Comment se fait-il qu’un ours engraisse au point de ne plus pouvoir

marcher en septembre alors qu’il ne se nourrit plus guère que de baies,

de fourmis et de limaces? Ce n’est pas toi qui engraisserais avec un

régime de raisins sauvages!

Et pourquoi grandit-il si vite durant les quatre ou cinq mois qu’il

hiverne, alors qu’il n’avale pas une bouchée?

Comment se fait-il que, pendant une période d’un mois et quelquefois de

deux mois, la mère peut allaiter ses oursons, alors qu’elle dort encore

ou à peu près?

Son sommeil est à peine aux deux tiers lorsque les petits naissent.

Et pourquoi les petits ne sont-ils pas plus gros en venant au monde?...

Ce fameux naturaliste rigolait comme un bossu quand je lui ai dit que

les petits grizzlys, à leur naissance, n’étaient guère plus gros que des

petits chats de deux jours.

--Je comprends qu’il ait été sceptique, répliqua Langdon. Il y a quatre

ou cinq ans, je ne l’aurais pas cru, Bruce. Je ne l’ai cru que du jour

où nous avons déniché ces oursons dans l’Athabasca. L’un d’eux ne pesait

que dix onces et l’autre neuf. Tu te souviens?

--Et ils avaient une semaine, Jimmy, et la mère pesait huit cents

livres.

Pendant quelques instants, les deux hommes tirèrent silencieusement sur

leurs pipes.

--C’est presque inconcevable, émit Langdon, et pourtant c’est vrai. Et

ce n’est pas une absurdité de la part de la nature, Bruce... c’est, au

contraire, une preuve d’intelligence.

Si les oursons étaient comparativement aussi gros que des petits chats

domestiques, la mère ours ne pourrait pas les allaiter pendant ces

semaines au cours desquelles elle ne mange ni boit.

Par exemple, je ne comprends pas pourquoi les oursons noirs, quand ils

naissent, sont la moitié plus gros que les petits grizzlys. Ce devrait

être le contraire puisque les oursons noirs sont moitié moins grands que

les mères grizzlys! Je n’arrive pas à m’expliquer cette apparente

anomalie!

Bruce interrompit son ami avec un bon rire.

--C’est pourtant facile à comprendre, Jimmy! s’exclama-t-il. Te

rappelles-tu que, l’année dernière, nous avons pu faire des boules de

neige sur la montagne deux heures après avoir cueilli des fraises dans

la vallée? Plus haut tu montes, plus il fait froid. Aujourd’hui même,

1er juillet, tu gèlerais sur quelques-uns de ces pics. Un grizzly

hiverne sur les hauteurs, Jimmy, un ours noir... dans les vallées.

Alors qu’il y a déjà quatre pieds de neige aux alentours de la tanière

d’un grizzly, l’ours noir peut continuer à se nourrir dans les forêts

des bas-fonds.

Il ne s’endort guère que quatre ou cinq semaines après le grizzly et il

se réveille au printemps une ou deux semaines plus tôt.

Il est plus gras quand il se terre et moins maigre quand il ressort, de

sorte que les mères ont plus de force pour allaiter leurs petits.

--Tu as mis en plein dans le mille! s’écria Langdon enthousiaste. Bruce,

je n’y aurais jamais pensé.

--Il y a des tas de choses auxquelles on ne pense pas avant de mettre le

doigt dessus, répliqua le montagnard.

Bruce se leva et s’étira, opération coutumière qui précédait toujours sa

mise au lit...

--Il fera beau demain, prédit-il en bâillant. Regarde comme la neige est

blanche sur les pics!

--Bruce...

--Quoi?

--Qu’est-ce que peut bien peser l’ours que nous poursuivons?

--Douze cents livres, peut-être un peu plus; je n’ai pas eu le plaisir

de le regarder d’aussi près que toi, Jimmy. Si j’avais été à ta place,

nous serions en train de faire sécher sa peau en ce moment.

--Et il est dans la force de l’âge?

--Entre huit et douze ans, je pense, si j’en juge par la manière dont il

gravit la pente. Un vieil ours ne se déhanche pas si aisément.

--Tu as rencontré de vieux ours, Bruce?

--Si vieux qu’ils auraient eu besoin de béquilles! repartit le guide en

délaçant ses bottes. J’ai tué des ours si vieux qu’ils avaient perdu

leurs dents.

--Quel âge?

--Trente, trente-cinq, peut-être quarante ans... Bonsoir, Jimmy.

--Bonsoir, Bruce.

CHAPITRE VIII

LA MÈRE DE MUSKWA

Bien après que Bruce se fut endormi, Langdon demeura seul à méditer sous

les étoiles, tandis que le feu, à ses pieds, passait du rouge vif au

rouge sombre.

Ce soir, plus que jamais peut-être, il sentait sur lui l’empire de

l’Esprit du désert, qui provoquait en lui des désirs étranges, en même

temps qu’un apaisement profond.

L’Esprit de la montagne, des lacs et des forêts, ce merveilleux et

mystérieux Esprit du silence, l’avait enchaîné par des liens

infrangibles après tant d’années passées à errer dans les solitudes du

Nord.

Son désir impérieux était de faire connaître au monde la poésie

majestueuse du désert canadien.

Il eût voulu que les autres hommes pussent sentir et voir comme lui et

qu’ils pussent aussi _comprendre_.

Depuis des années, il avait réglé sa vie de manière à pouvoir passer la

plus grande partie de son temps dans la grande solitude. Il avait alors

la passion de tuer. La maison s’emplissait de trophées de chasse, têtes

et peaux de créatures qu’il avait abattues.

Et maintenant, voici que quelque chose étanchait en lui le besoin de

tuer...

Au cours des toutes dernières semaines, il avait laissé vivre des

centaines de créatures qu’il eût pu facilement abattre.

Aujourd’hui même, il avait épargné deux ours!

Au plaisir ancien de la chasse s’en substituait lentement, mais

sûrement, un autre.

La main d’_Achatt_ était sur lui. Il ne pouvait plus tuer pour le

plaisir de tuer.

Il se souvenait d’un rêve curieux qu’il avait eu en s’endormant certain

soir sur son travail dans le studio de sa maison.

Les têtes empaillées accrochées au mur s’étaient prises à revivre et

l’une après l’autre avaient tourné vers lui leurs grands yeux brillants

de lumière et l’avaient accusé de meurtre.

Quarante ans! Les paroles de Bruce résonnaient toujours à ses oreilles.

Si une créature du désert pouvait atteindre un âge aussi avancé, combien

d’années de vie n’avait-il pas détruites en ces jours de massacres où il

s’était estimé un chasseur heureux?

Combien d’années de vie avait-il volées aux animaux massacrés par lui?

Quel bourreau sinistre il avait été ce jour où, dans une matinée, il

avait tué trois ours sur un éboulis de montagne et deux caribous dans la

vallée... Cent ans de battements de cœur, de bonheur paisible... Il

avait détruit cent ans en trente minutes, pour le plaisir exacerbé de

tuer!

Il se mit à additionner, en fixant le feu, le total de ses destructions,

et il arriva à mille ans. Il se leva et sortit du camp sous la lumière

froide des étoiles. Il écouta le ronron nocturne de la vallée et emplit

ses poumons de l’air balsamique, cependant qu’il se demandait ce qu’il

avait gagné par ce rouge massacre de dix siècles de vie.

Il conclut justement qu’il n’avait rien gagné. Ce fameux jour où il

avait détruit cinq vies, il ne s’était pas senti plus joyeux

qu’aujourd’hui où il n’avait pas tué.

Il avait perdu son envie de tuer comme il avait tué, mais la chasse

n’avait rien perdu de sa fascination pour lui. Son attrait était plus

grand que jamais. Elle tenait pour lui en réserve des joies qu’il

n’avait jamais connues auparavant.

Des centaines de choses nouvelles avaient pris la place du triomphe

momentané qu’il éprouvait jadis à voir les convulsions d’agonie d’une

bête tombée sous ses balles.

Il éprouvait toujours le désir de tuer et il continuerait à tuer, sans

quoi il n’eût été ni un chasseur, ni un mangeur de viande, mais il

n’avait plus la mentalité d’un Indien et la joie du massacre ne

l’aveuglait plus!

Il contempla la vallée éclairée d’étoiles où il pensait que Tyr devait

être.

C’était là une chasse, une vraie chasse, et il s’était déjà promis de

jouer franc jeu.

Il s’était décidé à chasser Tyr, mais Tyr seul. Il était enchanté de ne

l’avoir point tué sur la pente, car la chasse gagnerait en intérêt

maintenant à cause de la méfiance du grand grizzly pour l’homme.

Il était certain qu’il n’éprouverait pas de remords à abattre Tyr.

L’énorme bête qu’il avait vue et sur laquelle il avait tiré ne serait

pas une proie facile. Elle leur donnerait du fil à retordre. Elle se

défendrait désespérément et les chiens auraient à en découdre si

Metoosin arrivait à temps avec eux.

Tyr était averti.

Il lui était loisible de changer de territoire et d’échapper s’il le

voulait, ou bien il pouvait rester et combattre.

Langdon pensait bien que l’ours demeurerait et il alla se coucher dans

l’attente joyeuse du lendemain.

Il fut éveillé quelques heures plus tard par un déluge de pluie qui le

fit jaillir de ses couvertures avec un cri d’avertissement à Bruce.

Ils n’avaient pas monté leur tente et, l’instant d’après, il entendit

Bruce maudissant leur idiotie.

La nuit était aussi sombre qu’une caverne, sauf lorsqu’elle se zébrait

d’éclairs et que la montagne s’emplissait du roulement sinistre du

tonnerre.

Se dégageant de ses couvertures trempées, Langdon se leva. A la lueur

d’un éclair, il aperçut Bruce assis sur son lit de camp, les cheveux

dégouttants d’eau, plaqués sur la figure, et à cette vue il éclata de

rire.

--Il fera beau temps demain! railla-t-il en répétant les paroles

prononcées par Bruce quelques heures auparavant. Regarde comme la neige

est blanche sur les pics!

La repartie de Bruce fut étouffée par le fracas du tonnerre.

Langdon attendit un autre éclair et se précipita vers l’abri fourni par

des sapins épais. Il y demeura tapi, recroquevillé sur lui-même pendant

cinq à dix minutes. Puis la pluie cessa soudain comme elle avait

commencé; le tonnerre roula vers le sud et les éclairs l’accompagnèrent.

Dans l’obscurité, il entendit Bruce qui fouillait parmi les objets de

campement, puis une allumette fut grattée et il vit son camarade en

train de regarder sa montre.

--Il est bien près de trois heures, émit le guide... Saleté de pluie!

--Je m’y attendais plutôt, répliqua Langdon blagueur... Tu sais, Bruce,

quand la neige est aussi blanche sur les pics...

--Ferme ta bouche... et allumons du feu, C’est une veine que nous ayons

eu l’esprit de recouvrir nos vivres avec les couvertures... Es-tu

mouillé?

Langdon tordait ses cheveux pour en égoutter l’eau.

--Non, j’étais à l’abri sous les sapins! je m’attendais d’ailleurs à

l’être. Quand tu attiras mon attention sur la blancheur de la neige...

je me méfiai tout de suite.

--Au diable la neige! grogna Bruce, et Langdon l’entendit qui cassait

les basses branches résineuses d’un sapin.

Il s’en fut l’aider et, cinq minutes plus tard, ils avaient déjà une

belle flambée.

La lueur illumina leurs visages et ils se rendirent compte chacun que le

camarade n’était pas de mauvaise humeur.

Bruce ricanait entre ses mèches détrempées.

--J’étais dans le plus profond sommeil quand ça commença, expliqua-t-il,

et je rêvais que j’étais tombé dans un lac. Je me suis réveillé en

essayant de nager.

Une averse du début de juillet dans les montagnes du Nord de la Colombie

britannique n’est pas particulièrement tiède, et, pendant une bonne

petite heure, Langdon et Bruce continuèrent à rassembler du combustible

pour sécher leurs couvertures et leurs vêtements.

Il était cinq heures lorsqu’ils déjeunèrent et il en était six

lorsqu’ils se remirent en route avec deux chevaux de selle et un seul

cheval de bât.

Bruce eut la satisfaction d’une revanche sur Langdon: ses prévisions se

vérifièrent et une journée merveilleuse fit suite à l’orage.

Les prairies que foulaient les chevaux conservaient l’humidité. La

vallée ronronnait plus haut, les ruisseaux s’étaient enflés. Des sommets

des montagnes la moitié de la neige s’était trouvée balayée et les

fleurs semblaient à Langdon plus hautes et plus belles.

L’air qui flottait à travers la vallée était chargé de la fraîcheur et

de la douceur du matin. Le soleil épandait sur le tout ses chauds rayons

d’or.

Ils continuèrent à remonter le cours du ruisseau, se penchant du haut de

leurs selles pour examiner les étendues de sable qu’ils franchissaient.

Ils n’avaient pas parcouru un quart de mille lorsque Bruce poussa une

brusque exclamation et s’arrêta. Il désignait un petit banc de sable

rond sur lequel Tyr avait laissé l’une de ses larges empreintes.

Langdon sauta à bas de sa selle et la mesura.

--C’est donc lui, s’écria-t-il avec une ardeur nouvelle dans la voix. Ne

ferions-nous pas mieux d’abandonner les chevaux, Bruce?

Le montagnard hocha la tête. Mais, avant d’émettre une opinion, il sauta

de sa selle et étudia les flancs de la montagne devant lui à travers son

long télescope. Langdon en fit autant avec ses jumelles prismatiques,

mais sans rien découvrir non plus.

--Il est toujours dans les bas-fonds et probablement à trois ou quatre

milles devant nous, fit Bruce... Nous pouvons toujours parcourir un

couple de milles à cheval, avant de chercher un endroit où mettre au

piquet nos canards! L’herbe et les buissons seront secs d’ici là.

Il leur fut dès lors facile de suivre la piste de Tyr, car le grizzly ne

s’était plus guère écarté du ruisseau.

A trois ou quatre cents mètres du grand éboulis au détour duquel le

grizzly avait découvert l’ourson à la frimousse brune, s’érigeait un

petit boqueteau de pins au cœur d’une courbe herbeuse; les chasseurs y

dessellèrent et y entravèrent leurs chevaux.

Vingt minutes plus tard, ils foulaient précautionneusement le tapis de

sable fin sur lequel Tyr et Muskwa avaient fait connaissance.

La lourde pluie avait oblitéré les petites empreintes de l’ourson, mais

le sable gardait celles très prononcées du grizzly.

Les yeux de Bruce scintillaient lorsqu’il se retourna vers Langdon.

--Il n’est pas très loin, chuchota-t-il. Ça ne m’étonnerait pas qu’il

ait passé la nuit tout près, et il doit être en train de s’étirer

quelque part par là.

Il mouilla un de ses doigts et le tint au-dessus de sa tête pour voir

d’où venait le vent, puis il hocha de nouveau la tête.

--Vaudrait mieux grimper sur la pente?

Ils achevèrent de contourner l’éboulis, leurs carabines prêtes à faire

feu, et se dirigèrent vers un étroit ravin qui semblait permettre

d’accéder facilement aux premières pentes.

A l’entrée de la ravine, ils s’arrêtèrent de nouveau tous deux. Le fond

en était couvert de sable noir et ce sable portait les empreintes d’un

autre ours.

Bruce se laissa tomber sur les genoux.

--C’est un autre grizzly, fit Langdon.

--Jamais de la vie... c’est un ours noir, protesta Bruce... Sacré Jim,

je n’arriverai donc jamais à te fourrer dans la tête la différence qui

existe entre les empreintes d’un ours noir et celles d’un grizzly! C’est

là l’empreinte de la patte de derrière. Le talon est rond. S’il

s’agissait d’un grizzly, le talon serait pointu. L’empreinte est trop

large, trop mastoque, pour être celle d’un grizzly, et les griffes sont

trop longues par rapport à la plante. Ça se voit, comme le nez au milieu

du visage, qu’il s’agit d’un ours noir!

--Et il va du même côté que nous, fit Langdon, viens-t’en.

L’ours était sorti du ravin à deux cents mètres de son entrée. Langdon

et Bruce l’imitèrent.

Dans l’herbe épaisse et les cailloux de la première crête de la pente,

la piste se perdit rapidement, mais les chasseurs ne s’en souciaient

guère.

De la hauteur à laquelle ils voyageaient, ils avaient une admirable vue

des bas-fonds.

Pas une seule fois Bruce ne quitta des yeux le cours du ruisseau.

Il savait que c’était là qu’ils découvriraient le grizzly, et rien

d’autre ne l’intéressait pour le moment.

Langdon, pour sa part, s’intéressait à tout ce qui vivait et bougeait

autour d’eux.

Chaque masse de rochers et chaque buisson d’épines pouvait recéler un

animal, et il fouillait du regard tant les crêtes supérieures que les

pics.

C’est ainsi qu’il aperçut une chose qui lui fit empoigner le bras de son

compagnon... et s’aplatir à terre avec lui.

--Regarde, chuchota-t-il, étendant le bras.

De sa position couchée Bruce regarda, les yeux écarquillés

d’ahurissement.

A moins de trente pieds au-dessus d’eux s’élevait un gros rocher en

forme de caisse et de derrière apparaissait l’arrière-train d’un ours.

C’était un ours noir, dont le pelage soyeux reluisait au soleil.

Pendant une demi-minute, Bruce continua d’écarquiller les yeux, puis il

rigola.

--Endormi qu’il est, endormi comme un sourd... Jimmy tu vas voir quelque

chose de drôle!

Il posa son fusil et sortit son long couteau de chasse. Il ricanait

doucement en en tâtant la pointe aiguë.

--Si tu n’as jamais vu _courir_ un ours... tu vas en voir un. Ne bouge

pas!

Il se mit à ramper lentement et silencieusement vers le roc, tandis que

Langdon retenait son souffle, curieux de ce qui allait se passer.

Deux fois Bruce se retourna vers lui, la face épanouie d’un large

sourire.

Finalement, Bruce atteignit le roc. La longue lame de couteau scintilla

au soleil, puis elle s’abattit, et un demi-centimètre d’acier s’enfonça

dans le flanc de l’ours.

Langdon ne saurait oublier ce qui s’ensuivit.

L’ours n’eut pas un frémissement.

Bruce, cette fois, piqua plus fort.

L’ours ne remuait toujours pas, et du coup Bruce fut pétrifié.

Ce fut la bouche grande ouverte qu’il se retourna vers Langdon.

--Qu’est-ce que tu penses de ça, mon vieux? Il n’est pas endormi... il

est mort.

Langdon courut jusqu’à lui et ils firent le tour du rocher.

Bruce tenait toujours son couteau à la main et il y avait une drôle

d’expression peinte sur son visage.

--Je n’ai jamais rien vu de pareil, émit-il finalement en remettant son

couteau au fourreau. C’est une mère ours, et elle avait des oursons, à

la voir.

--Elle fouissait après un loir et elle a miné le rocher, ajouta

Langdon... Elle a eu la tête écrasée du coup... hein, Bruce?

Bruce hocha la tête affirmativement.

--Je n’ai jamais rien vu de pareil, répéta-t-il. Je me suis souvent

demandé comment il se faisait que les ours ne se fassent pas tuer

fréquemment en creusant sous les rochers mal équilibrés... mais je n’ai

tout de même jamais vu rien de pareil... Je me demande où sont les

oursons? pauvres petites bêtes!

Il s’était agenouillé, examinant les tétines de la mère morte.

--Elle n’en avait sûrement pas plus de deux, même peut-être qu’un,

dit-il en se levant... dans les trois mois environ...

--Ils mourront de faim.

--S’il n’y en a qu’un, c’est probable. Il avait plus de lait qu’il ne

lui en fallait et n’a jamais dû chercher à se débrouiller lui-même.

Les oursons sont un peu comme les bébés... on peut les sevrer de bonne

heure, ou, au contraire, les élever au biberon jusqu’au tiers de leur

croissance!

--Voilà ce qui arrive quand on laisse ses gosses seuls, moralisa Bruce.

Si tu te maries jamais, Jimmy, veille à ce que ta femme n’en fasse pas

autant.

Il arrive que les bébés se brûlent ou se cassent le cou!

CHAPITRE IX

LE DUEL DE TYR

L’encorbellement sur lequel dormaient Tyr et Muskwa fut baigné par les

premiers rayons du soleil et il ne tarda pas à y faire plus que tiède.

Tyr, lorsqu’il se réveilla, se contenta de s’étirer sans se lever. Après

ses blessures, le _sapoos-oowin_ et le festin dans la vallée, il

éprouvait un gros bien-être, et il ne se sentait pas pressé de quitter

ce bain vivifiant de chaud soleil.

Longuement il regarda Muskwa avec une expression curieuse.

Au cours de la fraîcheur nocturne, l’ourson s’était blotti tout contre

lui, au chaud, entre ses pattes de devant, et il y reposait toujours en

gémissant parfois à la manière des tout petits.

Au bout d’un temps, Tyr fit quelque chose dont il n’avait jamais été

capable auparavant: il flaira doucement la petite balle de fourrure

tiède entre ses pattes, et passa sa large langue rouge sur le visage de

Muskwa.

Et Muskwa, qui rêvait peut-être à sa mère, se blottit encore plus près.

Il est arrivé, dit-on, que des petits enfants blancs aient conquis le

cœur de sauvages sur le point de les massacrer.

Toutes proportions gardées, il s’était passé quelque chose d’analogue

entre Muskwa et Tyr.

Le grand grizzly n’était pas encore fait à ce nouvel état de choses. Il

lui fallait encore surmonter son dégoût invétéré des oursons en général

et dominer des habitudes fermement établies par dix années de solitude.

Et cependant il commençait à comprendre qu’il y avait quelque chose de

très agréable dans la proximité de Muskwa.

Avec la venue de l’homme, une nouvelle émotion était entrée en lui ou,

du moins, l’étincelle d’une émotion.

Jusqu’au jour où l’on doit tenir tête à l’ennemi où l’on est menacé par

un danger mortel, on n’apprécie pas complètement l’amitié.

Tyr, sur la piste duquel s’acheminaient pour la première fois des

ennemis implacables, et qui se sentait vraiment menacé, entrevoyait

confusément les bienfaits d’une amitié.

Et puis, la saison d’amour approchait, et Muskwa sentait l’odeur de sa

mère.

Ainsi donc, cependant que Muskwa continuait à dormir et à rêver au

soleil, un contentement croissant emplissait l’âme de Tyr.

Il étudia les fonds de la vallée, luisants encore d’humidité, et il n’y

vit rien d’inquiétant. Il flaira l’air qui embaumait la fraîcheur

impolluée de l’herbe, des fleurs et des pins balsamiques. Il se mit à

lécher sa blessure et ce fut ce mouvement qui réveilla Muskwa.

L’ourson leva la tête, cligna des yeux à diverses reprises, se frotta le

museau avec les pattes afin de chasser le sommeil, et se dressa frais et

dispos...

Les fatigues de la veille étaient déjà oubliées.

Tandis que Tyr demeurait paisiblement allongé à contempler la vallée,

Muskwa s’en fut explorer les crevasses des rochers.

Tyr cessa de regarder la vallée pour observer l’ourson avec une

curiosité bourrue.

Puis il se leva lourdement à son tour et se secoua.

Pendant au moins cinq minutes, il reporta ses regards sur la vallée et

flaira le vent, aussi immobile qu’un bloc de pierre, et Muskwa, les

oreilles dressées, s’en vint se planter auprès de lui.

La tête levée vers son gigantesque compagnon, il semblait dire:

--Et maintenant qu’allons-nous faire?

Le grand grizzly répondit à la question en commençant à descendre vers

la vallée et Muskwa le suivit par derrière, comme il l’avait fait la

veille.

L’ourson se sentait deux fois plus gros et plus de deux fois plus fort

que le jour précédent et il n’était plus obsédé par ce regret gênant du

lait maternel.

Tyr n’avait pas tardé à le mettre hors de page. Il faisait maintenant

partie des mangeurs de viande et il savait qu’ils regagnaient le théâtre

du festin de la veille au soir.

Ils avaient parcouru la moitié de la distance qui les séparait de la

vallée lorsqu’un retour de vent porta jusqu’à Tyr un fumet qui lui fit

émettre un sourd mugissement de rage.

Il s’arrêta quelques secondes et son épaisse collerette à la naissance

des épaules se hérissa, signe de colère.

L’odeur qu’il avait perçue provenait de la direction de sa vallée et

c’était une odeur qu’il n’était pas en humeur de tolérer en cette

localité particulière.

Il venait de sentir l’odeur puissante d’un autre ours.

Cela ne l’eût pas excité particulièrement dans des circonstances

ordinaires, et cela ne l’eût pas excité du tout s’il s’était agi d’une

femelle.

Mais c’était l’odeur d’un ours mâle, et elle provenait directement du

boqueteau de pins balsamiques où était cachée la carcasse du caribou.

Tyr n’eut pas dix secondes d’hésitation.

Il se mit à descendre si rapidement que Muskwa avait peine à le suivre.

Ce fut seulement à l’extrémité du plateau surplombant le lac et le bois

qu’ils s’arrêtèrent.

Muskwa haletait, la mâchoire ouverte. Brusquement, ses oreilles se

dressèrent, son regard se figea et tous les muscles de son petit corps

devinrent rigides.

A soixante-cinq mètres au-dessous d’eux, leur cache était violée. Le

voleur était un puissant ours noir. C’était un superbe «outlaw».

Il pesait peut-être deux cents livres de moins que Tyr, mais il était de

plus haute taille que le grizzly.

C’était assurément le plus fort et le plus hardi des ours qui eussent

pénétré de longtemps sur le territoire de Tyr.

Il avait tiré la carcasse du caribou de sa cachette et était en train de

manger lorsque Tyr et Muskwa l’aperçurent.

Au bout d’un moment, Muskwa considéra Tyr d’un air interrogateur.

--Qu’allons-nous faire? semblait-il demander. Il nous a chipé notre

déjeuner...

Tyr se remit en marche lentement. Il ne paraissait plus pressé.

Lorsqu’il atteignit la pelouse à trente ou quarante mètres peut-être du

formidable envahisseur, il s’arrêta de nouveau.

Il n’y avait rien de particulièrement menaçant dans son attitude, si ce

n’est que sa collerette se hérissait davantage.

Le grizzly · 第 3 / 10 段