et fit volte-face. Il grogna une dernière fois. Ses babines se
retroussèrent encore un peu, sans conviction. Décidément, il ne voyait
là aucun motif à rencontre, du moment que ce blême pygmée, tassé,
accroupi sur le roc, était incapable d’un défi.
Tyr disparut donc au tournant du contrefort de grès prochain, la tête
basse, ses crocs acérés claquetant au rythme de sa marche comme des
castagnettes d’ivoire.
C’est alors seulement que Langdon sentit qu’il respirait encore et que
son cœur se reprenait à battre. Il eut un grand soupir, comme un
sanglot. Quand il se dressa sur ses pieds, ses jambes le portaient à
peine.
Il attendit une, deux, trois minutes. Et puis il s’avança avec
précaution jusqu’au tournant de la corniche derrière laquelle Tyr avait
disparu. On ne voyait plus que les rocs. Il redescendit donc jusqu’au
col, sans cesser de se tenir sur ses gardes, la main crispée sur le
canon de son fusil fracassé.
Parvenu à la lisière de la plaine, il se jeta derrière un gros rocher. A
quelque trois cents mètres devant, Tyr trottait l’amble sans se presser
et passait la crête de la dépression qui menait à la vallée de l’Est.
L’homme ne bougea pas qu’il n’eût vu l’ours disparaître à l’autre
extrémité de l’entaille.
Quand le chasseur atteignit l’endroit où il avait mis son cheval au
piquet, Tyr était définitivement invisible.
Langdon ne se sentit bien en sûreté qu’une fois en selle. Et alors, il
se mit à rire, à la fois nerveux, joyeux, un peu tremblant. Puis, tout
en examinant la vallée avec soin, il bourra sa pipe de tabac frais.
--Sacré vieux trésor d’ours! murmura-t-il, toutes les fibres de son
corps frémissant d’exaltation.
Il venait juste de retrouver la voix.
--Cette brute... cette brute a dans le cœur plus de grandeur qu’un
homme!
Et tout bas, il ajouta:
--Car moi, si je t’avais coincé comme tu m’as coincé, mon bonhomme, je
t’aurais proprement fait ton affaire... Et toi, toi, qui m’as coincé, tu
m’as laissé généreusement la vie!
Tout en trottant vers le campement, il sentait bien que l’aventure de ce
jour donnerait le dernier coup de pouce à la transformation qui s’était
opérée en lui. Oui, il avait rencontré le Roi des Montagnes comme peu
d’hommes l’avaient rencontré; il s’était trouvé face à face avec la mort
et, d’instinct, cette brute à quatre pattes qu’il avait poursuivie et
blessée s’était montrée miséricordieuse.
Certes, Bruce ne comprendrait pas, ne pourrait pas comprendre, mais en
lui, Langdon, ce jour et cette heure avaient si profondément gravé leur
signification qu’il ne saurait l’oublier; aussi longtemps qu’il vivrait,
il en était certain, jamais plus il n’attenterait à la vie de Tyr, ni
d’aucun de ses congénères.
Arrivé au camp, il se fit à dîner et, tout en mangeant en compagnie de
Muskwa, il arrêta de nouveaux plans pour les jours et les semaines à
venir. Dès le lendemain, il enverrait Bruce retrouver Metoosin et c’en
serait fini de la chasse au grand grizzly.
On pousserait jusqu’à la Skeena et même, si possible, jusqu’aux bords du
Yukon. De là, on gagnerait l’Est; le pays des caribous, qu’on pourrait
atteindre dans les premiers jours de septembre, et l’on reviendrait à la
civilisation par les prairies qui couvrent les flancs des Montagnes
Rocheuses. On emmènerait Muskwa et, une fois revenus parmi les hommes et
les villes, on deviendrait de grands amis. Langdon ne se rendait pas
compte, alors, de ce que cet exil pourrait signifier pour l’ourson.
A deux heures, il était encore à rêvasser de randonnées nouvelles à
travers les territoires inexplorés du Nord quand un son s’éleva au loin.
Pendant quelques minutes il n’y fit point attention; cela devait faire
partie du murmure bourdonnant de la vallée. Mais, peu à peu, d’une façon
continue, le bruit s’éleva au-dessus des autres bruits.
A la fin, Langdon se leva d’où il était étendu, adossé à un arbre, et
sortit du bois pour pouvoir écouter plus nettement. Muskwa le suivit et,
quand Langdon s’arrêta, l’ourson à la frimousse brune fit la même chose
que lui. Agitant ses petites oreilles, il tourna la tête vers le Nord,
d’où venait le son.
Longtemps Langdon demeura perplexe. Ses sens pouvaient l’abuser.
Impossible que ce fût l’aboiement des chiens. Bruce et Metoosin devaient
se trouver encore loin dans le Sud, avec la meute; Metoosin, tout au
moins, car Bruce pouvait être en train de revenir au camp.
Très vite, le son se fit plus distinct, et Langdon fut assuré qu’il ne
se trompait pas. Les chiens remontaient la vallée. Pour quelle raison
Bruce et Metoosin étaient-ils revenus vers le Nord au lieu de poursuivre
leur route au Sud?
La meute donnait de la voix. Les aboiements forcenés, endiablés,
disaient qu’elle était de nouveau sur la piste fraîche. Un frémissement
parcourut Langdon. Bruce n’avait pu lancer les chiens que sur les traces
du grand grizzly.
Langdon prêta encore un instant l’oreille. Puis il courut au camp,
attacha Muskwa à son arbre, prit un fusil et ressella son cheval. Cinq
minutes plus tard, il galopait dans la direction des montagnes où, peu
avant, Tyr lui avait accordé la vie.
CHAPITRE XIX
LE DERNIER COMBAT
Tyr entendit les chiens aboyer à un mille de distance. Deux raisons
faisaient qu’il n’était plus d’humeur à s’enfuir devant eux comme
quelques jours auparavant. Les chiens, il s’en moquait comme d’autant de
blaireaux ou d’une bande de loirs siffleurs qui lui eût donné la
sérénade.
Ces bêtes-là, c’était plus fort de la gueule que des crocs. On les tuait
comme des puces. Il ne se souciait guère davantage du bipède qui
marchait derrière eux. Depuis qu’il s’était trouvé face à face avec l’un
d’eux, il en méprisait la faiblesse.
D’autre part, Tyr était pour le moment à la recherche d’Iskwao, son
ourse, et l’homme n’est pas le seul animal qui risque sa vie par amour.
Après avoir tué son dernier chien au crépuscule de ce jour fatal où il
avait été si rudement poursuivi à travers la montagne, Tyr avait agi
contrairement à toutes les prévisions de Bruce.
Au lieu de continuer sa marche vers le Sud, il avait fait un long détour
vers le Nord et, la troisième nuit après le combat et la perte de
Muskwa, il avait retrouvé Iskwao. C’était à la brune de ce soir-là que
Pipoonaskoos était mort et que Tyr avait entendu tonner le pistolet
automatique du guide. Il avait cependant passé auprès d’Iskwao toute la
nuit et tout le jour suivant, après quoi il s’était de nouveau séparé de
sa compagne.
C’était en la cherchant une troisième fois qu’il avait rencontré
Langdon, qu’il avait acculé sur la corniche, et il n’avait pas encore
retrouvé les senteurs d’Iskwao quand les aboiements des chiens lancés
sur sa piste étaient parvenus jusqu’à lui.
Il voyageait dans la direction du Sud, ce qui le ramenait vers le camp
des chasseurs. Il se maintenait sur les hautes pentes coupées
d’échancrures et de petites prairies interrompues par de profondes
coulées schisteuses ou, par endroits, de sauvages entassements de rocs.
Et il se tenait strictement sous le vent pour être sûr de ne pas laisser
échapper les effluves d’Iskwao dès qu’il approcherait d’elle.
En sorte qu’entendant les abois des chiens, il ne distinguait aucunement
leurs effluves, pas plus que celles des deux hommes qui les suivaient à
cheval. En tout autre temps, il eût employé sa tactique habituelle qui
consistait à manœuvrer de façon à avoir le vent pour lui.
Mais, dans son désir de retrouver sa compagne, il ne se souciait plus de
ses coutumières mesures de prudence. Les chiens n’étaient plus qu’à un
quart de mille quand il s’arrêta soudain, renifla l’air pendant un
instant, puis poussa vivement en avant jusqu’à une étroite ravine de
laquelle Iskwao débouchait.
Iskwao s’arrêta un instant, flaira le nez de son époux et reprit sa
course ascensionnelle, les oreilles couchées, l’air revêche, la gorge
toute grondante de menaces. Tyr la suivit, grondant plus fort encore. Il
avait compris que sa compagne fuyait devant les chiens et voici qu’une
rage mortelle l’envahissait peu à peu à mesure qu’il escaladait derrière
elle le flanc de la montagne.
Au bout d’une heure d’ascension, Tyr était dans les pires dispositions.
C’était un rude combattant d’habitude. Et les chiens l’avaient bien
compris quand ils le poursuivaient la semaine précédente; mais, quand le
péril menaçait sa compagne, il devenait un démon effroyable et sans
pitié.
Il se laissa progressivement distancer par Iskwao et, à deux reprises,
il se retourna. Ses crocs étincelaient sous ses babines retroussées et
ses rugissements de défi roulaient comme un grondement de tonnerre vers
la meute de ses ennemis.
Quand il sortit de la coulée, il se trouva dans l’ombre du pic. Iskwao
avait disparu.
Elle s’était réfugiée au milieu d’un chaos de rochers éboulés et de
débris sablonneux de grès désagrégé. La crête n’était plus qu’à quelque
trois cents mètres au-dessus de lui. Il examina la situation: Iskwao
était à l’abri des roches et lui-même se trouvait en bonne position de
combat.
Les chiens approchaient; ils étaient parvenus à la fin de la coulée et
ils aboyaient à force. Tyr fit volte-face et les attendit de pied ferme.
A un demi-mille au Sud, Langdon l’observait à la jumelle et, presque au
même instant, il vit les chiens apparaître au sortir de la coulée. Sur
son cheval, il avait à moitié gravi la montagne, puis, mettant pied à
terre, il avait poussé plus haut et il se trouvait maintenant sur un
sentier de chèvres, à la même altitude que Tyr.
Il n’eut pas à chercher beaucoup pour découvrir Bruce et l’Indien, qui
mettaient pied à terre au bas de la coulée.
Il les vit s’y jeter à la hâte et disparaître. Alors Langdon ramena sa
jumelle vers Tyr.
Cette fois, les chiens étaient sur lui et le chasseur savait bien que
l’ours ne réussirait pas à les tuer en terrain découvert. C’est alors
que, jetant un regard dans les amas de rochers qui se trouvaient plus
haut que l’ours, il y vit remuer quelque chose. Un cri contenu s’échappa
de ses lèvres; il avait compris, car il voyait Iskwao qui poursuivait
sans arrêt son ascension du pic déchiqueté.
Il était clair que ce second individu était la femelle puisque son
compagnon, le grizzly géant s’était arrêté pour combattre et couvrir la
retraite. Le fauve n’avait aucune chance de se tirer d’affaire si les
chiens réussissaient à le retenir pendant quelque dix ou quinze minutes.
Alors, Bruce et Metoosin auraient le temps d’arriver sur le lieu du
combat et pourraient tirer l’ours à moins de cent yards.
Il rengaina sa jumelle et se mit à courir le long du sentier. Pendant
deux cents mètres il avança sans peine, mais vint un moment où le
sentier se divisa en une quantité de petites pistes sur une pente de
schiste glissant et il lui fallut cinq minutes pour parcourir cinquante
mètres. Le terrain se fit encore plus difficile.
Langdon, cependant, continuait à courir en haletant et, pendant cinq
autres minutes, une arête de rochers lui cacha Tyr et les chiens.
L’arête franchie, il dégringola encore cinquante mètres à pleine course
et se trouva définitivement arrêté par un ravin à pic, à quatre cents
mètres du lieu où Tyr était campé, le dos aux rochers, tandis que sa
tête géante menaçait la meute.
Et, tout en regardant et en s’efforçant de retrouver assez de
respiration pour pouvoir héler, Langdon croyait à tout instant voir
Bruce et Metoosin jaillir de la coulée. Il lui apparut alors que, même
s’il parvenait à se faire entendre d’eux, il lui serait impossible de se
faire comprendre.
Bruce ne devinerait pas qu’il entendait épargner une bête qu’ils
chassaient depuis près de deux semaines.
Tyr avait refoulé les chiens de plus de vingt mètres vers la coulée
quand Langdon se laissa vivement tomber derrière un rocher. Il n’y avait
désormais qu’un seul moyen de sauver le grizzly, si même il n’était pas
trop tard.
La meute avait un peu reculé sur la pente et c’est la meute qu’il visa.
Il n’avait en tête qu’une pensée; c’était un dilemme: ou sacrifier ses
chiens, ou laisser périr le grizzly, le jour même que Tyr lui avait
accordé la vie! Aussi fut-ce sans hésitation qu’il pressa la gâchette.
Il tirait à grande distance en sorte que le premier coup ne fit que
soulever un nuage de poussière à cinq mètres en avant des airdales. Il
tira de nouveau et manqua encore. Au troisième coup, la détonation fut
suivie d’un cri aigu de douleur que Langdon ne put entendre, mais l’un
des chiens roulait jusqu’au bas de la pente.
Les détonations n’avaient pas ému Tyr, mais, quand il vit l’un de ses
ennemis se tordre et dégringoler la montagne, il se tourna lentement,
vers l’abri des rochers. Un quatrième et un cinquième coup suivirent,
après quoi les chiens s’enfuirent en hurlant vers la coulée. L’un d’eux
boitait, atteint à une patte de devant.
Langdon bondit sur le rocher qui lui avait servi de chevalet de tir et
ses yeux fouillèrent la crête de la montagne. Iskwao avait atteint le
sommet. Elle s’arrêta un instant pour regarder derrière elle, et puis
elle disparut.
Maintenant, Tyr était caché parmi le chaos de rochers et les masses de
grès désagrégé, sur la piste d’Iskwao. Il n’y avait pas deux minutes
qu’il était hors de vue quand Bruce et Metoosin escaladèrent le bord de
la coulée et apparurent à bonne portée pour tirer vers la crête. Langdon
se mit à héler éperdument, en brandissant ses armes et en leur indiquant
la direction du bas.
Bruce et Metoosin furent pris à sa ruse en dépit des abois que les
chiens faisaient encore autour des rochers parmi lesquels Tyr avait
disparu. Ils se dirent que leur compagnon de chasse était bien placé
pour suivre les mouvements de l’ours et qu’il le voyait filer vers la
vallée. Ce n’est qu’après avoir descendu quelque cent yards plus bas
qu’ils s’arrêtèrent et consultèrent Langdon du regard pour savoir que
faire.
De son rocher, Langdon observait la crête que Tyr était justement en
train de franchir. L’ours s’arrêta un moment, comme avait fait Iskwao et
il jeta un dernier regard sur l’homme. Et, quand Langdon le vit
disparaître, il agita son chapeau en criant:
--Bonne chance, vieux camarade, bonne chance!
CHAPITRE XX
ADIEU, MUSKWA
Cette nuit-là, Langdon et Bruce discutèrent leurs nouveaux plans. Quant
à Metoosin, il restait assis à l’écart, fumant dans un silence têtu. De
temps en temps, il jetait un regard sur Langdon, comme s’il lui eût été
impossible d’ajouter foi aux choses qui s’étaient passées dans
l’après-midi.
Par la suite, et pour plus d’une lune, il lui arriverait bien souvent de
raconter à ses enfants, à ses petits-enfants et à ses amis des tribus
qui vivent sous la tente comment il lui était arrivé de chasser avec un
blanc qui avait tiré sur ses propres chiens pour sauver la vie à un
grizzly.
Ce Langdon-là n’était plus son vieux Langdon. Après une chasse comme
celle-là, Metoosin était bien sûr de n’en plus courre d’autres avec un
pareil compagnon. De toute évidence, Langdon était devenu _keskwao_
(fou). Ce n’était pas ainsi qu’agissaient les gens sensés. Il y avait
quelque chose de dérangé dans cette tête.
Le Grand-Esprit avait enlevé le cœur de ce blanc pour le donner au
grizzly. Aussi, par-dessus sa pipe, Metoosin surveillait Langdon.
Et ses soupçons se confirmèrent quand il vit Bruce et Langdon faire une
cage d’une corbeille en peau de vache et qu’il en dut conclure que
l’ourson allait les accompagner tout le long du voyage. Désormais, il ne
pouvait plus douter. Langdon était, pour le moins, «singulier» et il n’y
avait rien de bon à attendre de ces singularités-là!
Le lendemain matin, tout était prêt dès l’aurore pour une longue tournée
dans les terres du Nord. Bruce et Langdon partirent en tête, se
dirigeant, par-dessus la montagne, vers la vallée où, pour la première
fois, ils avaient rencontré Tyr. Les chevaux de charge formaient
derrière eux une file pittoresque et Metoosin fermait la marche. Muskwa
voyageait dans son panier.
Langdon était enchanté.
--C’est la plus belle chasse de ma vie, dit-il à Bruce, et jamais je ne
me repentirai d’avoir laissé la vie à ce grizzly.
--C’est toi le patron, répondit Bruce non sans quelque irrévérence.
Mais, si j’avais été le maître, sa peau voyagerait en ce moment sur mon
canard. Il n’y a pas un voyageur qui n’en donnerait cent dollars comme
un sou.
--Oui, mais, vivant, il en vaut à mes yeux plusieurs milliers, répliqua
Langdon.
Et, sur cette parole énigmatique, il revint en arrière pour voir comment
Muskwa s’accommodait de son voyage.
Le malheureux ourson tanguait et roulait dans son panier comme un
amateur novice dans un palanquin à dos d’éléphant. Langdon l’observa un
instant, après quoi il revint près de Bruce. Pendant les trois heures
qui suivirent, il alla plus de six fois rendre visite à Muskwa et à
chaque fois, arrivé aux côtés de Bruce, il restait silencieux comme un
homme qui a des débats de conscience.
Il était neuf heures quand ils atteignirent l’extrémité de la vallée de
Tyr. Une montagne la fermait carrément et le ruisseau qu’ils côtoyaient
se jeta brusquement à l’Ouest dans un étroit défilé. A l’Est s’élevait
une pente verdoyante et ondulée, facile à parcourir pour les chevaux et
qui les mènerait à une nouvelle vallée dans la direction du Driftwood.
C’est ce chemin que choisit Langdon.
A mi-côte, ils s’arrêtèrent pour faire souffler les chevaux. Dans sa
prison de cuir, Muskwa poussait des pleurs qui étaient comme une prière.
Langdon l’entendait, mais il feignait la surdité. Ses regards
retournaient constamment à la vallée qu’ils venaient de parcourir.
Qu’elle était belle et glorieuse sous le soleil du matin! Il voyait les
pics au pied desquels dormait le lac frais et sombre où avait pêché le
grand Tyr; durant des milles, les pentes étaient comme d’un velours vert
et, pendant sa contemplation, il entendit revenir à ses oreilles les
derniers accents de la bourdonnante musique du royaume de Tyr.
C’était pour lui comme une sorte d’antienne étrange, comme un hymne de
joie s’élevant à l’occasion du départ de l’homme blanc qui laissait les
choses, en s’en allant, comme il les avait trouvées. Et, cependant, les
laissait-il bien comme il les avait trouvées? Ses oreilles ne
distinguaient-elles pas, dans cette musique de la montagne, comme des
accents de tristesse, de reproche, comme une prière plaintive?
Et voici qu’à ses côtés, Muskwa se reprit à gémir.
Alors, Langdon se retourna vers Bruce:
--Allons, c’est décidé! fit-il d’une voix péremptoire. J’ai lutté toute
la matinée contre moi-même pour atteindre à cette résolution. Elle est
prise. Avec Metoosin, vous vous remettrez en route quand les chevaux
auront assez soufflé. Je vais redescendre en arrière d’un mille ou deux
et mettre cet ourson en liberté, de façon qu’il puisse retrouver le
chemin de son gîte.
Il ne paraissait attendre aucune discussion. Bruce s’en abstint donc.
Langdon prit Muskwa dans ses bras et s’en retourna vers le sud. A un
mille du fond de la vallée, il se retrouva dans une large prairie
parsemée de débris de sapin et de frêne et toute parfumée par les
fleurs. Il y mit pied à terre.
Pendant dix minutes, il resta assis dans l’herbe, Muskwa auprès de lui.
Il avait tiré de sa poche un petit sac de papier et il présenta à son
ami l’ourson les derniers morceaux de sucre que la civilisation lui
offrirait jamais, sans doute. Quelque chose lui sembla se gonfler dans
sa gorge quand il sentit le petit nez doux de la bestiole lui fouiller
le creux de la main.
Et puis, à la fin, lorsqu’il se leva et se mit en selle, un brouillard
brûlant lui obscurcissait les yeux. Il voulut rire. Vraiment, quelle
faiblesse! Mais il aimait Muskwa et il sentait bien que c’était quelque
chose de plus qu’un homme ami qu’il laissait dans cette vallée des
montagnes.
--Adieu, petit, dit-il d’une voix qui sombrait, adieu, petit rageur!
Peut-être un jour reviendrai-je te voir. Et tu seras un grand diable
d’ours, mauvais comme une gale. Mais je ne tirerai pas, jamais...
jamais...
Et il se hâta vers le Nord. A trois cents mètres, il se retourna. Muskwa
essayait de le suivre, mais il perdait du terrain. Langdon agita la
main.
--Adieu! Adieu! criait-il d’une voix étranglée.
Une demi-heure plus tard, il regarda du sommet de la pente en se servant
de sa jumelle. Au loin, Muskwa ne faisait plus qu’une petite tache
noire. L’ourson s’était arrêté et il attendait avec confiance le retour
de son ami.
Alors, essayant encore de rire, mais bien vainement, Langdon passa la
crête et sortit de la vie de Muskwa.
CHAPITRE XXI
MUSKWA A LA RECHERCHE DE SON AMI
Muskwa suivit la piste de Langdon pendant un bon demi-mille. Au début de
sa poursuite, il courut; puis marcha et finit par s’arrêter et s’asseoir
sur son derrière, comme un chien, les yeux à la pente lointaine.
Si Langdon avait été à pied, Muskwa ne se fût pas arrêté avant que de se
sentir très fatigué. Mais l’ourson n’avait nullement goûté sa prison de
cuir, où il avait été effroyablement cahoté et bousculé. Deux fois le
cheval qui le portait s’était secoué, et pour Muskwa ç’avait été deux
tremblements de terre.
Or, il savait que la cage, de même que Langdon, était partie en avant.
C’est pourquoi il s’assit un instant, gémit d’un air soucieux, mais ne
marcha pas plus avant.
Il était bien sûr que cet ami pour lequel son amour avait grandi avec
lui-même ne serait pas longtemps sans revenir. Toujours il revenait et
il n’avait jamais trompé Muskwa.
En conséquence, l’ourson se mit à chercher des _spring beauties_ et des
dents-de-chien, soigneux d’abord de ne pas s’éloigner trop du point de
passage de la petite caravane. Toute la journée, il la passa dans les
prairies parsemées de fleurs au pied de la montée. C’était un endroit
délicieux sous le soleil, où l’on trouvait à chaque pas des racines
bulbeuses fort succulentes.
Il fouissait, se gavait et il finit par faire un petit somme dans
l’après-midi. Mais, quand le soleil s’abaissa sur l’horizon et que les
ombres puissantes des montagnes vinrent obscurcir la plaine, il commença
d’avoir peur. Ce n’était encore qu’un très petit bébé d’ourson et il
n’avait jamais passé qu’une seule pleine journée tout seul, celle qui
avait suivi la nuit atroce où sa maman était morte.
Tyr était venu lui tenir lieu de mère, et puis Langdon avait succédé à
Tyr, de sorte que, jusque-là, il n’avait jamais ressenti la solitude et
la viduité de la nuit. Il rampa jusque sous un buisson d’épines à
proximité de la piste et il continua d’attendre, d’écouter et de
renifler avec inquiétude.
Claires et brillantes, les étoiles apparurent, mais, cette nuit-là, leur
charme n’était plus assez puissant pour l’attirer au dehors. Et ce n’est
qu’à l’aurore qu’il sortit, non sans précautions, de son abri d’épines.
Le soleil lui rendit courage et confiance et il se mit à errer par la
vallée. La senteur des traces des chevaux se fit de plus en plus faible,
jusqu’à ce qu’elle se fût entièrement évanouie. Pendant ce jour, Muskwa
mangea un peu de gazon et quelques racines de dents-de-chien; quand vint
le second soir, il se trouva sur la pente où la caravane de Langdon
avait pénétré dans la vallée où régnaient Tyr et Iskwao.
Fatigué, affamé, il se sentait entièrement perdu. Il dormit dans un
arbre creux. Au jour, il repartit et c’est ainsi qu’il passa beaucoup de
jours et de nuits tout seul dans la vallée. Un jour, il vint à longer la
mare où, avec Tyr il avait rencontré le vieil ours. De son nez d’affamé,
il retourna les arêtes et gémit.
Il parcourut les bords du grand lac noir et profond; il vit encore des
ombres flotter dans la lueur incertaine de la forêt; il franchit la
digue des castors et il passa deux nuits contre «the log-jam» d’où il
avait vu Tyr pêcher son premier poisson. Désormais, le souvenir de
Langdon s’obscurcissait constamment dans sa mémoire, tandis qu’il
pensait de plus en plus à Tyr et à sa mère. Il les désirait. Ils lui
manquaient bien plus que jamais ne lui avait manqué la compagnie de
l’homme, car, très rapidement, Muskwa retournait à la sauvagerie.
On était au commencement d’août quand il atteignit l’entaille de la
vallée et gravit la pente où Tyr avait pour la première fois entendu et
ressenti la morsure des fusils des hommes. Pendant ces deux semaines, il
avait grandi avec rapidité en dépit de ce qu’il s’était souvent couché
l’estomac vide, et les ténèbres ne l’effrayaient plus.