pourchassé une mère ours, ni ses oursons; jamais il ne l’avait attaquée,
fût-elle la plus désagréable des mégères, et, même lorsqu’il les
trouvait attablés devant l’un de ses festins, il se bornait à gifler les
«gosses».
Il n’y avait eu qu’une exception à cette règle.
L’année précédente, il avait «flanqué une tripotée» à une véritable
ourse, à une femelle genre suffragette, si impudente qu’il avait dû,
pour préserver sa dignité, la rosser des plus durement.
Je ne vous raconte tout ceci que pour que vous compreniez quelles furent
les impressions de Tyr lorsque, au détour d’un éboulis, il aperçut un
ourson, seul, aplati sur son petit ventre et se tortillant comme un ver.
Il n’avait pas plus de trois mois, âge bien tendre pour se promener
seul. Il avait une frimousse brune toute futée et il portait sur sa
poitrine une tache blanche qui le désignait comme membre de la tribu des
ours.
Il faisait tout ce qu’il pouvait pour exprimer à sa manière: Je suis
perdu, j’ai soif, j’ai faim et j’ai un piquant dans la patte!
Tyr s’arrêta à quelques pas, jura congrûment, puis chercha la mère
absente du regard.
Elle n’était pas d’ailleurs visible. Il reporta son attention sur
l’ourson, qui geignait doucement.
Muskwa--c’est ainsi qu’un Indien l’eût certainement appelé--Muskwa
s’était mis à ramper lentement sur son petit ventre. Il se tortilla
davantage lorsque Tyr le considéra et continua d’avancer.
Un avertissement sourd gronda au fond de la poitrine de Tyr.
--N’approche pas, exprimait-il, ou je te flanque une bonne gifle.
Muskwa comprit probablement. Il s’immobilisa, comme mort, pattes, nez et
ventre aplatis.
Tyr étudia les alentours, flaira le vent sans résultat. Lorsqu’il
s’inquiéta à nouveau de Muskwa, l’ourson était à moins de quatre pieds
de lui, s’écrasant contre le sol et gémissant plaintivement.
Tyr leva sa patte gauche à quatre centimètres de terre.
--Un pouce de plus et je te gifle! grogna-t-il.
Muskwa se tortilla davantage et exagéra son tremblement. Il léchait ses
lèvres avec sa petite langue rose, mi-terrifié, mi-suppliant, et, malgré
la patte levée de Tyr, il se rapprocha davantage, sans cesser de se
tortiller.
Le grognement de Tyr devint plus sourd... la lourde patte retomba sur le
sable.
Pour la troisième fois, il regarda autour de lui et flaira l’air. Puis
il grogna. Un vieux garçon n’aurait pas eu de mal à interpréter ce
grognement.
--Où diable est la mère de ce gosse? Si ce n’est pas pitié quand même
d’abandonner un môme comme ça!
Il se passa alors quelque chose qui décida de la destinée de l’ourson.
Muskwa s’était approché tout près de la patte blessée de Tyr.
Il se leva et flaira l’odeur de la plaie à vif.
Doucement sa langue l’effleura.
Elle était comme du velours, cette langue.
Un frisson exquis, apaisant, parcourut l’échine de Tyr, qui se laissa
faire, immobile. Longtemps l’ourson lécha la plaie.
Puis Tyr baissa sa lourde tête, souffla sur Muskwa qui frémit, et lui
passa sa grande langue chaude à deux reprises sur la face.
--Viens-t’en, petit, exprima-t-il, reprenant sa marche vers le Nord.
L’ourson à la frimousse brune, l’ourson sans mère suivit joyeux.
CHAPITRE VI
LE CARIBOU
Le ruisseau que longeait Tyr était un tributaire de la Badine, et
coulait presque en droite ligne dans la direction de la Skeena pass.
A mesure qu’il remontait le cours du ruisseau, le terrain devenait plus
accidenté.
Sa rencontre avec Muskwa avait eu lieu à quelque dix milles de la gorge.
A partir de ce point, les pentes prenaient un aspect différent. Elles
étaient fortement ravinées et parsemées d’éboulis chaotiques.
Le ruisseau devenait plus sonore et le cours en était plus difficile à
suivre.
Tyr pénétrait maintenant dans l’une de ses forteresses, une région qui
contenait des milliers de cachettes au cas où il eût voulu se cacher. Un
pays sauvage et bouleversé où le gros gibier abondait et où il était
certain que l’odeur de l’homme ne le poursuivrait pas!
Pendant la demi-heure qui suivit sa rencontre avec Muskwa, Tyr continua
d’avancer, entièrement oublieux, semblait-il, de la présence de
l’ourson. Pourtant, il l’entendait et le sentait fort bien.
Muskwa avait du mal à suivre! Son corps grassouillet et ses petites
pattes courtes n’étaient pas accoutumés à cette manière de voyager; mais
c’était un gaillard courageux et il ne se plaignit qu’à deux reprises au
cours de cette demi-heure: la première lorsqu’il dégringola du haut d’un
rocher dans le ruisseau, l’autre parce qu’il appuya trop fort sur le
piquant de porc-épic qu’il avait dans la patte gauche.
Finalement, Tyr se détourna du ruisseau, entreprit de gravir une
profonde ravine qui débouchait sur une petite plaine en forme de plateau
à mi-hauteur de la pente et s’arrêta à proximité d’une roche plate au
milieu d’une sorte de pelouse.
La persévérance de Muskwa à le suivre avait sans doute fait vibrer une
corde sensible dans le cœur du grand grizzly. Le fait est qu’après avoir
flairé quelques instants de-ci de-là, il s’étendit auprès du roc. Ce fut
seulement alors que l’ourson à la frimousse brune osa se coucher, mais
il était tellement épuisé qu’il s’endormit en trois minutes.
Deux fois durant la première partie de l’après-midi, le _sapoos-oowin_
produisit son effet sur Tyr et il commença de sentir la faim.
Ce n’était pas une faim à se laisser apaiser par des fourmis, des
limaces ou même des loirs ou des marmottes.
Muskwa n’avait pas ouvert l’œil une seule fois et il dormait toujours
profondément lorsque Tyr se décida à continuer.
Il était environ trois heures. L’après-midi était particulièrement
calme. Les loirs avaient sifflé jusqu’à complète fatigue et lézardaient
au soleil sur leurs rochers; les aigles planaient si haut au-dessus des
pics qu’ils n’étaient plus que des points dans l’azur.
Les éperviers, gorgés de viande, avaient disparu dans les sapins. Les
moutons et les chèvres se détachaient sur le ciel, silhouettes
accroupies au sommet des crêtes. Et s’il y avait des ruminants tout
proche, ils avaient l’estomac plein et ils devaient somnoler.
C’était l’heure où Tyr se mettait en chasse. Il savait par expérience
qu’il pouvait se déplacer avec moins de chance d’être découvert lorsque
les autres créatures digéraient et faisaient la sieste.
C’était l’heure la plus favorable à la découverte du gibier et à son
observation; mais il ne tuait guère au grand jour, quoiqu’il surprît
parfois alors un mouton ou un caribou.
C’était surtout au crépuscule que Tyr abattait son gibier. Il se leva
avec un _whouf_ prodigieux qui réveilla instantanément l’ourson brun.
Tandis que Muskwa s’étirait, Tyr le considérait avec une sorte de moue.
Après le _sapoos-oowin_, il avait envie de viande rouge et juteuse... il
avait envie de viande... de beaucoup de viande... et il se demandait
avec une pointe d’inquiétude comment il s’y prendrait bien pour attraper
un caribou avec cet ourson affamé et fort encombrant à ses trousses!
Muskwa parut comprendre son état d’esprit.
Il courut en avant de Tyr et, après avoir parcouru une douzaine de
mètres, s’arrêta et le regarda d’un air impudent en dressant ses petites
oreilles. Il prit tout à fait l’air d’un garçonnet cherchant à
convaincre son père de son aptitude à suivre une première chasse au
lapin.
Émettant un deuxième _whouf_, Tyr se mit à descendre la pente. D’un seul
élan il rattrapa Muskwa et, du revers de sa patte droite, il l’envoya
rouler à quelques mètres derrière lui, manière d’exprimer clairement:
--Tâche moyen de rester derrière si tu veux chasser avec moi!
Les yeux, les oreilles et les narines alertes, Tyr descendit donc
lentement jusqu’à deux cents mètres du ruisseau.
Il ne recherchait plus maintenant les chemins faciles, mais bien le
terrain le plus accidenté.
Il avançait doucement en zigzag, faisant précautionneusement le tour des
grands éboulis, flairant chaque ravine sur son passage et fouillant les
boqueteaux et les fourrés.
Parfois, il était si haut, qu’il voisinait presque avec les sommets
dénudés des monts; d’autres fois, si bas, qu’il foulait le sable et le
gravier du ruisseau.
Il surprit bien des fumets dans le vent, mais aucun ne l’intéressa assez
pour qu’il s’y attachât.
Pas une seule fois au cours des deux heures qui suivirent, Tyr ne sembla
prêter d’attention à Muskwa. L’ourson avait de plus en plus faim et se
sentait de plus en plus las à mesure que le jour s’allongeait!
Dans les passages accidentés, il tombait et trébuchait fréquemment; dans
les éboulis, il avait toutes les peines du monde à gravir les blocs que
Tyr franchissait d’un pas.
Trois fois le grand grizzly passa le ruisseau à gué et Muskwa se noya à
moitié pour le suivre. Il était éreinté, rompu et trempé... Pour comble,
sa patte lui faisait mal, mais il s’obstinait toujours.
Parfois, il était tout près de Tyr; d’autres fois, au contraire, il lui
fallait courir pour le rattraper.
Le soleil était sur le point de se coucher et Muskwa était presque mort
lorsque Tyr découvrit enfin un gibier digne de lui.
L’ourson ne comprit pas tout de suite pourquoi Tyr aplatissait sa masse
énorme derrière un rocher, à l’entrée d’une prairie raboteuse.
Il avait envie de pleurer et, de plus, il avait peur. Il n’avait jamais
désiré à ce point la présence de sa mère.
Il ne savait pas pourquoi elle l’avait quitté et pourquoi elle n’était
pas revenue. C’était l’heure où il tétait avant de s’endormir. Car il
était né en mars et aurait dû téter jusqu’en août au moins.
A quelque trois cents mètres au-dessous de Tyr s’élevait un boqueteau de
pins balsamiques au bord d’un lac en miniature qui occupait le fond d’un
creux. Dans ce boqueteau il y avait un caribou, peut-être même deux ou
trois... Tyr en était aussi certain que s’il avait pu voir.
Le _wenipoo_, l’odeur des ruminants couchés, était aussi différente pour
Tyr du _mechisoo_, l’odeur des ruminants en train de paître, que le jour
l’est de la nuit. La première flotte passagèrement dans l’air comme le
parfum des cheveux d’une femme qui passe, l’autre s’étale, chaude et
lourde à fleur de terre, comme l’odeur d’un flacon de parfum renversé.
Muskwa lui-même avait senti l’odeur. Il se rapprocha tout doucement du
grand grizzly et se coucha.
Pendant dix bonnes minutes, Tyr ne bougea pas. Ses yeux sondèrent la
courbe en coupelle, la rive du lac, l’orée du boqueteau et ses narines
analysèrent le vent. Rassuré, il se mit en chasse en rampant presque sur
le ventre.
Ses oreilles pointées en avant, une nouvelle lueur dans les yeux, Muskwa
prit sa première leçon.
Tyr avançait lentement, sans bruit, dans la direction du ruisseau. Son
énorme collerette se dressait à la naissance des épaules comme une
fraise godronnée.
Pendant une centaine de mètres, il continua son crochet, sans cesser de
flairer le vent, qui venait droit du boqueteau. Il était prometteur, ce
vent. Tyr continua d’avancer en roulant sur son arrière-train. Il
faisait de plus petits pas qu’à l’ordinaire et tous ses muscles étaient
tendus pour l’action.
En deux minutes, il eut atteint l’orée des pins balsamiques et il
s’arrêta de nouveau.
Un craquement de branches brisées lui parvenait distinctement. Les
caribous s’étaient levés, mais ils n’étaient pas inquiets.
Ils allaient sortir du boqueteau pour aller boire avant de paître.
Tyr, silencieux, se déplaça. Muskwa semblait son ombre même. Ils
parvinrent à la corne du bois. De là, caché par le feuillage, Tyr
commandait la rive du lac et la courte étendue de plaine.
Un grand caribou apparut. Ses ramures avaient atteint les trois quarts
de leur croissance et se couvraient de mousse verte.
Un jeune mâle de deux ans à peine, aux flancs lustrés et rebondis,
luisant comme du satin brun, venait à quelques pas.
Pendant un temps, le chef de horde, yeux, oreilles et narines alertes,
épiait le danger possible. Le jeune animal, moins méfiant, croquait une
herbe, de-ci de-là.
Mufle levé, ramures basses, effleurant presque les épaules, le vieux
caribou s’ébranla dans la direction du lac. Tyr, lui, sortit de sa
cachette.
Pendant une fraction de seconde, il se ramassa sur lui-même et puis il
bondit en avant. Quarante mètres au maximum le séparaient du jeune mâle.
Il avait couvert la moitié de la distance, tel un bolide, quand les
caribous l’entendirent. Ils détalèrent comme des flèches. Mais il était
déjà trop tard.
Comme le vent, Tyr s’était porté sur le flanc du jeune caribou et
l’avait un peu dépassé. Il obliqua légèrement sur le côté et d’un élan
il s’enleva, telle une balle.
Sa formidable patte droite ceintura l’encolure du cerf, et, lorsqu’ils
s’abattirent ensemble, sa patte gauche vint saisir et broyer le mufle
frémissant.
Tyr tomba dessous comme toujours, replia une patte de derrière, la
détendit et ses cinq griffes éventrèrent le caribou.
Elles ne firent pas que l’éventrer, mais tordirent et brisèrent ses
côtes.
Alors Tyr se releva, jeta un coup d’œil circulaire et se secoua en
grondant. Était-ce clameur de triomphe ou invitation au festin à
l’adresse de Muskwa? Si c’était une invitation, le petit ours à
frimousse brune n’hésita pas à accepter.
Pour la première fois, il sentait et goûtait la chair palpitante et
lapait le sang âcre et chaud. Dès lors, Muskwa serait, comme l’était
Tyr, un tueur de gibier.
Tous les grizzlys incidemment ne chassent pas le gros gibier. Ceux qui
le chassent sont plutôt rares. La plupart d’entre eux se contentent d’un
régime végétarien, corsé de gerboises, de marmottes, de porcs-épics, et
de poissons. C’est le hasard qui les transforme en chasseurs de
caribous, de chèvres, de moutons, même de buffles.
Pendant deux heures, Tyr et Muskwa festoyèrent sans interruption, non
pas à la façon des chiens, mais à la manière des gourmets.
Muskwa, à plat sur sa bedaine et presque entre les pattes de Tyr, se
gorgeait de chair juteuse.
Tyr commençait par les hors-d’œuvre, malgré que le _sapoos-oowin_ l’eût
vidé comme une pièce sans meubles.
Il arrachait les minces feuilles de graisse qui entouraient les reins et
les entrailles de sa victime, et les mâchonnait les yeux mi-clos.
Les dernières lueurs du soleil s’effacèrent par delà les monts et
l’obscurité s’étala après un crépuscule rapide. Il faisait sombre
lorsqu’ils cessèrent de se repaître et cette fois Muskwa était plus
large que long.
Naturellement conservateur, Tyr ne gaspillait jamais rien de ce qui est
bon à manger, et si le vieux caribou mâle s’était fourré à cet instant
délibérément dans ses pattes, il l’eût certainement épargné.
Il avait de quoi satisfaire sa faim pendant plusieurs journées et
entendait mettre en sûreté cette réserve de nourriture.
Il s’en fut donc vers le boqueteau de pins balsamiques sans que l’ourson
gavé eût fait un effort pour le suivre. Muskwa était trop heureux pour
bouger, et il se doutait bien que Tyr n’abandonnerait pas les reliefs
plantureux de son festin.
Dix minutes plus tard, Tyr justifiait, en revenant, ces prévisions
optimistes.
Entre ses mâchoires puissantes, il saisit la carcasse du caribou à la
base de la nuque, et il se mit à la tirer sous le petit bois, comme un
roquet tournerait un énorme gigot.
Le caribou pouvait peser quatre cents livres. S’il en avait pesé huit
cents ou même mille, Tyr l’aurait tout de même traîné, mais autrement, à
reculons.
Tyr amena donc sa lourde charge jusqu’à l’orée du boqueteau, où il avait
su découvrir certain creux de terrain propice. Il l’y poussa et aussitôt
entreprit de la recouvrir avec des aiguilles de pins, des branches et de
l’écorce pourrie. Après quoi, il flaira le vent et sortit rapidement du
bois.
Cette fois Muskwa le suivit.
Il avait une certaine peine à se diriger normalement, grossi qu’il était
par son poids additionnel considérable.
Les étoiles commençaient à poindre comme Tyr gravissait une pente
accidentée qui conduisait au sommet même de la montagne.
Ils traversèrent un champ de neige et arrivèrent à un endroit où on eût
dit qu’un volcan avait éventré la montagne.
Un homme n’aurait guère pu passer là où Tyr conduisit Muskwa. Finalement
ils s’arrêtèrent.
Ils se trouvaient sur une sorte d’encorbellement très étroit au pied
d’une muraille à pic, au-dessus d’un chaos de rocs.
Tout là-bas, dans le fond, s’étalait la nappe bleue d’un lac apparemment
sans fond.
Tyr se coucha et, pour la première fois depuis sa blessure, il étendit
sa tête entre ses grosses pattes et poussa un soupir de soulagement.
Muskwa se glissa tout contre lui, et tous deux dormirent du profond
sommeil paisible qui accompagne les bonnes digestions, cependant que les
étoiles scintillaient plus brillantes et que la lune se levait pour
baigner les pics et les vallées de sa splendeur argentée.
CHAPITRE VII
BRUCE BAVARDE
Langdon et Bruce commencèrent à descendre dans l’autre vallée au début
de l’après-midi.
Ils suivirent lentement le cours du ruisseau au-dessus duquel Tyr avait
voyagé, et, lorsqu’ils campèrent pour la nuit, ils étaient encore à deux
ou trois milles de l’endroit où le grizzly avait rencontré l’ourson.
Les chasseurs n’avaient pas encore découvert les traces de Tyr dans le
sable des fonds...
Et cependant Bruce avait confiance. Il était certain que Tyr s’était
déplacé le long des crêtes et des pentes.
--Quand tu regagneras la civilisation et que tu décriras les mœurs des
ours, ne fais pas l’idiot comme la plupart des noircisseurs de papier,
Jimmy mon ami, émit le guide, tandis qu’ils fumaient une première pipe
après le dîner.
Il y a deux ans, j’accompagnai un naturaliste pendant plus d’un mois. Il
fut si content de sa tournée qu’il me promit de m’envoyer des bouquins
sur les bêtes sauvages...
Je les reçus en effet et je me mis à les lire. Ils me firent me régaler
d’abord et puis je sortis de mes gonds et les flanquai tous au feu! Les
ours sont curieux à étudier. Il y a des tas de choses intéressantes à
dire sur eux sans pour cela faire l’imbécile... Y en a des tas! que je
te dis...
Langdon approuva de la tête.
--Il faut chasser et tuer, chasser et tuer pendant des années avant de
découvrir en quoi consiste la vraie passion de la chasse au gros gibier,
dit-il lentement en regardant le feu. Et lorsqu’on a su découvrir ce
plaisir véritable, qui vous absorbe corps et âme... on s’aperçoit que
l’émotion la plus forte ne vient pas du fait de tuer... mais du fait de
laisser vivre...
Je tiens à ce grizzly et je l’aurai... Je ne veux pas quitter la
montagne avant de l’avoir. Mais, d’un autre côté, nous aurions pu tuer
deux autres ours aujourd’hui, et je n’ai même pas tiré dessus.
J’apprends à connaître le vrai plaisir de la chasse, Bruce... et quand
on chasse comme il faut, on apprend des faits...
Tu n’as pas besoin de t’inquiéter, ce que j’écrirai sera documenté à
fond.
Il se retourna brusquement et regarda Bruce dans les yeux...
--Cite-moi donc quelques-unes de ces idioties que tu as lues dans ces
livres!
Bruce souffla un nuage de fumée en réfléchissant.
--Ce qui m’a rendu le plus furieux... c’est ce que ces types
écrivaient... sur les prétendues «marques» des ours!
Jésus, Seigneur... d’après ces gens-là... il suffit à un ours de se
dresser de toute sa hauteur le long d’un arbre et d’y laisser sa marque
pour devenir seigneur et maître d’alentour, jusqu’au jour où un ours
plus grand arrive et mette sa marque plus haut...
Dans un livre je me rappelle même avoir lu qu’un grizzly eut l’idée de
rouler un rocher au pied d’un arbre et qu’il monta dessus pour mettre sa
marque au-dessus de celle d’un autre grizzly.
Ce qu’il faut lire, tout de même! Jamais un ours ne fait de marque qui
signifie quelque chose. J’ai vu des grizzlys arracher des morceaux
d’écorce avec leurs dents et se faire les griffes contre des arbres,
tout comme les chats.
Et l’été, quand ça commence à les démanger et qu’ils perdent leur poil,
je les ai vus se dresser et se frotter contre les arbres.
Ils se frottent parce que cela les démange et pas du tout pour laisser
leur carte de visite à l’intention d’autres ours.
Les caribous et les cerfs font la même chose pour s’ôter la mousse de
leurs bois.
Les mêmes types s’imaginent que chaque grizzly a son territoire. C’est
encore faux, bigrement faux, même!
J’ai vu huit grizzlys de belle taille sur la même pente... Tu te
souviens, il y a deux ans, de la petite vallée grande comme un mouchoir
de poche, où nous avons tué deux grizzlys.
De temps en temps, il y a un _boss_ parmi les grizzlys... dans le genre
de celui que nous pistons...
Mais il n’est pas le seul ours sur son territoire. Je te parie qu’il y
en a vingt autres dans ces deux vallées. Et d’ailleurs, ce naturaliste
que j’accompagnai il y a deux ans eût été incapable de différencier les
traces d’un grizzly de celles d’un ours noir, et je te jure
solennellement qu’il ne savait pas ce que c’est qu’un ours brun!
Il sortit sa pipe de sa bouche et cracha dans le feu d’un air truculent.
Langdon comprit que d’autres choses allaient suivre. Ses heures les plus
agréables étaient celles où Bruce, généralement silencieux, se trouvait
d’humeur causante.
--Un ours brun! pensa Jimmy. Il s’imaginait, le pauvre homme, qu’il
existe une famille d’ours bruns. Et lorsque je lui affirmai qu’il n’en
existe pas et que les ours bruns qu’on rencontre sont des grizzlys ou
des ours noirs couleur brune, il se moqua de moi. Et pourtant je suis né
et j’ai été élevé parmi les ours.
Ses yeux lui sortaient de la tête lorsque je lui parlai de la couleur
des ours. Il s’imaginait que je lui racontais des blagues. J’ai compris
plus tard que c’était à cause de ça qu’il avait voulu m’envoyer des
livres. Il voulait me prouver qu’il avait raison. Jimmy, il n’y a pas
d’animaux sur terre dont la couleur varie autant que celle des ours.
J’ai vu des ours noirs aussi blancs que neige, et j’ai vu des grizzlys
aussi noirs que le plus noir des ours noirs. J’ai vu des ours noirs et
des grizzlys de couleur brune. J’en ai vu de dorés et de jaunes des deux
espèces.
Ils sont aussi différents de couleur qu’ils peuvent l’être de nature ou
de manière de se nourrir.
Je m’imagine que la plupart des naturalistes se contentent de faire la
connaissance d’un seul ours et qu’ils décrivent tous les autres grizzlys
d’après celui-là.
Ce n’est pas juste pour les grizzlys, cré nom d’un chien! Il n’y en a
pas un seul qui ne prétende que le grizzly est la plus sale bête qui
soit au monde.
Ce n’est pas vrai, à moins qu’on l’accule! Il est aussi curieux qu’un
gosse, et il a bon caractère quand on ne l’embête pas. La plupart
d’entre eux sont végétariens, mais il y en a qui ne le sont pas.
J’ai vu des grizzlys abattre des chèvres, des moutons et des caribous et
j’en ai vu d’autres vaquer paisiblement à leurs affaires à côté des
mêmes animaux, sans songer à les attaquer.
Ce sont de drôles de bêtes, Jimmy. On peut en dire des tas de choses,
sans se rendre ridicule pour ça!
Bruce secoua la cendre de sa pipe pour bien souligner cette dernière
affirmation. Tandis qu’il la remplissait de tabac frais, Langdon lui
dit:
--Il y a gros à parier que le gaillard que nous poursuivons est un
chasseur de gros gibier, Bruce.
--On ne peut jamais savoir, répliqua le guide. J’ai connu un grizzly
jadis qui n’était pas beaucoup plus gros qu’un chien... eh bien! c’était
un tueur de gibier.
Des centaines d’animaux meurent gelés dans ces montagnes, chaque hiver,
et, lorsque le printemps vient, les ours en mangent les carcasses, mais
cela ne les rend pas nécessairement chasseurs.
Parfois, les grizzlys sont nés chasseurs et tueurs de gros gibier.
Parfois, ils le deviennent par hasard.
Celui qui a tué une fois continuera à tuer.
Un jour que j’étais sur une pente de montagne, je vis une chèvre se
fourrer dans les pattes d’un grizzly. L’ours allait la laisser passer,
mais la chèvre eut si peur qu’elle se jeta sur lui à coups de cornes, et
il la tua.
Il parut très étonné pendant dix minutes et il passa bien une demi-heure
à flairer la carcasse chaude avant de se décider à la déchirer à belles
dents.
C’était la première fois, évidemment, qu’il goûtait de la chair fraîche.
Je ne réussis pas à le tuer et je suis certain que, depuis ce jour-là,
il a dû devenir chasseur de gros gibier.
--Il me semble pourtant que la taille y est pour quelque chose, déclara
Langdon. Il me semble qu’un ours qui mange de la viande doit être plus
grand et plus fort qu’un végétarien.
--Voilà justement l’occasion d’écrire quelque chose de curieux sur les
ours, répliqua Bruce avec un de ses sourires bizarres.