VIE
DE JÉSUS
PAR
ERNEST RENAN
MEMBRE DE L'INSTITUT
NEUVIÈME ÉDITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1863
HISTOIRE
DES ORIGINES
DU CHRISTIANISME
LIVRE PREMIER
_CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS_
OEUVRES COMPLÈTES
D'ERNEST RENAN
FORMAT IN-8°
HISTOIRE GÉNÉRALE DES LANGUES SÉMITIQUES.--_3e édition, revue et
augmentée_.--Imprimerie impériale 1 volume.
ÉTUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.--_6e édition_ 1 volume.
ESSAIS DE MORALE ET DE CRITIQUE.--_2e édition_ 1 volume.
LE LIVRE DE JOB, traduit de l'hébreu, avec une étude sur l'âge et
la caractère du poëme.--_2e édition_ 1 volume.
LE CANTIQUE DES CANTIQUES, traduit de l'hébreu, avec une étude
sur le plan, l'âge et le caractère du poëme.--_2e édition_ 1 volume.
DE L'ORIGINE DU LANGAGE.--_3e édition_ 1 volume.
AVERROÈS ET L'AVERROÏSME, essai historique.--_2e édition, revue et
corrigée_ 1 volume.
DE LA PART DES PEUPLES SÉMITIQUES DANS L'HISTOIRE DE LA CIVILISATION.
--_5e édition_ Brochure.
LA CHAIRE D'HÉBREU AU COLLÈGE DE FRANCE, explications à mes
collègues.--_3e édition_ Brochure.
A L'AME PURE
DE MA SOEUR HENRIETTE
MORTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE 1861.
_Te souviens-tu, du sein de Dieu où tu reposes, de ces longues journées
de Ghazir, où, seul avec toi, j'écrivais ces pages inspirées par les
lieux que nous avions visités ensemble? Silencieuse à côté de moi, tu
relisais chaque feuille et la recopiais sitôt écrite, pendant que la
mer, les villages, les ravins, les montagnes se déroulaient à nos pieds.
Quand l'accablante lumière avait fait place à l'innombrable armée des
étoiles, tes questions fines et délicates, tes doutes discrets, me
ramenaient à l'objet sublime de nos communes pensées. Tu me dis un jour
que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait été fait avec
toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui
les étroits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus persuadée que
les âmes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de
ces douces méditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile;
le sommeil de la fièvre nous prit à la même heure; je me réveillai
seul!... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, près de la sainte
Byblos et des eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient
mêler leurs larmes. Révèle-moi, ô bon génie, à moi que tu aimais, ces
vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font
presque aimer_.
INTRODUCTION
OÙ L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES
DE CETTE HISTOIRE.
Une histoire des «Origines du Christianisme» devrait embrasser toute la
période obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'étend depuis
les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment où son
existence devient un fait public, notoire, évident aux yeux de tous. Une
telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je
présente aujourd'hui au public, traite du fait même qui a servi de point
de départ au culte nouveau; il est rempli tout entier par la personne
sublime du fondateur. Le second traiterait des apôtres et de leurs
disciples immédiats, ou, pour mieux dire, des révolutions que subit la
pensée religieuse dans les deux premières générations chrétiennes. Je
l'arrêterais vers l'an 100, au moment où les derniers amis de Jésus sont
morts, et où tous les livres du Nouveau Testament sont à peu près fixés
dans la forme où nous les lisons. Le troisième exposerait l'état du
christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se développer lentement
et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel,
arrivé à ce moment au plus haut degré de la perfection administrative et
gouverné par des philosophes, combat dans la secte naissante une société
secrète et théocratique, qui le nie obstinément et le mine sans cesse.
Ce livre contiendrait toute l'étendue du IIe siècle. Le quatrième livre,
enfin, montrerait les progrès décisifs que fait le christianisme à
partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des
Antonins crouler, la décadence de la civilisation antique devenir
irrévocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conquérir
tout l'Occident, et Jésus, en compagnie des dieux et des sages divinisés
de l'Asie, prendre possession d'une société à laquelle la philosophie et
l'État purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les idées
religieuses des races groupées autour de la Méditerranée se modifient
profondément; que les cultes orientaux prennent partout le dessus; que
le christianisme, devenu une église très-nombreuse, oublie totalement
ses rêves millénaires, brise ses dernières attaches avec le judaïsme et
passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail
littéraire du IIIe siècle, lesquels se passent déjà au grand jour, ne
seraient exposés qu'en traits généraux. Je raconterais encore plus
sommairement les persécutions du commencement du IVe siècle, dernier
effort de l'empire pour revenir à ses vieux principes, lesquels
déniaient à l'association religieuse toute place dans l'État. Enfin, je
me bornerais à pressentir le changement de politique qui, sous
Constantin, intervertit les rôles, et fait du mouvement religieux le
plus libre et le plus spontané un culte officiel, assujetti à l'État et
persécuteur à son tour.
Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan
aussi vaste. Je serai satisfait si, après avoir écrit la vie de Jésus,
il m'est donné de raconter comme je l'entends l'histoire des apôtres,
l'état de la conscience chrétienne durant les semaines qui suivirent la
mort de Jésus, la formation du cycle légendaire de la résurrection, les
premiers actes de l'église de Jérusalem, la vie de saint Paul, la crise
du temps de Néron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jérusalem,
la fondation des chrétientés hébraïques de la Batanée, la rédaction des
évangiles, l'origine des grandes écoles de l'Asie-Mineure, issues de
Jean. Tout pâlit à côté de ce merveilleux premier siècle. Par une
singularité rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est
passé dans le monde chrétien de l'an 50 à l'an 75, que de l'an 100 à
l'an 150.
Le plan suivi pour cette histoire a empêché d'introduire dans le texte
de longues dissertations critiques sur les points controversés. Un
système continu de notes met le lecteur à même de vérifier d'après les
sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est borné
strictement aux citations de première main, je veux dire à l'indication
des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque
conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu initiées à ces
sortes d'études, bien d'autres développements eussent été nécessaires.
Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait.
Pour ne citer que des livres écrits en français, les personnes qui
voudront bien se procurer les ouvrages suivants:
_Études critiques sur l'Évangile de saint Matthieu_, par M. Albert
Réville, pasteur de l'église wallonne de Rotterdam[1].
_Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique_, par
M. Reuss, professeur à la Faculté de théologie et au séminaire
protestant de Strasbourg[2].
_Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux siècles
antérieurs à l'ère chrétienne_, par M. Michel Nicolas, professeur à
la Faculté de théologie protestante de Montauban[3].
_Vie de Jésus_, par le Dr Strauss, traduite par M. Littré, membre
de l'Institut[4].
_Revue de théologie et de philosophie chrétienne_, publiée sous la
direction de M. Colani, de 1850 à 1857.--_Nouvelle Revue de
théologie_, faisant suite à la précédente, depuis 1858[5].
les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents
écrits[6], y trouveront expliqués une foule de points sur lesquels j'ai
dû être très-succinct. La critique de détail des textes évangéliques, en
particulier, a été faite par M. Strauss d'une manière qui laisse peu à
désirer. Bien que M. Strauss se soit trompé dans sa théorie sur la
rédaction des évangiles[7], et que son livre ait, selon moi, le tort de
se tenir beaucoup trop sur le terrain théologique et trop peu sur le
terrain historique[8], il est indispensable, pour se rendre compte des
motifs qui m'ont guidé dans une foule de minuties, de suivre la
discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre
si bien traduit par mon savant confrère, M. Littré.
Je crois n'avoir négligé, en fait de témoignages anciens, aucune source
d'informations. Cinq grandes collections d'écrits, sans parler d'une
foule d'autres données éparses, nous restent sur Jésus et sur le temps
où il vécut, ce sont: 1° les évangiles et en général les écrits du
Nouveau Testament; 2° les compositions dites «Apocryphes de l'Ancien
Testament;» 3° les ouvrages de Philon; 4° ceux de Josèphe; 5° le Talmud.
Les écrits de Philon ont l'inappréciable avantage de nous montrer les
pensées qui fermentaient au temps de Jésus dans les âmes occupées des
grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout
autre province du judaïsme que Jésus; mais, comme lui, il était
très-dégagé des petitesses qui régnaient à Jérusalem; Philon est
vraiment le frère aîné de Jésus. Il avait soixante-deux ans quand le
prophète de Nazareth était au plus haut degré de son activité, et il lui
survécut au moins dix années. Quel dommage que les hasards de la vie ne
l'aient pas conduit en Galilée! Que ne nous eût-il pas appris!
Josèphe, écrivant surtout pour les païens, n'a pas dans son style la
même sincérité. Ses courtes notices sur Jésus, sur Jean-Baptiste, sur
Juda le Gaulonite, sont sèches et sans couleur. On sent qu'il cherche à
présenter ces mouvements si profondément juifs de caractère et d'esprit
sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois
le passage sur Jésus[9] authentique. Il est parfaitement dans le goût
de Josèphe, et si cet historien a fait mention de Jésus, c'est bien
comme cela qu'il a dû en parler. On sent seulement qu'une main
chrétienne a retouché le morceau, y a ajouté quelques mots sans lesquels
il eût été presque blasphématoire[10], a peut-être retranché ou modifié
quelques expressions[11]. Il faut se rappeler que la fortune littéraire
de Josèphe se fit par les chrétiens, lesquels adoptèrent ses écrits
comme des documents essentiels de leur histoire sacrée. Il s'en fit,
probablement au IIe siècle, une édition corrigée selon les idées
chrétiennes[12]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intérêt de
Josèphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumières qu'il
jette sur le temps. Grâce à lui, Hérode, Hérodiade, Antipas, Philippe,
Anne, Caïphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et
que nous voyons vivre devant nous avec une frappante réalité.
Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers
sibyllins et le Livre d'Hénoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui
aussi, un véritable apocryphe, ont une importance capitale pour
l'histoire du développement des théories messianiques et pour
l'intelligence des conceptions de Jésus sur le royaume de Dieu. Le Livre
d'Hénoch, en particulier, lequel était fort lu dans l'entourage de
Jésus[13], nous donne la clef de l'expression de «Fils de l'homme» et
des idées qui s'y rattachaient. L'âge de ces différents livres, grâce
aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant
hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la rédaction des
plus importants d'entre eux au IIe et au Ier siècle avant Jésus-Christ.
La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractère des
deux langues dans lesquelles il est écrit; l'usage de mots grecs;
l'annonce claire, déterminée, datée, d'événements qui vont jusqu'au
temps d'Antiochus Épiphane; les fausses images qui y sont tracées de la
vieille Babylonie; la couleur générale du livre, qui ne rappelle en rien
les écrits de la captivité, qui répond au contraire par une foule
d'analogies aux croyances, aux moeurs, au tour d'imagination de l'époque
des Séleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du livre
dans le canon hébreu hors de la série des prophètes; l'omission de
Daniel dans les panégyriques du chapitre XLIX de l'_Ecclésiastique_, où
son rang était comme indiqué; bien d'autres preuves qui ont été cent
fois déduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne
soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la
persécution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littérature
prophétique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tête de la
littérature apocalyptique, comme premier modèle d'un genre de
composition où devaient prendre place après lui les divers poèmes
sibyllins, le Livre d'Hénoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isaïe,
le quatrième livre d'Esdras.
Dans l'histoire des origines chrétiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop
négligé le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des
circonstances où se produisit Jésus doit être cherchée dans cette
compilation bizarre, où tant de précieux renseignements sont mêlés à la
plus insignifiante scolastique. La théologie chrétienne et la théologie
juive ayant suivi au fond deux marches parallèles, l'histoire de l'une
ne peut bien être comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables
détails matériels des évangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire
dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen,
de Buxtorf, d'Otho, contenaient déjà à cet égard une foule de
renseignements. Je me suis imposé de vérifier dans l'original toutes les
citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collaboration
que m'a prêtée pour cette partie de mon travail un savant israélite, M.
Neubauer, très-versé dans la littérature talmudique, m'a permis d'aller
plus loin et d'éclaircir les parties les plus délicates de mon sujet par
quelques nouveaux rapprochements. La distinction des époques est ici
fort importante, la rédaction du Talmud s'étendant de l'an 200 à l'an
500 à peu près. Nous y avons porté autant de discernement qu'il est
possible dans l'état actuel de ces études. Des dates si récentes
exciteront quelques craintes chez les personnes habituées à n'accorder
de valeur à un document que pour l'époque même où il a été écrit. Mais
de tels scrupules seraient ici déplacés. L'enseignement des Juifs depuis
l'époque asmonéenne jusqu'au IIe siècle fut principalement oral. Il ne
faut pas juger de ces sortes d'états intellectuels d'après les habitudes
d'un temps où l'on écrit beaucoup. Les Védas, les anciennes poésies
arabes ont été conservés de mémoire pendant des siècles, et pourtant
ces compositions présentent une forme très-arrêtée, très-délicate. Dans
le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la
_Mischna_ de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y
eut des essais de rédaction, dont les commencements remontent peut-être
plus haut qu'on ne le suppose communément. Le style du Talmud est celui
de notes de cours; les rédacteurs ne firent probablement que classer
sous certains titres l'énorme fatras d'écritures qui s'était accumulé
dans les différentes écoles durant des générations.
Il nous reste à parler des documents qui, se présentant comme des
biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir
la première place dans une vie de Jésus. Un traité complet sur la
rédaction des évangiles serait un ouvrage à lui seul. Grâce aux beaux
travaux dont cette question a été l'objet depuis trente ans, un problème
qu'on eût jugé autrefois inabordable est arrivé à une solution qui
assurément laisse place encore à bien des incertitudes, mais qui suffit
pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir
dans notre deuxième livre, la composition des évangiles ayant été un des
faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient
passés dans la seconde moitié du premier siècle. Nous ne toucherons ici
qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable à la solidité de
notre récit. Laissant de côté tout ce qui appartient au tableau des
temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les
données fournies par les évangiles peuvent être employées dans une
histoire dressée selon des principes rationnels[14]?
Que les évangiles soient en partie légendaires, c'est ce qui est
évident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel; mais il y
a légende et légende. Personne ne doute des principaux traits de la vie
de François d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre à chaque pas.
Personne, au contraire, n'accorde de créance à la «Vie d'Apollonius de
Tyane,» parce qu'elle a été écrite longtemps après le héros et dans les
conditions d'un pur roman. A quelle époque, par quelles mains, dans
quelles conditions les évangiles ont-ils été rédigés? Voilà donc la
question capitale d'où dépend l'opinion qu'il faut se former de leur
crédibilité.
On sait que chacun des quatre évangiles porte en tête le nom d'un
personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire
évangélique elle-même. Ces quatre personnages ne nous sont pas donnés
rigoureusement comme des auteurs. Les formules «selon Matthieu,» «selon
Marc,» «selon Luc,» «selon Jean,» n'impliquent pas que, dans la plus
vieille opinion, ces récits eussent été écrits d'un bout à l'autre par
Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean[15]; elles signifient seulement
que c'étaient là les traditions provenant de chacun de ces apôtres et se
couvrant de leur autorité. Il est clair que si ces titres sont exacts,
les évangiles, sans cesser d'être en partie légendaires, prennent une
haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui suivit la
mort de Jésus, et même, dans deux cas, aux témoins oculaires de ses
actions.
Pour Luc d'abord, le doute n'est guère possible. L'évangile de Luc est
une composition régulière, fondée sur des documents antérieurs[16].
C'est l'oeuvre d'un homme qui choisit, élague, combine. L'auteur de cet
évangile est certainement le même que celui des Actes des Apôtres[17].
Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul[18], titre qui
convient parfaitement à Luc[19]. Je sais que plus d'une objection peut
être opposée à ce raisonnement; mais une chose au moins est hors de
doute, c'est que l'auteur du troisième évangile et des Actes est un
homme de la seconde génération apostolique, et cela suffit à notre
objet. La date de cet évangile peut d'ailleurs être déterminée avec
beaucoup de précision par des considérations tirées du livre lui-même.
Le chapitre XXI de Luc, inséparable du reste de l'ouvrage, a été écrit
certainement après le siège de Jérusalem, mais peu de temps après[20].
Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage
écrit tout entier de la même main et de la plus parfaite unité.
Les évangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, à beaucoup près, le même
cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, où l'auteur
disparaît totalement. Un nom propre écrit en tête de ces sortes
d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'évangile de Luc est daté,
ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le
troisième évangile est postérieur aux deux premiers, et offre le
caractère d'une rédaction bien plus avancée. Nous avons d'ailleurs, à
cet égard, un témoignage capital de la première moitié du IIe siècle. Il
est de Papias, évêque d'Hiérapolis, homme grave, homme de tradition, qui
fut attentif toute sa vie à recueillir ce qu'on pouvait savoir de la
personne de Jésus[21]. Après avoir déclaré qu'en pareille matière il
préfère la tradition orale aux livres, Papias mentionne deux écrits sur
les actes et les paroles du Christ: 1° un écrit de Marc, interprète de
l'apôtre Pierre, écrit court, incomplet, non rangé par ordre
chronologique, comprenant des récits et des discours ([Greek: lechthenta
ê prachthenta]), composé d'après les renseignements et les souvenirs de
l'apôtre Pierre; 2° un recueil de sentences ([Greek: logia]) écrit en
hébreu[22] par Matthieu, «et que chacun a traduit comme il a pu.» Il est
certain que ces deux descriptions répondent assez bien à la physionomie
générale des deux livres appelés maintenant «Évangile selon Matthieu,»
«Évangile selon Marc,» le premier caractérisé par ses longs discours, le
second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les
petits faits, bref jusqu'à la sécheresse, pauvre en discours, assez mal
composé. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient
absolument semblables à ceux que lisait Papias, cela n'est pas
soutenable; d'abord, parce que l'écrit de Matthieu pour Papias se
composait uniquement de discours en hébreu, dont il circulait des
traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'écrit de Marc
et celui de Matthieu étaient pour lui profondément distincts, rédigés
sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues différentes. Or,
dans l'état actuel des textes, l'Évangile selon Matthieu et l'Évangile
selon Marc offrent des parties parallèles si longues et si parfaitement
identiques qu'il faut supposer, ou que le rédacteur définitif du premier
avait le second sous les yeux, ou que le rédacteur définitif du second
avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copié le même
prototype. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est que, ni pour
Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions tout à fait
originales; que nos deux premiers évangiles sont déjà des arrangements,
où l'on a cherché à remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun
voulait, en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui n'avait
dans son exemplaire que des discours voulait avoir des récits, et
réciproquement. C'est ainsi que «l'Évangile selon Matthieu» se trouva
avoir englobé presque toutes les anecdotes de Marc, et que «l'Évangile
selon Marc» contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des
_Logia_ de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la
tradition évangélique se continuant autour de lui. Cette tradition est
si loin d'avoir été épuisée par les évangiles que les Actes des apôtres
et les Pères les plus anciens citent plusieurs paroles de Jésus qui
paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les évangiles que
nous possédons.
Il importe peu à notre objet actuel de pousser plus loin cette délicate
analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les
_Logia_ originaux de Matthieu; de l'autre, le récit primitif tel qu'il
sortit de la plume de Marc. Les _Logia_ nous sont sans doute représentés
par les grands discours de Jésus qui remplissent une partie considérable
du premier évangile. Ces discours forment, en effet, quand on les
détache du reste, un tout assez complet. Quant aux récits du premier et
du deuxième évangile, ils semblent avoir pour base un document commun
dont le texte se retrouve tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et
dont le deuxième évangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est
qu'une reproduction peu modifiée. En d'autres termes, le système de la
vie de Jésus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux:
1° les discours de Jésus recueillis par l'apôtre Matthieu; 2° le recueil
d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc écrivit d'après les
souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux
documents, mêlés à des renseignements d'autre provenance, dans les deux
premiers évangiles, qui portent non sans raison le nom d'«Évangile selon
Matthieu» et d'«Évangile selon Marc.»
Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de très-bonne heure on
mit par écrit les discours de Jésus en langue araméenne, que de bonne
heure aussi on écrivit ses actions remarquables. Ce n'étaient pas là des
textes arrêtés et fixés dogmatiquement. Outre les évangiles qui nous
sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prétendant représenter la
tradition des témoins oculaires[23]. On attachait peu d'importance à ces
écrits, et les conservateurs, tels que Papias, y préféraient hautement
la tradition orale[24]. Comme on croyait encore le monde près de finir,
on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait
seulement de garder en son coeur l'image vive de celui qu'on espérait
bientôt revoir dans les nues. De là le peu d'autorité dont jouissent
durant cent cinquante ans les textes évangéliques. On ne se faisait nul
scrupule d'y insérer des additions, de les combiner diversement, de les
compléter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre
veut qu'il contienne tout ce qui lui va au coeur. On se prêtait ces
petits livrets; chacun transcrivait à la marge de son exemplaire les
mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient[25]. La
plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration obscure et
complètement populaire. Aucune rédaction n'avait de valeur absolue.
Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme «les mémoires des
apôtres[26],» avait sous les yeux un état des documents évangéliques
assez différent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se donne
aucun souci de les alléguer textuellement. Les citations évangéliques,
dans les écrits pseudo-clémentins d'origine ébionite, présentent le même
caractère. L'esprit était tout; la lettre n'était rien. C'est quand la
tradition s'affaiblit dans la seconde moitié du IIe siècle que les
textes portant des noms d'apôtres prennent une autorité décisive et
obtiennent force de loi.
Qui ne voit le prix de documents ainsi composés des souvenirs attendris,
des récits naïfs des deux premières générations chrétiennes, pleines
encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite,
et qui semble lui avoir longtemps survécu? Ajoutons que les évangiles
dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille
chrétienne qui touchait le plus près à Jésus. Le dernier travail de
rédaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, paraît avoir
été fait dans l'un des pays situés au nord-est de la Palestine, tels que
la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée, où beaucoup de chrétiens se
réfugièrent à l'époque de la guerre des Romains, où l'on trouvait encore
au IIe siècle des parents de Jésus[27], et où la première direction
galiléenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.
Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des trois évangiles dits
synoptiques. Il nous reste à parler du quatrième, de celui qui porte le
nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fondés, et la question
moins près d'une solution. Papias, qui se rattachait à l'école de Jean,
et qui, s'il n'avait pas été son auditeur, comme le veut Irénée, avait
beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, entre autres Aristion et
celui qu'on appelait _Presbyteros Joannes_, Papias, qui avait recueilli
avec passion les récits oraux de cet Aristion et de _Presbyteros
Joannes_, ne dit pas un mot d'une «Vie de Jésus» écrite par Jean. Si une
telle mention se fût trouvée dans son ouvrage, Eusèbe, qui relève chez
lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du siècle apostolique, en
eût sans aucun doute fait la remarque. Les difficultés intrinsèques
tirées de la lecture du quatrième évangile lui-même ne sont pas moins
fortes. Comment, à côté de renseignements précis et qui sentent si bien
le témoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement différents de
ceux de Matthieu? Comment, à côté d'un plan général de la vie de Jésus,
qui paraît bien plus satisfaisant et plus exact que celui des
synoptiques, ces passages singuliers où l'on sent un intérêt dogmatique
propre au rédacteur, des idées fort étrangères à Jésus, et parfois des
indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment
enfin, à côté des vues les plus pures, les plus justes, les plus
vraiment évangéliques, ces taches où l'on aime à voir des interpolations
d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de Zébédée, le frère de
Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrième
évangile), qui a pu écrire en grec ces leçons de métaphysique abstraite,
dont ni les synoptiques ni le Talmud ne présentent l'analogue? Tout cela
est grave, et, pour moi, je n'ose être assuré que le quatrième évangile
ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien pêcheur galiléen. Mais
qu'en somme cet évangile soit sorti, vers la fin du premier siècle, de
la grande école d'Asie-Mineure, qui se rattachait à Jean, qu'il nous
représente une version de la vie du maître, digne d'être prise en haute
considération et souvent d'être préférée, c'est ce qui est démontré, et
par des témoignages extérieurs et par l'examen du document lui-même,
d'une façon qui ne laisse rien à désirer.
Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrième évangile
n'existât et ne fût attribué à Jean. Des textes formels de saint
Justin[28], d'Athénagore[29], de Tatien[30], de Théophile
d'Antioche[31], d'Irénée[32], montrent dès lors cet Évangile mêlé à
toutes les controverses et servant de pierre angulaire au développement
du dogme. Irénée est formel; or, Irénée sortait de l'école de Jean, et,
entre lui et l'apôtre, il n'y avait que Polycarpe. Le rôle de notre
évangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le système de
Valentin[33], dans le montanisme[34] et dans la querelle des
quartodécimans[35], n'est pas moins décisif. L'école de Jean est celle
dont on aperçoit le mieux la suite durant le IIe siècle; or, cette école
ne s'explique pas si l'on ne place le quatrième évangile à son berceau
même. Ajoutons que la première épître attribuée à saint Jean est
certainement du même auteur que le quatrième évangile[36]; or, l'épître
est reconnue comme de Jean par Polycarpe[37], Papias[38], Irénée[39].
Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature à faire
impression. L'auteur y parle toujours comme témoin oculaire; il veut se
faire passer pour l'apôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas
réellement de l'apôtre, il faut admettre une supercherie que l'auteur
s'avouait à lui-même. Or, quoique les idées du temps en fait de bonne
foi littéraire différassent essentiellement des nôtres, on n'a pas
d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre.
Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour l'apôtre
Jean, mais on voit clairement qu'il écrit dans l'intérêt de cet apôtre.
A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorité, de
montrer qu'il a été le préféré de Jésus[40], que dans toutes les
circonstances solennelles (à la Cène, au Calvaire, au tombeau) il a tenu
la première place. Les relations, en somme fraternelles, quoique
n'excluant pas une certaine rivalité, de l'auteur avec Pierre[41], sa
haine au contraire contre Judas[42], haine antérieure peut-être à la
trahison, semblent percer ça et là. On est tenté de croire que Jean,
dans sa vieillesse, ayant lu les récits évangéliques qui circulaient,
d'une part, y remarqua diverses inexactitudes[43], de l'autre, fut
froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une
assez grande place; qu'alors il commença à dicter une foule de choses
qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans
beaucoup de cas où on ne parlait que de Pierre, il avait figuré avec et
avant lui[44]. Déjà, du vivant de Jésus, ces légers sentiments de
jalousie s'étaient trahis entre les fils de Zébédée et les autres
disciples[45]. Depuis la mort de Jacques, son frère, Jean restait seul
héritier des souvenirs intimes dont ces deux apôtres, de l'aveu de tous,
étaient dépositaires. De là sa perpétuelle attention à rappeler qu'il
est le dernier survivant des témoins oculaires[46], et le plaisir qu'il
prend à raconter des circonstances que lui seul pouvait connaître. De
là, tant de petits traits de précision qui semblent comme des scolies
d'un annotateur: «Il était six heures;» «il était nuit;» «cet homme
s'appelait Malchus;» «ils avaient allumé un réchaud, car il faisait
froid;» «cette tunique était sans couture.» De là, enfin, le désordre de
la rédaction, l'irrégularité de la marche, le décousu des premiers
chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition où notre
évangile ne serait qu'une thèse de théologie sans valeur historique, et
qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit,
conformément à la tradition, des souvenirs de vieillard, tantôt d'une
prodigieuse fraîcheur, tantôt ayant subi d'étranges altérations.
Une distinction capitale, en effet, doit être faite dans l'évangile de
Jean. D'une part, cet évangile nous présente un canevas de la vie de
Jésus qui diffère considérablement de celui des synoptiques. De l'autre,
il met dans la bouche de Jésus des discours dont le ton, le style, les
allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les _Logia_ rapportés
par les synoptiques. Sous ce second rapport, la différence est telle
qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si Jésus parlait
comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les
deux autorités, aucun critique n'a hésité, ni n'hésitera. A mille lieues
du ton simple, désintéressé, impersonnel des synoptiques, l'évangile de
Jean montre sans cesse les préoccupations de l'apologiste, les
arrière-pensées du sectaire, l'intention de prouver une thèse et de
convaincre des adversaires[47]. Ce n'est pas par des tirades
prétentieuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chose au sens moral,
que Jésus a fondé son oeuvre divine. Quand même Papias ne nous
apprendrait pas que Matthieu écrivit les sentences de Jésus dans leur
langue originale, le naturel, l'ineffable vérité, le charme sans pareil
des discours synoptiques, le tour profondément hébraïque de ces
discours, les analogies qu'ils présentent avec les sentences des
docteurs juifs du même temps, leur parfaite harmonie avec la nature de
la Galilée, tous ces caractères, si on les rapproche de la gnose
obscure, de la métaphysique contournée qui remplit les discours de Jean,
parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les
discours de Jean d'admirables éclairs; des traits qui viennent vraiment
de Jésus[48]. Mais le ton mystique de ces discours ne répond en rien au
caractère de l'éloquence de Jésus telle qu'on se la figure d'après les
synoptiques. Un nouvel esprit a soufflé; la gnose est déjà commencée;
l'ère galiléenne du royaume de Dieu est finie; l'espérance de la
prochaine venue du Christ s'éloigne; on entre dans les aridités de la
métaphysique, dans les ténèbres du dogme abstrait. L'esprit de Jésus
n'est pas là, et si le fils de Zébédée a vraiment tracé ces pages, il
avait certes bien oublié en les écrivant le lac de Génésareth et les
charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords.
Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapportés
par le quatrième évangile ne sont pas des pièces historiques, mais des
compositions destinées à couvrir de l'autorité de Jésus certaines
doctrines chères au rédacteur, c'est leur parfaite harmonie avec l'état
intellectuel de l'Asie-Mineure au moment où elles furent écrites.
L'Asie-Mineure était alors le théâtre d'un étrange mouvement de
philosophie syncrétique; tous les germes du gnosticisme y existaient
déjà. Jean paraît avoir bu à ces sources étrangères. Il se peut qu'après
les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de
Jérusalem), le vieil apôtre, à l'âme ardente et mobile, désabusé de la
croyance à une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les nues,
ait penché vers les idées qu'il trouvait autour de lui, et dont
plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines
chrétiennes. En prêtant ces nouvelles idées à Jésus, il ne fit que
suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec tout
le reste; l'idéal d'une personne que nous avons connue change avec
nous[49]. Considérant Jésus comme l'incarnation de la vérité, Jean ne
pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il était arrivé à prendre pour la
vérité.
S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean lui-même eut
en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui plutôt que
par lui. On est parfois tenté de croire que des notes précieuses, venant
de l'apôtre, ont été employées par ses disciples dans un sens fort
différent de l'esprit évangélique primitif. En effet, certaines parties
du quatrième évangile ont été ajoutées après coup; tel est le XXIe
chapitre tout entier[50], où l'auteur semble s'être proposé de rendre
hommage à l'apôtre Pierre après sa mort et de répondre aux objections
qu'on allait tirer ou qu'on tirait déjà de la mort de Jean lui-même (v.
21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de
corrections[51].
Il est impossible, à distance, d'avoir le mot de tous ces problèmes
singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient réservées,
s'il nous était donné de pénétrer dans les secrets de cette mystérieuse
école d'Éphèse qui, plus d'une fois, paraît s'être complu aux voies
obscures. Mais une expérience capitale est celle-ci. Toute personne qui
se mettra à écrire la vie de Jésus sans théorie arrêtée sur la valeur
relative des évangiles, se laissant uniquement guider par le sentiment
du sujet, sera ramenée dans une foule de cas à préférer la narration de
Jean à celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jésus en
particulier ne s'expliquent que par Jean; une foule de traits de la
Passion, inintelligibles dans les synoptiques[52], reprennent dans le
récit du quatrième évangile la vraisemblance et la possibilité. Tout au
contraire, j'ose défier qui que ce soit de composer une vie de Jésus qui
ait un sens en tenant compte des discours que Jean prête à Jésus. Cette
façon de se prêcher et de se démontrer sans cesse, cette perpétuelle
argumentation, cette mise en scène sans naïveté, ces longs raisonnements
à la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, dont le
ton est si souvent faux et inégal[53], ne seraient pas soufferts par un
homme de goût à côté des délicieuses sentences des synoptiques. Ce sont
ici, évidemment, des pièces artificielles[54], qui nous représentent les
prédications de Jésus, comme les dialogues de Platon nous rendent les
entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un
musicien improvisant pour son compte sur un thème donné. Le thème peut
n'être pas sans quelque authenticité; mais dans l'exécution, la
fantaisie de l'artiste se donne pleine carrière. On sent le procédé
factice, la rhétorique, l'apprêt[55]. Ajoutons que le vocabulaire de
Jésus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons.
L'expression de «royaume de Dieu,» qui était si familière au maître[56],
n'y figure qu'une seule fois[57]. En revanche, le style des discours
prêtés à Jésus par le quatrième évangile offre la plus complète analogie
avec celui des épîtres de saint Jean; on voit qu'en écrivant les
discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez
monotone de sa propre pensée. Toute une nouvelle langue mystique s'y
déploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre idée («monde,»
«vérité,» «vie,» «lumière,» «ténèbres, » etc.). Si Jésus avait jamais
parlé dans ce style, qui n'a rien d'hébreu, rien de juif, rien de
talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs
en aurait-il si bien gardé le secret?
L'histoire littéraire offre du reste un autre exemple qui présente la
plus grande analogie avec le phénomène historique que nous venons
d'exposer, et qui sert à l'expliquer. Socrate, qui comme Jésus n'écrivit
pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xénophon et Platon, le
premier répondant par sa rédaction limpide, transparente, impersonnelle,
aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse individualité
l'auteur du quatrième évangile. Pour exposer l'enseignement socratique,
faut-il suivre les «Dialogues» de Platon ou les «Entretiens» de
Xénophon? Aucun doute à cet égard n'est possible; tout le monde s'est
attaché aux «Entretiens» et non aux «Dialogues.» Platon cependant
n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en
écrivant la biographie de ce dernier, de négliger les «Dialogues?» Qui
oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complète, et la
différence est en faveur du quatrième évangile. C'est l'auteur de cet
évangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si Platon, tout
en prêtant à son maître des discours fictifs, connaissait sur sa vie des
choses capitales que Xénophon ignorât tout à fait.
Sans nous prononcer sur la question matérielle de savoir quelle main a
tracé le quatrième évangile, et tout en inclinant à croire que les
discours au moins ne sont pas du fils de Zébédée, nous admettons donc
que c'est bien là «l'Évangile selon Jean,» dans le même sens que le
premier et le deuxième évangile sont bien les Évangiles «selon Matthieu»
et «selon Marc.» Le canevas historique du quatrième évangile est la vie
de Jésus telle qu'on la savait dans l'école de Jean; c'est le récit
qu'Aristion et _Presbyteros Joannes_ firent à Papias sans lui dire qu'il
était écrit, ou plutôt n'attachant aucune importance à cette
particularité. J'ajoute que, dans mon opinion, cette école savait mieux
les circonstances extérieures de la vie du fondateur que le groupe dont
les souvenirs ont constitué les évangiles synoptiques. Elle avait,
notamment sur les séjours de Jésus à Jérusalem, des données que les
autres ne possédaient pas. Les affiliés de l'école traitaient Marc de
biographe médiocre, et avaient imaginé un système pour expliquer ses
lacunes[58]. Certains passages de Luc, où il y a comme un écho des
traditions johanniques[59], prouvent du reste que ces traditions
n'étaient pas pour le reste de la famille chrétienne quelque chose de
tout à fait inconnu.
Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la
suite du récit, les motifs qui m'ont déterminé à donner la préférence à
tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jésus. En
somme, j'admets comme authentiques les quatre évangiles canoniques.
Tous, selon moi, remontent au premier siècle, et ils sont à peu près des
auteurs à qui on les attribue; mais leur valeur historique est fort
diverse. Matthieu mérite évidemment une confiance hors ligne pour les
discours; là sont les _Logia_, les notes mêmes prises sur le souvenir
vif et net de l'enseignement de Jésus. Une espèce d'éclat à la fois doux
et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles,
les détache du contexte et les rend pour le critique facilement
reconnaissables. La personne qui s'est donné la tâche de faire avec
l'histoire évangélique une composition régulière, possède à cet égard
une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jésus se décèlent
pour ainsi dire d'elles-mêmes; dès qu'on les touche dans ce chaos de
traditions d'authenticité inégale, on les sent vibrer; elles se
traduisent comme spontanément, et viennent d'elles-mêmes se placer dans
le récit, où elles gardent un relief sans pareil.
Les parties narratives groupées dans le premier évangile autour de ce
noyau primitif n'ont pas la même autorité. Il s'y trouve beaucoup de
légendes d'un contour assez mou, sorties de la piété de la deuxième
génération chrétienne[60]. L'évangile de Marc est bien plus ferme, plus
précis, moins chargé de circonstances tardivement insérées. C'est celui
des trois synoptiques qui est resté le plus ancien, le plus original,
celui où sont venus s'ajouter le moins d'éléments postérieurs. Les
détails matériels ont dans Marc une netteté qu'on chercherait vainement
chez les autres évangélistes. Il aime à rapporter certains mots de Jésus
en syro-chaldaïque[61]. Il est plein d'observations minutieuses venant
sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose à ce que ce témoin
oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l'avait aimé et regardé
de très-près, qui en avait conservé une vive image, ne soit l'apôtre
Pierre lui-même, comme le veut Papias.
Quant à, l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus
faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus
mûrie. Les mots de Jésus y sont plus réfléchis, plus composés. Quelques
sentences sont poussées à l'excès et faussées[62]. Écrivant hors de la
Palestine, et certainement après le siége de Jérusalem[63], l'auteur
indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques;
il a une fausse idée du temple, qu'il se représente comme un oratoire,
où l'on va faire ses dévotions[64]; il émousse les détails pour tâcher
d'amener une concordance entre les différents récits[65]; il adoucit les
passages qui étaient devenus embarrassants au point de vue d'une idée
plus exaltée de la divinité de Jésus[66]; il exagère le
merveilleux[67]; il commet des erreurs de chronologie[68]; il omet les
gloses hébraïques[69], ne cite aucune parole de Jésus en cette langue,
nomme toutes les localités par leur nom grec. On sent l'écrivain qui
compile, l'homme qui n'a pas vu directement les témoins, mais qui
travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les
mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil
biographique de Marc et les _Logia_ de Matthieu. Mais il les traite avec
beaucoup de liberté; tantôt il fond ensemble deux anecdotes ou deux
paraboles pour en faire une[70]; tantôt il en décompose une pour en
faire deux[71]. Il interprète les documents selon son sens particulier;
il n'a pas l'impassibilité absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire
certaines choses de ses goûts et de ses tendances particulières: c'est
un dévot très-exact[72]; il tient à ce que Jésus ait accompli tous les
rites juifs[73]; il est démocrate et ébionite exalté, c'est-à-dire
très-opposé à la propriété et persuadé que la revanche des pauvres va
venir[74]; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en
relief la conversion des pécheurs, l'exaltation des humbles[75]; il
modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour[76].
Il admet dans ses premières pages des légendes sur l'enfance de Jésus,
racontées avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procédés
de convention qui forment le trait essentiel des évangiles apocryphes.
Enfin, il a dans le récit des derniers temps de Jésus quelques
circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jésus
d'une délicieuse beauté[77], qui ne se trouvent pas dans les récits plus
authentiques, et où l'on sent le travail de la légende. Luc les
empruntait probablement à un recueil plus récent, ou l'on visait surtout
à exciter des sentiments de piété.
Une grande réserve était naturellement commandée en présence d'un
document de cette nature. Il eût été aussi peu critique de le négliger
que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des
originaux que nous n'avons plus. C'est moins un évangéliste qu'un
biographe de Jésus, un «harmoniste,» un correcteur à la manière de
Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier siècle, un
artiste divin qui, indépendamment des renseignements qu'il a puisés aux
sources plus anciennes, nous montre le caractère du fondateur avec un
bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas
les deux autres synoptiques. Son évangile est celui dont la lecture a le
plus de charme; car à l'incomparable beauté du fond commun, il ajoute
une part d'artifice et de composition qui augmente singulièrement
l'effet du portrait, sans nuire gravement à sa vérité.