus, mais chaque page de son livre implique
cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le
caractère individuel de Jésus plus effacé pour nous qu'il ne l'est
peut-être en réalité.
[9] _Ant_., XVIII, III, 3.
[10] «S'il est permis de l'appeler homme.»
[11] Au lieu de [Greek: christos outos ên] il y avait sûrement [Greek:
christos outos elgeto]. Cf. _Ant._, XX, IX, 1.
[12] Eusèbe (_Hist. eccl._ I, 11, et _Démonstr. évang._, III, 5) cite le
passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant dans Josèphe. Origène
(_Contre Celse_, I, 47; II, 13) et Eusèbe (_Hist. eccl._, II, 23) citent
une autre interpolation chrétienne, laquelle ne se trouve dans aucun des
manuscrits de Josèphe qui sont parvenus jusqu'à nous.
[13] Judæ Epist., 14.