Toute hâte, tout empressement, tout désir semblait avoir quitté Tyr, et
si Iskwao avait été ardente et amoureuse, elle était devenue soudain
profondément indifférente.
Pendant deux ou trois minutes, Tyr jeta des regards dédaigneux autour de
lui.
Ceci donna le temps à Muskwa d’arriver et de se percher auprès de lui.
Il s’attendait à une autre bataille.
Tout comme si Tyr avait été à des centaines de milles de sa pensée,
Iskwao retourna un rocher plat et se mit à gober des larves et des
fourmis.
Pour ne pas se laisser dépasser dans ce match d’indifférence, Tyr
arracha une touffe d’herbes et l’avala.
Iskwao fit un ou deux pas, Tyr avança également d’un pas ou deux, et,
comme par hasard, ces quelques pas les rapprochèrent d’autant.
Muskwa, du coup, fut intrigué. Le manège intriguait d’ailleurs tout
autant l’autre ourson, bien qu’il fût plus âgé et trois fois plus gros.
Tyr et Iskwao mirent cinq minutes à se rejoindre et puis, selon
l’étiquette, ils se flairèrent le nez cérémonieusement.
Sur ces entrefaites, l’ourson d’un an eut la malencontreuse idée de
vouloir se joindre au cercle de famille.
Les Indiens l’auraient appelé _Pipoonaskoos_, un nom fort long qui
signifie «quatre saisons».
Il s’en vint hardiment jusqu’à Tyr et à sa mère.
Pendant un instant, Tyr ne parut pas s’apercevoir de sa présence, puis
sa patte droite se détendit tout à coup en un _upper-cut_ qui le lança
rudement en l’air et l’envoya tourbillonner à quelques mètres de Muskwa.
La mère ne fit aucune attention à cette élimination de son rejeton et
continua de se frotter amoureusement le nez contre celui de Tyr.
Muskwa, par contre, considéra cet incident comme les préliminaires d’un
autre combat et, avec une clameur de défi, il s’élança le long de la
pente et se rua sur Pipoonaskoos.
Pipoonaskoos était un de ces oursons qui s’obstinent à suivre leur mère
au cours de la deuxième saison, au lieu de se débrouiller par eux-mêmes.
Il n’était pas encore complètement sevré et sa mère continuait à le
gaver de bons morceaux.
Il était gros, mou et sans endurance.
D’un autre côté, les leçons de Tyr avaient profité à Muskwa et, bien
qu’il fût beaucoup moins gros que Pipoonaskoos, qu’il eût mal aux pattes
et mal au dos, il se rua sur l’autre ourson comme un bolide.
Encore étourdi par le coup de revers de la patte de Tyr, Pipoonaskoos se
mit à hurler au secours.
Il ne s’était jamais battu. Il roula tout de suite sur le dos et sur le
côté, gigotant, griffant et criant, tandis que les dents aiguës de
Muskwa s’enfonçaient dans sa peau tendre.
L’instant d’après, Muskwa lui happait le nez, le mordait profondément et
s’accrochait à lui avec l’énergie du désespoir.
Du coup, Pipoonaskoos en eut son compte.
Émettant une série de cris aigus pour prévenir sa mère qu’on
l’assassinait, il parvint à se débarrasser de son adversaire et, le
museau saignant, s’enfuit à toutes jambes.
Iskwao, très occupée à flairer Tyr, ne prêta d’ailleurs aucune attention
à ses plaintes de porc égorgé.
Muskwa s’élança sur les traces du fuyard.
A deux reprises, ils firent le tour du bassin et, malgré qu’il eût les
jambes plus courtes, Muskwa gagnait du terrain.
En jetant un regard effrayé en arrière, Pipoonaskoos se heurta contre un
rocher et s’étala.
L’instant d’après Muskwa était sur lui et l’eût continué à mordre et à
griffer jusqu’à l’épuisement de ses forces s’il n’avait vu Tyr et Iskwao
disparaître par delà la crête dans la direction de la vallée.
Aussitôt il oublia son ardeur combative et demeura les yeux écarquillés.
Comment! Tyr, au lieu de déchirer cette autre ourse, s’éloignait
paisiblement avec elle!
Pipoonaskoos s’assit sur son derrière afin de se remettre de ses
émotions et regarda à son tour.
Alors Muskwa considéra Pipoonaskoos et Pipoonaskoos considéra Muskwa.
L’ourson à la frimousse brune se lécha les babines.
Il ne savait pas trop si son devoir consistait à rosser Pipoonaskoos ou
bien à suivre Tyr.
L’autre ourson le tira d’embarras.
Émettant une série de gémissements plaintifs, il s’élança sur les traces
de sa mère.
Les heures qui suivirent furent pleines d’intérêt pour les deux oursons.
Pendant toute la nuit, Tyr et Iskwao s’isolèrent dans les fourrés du
bord de l’eau.
Pipoonaskoos essaya bien de se glisser jusqu’à sa mère, mais Tyr d’un
coup de revers l’envoya s’étaler au milieu du ruisseau.
Muskwa en déduisit sagement que les aînés n’étaient pas d’humeur à
tolérer la présence des oursons, du moins pour l’heure, et il s’ensuivit
entre lui et Pipoonaskoos une sorte de trêve armée qui dura jusqu’au
matin.
Tyr et Iskwao ne se déplacèrent guère dans le courant de la nuit et
Muskwa en profita pour se reposer; mais il ne dormit guère cependant que
d’un œil, pour être prêt à suivre son protecteur si le grand grizzly
s’en allait.
Le jour suivant, Tyr et Iskwao demeurèrent de compagnie dans leur
retraite au fond des taillis.
Dès le petit matin, Muskwa, qui avait faim, se mit en quête de
nourriture.
Il aimait l’herbe tendre, mais ce n’était pas très nourrissant.
A plusieurs reprises, il vit que Pipoonaskoos creusait le sol aux abords
immédiats du ruisseau.
Il le chassa d’un trou commencé, afin de se rendre compte par lui-même
de ce qu’il faisait.
Après avoir creusé un peu plus avant, il découvrit une racine blanche
bulbeuse et tendre qui lui parut la chose la plus savoureuse qui fût au
monde, meilleure encore que le poisson.
C’était le plus fin morceau de tout ce qu’il mangerait jamais, que cette
racine de la _Beauté du Printemps_. Les _Beautés du Printemps_
poussaient en abondance autour de lui, et il continua de creuser jusqu’à
ce qu’il n’eût plus faim.
Tyr fut cause d’une autre bataille entre Muskwa et Pipoonaskoos.
Vers la fin de l’après-midi, les ours adultes reposaient, côte à côte au
fond d’un taillis, lorsque, sans raison apparente, Tyr ouvrit une gueule
énorme et émit un rugissement sourd et continu qui rappelait celui qu’il
avait poussé sur le cadavre de l’ours noir.
Iskwao leva la tête et l’imita de bon cœur.
Tous deux étaient, au demeurant, de la meilleure humeur du monde et fort
satisfaits l’un de l’autre.
On ne sait pas pourquoi les ours se livrent, après l’accouplement, à ces
duos épouvantables. Eux seuls en pourraient expliquer la raison
mystérieuse.
Le concert dura deux minutes, et, pendant ces deux minutes, Muskwa fut
convaincu que l’heure était enfin venue où Tyr allait châtier la mère de
Pipoonaskoos.
Malheureusement pour lui, ledit Pipoonaskoos se montra justement à
l’issue d’un buisson. Muskwa ne lui donna pas le temps de poser de
questions.
Il se rua sur lui et Pipoonaskoos s’affala comme un gros bébé. Pendant
quelques minutes ils mordirent et griffèrent à qui mieux mieux. Muskwa
conservait l’avantage.
Finalement, Pipoonaskoos se releva et prit la fuite.
Muskwa le poursuivit à travers les buissons jusqu’au ruisseau, sur la
pente.
A la fin, il était si fatigué qu’il se laissa choir sur son petit ventre
pour se reposer.
L’instant d’après, Tyr émergea seul des buissons. Pour la première fois
depuis longtemps, il parut prendre conscience de la présence de Muskwa.
Alors il flaira le vent en amont et en aval de la vallée et, aussitôt
après, il se dirigea vers les pentes lointaines qu’ils avaient
descendues l’après-midi précédente.
Muskwa était à la fois satisfait et perplexe. Il avait envie d’aller
arracher des lambeaux de peau de l’ours mort qui devait se trouver dans
les taillis et il avait envie d’achever Pipoonaskoos.
Après quelques instants d’hésitation, il courut après Tyr et, de
nouveau, se mit à le suivre sur ses talons.
Ainsi finit la journée d’amour de Tyr et la première journée de bataille
de Muskwa.
Et tous deux ils se dirigèrent à nouveau vers l’Est, pour faire face au
danger le plus terrible qui eût jamais menacé les bêtes de la montagne,
danger implacable, danger auquel nul ne pouvait échapper.
Peu après, Iskwao sortait à son tour des fourrés et flairait le vent
comme Tyr l’avait fait.
Après quoi, elle se dirigeait tout droit vers le soleil couchant, suivie
par Pipoonaskoos.
CHAPITRE XIV
LA VENUE DES CHIENS
Lorsque Tyr arriva à la pente qui conduisait au col franchi la veille,
il se dirigea au Sud, vers l’endroit où il avait tué l’ours noir, à
vingt milles de là.
Il semblait à Muskwa que Tyr avait dit adieu pour de bon à la mère de
Pipoonaskoos.
A vrai dire, Tyr n’avait fait que goûter aux premières joies de sa lune
de miel.
Il avait quitté sa compagne pour méditer et se refaire.
Iskwao, de son côté, n’était pas partie pour rentrer chez elle.
Le surlendemain, si la Destinée n’intervenait pas, ils se
rencontreraient de nouveau, passeraient ensemble une nuit ou une
journée, puis se sépareraient une fois de plus.
Leurs amours continueraient de la sorte pendant trois ou quatre
semaines, puis Iskwao ferait preuve d’une soudaine froideur et
regagnerait son domicile par delà les monts, non sans avoir administré à
Tyr quelques bourrades pour calmer ses dernières ardeurs.
Mais l’homme et les ours proposent. C’est la Destinée qui dispose.
Et la Destinée s’avançait à grands pas dans l’autre vallée.
Au cours de la nuit qui suivit leur séparation d’avec Iskwao et
Pipoonaskoos, le grand grizzly et l’ourson à la frimousse brune errèrent
sans sommeiller sous les étoiles étincelantes.
Tyr ne songeait pas à chasser le gros gibier.
Il gravit une pente abrupte, descendit prudemment un éboulis et parvint
à une prairie verte où poussaient à profusion les violettes
dent-de-chien, dont les racines bulbeuses constituent un mets savoureux.
Il passa donc la nuit à creuser et à manger.
Muskwa, qui s’était bourré de racines de _spring beauty_, n’avait pas
faim et, comme il s’était reposé au cours de la journée, en somme, il
trouva la nuit délicieuse.
La lune se leva vers dix heures. Jamais, au cours de sa courte vie,
Muskwa n’avait contemplé lune aussi énorme, aussi rouge et aussi belle.
Lorsqu’elle commença de paraître par delà les pics, on eût dit un
incendie de forêt.
Elle ne tarda pas à baigner toute la montagne d’une lumière harmonieuse.
La courbe dans laquelle ils se trouvaient et qui contenait environ dix
acres de prairie était illuminée comme en plein jour.
Le petit lac au pied de la montagne scintillait comme une plaque
d’argent dépoli et le petit ruisseau qui l’alimentait, né de la fonte
des neiges éternelles à quelque mille pieds au-dessus, semblait, avec
ses cascades brillantes, une rivière de diamants.
Autour de la prairie s’érigeaient des touffes de buissons, quelques pins
balsamiques et quelques sapins d’un bel effet décoratif.
Sans s’éloigner beaucoup de Tyr, Muskwa se mit à explorer les buissons,
et l’ombre des arbres, et les rives du petit lac.
Il y découvrit une mare de boue moelleuse qui calma le lancinement de
ses plantes douloureuses.
A vingt reprises, au cours de la nuit, il s’en revint au bain de boue.
Même après la venue de l’aube, Tyr ne parut pas fort pressé de quitter
l’agréable courbe.
Il continua d’errer lentement à travers la prairie, broutant l’herbe
tendre et déterrant de temps en temps une racine.
Muskwa était enchanté. Il déjeuna aux dépens des violettes
dent-de-chien.
Une chose l’intriguait, cependant. Il se demandait pourquoi Tyr ne
faisait pas jaillir des truites du petit lac. Il lui restait encore à
apprendre que tous les lacs ne sont pas poissonneux.
A la fin, il se décida à aller pêcher lui-même et réussit à attraper,
pour tout potage, un cancrelat d’eau à carapace dure, qui lui pinça le
nez violemment et lui arracha un cri de douleur.
Aux environs de dix heures, la courbe baignée de soleil devint comme un
four surchauffé pour le grizzly au poil épais; aussi Tyr chercha-t-il
parmi les rocs, aux alentours de la cascade, un coin frais. Il le
découvrit.
C’était une grotte en miniature dont les parois poreuses suintaient.
Tyr aimait cette température de vieille cave au mois de juillet, lors de
la chaleur méridienne. Mais Muskwa s’ennuya bientôt dans cette obscurité
humide.
Aussi, au bout de quelque temps, quitta-t-il son grand compagnon et s’en
fut-il faire connaissance avec les bords de la cascade.
Au commencement, tout alla bien, mais il s’engagea, l’imprudent, sur une
surface d’ardoise verdie, en pente douce, sur laquelle s’écoulait une
mince nappe d’eau.
L’eau coulait sur cette surface depuis des siècles et des siècles et
l’ardoise était aussi lisse que la surface d’une perle polie, aussi
glissante, pour le moins qu’un mât de cocagne bien graissé.
Les pattes de Muskwa chassèrent sous lui si vite qu’il ne sut pas ce
qu’il lui arrivait.
L’instant d’après, il dégringolait vers le lac à une centaine de pieds
au-dessous.
Il pirouetta, repirouetta, fit rejaillir l’eau peu profonde en un
chapelet de petites vagues, rebondit comme une balle en caoutchouc
par-dessus des cascades en miniature. Il avait perdu le souffle; il
était étourdi et aveuglé par l’eau et par le choc, et la vitesse de sa
chute s’accélérait de plus en plus.
Il avait réussi à émettre quelques cris terrifiés au début, et ces cris
avaient attiré l’attention de Tyr.
A l’endroit où l’eau des pics se déversait dans le lac, il y avait une
chute de dix pieds.
Muskwa rebondit par-dessus la dernière barrière rocheuse, troua
violemment la surface et disparut sous l’eau glacée.
Il coula d’abord, suffoqué; puis la ceinture de sauvetage dont l’avait
doué la nature sous forme de graisse le ramena à la surface et il se mit
à nager désespérément.
C’était son tout premier plongeon et la première fois qu’il avait à
nager pour sauver sa vie, et lorsqu’il parvint enfin à gagner la terre,
il était épuisé, à bout.
Alors qu’il reprenait lentement et son souffle et ses esprits, Tyr
réussit à le rejoindre au bas de l’éboulis des rocs.
La mère de Muskwa lui avait donné une bonne gifle lorsqu’il s’était
enfoncé le piquant de porc-épic dans la patte.
Elle l’avait giflé chaque fois qu’il lui était arrivé un accident parce
qu’elle croyait à la vertu des gifles, méthode d’éducation très répandue
chez les ours.
Elle l’eût corrigé sérieusement après cette mésaventure. Mais Tyr ne fit
que le flairer. S’étant rendu compte qu’il n’avait rien, il se mit à
déterrer une violette dent-de-chien.
Il n’avait pas fini d’en croquer la racine, lorsqu’il s’immobilisa
soudain.
Pendant une demi-minute, il parut transformé en statue. Muskwa bondit et
se secoua, puis il écouta.
Un son leur parvenait à tous deux.
D’un mouvement lent et gracieux, le grizzly se dressa de toute sa
hauteur.
Il fit face au Nord, les oreilles pointées en avant, les narines
frémissantes.
Il ne sentait rien, mais il entendait.
De par delà les pentes qu’ils avaient gravies au cours de la nuit leur
parvenait confusément un bruit nouveau pour lui, un bruit qu’il n’avait
jamais connu de sa vie.
C’était l’aboiement des chiens.
Pendant deux minutes, Tyr s’accroupit sur son train de derrière.
Pas un muscle de son grand corps ne frémissait, si ce n’est ceux qui
commandaient aux narines.
Il se rendait compte que, dans cette courbe au pied de la montagne, le
son ne pouvait lui parvenir qu’atténué, et il se dépêcha de gravir une
pente orientée à l’Est, au sommet de laquelle un troupeau de moutons
avait dormi pendant la nuit.
Muskwa se hâta de le suivre.
A mi-hauteur de la pente, Tyr s’arrêta et fit demi-tour. De nouveau il
se dressa face au Nord et Muskwa l’imita.
Une brusque rafale en retour leur apporta clairement l’aboiement des
chiens.
A moins d’un demi-mille, la meute de Langdon, la meute d’airdales
aguerris donnait furieusement de la voix en suivant la piste encore
chaude.
Les aboiements surexcités indiquaient aux deux hommes alertes qui
suivaient à un quart de mille qu’ils touchaient au but... que la proie
désirée était toute proche.
Ce fut l’instinct, encore une fois, qui avertit Tyr du danger, qui lui
dit que d’autres assaillants avaient envahi son domaine.
Non qu’il eût peur, mais cet instinct conseillait de battre en retraite,
et il continua de monter jusqu’à l’endroit où la montagne devenait
rugueuse, crevassée.
Cette fois, il attendit encore,
La menace, quelle qu’elle pût être, se rapprochait de plus en plus avec
la vitesse du vent. Ils l’entendaient gravir les pentes qui séparaient
la petite courbe de la vallée où Iskwao avait fait l’amour avec Tyr.
Les crêtes de cette pente étaient à peu près au niveau de l’œil de Tyr
et, tandis qu’il regardait, le meneur de la meute apparut sur le sommet
de ladite crête et sa silhouette se détacha sur le ciel.
Les autres suivirent rapidement et, pendant trente secondes peut-être,
ils demeurèrent rigides sur le rebord de la coupelle qui se creusait à
leurs pieds, à flairer l’odeur chaude et lourde dont elle était emplie.
Pendant ces trente secondes, Tyr observa ses ennemis sans bouger, tandis
qu’aux cavernes de sa poitrine se répercutait un grondement de tonnerre.
Il ne continua à battre en retraite que lorsque la meute se rua sur la
coupelle en redonnant de la voix. Il ne fuyait pas, il n’avait pas peur.
Il continuait parce qu’il lui _fallait_ continuer.
Il ne cherchait pas d’histoires. Il n’avait même pas le désir de
défendre sa possession de la prairie et du petit lac au pied de la
montagne. Il y avait d’autres prairies et d’autres lacs et il n’était
pas particulièrement désireux de se battre. Mais il était quand même
prêt à la bataille.
Il continua de gronder sourdement et une rage lente et obscure se mit à
brûler en lui.
Il s’enfonça au milieu des rochers. Il suivit une corniche avec Muskwa
sur ses talons.
Il gravit un énorme éboulis de rochers et zigzagua parmi des blocs aussi
énormes que des maisons.
A chaque passage difficile, il s’arrêtait et s’assurait que Muskwa
pouvait bien le suivre.
Une fois même qu’il s’était hissé d’une corniche sur un rocher, il se
rendit compte que Muskwa ne serait pas capable de l’y joindre et
redescendit aussitôt emprunter un autre chemin.
L’aboiement des chiens avait cessé de réveiller les échos de la courbe.
Il semblait porté sur des ailes tant il montait rapidement et Tyr
comprit que la meute gravissait la pente verte.
Il s’arrêta de nouveau et, cette fois, le vent lui apporta l’odeur des
chiens, forte et chaude.
Cette odeur lui raidit tous les muscles et des feux étranges firent rage
en lui.
C’est que l’odeur des chiens se mêlait à l’odeur de l’_homme_.
Il se hâta peut-être davantage cette fois. L’hallali féroce et joyeux
des chiens ne résonnait guère à plus de cent mètres lorsqu’il pénétra
dans une sorte de cirque ménagé par la nature au milieu du chaos des
rochers. A droite, un mur perpendiculaire en demi-cercle s’élevait du
côté de la montagne; à gauche, la corniche s’arrêtait brusquement
au-dessus d’un précipice.
Derrière, le passage était bloqué par des blocs mégalithiques tombés de
l’épaulement de la montagne. A peine subsistait-il entre eux un passage
de la largeur des épaules de Tyr.
Le grand grizzly conduisit l’ourson jusqu’à ce passage et fit
brusquement tête à queue, afin que Muskwa fût derrière lui.
En face d’un péril analogue, une mère ourse eût mis en sûreté son petit
au fond d’une crevasse étroite de la paroi rocheuse, mais Tyr agit
différemment. Il fit face au danger qui venait et se dressa sur ses
pattes de derrière.
A vingt pieds de lui, la piste qu’il avait suivie contournait à angle
droit une sorte de bastion rocheux et Tyr observa complaisamment, avec
des yeux rouges et terribles, l’embuscade préparée par lui.
La meute aboyait à pleine gorge.
A cinquante mètres par delà le bastion rocheux, les chiens accouraient
épaule contre épaule, et, l’instant d’après, le premier d’entre eux se
rua dans l’arène que Tyr s’était choisie.
Le gros de la meute suivait de si près que les premiers chiens
trouvèrent la mort avant d’avoir pu même se reconnaître.
Tyr s’était rué sur ses assaillants. D’un brusque revers de sa patte
droite, il en rassembla pêle-mêle sous lui, broyant une échine d’un coup
de mâchoire, arrachant une tête de ses griffes aiguës; il mit la panique
chez ses ennemis qui, mal ressaisis encore, s’arrêtèrent, non sans qu’un
troisième eût été lancé au fond de l’abîme, dans le précipice.
Tout s’était passé en trente secondes.
Les airdales de Langdon étaient courageux. Ils descendaient tous d’une
race batailleuse. Bruce et Metoosin les avaient dressés au point qu’ils
pouvaient se laisser suspendre par les deux oreilles sans pousser un
cri.
La destinée tragique de leurs trois congénères ne les effraya pas plus
que leur poursuite n’avait effrayé Tyr.
Rapides comme l’éclair, les neuf survivants avaient encerclé Tyr.
Appuyés sur leurs pattes de devant, ils étaient prêts à bondir de côté
ou en arrière pour éviter une brusque attaque et ils donnaient
maintenant ensemble ce jappement rapide et féroce qui avertit le
chasseur que le gibier fait tête.
Ils avaient pour mission de harasser et de tourmenter, de retarder la
fuite, de forcer la proie à s’arrêter jusqu’à l’arrivée des maîtres.
La lutte est loyale et honorable entre les chiens et l’ours, mais
l’homme qui vient y mettre fin avec son fusil est un assassin.
Si les chiens connaissaient leur affaire, Tyr n’ignorait pas la sienne.
Après trois ou quatre tentatives vaines au cours desquelles les chiens
l’évitèrent, grâce à leur vitesse supérieure, il battit lentement en
retraite vers le grand rocher derrière lequel Muskwa s’aplatissait, et,
comme il reculait, les chiens avancèrent.
Leurs aboiements plus aigus et l’inefficacité évidente des efforts de
Tyr pour les mettre en fuite ou les mettre en pièces terrifièrent
Muskwa, et soudain il perdit la tête et se précipita au fond d’une
fissure ouverte dans le rocher derrière lui.
Tyr continua à reculer jusqu’à toucher la pierre de ses larges hanches.
Puis il tourna rapidement la tête pour voir où était Muskwa.
L’ourson avait disparu.
A deux reprises, Tyr tourna la tête. Après quoi, s’imaginant que Muskwa
avait profité de la diversion pour prendre de l’avance, il continua de
battre en retraite jusqu’à bloquer le passage étroit qui était son
unique porte de sortie.
Les chiens aboyaient maintenant comme des fous. Ils avaient la gueule
écumante, leur poil dur se hérissait comme une brosse et leurs crocs
aigus étaient découverts jusqu’aux gencives rouges.
De plus en plus ils s’approchaient de lui, le défiant de rester, de leur
sauter dessus, de les attraper s’il pouvait. Dans leur ardeur, ils
mirent dix mètres d’espace découvert derrière eux.
Tyr mesura cet espace comme il avait mesuré l’espace qui le séparait du
caribou quelques jours auparavant.
Et puis, sans même un grognement d’avertissement, il s’élança sur ses
ennemis avec une soudaineté qui les prit au dépourvu.
Tyr ne s’arrêta pas.
A l’endroit où le rocher formait bastion, la piste n’avait que cinq
pieds de large et Tyr avait tenu compte de ce fait aussi bien que de la
distance.
Les chiens, qui se bousculaient pour sauver leur vie, ne pouvaient y
passer de front.
Il attrapa le dernier d’entre eux. Il le broya sous sa patte et, tandis
qu’il le déchirait, l’airdale émit des cris perçants d’agonie, qui
atteignirent les oreilles de Bruce et de Langdon.
Les deux chasseurs, essoufflés, haletants, se hâtaient de gravir la
pente à la sortie de la courbe.
Tyr s’était laissé choir sur le ventre au milieu de la piste rétrécie
et, tandis que les chiens ralliés recommençaient à donner de la voix, il
continua de déchirer sa victime, éparpillant sur le roc les entrailles
et les viscères.
Il se remit alors sur pattes et chercha de nouveau Muskwa. L’ourson
s’était recroquevillé en boule frissonnante au fond de la crevasse,
profonde de deux pieds.
Tyr s’imagina certainement qu’il avait continué de gravir la montagne,
car il se dépêcha cette fois de quitter le champ de bataille. Bruce et
Langdon transpiraient fort et le vent lui avait porté leur odeur âcre,
détestée.
Pendant dix minutes, Tyr n’eut cure des huit chiens qui jappaient à ses
talons. C’est à peine s’il s’arrêta de temps en temps en balançant la
tête.
A mesure qu’il battait en retraite, les airdales s’enhardissaient.
Finalement, l’un d’eux bondit, en avant des autres et planta ses crocs
dans la jambe du grizzly.
Cette audace faillit lui être fatale.