--Il m’a gagné un morceau de viande hier... un quart de livre de bacon.

Le jour d’avant, il avait gagné à Henry sa dernière boîte de haricots.

Il a sa part sous sa couverture par là, et il jure qu’il tuera le

premier qui ira faire le singe près le son lit, de sorte que vous feriez

bien de faire attention. Thompson--Il n’est pas encore levé--a choisi le

whisky pour lui. Vous feriez bien de vous défier de lui également. Henry

et moi nous partagerons avec vous.

--Merci! dit Billy. Ce seul mot lui faisait mal.

Henry se leva du lit de camp, courbé et chancelant. Il avait l’air d’un

mourant et, pour la première fois, Billy s’aperçut que ses cheveux

étaient gris. C’était un tout petit homme et ses mains décharnées

tremblaient tandis qu’il les tendait au-dessus du fourneau et faisait un

signe de tête à Mac Veigh. Bucky avait enlevé le couvercle de sa boîte

et s’approchait de l’étuve avec une casserole d’eau, se plaçant au côté

de Billy sans le remarquer. Il traînait après lui une odeur fétide, une

odeur de fumée de tabac et de whisky.

Quand il eut mis l’eau sur le feu, il retourna vers l’un des lits de

camp et une demi-douzaine d’épithètes grossières réveillèrent Thompson

qui se leva stupidement encore à demi ivre. Henry s’était installé à la

petite table et Sweedy l’y suivit avec le «bacon». Billy ne bougea

point. Il oubliait sa faim. Son pouls battait rapidement. Des sentiments

l’envahissaient qu’il n’avait jamais connus ou imaginés auparavant.

Était-il possible que ce fussent-là des gens de son espèce? Une sorte de

folie leur avait-elle enlevé tout instinct d’humanité? Il vit les yeux

rougis de Thompson fixés sur lui; il se détourna pour éluder leur regard

interrogateur et stupide. Bucky renversait dans la casserole la boîte de

haricots. Derrière lui, la porte grinça et Billy entendit le gémissement

de l’ouragan. Il lui arrivait maintenant comme une sorte de bruit

amical.

--Il vaut mieux vous mettre à l’œuvre, l’ami, entendit-il Sweedy lui

dire. Voici votre portion.

Une des minces tranches de bacon et un biscuit durci l’attendaient sur

une petite assiette. Il mangea aussi âprement que Sweedy et Henry et but

une tasse de thé chaud. En deux minutes le repas fut achevé. Il était

terriblement insuffisant. Les quelques bouchées de nourriture excitèrent

sa fringale et il ne pouvait détacher les yeux de Bucky Smith et de ses

haricots. Bucky était le seul à paraître bien nourri et le dégoût de Mac

Veigh s’accrut quand Henry se pencha vers lui et lui dit tout bas.

--Il n’a pas eu mes haricots de franc jeu. J’avais trois as et double

deux et il a ramassé sur trois cinq et deux six. Quand j’ai protesté, il

m’a appelé menteur et m’a battu. Ce sont mes haricots et ceux de Sweedy.

Tout en parlant, les yeux sanguinolents du petit homme ressemblaient à

ceux d’un meurtrier.

Billy garda le silence. Il ne se souciait guère de bavarder ou de poser

des questions. Personne ne lui demandait qui il était ni d’où il venait

et il ne se sentait nullement enclin à en savoir davantage sur ces

hommes qu’il avait rencontrés. Bucky avait terminé, il s’essuya la

bouche du revers de sa main et regarda Billy.

--Est-ce qu’on va venir avec moi chercher du bois? demanda-t-il.

--Voilà! répondit Billy.

Pour la première fois il s’examina. Il boitillait et était extrêmement

faible, mais apparemment sain et sauf par ailleurs. Le froid excessif

n’avait gelé ni ses oreilles ni ses pieds. Il chaussa ses lourds

mocassins, endossa sa grosse capote, mit sa casquette de fourrure et

suivit Bucky vers la porte. Un étrange malaise le dominait. Il était

persuadé que son vieil adversaire ne l’avait pas reconnu et pourtant il

comprenait qu’il pouvait être reconnu d’une minute à l’autre. Si Bucky

venait à le reconnaître quand ils seraient dehors seuls...

Il n’avait point peur, mais il frissonna. Il était trop faible pour

engager une lutte sérieuse. Il ne surprit pas le regard mauvais que

Bucky lança à Thompson. Henry le remarqua et ses yeux étroits se firent

plus petits et plus sombres.

Sur leurs raquettes, les deux hommes sortirent parmi la bourrasque,

Bucky portant une hache. Il traversa la corne d’un maigre boqueteau et

une large clairière que la tempête balayait si farouchement que leurs

traces s’effaçaient derrière eux à mesure qu’ils avançaient.

Billy s’imaginait qu’ils avaient parcouru un quart de mille, quand ils

atteignirent la crête d’un ravin tellement escarpé qu’il formait

quasiment un précipice. Pour la première fois Bucky toucha son

compagnon. Il le saisit par un bras et dans sa voix il y avait un accent

de triomphe inhumain et moqueur.

--Vous pensiez que je ne vous reconnaissais pas, hein, Billy?

demanda-t-il. Eh bien! si! et j’ai précisément attendu pour vous avoir

dehors, tout seul. Billy, vous souvenez-vous de ma promesse? J’ai changé

d’idée depuis lors. Je ne vais pas vous tuer. C’est trop dangereux. Il

est plus sage de vous laisser mourir de votre belle mort, comme vous

allez mourir aujourd’hui ou cette nuit. Si vous revenez à la cabane, je

vous tire dessus.

D’un mouvement si prompt que Billy n’eut pas l’occasion d’y parer, Bucky

l’envoya rouler, tête première, au fond du ravin. La neige épaisse le

préserva dans sa chute interminable. Pendant quelques instants, Billy

resta étendu, étourdi. Puis il se releva en titubant et leva les yeux.

Bucky était parti. La première pensée de Mac Veigh fut de retourner à la

cabane. Il pouvait aisément la retrouver et là affronter Bucky devant

les autres. Et pourtant il ne bougea point.

Il inclinait de moins en moins à retourner là-bas et, après avoir un peu

hésité, il décida de continuer seul sa lutte pour la vie. Somme toute,

sa situation ne serait pas beaucoup plus désespérée que celle des hommes

qu’il avait laissés derrière lui à la cabane. Il boutonna strictement sa

capote, s’assura que ses raquettes étaient toujours bien attachées et

regrimpa sur le flanc opposé du ravin.

Le petit bois se réduisait à rien de nouveau et Billy se jeta hardiment

dans les fourrés bas. Tandis qu’il marchait, il se demandait ce qui

arriverait à la cabane. Il pensait que, des quatre, Henry ne survivrait

pas et que Bucky s’en tirerait le plus facilement de tous. Ce ne fut pas

avant l’été suivant que Mac Veigh apprit les actes de folie d’Henry et

la façon terrible dont il s’était vengé de Bucky en lui plantant un

couteau entre les côtes.

Billy se trouvait déjà à même de calculer la somme d’énergie renfermée

dans une tranche de bacon et un biscuit gelé. Ce n’était guère.

Longtemps avant midi sa faiblesse première l’avait repris. Il éprouvait

même une difficulté plus grande à traîner les pieds dans la neige et il

lui semblait maintenant que tout désir l’avait abandonné et que même

l’étincelle de résistance s’était éteinte. Il résolut d’aller de l’avant

jusqu’à la tombée de la nuit.

Alors, il s’arrêterait, allumerait du feu et s’endormirait à la chaleur.

Au cours de l’après-midi il sortit des broussailles pour pénétrer dans

une région plus sauvage. Sa progression était plus lente, mais plus

agréable, car parfois il était abrité contre le vent. Une obscurité plus

épaisse et plus sombre que celle de la tempête l’enveloppa lorsqu’il

arriva à un endroit qui lui parut être la limite de la région désolée.

Le sol cédait sous ses pas, et là-bas, au dessous de lui, dans un ravin

protégé du vent et de la neige, il aperçut les cimes noires des sapins

touffus. Il se mit à y descendre en s’aidant des pieds et des mains. Ses

yeux étaient incapables de juger de la distance ou des accidents de

terrain et il glissa. Il glissa une douzaine de fois pendant les cinq

premières minutes puis il arriva une fois où il ne put se raccrocher et

il roula, comme une masse, au bas de la pente de neige.

Il s’arrêta dans un épouvantable heurt et, pour la première fois pendant

sa chute, il aurait volontiers hurlé de douleur. Mais la voix qu’il

entendit ne partait point de ses lèvres. C’était la voix d’une autre

personne, ensuite deux, trois, plusieurs voix, lui sembla-t-il. Ses yeux

éblouis discernèrent des objets sombres qui s’agitaient dans la neige

drue autour de lui et, juste au delà de ces objets, il y avait quatre ou

cinq hauts tumuli de neige pareils à des tentes disposées en cercle.

Il savait ce que c’était. Il avait dégringolé au beau milieu d’un camp

d’Indiens. Dans sa joie, il voulut crier quelques mots de sympathie,

mais il était sans voix. Alors, les silhouettes qui s’agitaient le

saisirent et on le transporta dans le cirque des monticules de neige. La

dernière chose dont il eut conscience, ce fut que de la chaleur

pénétrait ses poumons.

Ce fut un visage qu’il vit ensuite, tout d’abord après cela, un visage

qui semblait venir vers lui, lentement, lentement, du fond de la nuit et

s’approcher de plus en plus près jusqu’à ce qu’il reconnût une

silhouette de jeune fille aux larges yeux noirs extraordinairement

brillants. Dans ces premiers instants de conscience recouvrée, il vint à

Mac Veigh la fantastique pensée qu’il mourait et que le visage entrevu

faisait partie d’un rêve agréable.

S’il en était ainsi, du moins était-il tombé parmi des amis. Ses yeux

s’ouvrirent plus grands, il remua et le visage se recula, mouvement qui

provoqua le retour à la vie. Il revint, d’un coup, à la réalité.

Il revit en pensée tout ce qui lui était arrivé jusqu’au moment où il

avait dégringolé au bas de la colline et dans le campement indien. Juste

au-dessus de lui, il aperçut le sommet en forme d’entonnoir d’un large

wigwam de bouleau et, à ses pieds, il vit, dans la paroi de bouleau, une

ouverture par laquelle s’échappait un ruban bleu de fumée. Il était dans

un wigwam. Il y faisait chaud et il s’y trouvait bien. En se demandant

s’il était blessé, il remua. Bouger lui fit pousser un cri aigu de

douleur.

C’était la première manifestation de vie véritable qu’il eût donnée et

aussitôt le visage se pencha de nouveau sur lui. Il le discerna

complètement cette fois avec ses grands yeux sombres et ses joues ovales

encadrées de longues tresses de cheveux noirs. Une main toucha son

front, fraîche et douce, et une demi-douzaine de mots harmonieux

prononcés à voix basse essayèrent de calmer Billy. La jeune fille était

une Crie. A sa voix, une Indienne accourut près de la jeune fille,

considéra Billy un moment puis s’en alla jusqu’à la porte du wigwam

parler, à voix basse, à quelqu’un qui était au dehors.

Quand elle revint, un homme la suivait. Il était vieux et cassé, la

figure amaigrie. Les os de ses pommettes saillaient, tant la peau y

adhérait étroitement. Derrière lui arriva un homme plus jeune, aussi

droit qu’un jeune arbre, à la robuste carrure, la tête façonnée comme un

bronze sculpté. Cet homme portait un poisson gelé qu’il tendit à la

femme. En le lui donnant, il lui dit en crie ces quelques mots que Billy

comprit:

--_Voilà le dernier poisson!_

Pendant un moment, on eût dit qu’une main redoutable broyait le cœur de

Mac Veigh, et en arrêtait presque les battements. Il vit la femme

prendre le poisson et, avec un couteau, le couper en deux parties égales

dont elle jeta l’une dans une marmite d’eau bouillante suspendue

au-dessus du foyer de pierres construit sous l’ouverture du mur.

Ils partageaient avec lui leur dernier poisson! Billy tenta de se lever.

Le plus jeune des deux hommes vint à lui et posa une peau d’ours

derrière ses épaules. Celui-ci avait rassemblé quelques mots de patois

des métis français et anglais.

--Vous chercher, dit-il, vous blessé, vous faim. Vous avoir à manger

bientôt.

Il désigna de la main la marmite d’eau bouillante. Pas un muscle de son

admirable figure ne remua. Il y avait quelque chose de divin dans son

impassibilité, quelque chose de majestueux dans la manière dont il se

déplaçait et respirait. Il s’assit en silence, pendant que la jeune

fille apportait la moitié du dernier poisson et il ne prononça pas une

parole tant que Billy eut fini de manger, ému à constater qu’il prenait

un peu de la vie de ces braves gens. Et quand il parla, ce fut pour

engager son hôte à achever le poisson.

Lorsque Billy eut dit quelques mots en crie à l’Indien, celui-ci

aussitôt lui tendit la main et son visage rayonna, tandis que Billy la

lui serrait. L’homme s’appelait Mukoki, à ce qu’il dit, et il raconta

alors ce qui était arrivé. Ils avaient été vingt-deux personnes au camp

et maintenant ils étaient quinze, sept étant morts: quatre hommes, deux

femmes et un enfant. Chaque jour, pendant la grande tempête de neige,

ces hommes étaient partis à la recherche vaine de gibier et, à chacun de

ces derniers jours, l’un d’eux n’était pas revenu. Quatre étaient morts

ainsi. On avait mangé les chiens. Plus de blé ni de poisson. Il ne

restait qu’un peu de farine et c’était pour les femmes et les enfants.

Les hommes n’avaient mangé, depuis cinq jours, que des écorces et des

racines et il semblait qu’il n’y eût plus rien à espérer. C’était la

mort que de s’éloigner un peu du camp. Ce matin, deux hommes étaient

partis pour le poste le plus proche, mais Mukoki avouait tranquillement

qu’ils ne reviendraient jamais.

Cette nuit-là, le lendemain, la nuit terrible et le terrible jour

suivants s’écoulèrent des heures que Billy n’oublierait jamais. Il

s’était luxé sérieusement une hanche dans sa chute et ne pouvait se

lever de son lit. Mukoki était souvent à son côté, la figure plus tirée,

les yeux moins brillants. Le second jour, vers la fin de l’après-midi,

leur arriva de l’un des _tepees_ une plainte sourde et lamentable, un

gémissement de douleur qui se mettait à l’unisson de la tempête et

semblait en faire partie. Un enfant était mort et la mère le pleurait.

Ce soir-là encore, un des chasseurs du camp ne réussit pas à rentrer au

crépuscule. Mais le lendemain arrivèrent en même temps la fin de la

tempête et de la famine. Dès l’aube, le soleil se montra. Et de bonne

heure, dans la journée, un des chasseurs accourut de la forêt, fou de

joie. Il s’était aventuré plus loin que les autres et avait trouvé un

parc d’élans. Il avait tué deux des bêtes et rapportait de la viande

pour un premier festin.

Cette dernière grande tourmente de l’hiver de 1910 s’acheva à l’époque

de la fonte des neiges et, aussitôt que la température se mit à

remonter, le changement fut prompt. En moins d’une semaine la neige

s’amollit sous les pas. Deux jours plus tard, Billy se leva pour la

première fois en clopinant. Puis dans l’intervalle d’un seul jour et

d’une seule nuit, la gloire du printemps septentrional éclata sur la

solitude. Le soleil se levait chaud et doré. Au flanc des monts et dans

les vallons, les eaux se précipitaient en torrents écumeux et chantants.

Les pampres rouges empourpraient les rocs nus. Les hochequeues, les

geais et les tourterelles des bois voletaient autour du camp et l’air

s’emplissait des parfums épars de la vie neuve qui sortait de la terre,

des arbres et des broussailles.

Avec la santé et la force qui lui revenaient, croissait d’heure en

heure, chez Billy, l’impatience d’arriver à la cabane de Mac Tabb. Il

serait parti avant que sa hanche blessée le mît en état de voyager, si

Mukoki ne l’avait retenu.

Enfin, le jour arriva où il dit adieu à ses amis de la forêt et il

s’élança vers le Sud.

CHAPITRE XXIII

LA MÈRE ET L’ENFANT

Les longues journées et les longues nuits d’inaction que Billy avait

passées au camp indien lui avaient fourni l’occasion de réfléchir plus

tranquillement au drame qui était survenu dans sa vie et, ses forces

renaissant, il s’était en partie dégagé du gouffre de désespoir où il

avait sombré.

Deane était mort. Isabelle était morte. Mais le bébé d’Isabelle vivait

toujours et, dans l’espoir de la retrouver et de la réclamer comme

sienne, Billy forgeait d’autres rêves des cendres de tout le bonheur qui

lui avait échappé.

Il pensait qu’il rencontrerait Mac Tabb à la cabane et qu’il y

trouverait l’enfant. Il avait tellement cru qu’Isabelle survivrait qu’il

n’avait point parlé à Mac Tabb de l’oncle qui l’avait chassée de la

vieille maison de Montréal. Il était content d’avoir gardé devers lui ce

secret, car il n’y avait nulle chance dès lors que Rookie eût trouvé des

parents de la fillette et Mac Veigh résolut de ne point abandonner la

petite Isabelle. Il la garderait pour lui.

Il retournerait vers les régions civilisées, car il lui faudrait y vivre

dans l’intérêt de l’enfant. Il fonderait pour elle un foyer avec un

jardin, des chiens, des oiseaux et des fleurs. Grâce au produit de sa

mine d’argent, il disposerait de quinze mille dollars, et l’enfant ne

connaîtrait jamais la pauvreté. Il ferait son éducation, lui achèterait

un piano et elle ne manquerait ni de jolies toilettes, ni des objets qui

en feraient une lady. Ils seraient ensemble et inséparables toujours. Et

quand elle serait grande, il priait, du fond de l’âme, qu’elle

ressemblât à l’autre Isabelle... sa mère.

Son chagrin était immense. Il savait qu’il ne parviendrait jamais à

oublier; que les vieux souvenirs de la solitude et de la femme qu’il

avait aimée s’imposeraient à lui, des années après des années, avec leur

vieux chagrin. Mais ces pensées nouvelles et ces plans d’avenir pour

l’enfant rendaient sa douleur moins poignante.

Ce fut tard dans l’après-midi d’un jour ensoleillé et plein de tiédeur

printanière, qu’il arriva au Petit Castor, à peu de distance de la

cabane de Mac Tabb. Il courut quasiment de là jusqu’à la clairière et le

soleil se couchait précisément derrière la forêt, à l’Ouest, lorsqu’il

s’arrêta à la lisière de la cavée et aperçut la cabane. C’était de cet

endroit qu’il avait vu la petite Isabelle pour la dernière fois. Le

buisson derrière lequel il s’était dissimulé était à moins de douze pas

de là. Il le remarqua, ensuite il observa des choses qui firent passer

dans son cœur un frisson glacial.

Un sentier conduisait dans la forêt de l’endroit où il se trouvait. Ce

sentier était presque recouvert déjà par un enchevêtrement de hautes

herbes et de plantes de l’année précédente. Rookie devait avoir frayé un

nouveau sentier, pensa-t-il.

Puis, craintivement, il parcourut des yeux la clairière et enfin regarda

la cabane. Partout, un air de désolation. Nulle fumée ne s’échappait de

la cheminée. La porte était close. Nulle apparence de vie aux alentours.

Nul bruit de chiens, ni éclat de rire, ni son de voix pour rompre le

mortel silence.

Respirant à peine, Billy avança, le cœur de plus en plus angoissé par la

crainte qui l’étreignait. La porte de la cabane n’était pas barricadée.

Il l’ouvrit, Rien à l’intérieur. Le vieux fourneau était brisé. Les lits

dégarnis n’avaient pas servi depuis des mois, depuis deux ans peut-être.

Comme Billy avançait encore d’un pas dans la hutte, une hermine s’enfuit

devant lui. Il entendit, un moment après, le cri aigu pareil à un cri de

souris de sa nichée, sous le plancher de sapin. Il retourna à la porte

et resta debout sur le seuil.

--Mon Dieu! gémit-il.

Il regarda du côté de la cabane de Croisset où Isabelle était morte.

Avait-il quelque chance de trouver par là? Il se le demandait. Il ne

restait que peu d’espoir, mais il partit en hâte, en suivant le vieux

sentier. L’obscurité du soir tombait rapidement autour de lui. Il

faisait presque noir lorsqu’il arriva à l’autre clairière. Et de nouveau

il poussa un cri d’angoisse. Ici, plus de cabane. Mac Tabb y avait mis

le feu après l’épidémie.

A l’endroit où la hutte s’était élevée se dressait maintenant un

décombre noirci et calciné, déjà en partie recouvert par la verdure de

la solitude. Billy serra les poings farouchement et s’éloigna, fouillant

du regard les alentours. Quelques pas plus loin, il trouva ce que Mac

Tabb lui avait dit qu’il trouverait: un tertre et une croix de bois. Et

alors, malgré la force de volonté qu’il portait en lui, il se laissa

tomber sur la tombe d’Isabelle et un grand sanglot le secoua.

Quand il leva la tête, longtemps après, les étoiles brillaient au ciel.

Il faisait une nuit admirablement calme et tout ce qu’il pouvait

entendre c’était le bouillonnement et la chanson des eaux printanières

du Petit Castor. Il se leva en silence et resta un moment debout sur la

tombe, aussi immobile qu’une statue. Ensuite, il s’en alla par le vieux

sentier qui l’avait amené. A l’extrémité de la clairière, il se retourna

et murmura pour lui-même et pour _Elle_.

--Je reviendrai, Isabelle, je reviendrai.

A la cabane de Mac Tabb, il avait laissé son sac. Il en passa les

courroies à ses épaules et repartit dans la direction du Sud. Il n’y

avait plus pour lui qu’une seule chance à tenter désormais. On

connaissait Mac Tabb au fort Le Pas. Il s’y ravitaillait et y vendait

ses fourrures. Quelqu’un pourrait savoir où il était parti avec le bébé

Isabelle.

Ce ne fut qu’après s’être éloigné de plusieurs milles de la scène de

mort et de ses espoirs anéantis qu’il étendit ses couvertures et se

coucha pour la nuit. Il était debout et avait déjeuné dès l’aube. Le

quatrième jour de marche, il arrivait au petit poste extrême de la

solitude--le terminus de la voie ferrée--dans le Saskatchewan. En moins

d’une heure, il apprit que Rookie Mac Tabb n’était pas venu au poste Le

Pas depuis près de deux ans. Personne ne l’avait vu accompagné d’un

enfant.

Cette même nuit, un convoi de construction partait pour Etomamie,

là-bas, sur la ligne principale, et Billy ne perdit pas de temps à

décider ce qu’il ferait. Il irait à Montréal. Si la petite Isabelle

n’était pas là, elle était encore quelque part dans la région sauvage

avec Mac Tabb. Alors Billy y retournerait et il trouverait, dût-il y

consacrer sa vie.

Des jours et des nuits de voyage suivirent et, pendant ces jours et ces

nuits, Mac Veigh souhaita ne point trouver l’enfant à Montréal. Si par

hasard Mac Tabb avait découvert la famille de la fillette, si Isabelle

lui avait révélé son secret avant de mourir, son dernier espoir en ce

monde s’évanouissait. Il ne s’attarda pas à chercher de nouveaux

vêtements. Cela aurait signifié manquer le train.

Il portait encore son équipement de trappeur, y compris sa casquette de

fourrure. A mesure qu’il avançait plus à l’Est, on commençait à le

dévisager avec curiosité. Il se fit raser la barbe par le conducteur du

train, mais ses cheveux étaient longs, ses mocassins et ses chaussettes

allemandes étaient en guenilles et usées, il y avait des déchirures dans

sa casaque de caribou et sa chemise grossière en flanelle de la baie

d’Hudson. Les fatigues endurées avaient creusé leurs rides sur son

visage. Il y avait quelque chose autour de lui, en dehors de son étrange

accoutrement, qui firent que les hommes le regardèrent plus d’une fois.

Les femmes, plus fines observatrices que les hommes, soupçonnaient le

grand chagrin installé à l’arrière-plan de ses yeux. Comme il approchait

de Montréal, il se tint de plus en plus à l’écart des autres voyageurs.

Lorsqu’enfin le train s’en alla stopper à la grande gare, au cœur de la

cité, Billy franchit les grilles et grimpa rapidement la côte vers le

mont Royal.

Il pouvait être une heure après dîner et il n’avait rien mangé depuis le

matin. Mais il ne pensait pas à sa faim. Vingt minutes plus tard, il

était au bas de la rue qu’Isabelle avait habitée. L’une après l’autre,

il dépassa les antiques maisons de briques et de pierre cachées derrière

leurs solides murailles. Nul changement depuis des années qu’il était

venu là. A mi-chemin, entre la côte et le bas de la montagne, il aperçut

un vieux jardinier qui émondait du lierre autour d’un ancien canon, au

bord de l’avenue.

Il s’arrêta et demanda:

--Pouvez-vous m’indiquer où habite Henri Lecours?

Le vieux jardinier le dévisagea curieusement pendant une minute et

répondit:

--Lecours? Henri Lecours? Voilà sa maison, là-haut, derrière le mur de

grès rouge... Est-ce la maison que vous voulez voir ou Lecours?

--Les deux, fit Billy.

--Henri Lecours est mort il y a trois ans, répliqua le jardinier.

Êtes-vous un de ses parents?

--Non! non! s’écria Billy, s’efforçant de garder de la fermeté à sa

voix, tandis qu’il questionnait encore.

--Y a-t-il là d’autres personnes? Et qui est-ce?

Le vieillard secoua la tête.

--Je ne sais pas trop... Il y a une petite fille, quatre ou cinq ans,

avec des cheveux blonds... Elle jouait dans le jardin quand je suis

passé tout à l’heure... Je l’ai entendue avec le chien.

Les cœurs les plus farouches · 第 13 / 14 段