En somme, on peut dire que la rédaction synoptique a traversé trois

degrés: 1° l'état documentaire original ([Greek: logia] de Matthieu,

[Greek: lechthenta ê prachthenta] de Marc), premières rédactions qui

n'existent plus; 2° l'état de simple mélange, où les documents originaux

sont amalgamés sans aucun effort de composition, sans qu'on voie percer

aucune vue personnelle de la part des auteurs (évangiles actuels de

Matthieu et de Marc); 3° l'état de combinaison ou de rédaction voulue et

réfléchie, où l'on sent l'effort pour concilier les différentes versions

(évangile de Luc). L'évangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une

composition d'un autre ordre et tout à fait à part.

On remarquera que je n'ai fait nul usage des évangiles apocryphes. Ces

compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le même pied que

les évangiles canoniques. Ce sont de plates et puériles amplifications,

ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au

contraire, j'ai été fort attentif à recueillir les lambeaux conservés

par les Pères de l'Église d'anciens évangiles qui existèrent autrefois

parallèlement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme

l'Évangile selon les Hébreux, l'Évangile selon les Égyptiens, les

Évangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers sont

surtout importants en ce qu'ils étaient rédigés en araméen comme les

_Logia_ de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitué une variété de

l'évangile de cet apôtre, et qu'ils furent l'évangile des _Ébionim_,

c'est-à-dire de ces petites chrétientés de Batanée qui gardèrent l'usage

du syro-chaldaïque, et qui paraissent à quelques égards avoir continué

la ligne de Jésus. Mais il faut avouer que, dans l'état où ils nous sont

arrivés, ces évangiles sont inférieurs, pour l'autorité critique, à la

rédaction de l'évangile de Matthieu que nous possédons.

On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que

j'attribue aux évangiles. Ce ne sont ni des biographies à la façon de

Suétone, ni des légendes fictives a la manière de Philostrate; ce sont

des biographies légendaires. Je les rapprocherais volontiers des

légendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres

écrits du même genre, où la vérité historique et l'intention de

présenter des modèles de vertu se combinent à des degrés divers.

L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions

populaires, s'y fait particulièrement sentir. Supposons qu'il y a dix ou

douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis

chacun de leur côté à écrire la vie de Napoléon avec leurs souvenirs. Il

est clair que leurs récits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes

discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre écrirait

sans hésiter que Napoléon chassa des Tuileries le gouvernement de

Robespierre; un troisième omettrait des expéditions de la plus haute

importance. Mais une chose résulterait certainement avec un haut degré

de vérité de ces naïfs récits, c'est le caractère du héros, l'impression

qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires

vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut

dire autant des évangiles. Uniquement attentifs à mettre en saillie

l'excellence du maître, ses miracles, son enseignement, les évangélistes

montrent une entière indifférence pour tout ce qui n'est pas l'esprit

même de Jésus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les

personnes étaient regardées comme insignifiantes; car, autant on prêtait

à la parole de Jésus un haut degré d'inspiration, autant on était loin

d'accorder cette inspiration aux rédacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient

que comme de simples scribes et ne tenaient qu'à une seule chose: ne

rien omettre de ce qu'ils savaient[78].

Sans contredit, une part d'idées préconçues dut se mêler à de tels

souvenirs. Plusieurs récits, surtout de Luc, sont inventés pour faire

ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jésus. Cette

physionomie elle-même subissait chaque jour des altérations. Jésus

serait un phénomène unique dans l'histoire si, avec le rôle qu'il joua,

il n'avait été bien vite transfiguré. La légende d'Alexandre était

éclose avant que la génération de ses compagnons d'armes fût éteinte;

celle de saint François d'Assise commença de son vivant. Un rapide

travail de métamorphose s'opéra de même, dans les vingt ou trente années

qui suivirent la mort de Jésus, et imposa à sa biographie les tours

absolus d'une légende idéale. La mort perfectionne l'homme le plus

parfait; elle le rend sans défaut pour ceux qui l'ont aimé. En même

temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître, on voulait le

démontrer. Beaucoup d'anecdotes étaient conçues pour prouver qu'en lui

les prophéties envisagées comme messianiques avaient eu leur

accomplissement. Mais ce procédé, dont il ne faut pas nier l'importance,

ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une

série de prophéties exactement libellées que le Messie dût accomplir.

Plusieurs des allusions messianiques relevées par les évangélistes sont

si subtiles, si détournées, qu'on ne peut croire que tout cela répondît

à une doctrine généralement admise. Tantôt l'on raisonna ainsi: «Le

Messie doit faire telle chose; or Jésus est le Messie; donc Jésus a fait

telle chose.» Tantôt l'on raisonna à l'inverse: «Telle chose est arrivée

à Jésus; or Jésus est le Messie; donc telle chose devait arriver au

Messie[79].» Les explications trop simples sont toujours fausses quand

il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes créations du sentiment

populaire, qui déjouent tous les systèmes par leur richesse et leur

infinie variété.

A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner

que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes générales. Dans

presque toutes les histoires anciennes, même dans celles qui sont bien

moins légendaires que celles-ci, le détail prête à des doutes infinis.

Quand nous avons deux récits d'un même fait, il est extrêmement rare que

les deux récits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en

a qu'un seul, de concevoir bien des perplexités? On peut dire que parmi

les anecdotes, les discours, les mots célèbres rapportés par les

historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il

des sténographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste

toujours présent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des

acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manière dont s'est passé

tel ou tel fait contemporain; on n'y réussira pas. Deux récits d'un même

événement faits par des témoins oculaires diffèrent essentiellement.

Faut-il pour cela renoncer à toute la couleur des récits et se borner à

l'énoncé des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes,

je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque

mnémoniques, aucun des discours rapportés par Matthieu n'est textuel; à

peine nos procès verbaux sténographiés le sont-ils. J'admets volontiers

que cet admirable récit de la Passion renferme une foule d'à peu près.

Ferait-on cependant l'histoire de Jésus en omettant ces prédications qui

nous rendent d'une manière si vive la physionomie de ses discours, et en

se bornant à dire avec Josèphe et Tacite «qu'il fut mis à mort par

l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres?» Ce serait la, selon moi,

un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant

les détails que nous fournissent les textes. Ces détails ne sont pas

vrais à la lettre; mais ils sont vrais d'une vérité supérieure; ils sont

plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la vérité rendue

expressive et parlante, élevée à la hauteur d'une idée.

Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accordé une confiance

exagérée à des récits en grande partie légendaires, de tenir compte de

l'observation que je viens de faire. A quoi se réduirait la vie

d'Alexandre, si on se bornait à, ce qui est matériellement certain? Les

traditions même en partie erronées renferment une portion de vérité que

l'histoire ne peut négliger. On n'a pas reproché à M. Sprenger d'avoir,

en écrivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des _hadith_ ou

traditions orales sur le prophète, et d'avoir souvent prêté

textuellement à son héros des paroles qui ne sont connues que par cette

source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractère

historique supérieur à celui des discours et des récits qui composent

les évangiles. Elles furent écrites de l'an 50 à l'an 140 de l'hégire.

Quand on écrira l'histoire des écoles juives aux siècles qui ont précédé

et suivi immédiatement la naissance du christianisme, on ne se fera

aucun scrupule de prêter à Hillel, à Schammaï, à Gamaliel, les maximes

que leur attribuent la _Mischna_ et la _Gemara_, bien que ces grandes

compilations aient été rédigées plusieurs centaines d'années après les

docteurs dont il s'agit.

Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit

consister à reproduire sans interprétation les documents qui nous sont

parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas

loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante

contradiction l'un avec l'autre; Josèphe d'ailleurs les rectifie

quelquefois. Il faut choisir. Prétendre qu'un événement ne peut pas

s'être passé de deux manières à la fois, ni d'une façon impossible,

n'est pas imposer à l'histoire une philosophie _a priori_. De ce qu'on

possède plusieurs versions différentes d'un même fait, de ce que la

crédulité a mêlé à toutes ces versions des circonstances fabuleuses,

l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en

pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procéder par

induction. Il est surtout une classe de récits à propos desquels ce

principe trouve une application nécessaire, ce sont les récits

surnaturels. Chercher à expliquer ces récits ou les réduire à des

légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la théorie; c'est

partir de l'observation même des faits. Aucun des miracles dont les

vieilles histoires sont remplies ne s'est passé dans des conditions

scientifiques. Une observation qui n'a pas été une seule fois démentie

nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays

où l'on y croit, devant des personnes disposées à y croire. Aucun

miracle ne s'est produit devant une réunion d'hommes capables de

constater le caractère miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple,

ni les gens du monde ne sont compétents pour cela. Il y faut de grandes

précautions et une longue habitude des recherches scientifiques. De nos

jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers

prestiges ou de puériles illusions? Des faits merveilleux attestés par

des petites villes tout entières sont devenus, grâce à une enquête plus

sévère, des faits condamnables[80]. S'il est avéré qu'aucun miracle

contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les

miracles du passé, qui se sont tous accomplis dans des réunions

populaires, nous offriraient également, s'il nous était possible de les

critiquer en détail, leur part d'illusion?

Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom

d'une constante expérience, que nous bannissons le miracle de

l'histoire. Nous ne disons pas: «Le miracle est impossible;» nous

disons: «Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté.» Que demain un

thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être

discuté; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort;

que ferait-on? Une commission composée de physiologistes, de physiciens,

de chimistes, de personnes exercées à la critique historique, serait

nommée. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort

est bien réelle, désignerait la salle où devrait se faire l'expérience,

réglerait tout le système de précautions nécessaire pour ne laisser

prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la résurrection

s'opérait, une probabilité presque égale à la certitude serait acquise.

Cependant, comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que

l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que

dans l'ordre du miracle il ne peut être question de facile ou de

difficile, le thaumaturge serait invité a reproduire son acte

merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un

autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses

seraient prouvées: la première, c'est qu'il arrive dans le monde des

faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire

appartient ou est délégué à certaines personnes. Mais qui ne voit que

jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions-là; que toujours

jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'expérience, choisi le

milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple

lui-même qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les

grands événements et les grands hommes quelque chose de divin, crée

après coup les légendes merveilleuses? Jusqu'à nouvel ordre, nous

maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un récit

surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il implique toujours

crédulité ou imposture, que le devoir de l'historien est de

l'interpréter et de rechercher quelle part de vérité, quelle part

d'erreur il peut receler.

Telles sont les règles qui ont été suivies dans la composition de cet

écrit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de

lumières, la vue des lieux où se sont passés les événements. La mission

scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phénicie, que

j'ai dirigée en 1860 et 1861[81], m'amena à résider sur les frontières

de la Galilée et a y voyager fréquemment. J'ai traversé dans tous les

sens la province évangélique; j'ai visité Jérusalem, Hébron et la

Samarie; presque aucune localité importante de l'histoire de Jésus ne

m'a échappé. Toute cette histoire qui, à distance, semble flotter dans

les nuages d'un monde sans réalité, prit ainsi un corps, une solidité

qui m'étonnèrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la

merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec le paysage qui lui

servit de cadre furent pour moi comme une révélation. J'eus devant les

yeux un cinquième évangile, lacéré, mais lisible encore, et désormais, à

travers les récits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un être abstrait,

qu'on dirait n'avoir jamais existé, je vis une admirable figure humaine

vivre, se mouvoir. Pendant l'été, ayant dû monter à Ghazir, dans le

Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image

qui m'était apparue, et il en résulta cette histoire. Quand une cruelle

épreuve vint hâter mon départ, je n'avais plus à rédiger que quelques

pages. Le livre a été, de la sorte, composé tout entier fort près des

lieux mêmes où Jésus naquit et se développa. Depuis mon retour, j'ai

travaillé sans cesse à vérifier et à contrôler dans le détail l'ébauche

que j'avais écrite à la hâte dans une cabane maronite, avec cinq ou six

volumes autour de moi.

Plusieurs regretteront peut-être le tour biographique qu'a ainsi pris

mon ouvrage. Quand je conçus pour la première fois une histoire des

origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'était bien, en

effet, une histoire de doctrines, où les hommes n'auraient eu presque

aucune part. Jésus eût à peine été nommé; on se fût surtout attaché à

montrer comment les idées qui se sont produites sous son nom germèrent

et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est

pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les

doctrines. Ce n'est pas une certaine théorie sur la justification et la

rédemption qui a fait la réforme: c'est Luther, c'est Calvin. Le

parsisme, l'hellénisme, le judaïsme auraient pu se combiner sous toutes

les formes; les doctrines de la résurrection et du Verbe auraient pu se

développer durant des siècles sans produire ce fait fécond, unique,

grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'oeuvre de

Jésus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jésus, de saint

Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du

christianisme. Les mouvements antérieurs n'appartiennent à notre sujet

qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels

ne peuvent naturellement avoir été sans lien avec ce qui les a précédés.

Dans un tel effort pour faire revivre les hautes âmes du passé, une part

de divination et de conjecture doit être permise. Une grande vie est un

tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomération de

petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en

fasse l'unité. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact

exquis d'un Goethe trouverait à s'y appliquer. La condition essentielle

des créations de l'art est de former un système vivant dont toutes les

parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de

celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir réussi à

combiner les textes d'une façon qui constitue un récit logique,

vraisemblable, où rien ne détonne. Les lois intimes de la vie, de la

marche des produits organiques, de la dégradation des nuances, doivent

être à chaque instant consultées; car ce qu'il s'agit de retrouver ici,

ce n'est pas la circonstance matérielle, impossible à contrôler, c'est

l'âme même de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la

petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment général,

la vérité de la couleur. Chaque trait qui sort des règles de la

narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il

s'agit de raconter a été vivant, naturel, harmonieux. Si on ne réussit

pas à le rendre tel par le récit, c'est que sûrement on n'est pas arrivé

à le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon

les textes, on produisît un ensemble sec, heurté, artificiel; que

faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont

besoin de l'interprétation du goût, qu'il faut les solliciter doucement

jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un ensemble où

toutes les données soient heureusement fondues. Serait-on sûr alors

d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait

pas du moins la caricature: on aurait l'esprit général de l'oeuvre, une

des façons dont elle a pu exister.

Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hésité à le prendre pour

guide dans l'agencement général du récit. La lecture des évangiles

suffirait pour prouver que leurs rédacteurs, quoique ayant dans

l'esprit un plan très-juste de la vie de Jésus, n'ont pas été guidés par

des données chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous

l'apprend expressément[82]. Les expressions: «En ce temps-là... après

cela... alors... et il arriva que...,» etc., sont de simples transitions

destinées à rattacher les uns aux autres les différents récits. Laisser

tous les renseignements fournis par les évangiles dans le désordre où la

tradition nous les donne, ce ne serait pas plus écrire l'histoire de

Jésus qu'on n'écrirait l'histoire d'un homme célèbre en donnant

pêle-mêle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse,

de son âge mûr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le décousu le plus

complet les pièces des différentes époques de la vie de Mahomet, a livré

son secret à une critique ingénieuse; on a découvert d'une manière à peu

près certaine l'ordre chronologique où ces pièces ont été composées. Un

tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'Évangile, la vie

publique de Jésus ayant été plus courte et moins chargée d'événements

que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver

un fil pour se guider dans ce dédale ne saurait être taxée de subtilité

gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothèse à supposer qu'un

fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui

sont déjà en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la

vogue; que, plus mûr et entré en pleine possession de sa pensée, il se

complaît dans un genre d'éloquence calme, poétique, éloigné de toute

controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu à

peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polémiques et les fortes

invectives. Telles sont les périodes qu'on distingue nettement dans le

Coran. L'ordre adopté avec un tact extrêmement fin par les synoptiques

suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on

trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue à

celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la réserve

des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le

progrès des idées de Jésus. Le lecteur peut, s'il le préfère, ne voir

dans les divisions adoptées à cet égard que les coupes indispensables à

l'exposition méthodique d'une pensée profonde et compliquée.

Si l'amour d'un sujet peut servir à en donner l'intelligence, on

reconnaîtra aussi, j'espère, que cette condition ne m'a pas manqué. Pour

faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire, premièrement, d'y

avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé

et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire

d'une manière absolue; car la foi absolue est incompatible avec

l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher à

aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce

pas à goûter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune

apparition passagère n'épuise la divinité; Dieu s'était révélé avant

Jésus, Dieu se révélera après lui. Profondément inégales et d'autant

plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanées, les

manifestations du Dieu caché au fond de la conscience humaine sont

toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appartenir uniquement à ceux

qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un

coeur d'homme. Sa gloire ne consiste pas à être relégué hors de

l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire

entière est incompréhensible sans lui.

NOTES:

[1] Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronné

par la société de La Haye pour la défense de la religion chrétienne.

[2] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e édition, 1860. Paris, Cherbuliez.

[3] Paris, Michel Lévy frères, 1860.

[4] Paris, Ladrange. 2e édition, 1856.

[5] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez.

[6] Au moment où ces pages s'impriment, paraît un livre que je n'hésite

pas à joindre aux précédents, quoique je n'aie pu le lire avec

l'attention qu'il mérite: _Les Évangiles_, par M. Gustave d'Eichthal.

Première partie: _Examen critique et comparatif des trois premiers

évangiles_. Paris, Hachette, 1863.

[7] Les grands résultats obtenus sur ce point n'ont été acquis que

depuis la première édition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant

critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions successives avec

beaucoup de bonne foi.

[8] Il est à peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de

M. Strauss, ne justifie l'étrange et absurde calomnie par laquelle on a

tenté de décréditer auprès des personnes superficielles un livre

commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gâté dans ses

parties générales par un système exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a

jamais nié l'existence de Jésus, mais chaque page de son livre implique

cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le

caractère individuel de Jésus plus effacé pour nous qu'il ne l'est

peut-être en réalité.

[9] _Ant_., XVIII, III, 3.

[10] «S'il est permis de l'appeler homme.»

[11] Au lieu de [Greek: christos outos ên] il y avait sûrement [Greek:

christos outos elgeto]. Cf. _Ant._, XX, IX, 1.

[12] Eusèbe (_Hist. eccl._ I, 11, et _Démonstr. évang._, III, 5) cite le

passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant dans Josèphe. Origène

(_Contre Celse_, I, 47; II, 13) et Eusèbe (_Hist. eccl._, II, 23) citent

une autre interpolation chrétienne, laquelle ne se trouve dans aucun des

manuscrits de Josèphe qui sont parvenus jusqu'à nous.

[13] Judæ Epist., 14.

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