Billy n’attendit pas d’en savoir davantage. Remerciant son informateur,

il gravit rapidement la montée jusqu’au mur de grès rouge. Avant

d’arriver à la grille de fer rouillée, lui aussi entendit un rire

d’enfant et son cœur se mit à battre furieusement. C’était juste de

l’autre côté de la muraille. Dans sa précipitation, il posa le bord de

son pied chaussé de mocassin entre deux pierres disjointes et se hissa

jusqu’à la crête. Il plongea le regard dans un vaste jardin et, à une

douzaine de pas, tout près d’un massif touffu d’arbustes, il vit un

enfant qui jouait avec un toutou. Le soleil luisait sur les cheveux

dorés de la fillette. Billy entendit un joyeux éclat de rire et puis,

pendant une minute, le joli minois se tourna vers lui.

En ce moment, Billy oublia tout et, jetant un cri de bonheur, il prit

son élan et sauta de l’autre côté de la muraille.

--Isabelle, Isabelle, ma petite Isabelle.

Il était près d’elle, à genoux. Il la tenait, comme un affamé, dans ses

bras et, l’espace d’une seconde, l’enfant fut si effrayée qu’elle retint

son souffle et le regarda sans dire un mot.

--Ne me reconnaissez-vous pas? Ne me reconnaissez-vous pas?

sanglotait-il. Petite Mystère, Isabelle!

Il entendit du bruit, un cri étrange, étranglé, et il leva les yeux. De

derrière le massif était venue une jeune femme et elle regardait Billy

Mac Veigh, le visage aussi pâle que la mort. Il se releva chancelant et

il crut qu’enfin il était devenu fou. Car c’était Isabelle Deane qu’il

voyait là et ses yeux bleus le regardaient comme ils l’avaient regardé

un instant, cette nuit d’il y avait si longtemps, à la lisière de la

steppe.

Il ne pouvait parler. Et alors, comme il reculait d’un pas, en titubant,

vers le mur, il tendit ses bras en loques sans savoir au juste ce qu’il

faisait et il murmura son nom à elle, comme il l’avait murmuré des

centaines de fois, le soir, à côté de son feu de campement solitaire. La

faim, la misère, les semaines de maladie et sa lutte presque surhumaine

pour atteindre la cabane de Mac Tabb et ensuite son retour à la vie

civilisée avaient dompté ses dernières énergies. Pendant des jours il

avait vécu sur les réserves de force de ses nerfs qui l’abandonnaient

maintenant, le laissant hébété et chavirant. Il tenta de surmonter la

faiblesse qui semblait avoir consumé la suprême parcelle de vigueur de

son corps épuisé, mais, en dépit de ses plus rudes efforts, le jardin

ensoleillé s’assombrit tout à coup à ses yeux.

En cet instant, la vision devint une réalité et comme il se retournait

vers la muraille, Isabelle Deane l’appela par son nom. L’instant d’après

elle était près de lui, le saisissant presque farouchement par les bras

et l’appelant encore et encore par son nom. Faiblesse et étourdissement

l’abandonnèrent sur-le-champ, mais, en ce moment, il se rendit compte

qu’il devait partir, sauter par-dessus la muraille.

--Je ne serais pas venu... mais je... je vous croyais morte, dit-il. On

m’avait dit que vous étiez morte... Je suis content, content, mais je ne

serais pas venu...

Elle sentit peser une minute tout le poids de son corps sur ses bras.

Elle voyait ce que trahissait ce visage: la misère, le chagrin, les

stigmates du ravage laissé par la fièvre.

Et, pendant ces minutes-là, Billy ne voyait plus l’admirable regard qui

se révélait dans les yeux d’Isabelle, il n’en voyait plus le merveilleux

éclat.

--C’est la mère de Joë l’Indien qui est morte, l’entendit-il dire. Et

depuis lors, nous avons attendu, attendu, attendu, la petite Isabelle et

moi. J’ai été là-bas, sur la tombe de David et j’ai vu ce que vous avez

fait, ce que vous avez écrit au fer rouge sur la croix. Un jour, je le

savais, vous reviendriez vers moi. Et nous vous attendions...

Sa voix n’était qu’un murmure à peine, mais Billy l’entendit et tout

aussitôt son vertige cessa. Il vit le soleil briller sur les beaux

cheveux d’Isabelle et le regard de ses yeux.

--Je suis désolée, désolée, si désolée d’avoir parlé comme je l’ai

fait... d’avoir dit que vous l’aviez tué, continuait-elle. Vous vous

rappelez, j’ai dit que si je guérissais...

--Oui.

--Et vous avez cru que je voulais dire que si je guérissais, vous deviez

partir et vous l’avez promis... et vous avez tenu votre promesse. Mais

je ne pouvais pas achever. Cela ne me semblait pas bien alors. Je

voulais vous dire, en outre, que j’étais désolée et que... si je

guérissais, vous pourriez revenir... un jour... quelque part et puis...

--Isabelle!

--Et maintenant, vous pouvez me redire ce que vous m’avez dit là-bas, au

sortir de la steppe, il y a si longtemps...

--Isabelle! Isabelle!

--Vous comprenez, dit-elle doucement. Vous comprenez... ce n’est pas

possible tout de suite... peut-être pas l’an prochain encore... Mais

maintenant...

Elle se rapprocha davantage.

--Vous pouvez m’embrasser, dit-elle, et il faut embrasser aussi la

petite Isabelle. Il ne faut plus partir bien loin ensuite... C’est si

triste d’être seule, si terriblement triste d’être seule avec ses

pensées, dans une ville. Et nous sommes heureuses que vous soyez venu,

si heureuses...

Le murmure de sa voix se brisa en un sanglot. Et tandis que Billy

ouvrait tout grands ses bras en loques et la serrait contre lui, il

l’entendit soupirer encore et encore:

--Nous sommes heureuses, heureuses, heureuses que vous soyez revenu près

de nous.

--Et est-ce que je puis rester?

Elle leva vers lui un regard illuminé pour l’accueillir.

--Si vous me désirez toujours, murmura-t-elle, vous pouvez rester.

Enfin, il ne douta plus. Mais il ne pouvait prononcer une parole. Il

pencha son visage contre celui d’Isabelle et, pendant un moment, ils

restèrent ainsi, tandis que du fond du jardin, là-bas, montait le bruit

joyeux d’un éclat de rire enfantin.

TABLE DES MATIÈRES

Pages

I.--La plus terrible chose du monde 1

II.--Billy rencontre la femme 12

III.--«En l’honneur du vivant» 19

IV.--Les chasseurs d’homme 33

V.--Billy suit Isabelle 47

VI.--La fuite 59

VII.--La folie de Pelletier 69

VIII.--Petite Mystère 80

IX.--Le secret du mort 90

X.--Au mépris de la loi 101

XI.--La nuit de danger 113

XII.--Petite Mystère retrouve son père 121

XIII.--Les deux dieux 134

XIV.--Le bonhomme de neige 143

XV.--La mort rouge et Isabelle 148

XVI.--La loi homicide 159

XVII.--Isabelle affronte l’abîme 171

XVIII.--L’accomplissement d’une promesse 181

XIX.--Un pélerinage à la steppe 192

XX.--La lettre 203

XXI.--L’étincelle de vie 209

XXII.--Famine 216

XXIII.--La mère et l’enfant 229

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 23 AVRIL

MIL NEUF CENT VINGT-SIX PAR

L’IMPRIMERIE FLOCH A MAYENNE

POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie

Les cœurs les plus farouches · 第 14 / 14 段