Avec un nouveau rugissement, Tyr fit demi-tour et poursuivit la meute

sur une cinquantaine de mètres. Il perdit ainsi dix précieuses minutes

avant de continuer à gravir l’épaulement de la montagne.

Si le vent avait été dans une autre direction, la meute aurait triomphé;

mais chaque fois que Langdon et Bruce gagnaient du terrain, le vent

avertissait Tyr en lui apportant l’odeur chaude de leur sueur.

Et le grizzly prenait soin de toujours garder le vent en poupe.

Il eût pu gagner le sommet de la montagne plus rapidement et plus

facilement, mais le vent n’eût plus été en sa faveur et il ne voulut pas

s’y risquer.

Tant qu’il tenait le vent, il n’avait rien à craindre, à moins que les

chasseurs ne cherchassent à déjouer sa méthode échappatoire en faisant

un détour et en lui coupant la route.

Il lui fallut une demi-heure pour gagner les dernières crêtes rocheuses.

A partir de là, il lui faudrait parcourir deux cents mètres en terrain

découvert, pour gagner l’épine dorsale de la montagne.

Lorsque Tyr quitta brusquement l’abri protecteur de rochers, il déploya

une telle vitesse que les chiens perdirent du coup une cinquantaine de

mètres sur lui.

Pendant deux ou trois minutes, il se détacha nettement sur le fond de la

montagne et, pendant la dernière d’entre elles, il se profila

merveilleusement sur un tapis immaculé de neige blanche sans un buisson,

sans un rocher pour le cacher aux yeux des chasseurs.

Bruce et Langdon le virent à cinq cents mètres et ouvrirent le feu.

Juste au-dessus de sa tête, Tyr entendit la plainte déchirante de la

première balle et, l’instant d’après, lui parvenait le claquement de la

carabine. Un second projectile fit jaillir un jet de neige à cinq mètres

devant lui et il eut un brusque écart à droite. Il présentait ainsi le

flanc aux tireurs.

Tyr entendit le troisième coup de feu et ce fut tout. Tandis que les

détonations se répercutaient de cime en cime, il reçut un coup

formidable à la base du crâne, à cinq centimètres au dessous de

l’oreille.

Ce fut comme si une massue s’était abattue sur lui du haut du ciel et il

dégringola comme une masse.

La balle avait ricoché sur l’os épais. Elle ne le fit presque pas

saigner, mais pendant un instant il fut assommé littéralement, mis

_knock-out_ comme un homme peut l’être par un _swing_ à la mâchoire.

Avant qu’il ait pu se relever, les chiens étaient déjà sur lui, lui

déchirant la gorge, le cou et le ventre.

Avec un rugissement farouche, il se releva d’un bond et secoua la grappe

acharnée.

Dix fois, il frappa sauvagement; Langdon et Bruce l’entendaient beugler,

tandis que, le doigt sur la détente, ils attendaient, pour l’achever,

que les chiens s’éloignassent suffisamment.

Mètre par mètre, à reculons, Tyr gravissait la pente abrupte, grinçant

des dents et défiant la meute frénétique, défiant l’odeur de l’homme,

l’étrange tonnerre, l’éclair brûlant, la mort elle-même.

Et, à cinq cents mètres au-dessous, Langdon sacrait furieusement, car

les chiens, accrochés à l’ours, l’empêchaient de placer une balle.

Jusqu’au sommet de la montagne, la meute hurlante protégea Tyr et lui

servit de bouclier.

Il disparut, toujours lentement, par delà la crête du mont.

Les chiens, acharnés à ses trousses, le suivirent sur les talons.

Et leurs aboiements s’atténuèrent tandis que le puissant grizzly, fuyant

la menace des hommes les entraînait dans une longue course dont beaucoup

ne reviendraient pas.

CHAPITRE XV

A LA RECHERCHE DE TYR

Dans sa cachette, Muskwa entendit les derniers échos de la bataille sur

la corniche.

La crevasse était en forme de V et il s’y était enfoncé aussi loin qu’il

l’avait pu.

Il vit passer Tyr devant l’ouverture de son refuge après la mort du

quatrième chien. Il entendit décroître le _click-cluk-click_ de ses

griffes sur la piste et il comprit enfin qu’il était parti et que ses

ennemis le suivaient.

Cependant il avait encore peur de sortir. Ces étranges poursuivants qui

étaient venus de la vallée l’avaient rempli d’une frayeur mortelle.

Pipoonaskoos ne lui avait pas fait peur. Le grand ours noir même que Tyr

avait tué ne l’avait pas terrifié autant que ces étrangers aux lèvres

rouges et aux crocs blancs.

Il demeura donc au fond de sa crevasse, recroquevillé sur lui-même et

tassé comme une bourre au fond d’un canon de fusil.

Il entendait encore les aboiements des chiens lorsque d’autres sons plus

proches l’inquiétèrent.

Langdon et Bruce contournaient le contrefort rocheux.

A la vue du cadavre des airdales, ils s’arrêtèrent et le romancier

poussa une exclamation d’horreur.

Ils n’étaient pas à plus de vingt pieds de Muskwa.

Pour la première fois de sa vie, celui-ci entendit des voix humaines;

pour la première fois, l’odeur de la sueur des hommes lui emplit les

narines, et sa terreur nouvelle lui coupa la respiration. Puis l’un des

chasseurs passa devant sa crevasse, et il _vit_ son premier homme.

L’instant d’après, ils avaient disparu à leur tour.

Un peu plus tard, il entendit les détonations, puis l’aboiement des

chiens décrut de plus en plus. Le silence complet s’établit.

Il était aux environs de trois heures, l’heure de la sieste en montagne,

et le calme régnait en maître.

Pendant longtemps, Muskwa s’abstint de bouger. Il écoutait. Il

n’entendit rien.

Une autre crainte naquit en lui. Il avait peur de perdre Tyr. De tout

son cœur, il souhaita son retour.

Pendant une heure, il demeura incrusté entre les parois rocheuses.

Puis il entendit un _cheep-cheep-cheep_, et une petite gerboise rayée

parut sur la corniche, dans le champ de sa vision, et se mit à examiner

prudemment le cadavre d’un des airdales.

Cette apparition rendit courage à Muskwa.

Il dressa un peu ses oreilles, il gémit doucement pour solliciter

l’amitié de cette petite créature susceptible de lui tenir compagnie en

cette heure de solitude et de crainte.

Centimètre par centimètre, il se traîna sur le ventre hors de sa

cachette. Enfin se petite tête ronde et crêpue sortit du trou et il

regarda autour de lui.

La piste était vide et il s’avança dans la direction de la gerboise.

Avec un cri aigu, la bestiole rayée se précipita vers sa propre

forteresse et Muskwa fut de nouveau seul.

Il mit quelques instants à se décider, flairant l’air lourd de l’odeur

du sang, de celle des hommes, de celle de Tyr. Puis il se mit à gravir

la montagne.

Il savait que Tyr avait pris cette direction-là, et, si Muskwa possédait

une âme, il n’avait qu’un seul désir: rejoindre son grand ami, son

protecteur.

La crainte des chiens et celle des hommes, éléments inconnus dans sa vie

jusqu’à ce jour, étaient surmontées par celle qu’il avait d’avoir perdu

Tyr.

Il n’eut pas besoin de ses yeux pour suivre la piste. Elle était chaude

sous son nez et ce fut avec ardeur et de toute sa vitesse qu’il reprit

l’ascension en zigzag de la montagne.

Il y avait des endroits où il lui était très difficile de progresser à

cause de ses jambes trop courtes; mais il continua vaillamment et plein

d’espoir, encouragé par le fumet très net de Tyr.

Il lui fallait une bonne heure pour atteindre l’espace découvert qui

s’étendait entre les derniers éboulis, la ceinture de neige et la crête.

Il était donc environ quatre heures lorsqu’il entreprit de parcourir les

derniers trois cents mètres qui le séparaient du sommet de la montagne.

Là-haut, il s’imaginait trouver Tyr, mais il avait peur et il continua

de gémir doucement tout en enfonçant ses petites griffes dans la

pierraille.

Il ne leva pas les yeux vers la crête après s’être remis en route. Il

lui eût fallu, pour ce faire, s’arrêter et tourner la tête de côté, car

l’ascension était ardue.

C’était ainsi qu’il ne vit pas Langdon et Bruce franchir la crête de la

montagne comme il en était encore à cent cinquante mètres. Il ne pouvait

pas non plus les sentir, car le vent était en leur faveur.

Inconscient de leur présence, il parvint à la ceinture de neige;

joyeusement il flaira les énormes empreintes de Tyr et il les suivit.

Au-dessus de lui, Bruce et Langdon attendaient, accroupis, leur fusil

posé sur le sol. Tous deux s’étaient dépouillés de leurs épaisses

chemises de flanelle et ils les tenaient toutes prêtes en leurs mains.

Lorsque Muskwa fut à moins de vingt mètres d’eux, ils se précipitèrent

sur lui comme une avalanche.

L’ourson ne se ressaisit suffisamment pour bouger que lorsque le guide

se trouva sur lui.

Il vit et comprit le danger dans le dernier cinquième de la dernière

seconde et, comme Bruce se précipitait en avant, la chemise étendue

comme un filet, Muskwa se précipita de côté.

S’étalant sur la figure, Bruce ramassa une pleine chemise de neige et la

serra contre sa poitrine croyant qu’il avait capturé l’ourson.

Au même instant, Langdon trébucha sur les longues jambes de son ami et

roula en cabriolant sur la pente de la montagne.

Muskwa, pour sa part, détalait de toute la vitesse de ses petites jambes

dans le direction de la vallée.

L’instant d’après, Bruce s’élançait derrière lui et Langdon suivait à

dix mètres.

Soudain Muskwa fit un brusque crochet et l’élan de Bruce l’entraîna à

cinquante pieds au-dessous.

Le montagnard dégingandé ne réussit à s’arrêter qu’en se laissant choir

en arrière, en se retenant des talons, des mains, des coudes et des

épaules. Langdon avait obliqué et gagnait sur Muskwa.

Il se jeta en avant, la chemise étendue, à l’instant même où l’ourson

faisait un autre crochet et, lorsqu’il se releva, la figure égratignée,

ce fut pour cracher une bonne bouchée de saletés et de pierraille.

Malheureusement pour Muskwa, son deuxième crochet le jeta tout droit

dans les jambes de Bruce.

Avant d’avoir pu se reconnaître, il se trouvait dans l’obscurité,

mi-suffoquant, tandis qu’une clameur de triomphe exaltante

l’assourdissait.

--Je le tiens! avait crié Bruce.

A l’intérieur de le chemise, Muskwa se mit à griffer, à mordre, à

grogner, si bien que Bruce avait fort à faire lorsque Langdon accourut

avec la deuxième chemise.

Peu de temps après, Muskwa était ligoté comme un saucisson.

Ses pattes et son corps étaient tellement serrés qu’il ne pouvait

bouger. Sa tête n’était pas recouverte.

C’était la seule partie de lui qui fût visible, la seule qu’il pût

bouger. Il avait l’air si drôle et si comiquement effaré que, pendant

une minute ou deux, Langdon et Bruce, oublieux de leurs désappointements

et de leurs pertes de l’après-midi, rirent à gorge déployée.

Puis Langdon s’assit d’un côté de Muskwa et Bruce de l’autre et ils

remplirent et allumèrent leurs pipes.

Muskwa n’avait même pas la ressource de gigoter en guise de

protestation.

--Nous sommes de fameux chasseurs! dit alors Langdon: partis pour

descendre un grizzly et revenir avec ça!

Il considéra l’ourson.

Muskwa le regardait d’un air si grave que Langdon l’observa pendant un

instant avec un étonnement manifeste, ôta sa pipe de la bouche et

étendit la main.

--Petit, petit, petit, petit! cajola-t-il doucement.

Les petites oreilles de Muskwa pointèrent en avant. Ses yeux brillants

semblaient de verre tant le regard en était fixe.

Bruce, derrière sa main repliée, riait silencieusement comme dans

l’attente d’une bonne blague.

--Gentil petit, gentil petit! continuait le romancier... là, là...

petit... pas lui faire mal!

L’instant d’après, un cri aigu réveillait l’écho de la montagne. Les

quenottes de Muskwa s’étaient enfoncées dans un des doigts de Langdon.

Les hurlements de porc de Bruce eussent effarouché le gibier à un

demi-mille.

--Sacré petit bougre! grogna Langdon, et puis, tout en suçant son doigt

blessé, il se mit à rire avec le guide.

--Il n’a pas la frousse, ajouta-t-il. By George! Bruce... J’ai envie

d’un ourson comme ça depuis que je cours la montagne et je le ramènerai

chez moi... Regarde-moi ça, cette bonne bille!

Muskwa précisément tournait la tête, la seule partie de son corps qui

fût mobile, et se mettait à étudier Bruce.

Langdon se leva et se tourna vers la crête de la montagne. Il avait les

sourcils froncés et l’air dur en ce faisant.

--Quatre chiens, dit-il comme se parlant à lui-même. Trois là-dessous et

un là-haut.

Il se tut pendant un instant et puis reprit:

--Je n’arrive pas à comprendre ça, Bruce... Cela fait plus de cinquante

ours que la meute nous arrête, et jusqu’ici nous n’avions pas perdu un

chien!

Bruce passait une courroie de cuir autour du milieu du corps de Muskwa

en guise de poignée afin de pouvoir le porter comme il eût porté un seau

d’eau.

Il se leva et Muskwa se balança au bout de la courroie.

--C’est que nous avons affaire, cette fois, à un tueur, dit-il. Et un

grizzly mangeur de viande est l’animal le plus terrible qui soit au

monde quand il est acculé.

Les chiens ne sont pas de taille, Jimmy. Ils ne le retiendront jamais

et, s’il ne fait pas noir bientôt, il n’en reviendra pas un seul de la

meute... Ils abandonneront la poursuite dès qu’il fera noir, s’il en

reste.

Le vieux rossard nous a sentis et tu peux être sûr qu’il sait ce qui l’a

mis _knock-out_ sur la neige... Il se hâte et pas qu’un peu. Il sera à

vingt milles de là lorsque nous le reverrons.

Langdon alla chercher les fusils et, lorsqu’il revint, les deux hommes

se mirent à redescendre la montagne.

Bruce marchait en tête, porteur de Muskwa. Ils s’arrêtèrent sur la

corniche tachée de sang où Tyr avait tenu tête à ses assaillants.

Langdon se pencha sur le chien décapité par le grizzly.

--C’est le pauvre Biscuit, dit-il... et nous qui pensions qu’il était le

seul poltron de la bande... Les deux autres sont Jane et Tader... Cela

fait quatre de nos meilleurs chiens avec le pauvre vieux Fritz, qui gît

éventré là-haut.

Bruce, qui étudiait les profondeurs du précipice, désigna soudain

quelque chose.

--Il y en a un autre là, tu vois, auprès de ce buisson... émit-il la

voix un peu rauque... Jimmy, ça fait le cinquième!

Les poings de Langdon se serrèrent lorsqu’il regarda dans l’abîme. Un

sanglot rauque lui échappa.

Bruce comprenait cette douleur.

Ils apercevaient nettement une tache noire sur le pelage du chien déjà

raidi, à deux cents pieds au-dessous d’eux.

Il n’y en avait qu’un dans la meute de marqué comme cela, le favori de

Langdon.

--C’est ma pauvre Dixie! souffla-t-il.

Pour la première fois, il se sentit balayé par une vague de colère.

--J’ai plus d’une raison maintenant pour tenir à la peau de ce grizzly,

mon vieux Bruce. Des chevaux sauvages ne m’arracheraient pas de cette

montagne avant que je l’aie tué. Je resterai jusqu’à l’hiver s’il faut.

Je jure que je le tuerai s’il ne se sauve pas!

--Il ne se sauvera pas, sois tranquille! répartit Bruce un peu

sèchement... Et il se remit en marche toujours porteur de Muskwa.

Jusqu’ici, l’ourson avait été trop abruti pour songer à la révolte et il

s’était d’ailleurs rendu compte de son impuissance.

Il avait tendu tous ses muscles pour essayer de remuer pied ou patte,

mais il était aussi bien ficelé que la momie de Ramsès.

Il lui vint cependant peu à peu à l’esprit qu’il avait encore l’usage de

ses dents. Le balancement imprimé par la marche le mettait justement

souvent en contact avec la jambe de son ennemi.

Il guetta l’occasion.

Elle vint comme Bruce s’asseyait pour descendre d’un rocher. Une

fraction de seconde le corps de Muskwa reposa sur la pierre plate.

Rapide comme l’éclair, il mordit.

Il avait mordu profondément et si, tout à l’heure, la clameur de Langdon

avait troublé le silence à un mille à la ronde, celle de Bruce l’excéda

cette fois en profondeur et en volume.

Jamais Muskwa n’avait entendu de rugissement aussi épouvantable,

l’aboiement des chiens ne l’avait pas terrifié à ce point-là, et il eut

si peur qu’il lâcha prise.

Une fois de plus, il fut stupéfait. Les étrangers bipèdes ne prenaient

même pas la peine de se venger.

Celui qu’il avait mordu sautillait sur un pied d’une manière

extraordinaire en se tenant la fesse.

L’autre, assis sur un rocher, se balançait d’avant en arrière, les mains

appuyées sur le ventre, et, la bouche grande ouverte, émettait un bruit

étrange et strident.

Le premier cessa bientôt de sautiller et se mit à émettre le même bruit

curieux.

Muskwa ne savait pas qu’ils riaient. Mais il se convainquit d’une

vérité.

De deux choses l’une: ou bien ces monstres à l’allure grotesque

n’osaient pas le combattre, ou bien ils étaient d’un naturel paisible et

ne lui voulaient pas de mal.

Bruce et Langdon se montrèrent plus circonspects par la suite et, dès

qu’ils eurent atteint la vallée, ils passèrent un fusil dans la poignée

de cuir et le portèrent entre eux deux.

L’obscurité était presque tombée lorsqu’ils arrivèrent à un boqueteau de

pins.

Un feu rougissait au milieu de la clairière. C’était le premier feu que

voyait Muskwa. Il vit aussi ses premiers chevaux, des monstres à

l’aspect terrifiant encore beaucoup plus grands que Tyr.

Un troisième homme, Metoosin, l’Indien, sortit du sous-bois et vint à

leur rencontre.

Muskwa fut jeté sur le côté et, tandis qu’il était aveuglé par la

réverbération du feu, l’un de ses capteurs le tint par les deux oreilles

tandis que l’autre lui passait autour du cou une sangle en guise de

collier.

A l’anneau de cette sangle fut passée une grosse corde et le bout de

cette corde fut attachée à un arbre.

Pendant ces opérations, Muskwa grogna et grinça des dents tant qu’il

put.

L’instant d’après, il était délivré de l’étreinte des chemises, et bien

qu’il se tînt à grand’peine sur ses pattes engourdies, complètement

impuissant à fuir, il montra ses petits crocs et grogna aussi férocement

que possible.

A son complet ahurissement, cette manifestation combative ne produisit

aucun effet sur l’étrange compagnie, si ce n’est que les trois hommes, y

compris l’Indien, ouvrirent la bouche et émirent ce bruit

incompréhensible qu’il avait déjà entendu émettre par l’un d’eux

lorsqu’il avait mordu la jambe de l’autre.

CHAPITRE XVI

MUSKWA SE CIVILISE

Au grand soulagement de Muskwa, les trois hommes ne tardèrent pas à

s’éloigner de lui pour s’employer autour du feu.

Il pensa que c’était là une occasion unique de leur échapper et il tira

sur la corde au point de s’étrangler à moitié.

Finalement, désespéré, il abandonna la partie et, se recroquevillant au

pied d’un sapin, il se mit à observer le camp.

Il n’était pas à plus de trente pieds du feu.

Bruce se lavait les mains dans une cuvette de toile. Langdon s’essuyait

le visage avec une serviette.

Metoosin était agenouillé auprès du feu et de la large poêle qu’il

tenait au-dessus des tisons montait une odeur de grillade, l’odeur la

plus appétissante qu’eût jamais connue Muskwa.

L’air autour de lui était chargé de l’arome de bonnes choses.

Lorsque Langdon eut fini de s’essuyer la figure, il ouvrit une boîte de

lait condensé sucré.

Il en versa le contenu blanc dans un poêlon et s’approcha avec de

Muskwa.

L’ourson, qui n’avait pas réussi à fuir sur le sol, se mit à grimper à

l’arbre.

Il se déplaça si vite le long du tronc lisse que Langdon en fut étonné.

Tandis que le romancier déposait le récipient au pied du sapin, Muskwa

ne cessa de gronder et de cracher dans sa direction.

Il demeura cramponné au tronc au bout de sa corde et, pendant longtemps,

les chasseurs ne firent plus attention à lui.

Il les voyait manger et il les entendait parler, élaborer un nouveau

plan de campagne contre Tyr.

--Il s’agit de l’avoir par surprise après ce qui s’est passé

aujourd’hui, déclara Bruce; plus la peine de le pister dorénavant,

Jimmy. Nous pourrions le pister jusqu’à la Saint-Sylvestre, il nous

éventerait toujours.

Il s’arrêta de parler et écouta un instant.

--Curieux que les chiens ne reviennent pas, dit-il... Je me demande...

--Impossible! s’exclama celui-ci en devinant la signification du coup

d’œil de son compagnon.

--Bruce... tu ne prétends pas que l’ours nous les ait tous tués?

--J’ai chassé pas mal de grizzlys dans ma vie, répliqua tranquillement

le montagnard, mais je n’en ai jamais chassé de plus malin que celui-ci.

Jimmy, c’est dans une embuscade qu’il a fait tomber nos chiens, sur la

corniche... C’est par ruse qu’il a eu celui-ci sur le pic... Il est

parfaitement capable de les acculer dans un coin, et dans ce cas-là...

Il haussa les épaules significativement.

Langdon écouta de nouveau.

--S’il en restait de vivants à la tombée du jour, ils ne tarderont pas à

paraître, émit-il. Je regrette maintenant... je regrette de n’avoir pas

laissé la meute à la maison.

Bruce éclata d’un rire un peu âpre!

--C’est la fortune de la guerre, Jimmy, dit-il... On ne chasse pas le

grizzly avec des chiens d’appartement. Il faut s’attendre tôt ou tard à

en perdre. Nous nous sommes attaqués à plus fort que nous, voilà tout!

Il nous a battus.

--Battus!

--Il nous a battus en jouant franc jeu encore! et nous avons été idiots

de risquer les chiens.

Tiens-tu assez à la peau de cet ours pour tâcher de l’avoir à ma façon?

Langdon fit un geste d’assentiment.

--Quel est ton plan?

--On ne peut pas toujours employer des moyens très propres, commença

Bruce... surtout quand on tombe sur un tueur! Tu peux être sûr que,

jusqu’à l’hivernage, ton grizzly s’arrangera pour avoir le vent en sa

faveur... Comment? Il fera des détours! Je te parie que, s’il y avait de

la neige sur le sol, on découvrirait qu’il revient sur ses pas... tous

les deux ou trois milles pour s’assurer qu’il n’est pas suivi... Et il

ne se déplacera guère que la nuit... De jour, il se tiendra peinard dans

les rochers des cimes.

Si tu tiens à tirer beaucoup... il n’y a plus qu’une chose à faire:

avancer et trouver d’autres ours.

--Je m’y refuse absolument... Dis-moi plutôt comment faire pour avoir

celui-ci.

Bruce se tut pendant quelques instants avant de répondre.

--Nous sommes fixés sur l’étendue de son domaine. Il commence au premier

col que nous avons franchi et se termine à l’endroit où nous sommes

entrés dans cette vallée. Une vingtaine de milles aller et retour.

Il ne touche pas aux montagnes à l’ouest de cette vallée-ci, ni aux

montagnes à l’est de l’autre. Et il continuera à tourner en cercle tant

que nous serons après lui.

Il se dirige présentement vers le Sud, de l’autre côté de la montagne.

Nous n’avons qu’à rester tranquilles où nous sommes, sans bouger pendant

quelques jours.

Puis nous lancerons Metoosin avec les chiens, s’il en reste, par l’autre

vallée là-bas... et nous remonterons celle-ci vers le Sud en même temps.

L’un de nous suivra les pentes, l’autre les bas-fonds et nous irons

doucement... T’as compris?

Ton grizzly ne quittera pas le pays... et Metoosin ne peut guère faire

autrement que de le rabattre sur nous en cercle... Nous le laisserons

pister la bête. Nous, nous l’attendrons au passage... Ce serait bien

rare si l’un de nous ne le voyait pas d’assez près pour lui envoyer un

pruneau.

--Ça colle, accepta Langdon... Je me suis d’ailleurs fait une entorse

que je ne demande qu’à soigner pendant un temps.

A peine avait-il émis ces mots qu’un hennissement effrayé d’un des

chevaux au piquet les fit se lever tous deux.

--Utim! chuchota Metoosin.

--Tu as raison, les chiens, dit Bruce.

Ils entendirent craquer des branches dans la broussaille autour d’eux

et, l’instant d’après, deux des chiens apparurent dans le rayonnement du

foyer.

Ils s’avancèrent en hésitant, se traînèrent presque sur le ventre, et,

comme ils se prosternaient aux pieds des chasseurs, un troisième et un

quatrième les rejoignirent.

Ils ne ressemblaient en rien à la meute qui était partie ce matin-là à

la poursuite du grizzly. Leurs flancs étaient creux, leur crête

lamentablement plate. Ils étaient à bout de souffle et ils savaient

qu’ils étaient battus.

Leur hardiesse s’était évanouie et ils avaient l’apparence de chiens

fouettés.

Un cinquième sortit des ténèbres. Il boitait et traînait une patte de

devant déchirée.

La tête et la gorge de l’un des autres étaient ensanglantées et il était

aveugle d’un œil.

Ils semblaient s’attendre à un châtiment.

--Nous avons échoué! proclamait leur attitude. Nous sommes battus, et

voici tout ce qui reste de notre vaillante compagnie.

Muets, Bruce et Langdon les contemplèrent. Ils écoutèrent, ils

attendirent. En vain...

Alors, ils se regardèrent.

--Deux de plus de fichus! émit Langdon.

Bruce s’en fut chercher les laisses.

En haut de son arbre, Muskwa tremblait de toutes ses forces.

A quelques mètres de lui, il revoyait la horde aux crocs blancs qui

avait pourchassé Tyr et qui l’avait forcé, lui, à se réfugier dans la

crevasse du roc.

Des hommes, il n’avait plus grand’peur.

Le grizzly · 第 7 / 10 段