pas laissé de trace de sang; mais où les autres n’auraient rien vu,
Bruce distingua les signes de son passage.
Lorsqu’il rejoignit Langdon, qui achevait de compléter ses notes, il
avait l’air satisfait.
--Il a franchi la montagne, dit-il brièvement.
Il était grand jour lorsqu’ils atteignirent le point où Tyr et Muskwa
avaient observé l’aigle et les moutons.
Ils y déjeunèrent et contemplèrent la vallée avec les jumelles.
Bruce demeura silencieux pendant un temps, puis il abaissa son télescope
et se tourna vers Langdon.
--Je crois que je suis à peu près fixé sur son territoire, dit-il. Il
règne sur ces deux vallées et notre camp est trop au Sud.
Tu vois ces arbres là-dessous... eh bien! c’est là que devrait être
notre camp.
Qu’est-ce que tu dirais d’aller rechercher les chevaux et de s’installer
là? On laisserait notre grizzly jusqu’à demain...
Langdon fit un signe de tête affirmatif.
--On ne peut pas continuer et laisser les chevaux attachés au piquet
dans la vallée.
Langdon rentra ses jumelles et se leva.
Brusquement, il devint rigide.
--Qu’est-ce que c’est que ça?
--Je n’ai rien entendu, dit Bruce.
Pendant un moment, ils demeurèrent côte à côte à écouter.
Une bouffée de vent leur siffla aux oreilles.
--Écoute, chuchota Langdon.
--Les chiens! cria Bruce.
--Oui, les chiens!
Ils se penchèrent en avant, tournés vers le Sud. Là-bas, tout là-bas
dans le lointain, les airdales donnaient de la voix.
Metoosin était arrivé et les cherchait dans la vallée.
CHAPITRE XII
PIMOOTAO
Tyr se trouvait dans cet état particulier que les Indiens appellent
_Pimootao_.
A l’heure où Langdon et où Bruce percevaient les premiers aboiements
lointains des chiens, le pauvre Muskwa était en proie à un sombre
désespoir.
Ce n’était pas une petite affaire que de suivre le grizzly, qui semblait
avoir le diable à ses trousses.
Il allait d’une allure rapide, sans ralentir, sans répit. Une heure
après avoir quitté le sentier des chèvres, ils parvinrent à la ligne de
partage des eaux.
D’une petite élévation au fond de la vallée s’écoulaient deux ruisseaux
en sens inverse, l’un vers le Sud, dans la direction du lac Tac, l’autre
vers le Nord, jusqu’à la Badine, tributaire de la Skeena.
Le niveau de leur cours s’abaissait très rapidement et, pour la première
fois, Muskwa rencontra des marécages.
Ils traversèrent des prairies où l’herbe était si haute et si touffue
que Muskwa perdait de vue Tyr et devait se guider sur le bruit étouffé
de ses pas.
Le ruisseau s’éloignait et se creusait d’autres lits et par endroits il
longeait les bords d’étangs sombres et tranquilles qui semblaient d’une
profondeur démesurée.
Ces étangs fournirent à Muskwa des occasions de souffler.
Parfois, Tyr s’arrêtait sur la rive d’un étang et se mettait à flairer.
Il était à la recherche de quelque chose qu’il semblait ne jamais
trouver, et, chaque fois qu’il se remettait en route, Muskwa se sentait
de plus en plus à bout.
Ils étaient à plus de sept milles au nord du point d’où Bruce et Langdon
sondaient la vallée, lorsqu’ils atteignirent un lac.
Muskwa, qui n’avait jamais vu que des étendues d’eau ensoleillées, lui
trouva l’air sombre et peu sympathique.
La forêt s’érigeait toute proche de sa rive.
Par endroits, il était presque noir.
Des oiseaux bizarres croassaient dans les ruisseaux épais. Une odeur
lourde et étrange s’en dégageait, une odeur de quelque chose qui affama
Muskwa et lui fit se lécher les babines.
Pendant une ou deux minutes, Tyr, immobile, flaira l’odeur qui
emplissait l’air. C’était l’odeur de poisson.
Lentement, le grand grizzly continua d’avancer le long du lac. Il
parvint bientôt à l’embouchure d’un ruisselet qui n’avait pas plus de
vingt pieds de large, mais qui était sombre, profond et tranquille comme
le lac lui-même.
Pendant une centaine de mètres, Tyr suivit, en le remontant, le cours du
ruisseau, jusqu’à un endroit où des arbres tombés en travers formaient
barrage.
Près de ce barrage, une écume verte couvrait l’eau.
Tyr savait ce qu’il y avait au-dessous de cette écume et il s’engagea
silencieusement sur les troncs enchevêtrés. Vers le milieu du ruisseau,
il s’arrêta et, avec sa patte droite, écarta doucement l’écume verte.
Les petits yeux brillants de Muskwa l’observaient du rivage. Il se
rendait compte que Tyr était en train de pourvoir à leur repas, mais il
se demandait avec intérêt et un brin d’anxiété comment il allait s’y
prendre pour sortir de quoi manger de l’eau.
Tyr s’aplatit sur le ventre, la tête et la patte droite tendues
au-dessus de l’eau.
Après quoi, il enfonça sa patte dans l’élément liquide, d’un bon pied et
l’y laissa pendre immobile.
Il voyait nettement jusqu’au fond du ruisseau. Pendant quelques
instants, il ne vit que ce fond, quelques branches et une longue racine
sinueuse.
Puis une forme élancée se déplaça lentement sous lui. C’était une truite
de vingt-cinq centimètres.
Elle était en eau trop profonde... Tyr ne tenta même pas un brusque
plongeon pour l’attraper.
Il attendit patiemment. Bientôt, cette patience fut récompensée. Une
belle truite se laissa flotter de dessous l’écume.
Au même instant et si brusquement que Muskwa en poussa un cri de
terreur, l’énorme patte de Tyr projetait en l’air une pluie d’eau, et le
poisson retombait avec un _flop_ à trois pieds de l’ourson.
Instantanément, Muskwa fut dessus.
Ses petites dents aiguës s’enfoncèrent dans la truite qui se débattait.
Tyr se souleva sur les troncs, mais lorsqu’il vit que Muskwa avait pris
possession du poisson, il reprit sa position première.
Muskwa achevait de tuer son premier gibier, lorsqu’une deuxième colonne
d’eau jaillit à une douzaine de pieds, tandis qu’une deuxième truite
pirouettait à travers l’air dans la direction du rivage.
Cette fois, Tyr suivit rapidement, car il avait faim... Ce fut un festin
royal au bord du ruisseau ombreux.
A cinq reprises, Tyr fit jaillir du poisson de dessous l’écume. Mais
Muskwa, amplement rassasié par sa première truite, eût été incapable
d’avaler une bouchée de plus.
Pendant quelques heures après leur repas, ils firent la sieste dans un
fourré frais, près du barrage.
Muskwa ne dormit que d’un œil.
Il commençait à comprendre qu’il avait une part de responsabilité dans
l’association commune et ses oreilles se dressèrent au moindre son.
Chaque fois que Tyr remuait ou qu’il poussait un soupir, Muskwa s’en
rendait compte.
Il n’était d’ailleurs pas exempt d’un certain malaise. Il craignait
confusément de perdre son grand ami, son pourvoyeur de nourriture, et il
était bien décidé à ne pas se laisser abandonner par ce parent
d’occasion qu’il avait adopté.
Tyr, d’ailleurs, n’avait pas l’intention d’abandonner son petit
camarade.
Son affection croissait pour le petit Muskwa.
Ce n’était pas seulement son envie de poisson ou la crainte de ses
ennemis qui avait conduit Tyr à pénétrer sur le territoire de la Badine.
Au cours de la semaine passée avait grandi en lui un malaise étrange qui
avait atteint son point culminant pendant ces deux dernières journées de
bataille et de fuite.
Un désir puissant s’était emparé de lui...
On était au début de _juskowapesim_, la _lune du rut_, et toujours, à
cette époque, il recherchait la femelle qui venait à lui des montagnes
de l’Ouest.
Il était par-dessus tout une créature d’habitude et chaque année il
faisait ce détour particulier avant de pénétrer à nouveau dans l’autre
vallée, là-bas du côté de la Badine.
Il ne manquait jamais de se nourrir de poisson en chemin, et plus il
mangeait de poisson, plus son odeur était forte.
Tyr avait sans doute découvert que ce parfum de truite saumonée le
rendait plus séduisant pour sa compagne...
En tout cas, il mangeait du poisson et il sentait horriblement.
Il se leva et s’étira deux heures avant le coucher du soleil, puis fit
jaillir de l’eau trois nouveaux poissons.
Muskwa croqua la tête d’un d’entre eux et Tyr finit le reste. Après
quoi, ils continuèrent leur pèlerinage.
Muskwa venait de pénétrer dans un monde nouveau. Les sons familiers
étaient abolis; on n’entendait plus le ronron de l’eau comme dans les
vallées supérieures. Il n’y avait plus de marmottes, plus de perdrix,
plus de loirs siffleurs, courant de-ci de-là. L’eau du lac s’étalait
sans une ride, sombre et profonde, étroitement encerclée par la forêt.
Il n’y avait pas de rochers à franchir, mais des troncs d’arbres
pourris... et des enchevêtrements épais de lianes.
L’air était différent aussi. Il était très calme.
Sous leurs pattes parfois s’étendait un merveilleux tapis de mousse
veloutée dans lequel Tyr enfonçait presque jusqu’aux aisselles.
Et la forêt était emplie d’ombre mystérieuse et il y régnait l’odeur
âcre de la végétation pourrissante.
Tyr ne voyageait pas aussi vite en forêt. Le silence et l’obscurité
semblaient réveiller sa prudence. Il avançait sans bruit. Fréquemment il
s’arrêtait, regardait autour de lui et écoutait.
Tout bruit nouveau le faisait s’arrêter, la tête basse et les oreilles
alertes.
A plusieurs reprises, Muskwa vit de grandes ombres flotter à travers
l’obscurité.
C’étaient de grands hibous gris qui devenaient, l’hiver, d’un blanc de
neige.
Plus tard, comme la nuit tombait, ils rencontrèrent une créature aux
yeux exorbités, à l’aspect féroce, qui s’enfuit à la vue de Tyr. C’était
un loup.
Il ne faisait pas encore tout à fait noir lorsque Tyr déboucha
silencieusement dans une clairière qui bordait un ruisseau et un petit
lac.
L’air était chargé d’une odeur forte. Ce n’était pas l’odeur de poisson
et pourtant elle venait du lac, au centre duquel s’élevaient quatre ou
cinq masses circulaires qui ressemblaient à des rochers.
Chaque fois qu’il passait par ce bout de vallée, Tyr ne manquait pas de
rendre visite à la colonie des castors et parfois il se permettait de
croquer un jeune mâle bien gras, en guise de souper ou de déjeuner.
Ce soir-là, il n’avait pas faim et il était pressé.
Malgré tout, il demeura quelques minutes dans l’ombre au bord du petit
lac.
Les castors avaient commencé leur travail nocturne.
Muskwa ne tarda pas à comprendre ce que signifiaient les sillages
brillants qui sillonnaient l’eau.
Au sommet de ces triangles d’argent apparaissait toujours une petite
tête plate.
Et il se rendit compte que la plupart de ces têtes partaient du fond
lointain du lac et se dirigeaient vers une longue barrière qui arrêtait
l’eau à une centaine de mètres vers l’Est.
Cette barrière particulière était inconnue de Tyr, qui, avec sa
connaissance plus approfondie des castors, se rendait compte que les
petits ingénieurs élargissaient leur domaine en construisant une
nouvelle digue.
Pendant qu’ils observaient, deux gros travailleurs poussèrent une bûche
de quatre pieds de long dans le lac, avec un grand _plouff_, et l’un
d’entre eux se mit à la piloter vers le théâtre des opérations, tandis
que son compagnon se rendait à une autre besogne.
Un peu plus tard, il y eut un craquement formidable du lac. Un autre
castor venait de réussir à abattre un arbre.
Au même instant, une espèce de détonation claqua au milieu du lac.
Un vieux castor avait aperçu Tyr et, du plat de sa queue, avait frappé
l’eau avec tant de vigueur que l’on eût dit le bruit d’un coup de fusil.
Aussitôt, il y eut des séries de plongeons dans toutes les directions,
et l’instant d’après le lac se couvrait de vaguelettes tandis qu’une
vingtaine de travailleurs, effrayés, regagnaient au-dessous de l’eau
leurs forteresses de roseau et de boue.
Muskwa observa ce remue-ménage avec tant d’intérêt qu’il en oublia de
suivre Tyr.
Il le rejoignit au barrage.
Pendant quelques instants, le grand grizzly inspecta les nouveaux
travaux, puis, rassuré sur leur solidité, s’y engagea hardiment.
Ce barrage valait un pont et ils gagnèrent par ce moyen les terrains
plus élevés de l’autre rive.
Deux ou trois cents mètres plus loin, Tyr s’engagea sur une piste de
caribous, bien battue, qui allait droit vers le Nord.
A chaque instant, Muskwa espérait que Tyr allait s’arrêter.
Son somme de l’après-midi n’avait pas suffi à défatiguer ses pattes ni à
atténuer le lancinement de ses plantes.
Il en avait assez, et plus qu’assez, et s’il avait pu n’en faire qu’à sa
tête, il n’aurait plus bougé de tout un mois.
En fait, la marche ne lui eût pas été tellement pénible; mais il lui
fallait trotter constamment pour conserver la même allure que Tyr.
Figurez-vous un gros bébé de quatre ans, pendu désespérément au pouce
d’un adulte marchant très vite.
Et encore Muskwa n’avait pas de pouce à quoi se cramponner. Les plantes
de ses pieds étaient à vif, le bout de son nez égratigné par le contact
avec les buissons épineux et l’herbe tranchante des bords des marais.
Et cependant il continuait avec l’énergie du désespoir. Enfin, le sable
et le gravier succédèrent aux marécages et il lui devint moins pénible
d’avancer.
Les étoiles scintillaient maintenant par myriades, claires et
brillantes.
Il était évident que Tyr s’était décidé à _kuppatipsk pimootao_,
c’est-à-dire à voyager toute la nuit.
On se demande ce qu’il serait advenu de Muskwa si les Esprits du
Tonnerre, de la Pluie et de la Foudre ne s’étaient concertés pour lui
accorder quelque repos!
Pendant un peu plus d’une heure, les étoiles continuèrent à scintiller
dans toute leur splendeur. Tyr poursuivait sans s’arrêter; Muskwa
boitait des quatre pattes.
Puis une rumeur naquit dans l’Ouest, se fit grondement, devint plus
forte. Tyr, mal à l’aise, flaira l’air. Des lueurs livides déchirèrent
le linceul noir qui s’étendait au-dessus d’eux comme un rideau.
Une furieuse rafale sembla éteindre les dernières des étoiles, et puis
la pluie dégringola.
Tyr avait trouvé un rocher qui formait auvent et il alla s’y abriter
avec Muskwa avant que le déluge ne s’abattît.
Pendant de longues minutes, ce fut plutôt une inondation qu’une averse,
et en une demi-heure à peine le ruisselet devint torrent.
Les éclairs et le grondement du tonnerre terrifièrent Muskwa.
Tantôt il apercevait Tyr à la lueur aveuglante de la foudre, et
l’instant d’après tout était d’un noir de poix. On eût dit que les
sommets des montagnes s’écroulaient dans la vallée; la terre tremblait.
L’ourson se serra contre Tyr, se glissa entre ses pattes de devant,
s’enfouit à moitié dans les longs poils de la poitrine du grand grizzly.
Tyr ne s’inquiétait pas beaucoup de ces convulsions bruyantes de la
nature. Il ne se souciait que d’une chose: rester au sec. Lorsqu’il se
baignait, il aimait sentir en sortant de l’eau la chaude caresse du
soleil et pouvoir s’étendre ensuite sur un rocher bien plat et bien
tiède.
Pendant longtemps après le premier déluge, la pluie continua de tomber
avec un _tap-tap-tap-tap_ monotone.
Muskwa, niché au chaud contre Tyr, ne tarda pas à s’endormir. Pendant de
longues heures Tyr veilla seul. Il sommeillait de temps en temps, mais
le désir qui était en lui l’empêchait de reposer vraiment.
La pluie cessa peu après minuit, mais il faisait très sombre, le
ruisseau avait débordé, et Tyr préféra demeurer sous son roc. Muskwa
dormit délicieusement.
Au jour levant, Tyr, qui s’étirait, le réveilla.
Il suivit le grizzly hors de leur abri provisoire.
Il se sentait infiniment mieux que la veille, quoique les plantes de ses
pieds lui fissent toujours mal et que ses articulations fussent raides.
Tyr se remit à suivre le ruisseau. Sur les deux rives, l’herbe poussait
luxuriante, et les lis sauvages abondaient. Tyr en aimait les bulbes
sucrés, et il eût passé quelques heures à s’en régaler, s’il n’avait pas
été tellement pressé de rejoindre son Iskwao.
Semblable à plus d’un amoureux à la raie médiane impeccable, Tyr aimait
bien quand il aimait. Ce qui n’était, au demeurant, qu’une semaine ou
deux par année. Il ne mangeait plus que pour vivre au lieu de vivre pour
manger, selon sa constante habitude. Aussi l’estomac de Muskwa criait-il
famine lorsque Tyr se décida finalement à leur procurer un repas.
Vers la fin de l’après-midi, ils arrivèrent à une mare tellement
séduisante que Tyr n’eut pas le courage de poursuivre.
Elle n’avait guère plus d’une douzaine de pieds de large et fourmillait
de truites.
Les poissons n’avaient pas réussi à atteindre le lac Supérieur et ils
avaient attendu trop longtemps après la saison des pluies pour regagner
les eaux profondes de la Badine et de la Skeena.
Ils s’étaient réfugiés dans cette mare, qui allait leur devenir fatale.
La profondeur de l’eau n’était que de deux pieds à une extrémité et
seulement de quelques centimètres à l’autre.
Après avoir réfléchi à ce fait pendant quelques instants, le grizzly
entra dans la mare par la partie la plus profonde et, de la rive, Muskwa
put voir les truites brillantes se précipiter vers l’autre extrémité.
Tyr avançait lentement. Il ne fut bientôt plus que dans huit centimètres
d’eau.
Les poissons, saisis de panique, essayèrent l’un après l’autre de
s’échapper vers la partie la plus profonde de la mare et, à chaque fois,
l’énorme patte droite de Tyr faisait jaillir une colonne d’eau.
La première «inondation» renversa Muskwa, mais comme une truite de deux
livres s’abattait en même temps, l’ourson eut tôt fait de la traîner
hors de portée et de la croquer à belles dents.
L’eau de la mare devint tellement agitée à cause des coups de patte de
Tyr, que les truites en perdirent la tête. A peine avaient-elles atteint
une extrémité de la mare qu’elles faisaient demi-tour et regagnaient
l’autre extrémité, de toute la force de leurs nageoires.
Ce manège permit à Tyr d’en jeter douze sur la rive.
Muskwa était tellement absorbé par son poisson et Tyr par sa pêche que
ni l’un ni l’autre ne s’aperçurent de l’arrivée d’un visiteur.
Tous les deux le virent en même temps et, pendant trente secondes, ils
le fixèrent, immobiles, tellement stupéfaits qu’ils étaient privés de
mouvement.
Il y avait de quoi, d’ailleurs!
Le visiteur en question, un autre grizzly, s’était mis tranquillement à
manger un des poissons pêchés par Tyr.
Il n’y a pas de pire insulte ou de défi plus mortel au pays des ours.
Muskwa lui-même s’en rendit compte et jeta un regard interrogateur à
Tyr.
Il allait y avoir un autre combat et il se léchait férocement les
babines d’avance.
Tyr sortit lentement de la mare et, une fois sur la rive, il s’arrêta de
nouveau.
Les deux grizzlys se regardèrent. Ni l’un ni l’autre ne gronda; Muskwa
ne perçut chez Tyr aucun signe de colère et, à son grand étonnement, son
protecteur se mit à manger paisiblement à quelques pas de l’autre.
L’homme et peut-être la plus belle des créations divines, mais, en
matière de respect pour la vieillesse, il n’est certainement pas
supérieur aux ours grizzlys.
Les grizzlys ne volent pas leurs vieux congénères, ils ne les
maltraitent pas quand ils s’approchent des proies abattues par eux.
Peut-on en dire autant des hommes?
Et le visiteur était un vieil ours. De plus, c’était un ours malade.
Sa taille égalait celle de Tyr, mais il était si vieux que sa tête et
son cou paraissaient ridiculement maigres.
Les Indiens l’appellent _Kuyas Wapusk_... l’ours qui va mourir de
vieillesse. Ils respectent sa vie.
Les blancs, eux, le tuent!
Ce vieil ours mourait de faim.
Il n’avait plus de griffes. Son poil était terne. Il était pelé par
places, et il n’avait plus pour mâcher que ses gencives enflammées.
S’il vivait jusqu’à l’automne, il hivernerait pour la dernière fois. Il
mourrait dans sa tanière.
Peut-être la mort viendrait-elle plus tôt. En ce cas, _Kuyas Wapusk_ le
saurait à temps.
Il se traînerait pour rendre le dernier soupir jusqu’à quelque grotte
secrète, quelque crevasse dissimulée au fond des rochers.
A la connaissance de Bruce et de Langdon, jamais chasseur n’avait
découvert, dans toutes les Montagnes Rocheuses, le cadavre d’un grizzly
mort de mort naturelle.
Et le grand Tyr, pourchassé par l’homme et déchiré de blessures,
semblait comprendre que ce serait sur terre le dernier festin de _Kuyas
Wapusk_, trop vieux pour pêcher, trop vieux pour chasser, trop vieux
même pour déterrer les bulbes tendres des lis sauvages.
Aussi le laissa-t-il manger tout son saoul et se remit-il en route, avec
Muskwa derrière.
CHAPITRE XIII
LES AMOURS DE TYR
Pendant plus de deux heures, Tyr continua d’entraîner Muskwa dans la
direction du Nord.
Ils avaient parcouru une bonne trentaine de milles depuis qu’ils avaient
quitté le sentier des chèvres, et ces trente milles avaient été pour le
petit ourson comme un voyage autour du monde.
Normalement, il n’eût jamais parcouru pareille distance avant la fin de
sa seconde année et peut-être même de sa troisième.
Pas une seule fois, au cours de cette randonnée, Tyr n’avait perdu son
temps à longer les contreforts aux flancs de la montagne. Il avait suivi
rigoureusement le cours rapide des ruisseaux.
A trois ou quatre milles en aval de la mare où ils avaient quitté le
vieil ours, Tyr changea brusquement de tactique et piqua en plein dans
l’Ouest.
Quelques instants plus tard, ils gravissaient à nouveau les premières
pentes d’une montagne.
Heureusement pour Muskwa, de nouveau épuisé, ils ne tardèrent pas à
s’engager dans un col au sol presque uni, qui les amena sans effort sur
les pentes d’une autre vallée.
C’était la vallée dans laquelle Tyr avait tué l’ours noir dont la
carcasse pourrissait à vingt milles plus au Sud.
Dès l’instant où Tyr eut contemplé les frontières septentrionales de son
domaine, un changement se produisit en lui, changement dont Muskwa eût
rendu grâces au ciel, s’il avait su parler...
Il cessa tout à coup de se hâter.
Pendant un quart d’heure il étudia les fonds de la vallée et flaira
l’air.
Il descendit lentement et, quand il atteignit les prairies vertes et les
rives du ruisseau, il se mit à flairer face au vent, qui venait en plein
du Sud-Ouest.
La brise ne lui apportait pas l’odeur qu’il désirait, l’odeur de sa
femelle.
Et cependant un instinct plus infaillible que la raison lui disait
qu’elle était proche, qu’elle devait être proche.
Il ne tenait aucun compte des accidents possibles et de la maladie. Il
ne songeait pas même que des chasseurs eussent pu la tuer.
C’était de ce point-là qu’il était toujours parti à sa recherche et il
n’avait jamais manqué de la découvrir.
Il connaissait son odeur et il ne cessait, en avançant, de zigzaguer
dans les bas-fonds pour être sûr de ne pas laisser échapper sa race.
Tyr, lorsqu’il était amoureux, était plus ou moins comme un homme,
c’est-à-dire qu’il était idiot.
Plus rien d’autre ne comptait pour lui.
Ses habitudes inamovibles prenaient des vacances complètes. Il en
oubliait même la faim, et les marmottes et les loirs n’avaient rien à
craindre de lui.
Il était infatigable. Il errait le jour et la nuit en quête de sa
bien-aimée.
Il est tout naturel qu’à pareil moment il eût presque complètement
oublié Muskwa.
Au moins dix fois avant le coucher du soleil, il traversa et retraversa
le ruisseau. L’ourson dégoûté et sur le point d’abandonner la partie, se
noyait à moitié à chaque fois pour le suivre.
A la douzième édition, il se révolta, et continua d’avancer sur la rive
où il était.
Le grizzly ne tarda d’ailleurs pas à le rejoindre.
Ce fut au moment où le soleil se couchait que se produisit l’inattendu.
La brise très légère tourna brusquement à l’Est et, des contreforts de
l’Ouest, parvint à Tyr une odeur qui l’immobilisa pendant une
demi-minute.
L’instant d’après, il s’élançait à l’assaut, l’allure la plus comique
qui soit, surtout chez un ours grizzly.
Muskwa roula derrière lui comme une balle, se hâtant de toutes ses
forces, mais perdant du terrain à chaque bond. Sur cette longueur d’un
demi-mille il aurait complètement perdu Tyr de vue si le grizzly ne
s’était arrêté au pied de la seconde pente pour s’orienter à nouveau.
Lorsqu’il se mit à gravir le deuxième contrefort, Muskwa l’aperçut et,
avec un cri qui le suppliait d’attendre un peu, il se précipita sur ses
traces.
Deux ou trois cents pieds plus haut, une courbe se creusait au flanc de
la montagne et, dans cette courbe, flairant l’air comme Tyr l’avait
flairé, se trouvait l’ourse splendide de par delà les monts, accompagnée
d’un des oursons de l’année précédente.
Tyr était à cinquante mètres d’elle lorsqu’il franchit la crête. Il la
considéra un instant, et Iskwao, la femelle, le considéra à son tour.