demi-minute, ils se dévisagèrent.
L’énorme tête du grizzly se balançait maintenant de gauche à droite en
un lent mouvement de pendule. L’ours noir était aussi immobile qu’un
sphinx.
A quatre ou cinq pieds de Tyr venait Muskwa.
Il se rendait compte confusément qu’il allait se passer quelque chose...
et il était tout aussi prêt à mettre son petit bout de queue entre ses
jambes et s’enfuir avec Tyr, qu’à avancer et à combattre avec lui.
Sa curiosité était fortement intriguée par ce mouvement de pendule de la
tête de Tyr.
La nature entière connaît la signification de ce balancement. L’homme a
appris à la connaître.
«Méfie-toi du grizzly qui balance sa tête,» tel est le premier
commandement du chasseur montagnard.
Le grand ours noir en comprenait parfaitement la signification et Tyr
s’attendait à le voir, comme les autres ours de son domaine, reculer de
quelques pas, faire tête à queue et s’enfuir!
Tyr lui accorda le temps nécessaire.
Mais l’ours noir était nouveau venu dans la vallée.
Peut-être n’avait-il jamais été battu, avait-il été seigneur et maître
incontesté d’un territoire.
Il ne céda pas le terrain et ce fut lui qui poussa le premier grondement
de menace.
Toujours lentement et délibérément, Tyr marcha droit sur le voleur.
Muskwa le suivit pendant quelques mètres et puis s’aplatit sur son petit
ventre.
A dix pieds de le carcasse, Tyr s’arrêta de nouveau. Cette fois, sa tête
se balançait plus rapidement de gauche à droite et un grondement de
tonnerre sortait d’entre ses mâchoires à demi ouvertes.
Les crocs de l’ours noir s’étaient découverts.
Muskwa gémit.
Tyr continua d’avancer à tout petits pas. Ses mâchoires s’entr’ouvraient
à quelques centimètres du sol. Son corps énorme semblait se tasser.
L’ours noir ne lâchait pas pied.
Quand ils ne furent plus séparés que par une distance d’un mètre, il y
eut un temps d’arrêt. Pendant peut-être trente secondes, analogues à des
hommes en colère, ils cherchaient à se terroriser mutuellement par la
fixité de leur regard.
Muskwa tremblait comme de fièvre quarte et il gémissait doucement sans
interruption; ce gémissement atteignit les oreilles de Tyr. Ce qui se
passa alors survint si rapidement que Muskwa en devint muet de terreur
et qu’il demeura aplati sur la terre, aussi immobile qu’un roc. Avec ce
rugissement rauque du grizzly qui ne ressemble au cri d’aucun autre
animal, Tyr se précipita sur l’ours noir. L’ours noir se souleva
légèrement sur son arrière-train, juste assez pour se rejeter un peu en
arrière. Leurs poitrines se heurtèrent. L’ours noir roula sur le dos,
mais Tyr était trop avisé et trop vieux combattant pour se laisser
prendre à cette ruse, et les griffes tranchantes de l’ours noir ne
rencontrèrent que le vide lorsque sa patte postérieure droite se
détendit violemment; par contre, Tyr enfonça ses longues canines jusqu’à
l’os de l’épaule de son ennemi; en même temps, il lui portait un
terrible coup du revers de sa patte gauche. Mais Tyr était un fouisseur
et ses griffes étaient usées; l’ours noir, lui, grimpeur d’arbres, avait
des griffes comme des couteaux, et, comme des couteaux aigus, elles
s’enfoncèrent dans l’épaule blessée de Tyr et le sang en jaillit.
Avec un rugissement qui fit trembler la terre, le grand grizzly
s’arracha au corps à corps et se dressa de toute sa hauteur, de tout ses
neuf pieds six pouces. Il avait donné un avertissement à l’ours noir.
Même après le début de cette échauffourée, son ennemi eût pu battre en
retraite sans risquer d’être poursuivi, mais maintenant il s’agissait
d’une lutte à mort. L’ours noir avait fait plus que ravager sa cache, il
avait rouvert la vieille blessure, la blessure infligée par l’homme. La
minute d’avant, Tyr ne combattait que pour sa suzeraineté et pour son
bon droit, sans grande animosité et sans désir de tuer; maintenant il
était terrible, sa gueule était ouverte et il y avait quinze centimètres
d’une mâchoire à l’autre. Ses lèvres se retroussaient au point de
découvrir ses dents blanches et ses gencives rouges, des muscles
saillaient comme des cordes sur ses narines et entre ses yeux se
creusait une fente semblable à celle que laisse un coup de hache dans un
tronc de sapin; ses yeux brillaient comme des escarboucles.
Leurs pupilles, d’un vert noir, se trouvaient presque oblitérées par le
flamboiement qui s’en dégageait.
Tyr ne combattit pas longtemps debout.
Pendant peut-être cinq ou six secondes, il demeura dressé, mais comme
l’ours noir avançait d’un pas, il se laissa retomber rapidement sur ses
pattes.
L’ours noir l’imita aussitôt et, dès lors, pendant de longues minutes,
Muskwa s’aplatit davantage contre terre, tout en observant le combat
avec des yeux brillants.
Ce fut terrible.
Ce fut une de ces batailles dont seules sont témoins les jungles et les
montagnes. Les rugissements en réveillèrent tous les échos des vallées.
Comme des créatures humaines, les deux bêtes géantes se servaient, pour
s’étreindre, de leurs puissants avant-bras, tandis qu’ils
s’entre-déchiraient de leurs crocs et de leurs griffes de derrière.
Pendant deux minutes, ils demeurèrent étroitement embrassés à rouler sur
le sol alternativement dessus ou dessous.
Le noir griffait férocement. Tyr se servait surtout de ses dents et de
sa terrible patte droite postérieure.
Il ne cherchait pas à déchirer l’adversaire de ses pattes de devant. Il
s’en servait seulement pour le tenir et pour le renverser.
Il luttait pour rester dessous, comme il s’était jeté sous le caribou
qu’il avait éventré.
Encore et encore, il enfonçait ses longs crocs dans la chair de l’autre,
mais l’ours noir savait, lui aussi, se servir de ses dents et mettait en
pièces l’épaule de Tyr. Soudain, leurs mâchoires se rencontrèrent.
Muskwa en entendit le heurt, il entendit le grincement des dents contre
les dents, le sinistre craquement d’un os broyé. L’ours noir fut soudain
jeté sur le côté comme s’il avait eu le cou brisé et Tyr le prit à la
gorge.
L’ours noir combattait toujours cependant. Mais sa gueule ouverte et
saignante était impuissante maintenant que Tyr avait refermé la sienne
sur sa jugulaire.
Muskwa se dressa. Il frissonnait toujours, mais d’une nouvelle et
étrange émotion.
Ce n’était pas là un jeu semblable à ceux auxquels il jouait avec sa
mère.
Pour la première fois, il assistait à une bataille. Avec un grondement
enfantin, il se précipita dans la mêlée.
Ses dents s’enfoncèrent futilement dans le poil épais et le cuir solide
de l’arrière-train de l’ours noir.
Arc-bouté sur ses pattes de devant, il tirait sur sa bouchée de poils,
empli d’une rage aveugle inexplicable.
Le noir se tourna sur son dos et l’une de ses pattes de derrière laboura
Tyr de la poitrine au bas-ventre.
Un coup pareil eût éventré un caribou ou un cerf.
Il causa à Tyr une longue et profonde blessure de trois pieds de long.
Avant que l’autre ait pu récidiver, le grizzly se jeta de côté et le
second coup attrapa Muskwa.
Le talon de l’ours noir le heurta en plein, et il fut lancé comme une
fronde à une distance de vingt pieds. Il fut complètement étourdi.
Au même instant Tyr cessa de fouir de ses dents dans la gorge de son
ennemi, et il se rejeta à trois ou quatre pieds sur le côté.
Il était dégouttant de sang.
L’épaule de l’ours noir, sa poitrine et son cou en étaient saturés, de
gros quartiers de chair avaient été arrachés de son corps.
Il fit un effort pour se lever et Tyr se rua de nouveau sur lui. Cette
fois, il s’assura la prise la plus meurtrière. Ses mâchoires puissantes
se refermèrent sur le museau de l’ours noir. Il y eut un craquement
déchirant et du coup le combat cessa.
L’ours noir ne pouvait pas vivre après cela.
Mais Tyr ignorait ce fait. Il lui fut facile alors de l’éventrer avec
ses pattes de derrière. Il continua à déchirer et à étriper, pendant dix
minutes après la mort de l’ours noir. Et lorsqu’il eut terminé, la scène
du combat était horrible à voir.
Le sol était déchiqueté et rouge. Il était couvert de grands lambeaux de
peau noire et de morceaux de chair.
Et l’ours noir était ouvert de bout en bout.
A deux milles de là, blancs et presque sans souffle, les yeux aux
oculaires de leurs jumelles, Langdon et Bruce étaient accroupis aux
côtés d’un roc, sur le flanc de la montagne.
A cette distance, ils avaient contemplé le terrifiant spectacle, mais
ils n’avaient pas vu l’ourson.
Comme Tyr reprenait son souffle au-dessus de son ennemi sans vie,
Langdon abaissa les jumelles.
--My God! souffla-t-il.
Bruce se mit sur pieds en un clin d’œil.
--Viens-t’en, s’écria-t-il. Le noir est mort; si nous nous grouillons,
nous aurons ton grizzly!
Là-bas, dans la prairie, Muskwa accourait vers Tyr avec un morceau de
peau et de poils encore chauds dans la bouche.
Tyr abaissa sa grande tête saignante, et sa langue caressa le visage de
Muskwa.
Le petit ourson à frimousse brune avait fait ses preuves.
Tyr avait dû voir et avait compris.
CHAPITRE X
PAR-DESSUS LES MONTAGNES
Ni Tyr ni Muskwa ne touchèrent à la carcasse du caribou après le grand
combat.
Tyr n’était pas en état de manger et Muskwa était encore tellement
excité qu’il n’eût pu avaler une bouchée.
Il continuait à mâchonner un morceau de peau noire. Pendant de longues
minutes, le grizzly demeura la tête basse, tandis que le sang s’amassait
en petites mares sous lui.
Il faisait face à l’entrée de la vallée.
Il n’y avait presque pas de vent, si peu qu’il était à peu près
impossible d’en deviner la direction.
Parfois, cependant, des tourbillons se formaient dans les coulées, et
une brise plus forte soufflait sur les épaulements et sur les pics.
De temps en temps, une rafale des couches supérieures s’abattait
brusquement et balayait la vallée en agitant les cimes des pins
balsamiques.
L’une d’elles, plus violente, apporta avec elle l’odeur de l’homme.
De la léthargie dans laquelle il s’était momentanément laissé glisser,
Tyr se réveilla avec un brusque grognement.
Il leva la tête et flaira le vent. Muskwa cessa de passer sa rage sur le
lambeau de peau et flaira le vent lui aussi.
Il était chargé de l’odeur de l’homme. Langdon et Bruce couraient en
transpirant et l’odeur de la sueur humaine est âcre et se sent de loin.
Elle emplit Tyr d’une rage nouvelle.
Il la sentait pour la seconde fois alors qu’il était blessé et qu’il
saignait.
Il avait déjà associé l’odeur de l’homme avec la douleur. Cette
impression se confirmait.
Il tourna la tête et gronda dans la direction du cadavre mutilé de son
ennemi.
Puis il gronda d’un ton menaçant dans la direction du vent.
Il n’était pas d’humeur à s’enfuir.
A ce moment, si Bruce et Langdon étaient apparus par-dessus la crête,
Tyr les eût chargés avec cette obstination féroce que les balles peuvent
à peine arrêter et qui a valu à son espèce cette réputation terrible.
Mais la rafale cessa bientôt, et il s’ensuivit une période de calme
paisible.
La vallée s’emplissait du ronronnement des eaux courantes, les loirs se
répondaient doucement de rochers en rochers.
Des perdrix s’appelaient là-bas dans la prairie verte. Tout ceci apaisa
Tyr comme une caresse de femme apaise la colère d’un homme.
Pendant cinq minutes, il continua de gronder et de grogner, mais les
grondements et les grognements s’atténuèrent progressivement et il finit
par se diriger vers la ravine par laquelle Muskwa et lui étaient
descendus précédemment.
Muskwa le suivit sur ses talons.
Les accidents de la ravine ne tardèrent pas à les masquer de la vallée.
Les blessures que Tyr avaient reçues lors de son combat singulier
avaient cessé de saigner dès les premières minutes, contrairement à ce
qui arrive pour les blessures par balle, et le grizzly n’avait pas
laissé de piste sanglante derrière lui.
La ravine les conduisit à un éboulis chaotique et là ils furent
peut-être encore plus invisibles pour les observateurs de la vallée.
Ils s’arrêtèrent et burent à une mare formée par la fonte des neiges sur
les pics et puis ils continuèrent.
Tyr ne s’arrêta pas lorsqu’ils atteignirent l’encorbellement sur lequel
ils avaient dormi pendant la nuit précédente.
Et cette fois, Muskwa n’était pas fatigué.
En deux jours, un grand changement s’était produit en lui. Il n’était
plus si gros ni soufflé et il était plus fort, beaucoup plus fort. Il
commençait à s’endurcir sous la tutelle de Tyr.
Il est évident que Tyr savait où il allait. Il se dirigea sans
hésitation vers une sorte de brèche étroite dans le flanc presque à pic
de la montagne... et s’y engagea, suivi de très près par l’ourson.
Ils émergèrent à l’autre extrémité sur un éboulis tumultueux qui
ressemblait à une carrière.
Il était à peu près impossible à Muskwa d’avancer au milieu de cet
assemblage chaotique de blocs anguleux. Et, comme Tyr gravissait les
premiers rochers, l’ourson s’arrêta et se mit à gémir.
C’était la première fois qu’il «calait», et lorsqu’il constata que Tyr
ne prêtait aucune attention à ses gémissements, et qu’il continuait, la
terreur s’empara de lui et il se mit à crier au secours de toutes ses
forces, tout en cherchant frénétiquement à découvrir un chemin au milieu
des rochers.
Complètement indifférent, semblait-il, aux malheurs de Muskwa, Tyr
continua pendant une bonne trentaine de mètres. Puis il s’arrêta, fit
carrément demi-tour et attendit.
Ceci rendit courage à Muskwa.
S’agrippant des griffes et même des dents, il parvint à rejoindre Tyr
après dix minutes d’efforts, complètement essoufflé. Puis tout à coup
ses terreurs disparurent.
Car Tyr se trouvait sur un sentier blanc et étroit aussi solide que du
ciment. Ce sentier devait avoir une vingtaine de centimètres de large,
et c’étaient les sabots de centaines et peut-être de milliers de
générations de moutons de montagne qui l’avaient fait, ce sentier.
Tyr s’en servait parfois pour passer d’une vallée à l’autre et il y
avait d’autres créatures de la montagne qui s’en servaient plus
fréquemment que lui.
Tandis qu’il attendait que Muskwa reprenne son souffle, ils entendirent
le bruit d’une sorte de gloussement. A quarante ou cinquante pieds en
amont, le sentier de chèvres disparaissait derrière un gros bloc, et de
derrière ce bloc apparut bientôt un énorme porc-épic, qui descendait
lentement.
Une loi des solitudes du Nord interdit aux hommes de tuer un porc-épic.
C’est l’humoriste du désert, la bête la plus joyeuse, la plus satisfaite
qui ait jamais respiré, celle aussi qui jouit du meilleur caractère.
Il ne cesse de soliloquer, de bavarder et de glousser, et, lorsqu’il
voyage, il ressemble à une pelote à épingles animée et ne s’inquiète pas
du tout de ce qui se passe autour de lui.
Tandis que ledit porc-épic, un compère extrêmement gros, descendait dans
la direction de Muskwa et de Tyr, les piquants de ses côtés et de sa
queue cliquetaient sur la pierre. Ses yeux étaient sur le sentier à ses
pieds. Il était profondément absorbé dans ses pensées et ce ne fut qu’à
cinq pieds de Tyr qu’il l’aperçut.
Alors, en un clin d’œil, il se mit en boule, et pendant quelques
secondes il vociféra férocement.
Après quoi, il devint aussi silencieux qu’un sphinx, observant l’ours
formidable de ses petits yeux rouges.
Tyr n’avait pas envie de le tuer, mais le sentier était étroit et il
était prêt à continuer.
Il avança d’un pied ou deux et le porc-épic, lui tournant le dos, se
tint prêt à lui administrer un coup du revers de sa queue puissante.
Il y avait dans cette queue plus d’une centaine de piquants, et, comme
Tyr était entré plus d’une fois en contact avec des piquants, il hésita.
Muskwa regardait curieusement.
Il avait encore à apprendre la tactique à l’égard des porcs-épics.
Tyr fit un autre pas en avant et avec un brusque chuck-chuck-chuck, le
bruit le plus formidable qu’il fût capable d’émettre, Porky avança par
l’arrière-train et sa large queue épaisse fouetta l’air avec une force
qui eût enfoncé ses piquants d’un bon demi-centimètre dans un tronc
d’arbre.
Ayant raté son coup, il se remit en boule.
Tyr l’évita par un détour, puis il attendit Muskwa.
Porky jubilait de son triomphe.
Il s’étira, ses piquants s’aplatirent un peu et il descendit vers Muskwa
en se reprenant à glousser.
Instinctivement, l’ourson se rejeta sur le bord extrême du sentier.
Porky était à quatre ou cinq pieds au-dessous de lui, totalement absorbé
par des pensées futiles.
L’aventure du sentier aux chèvres n’était pas encore entièrement
terminée, car à peine Porky avait-il parcouru cent mètres que, de
derrière le gros rocher, apparut un lynx ardent sur la piste de son
dîner favori.
Ce bandit de la montagne était trois fois aussi gros que Muskwa. Il
n’était que muscles nerveux, os, griffes et dents aiguës.
Il avait une marque blanche sur le nez et sur le front. Ses pattes
étaient courbées et épaisses, sa queue touffue, et les griffes de ses
pattes de devant presque aussi longues que celles d’un ours.
Tyr accueillit son apparition par un grondement de menace, et le lynx
fit demi-tour dans la direction opposée.
Cependant, Porky continuait à descendre en se parlant à lui-même,
entièrement oublieux de sa rencontre avec les ours. Il ignorerait
toujours que Tyr l’avait sauvé d’une mort certaine.
Pendant environ un mille, Tyr et Muskwa suivirent le sentier des chèvres
avant d’arriver à la crête même de la montagne.
Ils étaient bien à un mille et demi au-dessous du cours du ruisseau et
la crête que suivait le sentier était, par endroits, si étroite qu’ils
pouvaient contempler simultanément les deux vallées.
Une sorte de brume vert et or flottait à mi-hauteur des vals; la
profondeur semblait illimitable.
La forêt, le long du ruisseau, n’était plus qu’un long serpent noir, et
les bois de pins et de cèdres sur les pentes semblaient de toutes
petites touffes d’herbes à buffle.
A pareille hauteur, le vent soufflait ferme. Muskwa était fouetté par
les rafales.
A plusieurs reprises, il sentit sous la plante de ses pieds le froid
mystérieux et très désagréable de la neige.
Deux fois, un même oiseau sembla vouloir s’abattre près de lui.
C’était le plus grand oiseau qu’il eût jamais vu: un aigle.
La seconde fois, il s’approcha tellement que Muskwa entendit battre ses
ailes et put en discerner la tête féroce et les serres ouvertes.
Tyr leva la tête et gronda.
Si Muskwa avait été seul, les serres se seraient refermées sur lui.
La troisième fois que l’aigle plongea des hautes sphères aériennes, il
descendit considérablement au-dessous d’eux.
L’énorme oiseau chassait un autre gibier.
L’odeur dudit gibier ne tarda pas à monter jusqu’à Muskwa et jusqu’à
Tyr... qui s’arrêtèrent.
A une centaine de mètres au-dessous d’eux, il y avait une sorte de
coupelle au sol rocailleux, et, dans cette coupelle, se chauffant au
soleil après leur repas du matin, une bande de moutons.
Il y en avait une trentaine, brebis et agneaux pour la plupart. Trois
béliers puissants montaient la garde, un peu plus à l’Est.
L’aigle continua de planer sans faire de bruit, ses ailes de six pieds
étendues comme des éventails jumeaux.
Les brebis et même les vieux mâles étaient inconscients de sa présence
au-dessus d’eux.
La plupart des agneaux gisaient près de leurs mères, mais trois d’entre
eux, plus hardis ou plus alertes, s’amusaient à cabrioler sur les bords
de la coupelle.
L’aigle ne perdait pas de vue ces trois imprudents. Soudain, il se
laissa tomber comme une pierre en plein sur les agneaux.
Un bêlement d’agonie marqua son passage, et il n’y eut plus que deux
agneaux où il y en avait eu trois.
Une agitation désordonnée se propagea aussitôt dans la coupelle.
Les brebis se mirent à courir en tous sens et à bêler.
Les trois béliers bondirent et le front dressé se mirent à scruter les
pics dans la crainte d’un nouveau danger.
L’un d’eux vit Tyr et le bêlement d’avertissement qui sortit de sa gorge
eût été entendu par un chasseur à un mille de distance.
Tandis qu’il émettait ce signal d’alarme, il se précipita le long de la
pente et, l’instant d’après, une avalanche de sabots battait les flancs
ardoisés de la montagne.
Tout ceci intéressait fort Muskwa et il serait demeuré longtemps sur
place dans l’attente d’autres événements si Tyr ne l’avait entraîné.
Au bout d’un temps, le sentier des moutons commença à descendre vers la
vallée dont Tyr avait été obligé de fuir l’extrémité supérieure sous les
premières balles de Langdon.
Ils étaient maintenant à six ou huit milles au Nord de la haute futaie
où les chasseurs avaient établi leur camp permanent et ils se
dirigeaient vers les tributaires inférieurs de la Skeena.
Au bout d’une autre heure de voyage, ils étaient sur les pentes vertes.
Après les rochers et le vent froid, la vallée chaude et verdoyante
semblait un paradis à Muskwa.
Et il était évident que Tyr avait quelque chose en tête. La tête basse,
il se dirigeait en droite ligne vers le Nord. Un compas n’aurait pas
marqué une courbe plus directe vers les eaux de la Skeena.
Il allait résolument, sans jamais ralentir, et Muskwa, qui suivait
bravement à la même allure, se demandait s’il s’arrêterait jamais, et ce
qu’il pouvait bien y avoir au monde de plus épatant pour un grand
grizzly et un ourson brun que ces pentes merveilleusement ensoleillées,
que Tyr semblait si pressé de quitter.
CHAPITRE XI
BRUCE ET LANGDON SUR LE THÉATRE DU COMBAT
Trois minutes après que les chasseurs essoufflés et en sueur furent
arrivés sur le lieu du conflit sanguinaire, Bruce était prêt à continuer
la poursuite de Tyr.
Il savait que le grand grizzly ne pouvait être loin et il était certain
qu’il avait dû gravir le flanc de le montagne.
Il découvrit des empreintes de Tyr dans le gravier de la ravine au
moment où le grizzly et l’ourson à la frimousse brune s’engageaient sur
le sentier des chèvres.
Mais Langdon ne voulait rien savoir pour continuer la poursuite
immédiatement.
Ému jusqu’au plus profond de l’âme par ce qu’il avait vu et par ce qu’il
voyait maintenant autour de lui, le chasseur naturaliste refusa de
quitter la roche tachée de sang sur laquelle le grizzly et l’ours noir
s’étaient battus en duel à mort.
--Même si j’étais sûr de ne pas pouvoir tirer un coup de fusil en
chemin, je n’hésiterais pas à parcourir cinq cents milles pour revoir
pareil spectacle, dit-il. Cela vaut la peine qu’on y pense et qu’on y
consacre son temps.
Le grizzly ne perdra rien pour attendre. Ceci, au contraire, y perdrait
beaucoup: les mouches commencent à s’y mettre.
S’il est une histoire là-dedans que nous puissions découvrir, j’y tiens!
Sans se lasser, minutieusement, Langdon parcourut le champ de bataille,
étudiant le sol labouré, les larges taches d’un sang sombre, les
lambeaux de peau arrachés et les terribles blessures dont le grand ours
noir était mort.
Pendant une demi-heure, Bruce prêta moins d’attention à ces choses qu’à
la carcasse du caribou.
A la fin de ce laps de temps, il appela Langdon à la lisière du bois de
sapins.
--Tu veux savoir ce qui s’est passé? Je peux te le raconter, Jimmy.
Il pénétra sous bois et Langdon le suivit.
A quelques pas, sous le couvert, Bruce s’arrêta et désigna le creux dans
lequel Tyr avait caché sa viande; le creux était taché de sang.
--Tu avais bien deviné, Jimmy, fit-il. Notre grizzly est un carnivore.
Hier soir, il tua un caribou là-bas dans la prairie. Je sais que c’est
lui qui le tua et non pas l’ours noir, car les traces le long de la
lisière de la forêt sont des traces de grizzly. Viens-t’en, je vais te
montrer à quel endroit il sauta sur le caribou!
Il conduisit son camarade jusqu’à l’endroit où Tyr avait abattu le jeune
mâle.
Il y avait des fragments de viande et une énorme tache à l’endroit où
Tyr et Muskwa s’étaient régalés.
--Il cacha la carcasse dans le bois après s’être rempli, dit Bruce.
Ce matin le noir s’est amené, a flairé la viande et violé la cache.
Là-dessus, le grizzly est revenu pour déjeuner... et voilà comment ça
s’est passé.
--Il peut donc revenir encore.
--Tu n’y penses pas. Il ne toucherait plus à cette carcasse, même s’il
mourait de faim. L’odeur de cet endroit doit lui être horriblement
désagréable à l’heure actuelle.
Après cela, Bruce laissa Langdon méditer et se remit à pister Tyr.
A l’orée des pins, Langdon s’assit une grande heure, se levant
fréquemment pour établir un fait nouveau ou pour en confirmer d’autres
déjà découverts.