des monstres. Ils avaient livré bataille à Tyr. Ils devaient l’avoir
battu, car Tyr s’était enfui.
L’ourson s’était réfugié dans une fourche, à cinq pieds du sol, lorsque
Metoosin passa auprès de son sapin en tenant un chien en laisse.
L’airdale le vit et bondit, arrachant la laisse des mains de l’Indien.
Son saut le porta presque jusqu’à l’ourson.
Il allait recommencer à bondir lorsque, avec un cri féroce, Langdon se
précipita et le saisit par le collier.
L’ayant fouetté d’importance avec le bout de la laisse, il s’en fut
l’attacher plus loin.
Cet acte étonna Muskwa plus que jamais.
L’homme l’avait sauvé. Il avait battu le monstre à la gueule rouge et
aux crocs blancs, et fait attacher tous les autres monstres au bout
d’une corde.
Lorsque Langdon s’en revint, il s’arrêta auprès de l’arbre de Muskwa et
se mit à lui parler.
Muskwa lui permit d’approcher sa main sans tenter de mordre.
Puis une sensation étrange et délicieuse le parcourut.
Tandis qu’il avait la tête un peu tournée, Langdon s’était mis à lui
caresser le dos.
Jamais sa mère ne l’avait touché si doucement, même du plat de sa patte.
Langdon caressa Muskwa pendant dix bonnes minutes.
L’ourson montra d’abord les dents, puis il se mit à ronronner.
Rapide, l’écrivain le quitta et revint un moment après avec une tranche
de caribou.
Muskwa flaira la chair crue que Langdon lui mit sous le nez et, chose
curieuse, il recula.
Finalement, Langdon déposa la viande à côté du poêlon au pied de l’arbre
et s’en alla rejoindre Bruce, qui fumait sa pipe.
--D’ici deux jours, il me mangera dans la main, déclara-t-il.
Le camp ne tarda pas à devenir très calme.
Langdon, Bruce et l’Indien s’enroulèrent dans leurs couvertures et
s’endormirent presque aussitôt. Le feu passa au rouge sombre, et bientôt
il n’y eut plus qu’une seule bûche rougeoyante.
Un hibou fit entendre son hululement au plus profond de la futaie.
Le ronron de la vallée et de la montagne emplit la nuit paisible.
Les étoiles étincelèrent, plus brillantes.
Il n’y avait plus rien à craindre maintenant. Tout dormait, sauf
l’ourson à la frimousse brune.
Prudemment, il se mit à descendre en embrassant le tronc.
Il atteignit le pied de l’arbre et lâcha prise.
Du coup il faillit tomber dans le poêlon. Un peu de lait concentré lui
jaillit à la face.
Machinalement, il tira la langue et se mit à lécher ses babines.
Le liquide épais et sucré que sa langue ramena l’emplit d’un plaisir
inattendu.
Pendant un quart d’heure, il se lécha. Et puis, comme si le secret de
cette délicieuse ambroisie venait seulement de lui être révélé, ses
petits yeux brillants se fixèrent avec convoitise sur le poêlon.
Il s’en approcha avec précaution et stratégie, en fit le tour, tantôt
d’un côté, tantôt de l’autre, tous les muscles du corps tendus, prêt à
bondir en arrière si la chose ronde inconnue tentait de lui sauter
dessus.
Finalement son nez toucha le liquide épais et crémeux dans le poêlon, et
il ne releva pas la tête avant d’en avoir lapé la dernière goutte.
Le lait concentré fut le facteur principal de la civilisation de Muskwa.
Il savait que la main qui l’avait caressé si doucement avait également
placé ce festin si délicieux au pied de l’arbre et que la même main lui
avait également offert de la viande.
Il ne mangea pas la viande, mais il lécha l’intérieur du poêlon jusqu’à
ce qu’il brillât comme un miroir à la lumière des étoiles.
Malgré le lait, il avait toujours grande envie d’échapper. Cette fois,
ses efforts furent cependant moins frénétiques et plus raisonnés
qu’auparavant. L’expérience lui avait appris qu’il était futile de tirer
sur la corde. Il entreprit de la mâchonner.
S’il l’avait rongée toujours à la même place, il eût probablement
conquis sa liberté avant le matin, mais il se reposait fréquemment,
quand ses mâchoires se lassaient, et lorsqu’il se reprenait à user la
corde, ce n’était plus au même endroit.
Vers minuit, il avait les gencives en sang et renonçait complètement à
la besogne.
Serré tout contre l’arbre, prêt à grimper au premier signe de danger, il
attendit le matin.
Il ne ferma pas l’œil une seconde. Bien qu’il fût un peu rassuré, il se
sentait terriblement seul.
Tyr lui manquait, et il se mit à gémir si doucement que, si l’un des
dormeurs s’était par hasard éveillé, il ne l’eût pas entendu.
Ce qu’il eût joyeusement accueilli Pipoonaskoos si ce dernier s’était
risqué à l’intérieur du camp!
Le matin vint et Metoosin sortit le premier de ses couvertures.
Il alluma le feu, ce qui réveilla Bruce et Langdon.
Ce dernier, après s’être habillé, rendit visite à Muskwa, et lorsqu’il
vit le poêlon vide, il ne cacha pas son plaisir.
Muskwa s’était vivement installé dans la fourche de son arbre, et il se
laissa caresser de nouveau par Langdon.
L’écrivain alla chercher une nouvelle botte de lait condensé et l’ouvrit
devant Muskwa pour que celui-ci fût témoin du transvasement dans le
poêlon.
Il lui mit alors le récipient sous le nez, et Muskwa ne put retenir sa
langue devant le beau liquide crémeux.
En moins de cinq minutes, il lapait le contenu du poêlon tenu par
Langdon. Mais lorsque Bruce s’en vint pour contempler le spectacle,
l’ourson grinça des dents et gronda.
--Les ours s’apprivoisent admirablement, affirma Bruce un peu plus tard,
tandis qu’il savourait son petit déjeuner. Il te suivra partout comme un
chien d’ici quelques jours, Jimmy.
--Je commence à l’aimer déjà, répliqua Langdon.
Qu’est-ce que tu avais commencé à me raconter sur le compte des ours de
Jameson, l’autre fois?
--Jameson habitait dans le district de Kootency, fit Bruce. Un véritable
ermite, ce type-là. Il ne descendait de sa montagne que deux fois l’an,
pour chercher des vivres.
Il avait apprivoisé des grizzlys.
Je lui en ai connu un de la taille de celui que nous poursuivons. Il
l’avait eu tout petit... et quand je l’ai vu... la bête le suivait comme
un chien, quoiqu’il pesât plus de mille livres. Ils allaient à la chasse
ensemble et ils dormaient l’un à côté de l’autre auprès du même feu de
campement.
Jameson aimait les ours et jamais il n’en eût tué un.
Langdon demeura silencieux.
Au bout d’un moment, il dit:
--Je commence à les aimer aussi, Bruce... Je ne sais pas pourquoi, mais
il y a quelque chose dans les ours qui vous force à les aimer! Je n’en
tuerai plus beaucoup, peut-être même plus du tout quand nous aurons eu
la peau de ce massacreur de chiens... Ce sera vraisemblablement mon
dernier ours!
Il serra les poings brusquement et ajouta d’un ton furieux:
--Quand je pense que la chasse n’est jamais fermée pour les ours... dans
l’étendue du Canada... C’est une honte, Bruce... on les a classés parmi
les animaux nuisibles et l’on peut les détruire en toutes saisons...
Il est même permis de les sortir de leur tanière lorsqu’ils hivernent...
de les en sortir avec leurs petits... et j’ai sur la conscience d’avoir
participé à pareille abomination! Nous sommes des brutes, Bruce, tant
que nous sommes... Je pense parfois que c’est un crime de porter un
fusil... et cependant je continue à tuer...
--Nous avons ça dans le sang, répartit Bruce sans s’émouvoir... As-tu
jamais connu d’homme, Jimmy, qui n’aime pas à voir mourir?
La foule n’est-elle pas furieusement dense autour d’une exécution? Les
curieux ne se rassemblent-ils pas comme des chacals autour d’un cheval
qui agonise dans la rue... Ne se bousculent-ils pas pour voir un type
écrasé par une auto?...
Je suis sûr que, si nous n’avions pas des lois qui nous retiennent, nous
nous tuerions les uns les autres pour le plaisir! Nous sommes nés comme
ça! Qu’y peut-on?... Hallo! qu’est-ce qui arrive à ton ourson?
Muskwa était tombé du mauvais côté de sa fourche et pendait au bout de
sa corde comme la victime du bourreau.
Langdon courut à lui, le saisit hardiment de ses mains nues, le fit
repasser par-dessus la fourche et le déposa doucement sur le sol.
Muskwa ne grogna même pas.
Bruce et Metoosin furent absents du camp toute la journée... et Langdon
demeura seul à soigner son genou qu’il avait fortement cogné contre un
rocher, l’avant-veille.
Il passa presque tout son temps avec Muskwa. Il ouvrit une boîte de
_Golden Syrup_ et, vers midi, l’ourson le suivait autour de l’arbre, il
tirait sur sa corde pour atteindre l’assiette chargée de la précieuse
friandise.
Il s’asseyait alors et Muskwa montait sur ses genoux pour atteindre le
sirop.
Un ourson ressemble fort à un bébé ordinaire; il aime le lait, les
friandises sucrées et aime à se nicher contre les êtres qui sont bons
pour lui.
C’est l’animal le plus aimable et le plus affectueux qui soit, et il est
si drôle qu’il déchaîne partout la bonne humeur.
Plus d’une fois, ce jour-là, Langdon éclata de rire au point que les
larmes lui vinrent aux yeux, devant les drôleries de Muskwa.
L’ourson était fou de sirop.
Jamais sa mère ne lui avait fait goûter d’aussi bonnes choses. Cela
dépassait même en saveur le poisson procuré par Tyr.
Tard dans l’après-midi, Langdon détacha la corde de Muskwa et le
conduisit en laisse jusqu’au ruisseau.
Il portait l’assiette de sirop et, de temps en temps, il s’arrêtait pour
laisser l’ourson goûter son contenu.
Au bout d’une demi-heure de ce manège, Langdon lâcha le bout de sa corde
et se dirigea vers le camp. Muskwa le suivit.
C’était un triomphe.
Un frisson de plaisir parcourut les veines de Langdon.
Il était tard lorsque Metoosin rentra; il fut tout étonné d’apprendre
que Bruce n’était pas encore rentré.
L’obscurité tomba et ils allumèrent le feu.
Ils finissaient de dîner une heure plus tard, lorsque Bruce parut
portant quelque chose sur ses épaules.
Il le jeta au pied de l’arbre derrière lequel Muskwa était caché.
--Une peau comme du velours et de la viande pour les chiens, dit-il; je
l’ai tué avec un pistolet.
Il s’assit et se mit à manger.
Au bout d’un certain temps, Muskwa s’approcha prudemment du cadavre qui
gisait à quelques pas de lui.
Il le flaira et un frisson étrange lui parcourut le corps.
Puis il se mit à gémir doucement, en fourrant son nez dans la fourrure
encore chaude.
Puis, pendant un long moment, il fut silencieux.
La chose que Bruce avait apportée au camp et qu’il avait jetée au pied
de l’arbre n’était autre que le cadavre du petit Pipoonaskoos!
CHAPITRE XVII
FACE A FACE
Cette nuit-là, la grande solitude remit son emprise sur Muskwa. Bruce et
Metoosin étaient tellement fatigués de leur ascension pénible qu’ils se
couchèrent de bonne heure.
Langdon les imita, laissant le cadavre de Pipoonaskoos à l’endroit où
Bruce l’avait jeté.
Muskwa avait à peine bougé depuis la découverte de son ancien compagnon
de jeux.
Il ignorait ce qu’était la mort, ce qu’elle signifiait. Pipoonaskoos
conservait encore sa chaleur vitale... et Muskwa s’imaginait qu’il ne
tarderait pas à s’éveiller.
Il n’avait plus envie du tout de le combattre cette fois.
De nouveau la nuit se fit très calme; les étoiles emplirent le ciel et
le feu cessa de pétiller.
Mais Pipoonaskoos ne bougeait toujours pas.
Doucement, d’abord, Muskwa se mit à le flairer, à tirer sur ses poils
soyeux et, ce faisant, il semblait dire:
--Je te promets de ne pas te mordre cette fois-ci, Pipoonaskoos...
lève-toi et mettons-nous à jouer.
Pipoonaskoos demeurait insensible, et finalement Muskwa abandonna
l’espoir de le réveiller, se blottit contre lui et s’endormit au bout
d’un certain temps.
Langdon fut le premier à se réveiller le lendemain matin, et lorsqu’il
s’en vint voir comment Muskwa avait passé la nuit, il s’arrêta
brusquement et demeura immobile pendant une minute.
Alors une sorte de sanglot rauque s’échappa de sa gorge.
Dans son sommeil, Muskwa s’était serré tellement contre Pipoonaskoos,
qu’une patte de l’ourson mort lui entourait le cou.
Sans bruit, Langdon alla réveiller Bruce et, l’instant d’après, il
revenait avec le guide qui se frottait toujours les yeux.
Les deux hommes se regardèrent, graves.
--De la viande pour les chiens! souffla Langdon... Tu voulais en faire
de la viande pour les chiens, Bruce.
Langdon ne dit rien de plus et ni l’un ni l’autre ne parlèrent beaucoup
au cours de l’heure qui suivit.
Pendant cette heure, Metoosin s’en vint chercher Pipoonaskoos, et, au
lieu d’être écorché et jeté aux chiens, l’ourson fut mis dans un trou
creusé au bord du ruisseau, et recouvert de sable et de pierres.
Ce jour-là, Metoosin et Bruce franchirent à nouveau la montagne.
Le guide avait rapporté de sa dernière expédition des morceaux de quartz
contenant des traces d’or manifestes et il emportait, cette fois, de
quoi prospecter sérieusement.
Langdon continua d’éduquer Muskwa.
A plusieurs reprises, il le conduisit près des chiens et, comme ces
derniers grondaient en tirant sur leurs attaches, il les fouetta
congrûment.
Intelligents, ils ne tardèrent pas à comprendre que Muskwa, bien
qu’ours, était à respecter.
Dans l’après-midi de ce second jour, il libéra l’ourson entièrement de
la corde et n’eut aucune difficulté à le rattraper, lorsqu’il voulait le
rattacher.
Le troisième et le quatrième jour, Bruce et l’Indien explorèrent la
vallée à l’ouest de la chaîne et se convainquirent complètement que les
traces d’or découvertes par eux ne les conduiraient pas à la fortune.
Le quatrième soir, comme il faisait froid et que le temps se gâtait un
peu, Langdon eut l’idée d’emmener Muskwa coucher avec lui.
Il s’attendait à quelque résistance.
Mais Muskwa se laissa faire comme un chat et, une fois qu’il se fut bien
niché, il ne bougea plus de la nuit.
A en croire Bruce, il était temps de reprendre la poursuite de Tyr, mais
ils durent modifier leur plan à cause du genou de Langdon.
L’écrivain était incapable de parcourir plus d’un quart de mille et
encore en boitant bas. Et la position qu’il lui fallait prendre lui
interdisait de suivre la chasse, même à cheval.
--Il ne perdra rien pour attendre quelques jours, consola Bruce. Si on
le laisse tranquille pendant quelque temps, il cessera d’être sur ses
gardes!
Les trois jours qui suivirent apportèrent à Langdon profit et plaisir.
Muskwa lui apprenait plus qu’il n’en avait jamais su sur le compte des
ours et des oursons; aussi ne cessait-il pas de prendre des notes.
Les chiens furent attachés à un bouquet d’arbres écarté et Muskwa eut la
liberté de se promener dans le camp.
Il ne fit aucune tentative pour s’enfuir et s’aperçut bientôt que Bruce
et Metoosin étaient également ses amis.
Langdon, par exemple, était le seul qu’il consentît à suivre.
Le matin du huitième jour qui suivit la poursuite de Tyr, Bruce et
Metoosin s’engagèrent à cheval avec les chiens dans la vallée de l’Est.
Bruce comptait rentrer au camp dans l’après-midi et remonter l’autre
vallée avec Langdon le lendemain matin.
Il faisait un temps superbe, et, vers neuf heures, Langdon attacha
Muskwa à son arbre, sella un cheval et descendit au pas vers la vallée.
Il n’avait pas l’intention de chasser.
C’était une joie suffisante de chevaucher face au vent, d’aspirer l’air
à pleine poitrine et de considérer les merveilles de la montagne.
Il parcourut trois ou quatre milles dans la direction du Nord et arriva
à une sorte de col.
L’envie lui prit de gravir cette pente et d’aller voir ce qui se passait
dans l’autre vallée.
Et, comme son genou ne lui faisait pas trop mal, il arriva presque au
sommet en une demi-heure.
A cet endroit, la pente devenait abrupte. Il fut obligé de sauter de sa
selle et de continuer à pied. Le col proprement dit était constitué par
une prairie plate encadrée des deux côtés par les murs nus de la
montagne fendue. Et à un quart de mille devant lui, il pouvait
contempler l’endroit où la prairie redevenait pente, pente déclive
descendant vers la vallée qu’il cherchait.
Au milieu de cette prairie se creusait une combe qu’il n’avait pas vue
tout d’abord. Et lorsqu’il arriva sur les lèvres de cette combe, il se
laissa tomber soudain à plat sur les mains et demeura immobile comme un
roc.
Puis lentement il leva la tête.
A cent mètres de lui, assemblé autour d’un petit trou d’eau, se trouvait
un troupeau de chèvres.
Il y en avait trente au plus, biques et chevreaux pour la plupart.
Pendant une demi-heure, il demeura immobile à les observer.
Puis l’une des chèvres se dirigea vers le flanc de la montagne, une
autre suivit. Et croyant que toute la bande était sur le point de s’en
aller, Langdon se leva rapidement et courut de toutes ses forces dans la
direction du trou d’eau.
Pendant un moment, boucs, chèvres et chevreaux furent comme paralysés
par sa soudaine apparition.
La plupart lui firent face et demeurèrent sur place, privés,
semblait-il, de la force de s’enfuir.
Il avait couvert les trois quarts de la distance lorsque les chèvres
reprirent leurs esprits. Ce fut une furieuse bousculade à qui gagnerait
la première les flancs de la plus proche montagne.
Les sabots ne tardèrent pas à résonner sur les éboulis rocheux et,
pendant une demi-heure, Langdon entendit décroître l’écho de cette fuite
précipitée le long des pentes ardoisées.
Il continua d’avancer et, quelques instants plus tard, il contemplait
l’autre vallée.
Mais la vue était bornée au Sud par un large épaulement rocheux.
Cet épaulement n’était pas très haut et Jim entreprit de le gravir.
Il était sur le point d’en atteindre le sommet lorsqu’il glissa sur une
ardoise.
En tombant, il heurta sa carabine avec une force formidable sur un gros
bloc de granit.
Il ne se fit pas mal, mais son fusil était en piètre état. La crosse
était brisée près du magasin.
Comme il avait deux autres carabines au camp, cette mésaventure ne
l’affecta pas autant qu’elle l’aurait pu faire, et il continua de gravir
les rochers jusqu’à une sorte d’encorbellement lisse qui contournait
l’éperon de grès du contrefort.
Cent pieds plus loin, l’encorbellement se terminait devant un mur de
rocher perpendiculaire.
De ce point, cependant, le romancier avait une vue splendide sur la
large étendue de pays qui s’étalait entre les deux chaînes.
Il s’assit, tira sa pipe et se mit, tout en soufflant, à jouir du
magnifique panorama qui se déroulait sous lui.
Avec ses jumelles il découvrit des kilomètres de territoire vierge.
A peine à un demi-mille paissait une horde de caribous. Il surprit la
réverbération du soleil sur les ailes de mainte perdrix.
Mentalement, il se demanda combien il y avait de vallées semblables dans
ces vastes étendues des Rocheuses canadiennes qui s’étendaient sur trois
cents milles de la mer à la prairie, et sur cent milles du Nord au Sud.
Il devait y en avoir des centaines et des milliers de ces vallées,
chacune un monde complet en soi avec sa vie propre, ses lacs, ses
ruisseaux, ses forêts, ses pics et ses tragédies.
Dans cette vallée qu’il contemplait, c’était le même doux murmure, le
même chaud soleil que dans les autres vallées, et, cependant, la vie y
était différente!
D’autres ours hantaient les pentes qu’il voyait vaguement à l’œil nu
là-bas à l’Ouest et au Nord.
C’était un nouveau domaine avec d’autres promesses et un autre mystère.
Et il oubliait le temps et la faim dans sa contemplation ravie.
Il lui semblait que ces centaines ou milliers de vallées ne
vieilliraient jamais pour lui, qu’il pourrait passer son temps à errer
de l’une à l’autre et que chacune possédait un charme propre, des
secrets à découvrir.
Elles lui seraient toujours aussi énigmatiques que la vie elle-même,
cachant leur trésor, ronronnant du même ronron à travers les siècles,
donnant naissance à des multitudes d’êtres vivants, exigeant en retour
le sacrifice de multitudes de vies.
Que de volumes cette vallée emplirait si elle pouvait conter ses
aventures!
Tout d’abord, elle chuchoterait la création du monde. Elle dirait
l’histoire des océans déchirés et rejetés; elle parlerait de cette
étrange époque où la nuit n’existait pas, où des monstres bizarres et
formidables erraient à l’endroit où il voyait paître les caribous, où
d’énormes reptiles ailés volaient aussi haut que ces aigles.
Et puis elle parlerait du bouleversement de ces heures terribles où la
terre avait oscillé sur son axe, où la nuit était venue, où un monde
tropical s’était changé en désert glacé, où des espèces nouvelles
étaient nées pour emplir cette solitude.
L’apparition du premier mammouth, du mastodonte et des bêtes
monstrueuses qui leur tenaient compagnie n’avait dû avoir lieu que
beaucoup plus tard. Celle aussi du premier ours des cavernes, l’ancêtre
de ce grizzly que Langdon se remettrait à chasser demain.
L’écrivain était tellement absorbé par ses pensées qu’il n’entendit
point de bruit derrière lui.
Et puis quelque chose le fit tressaillir.
Ce fut comme si l’un des monstres qu’il se représentait par
l’imagination avait soudain bâillé auprès de lui.
Il se tourna lentement, et, l’instant d’après, son cœur cessa de battre
et son sang se gela dans ses veines.
Lui barrant la route, à moins de quinze pieds, la mâchoire ouverte, la
tête agitée du balancement significatif, Tyr, le roi de la montagne,
considérait son ennemi pris au piège.
Langdon étreignit involontairement sa carabine fracassée et comprit
qu’il était perdu.
CHAPITRE XVIII
LA MISÉRICORDE DES FORTS
Un soupir horrifié, un son rauque qui n’était pas même un cri, c’est
tout ce que put émettre la gorge de Langdon quand il vit se dresser le
grizzly monstrueux. En dix secondes, il vécut autant d’heures! La
première pensée qui lui vint fut celle de son impuissance, de son
impuissance absolue.
Il ne pouvait même pas fuir, acculé qu’il était au mur de roc. Quant à
sauter dans la vallée, c’était une chute de trente mètres. Il était
perdu!
Il s’en rendit nettement compte: il était face à face avec la mort, une
mort aussi terrible que celle qui s’était abattue sur les chiens. Le
temps qu’il lui restait à vivre pouvait désormais se chiffrer par
secondes.
Pourtant, en ces derniers moments, la terreur ne lui fit pas perdre sa
lucidité d’esprit. Il distinguait jusqu’à la rougeur qui colorait les
yeux altérés de vengeance du formidable fauve, et la cicatrice qu’avait
laissée une de ses balles en labourant la peau, et la place chauve qui
montrait par où une autre balle avait pénétré dans l’épaule.
A cette vue, il songea que Tyr l’avait délibérément suivi à la piste
tout le long de la corniche et qu’il l’avait acculé dans cette impasse
afin de lui rendre mesure pour mesure et sévices pour sévices.
Tyr avança juste d’un pas. Et puis, de ce mouvement lent et gracieux qui
lui était particulier, il se dressa de toute sa hauteur. Même en ce
danger extrême, Langdon dut s’avouer que le grizzly était un animal
magnifique.
L’homme, pour son compte, ne bougea pas. Plutôt que d’être déchiré il
sauterait de la corniche, avec peut-être une chance sur mille de n’être
pas tué dans la chute. Peut-être aurait-il le bonheur de s’accrocher à
une saillie.
Tyr, lui, était désorienté. Voilà que tout à coup, à l’improviste, il se
trouvait en présence d’un homme! C’était là cette créature qui lui avait
donné la chasse, qui l’avait blessé. Elle était si près de lui qu’il
n’avait qu’à étendre la patte pour la broyer. Comme c’était faible, et
pâle, et recroquevillé, maintenant!
Qu’était donc devenu son singulier tonnerre? Où étaient ces éclairs
qu’il avait lancés? Pourquoi n’émettait-il aucun son? Le dernier des
chiens eût fait tête plus hardiment que ce piteux animal! Il aurait
montré les dents, il aurait grondé, il se serait battu! Mais cette chose
qui était _un homme_ ne se manifestait d’aucune manière.
Lentement, un grand doute se propagea à travers le cerveau rudimentaire
de Tyr. Était-ce vraiment cette chose recroquevillée, inoffensive,
épouvantée, qui l’avait blessé? Il sentait bien l’exhalaison de l’homme,
senteur âcre déjà perçue dans son péril. Cette fois cependant aucun mal
ne l’accompagnait.
Alors, toujours gracieusement, Tyr retomba à quatre pattes, regardant
fixement Langdon. Si l’écrivain avait bougé, il était mort sans aucun
doute. Mais Tyr n’était pas, comme l’homme, un vrai dilettante du
meurtre. Une demi-minute encore, il attendit une agression, une ombre
même de menace.
Rien! Le grizzly fut ahuri. Il flaira le sol, et Langdon vit s’élever de
petits nuages de poussière aux points où dardait le souffle fétide de la
bête. Pendant trente secondes encore, l’ours et l’homme se dévisagèrent.